‹ L'athéismeChapitre 5 sur 87 · GÉNÉRALITÉ DE LMDÉE DE DIEU · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉ DE LMDÉE DE DIEU

L'idée de Dieu a joué un tel rôle dans les destinées humaines, elle a pénétré si profondément les mœurs, le langage et jusqu'à l'hérédité des peuples, que celui qui en est aujourd'hui dépourvu, celui qui n'a pas reçu cette idée en héritage et n'a pu l'acquérir par éducation, doit, me semblet-il, être considéré comme un monstre par la majorité des hommes. Et s'il arrive que le monstre soit doué de sens moral (l'hérédité est si capricieuse dans la génération sexuelle qui est la nôtre I), s'il arrive que l'athée soit vertueux, son

cas sera en même temps tératologîque et paradoxal. Beaucoup de nos congénères affirment en effet qu'ils sont honnêtes, parce qu'ils craignent Dieu ; ils ne peuvent concevoir par conséquent qu'un athée ne soit pas vicieux et criminel, comme ils seraient eux-mêmes sans leur foi. Peut-être sont-ils trop modestes; peut-être ont-ils en eux des raisons d'être bons et aimables, indépendamment de toute croyance religieuse; mais enfin, il y a des hommes qui sont méchants, cela est certain. J'admets même, volontiers, qu'il y en aurait davantage . si quelques-uns d'entre eux n'étaient retenus par la crainte d'un châtiment. Mais de ce que tous les hommes, croyants ou non, ne sont, en dépit de l'éducation, ni également bons ni également honnêtes, je puis bien conclure, sans hardiesse exagérée, qu'il y a, dans le patrimoine héréditaire de chacun (Je nous, une dose variable de bonté et d'honnêteté. Ces qualités innées nous viennent de nos ancêtres, et ont été acquises par eux comme le nez, la bouche et la logique ; cela, pour un évolulionniste, est indéniable ; suivant les hasards des accouplements, chaque homme vient au monde avec plus ou moins de nez, plus ou moins de logique, plus ou moins de vertu. L'éducation brode ensuite sur ce canevas ; on peut se casser le nez, perdre la raison, et même devenir méchant, ce qui est pourtant plus difficile à beaucoup que de se casser le nez.

Est-ce la crainte de Dieu qui a introduit dans l'hérédité de nos ascendants les qualités morales dont la génération sexuelle fait aujourd'hui à chacun de nous une distribution si peu équitable ? Les nécessités d'une vie sociale prolongée pendant des centaines de siècles, n'y sont-elles pas pour beaucoup, peut-être pour presque tout? Ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question. Mais, de même que la conscience morale qui provient de certains règlements sociaux survit, dans la descendance de l'homme, aux règlements dont elle est issue, de même des qualités ayant pour origine la crainte de Dieu peuvent subsister chez un homme dépourvu de toute croyance religieuse. C'est là le propre des caractères acquis; ils se conservent dans les êtres et dans leurs rejetons, en dehors des conditions qui les ont fait apparaître. Nul doute, néanmoins, que ces caractères, transmis par hérédité, puissent ensuite être renforcés par l'éducation, si les circonstances continuent à se trouver favorables ; une particularité résultant de la crainte de Dieu ou de la vie de société se développera plus complètement chez un individu qui continuera à craindre Dieu ou à vivre en société; elle se développera aussi, quoique peut-être à un degré moindre, et cela pendant de nombreuses générations, même dans des êtres isolés et dépourvus de croyance reli gieuse; un homme vivant seul aurait néanmoins

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une conscience morale qui ne rimerait plus à rien, comme il a jiin appendice du cœcum et des dents de sagesse. Ces organes rudimentaires ou superstitions (au sens étymologique du piot) ne diï^paraisserit pas aisément; ils disparaissent cependant à la longue, et, si Ton veut discuter impartialement Tutilité sociale de Tidée de Dieu, il ne faut pas manquer de tenir compte des caractères introduits dans la nature de l'homme actuel par les croyances ancestrales. De ce qu'un athée fils tle croyants est honnête, on n'a pas le droit de conclure qu'un peuple d'athées resterait éternellement honnête, pourvu, bien entendu, qu'on ait démontré le rôle des croyances religieuses dans . la genèse des sentiments d'honnêteté, qui, tirent peut-être leur origine de nécessités sociales.

Mais j'oublie que tout le monde n'admet pas l'hérédité des caractères acquis et son rôle dans la formation des espèces; il est bien difficile à un homme vraiment pénétré de certaines notions, d'en faire abstraction pour discuter les idées des autres. Il faudrait que les croyants, pour discuter les athées, pussent oublier qu'ils sont croyants, et que les athées renonçassent à leur athéisme pour discuter la valeur de la foi. Or cela n'est pas seulement difficile, cela est impossil>le, puisque, chez les uns et chez les autres, \\ croyance et l'incrédulité font partie du mécanisme pensant.

Voilà encore une opinion d*athée, savoir que la pensée résulte d'un mécanisme déterminé ; je ne crois pas à la liberté, et cela est fondamental chez moi ; comment donc pourrais-je me faire comprendre d'un croyant dpué de liberté absolue par cela même qu'il est croyant? Cette liberté absolue serait la base de tous les raisonnements de mon interlocuteur, tandis qu'elle doit être exclue de tous les miens. Certains spiritualistes concilient le plus aisément du monde la liberté et le déterminisme ; de même les croyants admettent un Dieu tout puissant et entièrement libre dans une nature entièrement réglée ! Si cela est de Thébreu pour moi, ce n'est pas ma faute. 11 est vrai que les croyants deviennent logiques en admettant la possibilité du miracle, et là est, en effet, le seul point positif du débat ; un individu qui n'a pas l'idée de Dieu ne peut Tacquérir que si Dieu se manifeste à lui, et cela ne saurait arriver que par un miracle.

Un athée logique devrait devenir croyant s'il constatait un miracle; mais comment constater un miracle, c'est-à-dire un accroc aux lois de la nature? Il faudrait pour cela être sûr que l'on connaît toutes les lois de la nature et aussi toutes les conditions du phénomène observé. Qui oserait avoir une telle prétention? J'ai écrit jadis que, si je voyais un miracle, je deviendrais croyant; je crains bien de m' être vanté I Si j'assistais à un

ph^îriomène qui me parût en contradiction avec les lois naturelles que je connais le mieux, je ferais probablement comme au théâtre Robert Houdin ; je chercherais la ficelle cachée, le phénomène surajouté et inconnu qui a créé l'apparence du miracle ; et si je ne trouvais pas, j'accuserais probablement rimperfecLion de mes moyens de recherehe. Il serait infiniment plus simple, mediral-on, de croire en Dieu comme les autres! Croyezvous donc que ce soit si simple? Tapez sur une cloche aussi fort que vous voudrez, vous ne lui ferez pas donner un son autre que celui qu'elle peut donner ; vous la fêlerez seulement si vous insistez ; je suis comme la cloche, et mon mécanisme est adulte; je ne puiâ pas devenir croyant, mais je puis devenir fou; quelques-uns pensent pout-6ti*e que je le suis déjà!

Je ne serais pas vraiment athée si j'entrevoyais la possibilité de ne plus l'être.

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