Voy. La Lutte universelle. Paris, Flammarion
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mécanisme comme le prétendent les monistes, ou des raisons indépendantes de toute quantité mesurable comme le veulent les dualistes. Et par conséquent si Ton admet cette définition de la liberté, la question du libre arbitre n'a rienà voir avec les théories monistes ou dualistes ; elle entre dans le même cadre que toutes les autres propriétés humaines ; les monistes et les dualistes n*ont pas à se demander si Thomme est libre de cette liberté ainsi définie, mais seulement si Thomme peut ou ne peut pas être libre, sans que se modifie quelque chose qui est susceptible de mesure. Être libre n'est pas Texpression d'un état statique, mais d'une activité analogue à toutes celles que nous réunissons dans le vocable hommer; seulement la forme de celte expression qui comprend le verbe être conduit à des erreurs d'appréciation, et fait penser à une propriété analogue à celle, d'être brun ou blond. Il vaudrait mieux ne pas dire « être libre » et remplacer cette manière de parler par « agir librement» ou «hommer librement», c'est-à-dire agir suivant notre nature pour des raisons qui sont en nous ; le mot liberté équivaut alors h celui de santé*.
Le second point de la définition de la liberté
1. Seulement pour les dualistes, cette sanié n'est relative qu'au mécanisme qui manifeste extérieurement les volitions de rindividu, tandis que pour les monistes elle concerne en outre le mécanisme où s'élaborent les volitions.
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animale doit, au contraire, être envisagé de manières différentes suivant qu'on est moniste ou dualiste ; j'ai dit que Tèlre agit pour des raisons qui sont en lui « et qui sont, dans Tétat actuel de la science, connues de lui seul ».
Évidemment, pour les dualistes, ces raisons « n'ayant pas d'équivalent mécanique », ne correspondant à aucune modification de quelque chose de mesurable, ne sauraient en aucune manière être étudiées, connues, par un observateur étranger; il n'y aurait pas lieu d'ajouter : « dans l'état actuel de la science », à cette partie de la définition.
Au contraire, si, comme les monistes le croient, les raisons qui font agir l'animal sont liées à des modifications d'éléments mesurables, il n'est pas. insensé, quelque difficile que nous paraisse aujourd'hui l'étude directe du cerveau humain, d'admettre qu'une découverte imprévue nous permettra un jour cette étude directe, au moyen d'un phrénographe ou phrénoscope. C'est dans l'appréciation de la possibilité scientifique de la construction de cet appareil peu souhaitable, que l'on peut résumer le plus facilement le différend entre les monistes et les dualistes ; pour les premiers cet appareil est sûrement possible, pour les seconds, il est sûrement impossible.
L'idée du phrénographe hypothétique dont je viens de parler uous conduit à un autre aspect très intéressant de la lutte entre les monistes et les
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dualistes. Nous devons bien remarquer, en effet, que^ même si le phrénographe était inventé, Tobservateur qui s'en servirait ne connaîtrait pas les états d'âme de l'individu phrénographié^ pas plus que le physicien qui regarde avec ses yeux la ligne sinueuse du cylindre du phonographe n'entend le morceau de musique qui a tracé cette ligne sinueuse ; c'est la réversibilité admirable du phonographe qui prouve directement la relation établie entre l'air de musique et la ligne sinueuse ; tous deux sont en effet des phénomènes mesurables liés à un même mouvement vibratoire de l'air; mais, Vair de musique, c'est ce mouvement vibratoire mesuré directement par l'oreille humaine, tandis que la ligne sinueuse du cylindre c'est ce mouvement vibratoire de l'air, mesuré indirectement par rœil au moyen du cylindre enregistreur. Un sourd qi3i posséderait un phonographe pourrait connaître enlièrement VIphigénie de Gluck, sans soupçonner Ltnu seule de ses beautés ; mais il saurait la reconiKiiLre partout et toujours, constater les imperfeclions d'une exécution de ce chef-d'œuvre, en la suivant sur un cylindre enregistreur, au moyen de ses yeux. Autrement dit, un sourd qui posséderait un phonographe serait dans la situation où se trouvait un physicien devant un cylindre enregistreur impressionné par un air de musique, avant rinvention du phonographe; car on a connu le moyen d'enregistrer les vibrations de l'air, avant
de songer à un appareil réversible permettant de lire ensuite directement, par les oreilles, ce qui était inscrit sur le cylindre. Cela n'empêchait pas d'ailleurs que les savants qui faisaient de Tacoustique connussent, jusque dans leurs plus petits détails, tous les éléments mesurables des mouvements vibratoires que les hommes pourvus d'oreilles appellent sonores. Il est même probable que, si les hommes avaient été dépourvus d'oreilles, ils auraient étudié tout de même les mouvetaent sonores, comme ils ont étudié toutes les vibrations de l'éther qui ne sont pas visibles à leurs yeux, les oscillations de Hertz, les rayons ultra-violets, etc.
Toutes ces considérations, un peu longues, n'ont d'autre but que d'arriver à cette définition: le son est un épiphénomène des mouvements vibratoires que l'on appelle sonores; il n'existe pas pour les sourds qui peuvent néanmoins étudier pleinement tous les mouvements sonores se propageant en dehors d'eux (je souligne ceci, car évidemment, les phénomènes mesurables peuvent être différents dans l'oreille d'un sourd et dans l'oreille d'un homme normal). Un sourd ayant étudié, par les yeux, les phénomènes sonores, et ayant constaté leur déterminisme rigoureux, sera peut-être étonné 81 on lui dit que ces phénomènes sonores ont des qualités qu'il ne soupçonne pas, et. qui remplissent de joie quelques-uns de ses congénères ; fort de son étude scientifique des mouvements vibratoires,
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il affirmera, avec raison, que ces qualités, ignorées des sourds, ne jouent aucun rôle dans Tenchaînement des phénomènes acoustiques ; les lois sont les mêmes pour la propagation des ondes de Tair, soit qu'elles soient sonores (c'est-à-dire qu'elles se produisent en présence d'hommes pourvus d'ouïe), soit qu'elles ne le soient pas (c'est-à-dire qu'elles se produisent en présence de sourds). Nous dirons donc que le son est un épiphénomène des mouvements vibratoires de l'air, et nous devons être assez humbles pour penser qu'ils se seraient propagés suivant les mêmes lois, s'il n'y avait eu personne pour les entendre.
Eh I bien, pour un observateur au phrénographe (c'est déjà assez demander à la science que d'arriver à inscrire, sur un appareil, des traces correspondant aux mouvements qui s'accompagnent de pensée dans le cerveau humain ; nous n'irons pas pour le moment jusqu'à supposer que le phrénographe a un fonctionnement réversible comme le phonographe), pour un observateur au phrénographe, dis-je, il n'y aura aucune raison de croire que l'homme observé dans l'appareil est au courant, dans son for intérieur, des mouvements qui ont été enregistrés sur le cylindre ; qu'il y ait, ou qu'il n'y ait pas de conscience inhérente aux phénomènes mesurables qui ont été enregistrés sur le phrénographe, l'observateur soucieux seulement d'élablir le déterminisme des choses, n'aura pas à
s'en préoccuper. La conscience de Tindividu observé sera donc, pour l'observateur, un épiphénomène lié aux pl|énomènes mesurables qu'il a enregistrés, comme, tout à l'heure, le son était un épiphénomène pour le sourd qui faisait de l'acoustique.
Or, pour les monistes, rien ne se passe dans l'homme sans que se modifie quelque chose qui est susceptible de mesure ; donc, pour un moniste, les épiphénomènes de conscience sont indifférents à l'histoire objective du monde ; cette théorie de la conscience épiphénomène, théorie qui est inséparable du monisme, a été si violemment attaquée et si souvent tournée en ridicule S qu'il était nécessaire d'en donner une idée très nette avant d'en entreprendre l'étude.
1. En même temps que les épreuves de ce chapitre, je reçois précisément une lettre anonyme, portant le timbre de la Gliarente-Inférieure, et dans laquelle un correspondant inconnu me reproche d'adhérer à cette théorie : « Le moniste épiphénoméniste est un moniste qui n'a pas appris à penser... monistiquement », dit mon mystérieux conseiller. Il s'étonne qu'avec Maudsley et Huxley, je distingue voîV, de savoir qu'on voit. Évidemment, je ne pourrai jamais démontrer que, si la matière possédait toutes ses propriétés actuelles, hormis la propriété de conscience, tout se passerait comme aujourd'hui, — puisque, aussi bien, la matière est consciente. Mais, il m'avait semblé que cette manière de parler était très claire ! Je vois qu'il n'en est rien, et je me demande si je n'ai pas, vis-à-vis de la conscience épiphénomène, une position aussi regrettable — mais aussi irréductible, — que les croyants vis-à-vis des preuves de l'existence de Dieu.
§ 35. — LA CONSCIENCE ÉPIPHÉNOMÉNE
En moniste convaincu, j'ai naturellement défendu dans plusieurs ouvrages* la théorie de la conscience épiphénomène, que je n'avais d'ailleurs pas inventée*; j'ai dû Fexposer d'une manière défectueuse, car les critiques qui l'ont attaquée ne l'ont pas comprise; la façon dont je viens de l'expliquer par une comparaison avec un sourd qui ferait de l'acoustique ne me paraît laisser prise à aucune ambiguïté; je ne dis pas que ma comparaison aura convaincu quelqu'un ; au contraire, je crois que les dualistes qui méritent ce nom repousseront ce système essentiellement moniste, avec d'autant plus de vigueur qu'ils le comprendront
1. Le Déterminisme biologique; VIndividualité et l'erreur indtvidualiste, Paris^ Âlcan.