‹ L'athéismeChapitre 83 sur 87 · RÉPONSE A M. JU^ÊS TANNEBT · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M. JU^ÊS TANNEBT

à celui du crocheteur Mesrour. J'ai cru (et ceux qui m'entouraient le croyaient de même, chacun pour son compte ; je pense qu'ils le croient encore), j'ai cru être durable et puissant; j'ai cru que j'introduisais dans le monde des commencements absolus ; j'ai cru que j'étais en dehors du monde et au-dessus. Ce rêve flattait ma vanité naturelle, mais, en revanche, quelles responsabilités! quels soucis! C'est j vous, mon cher maître, qui, avec Emile Lacour, avez contribué à m'éveiller; vous m'avez appris à ne pas me payer de mots et à définir .tous ceux que j'emploie ; vous m'avez enseigné la précision du langage, et c'est de là qu'est venu tout le mal ! En essayant de me rendre compte des choses, j'ai compris que l'homme est victime d'erreurs sans nombre. Au lieu d'un être puissant et créateur, je ne trouve plus en moi qu'un misérable transformateur d'énergie, transformateur caduc qui se transforme lui-même sans cesse. Adieu l'immutabilité! adieu l'individualité, la personnalité, le mérite, la gloire ! Adieu tous les principes, toutes les chimères qui ont embelli ma jeunesse ; mais adieu aussi les craintes, les tortures inséparables du pouvoir.

Y a-t-il compensation parfaite? Je n'oserais l'affirmer. Si Ton me donnait à choisir entre ce que je suis et ce que j'ai cru être, j'hésiterais peut-être longtemps; c'est que, depuis quinze ans, je me suis fait à mon nouvel état, et j'ai apprécié l'humi-

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lité de ma condition d'homme ; cependant j'avoue que le rêve avait du bon ; vous Faimez^ ce rêve dont vous m'avez tiré, et vous voulez continuer de dormir 1 M'avez-vous éveillé en rêvant haut?

£n lisant votre plaidoyer pour la conscience active, je n'ai pu m'empècher de subir le charme c'e votre langue harmonieuse ; si je savais écrire comme vous, je vous convaincrais aisément, car, n'en, doutez pas, mon cher maître, ma cause est meilleure que la vôtre ; prêtez-moi seulement votre plume et vous verrez !

Et d'abord, ma suspicion s'éveille dès le début, parce que vous vous attendrissez sur l'humilité de la conscience épiphénomène. Si vous étiez construit de telle sorte qu'il vous fût pénible d'avouer que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits, ne feriez-vous pas bon marché de votre sensibilité, et n'enseigneriez-vous pas loyalement à vos élèves la vérité euclidienne? Faisons, en biologie, ce que vous feriez en géométrie; oublions, vous, la tristesse de notre néant, moi, les consolations que j'en tire; évitons la logique de sentiment qui, Ribot nous l'a montré récemment, est le plus grand ennemi de cette logique pure dont vous m'avez inculqué les principes au point de me la rendre indispensable atout jamais; étudions la vie comme s'il ne s'agissait pas de nous, et sans nous préoccuper des conséquences qu'entraîneront pour nous-mêmes nos conclusions scientifiques. Peut-

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être regretterons-nous ensuite notre bonne foi ; peut-être ferons-nous notre « mea culpa > en répétant, une fois encore, avec M. de Gourmont : « Ce qu'il y a de terrible quand on cherche la vérité c'est qu'on la trouve ». Tant pis pour vousl il ne fallait pas m'enseigner la logique.

« Je ne sais pas trop, dites-vous, où je commence et où je finis, et si je n'embrasse pas tout ce que je pense ». « Je crois que la nature est en moi » ajoutez-vous, et vous me reprochez d'établir une trop grande distinction entre les êtres vivants et le milieu dans lequel ils sont plongés. Je ne partage pas votre incertitude quant à la limitation de votre individu ; quel que soit, son rayonnement dans l'ambiance, rayonnement tel que moi, étranger, je vous vois et vous entends, je saurais fort bien, si je conduisais une automobile, manœuvrer de manière à ne pas vous écraser. L'automobile est» comme vous, une chose transportable dans le miheu dont elle est distincte sans en être toutefois indépendante. Vous pouvez tous deux, l'automobile et vous, manœuvrer sans vous heurter*, dans un milieu où néanmoins il n'est rien qui ne subisse,

1. Cette manière de parler donne aux phénomènes de contact une importance capitale dans Ja définition des corps ; cette importance est Justifiée.

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dans une certaine mesure, Tinfluence de tout le reste. C'est. par la transportabilité que je vous définis, moi observateur étranger, et cela admis, je n'ai plus d'incertitude. Vous êtes, à chaque instant, une portion d'espace limitée par un contour à l'intérieur duquel il se passe une infinité de choses curieuses dont aucune n'est à l'abri de l'ambiance. Si je promène une lanterne dans la rue, toute la rue en est éclairée, ce qui prouve que la rue n'est pas indépendante de la lanterne ; mais le vent peut éteindre ma lanterne, ce qui prouvé que la lanterne, non plus, n'est pas indépendante de la rue ; et cependant je m'entends suffisamment quand je définis la lanterne par sa transportabi^té.

Comme la lanterne, je vous définis à un certain moment par un contour transportable ; j'appelle A tout ce qui est à l'intérieur du contour, et B tout ce qui est en dehors (je dis tout^ depuis vos plus proches voisins jusqu'à Sirius et à la voie lactée). Je crois fermement c(ue tout ce qui se passe au moment considéré, dans l'intérieur de A est entièrement défini par A et B ; je crois en outre que rien ne se passe en A qui ne dépende de quelques-uns au moins des facteurs de B ; s'il faisait 800 degrés centigrades à l'ombre, vous ne feriez pas de mathématiques.

Ainsi donc, je ne puis parler d'aucun phénomène qui se passe en vous, sans tenir compte de l'état actuel de B. Pour être logique, je dois représenter

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l'ensemble des particularités dont vous êtes le siège au moment considéré par la formule symbolique :

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