CHAPITRE XX
LE CERCLE EST FERMii
Au fond de la vallée de Toued Mia, à Tendroil pix un chacal avait crié, la nuit où Saint-Avif me dit avoir tué Morhange, un autre chacal, peut^ être le même, cria de nouveau.
J'eus immédiatement la sensation que cette!
nuit-ci allait voir Tirrémédiatle s'accomplir.
Nous étions assis, ce soir comme Fautre^ sou^ la pauvre véranda aménagée au flanc de .notre salle à manger. Un sol de plâtre, une balustradej de rondins croisés, quatre poutres supportant mi toit d'alfa.
J'ai déjà dit que cette balustrade s'ouvrait largement sur le désert. Quand il eut fini de parler, Saint-Avit se leva et vînt s'y accouder. Je !§ suivis.
— Et puis, — lui dis-je,
Il me regarda.
^It L'ATLANTIDE
— Et puis, quoi? Tu n'ignores pas, je pense, ie ^e tous les journaux ont raconté, comment |e fus retrouvé, mourant de faim et de soif, par ymt hcutka aux ordres du capitaine Aj^mard, dans )6 pays des Aouelimiden, et amené à Tomjbmietoil. Un mois durant, j'eus le délire. Ce que y«l pu raconter, au cours de mes crises de fièvre .ehaude, je ne l'ai jamais su. Les officiers du (eei«Ie de Tombouctou, tu le comprends, ne se &«Bt pas chargés de me le répéter. Quand je leur ils le récit de mes aventures, tel qu'il figure au (rapport de la mission Morhange-Saint-Avit, je lâ^eus cependant pas de peine à comprendre, à Ié froideur polie avec laquelle ils écoutèrent ttes explications, que la version officielle que je l0iir donnais devait différer sur certains points 'des détails qui m'étaient échappés dans mon déliré.
Ga n'insista pas. Il resta acquis que le capîtafn« Morhange, ayant succombé à une insolation, dirait été enterré par mes soins sur la berge de Poued Tarhit, à trois étapes de Timîssao. Tout b monde sentait bien les trous qu'il y avait dans soi! récit. On devinait sans doute quelque drame isystérieux. Mais pour des preuves, c'était autre dkosf. Devant Timpossibilité de les réunir, on îpréféra étouffer ce qui n'aurait été qu'un inutile 8)eandale. Mais tous ces détails, tu les connais Railleurs aussi bien que moi.
— Et... elle? interrogeai-je timidement.
H eut un sourire de triomphe. Triomphe d^
m'avoîr ainsi conduit à ne plus §<mgér ni à Morhange, ni à son crime, triomphe de «entir qu'il était parvenu à m'inoeuler sa folie.
— Elle, — ' dit-il, — elle. Depuis six ans, je né sais plus rien d'elle. Mais je la yois, je lui parle. Je songe à l'instant où je paraîtrai de nouveau en sa présence... Je me jetterai à ses pieds, et lui dirai seulement: « Pardonne, j'ai pu ïn'insurger sous ta loi. Je n'ai pas compris. Maintenant, je sais, et, tu vois, comme le lieutenant Ghîbertî, je reviens. »
« Famille, honneur, patrie, disait le vieux Lé Mesge, vous oublierez tout pour elle. » Le vieux^ Le Mesge est un homme stupide, mais il parlait par expérience. Il savait ce qu'avait pesé, devant Antinéa, la volonté des cinquante fantômes de la salle de marbre rouge.
« Et maintenant, me diras-tu à ton tour, cette femme, qu'est-elle au juste? » Le sais-je bien moimême? Et d'ailleurs, que m'importe! Que m'importe son passé et le mystère de ses origines, qu'elle soit la descendante avérée du Dieu des Mers et des sublimes Lagides, ou la bâtarde d'un ivrogne polonais et d'une fille du quartier Marbeuf.
Ces détails ont pu, à l'époque où j'eus la faiblesse d'être jaloux de Morhange, intéresser lé ridicule amour-propre que les gens civilisés mêlent sans cesse aux choses de la passion. Mais j'ai tenu dans mes bras le corps d'Antinéa. Je ne veux plus rien savpir d'autre, ni si les champs fleujrissent, ni ce qu'il adviendra du simulacre humain.
Je ne veux pas le savoir. Ou plutôt c'est parce.
que j*aî une vîsîon trop exacte de cet avenir que je prétends m'anéantir dans la seule destinée qui en vaille la peine : une nature insondée et vierge, un amour mystérieux.
Une nature insondée et vierge. — Il faut que je t'explique. Une fois, dans une ville populeuse, un jour d'hiver, tout zébré de la suie qui retombe des noires cheminées d'usines et de ces affreux caravansérails que sont les maisons des faubourgs, j'ai suivi un enterrement.
Nous accompagnâmes le convoi dans la boue.
L'église était récente, humide et pauvre. A part deux ou trois personnes, des parents abrutis par une douleur morne, tous les gens du cortège n'avaient dans les yeux qu'une idée : trouver un prétexte pour prendre la tangente. Ceux qui vinrent jusqu'au cimetière furent ceux qui ne trouvèrent pas ce prétexte. Je vois les murs gris avec les ifs miteux, les ifs, ces arbres de soleil et d'ombre, si beaux dans les paysages du Midi, sur une mince colline d'azur. Je vois les hideux croque-morts, en jaquettes graisseuses et tubes cirés. Je vois... Non, tiens, c'est horrible.
Près de la muraille, dans un canton reculé, un trou était creusé dans une aflfreuse glaise caillouteuse et jaune. C'est là qu'on laissa ce mort dont je ne me rappelle plus le nom.
Pendant qu'on l'y faisait glisser, je regardais mes mains, mes mains qui avaient pressé, dans un paj^sage d'une lumière unique, les mains d'Antinéa.
Une immense pitié me prit de mon corps, iine immense crainte de ce qui le menaçait dans ces grilles de boue. « Se peut-il, me répétai-je, que ce corps, ce cher corps, sans doute ce corps unique, en vienne aboutir là! Non, non, corps précieux entre tous les trésors, je te le jure, je t'épargnerai cette ignominie, tu ne pourriras pas sous un numéro d'écrou, dans l'ordure d'un cimetière suburbain. Tes frères d'amour, les cinquante chevaliers d'orichalque, t'attendent, inuets et graves, dans la salle de marbre rouge. Je saurai t^ ramener auprès d'eux. »
Un amour mystérieux, — Honte à celui qui étalé le secret de ses amours. Le Sahara jalonne autour d'Antinéa son infranchissable barrière, c'est pourquoi les exigences les plus compliquées de cette femme sont en réalité plus pudiques et chastes que ne le sera ton mariage, avec son obscène luxe de publicité, les bans, les annonces, les faire-part informant un peuple gouailleur et vil qu'à telle date, à telle heure, tu auras l'avantage de violer ta petite vierge de quatre sous.
C'est tout, je crois bien, ce que j'avais à te dire. Non, quelque chose encore. Je te parlais tout à l'heure de la salle de marbre rouge. Il y a, au sud de Cherchell, la vieille Césarée, à l'ouest du petit fleuve Mazafran, sur une colline qui émerge au matin de brumes roses de la Mitidga, une mystérioîîse pyramide de pierre. Les gons du pays Tap-
pellent le Tombeau de la Chrétienne. Cest là que fut déposé le corps de l'aïeule d'Antinéa. cette Cléapâtre Séléné, fille de Marc-Antoine et de Cléopâtre. Placé sur le chemin des invasions, cet hypogée a gardé son trésor. Nul n'a jamais su découvrir la chambre peinte où repose» dans son cercueil de verre, le corps splendide. Ce qu*a fait Taïeule, la petite-fille saura le dépasser en sombre imagnificenee. Au centre de la salle de marbre Irouge, sur le rocher où palpite la plainte invisible de la fontaine ténébreuse, une plate-forme est ménagée. C'est là que s'érigera, sur son fauteuil d'orichalque, avec en tête le pschent et Turaeus d'or, avec en main le trident de Neptune, la femme merveilleuse dont je t'ai parlé, le jour où les cent vingt niches creusées en rond autour de son trône auront reçu chacune leur proie consentante et comblée.
Lorsque j'ai quitté le Hoggar, c'était, tu t'en isouviens, la stalle 55 qui devait être la mienne. Depuis, je n'ai cessé de calculer, et j'ai conclu que c'est dans la stalle 80 ou 85 que je dois reposer. Mais des calculs peuvent être erronés qui se fondent sur une base aussi fragile que la fantaisie jd'une femme. C'est pourquoi je suis sans cesse plus îierveux. Il faut se hâter, te dis-je, il faut se hâter.
— Il faut se hâter, — répétai-je, — comme dans lin songe.
Il releva la tête avec une indicible expression de joie. Ses mains tremblaient de bonheur en servant lei? miennes.
— Tu la verras^ — répéta-t-il avec ivresse, — ^u la verras.
Eperdu, il me prit dans ses bras, et m'y pressa longuement
Une extraordinaire félicité nous submergeait Tun et l'autre, tandis que, riant tour à tour et pleurant comme des enfants, nous ne cessions de répéter :
— Hâtons-nousi Hâtons-nous!
Subitement, une légère brise s'éleva qui fit bruire les touffes d'alfa de la toiture. Le ciel, de lilas très pâle, pâlit encore, et tout à coup une immense déchirure jaune le fendit à l'est. L'aube parut dans le désert vide. Au fond des bastions, <5e furent des bruits sourds, des meuglements, Ses bruits de chaînes. Le poste s'éveillait.
Pendant quelques secondes, nous demeurâmes sans mot dire, l'œil fixé sur la piste du Sud, la piste par laquelle on gagne Temassinin, TEguéré, le Hoggar.
Un coup frappé derrière nous, à la porte dei la salle â manger, nous fit tressaillir.
Entrez, — fit, d'une voix redevenue très duf^i i\ndré de Saînt-Avit.
Le maréchal des logis chef Châtelain était devant nous.
— Que me voulez-vous â cette heure? demanda J)rusquement André de Saînt-Avit.
Le sous-officier était au garde à vous.
— Excuse2^moî, mon capitaine. Un indigène ^
été surpris cette nuit par la ronde aux environs du poste. II ne se cachait d'ailleurs pas. Dès qu'il a été emmené d'ici» il a demandé à être conduit devant le commandant. II était minuit, je n'ai pas voulu vous déranger.
— Qu'est-ce que c^est que cet indigène?
— Un Targui, mon capitaine. ^
— Un Targui. Allez le chercher.
Châtelain s'effaça. Escorté par un de nos gou* miers, l'homme était derrière lui.
Il pénétrèrent sur la terrasse.
Haut de six pieds, le nouveau venu était en effet un Targui. Le jour naissant luisait sur ses cotonnades d'un bleu noir. On voyait étînceler ses grands yeux sombres.
Quand il fut en face de mon compagnon, je vis un tressaillement aussitôt réprimé secouer les deux hommes.
Ils se regardèrent un instant en silence.
Puis, d'une voix trèç calme, le Targui dit, en s'inclinant :
— La paix soit avec toi, lieutenant de Saint-
Avit.
De la même voix calme, André lui répondit i
— La paix soit avec, toi, Cegheïr-ben-Cheïkli.