LXXVII. — D'Emile Deschamps
Cher ami, si j'ai eu un chag-rin dans ma vie, j'en ai deux à présent.
J'étais allé ce matin chezAlfred qui était au bain, je voulais le consulter une dernière fois ; nous nous sommes croisés; pendant ce temps votre homme est venu. Voilà ce qui expli(|ue tout ce grand retard dans ma réponse; puis Alfred, à qui j'avais laissé un mot, me répond ceci; il a raison au fond, mais je suis au désespoir qu'il ait raison.
A tous les autres motifs de férocité s'en joint un autre ici.
Quand on lit une tragédie de soi, faite dans la manière française, on l'a composée et écrite plus ou moins bien, on la juge plus ou moins bien aussi ; mais enfin, l'auteur vient et doit consulter les salons et les hommes d'esprit et de goût sur son œuvre.
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C'est une question d'amour-propre, d'un côté; ce n'est donc rien et c'est en même temps une consultation toujours utile.
Mais nous abordons brutalement un système dramatique si éloigné du nôtre, nous qui mêlons le comique au tragique, et le poétique à la plus simple réalité, nous qui ne pouvons rien que par Shakespeare; vous concevez qu'il ne s'agit pas du plus ou moins de talent que vous avez déployé, mais qu'il s'agit du système en lui-même. Malheureusement, les gens du monde qui ont le plus d'esprit et de connaissances arrivent armés contre le système et bien persuadés, quelque indulg-ence qu'ils aient d'ailleurs pour le poète, que l'ouvrage est inadmissible au théâtre français; faute d'études suffisantes et précisément à cause de leur goût parfait et de leurs justes admirations de nos chefs-d'œuvre, ils sont persuadés au fond du cœur que Shakespeare est un barbare, souvent un cochon et qu'on ne peut y prendre que quelques perles dans un fumier, tandis que ce sont des fleurs dans un magnifique jardin qu'on y trouve.
Cette disposition préventive frappe de mort, non pas le talent du traducteur, mais le destin même de l'ouvrage qui arrive aux comédiens chargés de mille doutes.
La manière dont on a accueilli dans le monde Cromwell (i8o), de Victor Hugo, a été pour nous un
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flambeau terrible. Notre ouvrage est un cousin germain du sien et n'est absolument que la manifestation de sa préface où l'on a tant critiqué l'idée du mélange du comique mêlé au tragique sur la scène. Nous avons craint avec raison le même sort; nous affrontons deux mille personnes, parce qu'il faut bien faire la grande épreuve; mais nous avons trop peur des dites personnes, à moins que ce fût tous des gens de l'art comme chez Alfred, comme chez moi, — la foule ou quelques poètes — ensuite ce serait absolument chez vous, comme chez nous, la même sensation, la même condition, c'est pourquoi j'espérais beaucoup d'Alfred ; ce qu'il m'écrit me paraît sensé et la sagesse ne m'a jamais autant fait de mal.
EMILE [deschamps].
Cher Jules, vous avez fait un livre charmant, vous auriez été bien embarrassé d'en faire un autre. C'est un bonheur pour moi d'avoir trouvé un si ravissant poème dans votre livre et un si excellent ami dans votre lettre.
Je vous remercie et je vous aime.
VICTOR [hugo].
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