‹ L'aube romantiqueChapitre 66 sur 144 · XCVI. — D'Alexandre Soumet · texte numérisé non relu

XCVI. — D'Alexandre Soumet

Tours, ce 4 septembre 1830.

J'arrive à Tours avec la fièvre, cher Jules, et la fièvre populaire bouillonne dans les rues de cette ville ; je trace ces zig-zags au bruit des hurlements du peuple-roi et ce peuple, il jette les pendules dans la rue et n'en saura pas mieux l'heure qu'il est. On m'assure que le mouvement ne sera que passager ; mais j'aurais été rempli de terreur si je n'avais pas appris à Bordeaux que ce qui vous intéresse à quitté Tours. Je viens de faire un affreux voyage. Pourquoi le Dante n'a-t-il pas mis une voiture publique dans un des cercles de l'Enfer ? Quel séjour ! Lorsqu'on quitte la douce société de Nina! Je vous écrirai sitôt mon arrivée à Paris, si j'y arrive jamais. Les routes sont toutes parsemées, toutes tachées de voyageurs. Le char de la Pv.évolution s'est converti en pataches ; je me trouverais heureux d'en posséder une, car depuis

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Poitiers je voyage à pas de tortue, et encore si j'avais, comme la tortue, ma maison ou la vôtre avec moi, mais je suis seul et toujours mes heures se partagent entre Gabrielle et votre vénérable famille. Adieu, bien cher Jules, je vous aime plus que je ne puis le dire, adieu.

s[oumet].

J'ai écrit à M"'* de Rességuier, votre belle-sœur. J'apprends que quarante-un voyageurs sont inscrits pour Paris ; je pars dans deux heures pour Vendôme, dans une voiture que je viens de louer.

XC VIL — D'Emile Deschamps,

Paris, 2 septembre 1830.

Je ne vous dis pas, je ne vous écris pas partout, mon cher Jules, combien j'ai de tristesse et de chagrin. J'ai ce que vous ave2, je plains les mêmes infortunes, et je ne vois plus de fautes là où je reconnais tant de malheur. Cependant, je conserve un immense espoir : la législation va changer et changer bien vite, précisément à cause de cela. Partagez cette espérance et reconnaissons qu'il y aura eu, au moins, humanité et modération après la victoire; car je craindrais fort ceux-là mêmes qui ont condamné à mort le maréchal Ney. Je vous tiendrai au courant des moindres choses qui

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sont si grandes et si importantes, et vous, tenezmoi aussi au courant de vous tous.

Que faites-vous, que ferez-vous, où pourrai-je vous serrer la main, où faut-il étendre mon bras ?

J'ai quitté avant-hier Anna dans son Arnouville, elle attendait une lettre de vous, je suis sûr qu'elle ne l'attend plus, parce que vous savez tout le bien que vous lui ferez.

Alexandre est je crois en route pour revenir ; tant mieux, sa présence est nécessaire à ses intérêts. Mon Dieu, comme tout ce que j'aime est froissé ; je ne m'en consolerais pas quand je devrais être fait Auditeur au Conseil d'Etat !!! Il y a un Secrétaire général qui vient d'être nommé et qui s'appelle Emile Deschamps.

Je vous préviens que ce n'est pas moi ; il y a un Emile Deschamps qui vous aimera toujours et vous applaudira comme il vous aime, cette fois, c'est bien moi.

Parlez de moi un peu autour de vous et à votre frère que Toulouse a perdu comme son premier magistrat et à votre belle-sœur qui ne perd rien à tout cela puisque vous restez près d'elle. Dites à ]yjme Nina que nous ne faisons que penser à elle et à ses beaux enfants. Albert fait-il encore de grands et beaux vers ? Envoyez-m'en ; mais surtout ditesmoi quelque chose.

Victor, dans une très belle ode, au sujet de tout

ceci, a fait deux strophes sur Charles X qui font pleurer, vous les savez, elles commenceîit :

Oh ! laissez-moi pleurer sur celte race morte Que rapporte l'exil et que l'exil remporte,

et elles finissent :

Qui ne posera pas la couronne d'épine Quelamaindumalheurmetsur des cheveux blancs (196) I

Pardon du couplet d'une vieille chanson que je vous ai rappelé l'autre jour ; vous savez bien qu'on ne le chante plus qu'à vous. Je ne suis pas de ceux qui font des caricatures sur des cadavres. L'Ecole Romantique s'est distinguée par son silence ou des paroles comme Victor, dans cette circonstance, tandis que les fournisseurs du Théâtre de Madame nous donnent tous les soirs des ordures contre elle et sa famille.

Ils sont classiques ou libéraux ! Moi je suis plus libéral à ma manière.

Adieu, je pleure avec vous et je ne puis que vous voir glorifier avec moi; j'ai tous vos chagrins et vous n'avez pas mes élans d'enthousiasme, et je le conçois, et si nous étions à portée de la voix, nous nous entendrions merveilleusement en parlant chacun notre langue.

Adieu, mille tendresses de nous tous, à vous tous.

KMILE [dESGHAMPS].

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XCVIIL— D'Alexandre Soumet.

Jeudi, septembre 1830.

C'est sans doute, cher Jules, parce qu'il est maintenant si loin de vous que Paris est un séjour qui me rend tous mes maux ; même auprès de Gabrielle, me voilà de nouveau plus malade que jamais ; les eaux de Cauterets sont comme l'amour qui ne veut pas d'absence et leur bienfait ne s'est pas étendu pour moi plus loin que la côte du Limaçon (197), tout juste quand j'ai cessé de vous voir. J'ai voulu avoir des nouvelles du voyag-ede Hollande; ne pouvant pas sortir moi-même, j'ai envoyé rue du Helder l'intelligente Thérèse ; on l'a prise d'abord non pour sa patronne, et ce n'est qu'après l'avoir bien reconnue que le domestique, qui a fait lui-même le voyage, lui adonné les détails les plus satisfaisants. J'ai trouvé ici tous nos amis hors d'eux-mêmes ; comme de l'ancienne charte, on parle ici de la férocité de Charles X comme on parlerait du succès des Tableaux Poétiques, du charme de Nina ou de la grâce, de la câlinerie de vos enfants; j'excepte notre charmant Emile, car vous savez que les révolutions ne vont pas jusqu'à son cœur.

Adieu, bien cher ami, revenez-nous aussi vite que nous le désirons, ou, plutôt, ne revenez pas.

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ne revenez plus, arrangiez l'affaire deCadours (198) malgré cet abominable propriétaire, et nous irons vous rejoindre.

L'air de Paris me fait mal et Gabrielle a toujours peur de l'orage. Si Nina n'a pas peur de toute ma tendresse, dites-lui qu'elle est extrême pour elle et pour vous tous.

s[oumet].

Je passerai demain chez Berryer (199) et je voudrais que vous passiez à Auch chez M. Cologne; je viens de lui écrire que je lui offrais de Cadours 62,000 francs et 3, 000 francs d'épingles; mais j'ai déchiré la lettre pour vous laisser maître de tout.

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