IRMA, MONSIEUR FILET
M'' eili:t.
II le paiera, je vous assure !
lUMA, ^aienieiU.
Oh! Voyons, monsieur Filet, le pauvre p;arçon est assez puni, convenez-en, plus qu'il ne le mérite. Moi d'abord, je ne lui en veux pas pour un sou. Ce qu'il m'a dit m'a fait plutôt plaisir.
M'' filet.
Quoi?
IRMA
Parfaitement. Je suis dans mes bonnes aujourd'hui.
M. FILET
Ah?
IRMA
S'il a un peu perdu la tête à la fin, c'est de son âge, et vous n'allez pas le tourmenter pour ça ?
sir FILET.
J'en ai perdu le droit, n'est-ce pas? il y a longtemps...
IRMA
Croyez...
M"" FILET
Le jour de la noce de M' Chesneau. C'est là ce que vous voulez dire ?
IRMA, rangeant.
Je vous assure que je n'y pensais guère. C'est tout au plus si je m'en souviens.
M"" FILET, affectant de sourire.
Vous ne vous souvenez pas de m'avoir remis à ma place, tout haut, en pleine salle de danse?
Quant à ça, j'ai eu tort; il était inutile de faire du bruit.
M"^ FILET
N'est-ce pas? (n s'apiirochc.) Je conviens d'ail-
104 L'AUiîEllGE DES MARINIERS
leurs que j'avais été très maladroit. Vous m'affoliez positivement. Vous étiez si troublante déjà, et cette robe de bal vous allait si bien!...
IRAIA
Mettons que c'est la faute de ma robe, et n'en parlons plus.
M'' FILET
Soit ! (Tournaui). Sa grande faute, c'était d'être écbancrée aussi dans le dos et de montrer une nuque, que je crois voir encore avec un grain de beauté, juste sous les frisons, là...
Il vient à elle; elle s'éloigne, silence. IRMA, fermant son fichu.
Votre clerc vous a dit que nous ne savions pas quand M"" Ghesneau revient de Paris ?
M'' FILET
Ça vous fâche, que je vous rappelle cette aventure ?
lUMA, avec un peu d'énervejiicnl.
D'abord, je ne vois pas bien quel plaisir vous pouvez y prendre.
M"" FILET
Pardonnez-moi...
Et puis enfin, si quel(iu*un vous surprenait à votre tour, vous obstinant à me parler d'aussi près, vous trouveriez (;a réjouissant:'
M'' FILET, glaçant sa voix.
Vous avez raison. Je vais, là, je m'emballe... Et j'oublie, à vous voir si intéressante avec vos grands yeux languissants, que j'ai une affaire à vous proposer.
IRMA
Une affaire, à moi?
M. FILET, qui assujettit ses lunettes.
Vous avez toujours votre appartement à Paris, n'est-ce pas ?
IRMA
Oui; c'est-à-dire que je cherche à m'en défaire, naturellement; par malheur, j'ai un bail; je suis tenue encore pour deux ans, et il faut que j'attende de trouver à sous-louer.
M' FILET
Eh bien! Justement. C'est un appartement de?...
IllMA.
Trois mille.
M"" FILET
Bigre !
IRMA
En comptant les contributions. Il y a le gaz, sonnette électrique, salle de bains, tapis dans l'es" calier, deux sorties...
M"" FILET
Parfaitement.
106 L'AUIîERGE DES MARINIERS
IRMA
Une sur la rue Saint-Lazare, l'autre sur la rue Saint-Georges... Et on pourrait s'arranger pour les meubles.
M'' FILET
Les meubles, c'est une affaire à part. Procédons pir ordre... L'appartement est à votre nom ?
Oui.
M"" FiLirr, ré.solumeut.
Alors ça peut aller.
lUMA.
Ou'est-ce qui peut aller?
MF FILET
Voilà. Je connais une personne sérieuse, un homme marié, habitant la province, et qui cherche depuis longtemps un pied à terre à Paris. Si vous voulez, cette personne-là prendra l'appartement à sa charge, à partir du prochain terme...
IKM A.
Ça m'arrangerait joliment !
M'' FILET
Parbleu I... Mais elle ne le prendra qu'à une seule condition.
Laquelle ?
M' FILET
C'est ({ue l'appartement restera à votre nom.
I II M A
Comment '^
M"" FILET
C'est bien simple ; vous en gardez les clefs, de façon à pouvoir y retourner aussitôt que le cœur vous en dira...
Moi ? Mais nous ne nous comprenons pas...
M"" FILET
Attendez ! Et quand cette personne ira à Paris, c'est à vous qu'elle demandera l'hospitalité.
IRMA, tressaille et, se contenant.
Ah? Très bien!
M"" FILET, s'approcliant.
Vous comprenez ?
IRMA, qui le regarde, sans accent.
Je commence.
M' FILET, la voix Iruuble.
Et vous acceptez ?
IRMA, immobile.
11 faudrait savoir d'abord quel est rhominc marié?
M'' FILET
Si je vous le dis, qu'est-ce que vous me donnerez pour mes honoraires?
IRMA, lentement.
Dites-le, et nous verrons après.
Elle est debout près de la table de droite. M"" FILET, bas.
Me laisserez-vous prendre un baiser?
IRMA, bien en face.
Gomme avance ?
M"" FILET, très animé.
Tu m'en dois tant!...
IRMA, sursautant.
Hein ?
M' FILET, de tout près.
Depuis si longtemps que je t'aime I
IRMA
Ah I ça, décidément, à qui donc croyez-vous parler?
M'" FILET
Irma! voyons! Ecoute-moi...
Vous allez vous taire, n'est-ce pas ?... Misérable que vous êtes I C'est vous qui osez me traiter comme ça?... Vous, que j'ai déjà dû repousser toute petite, et que je consentais à oublier, vous osez revenir dans cette maison, à l'heure où tout le monde m'estime et m'afifectlonne, et me renou vêler les marchés qu'on ne fait qu'aux filles I
M' FILET
Moi? Où prenez-vous ça? Moi qui précisément
L'AUBEHG^: DES MARINIERS 109
VOUS arme contre toutes les surprises en assurant votre avenir.
IHMA.
Merci bien ! Je ne mange pas de ce pain-là !
M"" FILKT, cyiiiciue.
Et quel pain niangerez-vous ? Du pain de ménage !... De quel ménage?
lUMA, tressautant.
Vous dites?
M' FILKT.
Je dis que si vous comptez vous marier dans le pays, c'est autre chose, uni A.
Et vous ne trouvez pas que c'est encore bien lâche, ce que vous dites là ?
M"" FILKT.
Mais non ! C'est ce que vous dites qui est insensé. Vous n'avez pas la prétention de vivre comme une vieille fille. Ce n'est pas à votre âge, et quand on est faite comme vous l'êtes, qu'on renonce à aimer.
IRMA
D'abord...
M"' FILKT.
Vous me répondriez oui que vous ne le croiriez pas vous-même. Depuis tant de semaines qu'en faisant provision de forces vous faites provision
MO l'aui5î:rge i)!:s m.vkiniehs d'amour, votre cœur en est plein à n'en savoir que faire, et vos yeux, et votre bouche aussi...
IRMA
Quand même ! Quand j'aurais si grand besoin d'aimer, pensez-vous que j'en sois à ne pas choisir, et que je me contenterais à moins de trouver un homme vraiment sincère et tendre, dont le souvenir me trouble, dont les aveux m'enivreraient?... Ou bien, vous figurez- vous que vous êtes?...
M"" KILi;i'.
Je ne me figure rien du tout. Je ne suis pas un imbécile. Je dis seulement que vous auriez tort de penser à des blagueurs de Parisiens qui vous lâcheront les uns après les autres.
Qui vous dit ({uo je pense à personne?
M'' Fn,ET.
Alors, pensez à vous-même, et laissez-moi vous répéter ceci : je vous ai toujours aimée et regrettée bien souvent...
IiiMA, aarquoisf.
Pas possible ?
M"" FILKT.
Le jour où vous voudrez vous laisser aimer seulement, je vous promets, en fait d'existence, tout ce (]ue vous avez pu rêver de mieux.
lit MA, dans un rii'e insolent.
Peste!... Ce que vous seriez vexé, si je vous prenais au mot !
M"" FILET
Vous croyez ça parce qu'on vous a raconté (^ue je suis avare ?
IRMA
Vous! Oli!...
M"" FILET, tirant son portefeuiUe.
Tenez!... Donnez-moi votre parole de n'être jamais qu'à moi...
IRMA
Vous me faites rire, tenez !
M"" FILET
Et tout l'argent qui est là, de quoi payer dix fois, vingt fois, votre loyer, je vous le laisse, comme acompte !
Non.
MF FILET
Et je vous en assure autant tous les ans !
liiMA, toujours raillant.
Par devant notaire?
M"" FILET
C'est dit!.. Et signé...
Ce disant, il essaie de lui prendre un baiser dans le cou; elle lui échappe.
IRMA, dans un cri. ^
Ah ! Ne me touchez pas ! Ou j'appelle !...
M'' i>ILET, hors de lui.
Qui veux-tu appeler? Ils sont au diable!
IllMA, reculant.
Et moi, je vous jure que, si vous ne vous en allez pas...
M' FILET, qui la poursuit.
Rien qu'un baiser!