‹ L'auberge des mariniers; drameChapitre 64 sur 72 · SCENE PREMIERE IRMA et MADAME BRIÂNT · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE IRMA et MADAME BRIÂNT

Elles viennent de prendre le café, r.es tasses et la cave à liqueurs encombrent le guéridon. Irma, en ijcigaoir

très ouvei't à manches courtes, des bagues aux doigts, des brillants aux oreilles, fume une cigarette, étendue sur le canapé, devant la cheminée. Madame Briant, assise au piano, joue et chante l'habanera de Carmen.

MADAME BRIANT, prétentieusement.

L'Amour est enfant de Bohème, Et n'a jamais, jamais connu do loi...

lUMA.

Gomme c'est vrai, ça!... Eh bien! voilà une chose que les hommes ne veulent pas comprendre... Florent, tiens! Il n'aurait pas fallu essayer seulement de le lui dire. Celui-ci, c'est tout pareil.

MADAMK BRIANT, chantant. Si tu ne m'aimes pas... Si tu ne m'aimes pas...

IBM A.

Qnelle veine tu as d'être musicienne! Ce que j'aurais aimé ça !...

MADAME BRIANT

Et puis, c'est commode avec les gens qui n'ont pas de conversation.

IRMA

Ou qui en ont trop...

MADAME BRIANT

Encore.

Elle chante.

Je t'aime!

l'aubI':rge Diis mariniers 229

IRMA

Qui vous parlent tout le temps de la même chose...

MADAME BRIANT

Je t'aime !...

IRMA

Avec les mêmes gestes, et qui ne veulent pas comprendre que ça ne vous amuse pas.

MADAME BRIANT

Il faut savoir quelquefois s'ennuyer dans la vie.

Je sais bien.

MADAME BRIANT

Si jo t'aime...

IRMA

A quelle heure est-ce qu'il a dit qu'il viendrait?

MADAME BRIANT

A trois heures.

Et il est déjà deux lieures moins le quart.

MADAME BRIANT

Si je t'aime, prends garde à toi !

IRMA, se levant.

Non, ce que j'en suis déjà lasse, de lui I Ce n'est rien de le dire!

MADAME BRIANT, s'arrêtant de jouer.

Toi, le tort que tu as, c'est de ne pas vouloir assez longtemps la même chose.

IRMA

Que veux-tu ? Il me semble qu'il y a cent ans que ça dure, cette affaire -là.

MADAMK BRIAN T.

Ecoute ! Tu n'es pas juste; tu n'y mets vraiment pas assez du tien.

IRMA, venue au fauteuil à droite.

J'en mets quand il est là.

MADA?*IIC BRIANT.

Un homme qui te couvre de bijoux, qui se ruinera pour toi !

IRMA

Ça, je le crois !

MADA:\IE BRIANT.

Eh bien ?

IRMA

Si seulement il ne tenait pas à être le seul !

MADAME BRIANT

Il en a le droit, à ce prix-là!

IRMA

Alors, moi, je n'ai pas le droit?...

MADAME BRIANT, quittant le pinno.

Tu n'as pas le droit de te liche d'un homme

qui, tout en étant très épris, a de la fierté... Car il en a! Si tu te fiches de lui, il ne fera pas ouf! mais tu ne le reverras plus, ni lui, ni sa belle galette.

IRMA

Il a eu le toupet de me le dire !

Et, tout de même, tu te demandes si tu ne dois pas te payer je ne sais quelle fantaisie...

IRMA

Tu as raison, ça serait trop cher.

MADAME BRIAKT.

Pour sûr ! Tu t'en es payé une Là-bas, dans ton pays... Tu sais ce que ça a failli te coûter!

IRMA, dans un frisson.

Ah : Dieu !

MADAME BRIANT, venant au guéridon.

Tu as ici une existence presque honorable, avec des entr'actes. Jouis-en donc tranquillement. Repose-toi, puisque tu as la chance de pouvoir te reposer jeune.

IRMA

Dans des peignoirs de vraie dentelle.

MADAME BRIANT

Eh ! bien ! Dame ! Qu'est-ce que tu veux de plus?

Briant, tu parles d'or!

MADAME BRIANT

On fait ce qu'on peut. (Regardant la pendule.)

Deux heures ! Tu ne t'habilles pas?

IKMA.

Je comptais le recevoir comme ça.

MADAME BllIAN'T.

C'est bien le moins, (on sonne.) Qui est-ce qui sonne là ?

Est-ce que ce serait déjà lui, qui viendrait par la rue Saint-Lazare? Ça m'étonnerait bien.

(Briant va pour ouvrir*la porte du pan coupé de droite.)

Alors, si ça n'est pas lui ?

^[ADAME BRIANT.

Si (.-a n'est pas lui, tu n'y es pas.

Elle passe dans l'antichambre.

IRMA, fredonnant.

Si je t'aiine, prends garde à toi !

MADAME BRIANT, rentrant.

C'est une dépêche.

IRMA

Tiens! voyons I... Est-ce qu'il ne viendrait

pas? (Elle l'a prise, ouverte. Elle lit, tout bas.) « Serai

chez vous à deux heures. Florent ». Qu'est-ce qu'il me veut? (naut.) Comment? A deux heures? Et ça arrive maintenant?... C'est le gamin du télégraphe qui a apporté ça ?

MA DAM K BRIAN T, au giuridon.

Oui.

IRMA

Eh bien ! eu v'ià encore un service qui est bien fait! « Deux heures. » II va arriver!

MA DAM i; BRIAXT.

Qui ça?

TRMA, qui lui passe la doprclio.

Florent!

MADAME BRTAXT.

Nom d'un chien !

IRMA

Eh bien, quoi ? 11 n'y a pas de danger... Tu le reçois, tu lui dis que je vais sortir. Moi, pendant ce temps-là, je passe une robe, et j'arrive, mon chapeau â la main, ce qui me permet de l'expédier.

Elle passe, luonlaiU vers sa chambre.

MADAME BRIAXT.

Et si l'autre arrive, avant qu'il ne soit parti?

IRMA, (xui dégrafe sou peiy:uoir.

L'autre ne viendra, comme toujours, .que par la rue Saint-Georges ; tu restes dans ma chambre à le guetter, tu me préviens; je fais descendre Florent par là... (Kiie uioutrc la droite.) Je te réponds que ça ne traînera pas !... D'ailleurs, si tu vois qu'il s'attarde, je t'aurai envoyé cher-

cher une voiture; tu viendras me dire : « La voiture est là. »

EUe passe dans sa chambre, dont la porte reste ouverte.

t MADAME BRIANT.

Entendu !... Tu n'as pas besoin de moi?

IB. MA, de sa chambre.

Non.

MADAME BRIANT, à eUe-même.

Elle a beau dire; je ne suis pas tranquille. Ces grands naïfs, il n'y a rien de plus dangereux que ça t (on sonne.) C'est lui !...

lUMA, de sa chambre.

Ferme-rnoi la porte I

nriant la ferme, et vient à celle de l'anlichambre, où la sonnette retentit de nouveau.

HRIAXT.

Oh ! oh ! quand je vous dis !

Kll(! ouvre la |)orh'(lu i)ali('r; Florent paraîl, ijâle.

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