CHARLOT
Et pour l'mouton y disent qu'ça sent trop la laine.
Voyez-vous ça, les bec-fins !.... Ah ! c'est pas moé qui en r'fuserait ; j'su trop habitué à la laine en ma qualité d'spinneur. + Thibaut.
Y a ben encore d'ia viande de veau, mais l'boucher en apporte rien qu'deux fois par mois !
Charlot.
Et pis, y r' viendra pas avant huit jours.
Jean.
Du poulet, alors ?
Thibaut.
Ah ! pour ça c'est ben différent — gras comme des loches !... Chariot ! cours tout d'suite en quuer un !
Jean.
Attendez don' ; j'su pas pour le manger cru ; et vous aurez pas le temps d'ie faire cuire d'ici à c'que je r'parte. Donnez-moi du p'tit lard salé, alors ; vous d'vez en avoir 1
Thibaut.
Si nous en avons 1 J'cré ben ! J'en ai t'un plein quart !
Charlot (mi-voix à Thibault).
Père ! mais vous savez ben qu'il est gâté, qu'il est tout pourri, d'puis un bon bout d'temps !
Jean.
Eh ben ! qu'est-ce qui vous arrête1?...
C'est l'p'tit qui m'dit qu'vous en voudrez pas ! Jean
Pourquoi 1
Thibaut.
Parce qu'il a un trop haut goût, et qu'il n'est bon qu'pour des charretiers.
Jean.
Grime ! vous avez donc de rien 1 Charlot.
Pardonnez, m'sieu ! nous avons beaucoup d'affaires ! Jean.
Avez-vous du poisson ?
Charlot.
De l'anguille !
Jean.
A la bonne heure ! Ça s'place su'l'gril, et c'est vite paré.
Charlot.
Va falloir qu'vous attendiez un p'tit brin ! Mon frère Thomas est allé à la pêche, et aussitôt qu'il s'ra rentré, on vous en f'ra cuire.
Jean.
S'il en attrape!... Mais quand sera-t-il de r'tour %
Au plus dans deux p'tites heures.
Jean.
J's'rai ben loin d'icitte, alors ! Mais vous avez pas des œufs1? (Faire sonner /'F.)
Thibaut.
Des œufs?... Est-y possible! fallait don' l'dire tout d'suite. Combien s'que vous en voulez?... Quatre! — Chariot, cours les l'ver dans Ppoulailler !. . Apportes-en
six ! (Chariot sort.)
Jean.
A la fin !
Thibaut.
Si nous avons des œufs?... Et pourquoi qu'on n'aurait pas des œufs?... Des poules qu'y en a pas d'mieux ! Ça n'a pas d'plumes aux pattes, mais ça pond tous les jours que l'bon Dieu fait, et ça couve jamais !
Char lot (revenant, un œuf d. la main).
Père ! j'sais pas c'que ça veut dire : j'en trouve rien qu'un. I'paraît qu'la tempête de c'matin a empêché nos poules de pondre !
Thibaut.
Approche, qu'on l'voit. Est-i' marqué I Charlot.
Quiens ! mais oui ; i'ya un'croix d'charbon d'sus !
Thibaut.
Malhureux ! veux-tu me r'porter ça dans l'nique, tout d'suite!... C'est l'vieux t'œuf qu'on laisse toujours sous les poules pour les encourager à pondre. ( A Jean.) Excusez-le, i'sais pas encore ça !
Jean.
Mais, voyons donc ! I' est pas possible que dans un'aubarge vous ayiez rien du tout ; du lait, du beurre, du fromage
Charlot.
Oh ! là ! là ! Si c'est pas un vrai guignon ! l'en avait tant tout à l'heure, d'ces choses-là, su'la table !
Thibaut.
C'est vrai : tout est parti ce matin, par le train pour Québec. l'avait ben encore un peu d'iait, mais Charlot? en bon étourdit qu'il est, a laissé la porte d'ia laiterie ouvarte, et nos deux chats y sont entrés, et l'ont tout bu.
Jean.
Vous avez don' pas aut'chose, car alors .... Charlot.
Si fait ! des légumes en masse : des choux, des oignons, des pétaques...
Thibaut.
Des beaux navots, des citrouilles suparbes.... Jean.
Assez ! assez ! j'ai pas l'temps d'attendre après! Ça va prendre trois heures au moins pour les faire cuire.
Charlot.
Dites don', père!... Si j'allais chercher des provisions chez IVoisin? Ça n'prendrait pas d'tenips, et m'sieu s'rait satisfait !
Thibaut.
C'est bon ! dépêche-toé !