L'autobiographie de J.B. Winslow
autobiographie de Jacques Bénig^ie Winslozu — Jakob Winsli>v de son nom danois — est ici publiée pour la première fois dans son entier. Elle traite des ajinées depuis sa naissance en i66ç jusqu'à IJ48 et finit donc douze ans avant sa mort. La partie proprement narrative et détaillée finit toîitefois déjà avec V an 1704.^ Winslow n'ayant donné qîie des notices extrhneme^it sommaires sur les faits principaux de sa vie depuis sa y J jusqu'à sa aîmée.
Le texte sur lequel est copiée cette édition fait partie du manuscrit n°. 1167 (format 207 X /5<5 mm.) de la Bibliothèque Mazarine à Paris. Il en occupe 10 y pages d' îine écriture bien serrée et dans le meme volume on trouve sept opuscules, lettres, etc. copiés selon le désir de Whislow, à qtd ils ont dû avoir un intérêt spéciaP). Le manuscrit de r autobiographie est aussi une copie, ce qui ressort no7i seulement de r écriture mais aussi de I en-tète et de la remarque finale.
Nicolas NommeP), le dernier confesseur de Winslow, à qui est due la copie, n a pas été très versé dans la médecine. G est ce qiie nous prouvent des erreurs qiii se sont souvent glissées dans la copie quand il s' agit des sciences naturelles^). Da?is sa qualité de Français il 71 a pas pu éviter d'épeler tout de travers des noms de personnes et de lie7ix étrangers;
j) Catalogue des manuscrits par A. Molinier, vol. II, Paris 1886, page 22.
2) Voir p. ibj, note 2.
3) Il appelle p. ex. Ole Rpmer anatomiste au lieu <^’astronome, parle de valvule Saint-Eustache au lieu de valvule d’Eustache, etc.
mais^ abstraction faite de ces inexactihides ^ le plus souvent sans conséquence^ il paraît que le copiste a rempli bien soigneusement sa tâche. L'écriture de Nommel est facile à lire., à r exception pourtant des trois dernières pages du manuscrit qui comprennent les notices sommaires de Winslow sur les années lyoq — 1748. Evidemment Nommel les a hies avec gra7ide peine et très souvent il y a meme renoncé. Ces trois pages de la copie sont aussi écrites fort menu., souvent très difficiles à déchiffrer ou tout à fait illisibles.
Noîts publions donc l' autobiographie de Winslow d'après une copie du manuscrit original., la seule qui semble exister. Selon toute probabilité le mamiscrit original a été perdti, en tout cas il nous a été impossible de le retrouver. Il est pourtant possible d'en constater l' existence probable au com^nencement du XIX^ siècle. Rasmus Nyerup écrit dans une éhtde stir Winslow de i8iff): C’est grâce à l’amabilité de M. le chirurgien-major Stebus^) que j’ai eu l’occasion de mentionner ce sujet [l’apostasie de Winslow]. Il m’a remis entre les mains, il y a six mois environ, quelques documents sur la nommée apostasie de Winslow que lui avait légués son maître et ami, feu notre grand médecin Frédéric Chrétien Winslow®); comme le récit de son étrange conversion au catholicisme y est fait jusqu’aux moindres détails j’ai pensé qu’un résumé de ces papiers pourrait présenter quelque intérêt. Le résumé
I ) Om de lærde Winslôver, især om Jacob Benignus Winslôv, og hans Apostasie. — Det skandinaviske Litteraturselskabs Skrifter, Kjdbenhavn iSij., p. ijs.
2 J Le chirurgien-major Gtiillaume ("VilhelmJ Siebuss f ? — 182g) avait été le substitut de Frédéric Chrétien Winslow ( voir la note suivante ). — Kristian Carpe, Den Danske Lægestand 1786 — 1838, Kjbenhavn og Kristiania igoj., p. igSj) Frédéric Chrétien Winslow (Frederik Kristian WinsljvJ (1132 — 18 u)., petit-fils de Chrétien., le frere de Jacques Bénigne Winslow., célébré chirurgien danois. Il suivit en 7777 les cours de Desault à Paris et alla ensuite à Londres étudier chez Hunter. En iq8i il fut nommé chirurgien en chef a l'Hôpital royal de Frédéric a Copenhague et en 1783 professeur a l' Académie royale de chirurgie qui venait d'être fondée dans la même ville. On lui fait un mérite de la pro7nptitude avec laquelle fut introduite la vaccination en Danemark. — D. B. L. XLV p. 42 ss.
ptiblié par Nyeriip se7nble montrer que son texte a été identiqtte à cehii de la copie dofit nous notes sommes servi pour cette édition. Le sort tcUérieter de ces papiers tious est inconnu. Ajozitotis enfin qtiil est impossible de savoir si le mamiscrit remis à Nyerup ait été le manttscrit original ou non. Il 71 eti dit rien lui-77iè7ne 77iais co77ime il est peti probable qitil ait existé deitx copies complètes outre l'original^ totU porte à croire que c'est bieti le 77ia7iuscrit origmal que r historie7t danois a eu entre les mams. Qu'il s'agisse du docu77te7it original ou d'u7ie copie^ on igtiore C07n7ne7it Frédéric Chrétien Winslow est entré en possessio7i de ces papiers. Pourtant 07i serait tenté de croire qtLil les doit à la générosité de la fille de Jacqties Bé7iigne Winslow., de la
So7trdiére. On sait qite., lorsq7i en l'j'jy il vint à Paris., de la Sourdiére I acctieillit fort bien et qu' elle lui do7i7ia entre autres choses 7L71 bîLste de so7i père qui avait appartenu au célèbre anato7niste^). Il est per77iis de stipposer qu' elle lui ait re77iis aussi I atitobiographie de so7i père. D'autre part ce fi est pas mtpossible, biefi que 7noms probable., qtie Frédéric Chrétien Wifislow doive les docu7nents au petit-fils de ]VF^‘- de la Sourdiére., le 77iédeci7i Lullier. Dans ti7i voyage d'étude (i8oy — 1806)^ ce jeune savant vint à Copenhague re7i07ier les rapports de fa7nille avec son parent le célèbre chirurgiefi danois. Après la 77iort de ce dernier il adopta 7ne7ne le no77t de Winslow qfiil ajouta afL sie7i ; et c'est sous le fiom de Lullier- Wmslow qzi il a ptiblié tme lo7igtie série d' ouvrages qui hii ont valu tme certaine re7i07nmée datis le 77i07ide 77tédical français^).
I ) La gravure dans cette édition est faite d'apres ce buste en plâtre qui se trouve actuellemefit dans l'Institut cT anatomie normale de l' Université de Copenhague., installé dans le palais de l'ancien Académie royale de chirurgie. Le buste original., œuvre de Jean Louis Lemoyne., se trouve au Musée d'histoire naturelle a Paris. — Ilamy, Le buste de Winslow, etc. dans Bull, de la Soc. franç. d’hist. de la méd., Paris içoj,p. qg — yi. b) Une th'ese., Propositions médicales sur l’épilepsie, considérée chez les enfans jusqu’à
Dans la présente édition de V autobiographie de Winslow les fautes positives du texte ont été corrigées. Si les corrections regardent la manière d' écrire un nom propre., ou si elles sont tout à fait accessoires., nous n en avons pas rendu compte; c est le cas au contraire dès qu elles ont la moindre importance. D orthographe du manuscrit n est pas conservée., parce qu elle est bien inconséquente., et principalement parce qu après tout elle n est pas V orthographe de Winslow. Nous avons fait de notre mieux pour assimiler l' orthographe du manuscrit à celle de Winslow en prenant potir modèle son œuvre principale., /'Exposition anatomique de la structure du corps humain, Paris 32., in-f. Nous faisons pourtant observer que V orthographe de cette œuvre-ci n étant pas non plus toujotirs conforme à elle-inème., nous avons fait quelquefois un choix assez arbitraire entre deux formes également fréquentes du meme mot., ou nous avons gardé V orthographe inconséquente comme c est le cas p. ex. pour la terminaison és ou ez. La poncttLation tout inégale a été bien librement traitée.
Quant aux notes., elles sont pour la plupart des renseignements biographiques sur le grand nombre de personnes mentionnées dans le manuscrit. Plusieurs co7icernant des Français paraîtront superflus au lecteur français ; nous les avons crus nécessaires par égard pour le lecteur danois., et vice versa. Nous ne renvoyons qti aux dictionnaires biographiques aisément accessibles et qui se trouvent da?is toute grande bibliothèque, par exception seulement à des monographies ou à des livres rares, et nous n'avons mdleme7it l' aspi-
l’époque de la puberté . . . par Alexandre Louis Marie Lullier. . . Paris an XI, est dédiée aux mânes du bisaïeul de l'auteur, Jacques Bénigne Winslow, et à l'oncle Frédéric Chrétien Winslow. — Det skandinaviske Litteraturselskabs Skrifter, Kjdbenhavfi i8i^, p. 2gô. — Sur Lullier voir aussi: Adolph Cari Peter Callisen, Medicinisches Schriftsteller-Lexicon, Copenhage7i i8jo — 4J, XI p. S23 ss. et XXX p. 14b — 4J.
ration de fozirnir par les notes des détails noziveaux basés sur des recherches originales ; cela n'entre pas dans le plan de cet ouvrage. L' autobiographie de Winslow est publiée comme document et pozirra servir à tme biographie postérieure détaillée, Winslow obtint le grand âge de qziatre-vingt-onze ans. Son autobiographie., 7wus l’avo7is déjà dit., ne traite qtie des trentecinq premières années de sa vie., abstractio7i faite des notices extrh^iement som^naires sur une partie de V époque postériettre. C est potirquoi nous avons jugé utile de donner ci-dessous zi7i abrégé de toute sa carrière. Mais nous tenons à faire observer que nous n'avons nulle77tent la prétentio7i de fournir des renseigne7uents 7iouveaux sur la vie du gra7id savant.
JACQUES WINSLOW naqtiit le 2q j ly avril lôôq dans la vieille ville épiscopale d'Odense dans l' île de Fionie en Dane7nark. Son père^ Pierre Jakobsen Winslév^jjtait à V époqtte où naquit Jacques Wùislow coadjuteiir du pasteur de l'église de Notre-Dame à Odense. Hom7ne honnête et hitelligent il était bien estimé et très ai77ié de ses paroissiens., et., chose surprenante pour un ecclésiastique danois du XVI P siècle., il était assez tolérant 7nalgré son orthodoxie très prononcée. La femme de Pierre WinsUv^ Marthe Brun^ était la fille du pasteur de l'église de Notre-Da7ne., et une parente de l'ilhistre savant Nicolas Sténon"^).
Jacques Winslow, l'aîné de treize e7ifa7its, ressemblait à son père dont il était le fils favori. Il paraît avoir été un enfant modèle. Selon ce qu'îl nous raconte lui-7ne7ne il n'a péché qu'une seule fois contre les ordres de son père, et au gy7U7iase il s' appliquait à pénétrer à fond le savoir
1 ) Voir p. 3, note 3.
2) La généalogie dressée par M. yprgensen est pourtant dotcteuse. — A. D. J0rgensen, Nils Stensen, K4benhavn 1884, p. 216.
scolastique de son temps. Après avoir fini ses études au gymnase d'Odense en i68y, le jeune Winslow partit pour Copenhague étudier la théologie à V^miversité de la capitale. De retour à Copenhague en i6çi, après avoir passé quelque temps dans sa ville natale., il fut entre les premiers boursiers admis au Collegium Medicæum et il poussa si loin V étude théologique qtiil prêcha avec applaudissement et se prépara à entrer en licence. Puis il lui arriva ce qui venait d'arriver à bien des jeiines étudiants danois : il abandonna la théologie pour se vouer à la médecine et aux sciences naturelles. Mais Winslow ne quitta la carrière commencée qu après mûre délibération. Il savait qu'il allait contre le désir exprès de son père., et la seule espérance d' obtenir com7ne médecin ttne position phis lucrative et plus estimée que celle des pasteurs pauvres et dépendants ne l'aurait assurément pas poussé à prendre cette décision. Il a sans doute agi sous l' influence de motifs idéaztx. Coni7ne la plupart de ceux dont il suivait l' exe7nple., il a abandonné l'étude de théologie, 77ial satisfait de l' aridité de sa dog7natique et de V orthodoxie bornée et étroite. Il se livra avec zèle à l'étude de la 7nédecine et des sciences naturelles dans le pressenti- 7nent de trouver là une tache à re77tplir qui satisferait en 77ie7ne te77zps à son esprit hu777a7iitaire et à sa vocation scientifique. Son choix a pii être attssi influencé par la gloire acquise dans le do77iaine des études de la médecine par des savants da7iois tels que Ole Worm, Gaspard Bartholin l'aîné, Tho7nas Bartholin, Simon Paulli, Ole Borch et Nicolas Sténon, pour n en no77imer que les plus célèbres. Ceux qui sziccédèrent à ces savants, dont le der7iier, Ole Borch, 77tourut en i6ço, ne réussirent pas 7nalgré d' honnêtes efforts à 777aintenir la traditio7i. Pozirtant il y en a deux qui comptent. Ces deux, anato77îistes et 7nédecins, 77iéritent bien d'être nonmiés ici, d'autant plus qu'ils ont joué un certain rôle
dans la vie de Winslow : Oliger yacobæus^ le 7leve^l de Thomas Bartholin^ qui fit espérer à Winslow la place ^jf’Anatomicus regius, restée vacante depuis le départ de Sténon, et Gaspard Bartholin le jeune^ fils de Thomas Bartholin^ qui fit de Winslow son Prosector anatomiæ. A V université de sa patrie Winslow se procura mi fonds solide d' érudition et y apprit aussi à aimer et à respecter la science. Mais on enseignait alors à /’ Université de Copenhague la médecine dhine manière toute scolastique; aucun hôpital n était jomt à l'Université et il ny avait pas de cotirs cliniqties sur les maladies internes et bien moins encore sur les maladies chirurgicales. La chirurgie et l' obstétrique.^ ces deux branches essentielles de la médecine., étaient laissées aztx chirurgiens et aux sages-femmes . Aussi est-il hors de dotite qtie Winslow a vite reconmi l'impossibilité d' apprendre en Dane7uark tout ce qui hii restait à apprendre. Par bonheur il n'était pas le seul à s' apercevoir des défauts de T Université. Deux hommes de grande influence., le savant astronoi7ie et 777athé7naticie7i Ole Ré>77ier et Matthias Moth., conseiller privé du roi de Dane77iark., travaillaie^it depuis quelque temps à réformer l' instruction universitaire et spécialement celle de la Faculté de 7nédeci7ie. Dans leurs efforts pour trouver de jetmes savants capables., leur choix s'arrêta vite à Winslow. Moth surtout se fit son protecteur , et sous peu Winslow fut 77iis e7i état d' aller , attx frais dît roi Chrétien V et de Moth., continuer ses études à V étranger . Ses protectetirs lui firent 77tême espérer à son retour une chaire de professeur à V Université de Cope7ihague.
De compagnie avec le chirurgien habile et a77ibitieux fean de Buchwald et ample7nent pourvu d'argent., Winslow quitta donc le Danemark le 22 février i6çj. Conformément à l'ancienne coutu7ne des étudiants danois les deux jeu7ies gens allèrent continuer leurs études en Hollande. Winslow y passa quatorze inois environ., la phipart du te77ips à Amsterda77i
et à Leyde. Il y suivit avec un intérêt spécial les cours d'anatomie des célébrés maîtres Bidloo et Ruysch et ceux de chirurgie de Rau et de Verduyn; mais il profita aussi de ! instruction de plusieurs autres célébrités^ médecins et chirurgiens. Il étudia r obstétrique sous van Deventer et ne dédaigna meme pas de s' instruire chez une simple sage-femme. La manière dont on étudiait la médecine en Hollande causait à Winslow une surprise des plus agréables. H instruction non seulement théorique mais aussi pratique lui plaisait autant qu' elle lui était nouvelle et fut de la plus grande importance pour son développement scientifique. Le passage suivant montre d'une 7naniére éclatante à quel point Winslow méprisa les vaines paroles: Hi [Teutoni] qvippe solis verbis pascuntur, subinde etiam saturantur ; Sed ego ipsa rerum Testimonia audio, video, palpo . . . L'ironie de Winslow n est assurément pas comme Va déjà remarqué notre savant collègue M. le professeur Jul. Petersen'^).^ dirigée seulement contre les Allemands en général.^ elle vise surtout aux savants allemands^ qui inondaient alors V Université de Copenhague., et aux méthodes scolastiques et spécifiquement allemandes qu'ils appliquaient à la science.
Au mois de mai i6ç8., Winslow quitta la Hollande et partit., conformément aux ordres de Moth., continuer ses études à Paris. Ce furent encore ici les études d' anatomie et de chirurgie qui I intéressaient de préférence et auxquelles il se livrait avec son zélé habituel. Il suivait les cours de différents professeurs illustres., tout en prenant déjà à cette époque un intérêt spécial aux leçons et aux démonstrations du célébré Duverney. L'étude de médecine fut toutefois interrompue assez brusquement par un grave doute qui sur-
i) Lettre a Buchwald datée d'Amsterdani le joj20 juillet lègy. — Riegels, Fors0g til Chirurgiens Historié, Kijbenhavn lySà., p. XXIV.
2j Jul. Petersen, Den Danske Lægevidenskab 1700 — 1750, Kjbenhavn iSgs., p. ij.
git dans son àme^ assurément au grand étonneinent de luiméme : l'Eglise luthérienne dans laquelle il avait été élevé et dans laquelle il avait eu jtisqii alors mie confiance inébranlable, représentait-elle apres tout la vérité, ou était-il possible que l' Eglise catholique, jusqu alors l' objet de son dédain et de sa haine, représentât malgré tout la seule vraie foi. Il ny a pas de raisons pour raconter ici en détails comment Winslow fut conduit peu à peu d'une foi à une autre; il en a donné lui-nième le récit exact et détaillé dans son autobiogr aphie. Nous voulons seulement attirer I attention sur la manière bien propre à lui, dont se prépare et s'accomplit sa conversion. Winslow avait déjà alors la manie de disputer, surtotit sur les qziestions de religion, et poiLr être en état de prendre la défense de sa foi contre les attaques éventuelles des catholiques, il consentit à s'exercer en dispute avec un autre jeune Danois, dont il avait fait la connaissance à Paris, Ole Worm, fils du président de Ribe et petit-fils du célèbre Ole Worm. Winslow était le plus instruit des deux en fait de théologie; aussi ftit-il chargé de défendre le catholicisme, ce rôle étant regardé com7ne le plus difiicile. Le résultat fut pourtant tout contraire aux espérances de Winslow; car loin de se fortifier dans sa foi, il ne tarda pas à révoqtier en doute la vérité absolue de la foi protestante. Rien de plus naïf que le procédé des deux jeunes gens qui de leurs cabinets d' étude examinèrent le problème des detix gravides Eglises et d' tme manière à la fois pîiérile et sentencieuse entreprirent de le résoudre; mais aussi rien de phis caractéristique à Winslow que la sincérité avec laquelle il affronte le résultat et la ma?iière naturelle et douce dont il en pre?id les conséquences. Les questions disctitées par ces deux jeunes gens et dont la résolution leur paraît d'une immense conséquence seront probablement regardées aujourd' hui comme des distinctions sophistiques et piiériles entre deux ou
plusieurs idées également loin de toute réalité; mais on ne doit pas oublier que Winslow ne devança nullement son temps, et que Van i6çq est de deux cents ans plus approché du moyen âge que Van igi2.
Winslow avait puisé dans quelques livres de Bossuet, tombés entre ses mains presque par hasard, les arguments pour ces disputes. On peut ainsi ramener à l' indirecte influence de r évêque de Meaux ses doutes sur la vérité absolue du protestantisme. Et pourtant on s' étonne que ce jeune étranger sans relations ni connaissances soit admis chez V illustre prélat, l’oracle de l’Eglise de France; et la surprise augmente, quand on voit ce que prodigue Bossuet de temps, d'amitié, 7nème de tendresse et de soins paternels à ce jeune homme. Il le reçoit dans sa maison, à plusieurs reprises il discute avec lui les questions de religion, et, Winslow ayant fait sa profession de foi catholique le 8 octobre i6gg, il pousse sa bienveillance jusqu'à lui donner lors de sa première communion son propre nom de Bénigne. Pour qu' on comprenne V excès de zèle du vieux prélat on doit prendre en considération non seulement l’intérêt et le travail assidus de Bossuet pour ramener à I Eglise mère les chrétiens non catholiques, mais attssi l'état de la France à V époque oit eut lieit la conversion de Winslow. La France avait subi au dehors une série ininterrompîie de défaites, et le roi le restentait comme le peuple. Voilà pourquoi le roi et le peuple s' intéressaient si vivement à la religion et à ! amélioration des hommes. C est ainsi que cettx qui sentent leur infériorité espèrent souvent pouvoir se persuader à ezix-mêmes et aux autres qu'ils sont encore capables et dignes de servir de guides. L'espoir de rapprocher les Eglises protestantes de l’ Eglise mère préoccupait depuis longte^nps les esprits; et en même temps on travaillait en France avec un zèle et une énergie admirables à faire le plus grand nombre possible
de prosélytes au catholicisme, et chaque nouvelle conversion fut reçue avec une vive joie. Quant à la conversion de Winslow on la considérait comme un événement et tm triomphe pour l' Eglise catholique. Car, tout retiré et peu connu qu'il était, ce jeune savant faisait en effet son voyage d' études aux frais du roi de Danemark et il était le parent de l'illustre Sténon à la conversion duquel Bossuet avait autrefois joué un certain rôle.
Winslow se fit catholique parce qu'un examen scrupuleux lui avait donné la conviction que l' Eglise romaine était la seule vraie et qu'il ne pouvait trouver ailleurs le salut éternel. Winslow se fit catholique bien sachant quel extrême chagrin il allait causer à son père qu'il aimait et à toute sa famille. Winslow ne se fit pas catholique parce qu'il co7nptait tirer profit de sa conversion, un motif qu'on lui a naturellement imputé. Pour le moment au moins sa conversion ne lui valut aucun avantage; il est possible que plus tard la vie à Paris lui ait fourni des avantages qu'il n'aurait pas trouvés à Copenhague, mais à cette époque-là il n'y a certainement pas pensé et n'en pouvait rien savoir. On a prétendu, et surtout du côté catholique, que sa patrie protestante aurait été assez intolérante pour l'abandonner, et qu'il aurait trouvé dans sa nouvelle patrie, la Erance catholique, tout le secours possible auprès de ses bienfaiteurs ecclésiastiques, et on s' est arreté au fait que le roi et Moth ont suspendu leur secours et qtie meme sa famille l'a laissé sans ressources. Bien qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette assertion la vérité est plus formelle que réelle. Winslow a-t-it donc eu le courage d' avouer sans retard sa conversion au gouvernement, à son protecteur et à sa famille? Aucunement. Timide de nature comme il l'était et s'imaginant peut-être d'agir ainsi par égard pour son père chéri, et d'ailleurs d' accord sur ce point avec Bossuet, il a cC abord gardé un silence absohi sur sa co?iversion, puis
il a écrit a son pere^ à plusieurs mois d' intervalle^ des lettres contenant de vagues allusions^ de demi-vérités ou des énigmes. C'était là un procédé bien caractéristique à Winslow et en meme temps un procédé qui a dû tourmenter son pauvre père infiniment phis que ne l'aurait fait un aveu sincère. Le père lui écrivait et le suppliait de revenir pour qttils pussent discuter entre eux les problèmes religieux en question., et il n abandonna la partie que lorsqu'il lui fut évident que tout était en vain. Mais le père et la famille n'ont pas cessé de lui envoyer de V argent., parce qu'ils ne lui ont certainement jamais rien envoyé, car eux aussi vivaient à r étroit. La famille ne l'a abandonné qu'au moment où il fut clair qu'il s'était trop éloigné des siens, et Nicolas Brun Winsl^v a meme passé deux ans chez son frère à Paris bien qu'il sût qu'il s'était fait catholique. Winslow na certainement fait part de sa conversion ni au gouvernement ni à Moth, car en ce cas-là son père en aurait été forcément averti. On ne peut donc pas s'étonner que ses protecteurs, laissés ainsi sans ses nouvelles et avertis seulement longtemps après et sous main de sa conversion, aient supprimé leur secours ; mais il faut aussi mettre en ligne de compte que Chrétien V mourut à cette meme époque (le 2 y août i6çg), et que sa mort coupa court au pouvoir de Moth. D'un autre côté on ne saurait nier que certains ecclésiastiques catholiques de qualité aient prêté au jeune Danois un appui moral ejficace, et que surtout Bossuet lui ait donné à plusieurs reprises des preuves de sa bienveillance ; pourtant il ne semble pas qu'ils lui aient donné pleinement le secours pécuniaire dont il avait si grand besoin, et tout porte à croire qu'il ne s'est procuré qu'avec peine de quoi subsister dans les premières années après sa conversion. En 1J04., le même an où mourut son protecteur Bossuet, Winslow se trouvait encore dans des circonstances extrêmement pénibles, au moins il lui était
impossible de trouver la somme nécessaire pour être admis aux épreuves de licence et de doctorat. Il se vit obligé de suivre le conseil du professeur Vernage et de se présenter en personne devant la Faculté de médecine pour solliciter une dispensation des frais ordinairement nécessaires pour être admis licencié. Il fut dispensé de tous les frais et reçu le 4 octobre
Winslow était maintenant à bout de ses doutes religieux aussi bien que de ses embarras pécuniaires Toute hésitation finie.^ il avait trouvé la paix au sein de l'Eglise romaine; son examen définitif passé il avait acquis le droit de pratiquer ; aide et plus tard suppléant de son maître., le / célèbre anatomiste Duverney., il avait été élu l'année suivante (iqo8) membre de l' Académie royale des sciences — en un mot il avait en perspective une vie à l' abri de toute difidculté économique avec le loisir de se vouer à la science; mais il avait aussi alors P âge de trente-neuf ans.
L' autobiographie s' arrête., comme nous l'avons déjà mentionné., avec ijoq. Si l'on cherche des renseignements sur la vie de Winslow à partir de cette époque, on doit se contenter de maigres dates officielles, de brèves notices plus ou moins exactes ou des caractéristiques qu'on trouve chez les auteurs contemporains. Il sera la tâche d'mi biographe futur de dominer les détails sur la vie privée de Winslow pendant les années suivantes. Quant aux points de sa vie publique depuis 1708, où il fut élu membre de V Académie des sciences, jusqu à sa mort en 1760 nous allons en donner un résumé sommaire.
Son examen à peine passé, Winslow avait été nommé mé-
/J La faculté même poussa plus loin sa générosité à son égard, car douze ans après M. Winslow ayant offert, suivant l’usage, de satisfaire à tout ce qu’il devoit pour être admis à présider & au titre de Docteur-Régent, elle lui en fit une entière remise; distinction qui n’avoit pas encore eu d’exemple, etc. — Histoire de l’Académie royale des sciences, 1760, Paris ijàb, p. lyo. Éloge de M. Winslow.
decin à V Hôtel-Dieu et en lyio à V Hôpital général et à Bicétre. En ij2i il fut appelé prof essetir de chirurgie française^ en IJ 2 2 interprète des langues danoise^ suédoise et allemande à la Bibliothèque royale^ et en 1^28 il fut admis au titre de docteur régent. Mais quand.^ à la mort de Duverney, la chaire d' anatomie et de chirurgie au fardin du roi fut vacante.^ on ne la donna pas à Winslow, mais à Hunauld., un de ses anciens élèves. Et pourtant Winslow était déjà un anatomiste célèbre., ses cours et ses démonstrations étaient courus y et il paraissait tout désigné pour la place. Mais cette injustice s' explique facilement par le fait que Winslow était entièrement du parti des jésuites^ tandis que la plupart des membres de la Faculté étaient des jansénistes. Hunauld mourut cependant peu de temps aprèSy et en IJ43 la, chaire fut enfin donnée à Winslow qui était alors un vieillard âgé de soixante-quatorze ans. Il la remplit jusqu'en 1358^ où il donna sa démission surtout à cause d'une surdité progressive, et fut remplacé par Ferrein.
Un jour mémorable dans la vie de Winslow fut sans doute le 18 février ijqy. Reconnu le premier anatomiste de l' Europe de son temps, il avait été chargé d' inaugurer par une série de leçons et de démonstrations d'anatomie le nouvel amphithéâtre de la Faculté de médecine. Dans son discours d' ouverture'^) il s'appela, d'une manière un peu recherchée du reste, V arrière-petit-fils du plus grand anatomiste de la France du X VIE siècle, Riolan le jeune, tout en comptant comme intermédiaires Simon Paulli, Nicolas Sténon et le maître de sa jeunesse, Gaspard Bartholin le jeune. Par P injure du temps l'Amphithéâtre de Winslow, où fut placé plus tard son buste, tomba dans l'oubli et en ruine. Oublié derrière de hideuses maisons, devenu la demeure de la lie de l' huma-
j ) Riegels, Fors0g til Chirurgiens Historié, p. XXX ss.
nité ce n est que tout récemment qu'il a été tiré de l'otibli et restauré'^).
Depuis un demi-siécle apres sa conversion^ Winslow pratiquait la médecine à Paris^ faisait des cours et des démonstrations d' anatomie et des expériences scientifiques. Son avancement était très lent.^ et on dirait que sa vie se fût écoulée toute tranquille sans de grands incidents. S'il n a pas reçu plus de faveurs.^ si on ne lui a pas prodigué plus d'encens., cela est dû surtout à son étrange modestie. Il se croyoit toujours mieux récompensé & mieux traité qu’il ne méritoit; c'est ainsi que M. Grandjean de Fouchy le caractérise dans son Eloge'^). Il y raconte aussi l'exemple suivant de sa modestie extrême: Ses amis avoient, à son insu, employé tout leur crédit pour lui faire obtenir, sous le ministère de M. le Comte d’Argenson, une pension plus considérable que la sienne : tout étoit disposé pour cela, M. Winslow n’avoit plus qu’à la demander. Ce fut là que la négociation échoua ; il refusa nettement de faire cette démarche, & se fâcha presque contre ceux qui lui avoient fait cette obligeante supercherie®).
Mais ce n'est sans doute qu'en apparence que la vie de Winslow s'est passée si paisiblement. Assurément il a eu assez de chagrins., de contrariétés et d' inquiétudes . Sans compter la déception qu'il a dû éprouver lorsqu après la mort de Duverney la chaire fut donnée à un autre., il a certainemerit passé par bien des émotions. Les scrupules exagérés qu'il se faisait dans le traitement de ses ^naïades., sa timidité dans des circonstances imprévues., son goût pour la dispute., V étroitesse de son ergoterie., son évaluation souvent outrée du côté formel des questions et son orthodoxie inébranlable ont dû
j) Vilhelm Maar, Lidt om Jakob Benignus Winsl0v som Videnskabsmand og Læge dans: Festskrift til Julius Petersen, K^benhavn ■/'9/0, p. (avec des planchesj.
2) Histoire de l’Académie royale des sciences, 1760, Paris i-jôô., p. ijq.
3) Ibid.
lui causer bien des émotions et des ennuis. Il ressort clairement des papiers qu'il a laissés que très souvent la paix de sa vie a été troublée dans des occasions où un esprit plus grand et moins honnête n'aurait pas été affecté, ou, en tout cas, se serait remis bien plus vite. Sa vie qui n'était ainsi à vrai dire rien moins que tranquille et paisible fut toutefois d'une certaine manière assez uniforme. Winslow était un savant diligent et consciencieux qui travaillait avec lenteur et à fond toutes les questions, et on comprend que ses nombreuses recherches scientifiques et sa vaste clientèle ont dû occuper tout son temps.
C est comme savant et avant tout comme anatomiste que Winslow sera à toujo^lrs honoré. Il jouissait déjà en son vivant d'une grande réputation dans tout le monde scientifique. On regardait comme fondamentales ses recherches anatomiques ; des savants de tous les pays accoururent à ses démonstrations, et ses ouvrages, le plus souvent écrits en français, furent traduits e?i latin, en allemand, en anglais, en italien et en suédois. On seul, son Exposition anatomique, a été réimprimé à plusieurs reprises pendant tout le X VHP siècle.
Cet homme qui était l' honnêteté, V honorabilité, la bonté et V obligeance en personne et qui était aussi bigot, superstitieux, étroit, disputeur et timide à V excès , comment s' est-il fait quil a eu la réputation de grand savant? Comment a-t-il pu l'être? Quelles furent ses grandes qualités? Quels furent ses talents? Est-ce qu'il avait la grande vue sur la science? Fut-il guidé par une pensée originale ou par une grande idée dont il suivait l'inspiration? Bien loin de cela. Mais dans un temps où la plupart de ceux qui s' adonnaient à la médecine s' enivraient des grandes paroles de leurs doctrines scientifiqzies, et où la plupart des anatomistes se contentaient d' enseigner ce qu avaieiit observé et enseigné leurs prédeces-
seurs du siècle passé, tout en considérant V anatomie comme une science qui n avait presque plus de secrets, Winslow ne se laissa aller à aucune de ces erreurs. Il se mit tout simplement, sans doctrines, sans grands mots, sans nouvelles hypothèses à chercher s'il ne serait pas encore possible, à force d' exactitude, de bonne volonté et d'un travail assidu de faire de nouvelles observations d' importance pour I anatomie. Et V application de cette méthode, lente, ennuyeuse et pédante selon l'opinion du temps, se trouva être précisément la réforme dont avait besoin V anatomie à cette époque. C'est à Winslow que revient incontestablement I honneur des beaux résultats qu'il a obtenus par cette méthode, mais on ne doit pas oublier que c'est l'illustre Nicolas Sténon qui avait déjà, plusieurs années auparavant, appuyé sur la valeur de cette meme méthode, la désignant comme la seule dont on dût se servir dans les recherches anatomiques. Celui-ci, parent de Winslow comme nous l'avons déjà dit, était comme lui natif de Danemark ; comme lui il était un anatomiste célèbre, et comme lui il se convertit au catholicisme. Mais d'ailleurs les deux parents se ressemblaient on ne peut moins. Sténon ce fut l'inve^iteur, le génie. Ses courtes treize années de production scientifique abondaient en grandes découvertes et en idées originales, et il était le vrai fondateur de la géologie scientifique. Sténon fut de même l' homme scrutatetir, jamais en repos, jamais satisfait, et, loin de s'en tenir à la conversion au catholicisme, il se fit ordonner et il mourut, encore jeune, dans tme misère profonde causée par les privations qu'il s'était imposées. La différence entre lui et Winslow est immense. Winslow ne fut pas un savant fécond en idées nouvelles, encore moins un génie; mais il fut assez instruit et cultivé pour savoir apprécier pleinement Sténon, et durant toute sa carrière scientifique il a suivi scrupuleusement les excellents conseils que Sténon avait donnés aux savants futurs et les principes qu'il
avait fixés pour la science à venir. C'est avant tout dans un petit discours sur l'anatomie du cerveau^) que S tenon fait preuve d'une telle prévoyance que ce n'est quà la fin du XIX‘ siècle., deux siècles après la publication de ce traité., que les savants ont été capables d' apprécier à fond plusieurs de ses avis., et de les suivre. Dans son grand manuel d'anatomie Winslow a copié tout le traité de Sténon sur l'anatomie du cerveau"^)., et il en dit dans sa préface^): Je finis en avertissant avec une sincere reconnoissance, que le seul Discours de feu M. Stenon sur l’Anatomie du Cerveau, a été la source primitive & le modèle general de toute ma conduite dans les travaux Anatomiques. Je l’ai inséré dans le Traité de la Tête, croyant faire plaisir au Public de lui communiquer de nouveau cette Piece, qui étoit devenue rare, & qui renferme beaucoup d’excellens avis, tant pour éviter le faux & l’imaginaire, que pour découvrir le vrai & le réel, non seulement par rapport à la structure & aux usages des parties, mais aussi par rapport à la maniéré de faire les Dissections & les Figures Anatomiques. Un autre discours de Sténon^) a fourni à Winslow V épigraphe de son manuel: Pulchra quæ videntur, pulchriora quæ sciuntur, longé pulcherrima quæ ignorantur, et souvent dans ses ouvrages Winslow mentionne son illustre parent quil nomme son maître et son guide. Il préparait aussi une édition de toutes les œuvres de Sténon y compris ses ouvrages inédits. Malheureusement son projet ne fut pas réalisé. Les manuscrits des œuvres médites sont perdus., sans doute., et tme édition complète des ouvrages de
1 ) Discovrs De Monsievr Stenon, Svr L’Anatomie Du Cerveav, Paris i66ç.
2) Exposition anatomique, etc., Paris 1732., in~4° ., p. 641 — 3ç.
3) Ibid. p. XII.
4j Proœmium demonstrationum Anatomicarum in Theatro Hafniensi anni 1673. D. Nicolai Stenonis dans: Thomæ Bartholini Acta Medica & Philosophica Hafniensia, vol. II 1673., p. 33Ç-—Ô6.
Sténon na parue qu'en içio^J. Ajotitons ici que de meme que Sténon fut co77ime savant d'une importance essentielle pour le développement scie^itifique de JVinslozv, il fut certainement aussi apres Bossuet cehd dont la personnalité et les idées l'influençaient le phis ; et poiirta7it Winslow ne l'avait jamais conmi personnellement. L' atdobiographie nous prouve à plusietirs reprises à quel pomt Winslow a estimé et admiré Sténon cojmne homme et comme savant et combic7i la pensée de lui l' a préoccupé.
Il nous mènerait trop lom d' exaininer dans ce résumé, 7nème d'une manière superficielle, toutes les œttvres scie^itifiques de Winslow. Noies n'en donnerons que quelques brèves remarques. Ce sont ses ouvrages purement anatomiques, ou plutôt anatomico-physiologiques ou anatomico-physiologico-chirurgicaux, qui se distinguent le plus au point de vue scientifique. Ses recherches tout anatomiques sont toujours à admirer, tant elles sont solides, correctes, saines et prudentes. L' application de ses découvertes anatomiques à la physiologie est presque toujours juste ; elle l'est toujours quand il traite son sujet de prédilection la physiologie des muscles ou plutôt la physiologie du mouvement ; non toujours s'il quitte ce domaine et traite la physiologie des autres organes comme celle des glandes par exemple"^). Winslow est toujoîirs tin observatetir admirable, et il sait très bien décrire ce quil observe^ fuais si quelquefois il se mêle d' hypothèses et de théories, il n'est rien moins que supérieur. C'est surtout à dettx branches de l'anatoinie, très négligées jusqu' alors, à la ^nyologie et à r anato77iie topographique qiie Winslow a fozir^ii les contributions les plus précieuses. De lyii à ijqs il a publié tine trentaine de traités dans les Mémoires de V Académie royale
1) Nicolai Stenonis Opéra Philosophica, edited by Vilhelm Maar, Copenhagen içio.
2) Mémoires de l’Académie royale des sciences 1711, p. 243.
des sciences où il traite des questions de ces deux branches de l'anatomie. Dans son grand manuel de 1J32 il releve aussi ces memes questions., tandis que p. ex. il décrit les glandes d'une manière très sommaire et ne parle pas du tout de r embryologie. Notons enfin qu on voit clairement combien Winslow se réjouit d'attirer l'attention sur la valeur qu'ont ses découvertes pour la diagnose et pour le traitement. Comment p. ex. on n est pas en état de diagnostiquer avec sûreté une fracture donnée et encore moins de la traiter rationnellement., si on ne connaît pas à fond la situation et l'action des muscles qui s' attachent aux fragments. Ce fait., d'une évidence éclatante aujourd' hui., n était pas généralement reconnu alors. Il y avait à coup sûr des médecins qui faisaient de leur mieux pour tirer profit de V anatomie et tout spécialement de la myologie et de l’anatomie topographique, soit pour parvenir à une diagnose exacte, soit pour instihier le traitement le plus correct^ mais très souve?it ils furent déçus des résultats à cause du développement singulièrement retardé de ces deux branches de l'anatomie. D'autres, et ce furent les médecins savants, les humoristes qui croyaient que toutes les maladies sont dues aux altérations pathologiques des humeurs de V organisme, méprisaient toute connaissance d'anatomie, et tel était leur mépris, qu 071 discutait bien sérieusement si r anato7nie était après tout d' aucune utilité pour la médecine. On trouvait meme souvent des thèses de médecine intitulées à peu près comme celle de Nicolas Brun Winsl^v (Copenhague lyoç): An Medicus debeat esse Anatomico- Chymicus?
Les recherches de Winslow sur les muscles de l'homme eurent donc pour but de préciser la situation et l'action des muscles particuliers. Il ne tarda pas à comprendre que presque toîtt ce qzi en avaient dit jzLsqu alors les anatomistes, regardés comme autorités, avait besoin d’une correction des plus fonda-
mentales surtout où il y avait question de la fo7iction des muscles. Si l'on examinait de près p. ex. les muscles appelés fléchisseurs on verrait qzi ils ne servaient quelquefois pas à fléchir de meme que ceux appelés supinateurs ne servaient pas tozijours à supiner ; parfois ils y servaient seulement pendant une partie de lettr contraction.^ ott si V extrémité en question se trouvait dans une position donnée ; ou ils avaient peut-être encore une ou plusieurs autres actions phis importantes qtie celles dont ils portaient le nom. Parmi d' autres phénomènes de la physiologie générale très importants.^ mais qu'il serait trop long de mentionner ici.^ Winslow a démontré le fait essentiel qu'aucun znouvement ne se fait jamais par la contraction d'un muscle isolé ott d'un grozipe de mztscles isolé mais que les muscles antagoziistes prennent tôt fours part au dit mouvement.^ et qti enfin beaucozip de moztveinents sont en effet les résultats non pas de la contraction d'tm groupe de mtiscles mais du relâchement des muscles antagonistes. Idillustre Borelli avait appliqué les lois de la statique et de la dynamique à ses expériences sur un grand nombre de muscles partictiliers'^). Winslow vit le preznier., en tout cas il fut le preznier à démontrer, qzte dans les conditions physiologiques normales il ne s'agit jamais de la contraction d'un muscle isolé, mais toujours de la contraction de plusieurs muscles; et de plus, que ce ne sont pas seulement tous les muscles près d'une certaine articzilation qui se contractent pour produire un mouvement donné de V articulation, mais que d'autres muscles bien éloigziés de l'articidation en question se contractent en meme temps pour fixer les os auxquels ils s' attachent, ou bien pour concourir au mouveznent intentionné. Ce sont de telles et bien d'autres observations générales qui o?it formé la base dtt grand nombre
i) De Motv Animalivm lo. Alphonsi Borelli... Opus Posthumum, Romœ lôSo — Si.
de recherches de Winslow sur certains groupes de mtiscles. On comprend bien que ces recherches le portaient à examiner les mouvements des artictilations , et on ne saurait assez louer la description qu'il a donnée de l' articulation dtt genou et son explication de l' hnportance des cartilages sémilunaires pour les différents mouvements de cette articulation ^). Ces examens éveillèrent aussi son intérêt pour les questions appelées aujourd' htn orthopédiques"^). Winslow s est ensuite prononcé fortement contre les inconvénients des corsets monstrueux dont se servaient alors les femmes du inonde.^ et sa vive description des souffrances qu 07it endurées ces malheureuses ajoute zin trait caractéristique à l'histoire de la civilisation du temps^). Nous avons aussi à mentionner à cet endroit le bel emploi qu a fait Winslow de l' anatomie comparée dans tin cas ou il cherchait à défendre zine explication qu'il avait autrefois donnée: que les mtiscles digastriques servent à abaisser la mâchoire inférieure et à ouvrir la bouche ; car il attire h attention sur le fait que les muscles en question n ont chez les mammifères l' homme excepté., et chez les oiseaux qu'un seul ventre., et que par conséquent ces muscles ne peuvent pas, comme l'avait soutenu Monro, participer à l'acte de la déglutination en coopérant avec le muscle stylo-hyoïdien^). Dans un mémoire qui a le long titre: Observations anatomiques sur la disposition naturelle que nous avons à faire certains mouvements avec les deux mains à la fois, ou avec les deux pieds à la fois, plus facilement en sens contraire qu’en même sens. Et sur la difficulté naturelle de faire à la fois avec les deux mains, ou avec les deux pieds, certains mouvements différents, dont l’alternative n’a aucune difficulté ®), Winslow fait la juste remarque que ces observa-
ij Mém. de l’Acad. d. sc. 1719, p. iS7 et 1730, p. 343.
2) Ibid. 1740, p. SÇ.
s) Ibid. 1741, p. IJ2.
4) Ibid. 1742, p. 176 SS. et p. iç7 ss.
J J Ibid. 1739, p. 14 SS.
tions^ dont nous apprécions dit reste V exactitude^ font partie plutôt de la physiologie des nerfs qiLe de la physiologie des muscles^ et il explique les cas observés par le croisement des fibres 7ierveuses dans le cerveau et da7is la moelle épmiére^ fait qtùi avait été observé en iqio par Fra7içois Pourfour du PetiP). Dans deux 77iémoires : Observations sur les fibres du cœur, etc. et Nouvelles observations anatomiques sur la situation et la conformation de plusieurs viscères®), Winsloiv do7i7ie des avis stir la 77ieilleure maîiiére de disséqtier le cœur pour voir aidant que possible de sa sti'ucture. Il i7îontre qu'il est possible de séparer les deux vc7itricules^ l'u7i de Vautre^ sans incision^ si V 07i a écarté d' abord la couche oblique extérieure des fibres j et de 777è77ie qu'il rectifie à beaucoup de points essentiels les conceptio7is générales quaiit à la situatioii des organes dans les cavités thoracique et abdo77ii7iale^ il déi7i07iire aussi que l'axe loiigitudinal du cœur 7t est pas vertical^ 77tais que le cœur est presque tout à fait et tr a7isver sale77ient couché sur le diaphrag77ie. Quant à la situatioii de l'estomac il est porté à se déclarer d' accord avec les a7iciens qui avaient enseigné que le cardia est situé e7i haut et le pylore en bas, et il s'éloigne des modernes qui soute7iaie7it que le cardia et le pylore sont situés dans la 77ie77ie ligne tra7isversale. La co7iclusion qu'il en tire est pourta7it faîisse: c'est par son poids, dit-il, que les ali777ents passent de l'estomac dans les ùitestms sans avoir recours à ces mouvements extraordinaires, qu’on n’imagine, que parce qu’on ne s’est pas avisé de douter que la situation de l’Estomac qu’on avoit décrite n’etoit pas la vraye^). C'est dans ce meme i7iémoire q7te Wùislow a pou7" la première fois donné la description de l' ouverture qît 07i
1 ) Trois lettres d’un médecin. . . sur un nouveau système du cerveau, Namur lyio.
2) Mém. de l’Acad. d. sc. 1711,/. j^i ss.
Sj Ibid. 1715, p. 226 SS.
a nommée d'après lui /'hiatus Winslowii^). On doit ensuite à JVinslow la redécouverte de la valvule à l' embouchure de la veine-cave inférieure^ trouvée par le célèbre Eus tache ^ il y avait plus d'u7i siècle et demE). Personne n avait rézissi à vérifier la découverte, qtii était presqite tombée dans l'oubli. Cette valvide ou membrane , comme l'appelle Eustache, Winslow l'a décoîiverte de nouveau, et il Va démontrée d'tme manière très élégante. Quant à V explication qu'il avait donnée de la fonction de cette structure il en a reconnu plus tard V inexactihide ^).
Parmi le grand nombre de traités de Winslow dans les Méinoires de l' A cadé7nie royale des sciences il faut faire un groupe à part de ceux qui traitent des 7nonstres et qui ont été publiés de ip 33 à 1343. Winslow fut conduit à ces exa7nens par tine observation qu'il eut l'occasion de faire quelques a7is ava7it 1333 . Il écrit hd-77ie7ne à ce propos^) : Je fus appellé, il y a quelques années, à l’Hôpital général pour voir une Fille malade [âgée de douze ans] qu’on disoit avoir deux corps, & pour délibérer si l’on administreroit l’Extrême-Onction à une seule ou à deux, etc. Ce fut tin cas de thoracopagie, et qUelques-uns croyaient qu'il y avait deux petites filles et que la plus petite avait enfoncé la tète, les bras et la poitrine dans le corps de la phts grande. De ce cas et de plusieurs aut7'es observations Winslow conclut que les malfor77iations et les 77ionstres venaie7it d'un seul ger77ie p7'i77îitiveme7it 77ionstrueux, tandis que Lémery, au co7itraire, les attribuait à la confusion de deux germes, qui s' étaient 7inis en perda7it chacu7t plus ou moins de leurs parties, en d'autres 77iots à une altération accidentelle des ger7nes
j) I.. c. p. 3S4—SS-
2) Mém. de l’Acad. d. sc. l’ji'], p. 2ii ss. I) Ibid. 1725, p. 2J SS. et p. 2Ô0 ss.
4) Ibid. 1733, p. 36b.
originairement naturels. L' hypothèse de Winslow occasionna une dispute avec Lémery qui dura dix ans et 7ie finit que par la mort de ce savajit en 1J43. Grandjean de Fouchy a raison lorsqtiil dit dans son Eloge: Cette dispute produisit d’excellens Mémoires de part & d’autre, mais elle eut le sort ordinaire des disputes ; chacun persista dans son sentiment, & la question resta indécise.
Dans un mémoire de 1322 y Winslozv fait observer que les tziuscles interosseux du znétacarpe.^ doj:t il avait donné auparavant la descriptiofi'^)., et qu'il croyait avoir découverts., avaient été décrits déjà dans un livre antérieur qitil n avait pas conmi y. Cet aveu., qui nous donne un exemple de plus de la sincérité bien cozniue de JVinslow, excita l' admiration de ses cotitemporains à U7i tel pomt qu'on se doute que cette action a éveillé autant de surprise que d' admiration. Grandjean de Fouchy écrit znème : Cette généreuse franchise étoit [une preuve] sans répliqué de sa candeur & de son exacte probité.
L' ozivrage principal de Winslow, l' Exposition anatomique de la structure dzi corps humain, se distingzie 71071 seulement par tout ce qzi'il contie7it de ziotiveau spécialeziîeitt azL sujet de r a7iato7uie et de la physiologie des izzuscles, 77iais aiLssi et surtout par l' exactitude, la minutie et la probité scientifiques do7it il est emprehit. Il est aussi, coznme tous les ouvrages de Winslow, écrit dans un style clair et concis et, chose nouvelle 77tais caractéristique du temps, Winslow a aba7ido7iné la langue com7mtne du monde savant et son Exposition anatoznique est peut-être le premier mamtel d' aziatomie écrit originairement en français.
1) Ibid. 1722, p. 320 SS.
2) Ibid. 1720, p. 8s SS.
3) [Nicolas Habicot] Semaine ou pratique anatomique, par laquelle est enseigné par leçons le moyen de les assembler les parties du corps humain les unes avec les autres, sans les intéresser, Paris lôio.
Outre le grand nombre de traités dans les Mémoires de V Académie royale des sciences et le manuel d'anatomie dont il a été toîit à l' heure question, Winslow a publié pas mal de petits écrits depuis sa première thèse à Copenhague en i6ç4. jiLsqu'à tm petit traité à Paris en //55. Trois thèses écrites à Copenhagtie i6gp — ne sont que des travaux d'élèves tout impersonnels et du type général. Une thèse qu'il a soutenue à Paris en ijoy'^) est d'tm certain intérêt parce qu'il y prétend que les céréales et les légumes des environs de Paris forment une noitrriture atissi saine que cetix qu'on trouve ailleurs. Winslow se fit ici le champio7i de r Eglise catholiqite contre certains médecins qui avaient eu assez de hardiesse pour prétendre le contraire, et qui avaient ainsi élévé des difidcultés pour l' observation du jeune. La plupart des mémoires de Winslow datant des années suivantes traitent, à en juger aux titres, de dijférentes questions de la chirzirgie‘^ ) . Nous regrettons de ne pas avoir eu l'occasion de les connaître; par co7iséquent nous ne somtnes pas à meme de nous prononcer sur leur valeur. Une petite dissertation de 1740 sur V incertitude des signes de la 7Hort^) fait seule exceptio7i. Cette thèse, toute naïve qu elle est et sans aucune wiportance au- point de vue scientifique a été précisé7nent au goût d7i grand public. Elle a été trad^dte en français (Paris, 1742), en italien (Bologne, 1744), en suédois (Stockholm, 17^1), en alle77tand (Leipsic et CopenhagiLe, 1754) et en danois (Soré>, 1868). Cet ouvrage, le plus insig7iifiant des écrits de Winslow, est le seul qui ait été traduit dans sa langue 7naternelle.
J ) Voir p. 20, note 3.
2^ Voir p. j6ç.
Sj Voir la liste des œuvres de Winslow dans: Vilhelm Maar, I-idt om Jakob Benignus Winsl0v, etc. p. 171.
4) An mortis incertæ signa minus incerta a chirurgicis qvam ab aliis experimentis.
Apres avoir donné ainsi une descriptio7i bien sommaire de la carrière scientifique de Winslow nous nous sentons porté à dire deux mots sur lui en sa qtialité de médecm, bien qu'il soit clair qu'il noîis sera difficile de l' apprécier selon son mérite sous ce point de vue. Nous savons que ses co7i frères le constdtaient so^lvent s'il s'agissait de détermmer le siège exact d'tme maladie j sa parfaite connaissance de l' anatomie topographique lui valut à jtiste titre cette marque de confiance de la part de ses collègues. Mais abstraction faite de ce côté accessoire de son activité, Winslow a eu lui-mème une grande clientèle dans toutes les classes de la société, bien qu'il soit probable qu'il a été surtout recherché par le clergé et par les pauvres. Winslow était doux et complaisant de nature, toujours prêt à secourir et très charitable. Il était aussi un catholique très orthodoxe qui disait çon chapelet et invoquait la Sainte Vierge à tout propos, et' comme il était en meme temps un médecin extrêmement consciencieux et scrupuleux il avait toutes les qualités reqiiises pour être apprécié par le grand pitblic. On a de même accentué qu'il témoignait autant de bonté et de soins à ses pauvres malades qu'à sa riche clientèle, chose rare alors azissi bien qzi à préseîit. Les contemporains de Winslow firent pourtant assez ho7inêtes pour r admirer ; de nos jours les pauvres au moins ne lui en auraient certainement pas été recon7iaissants. On a fait à Winslow non moins de 7nérite d’avoir distribué aux pauvres ce qtii lui revenait de ses visites des jours de fête, et s’il y avait de la pédanterie dans sa 7nanière de considérer la question, tout porte à croire qti'il a agi ainsi de bonne foi potir concilier le travail d'im médecin avec les commandements de la religion stir V observatio7i du sabbath, et que sa va7iité n'y est entrée pour rien. Si les clie7its de Wmslow ne lui ont pas toujours su gré de so7i traite77ie7it c'est du surtout à son extrême co77iplaisance. Qu'ils aie7it ou 7i07i I mte7itio7i de
suivre les prescriptions de leur médecin^ les malades désirent tozijours qu on leur ordonne d'une manière catégorique ce qu'ils ont à faire. Il seznble que Winslow leur ait été en ce point trop sincère et qu'il ne se soit jamais prononcé positivement sans raison. On lui a reproché non seulement cette extrême complaisance mais aussi., et à plus forte raison., sa timidité scrupuleuse. Il a poussé en effet ses scrupules jusqu'à l'excès. Le fameux médecin et philosophe La Mettrie^ dont les satires impitoyables ont frappé les savants de la Faculté de médecine de Paris., n a pas non plus épargné Winslow qu'il nous présente sous le nom d' Anodin^) ; mais tout en se moquant de lui il lui rend pleinement justice comme l'anatomiste habile et honnête qu'il était. C'est le petit médecin pincé., bigot et scrupuleux qui est le point de mire des plaisanteries, et la description fort amusante que donne La Mettrie de son extrême timidité n'est pas trop exagérée, à en juger par les exemples que nous fournit V autobiographie même. Winslow raconte ainsP) qu'il éprouvait une difficulté presque insurmontable pour V opération de la saignée et qu'il lui en coûtait beaucoup de se décider à faire cette petite opération, exploit qu'il n osait jamais réitérer. Cet exemple est d'autant plus frappant que la saignée était alors une opération des plus usitées, et qu'il ne se passait pas un jour où elle ne fut pas pratiquée ou en tout cas ordonnée par les médecins. On ne comprend pas comment Winslow ait jamais eu l'idée de se faire chirurgien. Comme anatomiste il a rendu des services inappréciables à la chirurgie, mais il n'aurait sans doute jamais réussi à exercer cet art. Abstraction faite des qualités individuelles qui lui valurent de bon droit l'affection de sa
1 ) Politique du Médecin de Machiavel, Amsterdam s. a. (Lyon if/f-b), p. 4S ss. — Ouvrage de Penelope ou Machiavel en medecine par Aletheius Demetrius, Berlin jy48^yo, vol. I p. 1Ç4.
2 ) Voir p. 2 J — 24.
clientèle^ et abstraction faite de ses connaissances d' anatomie toutes particulières grâce auxquelles son secours a été souvent très précieux^ il faut dire que Winslow na milleme^it 7nérité le nom d'un médecin distingué. Il faut meme admettre qu'il fût quelquefois inférieur à ses contemporains. A tine époque ou la plupart des médecins avancés regardaie7it l'aliénation 7nentale C07n77te une 77taladie de V esprit.^ Winsloiu s'en est tenu à I opinion que ces 77ialades étaient de vrais obsédés ou possédés ; aussi 7ie les soignait-il pas su7is l' autorisai io7i et le secours du clergé. Il 77iérite d'ètre re77iarqué que La Mettrie., sans partager les idées suran7iées de Winslow 7ii la conception de la phipart des 77iédecms de son te77ips a été le premier à 7naintenir qu' on devait regarder I alié7iatio7i 7ion C077t7ne tme 77taladie de V esprit.^ 77tais co77777te U7ie affectio7i du cerveau.^ 777e77te da7is les cas où on 71 était pas e7icore en état de dé77iontrer une altération pathologique de cet organe^). La Mettrie devança ainsi ses contemporains e7icore plus qiie Winslow n'était en arriére du te77ips.
A plusieurs reprises - e7i 1715, en IJ22 et en 1^28 — par l' inter77iédiaire de so7t a77ii fea7i de Buchwald Wmsloiv fîit invité à reve7iir da7is sa patrie ; 77iais il resta à Paris., co77i77ie cela était à atte7idre., et il fttt 77ie7ne mexo7'able lorsqtie le roi de Danemark Frédéric IV, tombé danger euse7nent malade en 1730, de7nanda son assistance et lui fit faire des propositions très avantageuses par V ambassadeur danois à Paris Chrétien Sehested. Il ne revit ja7nais sa patrie depuis qu'il l' avait qiiittée en néan7noins il gardait jusqti à sa 7nort
un vif intérêt à tout ce qui regardait le Dane77iark, et il était toujours prêt à être utile aux co77ipatriotes qui venaient le voir à Paris ou qui suivaient ses cours.
Winslow mourut le 3 avril 1760 et fut enterré dans
i) L’homme machine de La Mettrie parut en 1748. — Voir: Oeuvres philosophiques de Mr. de la Mettrie, Berlin J77J, vol. III p. 17 — j>7, surtout p. J4.
l'église de Saint-Benoît. L'église fut vendue pendant la Révolution (e7i iyç6) et depuis lors elle changeait de propriétaire et d'emploi à plusieurs reprises. Après avoir servi de dépôt.^ de lieti de plaisir.^ d'usine et de botitique elle fut rasée en 7<?5^, lors du percement de la rue des Ecoles. La pierre tombale de JVinslow, déplacée plusieurs fois., a trouvé U7i port provisoire dans la coîir du couvent de l'église Saint- Etienne-du-Mont. Le marbre blanc est resté intact., mais U7i écussoîi dont il a été or7ié a été perdiE).
En lyii Winslow avait épousé zme jeune parisienne^ sans fortune’ et de 77todeste extraction, A7t7te Françoise Gilles^). Il eut avec elle tin fils, Louis Pierre, et tme fille, Marie AngéliqtLe. Le fils devint capitaine de vaisseau de la Co7npagnie des Ltdes et 77iourzit encore jeune à Pondichéry. La fille épousa U7i 777édeci7i parisien, Jacques François Le Chat de la Sourdière. Le 777édeci7i Ltillier— Wmslow, petit-fils de jlfme id Sourdière, a été déjà mentionné ci-dessus.
1 ) Émile Raunié, Epitaphier du vieux Paris, vol. I. Paris i8go, f. JSJ.
2 ) Toutes les biographies depuis P Eloge de M. Grandjean de Fouchy jttsqu'aux biographies les plus récentes s'accordejtt a nommer la femme de Winslow Marie Catherine Gilles. Il y a la sans doute tme erreur. Cf. les extraits des registres des baptêmes de l'église de Saint-Séverin et de l'église de Saint-Benoît publiés dans: Hamy, Winslow et Helvetius. • — Bulletin de la Société française d’histoire de la médecine, Paris igo6, p. — 6o. — Dans l' Atttobiographie on lit que le mariage de Winslow eut lieu en lyii (voir p. 175). Probablement c'est zinc erreur pour 1714. Cf. Ibid.