SCÈNE XL JULIE, RISCARA
RISCARA.
C’est vous, déjà !... La comtesse ne vous a pas gardée longtemps.
JULIE
Madame m’a demandé un chàle et un chapeau, Je les lui ai donnés; elle m'a dit qu’elle avait changé d'avis et qu’elle ne sortirait pas.
RISCARA.
Tout à l’heure elle voulait... maintenant elle ne veut plus.. Diablel... voilà des symptômes...
JULIE
Je ne sais pas ce qu’a Madame... elle ne m’avait pas encore parlé comme elle vient de le faire... je n’ai rien fait, cependant...
RISCARA, à part.
Ah 1 oui, la femme de chambre... Il paraît décidément qu’elle ne peut pas digérer... C’est par là qu’il faut attaquer l’ennemi, (il s’assied à droite. — Haut.) Vous comiaissez M. Chastenay?
JULIE
Sans doute. Monsieur.
Il vient ici assez souvent pour cela... Êtes-vous bien ensemble?
JULIE
Très-bien, Monsieur; il ne manque jamais de me dire quelque chose d'agréable quand il me rencontre.
RISCARA.
A merveille !
JULIE
Et puis il m’a donné un billet pour aller voir sa comédie
RISCARA, à part.
Intrigant 1 (Haut.) Et vous êtes-vous amusée au théâtre ?
JULIE
Oh] beaucoup. Monsieur, il y a surtout le moment où la
femme...
RISCARA, se levant.
11 est inutile de me raconter la pièce.
JULIE
C’est très-amusant !
RISCARA.
L'avez-vous remercié, M. Chastenay?
«CÈNE Kî.
Je n’en ai pas encore eu le temps, c’esl seulement hier soir qu’il m’a donné le billet.
riscaha.
M. Ghastenay viendra ici tout à Theure, nous le remercierez.
JULIE
Oui, Monsieur.
RISC ARA.
Vous lui parlerez du plaisir que vous avez éprouvé, de Tadmiration que vous inspire son talent; vous lui ferez toutes sortes de compliments.
JULIE
Des compliments. Monsieur?
RISCARA.
Des compliments, beaucoup de compliments^
JULIE
Et qu’est-ce que vous voulez que cela fasse à M. Ghastenay, des compliments venant de moi?
RISCARA.
Cela ne lui fera pas grand’chose assurément, si vous lui adressez des compliments ordinaires; mais je ne parle pas de compliments ordinaires, il faudra des compliments à tout casser l..
JULIE
Mais, Monsieur...
Vous commencerez par vous écrier : C'est sublime !... c’est divin !... Une fois partie de là, vous irez toujours en augmentant!
JULIE
Il croira que je me moque de lui!
RISCARA.
11 n’y a pas de danger. Quand vous lui aurez dit... tout ce que vous trouverez à lui dire, vous lui...
JULIE
Je lui...
RISCARA.
Voyons, regardez-moi un peu... Bah! vous êtes assez jolie pour qu’on puisse risquer cela... vous lui prendrez la main et vous la lui embrasserez.
JULIE
Vous dites?...
RISCARA.
Vous lui embrasserez la main; la chose faite, je vous donnerai vingt-cinq louis.
JULIE
Mais comment m’y prendrai-je, Monsieur?
Comme vous voudrez; cela vous regarde. Embrassez-lui la main, et vous aurez cinq cents francs.
JULIE
Pardon, vous avez dit six cents.
RISCARA.
J’ai dit vingt-cinq louis.
JULIE
En Champagne, Monsieur, les louis sont encore de vingttuatre livres...
RISCARA.
Ah bah!
JULIE
Nous sommes fort arriérés, en Champagne.
RISCARA.
Je m^'en aperçois... (En riant.) Ah ! vous êtes bien la femme ^u’il faut, vous !... Embrassez-lui la main, vous aurez vos six cents francs... (ll rentre chez lui.)