‹ L'automate: récit tiré d'un palimpsesteChapitre 1 sur 1 · AB · texte numérisé non relu

AB

RALPH SCHROPP

Le cœur est tout

PARIS LIERA IRIE FRA NÇA JSE ETÉTRA NGÈRE

A. GHIO, ÉDITEUR

Galerie d^Orléans (Palais-Royal), i, 3, 5, 7

Tous droits réservés

6 Avant-Propos du Traducteur

ce spacieux monastère il ne reste aujourd'hui que des murs en ruines. Les voûtes sous lesquelles de nombreux et vénérables moines, aux cheveux argentés, cheminaient lentement en récitant les heures^ ont subi Faction destructrice du temps : désertes et silencieuses, on n^ voit plus que des plantes grimpantes qui en dissimulent les crevasses. Plu6 la moindre trace des étroites cellules qui ont vu naître tant de manuscrits, parfois si précieux !

Un jour, en étendant nos curieuses recherches jusqu'aux archives du château, nous trouvâmes un parchemin roulé, couvert de moisissures et piqué par la poussière des siècles. A la suite d'un examen attentif, nous reconnûmes un palimp sestè. En nous efforçant de deviner quels

Avant-Propos du Traducteur 7

fragments précieux de littérature latine ou grecque pouvaient bien receler ces feuilles, dont les premiers caractères avaient été lavés pour faire servir une seconde fois le parchemin, nous lûmes d'abord involontairement le nouveau texte que Ton y avait superposé. Le latin en était des plus défectueux , mais le récit quMl contenait fixa, dès les premières lignes, toute notre attention.

Nous en donnons ici une traduction aussi fidèle que possible, eu égard aux altérations que le temps a fait subir à Toriginal. Des mots effacés ou devenus illisibles ont dû être rétablis. Le moine Theodulus, dont le nom figure au bas du manuscrit, semble avoir été un homme du monde avant son entrée dans les ordres.

Il a probablement composé cette intéreç-

8 Avant-Propos du Traducteur

santé histoire diaprés les souvenirs qu'on en conservait dans le cloître, et sur la relation qui sans doute en avait été faite par les deux moines mentionnés vers la fin du récit qui va suivre.

Nice-MarUiiDe, le 28 BOvembrel87S.

Le cœur est tout.

lbert-le-Grand, le pieux dominicain, le magicien célèbre, venait d^achever son £eimeux automate. Avec joie il considérait son ouvrage, firuit de longues veilles et de pensées profondes^ Il avait dû sacrifier à des essais innombrables la meilleure partie de sa vie; maintenant, presqu^arrivé au terme de sa

carrière, la vue de son œuvre le consolait de ses peines passées et des difficultés infinies qu'il avait eues à vaincre. Une réussite des plus complètes avait dépassé son attente et couronné ses désirs. Il était parvenu à exécuter dans la perfection ridéal qu'il portait en lui depuis le temps de sa jeunesse, alors qu'il terminait ses études à Padoue.

Homunculus, — c'est ainsi que le nouveau Prométhée avait baptisé sa création,-^ ne laissait rien à désirer. Il ressemblait à s'y tromper à un homme véritable, composé de chair et d'os. Aussi, pour tracer son portrait, n'est-ce point un automate, mais tin mortel célèbre que l'on va décrire.

Albert-le-Grand ne possédait dans son âme, en sa qualité de savant, aucune trac

L' Automate ii

du soufRe divin de Partiste ; aussi sa création, purement mécanique, manquait-elle absolument de l'empreinte du beau. Il s'était contenté de copier un visage humain et de reproduire avec exactitude la nature, sans songer le moins du monde à la poétiser. Les traits qu'il était parvenu à imiter, étaient passablement réguliers et assez agréables; cette physionomie plaisait davantage, à divers égards, que s'il avait choisi pour modèle certaines figures plastiques,' mais vides d'expression, telles qu'on en rencontre dans la société et dont l'aspect engendre bientôt la lassitude. On pouvait laisser reposer les yeux sur le visage de l'automate sans éprouver ni fatigue, ni répulsion, et l'on revoyait toujours cette physionomie avec un égal plaisir. Son teint n'était ni pâle, ni coloré, et, dans son en*

semble^ Homunculus ne se faisait remarquer ni par une taille excessive, ni par uiï embonpoint exagéré. C'était Pimage d'un de ces hommes comme on en compte par milliers, gens qui passent inaperçus, ne donnant aucune prise à la critique, mais n'excitant non plus aucune admiration.

Son créateur et maître l'avait fait habiller à la dernière mode du temps :

sous le rapport de l'élégance, son extérieur était irréprochable. A l'aide d'un mécanisme ingénieux et bien imaginé, secret de son inventeur, Homunculus exécutait avec facilité et avec grâce tous les mouvements indispensables à la vie matérielle. Tout en lui était réglé et étudié à tel point qu'il n'aurait jamais ^u, dans sa sphère d'action, heurter ou froisser, par des manières

L'Automate i3

brusques et irréfléchies, les personnes mêmes les plus susceptibles.

Grâce à des rouages que Fauteur seul pouvait mettre en mouvement et en repos, les pensées d'Homunculus prenaient Pempreinte du caractère, de Tesprit et des sentiments de la personne qui lui adressait la parole. De cette façon, il se trouvait toujours en harmonie parfaite avec son interlocuteur, et dès les premiers mots il faisait Pimpression la plus favorable.

Quoique superficielle, Tinstruction de Tautomate avait été bien dirigée et elle suffisait à ses besoins. Il possédait des notions de toutes choses, et, comme ses ressources mécaniques ne pouvaient lui faire défaut, il sortait victorieux des discussions les plus ardues.

Sa voix, établie sur un ton monotone.

indifférent et dominateur, libre dMntonations et de modulations, convenait parfaitement à sa nature. Cette manière de s^exprimer a^ pour ceux qui s^en servent, quelque chose de divin, car ils se croient planer au-dessus des diverses situations humaines^ comme aux temps de la créa* tion l'Esprit flottait au-dessus des eaux.

Ce genre de conversation qui, chez bien des gens, n^est qu'une forme étudiée, était naturel à Homunculus. Rien n'était susceptible ni de l'égayer, ni de l'attrister.

Tel qu'un dieu, il pouvait traverser, sans ressentir la moindre émotion, les joies les plus vives et les peines les plus cuisantes ; un sourire stéréotypé parvenait à peine à errer autour de ses lèvres.

Ces traits particuliers de son caractère, enviables sous certains rapports, s'ex-

V Automate i5

pliquent aisément. Le grand magicien était bien parvenu à imiter un homme semblable à tous les autres par les gestes et les pensées^ mais il avait été incapable de lui donner un cœur, de faire jaillir en lui cette étincelle divine qui réchauffe tous les êtresy comme le soleil exerce son action bienfaisante sur la terre. La monotonie de voix d^Homunculus, le manque général d'expression dans toute sa personne, dérivaient de son imperfection irrémédiable, causée par l'impuissance de son maître à pousser plus loin une œuvre au-dessus de la portée des simples mortels. Cette imperfection privait l'automate des sentiments et des passions qui ennoblissent l'humanité et qui découlent du principe de sensibilité que nous portons en nous-mêmes dès notre naissance, mais qui produit des

i6 L'Automate

efFets totalement di£férent8 suivant les individus.

Celui qui, vivant par Pâme comme par le corps, se serait mis en rapport direct avec Fautomate, n'aurait pas tardé, en présence de ses traits impassibles, de son regard sans mouvement, à sentir le froid pénétrer autour de son cœur.

Albert- le- Grand éprouvait souvent luimême du malaise à ses côtés, et la vue de cet être vivant et pourtant artificiel, qui était son ouvrage, le plongeait parfois dans une sorte de gêne et de terreur indéfinissables.

Par les efforts de sa puissante intelli* gence, Albert s'était arrogé des droits qui n'appartiennent qu'au Créateur. Il allait maintenant, hélas! en supporter les conséquences et subir les règles immuables

du destin^ auxquelles un dieu même ne saurait se soustraire.

Celui qui crée, forme toujours son œuvre d*après des plans basés sur des principes fixes. S*il soumet son ouvrage à certaines lois, il s'en impose à lui-même par la puissance de la réciprocité. Comme créateur, il peut sans doute se libérer quand il lui plaît de ces chaînes volontaires, mais seulement en détruisant son travail.

Ainsi, par Peffet de ces lois primordiales, le maître se constitue fatalement Pesclave de sa créature.

Bien des fois Albert se prit à regretter d'avoir conçu des rêves insensés et de s'être forgé inutilement, en les réalisant, des ennuis de tout genre. Dans ses instants de découragement et de surexcitation, Tamour-propre, joint au souvenir de

i8 L'Automate

tant d^heures perdues, Tempéchait seuf de détruire son ouvrage.

L'automate commençait à lui devenir à charge ; il ne savait à quoi Putiliser. Il pouvait sans doute le rendre immobile^, rien qu'en pressant un ressort que lui seul connaissait ; mais il courait le risque, en le laissant plus d'un jour dans ce sommeil fictif, de causer des dommages sérieux à son œuvre. La machine était ainsi construite qu'il lui fallait, sous peine de se déranger, se livrer à une action continue,, car le mouvement développait en elle le mouvement, donnait de la chaleur aux membres et devenait ainsi la source de la vie apparente d*Homunculus. Il n'avait nul besoin de repos, son existence factice n'étant le résultat que d'heureuses combinaisons mécaniques.

V Automate ig

Ces raisons obligeaient Albert à ne rimmobiliser que très rarement; d'ailleurs, cela n^était pas nécessaire, car Pautomate, docile et empressé, accomplissait de point en point les ordres de son maître.

Comme il ne quittait jamais la cellule du dominicain, il n'y avait nulle raison de redouter un malheur occasionné par son entremise ou qui lui fût préjudiciable à lui-même.

Mais le désœuvrement est toujours dangereux, même pour un automate. C'est ce que pensa aussi Albert-le-Grand. Ne pouvant toutefois ouvrir sur-le-champ une carrière à Homunculus, il en fit son secrétaire et son domestique. Il serra au fond d'un tiroir le costume de gentilhomme dont il avait d'abord revêtu l'automate, et le remplaça par un froc de bure

grossière, entièrement semblable à celui qu'on portait dans le cloître. Â partir <ie ce moment, Homunculus se livra à toutes sortes de travaux. Il n'avait pas son égal comme domestique, car qu'y a-t-il de plus agréable que d'être servi par des machines ?... La correspondance du maître était tenue aussi par lui avec une rigoureuse ponctualité, et Albert, aidé ainsi dans ses occupations journalières, pouvait d'autant mieux consacrer son temps à de nouvelles recherches et à de nouvelles inventions.

Plusieurs mois s'écoulèrent dans la plus parfaite harmonie entre le maître et son secrétaire, et leur union aurait duré de longues années, sans certaines circonstances qui vinrent l'interrompre.

Homunculus commença à subir les lois

communes, qui revendiquent leurs droits sur tous les êtres créés; il éprouva le besoin d'exister pour lui-même, car, du jour où il avait été achevé, il pouvait se suffire par ses propres forces. La dépendance lui pesait, depuis qu'il se sentait la faculté de vivre et d'agir sans secours étranger.

Les lettres qu'il avait été chargé d'écrire, ses lectures dans la bibliothèque de son maître, lui avaient éveillé l'esprit et donné une irrésistible envie de connaître le monde. Une ardeur inquiète le poussait à sortir de la cellule et du couvent; mais, n'osant jamais communiquer ses désirs à Albert, il conçut en silence son plan d'évasion.

Il n'est point d'habitude enracinée qui ne puisse être surprise par la négligence.

22 VJkutomate

Un jour, Albert oublia de fermera clef sa cellule f ou peut-être la laissa-t-il ouverte avec intention, car il ne comptait feiire qu'un tour de promenade dans le jardin du cloître.

Homunculus s'aperçut vite de cet oubli et en profita sur-le-champ. Il sortit, du tiroir où on Pavait déposé, son costume de gentilhomme, et, en ayant fait un paquet, il le cacha soigneusement sous son froc. Comme il avait appris que l'argent est nécessaire pour vivre en ce .monde, qu'il ne connaissait que de nom, il s'empara de la caisse du couvent, qui renfermait les aumônes des pauvres, et remplit ses poches du contenu. Puis, après avoir laissé entr'ouverte la porte de la cellule, il descendit lestement l'escalier commun ; un instant après, il se trouvait

hors du cloître et dans ce monde qu^il avait un si vif désir de voir et de connaître.

Grâce à son froc, il avait pu sortir librement du monastère. Le portier n^avaît fait nulle attention à lui, pensant sans doute que c'était Un frère qui allait recueillir des aumônes.

 peine hors des murs du cloître, Homunculus se demanda ce qu'il devait faire. Il marcha d^abord avec rapidité pendant quelque temps, dans le seul but de s'éloigner du couvent le plus vite possible.

Tous les objets inconnus qui frappaient ses regards, ne Pétonnèrent que médiocrement. Par suite de son manque de cœur, il restait étranger à toute impression. Les ressorts qui lui servaient d'âme, avaient été si bien conçus et si bien exé-

cutés, que Pautomate admettait comme simples et naturelles les choses les plus étonnantes. -^

De suite il se trouva d'autant mieu.

à Taise dans ce monde qu'il vojrait pour la première fois, qu'en raison de sa constitution purement mécanique tout ne lui inspirait qu'une superbe indifférence.

En errant à l'aventure, il était arrivé au bord d'une rivière. Instinctivement il lui vint une idée heureuse : il alla se cacher derrière un buisson, et, s'étant dépouillé de son froc , il le jeta non aux orties, mais dans le cours d'eau. Il endossa alors son costume de gentilhomme et se trouva subitement métamorphosé et embelli. Quelques heures encore, il continua son chemin à travers la campagne, jusqu'à ce qu'une grande route qu'il suivit,

U Automaie 25

ramena, après une journée de marche, aux portes d'une vaste et populeuse '-ité.

Durant ce temps, Albert-le-Grand, son infortuné inventeur, s'abandonnait à un profond désespoir. Après sa promenade dans le jardin du cloître, il avait regagné sa cellule. La trouvant ouverte et n'apercevant pas Homunculus, il l'appela et le chercha autour 4e lui ; mais, ne parvenant pas à le découvrir, il ordonna une perquisition minutieuse dans Tenceintedu couvent. Tout fut mis en œuvre pour reconquérir l'automate. Albert ne crut définitivement à l'évasion, que lorsque le frère portier lui dit avoir ouvert à un moine sorti quelques instants auparavant. Des messagers partirent aussitôt dans toutes les directions, mais ils re-.

vinrent sans pouvoir donner aucune nou« velle précise.

Deux jours après la fuite d^Homunculus, un pêcheur apporta au couvent un froc ; Albert le reconnut immédiatement pour celui de son automate.

— Hélas ! s'écria-t-il désolé , devais-je donc perdre de la sorte le fruit de mes veilles, la préoccupation de toute ma vie ?

— Pouvais-je m'attendre à une semblable destruction de mon ouvrage ? — > Pal tenu mon invention secrète; mon nom ne passera pas à la postérité ! . . .

Il continua longtemps à se lamenter sur sa négligence et son infortune, sans parvenir à se résigner.

En attendant, Tautomate jouissait du suprême bonheur de vivre et de se conduire d'après ses propres volontés.

La grande cité où le hasard Tavait amené, lui offrit bientôt des plaisirs sans nombre. Il s'était installé dans le principal hôtel. Un secret instinct Payant poussé à visiter les salles d'armes et les écoles d'équitation de la yiUe, il ne tarda pas à s'y créer les meilleures relations parmi les jeunes gens du monde, qui fréquentent ordinairement ces endroits.

Grâce à son organisation particulière, il possédait une aptitude remarquable pour tous les exercices du corps, qui n'exigent que de la souplesse dans les mouvements.

Le cheval le plus fougueux devenait immédiatement docile entre ses mains , et les maîtres d'escrime les plus habiles craignaient son épée. En peu de semaines il compta de nombreux amis. Pour mieux se poser dans leur société, il se fit passer

pour un fils de famille, que des folies de jeunesse avaient brouillé avec ses parents.

U n^en devint que plus intéressant. Bientôt des femmes du monde, à qui leurs amis avaient décrit quelques-unes de ses brillantes qualités, désirèrent le connaître.

Ce ne fut pas difficile.

Deux mois après sa fuite du couvent^ Homunculus brillait dans les premiers salons de la ville. Chacun admirait sa rare distinction , son tact exquis, et, par dessus tout , son imperturbable assurance.

Quelques envieux se permirent seuls d'exercer la critique à son égard.

Us prétendirent avoir surpris parfois en lui des manières de parvenu^ des habitudes contractées dans un autre monde que celui où Ton venait de l'introduire. Us avançaient qu'il ne faisait que peu ou

L'Automate 2 g

point de cas de ceux qui n^avaient pas une position éclatante ou qui n^étaient que ses égaux. Ils assuraient qu'il rabaissait à dessein tout ce qu'on louait devant lui, et que, dans sa conversation, il avait sans cesse ce ton suffisant qui ne permet pas la réplique; ils le regardaient comme un de ces hommes qui se plaisent volontiers à exposer leurs opinions, mais qui ne permettent pas aux autres d'exprimer les leurs. Ils lui reprochaient enfin, ce qui était beaucoup plus grave, de se montrer bas et rampant avec les personnes influentes et supérieures à SQp rang , et surtout avec celles dont il pouvait espérer quelque avantage, ne fût-ce que d'en recevoir des invitations à dîner ou d'obtenir, par leur entremise, une de ces faciles décorations non gagnées sur le champ de bataille.

3o L'Automate

mais accordées seulement comme un témoignage de faveur.

Ces calomnies n'avaient été certainement inventées que par la jalousie de quelques rivaux. Ce que Ton ne peut nier, c'est qu'Homunculus plaisait généralement. Son absence de cœur lui facilitait les moyens de réussir dans le monde. Il avait su spécialement s'attirer la sympathie des femmes, et grâce à leur protection, qu'il devait aux sentiments qu'il était assez habile pour leur inspirer, il brillait dans tous les salons. Pour conquérir leurs faveurs, il avait commencé par faire accroire à chacune d'elles en particulier qu'il ne brûlait que pour elle, tandis que la plus belle même était incapable d'éveiller en lui un amour élevé. Ses paroles n'exprimant que des sentiments

L'Automate 3i

faux^ il pouvait répéter à toutes les femmes les mêmes fadaises^ sans courir le risque de se prendre dans les filets de ses propres mensonges. Son indifférence naturelle le tenait sans cesse maître de la situation. Par cette conduite, qui dérivait de sa constitution, il ne tarda pas à être invité partout.

Une grande dame, fort à la mode alors par sa suprême élégance, et très sensible encore quoiqu'elle ne fût plus d'une extrême jeunesse, ne craignit pas, malgré son veuvage tout récent, de montrer qu'Homunculus avait subjugué son cœur, •et elle mit par là le comble à ses succès.

Bientôt les autres femmes rivalisèrent avec elle pour exciter l'attention de l'automate ; il fut , dès ce moment , tellement recherché, qu'il devint l'objet de toutes les

33 V Automate

conversations y et Ton regardait comme une extrême faveur de recevoir seulement un billet de sa main.

La persévérance de la belle veuve Tem* porta. Homunculus, fidèle à sa nature, c*est-à-dire à son mécanisme^ était resté longtemps insensible ; l'épuisement de sa caisse lui conseilla enfin de se laisser toucher par tant d'amour. Il consentit à épouser la grande dame, en déclarant d'un ton négligent à ses amis que ce n'était pas parce qu'il l'aimait, mais bien parce qu'il en était follement aimé lui-même, qu'il se décidait à ce mariage.

Par suite de l'indifférence d'Homunculus, l'union qu'il avait contractée ne fut troublée par aucun nuage. Sa femme l'adorait et le comblait de soins et de prévenances. Elle ne s'était jamais aperçue,

V Automate 33

heureusement pour elle, qu'un cœur ne battait point dans la poitrine de son mari.

La seule chose qu'elle trouvait étrange en lui, c'était que le sommeil ne venait jamais clore ses paupières. Au bout de quelques mois, elle était cependant parvenue à s'habituer à ce phénomène, et comme Homunculus ne dépérissait pas, elle finit par se féliciter d'avoir trouvé un second mari qui , à tant d'autres qualités, joignait encore celle de ne point dormir.

Trois années s'étaient écoulées depuis l'évasion d'Homunculus, et il était devenu le père de deux ravissants enfonts qui tenaient de lui et de leur mère. Ils ressemblaient à celle-ci par l'extérieur; mais, n'ayant point de cœur, on retrouvait en eux la même insensibilité et le même égoîsme que chez leur père.

34 U Automaie

Âlbert-le-Grand avait eu le loisir de se consoler, au moins en apparence, de la perte irréparable qu'il croyait avoir faite.

Il s'essayait maintenant à d'autres inven* tions, sans songer autrement à créer un second automate.

Vers cette époque, le récit d'un événement émouvant vint troubler la quiétude ordinaire du cloître. On y raconta que les habitants de la grande ville voisine s'étaient ameutés soudain contre un gen* tilhomme de haute naissance, que la tranquillité publique avait été momentanément en danger, mais que le calme était cependant rentré dans les esprits. Les foits, au reste, avaient assez d'importance par eux-mêmes pour qu'ils se répandissent jusque dans les murs silencieux du cloître.

Un jour de fête, dans une des rues les

plus fréquentées de la ville, le carrosse d'un grand avait écrasé un enfant. La foule s'était aussitôt précipitée au devant des chevaux, et malgré tous les efforts du cocher, qui les excitait du fouet et de la parole, on était parvenu à les retenir. Des gens furieux avaient escaladé la voiture en poussant des cris de vengeance. La grande dame qui se trouvait dans le carrosse fut saisie d'effroi ; quant au gentilhomme assis à ses côtés, son visage ne laissa percer aucune émotion. Il s'était contenté de jeter, d'un air négligent et impassible, quelques poignées d'or dans la rue. A la vue de cette pluie magique, le bas peuple s'était subitement calmé. On avait vite lâché les chevaux, et le cocher en avait profité pour s'éloigner rapidement.

La manifestation semblait terminée, et il en aurait été ainsi en effet, sans un incident imprévu. Au moment où le car* rosse repartait, la dame, qui avait recou* Tré son sang-froid, avait dit quelques mots à l'oreille de son mari ; celui-ci avait répondu à haute voix, et du ton le plus indifférent, cette phrase qui, malheureusement, avait été entendue par beaucoup de gens : c Sans ce marmot, il y a encore bien assez d'enfants dans le monde ! i

Cette sortie cruelle avait couru de bouche en bouche. Vers le soir, la foule se pressait, semblable aux vagues de l'Océan agité, sous les fenêtres de la maison habitée par celui qui avait osé proférer publiquement d'aussi dures paroles. On criait vengeance, et plusieurs des perturbateurs essayaient déjà d'enfoncer la grande porte.

Pour rétablir Tordre et la tranquillité, on dut avoir recours à la force armée, et il y avait eu des blessés et des morts. Peu à peu, cependant, la multitude se dispersa et la nuit rendit du calme 2m% esprits ; seulement, nul ne se serait avisé de conseiller au gentilhomme de se montrer, durant quelque temps, dans les rues de la ville.

Quand ce récit parvint aux oreilles d'Albert-le-Grand, une lumière subite traversa son esprit; son visage se dérida; l'expression de ses traits, depuis longtemps mélancolique, devint riante, et il s'écria plein d'enthousiasme : c Mon œuvre n'est pas perdue ! A cette absence de cœur, je reconnais mon automate ! Homunculus existe, je vais le retrouver ! i

Le jour même il partit, accompagné de deux frères, pour la grande ville. En

moins de vingt-quatre heures ils étaient arrivés à destination.

Présumant avec raison que leurs frocs effraieraient Tautomate, ils se déguisèrent en hommes d^armes et ils se rendirent, dès le lendemain, chez Homunculus.

Albert, transformé en chevalier, demanda à parler au maître de la maison. Loin d^inspirer de la méfiance, leur déguisement servit à leur livrer passage ; car, depuis les derniers événements, Homunculus s'était mis sous la protection de la gent armée.

Lorsqu'Albert fut en présence du prétendu gentilhomme, il reconnut avec joie son automate. Dès que le valet qui Tavait introduit se fut retiré, il courut vers sa création, et, pressant rapidement le ressort caché que lui seul connaissait, Homunculus se trouva immédiatement im-

L'Automate 3 g

mobilisé. En quelques minutes Tautomate fut démonté, et les deux frères qui attendaient à la porte étant entrés, chacun d^eux cacha sous son manteau quelques pièces de la machine. Albert prit le buste, «t ainsi, comme jadis les sénateurs romains firent disparaître leur premier roi, les moines transportèrent dehors, «ans être aperçus, le pauvre Homunculus. Peu de jours après cet enlèvement, Tautomate était de nouveau installé dans la cellule, soumis comme par le passé aux ordres de son inventeur et maître. Comme autrefois, il remplissait auprès de lui 8â double fonction de secrétaire et de -domestique. Albert rayonnait de joie et surveillait maintenant son œuvre avec un :Soin jaloux. Plus de chances d^évasion désormais pour Tinfortuné Homunculus !

de la femme de Tautomate. La grande dame ne put s^expliquer la disparition subite de son mari ; incapable de s'habituer à cette séparation inconcevable, elle mit tout en mouvement pour le retrouver.

Ses recherches demeurèrent sans résultat. Albert garda un silence obstiné, et les frères qui lui avaient prêté leur concours pour Fenlèvement de Pautomate, furent aussi contraints à se taire, car le dominicain les y avait obligés sous la menace des peines les plus sévères. Après sa mort seulement ils osèrent parler, et c^est à eux que Ton doit la relation de cette histoire.

Bien des années se sont écoulées depuis cette époque. Les faits racontés plus haut sont en partie oubliés ; mais, hélas ! les

U Automaie 43

descendants de l'automate sont toujours vivants. Les deux fils qu'il avait eus de son mariage, ont perpétué sa race. Quelquefois elle semble éteinte ; mais subitement, par la puissance du phénomène de l'atavisme, des individus entièrement identiques au premier Homunculus reparaissent sur la scène du monde. Vous demandez avec étonnement : — Où les rencontrer ? — Sans chercher bien loin, vous en trouverez des types merveilleusement accomplis : on en voit dans tous les rangs de la société; chaque sexe compte ses représentants, et il vous sera particulièrement aisé d'en découvrir des exemplaires réussis parmi les courtisans et les gens du monde.

Fin,

âTeiOS 126 942 973 S39A9

injiijiiifi

Stanford University Libraries Stanford, Calif omia

Béton tut book «n or bcforè date dne.

Page 1