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PERSISTANCE DE LA SENSATION MALGRÉ L'ANESTHÉSIE SYSTÉMATISÉE

Les expériences rapportées précédemmentrendent «probable», disaient leurs auteurs, l'existence d’une distinction inconsciente du signe; répétons-les d’abord avec précision. Pendant le sommeil hypnotique complet, je mets sur les genoux de la somnambule cinq cartes blanches dont deux sont marquées d’une petite croix. « Quand vous serez réveillée, lui dis-je, vous ne verrez plus les papiers marqués d’une croix. » Je la réveille le plus complètement possible une dizaine de minutes plus tard, et elle n’a conservé aucun souvenir de mon commandement ni de ce qu'elle a pu faire pendant le somnambulisme. Comme elle s'étonne de voir des papiers sur ses genoux, je la prie de les compter et de me

: les remettre un à un. Lucie prend l’un après l’autre trois papiers, ceux qui ne sont pas marqués. et me les remet. lJ’insiste et demande les autres, elle soutient ne plus pouvoir m'en remettre, car il n’y en a plus. La physionomie ne semble pas altérée et elle parait bien éveillée ; elle peut causer librement et se souvient de tout ce qu'elle fait, même de m'avoir répondu qu'il n'y avait que trois papiers sur ses genoux. Je prends tous les papiers et je les étale sur ses genoux à l'envers, de manière à dissimuler les croix, elle en compte cinq et me les remet tous. Je Les replace en laissant Les croix visibles, elle ne peut prendre que les trois non marqués et laisse les deux autres. C’est là l’expérience de MM. Binet et Féré, et il semble naturel d’en conclure comme eux que les croix sont vuesetreconnues d’une manière quelconque.On peut rendre cette supposition plus vraisemblable encore en compliquant l’expérience. Je rendors le sujet et lui mets sur les genoux vingt petits papiers numérotés. « Vous ne verrez pas, lui dis-je, les papiers qui portent des chiffres multiples de trois.» Réveil, même oubli et même étonnement de Lucie devant ces papiers qui sont encore sur ses genoux. Je la prie de me les remettre un à un : elle m'en remet quatorze et en laisse six qu’elle a bien soin de ne pas toucher; les six restants ont les multiples de trois. J’ai beau insister, elle n’en voit point d’autres. Ici n’a-t-il pas fallu se souvenir qu’il s'agissait des multiples de trois et voir les chiffres pour reconnaître ces multiples. On peut terminer par cette plaisanterie : suggérer au sujet de ne pas voir le papier sur lequel il y a écrit le mot « Invisible » et de fait c’est ce papier qu'il ne voit pas.

Cet objet qui parait invisible est donc vu. Cela est vraisemblable; mais nous savons, et nous ne sommes pas le seul à le constater, que le sujet est sincère quand il dit qu'il ne le voit pas. La vision de ces objets doit être du même genre, du même niveau que les actes subconscients dont nous parlions tout à l'heure. Démontrons-le. J'ai dit à Lucie pendant le somnambulisme, je ne répète plus la disposition de l'expérience qui est toujours la même, que Le D' Powilewiez, alors présent, vient de sortir. Au réveil, elle ne le voit plus et demande pourquoi il est sorti, je lui dis de ne pas s’en inquiéter. Puis, me mettant derrière elle pendant qu’elle parle, comme il est dit à propos des suggestions par distraction, je lui dis tout bas: « Lève-toi et va-t’'en donner la main au docteur.» La voici qui se lève,

s’avance vers le docteur et lui prend la main, cependant ses yeux continuent à le chercher. On lui demande ce qu'elle fait et à qui elle donne la main, elle répond en riant: « Vous le voyez bien, je suis assise sur ma chaise et je ne donne la main à personne.» Comme elle se croyait assise et immobile, elle ne sentait probablement pas de raison pour remuer et restait debout et la main tendue. Il fallut lui commander de la même manière de revenir à sa place. Naturellement Lucie n’eut aucun souvenir de s’être levée et d’avoir donné la main; mais elle se souvenait de tout le reste, en particulier de la disparition du docteur. Il y avait eu un acte subconscient; mais nous remarquerons que la vision subconsciente du docteur était restée attachée à cet acte malgré sa disparition apparente pour Lucie.

La même expérience peut se faire autrement; c’est la personne disparue maintenant qui lui fait des commandements et lui dit de se lever, de faire des pieds de nez, etc. Le tout s'exécute parfaitement, quoique Lucie soutienne toujours ne pas voir et ne pas entendre cette personne. J’ai même fait à ce propos cette remarque avec un autre sujet, Marie. Les personnes peu connues, qui ne peuvent lui faire aucune suggestion lorsqu'elles sont vues et entendues normalement, prennent un pouvoir analogue à celui du magnétiseur lorsqu'elles sont ainsi disparues. Elles commandent alors au groupe des phénomènes subconscients moins résistant que le groupe des phénomènes conscients. C'est à des phénomènes de ce genre qu'il faut rattacher l'observation de M. Beaunis, que des personnes ainsi disparues peuvent cependant endormirle sujetpar des passes! .Cela esttout naturel, puisqu'elles sont encore en relation avec ces phénomènes subconscients dont le somnambulisme est, comme nous le verrons, le plus grand développement. D'ailleurs, par un commandement adressé directement et fortement au sujet, on peut lui faire retrouver le souvenir de tous ces commandements qu'il était censé ne pas avoir entendus. En général, on peut, par suggestion, rétablir le souvenir de toutes les sensations qui semblent avoir été supprimées par l’anesthésie systèmatisée; mais nous retrouverons tout à l'heure, à propos ‘de l’anesthésie générale, cette question du souvenir des phénomènes subconscients.

D'après ces observations qui suffisent maintenant, il est donc

‘ Beaunis, Somnambulisme, 179.

vraisemblable au plus haut point d’abord que la sensation sup-

primée existe encore et ensuite qu’elle se rattache d’une certaine manière aux actes subconscients. L'emploi de l'écriture automatique dont nous avons déjà parlé va apporter ici une vérification définitive. Reprenons nos premières expériences. Lucie ne voit ni les papiers marqués d’une croix, ni les papiers qui portent un chiffre multiple de trois, et ne me les a pas remis. A ce moment, je m'écarte d'elle, et profitant d’un instant de distraction suffisant, je commande de prendre un crayon et d'écrire ce qu’il y a sur les genoux. La main droite écrit: « Il y a deux papiers marqués d’une petite croix. — Pourquoi Lucie ne me les a-t-elle pas remis ? — Elle ne peut pas, elle ne les voit pas. » — Ou bien elle écrit : « Il y a sur les genoux six petits papiers. — Et qu'y a-t-il sur ces papiers? — Des chiffres 6, 15, 12, 3, 9.15, je les vois bien.» — La mème expérience fut répétée en faisant disparaitre les multiples de deux, puis les multiples de cinq. J'ai mis ensuite devant elle des papiers marqués d’une lettre et j'ai fait disparaître les voyelles ou les consonnes; puis je me suis servi de papiers marqués de plusieurs traits et j'ai fait disparaitre ceux qui en portaient trois; enfin, lui montrant pendant le sommeil des papiers colorés, je lui ai interdit de voir le rouge. Le résultat de ces expériences a été exactement le même que celui des précédentes. Lucie ne voyait aucunement l’objet supprimé; mais le groupe des phénomènes subconscients, que nous ne savons pas encore désigner autrement, répondait par l’écriture automatique qu’il les voyait parfaitement.

Restait à voir si des anesthésies plus étendues présenteraient le même caractère. Pendant le sommeil, je suggère qu’au réveil elle sera complètement aveugle. Au réveil, cécité complète qui, heureusement, ne l’effraye pas trop, car elle invente, comme explication, que la lampe s'est éteinte et que nous sommes tous dans l’obscurité. Une forte lumière projetée directement dans les yeux ne lui fait même pas détourner le regard ; ordinairement, en telle circonstance, elle cache ses yeux avec terreur et tombe même en catalepsie. Cette expérience rappelle celle de MM. Binet et Féré, qui ont fait disparaître par suggestion un gong dont le bruit n’était plus alors entendu par la malade et ne provoquait plus la catalepsie. Malgré la cécité apparente de Lucie, j'interroge par les procédés ordinaires l'inconscient qui, lui, prétend

voir très clair et désigne par écrit tous les objets que je lu montre.

Je ne parle pas d’autres expériences d’anesthésie systématisée faites sur le sens de l’ouïe ou le sens de l’odorat , en faisant disparaître une odeur ou bien le son de la voix de telle personne qui n’est plus entendue consciemment, mais qui peut encore commander des actes inconscients ; ces expériences donnent toujours les mêmes résultats. Il me paraît plus intéressant d'insister un peu sur les mêmes observations appliquées au sens du tact. L’anesthésie systématisée du toucher peut s’observer de deux manières : ou bien on dit au sujet qu’il ne sentira pas le contact de tel objet parmi une foule d’autres, et les choses se passent comme précédemment. Ou bien on indique une partie du

corps du sujet (sur un côté du corps ordinairement sensible) et on déclare que cette partie ne sent plus rien, tandis que le reste demeure sensible. C’est l'expérience que faisait déjà Charpignon‘ quand il se vantait de pouvoir rendre insensible à volonté une main ou un bras. Je me souviens de mon étonnement quand M. Gibert me montra que l’on pouvait tracer un cercle sur Île bras droit de Léonie et rendre ce cercle insensible, tandis que le reste du bras demeurait normal. Iei on est plus disposé à croire à une anesthésie réelle : l’anesthésie, dans ce cas, dit-on, n’est pas systématique, elle est partielle : un nerf ne sent plus rien, de même qu'un œil ou une partie de la rétine peut ne rien sentir. Je ne crois pas qu’il en soit ainsi. Le cercle ou l'étoile anesthésique que l’on trace sur le bras ne correspond pas exactement à la zone de répartition superficielle d’un nerf cutané. Ce n’est pas un seul nerf dans son ensemble qui est anesthésié, c’est une portion de l’un, plus une portion de plusieurs autres.

Cette répartition intelligente de l’anesthésie de manière à dessiner un cercle ou une étoile ne peut se faire que par une idée consciente, Pour me répondre correctement quand je l’interroge en piquant son bras, il faut que le sujet sache, même sans regarder, quand ma piqüre entre dans le cerele; il faut donc qu’il la sente. Aussi ne serons-nous pas surpris que l’inconscient nous réponde par écriture automatique qu'il sent très bien ce que nous faisons et qu’il distingue une piqüre, un attou-

* Gharpignon. Physiologie du magnétisme, 282.

chement, un objet chaud ou froid même sur cette plaque anesthésiée.

. Ayant ainsi déterminé l’existence d’une sorte de conscience nouvelle pendant les anesthésies systématisées, j'ai voulu examiner l’étendue de cette conscience, c’est-à-dire le nombre des phénomènes qu’elle pouvait contenir. Reprenons la première expérience; elle n’est pas dramatique et a l’inconvénient de n'amuser ni le public ni les somnambules, mais elle est très précise. Pendant le sommeil, je mets encore les cinq papiers sur ses genoux et je répète le même commandement : « Vous ne verrez pas les papiers marqués d’une croix. » Au réveil, je n'interroge pas Lucie, comme je le faisais précédemment, et je ne lui fais pas enlever les papiers qu’elle voit. C’est le groupe des phénomènes subconscients que j'interroge maintenant le premier, et c’est par actes subconscients que je me fais remettre les papiers qui sont sur les genoux. Les yeux se baissent un instant et la main me tend deux papiers, les deux marqués d’une croix. J’insiste, la main ne bouge plus, enfin elle écrit: « Il n’y en a plus. » J’interpelle alors Lucie : « Donnez-moi les papiers qui sont sur vos genoux. » Elle regarde et me donne sans hésitation les trois papiers qui restent. Ainsi tous les papiers ont été vus, et remis, mais les uns l’ont été par Lucie et les autres par un personnage au-dessous d’elle qu’elle parait ignorer, mais ni l’une ni l’autre ne les a vus tous.

Si la remarque précédente est vraie, et j'avoue que les expériences n’ont pas été sur ce point aussi nombreuses ni aussi précises que sur le précédent, elle doit avoir cette conséquence : tout phénomène surajouté artificiellement au second groupe sera enlevé à la conscience normale de Lucie constituée par le premier groupe, et on doit faire ainsi l’anesthésie systématisée pour Lucie, en produisant dans le groupe subconscient un phénomène positif. Essayons : pendant le sommeil ou pendant la veille, peu importe, je m'adresse au personnage subconscient par le procédé de la suggestion pendant la distraction, « Vous verrez, lui dis-je, les papiers marqués d’une croix, les multiples de 3, ete. » Le résultat est exactement le même qu’autrefois. Lucie, interrogée la première, ne voit plus ces mêmes papiers. J'avais remarqué que le personnage secondaire ne se servait pas des yeux pour écrire et qu’en général il ne voyait

pas ; je lui suggère de se servir de ses yeux et de voir clair C'est ce qui à lieu, mais aussitôt Lucie s’écrie : « Qu’y a-t-il. donc, je ne vois plus, » et je suis obligé de la rendormir pour dissiper son trouble, Remarquons à ce propos que nous avons déjà vu des faits de ce genre en étudiant les suggestions posthypnotiques. Les actes subconscients ainsi obtenus ont un caractère général, évident et même nécessaire : ils sont accompagnés, sinon constitués, par une anesthésie systématisée duü genre de celle que nous étudions maintenant, J'ai dit à Léonien de me faire un pied de nez ; au réveil, elle lève ses mains et les met au bout de son nez sans le savoir ; c’est un acte inconscient, soit, mais elle ne voit pas ses mains qui sont devant ses yeux. J'ai dit à N.… de lever le bras droit, elle le fait étant éveillée, mais elle ne sent pas son bras en l'air; cependant elle n’a pas

‘ordinairement perdu le sens musculaire de son bras droit.

Je compte des nombres, je frappe des coups derrière elles, et” elles ne les entendent pas; cependant elles ne sont pas sourdes. Voici un exemple plus net encore : J'avais suggéré un soir à Lucie, pendant le somnambulisme, de venir le lendemain chez M. le D'Powilewicz à deux heures. Quand elle arriva le lendemain, je ne pus jamais lui faire reconnaître où elle était ; elle soutenait toujours être chez elle. Il y a là, sans doute, un acte inconscient par suggestion posthypnotique, mais c’est encore un beau cas d’anesthésie systématisée. Lucie n'avait vu ni la route, ni la maison, ni le cabinet où elle se trouvait ; elle suppléait à cette vision absente par une hallucination; nous savons que c'est la règle, mais le fait principal restait l’anesthésie visuelle. J'avais tout simplement suggéré un acte au personnage subconscient et par conséquent la connaissance de la route, de la maison, du cabinet; en même temps, sans le savoir, j'avais enlevé ces connaissances à Lucie en vertu de cette loi de désagrégation mentale qui semble de plus en plus caractériser les phénomènes subconscients.

Toutes ces expériences faites sur tous les sens, soit en provoquant directement l’anesthésie par suggestion, soit en la provoquant indirectement en commandant une action posthypnotique, nous amènent à cette conclusion : Dans la suggestion d'anesthésie systématisée, la sensation n’est pas supprimée et ne peut pas l’étre, elle est simplement déplacée, elle est enlevée à la conscience normale, mais peut étre retrouvée comme

La

ne CHAP. IL — LES ANESTHÉSIES 283

faisant partie d'un autre groupe de phénomènes, d'une sorte d'autre conscience.

IT

ÉLECTIVITÉ OU ESTHÉSIE SYSTÉMATISÉE

On sera sans doute surpris de me voir examiner ici le phénomène qui va faire l’objet de ce paragraphe, car on n'a pas l'habitude de rapprocher l’électivité des somnambules de leurs anesthésies systématisées. Ces deux phénomènes me semblent cependant très voisins ou, pour mieux dire, ils ne sont, à mon avis, qu'un seul et même fait considéré de deux points de vue différents.

Les somnambules sont toujours ou presque toujours électives, telle estl’observation qui a été faite sans cesse depuis l’époque de Mesmer et de Puységur. On entend par là que, dans cet état particulier du somnambulisme, les sujets ne ressentent pas toutes

- les sensations indifféremment, mais qu'ils semblent faire un

choix parmi les différentes impressions qui tombent sur leurs sens, pour percevoir celles-ci et non point celles-là. La plupart

- des sujets une fois endormis entendent très bien leur magnéti-

seur et causent avec lui, mais paraissent n’entendre aucune

. autre personne, aucun autre bruit, pas même celui d’un pistolet

que l’on tire auprès d'eux, comme dans les expériences de Dupotet. « Les sons mêmes d’un piano ne sont entendus que si le magnétiseur le touche !; » « les sons ne sont entendus que s'ils sont magnétisés; il faut que le magnétiseur touche l'air ou les touches du piano pour que le somnambule entende les notes qui auront été touchées ?. » « Un bouquet n’a d’odeur que s'il a recu le souffle du magnétiseur *. » « Un sujet ne sent pas les épingles enfoncées dans sa peau, quoiqu'il ait un sens du tact très fin pour se conduire“. » « Le sujet sentira le crayon

‘ De Lausanne, Principes et procédés du magnélisme, 1819, IT, 160.

? Charpignon.Physiologie magnétique, 19.—Voir aussi Baréty. Magnétisme, 398. — Myers, Proceed., 1882, 255. Ibid., 1887, 538. — Ochorowicz, Suggestion mentale, 404.

3 Baréty, 284.

* Demarquay et Girauld-Teulon. Jypnotisme, 32.

qui a été touché par le magnétiseur et ne sentira pas le crayon. s’il a été touché par un autre ‘. »

Ce lien entre le sujet et certaines personnes ou certains objets qui lui permet de les sentir à l'exclusion des autres, a recu le nom de rapport magnétique, et l’on met une personne. en rapport avec le sujet quand on force le sujet à la voir ou à l'entendre. Ce fait du rapport magnétique est très intéressant et très facile à constater : il existait à un degré plus ou moins élevé chez la plupart des sujets que j'ai étudiés. Léonie en premier somnambulisme ne présente guère ce caractère, elle entend et voit tout le monde; elle le présente beaucoup plus fortement en second somnambulisme, car alors elle n'entend que“ moi et encore seulement quand je la touche. Elle a une électivité plus grande dans tous les états pour ce qui concerne les

suggestions, car elle n’obéit jamais qu’à moi. Marie et Rose sont

en général plus électives que Léonie; dès l’instant où elles s’endorment, elles semblent'perdre la notion du monde extérieur pour ne plus voir, entendre ou sentir que celui qui les a endormies. Marie garde seulement pour les autres personnes un peu de sensibilité tactile, si on peut l’appeler ainsi, car elle éprouve un sentiment de souffrance et de répugnance très marqué quand elle est touchée par une personne étrangère non en rapport avec elle. Rose ne sent jamais rien de semblable. Je ne parle pas ici de Lucie, qui était très peu élective et ne me distinguait des autres personnes que pour m’obéir.

Cet isolement se manifeste de différentes manières; une des plus curieuses et des plus connues est la suivante: si j’ai levé leur bras en l'air dans une position particulière, il est resté immobile, et je le déplace très facilement rien qu’en y touchant. Mais si un autre veut le déplacer, le bras devient subitement raide et résiste violemment au mouvement que l’on veut lui imposer. Le force-t-on à changer de position, il revient comme par élasticité, dès qu'on l’abandonne, à la position où je l’avais mis.

On sait que cette électivité peut être différente dans les différentes parties du corps du sujet. La partie droite peut obéir à un expérimentateur et la partie gauche à un autre. Aucun des

1 Ochorowicz., Suggestion mentale, 331.

deux ne peut dépasser la ligne médiane et pénétrer sur le territoire réservé à l’autre. Je n'ai pas répété souvent cette expé-

rience qui, du moins à ce que j'ai vu, fatigue énormément les sujets.

Cette électivité peut être modifiée par différents procédés qui permettent à un observateur de se substituer à un autre dans les préférences de la somnambule : les uns, pour arriver à ce résultat, emploient l’attouchement du vertex, les autres, les passes, quelques-uns réussissent simplement par la parole. Cette substitution d’un magnétiseur à un autre est tantôt facile, tantôt dif-

ficile : pour les sujets que j'ai observés, la personne qui les a le

plus souvent endormis est celle qui prend et qui garde le plus facilement cette influence. Quand j'ai endormi fréquemment une personne, aucun autre observateur ne peut se substituer à

moi, et je puis facilement la reprendre en ma possession,

même si un autre a commencé le somnambulisme. Quand le sujet a été endormi souvent par toutes sortes de personnes, ces substitutions sont faciles pour tout le monde; mais, en général, dans ce cas, toute électivité ne tarde pas à s’effacer.

Il est plus ou moins facile également, sans perdre la domination sur une somnambule, de lui faire entendre une autre personne que l’on veut mettre en rapport avec elle. Avec Rose, cela est’très difficile ; il faut commander fortement à la somnambule d'entendre M. un tel, et encore, ce rapport ainsi établi dure-t-il très peu. Avec Marie, au contraire, cela est fort simple, il suffit d’une présentation. Elle ressemble à une jeune personne réservée qui attend pour causer avec les étrangers qu'on les lui ait présentés. Il suffit de lui dire : « Marie, voici M. un tel qui vient te dire bonjour, » pour qu’elle le reçoive très bien et continue à l’entendre pendant tout le reste de la séance. Chose curieuse, cette simple parole a suffi pour qu’elle ne craigne plus son contact. Avec Léonie, en second somnambulisme, il faut prendre à la fois la main du sujet et de l’autre côté la main de la personne étrangère. Léonie prétend alors entendre une voix lointaine qui passe au travers de mon GOrps. « C’est comme dans un téléphone, dit-elle. »

Dans quelques cas plus complexes, on peut établir ce rapport au moyen de la chaîne magnétique, comme disaient les anciens opérateurs. J'ai moi-même rapporté autrefois un exemple de ce

286 se CTI PARTIES AUTOMATISME PARTIEL

genre! : plusieurs personnes peuvent se tenir par la main, et,® suivant que le magnétiseur, en se cachant et à l’insu du sujet, touche ou ne touche pas la dernière, ces personnes sont ou ne sont pas en rapport avec le sujet. La difficulté est ici de comprendre de quelle manière le sujet apprend que le magnétiseur touche ou ne touche pas les personnes de la chaîne; quant au phénomène du rapport lui-même, il est identique aux précédents.

Je ne prétends pas expliquer tous ces détails dont l'étude n'appartient pas entièrement à notre sujet. [ls contiennent des hallucinations, des souvenirs, des habitudes, peut-être même, je me garde de le nier, des phénomènes physiques tout particuliers et jusqu’à présent bien mal connus. Retenons seulement le fait principal, c’est que les sujets n’entendent, ne voient, ou même ne sentent au toucher qu'un petit nombre de per- sonnes qui, dans différentes circonstances, peuvent changer ; mais qu'ils semblent être sourds, aveugles et insensibles pour les autres.

On retrouve des faits analogues pendant les somnambulismes naturels que nous ne pouvons nous dispenser de citer, quoiqu'ils soient fort connus. « Dans une crise survenue naturellement, une malade, dont parle M. Paul Richer,ne peut entendre et sentir qu’une seule personne?. » Je viens de recueillir le récit très authentique d’un fait semblable : M. X... avait eu l’occasion de rendre un grand service à un individu atteint d'hystérie grave ; il le trouve un jour en proie à une grande crise de nerfs, pendant laquelle il ne pouvait entendre aucune des personnes présentes, et lui prend le bras pour le maintenir. Le malade s’arrête et, en gardant les yeux fermés, se met à dire : « Ah ! c’est toi... je te dois tout, je ne dois pas te résister. Tu veux que je sois sage, eh bien! je ne bouge plus. » Dès que M. X... lâchait le bras, les convulsions recommençaient et aucune autre personne ne pouvait les arrêter. J'ai déjà rapporté des faits semblables constatés sur des hystériques que j'étudiais, mais celui-là est bien plus intéressant, car M. X... n’avait jamais songé à hypnotiser

1 “ phases inlermédiaires de l’'hypnotisme. Revue scientifique, 1886, I, 581.

? Paul Richer. Op. cit., 318.

ce malade, et aucune influence somnambulique ne vient expliquer cette électivité due à la seule reconnaissance.

L’électivité des somnambules naturels ne porte pas en général sur des personnes, mais sur des objets. De même que le sujet magnétisé n'entend qu’une certaine personne, le somnambule naturel ne paraît voir que certains objets, tandis qu'il est complètement insensible pour certains autres. Qui ne connaît la description si souvent citée du somnambule Castelli, qui n'était éclairé que par sa chandelle à lui et qui se croyait dans l'obscurité, quand elle s’éteignait ‘? Il n’y a pas d'observation plus curieuse et plus complète, à ce point de Vue, que celle de l’automate étudié par le D' Mesnet. Pendant ses accès de somnambulisme, cet individu semblait ne disposer que du sens du tact au moyen duquel il se dirigeait et recevait des objets environnants toutes sortes de suggestions. Aucun autre sens ne pouvait être éveillé chez lui, il ne voyait pas et n’entendait pas. Mais quand, par le moyen du sens du toucher, son attention avait été attirée sur un objet, il voyait fort bien cet objet. « Le sens de la vue ne s’éveillait qu’à l’occasion du toucher et son exercice restait limité aux objets seulement avec lesquels il était actuellement en rapport par le toucher?. » « Le malade, dit encore l’auteur, voit certains objets et ne voit pas certains autres ; le sens de la vue est ouvert sur tous les objets. personnels en rapport avec lui par les impressions du toucher et fermé au contraire sur les choses extérieures à lui. il voit son allumette, il ne voit pas la Mmienne*.» Un des sujets que j'ai étudiés, Lucie, présenta à plusieurs reprises des phénomènes analogues pendant certaines attaques de somnambulisme naturel. Elle se lève une nuit avec l’idée fixe de faire le ménage, c'était une des habitudes qu’elle avait pendant le somnambulisme et non pendant la veille. Elle allume une lampe, descend de sa chambre avec sa lumière et se met à tout essuyer et à tout mettre en ordre. Une personne qui l'avait suivie cherche en vain à se faire entendre ou à se faire voir ; Lucie ne parait rien voir de tout ce que cette personne lui met devant les yeux. Mais voici que la lampe apportée par Lucie commence à baisser,

: Cf. Gilles de la Tourette. Op. cit., 179.

? Mesnet. Automatisme, 18174, 19.

SI Je

aussitôt la somnambule de se précipiter sut elle et de la remon-. ter : elle ne voyait pas les personnes présentes cherchant en« vain à attirer son attention, mais elle voit de suite que sa lampe a besoin d’être remontée.

Ces phénomènes d'électivité ne diffèrent des anesthésies sys. tématisées qu’en un point, c’est qu'ils sont ou paraissent être inverses. Au lieu que précédemment le sujet devenait aveugle pour une personne ou un objet déterminé en continuant à voir" tous les autres, il paraît maintenant ne voir qu’un objet déterminé en demeurant aveugle pour tous les autres. On peut facilement passer d’un cas à l’autre : supposons que le sujet entende primitivement toutes les personnes présentes et que je lui défende d’entendre M. X..., ce sera de l’anesthésie systématisée ; si je continue et lui interdis d'entendre M. Y...,M.Z...,etc.,

jusqu’à ce qu’il ne puisse plus entendre que moi, ce sera de

l’électivité. Ce dernier phénomène n’est en effet qu'une sorte d’anesthésie systématisée très considérable, dans laquelle les phénomènes supprimés sont plus nombreux que les phénomènes conservés, et, pour exprimer cette analogie, on pourrait. la désigner par un mot déjà usité par quelques auteurs, celui d’esthésie systématisée.

S'il en est ainsi, n'est-il pas naturel de pousser plus loin la comparaison et de chercher si les phénomènes psychologiques, en apparence disparus, sont bien réellement absents. La plus simple réflexion montre que cela n’est pas vraisemblable. Puisque le sujet m’entend et me voit, c’est qu’il n’a ni l’ouie, ni la vue paralysées. Puisqu’il n’entend et ne sent que moi, c’est qu'il distingue ma voix et mon attouchement de tous les autres. Cela n’est pas bien difficile,car on reconnaît facilement une personne à sa voix ou à son contact, mais encore faut-il qu'il entende et sente les autres pour opérer cette distinction et cette reconnaissance, et qu'il possède les sensations en apparence supprimées.

C'est une supposition naturelle qui vient à l’esprit de plusieurs auteurs : « Les dormeurs profonds, dit Liébault!', qui semblent isolés, ont cependant des sensations, quoiqu'ils paraissent les ignorer; ils peuvent les raconter plus tard comme

‘ Liébault. Du sommeil, 68.

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par une intuition propre. » « Le somnambule isolé, dit Ochorowicz', n'entend pas les personnes étrangères, mais on se trompe si l'on croit que les sensations auditives restent completement sans action. Elles entrent dans le cerveau, et c’est alors que se produit un phénomène que je nommerai volontiers audition latente ; elles peuvent se combiner avec les autres et donner des résultantes qui, à un moment donné, peuvent apparaitre parmi les autres états plus intenses. »

Ces suppositions peuvent, dans certains cas, être assez facilement vérifiées. Ainsi un jeune homme, H.., qui, dans un somnambulisme, avait paru ne pas entendre deux personnes qui s’efforcaient de lui parler, pul me répéter plus tard, sur ma demande, tout ce qu’elles lui avaientdit, en remarquant que,surlemoment, il ne pouvait pas leur répondre. Quelquefois il faut commander fortement au sujet de se souvenir, pour que la mémoire de ces phénomènes en apparence non sentis revienne complète, mais d’autres sujets retrouvent ce souvenir plus vite et plus facilement encore. Il suffit qu'on les mette en rapport avec une personne, pour que cette opération ait en quelque sorte un effet rétroactif et leur rende le souvenir de tout ce qui a été dit antérieurement. Marie n'entend absolument pas et ne voit pas M. X... qui lui parle. Au bout de quelques minutes, je présente M. X... « Marie, regarde donc ce monsieur qui vient te voir. » Elle le voit maintenant et l'entend, et, de ce moment, elle se souvient de sa conversation antérieure et y répond. N’ai-je pas le droit de dire qu'elle l'avait entendue ?

Comme précédemment, la personne qui paraît n'être pas entendue peut donner des suggestions qui sont exécutées inconsciemment. Si M. X... dit à Marie : « Lève le bras, » elle lève le bras quoiqu’elle n’entende pas M. X.., qui n’a pas encore été présenté. Enfin, une autre, N..…., qui, en somnambulisme, prétend ne pouvoir entendre que moi, se trompe parfois d’une manière originale. Elle entend d’autres personnes et leur répond, mais elle les appelle alors de mon nom et les prend pour moi. Ce n’est que par erreur qu'elle leur répond et qu'elle a conscience de les entendre; mais cette erreur n’est possible que parce que les paroles des étrangers étaient réellemententendues. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de vérifier par l'écri-

‘ Ochorowiez. Suggestion mentale, 221.

ture automatique cette audition réelle, quoique subconsciente, « des personnes non mises en rapport. Lucie, qui avait à un si haut degré l'écriture automatique, ne présentait pas d’électivité naturelle. Mais les remarques précédentes me paraissent suffisantes pour établir l'identité entre le phénomène de l’électivité et celui de l’anesthésie systématique, et pour proposer de les expliquer de la même manière. Les sensations dont le sujet paraît n'avoir aucune conscience ne sont pas disparues et subsistent encore en lui d’une autre manière,

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