‹ L'Automme d'une femmeChapitre 4 sur 7 · L AUTOMNE · texte numérisé non relu

L AUTOMNE

VOUS, chère amie ? Je râche d'être un juste... C'est vous qui êtes la sainte.

Et, plus bas, il lui glissa dans l'oreille ces mots qu'elle seule entendit :

— II ne vous manque même plus la tentation!

Elle rougît jusqu'aux frisures de son front.

Pour la première fois Esquier faisait allusion à sa faiblesse; jusque-là, il n'avait même pas paru s'en apercevoir. Elle fut bien aise, pour dissimuler son embarras, de voir entrer un nouveau visiteur. La haute taille de celuî-ci lo faisait paraître mince, il avait des cheveux noirs panagés sur le côté; un binocle fixe dirigeait son regard d'oiseau philosophe; sa tête un peu petite était charmante, avec une barbe noire et grise, courte, presque rase sur les joues, taillée en pointe arrondie sous le m,enion.

On annonça :

— M. le docteur Daumier.

Lorrain^ comme Jean Esquier, plus jeune que lui dedixans.leuramicië ancienne ne s'étairjamais démentie, ni relâchée. On aime sans efFort, sur le tard de la vie, les compagnons de son adolescence : c'est un peu de soi qu'on chérit en eux... Outre cette affection, Daumier et Esquier se donnaient quelque chose de plus rare : chacun d'eux était l'homme que l'autre admirait le plus. Daumier admirait la belle vie d'Esquier, constamment honnête et bienfaisante parmi le maniement cor-

46 l'automne d'une femme

rupteur de rargent. Esquier exaltait le' désintéressement de son ami qui, vers -la trentaine, avait abandonné les clientèles lucratives pour se vouer il la science. Aujourd'hui, marié modestement, père de deuj: enfants, Daumier s'isolait sans fonctions officielles, sans traitement, dans son laboratoire de la Salpê trière, où il s'afforçait de fonder sur des bases nouvelles une doctrine de biologie expérimentale. Esprit catégorique. Volonté imployable, affichant le mépris des conventions morales, sans donner prise à nulle critique sur sa moralité, il- tenait, dans la maison de la place Wagram, ce rôle augurai où nos mœurs, par le discrédit de la foi religieuse, ont élevé lé médecin moderne. Maurice Artoy l'estimait comme un partenaire alêne au jeu des paradoxes; mais la timidité de Julie le redoutait un peu.

Il salua brièvement tout le monde.

— J'ai été appelé en consultation, cette aprèsmidi, par les chirurgiens Frœder et Rodin, dit-il, quatre heures perdues à discuter avec ces entêtés... Comme j'ai encore à travailler cette nuit, je suis venu ici pour vous dire bonjour et me changer un peu les idées. De quoi parliez-vous?

Le baron de Rieu lui expliqua la question en termes subtils. Daumier répondit en souriant :

— Ah! le socialisme! Vous en parlez si souvent, de ce fantome-là, que vous finirez par le faire apparaître.

— Bientôt, croyez-vous?

— Mon Dieu... vers la fin du sicclc, à peu près au centenaire des grands événements, au plus tard au conimencen:ienc du vingtième.

Voyez-vous, la préoccupation de cette date est dans l'esprit de tout le monde. L'expression inepte: fin-de-siècle, qui nous horripile partout, en est le signe. Comme une fièvre chronique, mais à longues périodes, la France et l'humanité sentent passer sur elles ce souffle singulier qui enivra nos pères il y a cent ans. Vous voyez des gentilshommes, comme le baron, des bourgeois riches comme Esquier, enrégimenter les ouvriers, prendre la tête du mouvement du quart-ctat.

Oui, nous sommes incontestablement aux limites de deux grandes époques. Pourvu qu'il n'y ait pas de sang dans le fossé qui les sépare!

— Oh! mon Dieu, oui! pas de mort, pas de Terreur,.. Donnons-leur ce qu'ils veulent, à ces gens-là!...

C'était Julie qui parlait ainsi : les derniers mots de Daumier lui avaient suggéré la peur des dangers que courrait Maurice, dans une révolution, —~ si sceptique, si dcdaJî:;iieux du peuple, d'une aristocratie d'allure si arrogante. Et partie sur cette piste, retournée à son ami, sa pensée ne le quitta plus; elle le regarda parler, sans plus l'entendre. Hélas! A cet adore, si intelligent, si beau, si aimant, elle allai: faire de la peine! A lui elle allait dire : a Partez... Laissez-moi. n Se pouvait-il qu'elle se fût laissé arracher une pa-

48 l'automne d une femme

reille promesse? Maintenant, tout ce qu'elle avait promis à l'abbé, et le$. exhortations de celui-ci, tout cela lui paraissait incroyablement loin, dans un passé qui ne la regardait plus, dont elle n'était plus responsable.

Elle se reprit à écouter ce qu'on disait près d'elle. Comme toujours, entre esprits clairs, la discussion s'était vite réduite à la défense de principes contradictoires. Le baron de Rieu, philosophe catholique, sorte de prêtre séculier dont la vie privée offrait d'ailleurs, avec ses doctrines, un rare exemple de conformité, jugea le mal social inguérissable tant que la religion ne rendrait pas une morale au peuple.

— Une morale, certes, répliqua Daumier, la société en a besoin. Mais c'est une utopie de vouloir la fonder sur la religion, dont la société ne veut plus...

— Sur quoi la fonderez-vous, alors?

— Mais sur les bases mêmes où j'ai fondé ma morale personnelle; sur l'accord entre mon intérêt et l'intérêt de l'espèce à laquelle j'appartiens. Nos deux morales, la vôtre, Rieu, catholique pratiquant, la mienne, divers et incrédule, ontelles des effets si différents? Nous sommes, l'un et l'autre, pour l'honnêteté contre le vol, pour la sincérité contre la tromperie, pour le mariage contre le libertinage... Seulement, vous pensez les choses au nom de préceptes révélés ; moi, je les pense en vertu d'un sentiment irréfléchi»

mais très fort, que j'appellerai Tégoïsme d'espèce, l'égoïsme spécifique...

A ce moment, Julie s^approcha de Claire :

— Mignonne, lui dit-elle tout bas, n'oublie pas qu'il faut être debout de bonne heure, pour rentrer à Sion demain, et qu'il est dix heures passées.

La jeune fille se leva, tendit son front aux baisers affectueux de Julie et d'Esquier; elle alla effleurer les mèches grises de M. Surgère : Maurice lui dit un adieu distrait. Puis, saluant d'un geste de la tête le baron et Daumier, elle sortit. Ce discret manège avait pourtant rompu l'entretien, rappelé à chacun la course de l'heure. Le baron se leva :

— Diable, dix heures un quart! La première partie de la conférence va être finie.

Il prenait congé.

— De quel côté descendez-vous? demanda Daumier.

— Vers r Arc-de-Triomphe.

— Je vous accompagne.

Esquier se retira peu de temps après eux.

Bientôt Maurice et M°^^ Surgère furent seuls, avec M. Surgère immobile, sans doute endormi.

C'était l'heure où, chaque soir, tous deux gagnaient, dans le coin le plus reculé du salon mousse, un large canapé Louis XIV, tapissé de verdures flamandes, au-dessus duquel formait comme un dais une gerbe énorme de ces plantes

fo l'automne d'une femme

singulières qu'on nomme la a monnaie du pape d. Là, dans la demi-obscurité, leurs mains aussitôt s'unissaient... Maurice s'appuyait contre son amie, le front réfugié, blotti sur son cœur. Et cette muette caresse, que longtemps Julie s'était refusée à juger coupable, durait souvent jusqu'au coucher.

Déjà Maurice, assis sur le canapé, attendait. Il s'étonnait de ne pas voir Julie prendre sa place accoutumée auprès de lui. Elle feuilletait une revue, les doigts inquiets, les yeux distraits...

Il appela à demi-voix.

— Yù!

Et cotre appellation d'intimité, qui d'ordinaire, dans la bouche du jeune homme, sonnait si doucement aux oreilles de M^^ Surgère, lui blessa le cœur et la conscience, cette fois :

a Comme j'ai été imprudente !... je lui ai donné tous les droits sur moi; sauf la dernière déchéance, je lui appartiens, comment me reprendre à présent? »

Il fallait s'approcher pourtant, parler à Maurice. Elle implora Dieu, d'une courte prière.

— Allons!

Elle vint s'asseoir à son côté : lui, aussitôt, tendit ses bras, voulut la serrer, dévoré par le pressentiment. Et de fait, elle se révolta, recula en balbutiant :

— Voyons, Maurice, soyez sage !

Il recula à son tour, soudain figé, glacé par

cette parole tellement imprévue après les complaisances que les semaines précédentes avaient peu à peu congentiesl Ses claires prunelles se dilatèrent, pâlirent; les mains posées à plat sur le canapé, il sonda ^u regard les yeux de Julie. Elle se troublait déjà; elle s'effrayait à le voir si bouleversé, avant l'aveu... Elle implorait une inspiration, des mots en même temps fermes et tendres, pour lui dire ce qu'il fallait sans trop le torturer. Mais Maurice ne lui en laissa pas le temps.

— Il y a quelque chose, iît-il. C^ 'est-ce qu'il y a?... Oh! je m'en étais douté tout de suite.

Et comme, montrant le groupe immobile de Hélo et de M. Surgère, Julie invitait le jeune homme à se calmer, 11 ajouta avec un geste qui signifiait l'indifférence :

— J'en étais sûr. Vous avez été rue de Turin, aujourd'hui. Et ce prud'homme d'abbé Huguet vous a tourné la tête. Ahl comme vous m'aimez mal!..'.

L'entre-vision du vide qui se creuserait dans sa vie, si la tendresse de celte femme l'abandonnait, l'effara. H reprit, replaçant câlinement son front sur le sein de M™= Surgère;

— Oh! ne faites pas cela, Yù, je vous en conjure; je serais trop malheureux!

Elle ne se défendit pas, cette fois. Elle laissa cette jolie tête arabe s'appuyer sur elle, et coiximc les doigts de Maurice s'agitaient, cherchant leurs compagnons ordinaires, elle lui livra ses doigè.

f2 l'automne d'une femme

Maurice répétait:

— - Dites-moi que ce n'est pas vrai, Yù, que rien n'est changé, que vous ne me repousserez plus comme tout à l'heure?

Quand il lui parlait ainsi avec un abandon, avec des intonations et des gestes puérils, elle ne savait plus se défendre. Déjà sa conscience complice fléchissait, murmurait:

« Vois comme il t'aime : c'est un enfant, pas un amant; où est le danger? »

Elle eut cependant un ressaut d'énergie et, sans désenlacer ses doigts, ^^Ue dit:

— Ècoutez-moi, Maurice... C'est vrai, je suis allée aujourd'hui rue de Turin, et j'ai vu l'abbé Huguet. Mais je l'ai fait parce que j'étais décidée à m'examiner, à me reprendre moi-même, après ce qui s'était passé hier, entre nous... Croyez-moi, mon cher ami... Je ne puis pas continuer de vivre comme je le fais près de vous... C'est trop périlleux pour nous deux, et je n'ai pas le droit de disposer de moi.

Elle attendait une objection, une réponse de Maurice... Mais il ne dit rien, gardant sa pose pelotonnée d'enfant boudeur et tendre. Elle reprit :

— Je me suis promis à moi-même... bien avant de l'avoir promis à... (elle hésitait devant ce grand nom que Maurice accueillit par un mouvement d'épaules)... à Dieu... de ne pas vous laisser... et me laisser... glisser sur cette pente.

Il ne répondit rien, cette fois encore, pressant

L AUTOMNE D UNE FEMME f^

seulement les doigts de son amie. Et sa pression disait : a Parlez, parlez ; je sais bien que vous m'aimez, et que, tout de même» vous êtes à moi. » Ah ! combien c'était vrai. En même temps que les lèvres de la pauvre femme débitaient ces paroles sages, elle s'épouvantait intérieurement de leur inanité; elle s'apercevait qu'elles ne convainquaient ni Maurice, ni elle-même. Hélas ! ils étaient trop avant dans l'amour l'un de l'autre; pouvaient-ils, en un jour, sur un simple acte de volonté, ne plus s'aimer?...

Elle s'efforça pourtant de continuer :

— Je suis la plus faible, mon ami, je le sais. Je n'ai aucune force de résistance; tout ce que vous désirez, je sens que mon cœur se déchire à vous le refuser... Sauf, cependant, si vous me demandez de ne plus être une honnête femme...

— Je vous aime, balbutia Maurice d'une voix imperceptible.

Et comme il levait un peu la tête vers elle, sollicitant une caresse, elle lui donna seulement ses doigts à baiser. Il les suçait l'un après l'autre, comme des friandises. Julie poursuivit, sans apercevoir l'opposition entre les mots qu'elle disait et les caresses qu'elle tolérait ;

— Peu à peu, nous avons laissé dévier notre affection, mon ami. Moi, je vous aimais comme une mère: j'ai près de deux fois votre âge...

— Ne dites jpas cela, c*est absurde! fit vio-

'automne d'une femm

lemment Maurice. Je ne veux pas que vous disiez ça!

Elle n'insista pas, elle comprit que véritablement elle froissait un des sentiments les plus susceptibles du jeune homme, qui ne voulait pas la voir moins jeune que lui-même. Elle sç tut, un moment désorientée dans le sermon qu'elle méditait. Maurice, qui la regardait, aperçut tout de suite son avantage.

— Eh bien, soit, fit-il. Où voulez-vous en venir? Je ferai ce que vous voudrez.

Dès qu'il eut dit ces mots, la chose qu'elle allait lui demander lui parut énorme, pas demandâble, pas accordable.

Elle hésita, puis pfenant son parti comme on se jette à l'eau, et détournant les yeux ;

— Il faut nous séparer, Maurice,

Des larmes lui montaient aux yeux, de la même source amère et lointaine qu'elles avaient coulé, tantôt, chez l'abbé Huguet.

Il devint si pâle, qu'elle pensa le voir s'évanouir, tout de suite, entre ses bras, et ce fut elle, aussitôt vaincue, qui l'attira contre sa poitrine et baisa tendrement son front. Ses krmes roulaient une à une sur ce front, puis jusqu'aux lèvres du jeune homme : elles s'accrochèrent aux moustaches et à la barbe. Elle l'entendit qui murmurait :

— Si vous me chassez d'ici, je mourrai.

Il était si bouleversé, tout son corps "semblait tendu paîr une si intense crise nerveuse, que ces

L'AtJTOMNE d'une FEMME ff

mots, banals dans une bouche d'amant, avaient le goût âpre de la vérité. Tout d'un coup il se dégagea.

— Eh bien! dit-il brièvement, c'est dit, je partirai.

Elle murmura: a Maurice! » toute prête maintenant à se jeter à ses pieds, à le supplier de se démentir. Une pudeur puissante, dont rien n'avait encore triomphé, la retint. Elle le vit, comme dans un îêvé, se lever. . '

Il répéta :

— Je partirai... demain... c'est entendu.

Elle le vit encore se diriger vers la porte, disparaître. Elle se vit pleurer: « Quoi, il est parti? Ce n'est pas possible,., il va revenir... il va me demander... »

Mais non, il était parti, vraiment, et ne revenait pas... Elle entendit la porte du vestibule qui se refermait derrière lui, et les pas sur le sable de l'allée qui menait au pavillon. Puis ces frôlements eux-mêmes s'effacèrent dans le silence.

Alors elle sentit qu'on lui ôtait son cœur, et que' pas un instant elle n'avait cru qu'ils se sépareraient. N'ayant plus la maîtrise d'elle-même, à son tour elle se leva; elle n'alla pas comme chaque soir, p'ar une habitude étrangement gardée jusqu'à ce jour, tendre son front aux lèvres mortes de M. Surgère. Non; elle sortit du salon, monta dans sa chambre; elle renvoya Mary, jeta à la hâte ses vêtements, s'abattit sur son lit. Les

f6 l'automne d'une fekîme

pleurs qui obstruaient sa gorge et ses yeux, brusquement taris, s'obstinaient à ne plus couler. Un horrible sommeil intermittent la tortura avec cette vision de cauchemar: Maurice s'éloignant d'elle, s'éloignant pour la vie! Pour fuir ce rêve,^ elle s'efforçait de ne pas dormir.

« Comme je l'aime! Comme je l'aime! Pourquoi l'aimer comme cela? et comment est-ce venu, cet amour? »

Il lui semblait qu'elle le découvrait, qu'il avait inopinément surgi d'elle, sans que rien de sa vie passée, si calme, si exempte de pareils tourments, l'y eût préparée...

Tant elle s'aveuglait, n'apercevant pas que c'était justement cette stérilité sentimentale, tout le passé et tout le présent, depuis l'enfance jusqu'à la jeunesse et jusqu'au mariage, qui l'avaient conduite à l'amour actuel. Enfin il était venu,. l'amour, il allait cueillir son cœur mûr pour la grande tendresse dont tressaille une fois tout cœur féminin.

J AR, jusqu'à ce tournant de la quaran- V\V*(^ taine, elle n'avait pas aimé. Son cœur s'était épanoui, avait mûri, toujours apte à l'amour, sans jamais rencontrer, de l'amour, autre chose que des apparences illusionnantes.

Julie Surgère était née Gabrielle-Solange- Julie de Crosse, d'une ancienne famille du Berry, fort pauvre, par le seul effet de l'accroissement des fortunes autour d'une fortune inactive depuis la Révolution, Les Crosse n'avaient rien perdu de leur patrimoine dans le grand cataclysme, grâce à la fidélité d'un intendant : mais autour d'eux on avait travaillé, les propriétaires doublaient leur revenu en exploitant la vigne et les bois ; eux continuaient le maigre régime des fermages, irrégulièrement payés, et vivaient, bon an, mat

^8 l'automne d une femme

an, de leur rapport. Terrés dans leur Berry, ils n'avaient tenté ni l'industrie, ni les fonctions publiques : seul, un oncle de Julie, le frère de son père, avait été préfet en Corse sous le second Empire; et l'essai fut malheureux :. atteint des fièvres du pays, il revint traîner à Bourges, chez son frère, une agonie de six ans, ramenant de Corse Tonia, cette contadine de Calvi, qui éleva Julie et lui donna le surnom local de Yù.

Julie se rappelait son père comme un gentilhomme de petite taille, sec, hautain et hargneux,, d'une ignorance extraordinaire, ne lisant jamais, même un journal, employant ses journées à fumer des cigarettes qu'il roulait lui-même, errant à travers la maison, de la cuisine au grenier, dérangeant tout le monde pour l'occuper de lui. M^^ de Crosse lui obéissait aveuglément : sans beauté, sans grâce féminine, sans esprit, sans vo-" lonté, le seul trait marqué de cette physionomie émoussée était une piété absorbante, presque effrayante, qui suffisait à remplir ses journées d'exercices religieux à domicile, de stations à l'éghse. Elle enseigna à Julie, née si tendre, un Dieu de Carmélite, maître très puissant et très exigeant, qu'il est fort malaisé de satisfaire, et envers qui, malgré tout effort, on est toujours redevable de dettes ignorées.

Telles furent les premières années de l'enfam, dans le morne hôtel de la rue* Coursarlon. Oh! la mélancolique maison ! Sous le toit d'ardoise à

L AUTOMNE DUNE FEMME fg-

pente allongée, cinq fenêtres s'alignaient à chacun des deux ëtages, cinq hautes fenècres croîsillonnées. Devant la feçade, une cour pavée; et, séparant cette cour de la me, une lourde porte dont la peinture blanche s'ecaiLkit, enchâssée entre deux pavillons inutiles,, coiffés, eux aussi, d'ardoises moussues. Ce n'était ni vaste, ni élégant, ni luxueux surtout, encore que l'apparence ne fut pas dépourvue de grandeur : des détails en marquaient -la noble ancienneté, l'usage aristocratique. Tels, les dimensions monuqientales des cheminées, la largeur des cornichœ, la hauteur des baies, les gros pavés verdàtres de la cour, vieux de cent ans, et l'appareil décoratif de l'avant-corps,

A l'intérieur, c'était la déroute, l'abandon à la pauvreté, presque à l'indigence. Vers l'époque oli Julie, à onze ans, quitta l'hôtel de Crosse, le revenu de ses parents atteignait à peu près un louis par jour. Sur ces vingt francs, six personnes devaient vivre. M™= de Crosse y pourvoyait par un procédé d'économie fort simple : ?e refuser tout ce qu'on ne pouvait se donner; et dans ce qu'on se refusait, beaucoup du nécessaire fut compris. Le cas, du reste, ii'ctaii pas unique parmi la noblesse berrichonne, oii une seule famille était réputée pour sa fortune, qu'elle ne manifestait par aucun luxe extérieur : les Duclos de La Mare, aUiés à M""^ de Crosse. Une tante de ce nom habitait Paris, occupée de bonnes

!)2 l'automne d'une FEMME

ses maîtresses l'aimèrent; mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne fut longtemps qu'une élève soumise et médiocre. Elle apportait aux œuvres d'esprit une défiance de soi si effarée, que rien n'en triomphait, ni ses propres efforts, ni l'indulgence des éducatrices. On y renonça provisoirement, et elle y renonça. Elle déclarait elle-même, avec une humilité non feinte, qu'elle était tout à fait inintelligente. Autour d'elle, on disait :

-^- Oh! Julie de Crosse... Elle est un peu Jghête,.. mais si douce, si douce!...

Julie ne souffrit pas de cette renommée. Elle souffrait d'une incomplétude singulière qu'elle ne pouvait définir. Elle s'interrogeait, parfois làdessus, avec l'humble conviction qu'elle ne saurait pas répondre.

a Je suis heureuse, se disait-elle... qu'est-ce qui me manque? »

Elle ne trouvait point. Mais le vide persistait, indéterminé, douloureux. Elle ne sut ce que cherchait son cœur que quand le hasard le lui donna, quand elle l'eut goûté, puis irrémédiablement perdu.

Deux ans la séparaient de la fin de ses études — et certes elle eût souhaité que son demi-bonheur de pensionnaire durât toute la vie! — lorsque sœur Cosyma parut au couvent des Rédemptoristes, chargée de diriger la grande division. C'était une Italienne du Sud, née aux

environs de Viétri : elle avait de ses compatriotes le corps majestueux, le teint mûr, les traits de médaille. On ne pouvait la voir, surtout on -ne pouvait l'entendre, sans ressentir le besoin d'être distingué par elle; car sa voix était la plus riche, la plus puissante; la plus troublante voix de contralto.

Il se passa, dès son arrivée rue de Turin, un phénomène bien conventuel, bien spécial à ces closes demeures, séparées de la me sentimentale ambiante : toutes les élèves se prirent de passion pour sœur Cosyma. Elle accepta ces hommages, sansen paraître émue, comme-une fleur s'épanouit sous les rayons. Gracieuse avec toutes, elle ne distingua réellement qu'une seule de ses élèves : Julie de Crosse. Peut-être pour sa passivité intellectuelle, pour cette jachère d'esprit où il lui plut de tenter l'ensemencement... Elle y réussit : elle fit germer l'idée, la volonté, la personnalité dans l'âme enfantine qui s'ignorait, Julie répondit par l'entier abandon d'elle-même: ce fut une éclosion chaste de son cœur intact, de son intelligence vierge, quelque chose comme la descente de la flamme apostolique sur le front des incultes pêcheurs de Galilée. Elle sut, par l'admirable femme qui l'enseignait, elle sut enfin, et du même coup, ce qu'est comprendre et ce qu'est aimer.

L'enchantement, hélas! fut bientôt rompu.

Dans les couvents de femmes, on défend les ami-

tiés sensibles, trop exclusivement dualistes. On y voit, avec raison, une forme déviée de cet amour humain, contre lequel le cloître se prétend un refuge; puis, sans doute, les dédaignées de ces chastes tendresses, plus nombreuses, se liguent contre les favorisées. L'affection de sœur Cosyma et de Julie de Crosse fut dénoncée, et aussitôt entravée. Autant qu'on le put, on leur interdit de se voir, de se parler ; leur tendresse s'aiguisa de la séparation, de la persécution. Comme rien n'empêchait de s'aimer ces deux âmes fraternelles, comme d'autre part la beauté, la voix admirable de sœur Cosyma, très vite connues dans Paris, remplissaient la chapelle de jeunes gens que la dévotion n'y appelait pas, on décida d'envoyer l'Italienne dans une des maisons de province. Elle partit résignée, après avoir pressé une dernière fois sur son cœur l'enfant défaillante, qui lui disait parmi ses sanglots :

— Quand vous serez loin, je vais mourir, moi!

Elle ne mourut point; mais son cœur demeura saignant, meurtri, endolori pour la vie. Plus jamais le parfum de l'amitié disparue ne devait s'évaporer de l'âme qu'elle avait imprégnée. Julie fut longuement malade ; même rétablie, elle entretint la douleur de sa chère blessure. Elle vécut dans son chagrin, parlant peu, ayant peu de compagnes, désintéressée des études qu'on ne lui imposait plus, pitoyable, touchante, aimée encore

L AUTOMNE DUNE FEMME 6f

malgré tout, traversant la vie comme un rêve indifférent, — jusqu'au moment où, brusquement appelée chez sa tante Duclos de La Mare, on lui annonça qu'on la mariait.

La marier ! Elle reçut la nouvelle comme un coup sur la tête. La marier ! Lui ôter cette vie molle, oisive, où son cœur pouvait brûler silencieusement, à la façon d'une lampe de sanctuaire; la jeter dans un monde inconnu, plein d'une activité étrangère à elle, qui ne la tentait point, qui l'effrayait! La peur lui rendit la force de résister. Elle se jeta aux pieds de sa tante : elle la supplia de la laisser au couvent. Elle voulait, disait-elle, être religieuse. La chanoinesse ne s'émut guère. L'horreur anticipée du mariage chez une vierge lui plaisait comme un indice d'innocence. EÛe avait décidé que Julie convenait à Antoine Surgère : car c'était Antoine Surgère, le prétendant.

A bout de ressources, las de médiocrité et d'expédients, tourmenté, à quarante ans passés, par un besoin de fortune et d'influence, le prodigue faisait amende honorable et consentait au mariage. Deux financiers de ses amis, Jean Esquier et Robert Artoy, avaient fondé, quelques années auparavant, deux maisons de banque correspondantes, l'une à Paris, l'autre à Luxembourg. Ces établissements prospéraient, mais les capitaux étaient faibles; on devait se contenter des menues opérations d'une clientèle régionale. Les

directeurs rêvaient de l'accroître; ils offraient à Surgère la situation de co-directeur s'il apportait des capitaux : c'était la dot de Julie, largement fournie par M°^® de La Mare, qu'il allait mettre dans l'affaire.

La pauvre Julie n'était certes pas de force à lutter contre les volontés alliées de la chanoinesse .et de ses .parents, venus de Bourges tout exprès pour la convaincre. Pourtant, avant de consentir, elle écrivit à sœur Cosym^i, lui demandant :

« Que dois-je faire? » Du fond de la retraite où on l'avait reléguée, l'Italienne répondit :

a Mon enfant, il n'y a pour nous, faibles femmes, que deux grandes routes menant à l'avenir: l'une est le mariage, l'autre la vie religieuse. Tout le reste est voie de traverse. Il me semble que je vous connais bien-: vous n'êtes pas née pour la vie religieuse. Si vous vous sentez capable d'aimer votre mari, non pas tout de suite, mais plus tard, une fois la connaissance faite, mariez-vous. »

Julie s'interrogea sincèrement :

Était-elle capable d'aimer l'homme fatigué, mais élégant, prévenant, même galant, qu'on lui présenta et qui, dès lors, vint régulièrement chaque jour la visiter chez sa tante, apportant les fleurs les plus rares?... Hélas!... Comment répondre? Elle n'imaginait même pas ce que signifiait le mot « aimer » appliqué à un être si différent d'elle, qui l'intimidait à lui ôter l'usage des mots. Lui, sous ses dehors de viveur, gardait une

l'automne d'une femme 67

âme vigoureuse, inquiète, tracassée d'aventures. Certes il eût préféré, pourTaider à cette conquête de la fortune, une compagne plus vive, plus délibérée; mais Julie était belle, naturellement élégante : d'ailleurs il ne mit pas en doute un instant qu'elle ne fût éprise de lui. Ne plaisaît-il pas, hier encore, à tant de femmes?

Le mariage eut lieu, en pompe, à la chapelle de la .rue de Turin, ce trop petite, dirent justement les journaux, pour contenir les invités ». foute la rroblesse du Berry y. assista, exhibant aux yeux des Parisiens, amis ou parents d'Antoine Surgère, l'assemblage le plus divertissant de types et de toilettes de province. Puis Antoine emmena sa femme à Ville-d'Avray, dans une propriété louée pour le temps des épousailles.

La première journée suffit à consommer le malentendu qui les désunit pour jamais. Julie avait à peu près -la sensation des anciennes captives qu'un barbare arrachait aux siens, emportait au galop en travers de sa selle. Sans souci de cet effarement, le mari la traita en maître, dès qu'ils furent seuls, n'attendant même pas l'heure nuptiale du soir... Pris d'une convoitise de débauché pour cette pensionnaire timide qu'on lui livrait, il l'étreignit brutalement sur le premier canapé rencontré... Ce que Julie éprouva en cette circonstance ne fut pas tant de la surprise, ni de la souffrance, que de l'horreur pour une violence mal

comprise, même après son accomplissement.

L'effet fut à ce point définitif que tous les retours de son mari lui donnèrent des crises de nerfs et des nausées.

Antoine Surgère, blessé dans sa vanité de séducteur, s'obstina quelque temps, tâchant de réparer, par la douceur d'une lente conquête, l'effet de sa brutalité. Il n'y avait plus de remède. Ne pouvant même adresser des reproches à sa femme, car il la trouvait constamment résignée à le subir, il se détourna bientôt d'elle.

D'autres soucis, du reste, le sollicitaient. Il fallait rentrer à Paris. La nouvelle société financière s'installait rue de la Chaussée-d'Antin, dans une des vastes cités qui ouvrent une seconde issue sur la rue Saint-Lazare. Les bureaux occupèrent tout le bâtiment en façade le long de la chaussée. Depuis plusieurs années, Robert Artoy habitait avec sa femme, une Espagnole de Cuba, et son fils, un petit hôtel au pourtour de la Trinité. Les Surgère louèrent simplement une des maisons de la Cité : Antoine ne jugeait pas le moment venu d'étonner Paris de son luxe; il était de ceux qui veulent un hôtel princier, ou point d'hôtel; les plus beaux chevaux de Paris ou un simple coupé de remise. Six mois après leur installation, le troisième associé, Jean Esquier, resté seul avec une petite fille après les couches mortelles de sa femme, venait habiter l'étage supérieur de la maison des Surgère, jusqu'alors inutilisé.

Julie avait eu l'idée de ce rapprochement, que son mari vit sans déplaisir. Condamnée à n'être point mère, elle trompait sa faini de maternité en élevant près d'elle la fille d'Esquier. D'ailleurs, Esquier, ni beau, ni flatteur, avait vite gagné son estime, son affection même. A lui comme à elle, à quinze ans de distance, la vie avait failli de parole : comme elle, il était seul, déshérité d'espoir; lui-même disait à Julie : a Nous sommes des veufs. » L'isolement de leurs coeurs les rapprocha, outre les penchants communs, goût de la conversation intime, horreur do monde, passion de la charité. Tandis qu'Antoine Surgère vivait la vie brûlée du financier mondain à Paris, Esquier et M™® Surgère fondèrent leur intimité dans de longues soirées en tête-à-tête, où, bribe par bribe, elle lui conta toute son histoire. Elle goûtait près de lui un sentiment singulier de sécurité, d'appui. Elle le sentait dévoué aussi passionnément qu'ellemême l'avait été naguère à sœur Cosyma. L'éducation de l'enfant leur fut un souci commun, où ils s'unirent mieux encore; puis, lorsque Claire quitta la maison pour entrer comme élève chez les dames de Sion, la solitude acheva de sceller leur union...

Durant cette longue suite d'années, Julie vit peu Maurice Artoy. La santé de M™* Artoy, toujours chancelante, s'accommodait mal du climat de Paris. Daumier conseilla le séjour à Cannes, un premier hiver, puis un second; puis enfin, re-

yo l'automne d'une femme

trouvant au soleil de là-bas un peu de son cher pays, l'Espagnole accoutuma d'y vivre, son fils auprès d'elle, ne passant que quelques semaines de Tannée à Paris... Ainsi Maurice fut élevé sous ce ciel radieux, dans une villa princière, servi par une troupe de valets, mais privé de compagnons de son âge et sans goûrt, du reste, pour aucuae autiDc société que celle de sa mère. Il l'adorait et elle Tadorait. Les voir ensemble était un curieuK et touchant spectacle : lui attentif, galant, courtisan; elle prodigue, pour lui, de l'admiration la plus passionnée. Ceux qui vécurent à Cannes à cette époque se rapppellent certainement la terrasse de la villa des OEillets, qui donne en coin écorné sur la mer, à l'ouest de la ville. Ils évoqueront, vers l'heure où le soleil d'hiver est le plus tiède, ce couple aperçu chaque jour, l'enfant et la mère, beaux tous deux, étranges tous deux... Même lorsqu'il eut grandi, déjà remarqué paries femmes, pour sa jolie figure et ses grandes façons, — même quand il eut goûté, avec la fougue de son âge, aux lèvres tentantes qui s'offraient à lui, parmi cette société cosmopolite de Cannes, si facile ! — il demeura toujours le même fils adorateur, épris de la beauté de sa mère, préférant, à tous les rendez-vous une heure passée auprès d'elle, le fi-ont réfugié, comme un petit enfant, dans.la tiédeur de son sein.

^me SuTgère, qui ne passait point l'hiver dans le Midi, .ne voyait la mère et le fils que pendant

l'automne d'une femme 71

les courtes semaines qu'ils donnaient à Paris, vers le mois de mai. Elle vit un garçonnet vêtu à Tanglaise, possédant à dousè ans la correction d'un clubman; puis les années s'ajoutant aux années, ce fut un jeune homme hâtif, que tout le monde — er elle*même — trouvèrent précieux et maniéré. Il parlait peu, affectant un tour singulier de pensée et d'expression. Sa mère disait tout bas qu'il écrivait des vers, mais qu'il ne fallait pas y faire allusion; et, là-dessus, lui-même restait muet. On ne pouvait lui- refuser au moins d'être un musicien consommé, très informé desécoles modernes, et remarquable exécutant. En somme, Esquier et les Surgère le goûtaient peu. Claire seule paraissait s'entendre avec lui. Deux hivers de suite M°^* Artoy avair reçu la fillette à Cannes, au moment où la crise de son âge l'éprouvait : les jeunes gens, vivant sous le même toit, avaient fait ample connaissance. Ce qu'on ignorait, c'est que de ces séjours datait entre eux un passé de tendresses puériles. La première fois que Maurice aperçut cette enfant de quinze ans, pâle, étrange et captivante, lui que ses vingt ans, ses succès de femmes si prompts, déjà si nombreux, grisaient au point de lui donner la foi qu'aucune ne résisterait, s'amusa à l'envelopper de caresses : et simplement l'enfant, tout de suite, l'aima. Mais elle était d'une honnêteté farouche, et de plus très religieuse : elle se défendit vaillanmaent contre Maurice; tout au plus celui-ci lui

vola quelques baisers. Et dès lors, chaque fois qu'ik se rencontrèrent, à Cannes ou à Paris, la guerre des caresses recommençait entre eux, sans que Maurice pût se vanter d'un avantage.

Du reste, les événçments allaient les séparer, j^me Artoy s'éteignit lentement. Maurice fut atteint aussitôt d'une sorte de mal de solitude, qui l'éloigna violemment des lieux où il avait respiré près d'elle, des êtres qui pouvaient lui parler d'elle. Il emporta son chagrin à travers l'Italie, s'y attarda plus d'un an, écrivant à peine quelques billets à son père... De lassitude, dans cette patrie de l'art, il crut sentir qu'il devenait peintre. Le temps, par touches insensibles, cicatrisait sa blessure : mais le vide demeurait dans l'âme de l'errant. S'il aima, au hasard des rencontres, ces amours de hasard ne lui rendirent pas la Femme, telle que sa mère lui était apparue, le cher asile où reposer son front las. Il le souhaitait cependant : il était de ces hommes qui ne s'en peuvent passer. Tout naturellement, au cours de son pèlerinage d'exil, sa pensée se reporta vers la frêle amie, dont la virginité timide et languissante l'avait naguère tenté, à Cannes. Les minutes où il songea de loin à Claire Esquier, de Venise ou de Capri, de Rome ou de Palerme, lui donnèrent l'illusion qu'il l'aimait : elle réalisa pour lui, alors, la présence féminine tant souhaitée. Un jour, il éprouva le besoin pressant de la revoir; il n'y ré-

l'automne d'une femme yj

sista plus. Que faisait-il, d'ailleurs, en Italie? Déjà, comme la poésie, comme la musique, la peinture lassait son effort, et l'angoisse de sentir ses doigts trop gauches pour traduire son rêve lui faisait presque haïr les chefs-d'œuvre.

Il revint à Paris ; il s'installa dans un pavillon de la rue d'Athènes, entre une cour et un grand jardin. Il y vécut seul, ou presque : la solitude l'avait peu à peu capté. Renouer à Paris les relations hasardeuses de Cannes, son cœur mal guéri n'y tenait guère. Quant aux habitants de la Chaussée-d'Antin, il les fréquentait régulièrement et modérément. Il s'en fallait que son père lui inspirât la même affection que sa mère : ni Esquier, ni Antoine Surgère, ni sa femme ne l'intéressaient. Il assistait cependant aux dîners du mardi, aux five o'clock du samedi, dans l'espoir d'y trouver Claire. Il l'y rencontrait parfois, s'amusait à lui glisser des paroles tendres, même à la troubler de quelques caresses... Et cette intrigue légère — mots murmurés, baisers jetés dans l'ombre, au coin d'une lèvre qui se dérobe — suffisait à remuer d'un peu d'émoi sa vie stagnante...

Depuis deux ans déjà, le mal qui devait si rapidement terrasser l'organisme robuste d'Antoine Surgère manifestait ses premiers symptômes. Le pouce, puis, un à un, les doigts de la main droite devinrent insensibles. Une sorte d'aspiration intérieure résorbait les muscles, ne laissait vivre que

74 l'automne d'une femme

l'enveloppe d epiderme autour des os. Avec une lente régularité, l'avant-bras droic lui-même se dessécha, puis les doigts du pied droic, puis la jambe droite.

Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s y installa, côte à cote avec la vie, et œ fut un hôte donc on s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste étaient ses progrès qu'ils n'apparaissaient que par comparaison avec le passé, comme les progrès de la vie même. Le cerveau semblait inexpugné. Antoine conférait toujours avec ses assodés, partageait l'activité des affaires, faisait même souvent encore le voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de malade qu'on roulait dans le coupé du wagon.

Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba. M. Surgère reçut un matin l'incroyable nouvelle, absolument imprévue : son associé Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous prétexte d'affaires personnelles à liquider, venait de se faire sauter la cervelle dans une chambre de Savoy-Hôtel, à Londres. Une lettre expliquait sa décision. Tenu en bride à Paris, dans ses goûts d'entreprises, par ses deux collègues, il avait spéculé pour son compte, à Londres, sur les cuivres de l'Amérique du Sud : et le krach, certain désormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il avait à la Banque de Paris et de Luxembourg : plus de

L AUTOMNE DUNE FEMME yf

quatre millions. Ce fut un rude coup pour rétablissement si prospère : les quatre millions disparus trouaient largement les réserves; le suicide d'un des directeurs suscitait la défiance, provoquait de nombreux retraits de dépôts. Jean Esquier sauva la situation, grâce au secours d'une grande maison de crédit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance revînt, et avec elle l'afflux des dépôts. Tout réglé, il se trouva que l'actif de Robert Artoy dépassait deux cent mille francs. Il s'était tué trop vite.

Trop vite surtout pour Maurice.

La double épreuve, perte du père, perte de la fortune, excéda ce cœur mal trempé, formé par une femme, débilité par la solitude qui ne fortifie que les forts. Une congestion cérébrale l'avait abattu, sous le choc de l'affreuse nouvelle : on dut l'amener à l'hôtel Surgère, où Julie, touchée par tant d'infortune, le soigna comme un enfant.

Et c'est vraiment conmie un enfant débile, le corps terrassé, le cerveau chancelant, qu'il lui apparut, tandis qu'elle veillait à ce chevet. Enfin, elle avait l'emploi du besoin secret qui la dévorait de se dévouer, d'être utile, de guérir! Enfin, elle se dépensait, elle se donnait! Maurice, difficile, irritable, même après la période aiguë et dangereuse de son mal, eut une garde incomparable, prise aux entrailles par cette fausse maternité qui guette à leur automne les femmes

76 l'automne d'une femme

sans enfants. Fière de le voir redevenir vivant et beau, elle commença de l'aimer véritablement aux jours de convalescence, comme un être humain recréé par elle.

Il revenait à la vie : déjà il se levait, il marchait; aucun trouble de cerveau ne persistait; mais ce n'était plus cependant le Maurice Artoy d'avant la catastrophe, ce n'était plus le jeune gentleman froid, correct, composé, ne daignant guère parler, que Julie avait connu au temps où vivait son père et où il se savait riche. La débâcle lui avait ôté son masque d'indifférence : il étonnait Julie elle-même par ses brusques sautes d'humeur, par sa profession de tristesse et de rancune contre la vie. De telles désespérances, elle ne savait pas, certes, les combattre par des paroles : mais elle-était de celles qui possèdent innés le goût et l'art secret de panser les blessures. La seule présence que souffrît Maurice convalescent, fut celle de l'amie dévouée qu'aux semaines d'impuissance physique il avait aperçue, silhouette attendrie et fidèle, près de son chevet. Dans ses délires, il disait volontiers : a Ah ! soutenez ma tête, ma tête!... » Et Julie avait souvent pris dans ses bras cette jolie tête arabe, ravagée, pâlie par la souffrance... Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pensée, il gardait l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre gorge de femme. Ah ! l'asile maternel, éternellement nostalgique, où l'homme meurtri

l'automne d'une femme 77

redevient un enfant ! Elle le laissait faire, pénétrée d'une grande joie à se sentir enfin mère, avec un fils à bercer. Elle était aussi un peu fière de cette affection unique et ombrageuse qu'il lui vouait : vraiment humble de cœur, elle s'étonnait que des êtres supérieurs comme lui, comme sœur Cosyma, pussent la distinguer, se plaire avec elle, l'aimer.

Maurice, auprès de cette femme si belle, si désirable, que le bonheur rendait plus désirable et plus belle, demeurait sans désir; positivement, il ne voyait pas sa beauté. M™* Surgère représentait pour lui quelque chose de maternel, hors de tout amour possible : trop de souvenirs éparpillés au cours de ses années d'enfance, témoignaient de la longue distance d'âge qui les séparait.

Il fallut que la grâce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent révélées lentement par des accidents menus, par de petits faits accumulés. Depuis qu'il était guéri, il manifestait une paresse extraordinaire à quitter la maison : et comme le docteur Daumier insistait sur la nécessité de sortir, M™* Surgère ne trouva pas d'autre moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes, ou de l'entraîner au Bois, où rarement elle allait seule. Maurice consentait à l'accompagner; il goûta vite ces promenades, blottis à deux au fond du coupé, ou étendus côte à côte, dans la Victoria lente, sous les acacias. Il observa combien sa compagne était

78 l'automne d'une femme

regardée et admirée; il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passante, qui trahit le désir. Il regarda Julie : à son tour, il fut obligé de s'avouer qu'elle était belle, d'une incomparable beauté mûre et savoureuse. Peu à peu, les frôlements furtifs de l'admiration et du désir de ces inconnus, qui d'abord avaient amusé sa curiosité, lui déplurent, l'irritèrent, comme si à chaque fois on lui eût pris quelque chose de son bien.

En même temps un charme moins pur, autre que la volupté languissante du réfugiement et du repos, se dégageait de son intimité avec Julie, de ces contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais désir, le mauvais dessein, commençaient à germer dans ce cœur inquiet.

Aimer Julie, s'en faire aimer, à cette aventure se mêlait une saveur de rouerie, de débauche singulière : c'était l'adultère introduit dans la maison où on l'avait recueilli, soigné; c'était aussi une sorte d'amour à la Jean-Jacques, un sein de mère palpitant tout à coup comme un sein d'amoureuse. De telles circonstances excitèrent son libertinage superficiel, ce puéril caprice qui le tenait maintenant de se venger des choses, de fouler aux pieds les scrupules, de briser les devoirs, — pareil à un enfant battu qui se venge en cassant des objets de prix. Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masquèrent à ses yeux la vraie et narjrelle envie qui germait, l'inévitable concupiscence...

l. AUTOMNE D UNE FEMME 79

Leur entrée dans l'amour fut délicieuse: sans jalousie, sans inquiétude. L'expérience de l'aman t, déjà exercée, lui disait : a J'aurai cette femme, d car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux féminins ne sayent jamais cacher : l'envie inconsciente de se donner,^ le désir d'être aimée. Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une brusquerie pouvait tout perdre. Elle était chaste, faite poui aimer et n'ayant jamais eu l'occasion d'aimer. Il apercevait la brèche ouverte par lui, à son propre insp, dans ce cœur de femme. Eh bien! c'est cette brèche qu'il élargirait, par où il ferait entrer le désir et la passion. Il se contint donc, s'efforça seulement de mêler de plus en plus étroitement leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de leur donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu à peu des habitudes; et, ne pouvant plus songer à les interdire, Julie commençait à s'en alarmer. Hélas! elle était déjà trop captive pour ne pas chercher, même inconsciemment, à s'aveugler. Ses pre^ mières anxiétés, elle les dissipwi par ce sophisme : a Je suis une mère pour Maurice; ce qu'une mère permet à son fils, je le lui permets. Voilà tout. »

Si elle eût osé s'examiner, si elle n'eût continué à descendre la pente, les yeux volontairement sillés, elle eût aperçu qu'on pouvait difficilement appeler maternelles ou fi-aternelles les caresses échangées entre eux. Dès qu'ils étaient seuls dans

82 L'AUtOMNE d'uNE FEMME

Elle avait prévu la révolte, les reproches, et finalement la résistance formelle qu'elle n'eût pu vaincre, qui lui eût donné le droit de se dire : a Je ne peux pas... Je ne peux pas... » Elle n'avait pas prévu le chagrin subitement hostile de Maurice,. son acceptation farouche et violente de l'arrêt. Quand, après la brève et tragique scène, il l'eut quittée sur ces mots : a Soit, je partirai, » quand elle eut regagné sa chambre, se heurtant aux murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami souffrant, et cette idée lui était mille fois plus insupportable que sa propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts dévouements; elle souhaita qu'il l'abandonnât* qu'il ne l'aimât plus, qu'il perdît jusqu'à son soMvcnir; qu'il aimât ailleurs, même, mais qu'il ne souffrît pas, oh! non... qu'il fût heureux! heureux! heureux! Elle conçut et vit s'écrouler mille projets : — a Claire va sortir du couvent : c'est la compagne qu'il faut à Maurice; enfants, ils se plaisaient ensemble; elle est intelligente et johe. » Une voix secrète lui répondait : a Mais non, Claire est une petite fille inexpérimentée qui ne saurait pas aimer Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi qu'il aime. » Elle rêva pour lui, sincèrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le distraire, et (pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils, brûlés de cauchemars, coupaient ces rêveries; un moment, ^lle sauta du lit où elle s'était étendue : elle avait ima*

giné Maurice étouffant, comme elle, des sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le jardin, en pleine nuit, courir jusqu'à l'appartement de Maurice» Si elle le faisait elle était perdue : c'était ce qu'attendait le jeune homme angoissé comme elle, mais plus de l'attente que de l'incertitude, car son expérience lui disait : ce Elle m'aime, rien ne vainc cela. »

L'excès de son émotion sauva Julie; au moment de sortir, elle défaillit, s'affaissa sur le tapis de la chambre. Elle y resta sans vie, jusqu'au matin. Elle s'y réveilla meurtrie et faible, la tête vide. A grand'peine elle put achever de se dévêtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers midi, Mary entra dans la chambre de sa maîtresse. Tout de suite, Julie, éveillée en sursaut, demanda :

— M. Maurice est-il en bas?

— Non, répondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait pas.; il est souffrant.

Cette réponse l'électrisa. Elle s*habilla en hâte, courut au pavillon, ouvrit elle-même la chambre du jeune homme. Elle le trouva tel que son rêve le lui avait montré, étendu, le visage pâli et crispé par les tortures de cette nuit. Car lui aussi avait connules suprêmes inquiétudes, malgré toutes les raisons d'espérance que lui donnait son scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute : « Me reviendra- t-elle? Si pourtant la religion était la plus forte?... » Pour la première fois, lui aussi apercevait à quel point il aimait : elle

n'était pas seulement, comme il s'était complu à le croire, sa compagne, son amie, la douce régulatrice de sa vie; la tendresse dont il l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi, il avait souffert et pleuré; pleurs et souffrances avaient, pour lui aussi, dissous les illusions, et il osait se dire : « Je l'aime, 1^ avec un élan résolu, dédaignant les calculs d'égoïsme et les vaines ironies.

Lorsqu'ils se trouvèrent en présence, après ces douze heures douloureuses subies à quelques pas l'un de l'autre, ils ne furent plus l'un pour l'autre les deux ennemis armés que sont ordinairement deux amants. Ils s'apparurent l'âme nue, et s'étant à peine considérés un instant, ils s'étaient devinés et compris. Julie se jeta à genoux, près du divan où Maurice, étendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre clair,- pleins de reproches. Elle ouvrit ses bras : il abrita de nouveau sa tête dans cette poitrine de femme. M™* Surgère perçut ses sanglots aux secousses du corps enfiévré qu'elle embrassait... Elle releva la tête : elle prononça avec force :

— Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Et il répondit gravement :

— Ma chère aimée, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous promets d'être raisonnable, d'être à côté de vous comme un frère res-

L AUTOMNE D UNE FEMME 8f

pectueux. Ne me chassez pas. Que ferais-je loin de vous? Si encore on pouvait mourir, tout de suite. Mais il faudrait vivre et je n'en ai pas le courage!

Elle le serra dans ses bras avec passion. Ils avaient atteint, l'un et l'autre, ce degré d'exaltation sentimentale, où l'amour seul ne hausserait pas deux êtres humains : il faut encore que la souffrance les émacie, broie leurs sens, ne laisse pour ainsi dire subsister que deux âmes...

Déjà ce n'était plus soi que chacun d'eux aimait: chacun aimait l'autre avec abnégation et se sentait prêt à tout immoler pour le sauver et le combler. Julie eût consenti tous les sacrifices, celui même de sa foi religieuse et de son honneur. Si Maurice lui eue dit : ce Jurez-moi que vous n'irez plus à l'église, que de votre vie voub ne parlerez plus à un prêtre, » elle l'eût juré / avec la conscience qu'elle mettait le pied dans l'enfer. S'il lui eût soufflé cette prière : a Sois à moi, donne-moi ton corps, » elle eût livré ce pauvre corps défaillant. Mais Maurice n'avait ni l'envie ni la pensée de lui demander pareilles choses. Un seul désir, en lui aussi, subsistait : la contenter, la calmer, la voir heureuse. Il sut trouver les mots qu'il fallait.

— Que voulez-vous de moi? disait-il. Je vous jure de ne plus jamais vous troubler, comme je l'ai fait... Voulez-vous que je renonce même à ce que vous m'accordiez autrefois?

Elle répondait doucement :

— Non... non... il ne saurait être mal de nous aimer. On peut aimer d'une façon tout à fait pure, qui ne donne pas de remords...

Elle pensait à sœur Cosyma, aux. chères et ignorantes tendresses d'autrefois. Et Maurice, à ce moment-là, les crut possibles lui-même, ces tendresses sans corps qu'il eut raillées la veille, avant la consomption de sa chair par une nuit d'anxiété.

Il demanda timidement :

— Me permettrez-vous encore de sortir avec vous, de vous accompagner?...

— Oui... répondit-elle. Tout... Tout ce que vous voulez. Je suis sûre de vous, à présent.

Quand ils redescendirent et gagnèrent l'hôtel, quand ils s'assirent l'un près de l'autre à la table où on les attendait, il leur semblait qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de déchoir. Ils étaient convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de spiritualité de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces élans extatiques avaient fixé l'heure, jusque-là incertaine, où l'inévitable loi les subjuguerait, et qu'ils venaient de célébrer les fiançailles de leur tendresse.

EUR douce vie d'amis amants avait recommencé, les tendres entretiens, les ententes muettes où parlent seuls les yeux qui se cherchent, les mains qui se pressent. De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tête-à-tête quotidiens, l'esprit de Maurice acheva de s'insinuer lentement dans l'âme de Julie. Les rôles cependant déviaient un peu. Maurice parut plus aimant, plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguisé son désir; le bien qu'il avait pensé perdre lui devint plus précieux. Il réprima les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gré : elle demeura pourtant sur ses gardes, jamais tout à fait rassurée dès qu'ils étaient seuls. Le silence, l'immobilité contrainte de Maurice, ne disaient-ils oas son envie aussi clairement que des gestes et des

88 l'automne d'une femme

mots? L'éveil perpétuel de cette chaste pensée contre les projets de Tamant commença à la ternir : n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour d'apprivoiser la pudeur dans la résistance même? Chaque défense d'une femme l'approche de la défaite.

A demi vaincue déjà par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le chagrin de Maurice? Maurice souffrait visiblement; on observait son amaigrissement, sa pâleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soigné et sauvé, allait à présent défaire son œuvre et l'endolorir, non, elle ne le pouvait pas; autant lui demander de le frapper, de le tuer. Ce fut elle qui dénonça leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs qu'elle avait, un jour, voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et incertain, s'aventurait lentement...

Et puis les réflexions, les projets d'attaque ou de résistance, tous deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de solitude. Ensemble, ils n'y pensaient plus. Ils promenaient à travers Paris un couple si visiblement épris que les passants se retournaient sur eux avec la curiosité émue que soulève le sillage de l'amour.

L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de décembre on vit encore de belles journées de soleil. Quelques-unes palpitèrent de souffles tièdes, parfumés on ne savait où, sans doute

aux immuables étés de l'Afrique: elles épandirent un charme triste, celui des joies mortelles qui portent en elles cet avertissement : a Je suis peutêtre la dernière. » Parfois la douceur agonisante de l'atmosphère s'aiguisait : le ciel, toujours limpide, semblait se cristalliser en froid diamant; la terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie aimaient alors à marcher à pied vers les hauteurs d'où la ville se découvre, à travers les transparences hivernales, jusqu'au delà des forts. Ils laissaient le coupé au pied des Buttes, et cinglés, rougis, égayés par la brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumbnt, Montsouris, comme des étudiants en vacances, serrés l'un contre l'autre, la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de son amie...

Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, où lentement s'étagent les murs de la nouvelle basilique. Presque chaque semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des pèlerins, de la foule des mendiants, des brocanteurs religieux qui encombrent les abords : la chapelle provisoire avec ses ex-voto, ses bannières et ses sacrés-cœurs votifs, lui paraissait une boutique de bric-à-brac divin. Julie, agenouillée devant l'autel, priait, ne se lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son cœur trans-

90 l'automne d'une femme

percé, apparent sur la toge bleue. — a Que lui demande-t-elle? » pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien sincèrement, de prolonger les heures présentes, tout en purifiant leur tendresse. Elle demandait que le cœur de Maurice s'apaisât, qu'il se contentât des chastes étreintes. Parmi la vapeur aromatique qu'exhalaient cette chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques, — son amour, comme le benjoin des encensoirs, se sublimait jusqu'aux régions de l'extase : il lui semblait que le divin blessé lui souriait, bénissait ses vœux, et que c'était entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique... Cependant Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse de femme; il aimait sa^ piété enfantine, sa foi résolue, encore que cette foi fût l'ennemie de ses desseins secrets. Il suivait du regard la pente onduleuse de son corps appuyé sur le prie-Dieu, la nuque pâle sous les cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles apercevoir l'adorable profil. Il pensait : a Comme elle est charmante!... Comme je l'aime!... » Un instant Julie était exaucée; Maurice sentait un effluve de saines pensées calmer des désirs qu'il n'osait plus s'avouer.

... Alors, une complicité d'événements prit à tâche de les tenter, multiplia ces occasions de solitude, d'intimité, qui les troublaient. L'installation de l'hôtel achevée, on allait l'inaugurer en face de Paris, par une grande fête qui devait affir-

mer la richesse de la nouvelle direction, la prospérité des affaires. Cette fête fut longuement discutée entre les habitants de la maison et leurs deux amis familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par se rallier à Tavis de M. Surgère : un bal costumé, où un groupe d'invités soigneuse-ment choisis formeraient une redoute Directoire. Maurice fut chargé de dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgère en général Mêlas ; Esquier, encore qu'il protestât contre les travestissements,, accepta de porter un uniforme de commissaire aux armées; Claire serait vêtue en soubrette de l'époque; M™^ Surgère en M™* Tallien. Naturellement ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice : il participa à tous les secrets de l'essayage; il vécut, un mois durant, dans l'intimité des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par instants, flairant le péril. Elle s'efforçait de se rassurer en se mentant : « Ne puis-je pas lui permettre, pensait-elle, ce que je permets à un couturier?!) Comment s'avouer que déjà elle n'était plus, oh ! non, l'innocente Julie de sœur Cosyma, de l'abbé Huguet? Après la conquête de son esprit, de son cœur, voici que sa chair même se donnait lentement, irrésistiblement. Un printemps s'animait, s'échauffait sur le seuil de son automne. Une âme d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en elle le goût et la science de plaire. Les mots, ces caresses ailées des passants qui frôlent les jolies femmes, les mots qu'elle lais-

92 l'automne d'une femme

sait autrefois tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient : a Tu es belle, Maurice peut t'aimer. » Même cette différence des âges qui avait d'abord donné un appui à sa résistance, elle n'en était plus effrayée, elle l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus dage, elle avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimées. Les gens qui les croisaient, Maurice la main appuyée sur le bras de son amie, trouvaient l'appareillage naturel et pensaient : « Ce sont de beaux amants. » Ainsi tous deux s'avançaient les yeux obscurcis vers le terme inévitable...

Dans cette douce fièvre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa destinée se tramait dans l'ombre, malgré lui. Le jour où Julie dit devant lui, très simplement : a Notre Claire chérie va nous revenir demain, » la pensée que cette autre femme serait témoin qu'il aimait ailleurs, le troubla. — « Elle va souffrir, pensait-il. Pauvre pedte ! » Mais déjà il n'avait plus la force de dissimuler auprès de l'enfant... oc J'aime trop Julie, je ne puis pas... » Aussitôt il s'étonna : a Et Claire, la chère petite, je ne l'aime donc plus? » Il évoqua les étapes de leurs singulières amours, les souvenirs caressants de la villa des OEillets. Il sentit que ces choses étaient encore dans son cœur, qu'éternellement elles y seraient. Présentement^ une épaisse couche de cendres les avait

ensevelies, comme les villages de la côte napolitaine; mais ce linceul les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta : a C'est une enfant. Le temps est devant nous... Dois-je m'enchaîner pour des puérilités? Puis, c'est la vie même, ce flux changeant des affections... » Il se donna enfin cette raison : a Je ne dois pas épouseï Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre. » Il ne s'avouait pas qu'un espoir malsain stagnait en lui : l'espoir que l'avenir arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces deux joies, l'épouse après la maîtresse.

Claire vint; elle parut; sa vie se mêla à la leur. Et vraiment Maurice put croire que son vœu se réalisait, que l'enfant ne souffrirait pas : d'abord elle ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'était si bien accoutumée à la pensée que Maurice l'aimait, et que son rôle, à elle, jusqu'au mariage, serait, tout en l'aimant, de se défendre contre lui, qu'elle fut plutôt soulagée d'abord, le retrouvant si calme à ses côtés. Maurice eut l'hypocrisie instinctive de lui accorder encore quelques attentions; et ce n'était pas tout hypocrisie: son amour-propre, son égoïsme se plurent à la sentir sienne, toujours, alors que lui rêvait ailleurs. Le trouble où une simple pression de sa main mettait cette enfant, lui prouva que son empire persistait. Il goûtait, à cette vie en double, une excitation supérieure, une joie point toute perverse, née de l'exercice puissant de la faculté d'aimer.

94 l'automne d'une femme

Mais bientôt ce rôle même lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'à Julie. Il la sentait une proie presque conquise; Claire n'était qu'une vague rêverie, la réserve indécise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il la négligea; elle finit par s'en apercevoir. Ce qu'elle éprouva en devinant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme ce qu'elle-même avait été, fut à la fois de la révolte, de la, douleur et de l'étonnement. Il lui parut qu'on lui ôtait injustement sa part de vie, qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en même temps elle ne comprenait pas bien, cœur simple de jeune fille, comment une jfèmme qui l'avait élevée, qu'elle regardait comme une sorte de mère, pouvait lui disputer son ami.

C'était invraisemblable, inique et impur ; tandis qu'elle eût accepté la lutte contre une compagne, contre une autre jeune fille. Ses yeux surpris et sévères, en éveil maintenant, en arrêt sur Maurice et Julie, les guettèrent, les troublèrent, comme une conscience indépendante d'eux, qui les accusait. Julie s'humilia : « Cette enfant est honnête et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mépriser... Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi! » Maurice, irrité de ces prunelles de reproche fixées sur lui, commença d'être brusque avec Claire

Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invités, Julie avait délégué Claire,

L AUTOMNE D UNE FEMME Çf

qui, sérieuse et souriante dans son costume de soubrette Directoire, s'acquittait de ses foncdons avec son habituelle aisance. Pendant ce temps, M™* Sargère achevait de s'habiller, aidée de Mary, d'une des oc premières » de Chavannes, et de Maurice, qu'il avait bien àilu appeler pour le dernier coup d'oeil... U était ià^ les doigts fiévreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une voix qui se cassait par moments. Lorsqu'on était trop lent à le comprendre, il se levait brusquement, arrangeait luimême un pli, fixait une épingle... Le désordre du dévêtement récent emplissait la chambre; l'air était aromadsé d'essences, mêlées à l'odeur des cheveux secoués, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la première fois, les épaules, les bras, la gorge de Julie; leur nudité était son œuvre : il n'avait pas voulu que cette ligne admirable fut rompue par aucun bijou, par aucune brassière; et voici qu'il défaillait à sa vue, la gorge serrée...

La toilette achevée, la a première » de Chavannes quitta la chambre, guidée par Mary; un instant, Maurice et Julie demeurèrent seuls. Elle eut peur de lui, aussitôt, comme d'une force affolée dont elle ne se sentait plus maîtresse... Les yeux du jeune homme, rivés sur son buste, la dévêtaient : elle fut enveloppée d'une bouffée de désir qui l'incendia et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrésistible pudeur elle saisit une écharpe de dentelle qui traînait sur

96 l'automne d'une fhmme

une chaise; elle en enveloppa ses épaules, ses bras, sa gorge, toute cette peau qui souffrait d'être nue.

A ce geste de défense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se troubla; il tressaillit: Julie, effarée, le vit se lever, marcher sur elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la main du jeune homme, tremblante de fièvre, touchait son bras nu... Mais cette main, crispée sur l'écharpe, n'eut que la force de l'arracher d'un geste bref; et, aussitôt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta à ses narines, à ses lèvres, à ses dents, la respira et la mordit... Ces lèvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus secrète... Elle poussa un cri de blessée et, les joues en feu, elle s'enfuit.

Seul dans la chambre vide, Maurice laissa échapper de ses doigts le chiffon de dentelle odorante. Il était brisé, lui aussi, bouleversé comme si cette chose inerte, qu'il venait de frôler, eût été vivante et palpitante. Il entra dans le cabinet de toilette, passa sur son visage une éponge humide; mais celle-ci encore était tout imprégnée du parfum personnel de l'Aimée. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre enchantée, il se sauva comme un voleur, gagna, par le corridor, l'escalier de l'aile gauchî qui descendait directement au jardin. Il évita ainsi de se trouver pris dans la spirale des voitures; une à une, au soleil irradiant des globes électriques, elles versaient devant le

l'automne d'une femme 97

perron leur charge élégante, femmes encapuchonnées de clair, ou tapies dans de longs manteaux, — gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se promena dans le parc. Le temps était froid : la terre gelée sonnait sous le pied; le ciel, en cristal diaphane, était piqué de pâles étoiles, qui semblaient briller loin, très loin en arrière. Au grand air glacé, Maurice essayait de calmer sa fièvre : d'abord il n'y réussit pas. Puis cette fièvre se régularisa, et les battements de son pouls, aussi rapides, furent plus rythmés. Il pensait à ce qui venait de se passer... a De telles scènes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans la même maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour que je puisse faire d'elle ce qui me plaira... Moi, je l'aime aussi; nous serons amants, d

Sur ce rêve, il s'attardait. Comme un pèlerin s'étonne, après les chers périls de la route, d'apercevoir déjà les toits de la ville, il ressentait par avance les tristesses de la possession.

Il se rapprocha de l'hôtel: la façade tournée vers le parc luisait de feux, à travers la résille des branches. Les voitures entraient, plus rares. Embuées de vapeurs, les vitres ne laissaient transparaître qu'une grande clarté sur laquelle passaient et repassaient des ombres. Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les membres du jeune homme, le fit frissonner. Il pénétra dans la maison par le même chemin détourné, puis

•98 l'automnb d'une femme

traversant la salie à manger, gagna le salon par l'intérieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans être aperçu, évitant la porte principale près de laquelle, maintenant, M*^*^ Surgère se tenait. Presque tous les invités lui étaient inconnus : gens de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se glisser, sans serrer trop de mains,' jusqu'au poste d'observation qu'il s'était <:hoisi, la seconde fenêtre après l'entrée. De là, enfoncé dans l'ébrasement, il voyait Julie.

Comme elle était belle! Les émotions récentes, la chaleur de la foule attiraient à ses joues toute la sève vivace de son sang; cette ardeur contrastait avec la pâle maturité des épaules et de la gorge, que le corsage échancré largement laissait resplendir, plus attirant qu'une nudité, car la draperie retenue par un fil léger semblait près de lâcher prise, de s'abattre sur le tapis.

Non loin de là, près de la cheminée monumentale, Antoine Surgère, costumé en généralissime autrichien, s'entretenait avec le baron de Rieu, vêtu, lui, d'un simple habit noir.

Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le désir faisait flamber subitement leur regard. Quelques-uns, sans pudeur, s'avançaient tout près, comme pour découvrir de la nudité, quelque chose de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants les contraignaient à s'éloigner, il les voyait échanger des demi-gestes, des demi-sourires... Il

l'automne d'une femme 99"

devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se crispaient; la rage du mâle, à la vue du plaisir pris par d'autres mâles avec l'objet aimé, lui brûlait la poitrine. Il faillit se jeter sur eux, les écarter de cette femme, à laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant il s'avouait que cette admiration brutale des autres lui faisait désirer Julie plus ardemment. Sa pensée fut brutale comme le regard de ces hommes : a Je la veu^... je la veux... Je l'aurai... cette nuit même! » Et lui qui, tout à l'heure,, n'osait que porter à ses lèvres un rissu inerte, imprégné par l'attouchement odorant de M™* Surgère, Û rêva des violences :

a Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler... »

En cet instant, Julie sentit fixés sur elle, comme tout à l'heure dans sa chambre, les yeux de Maurice; elle s'effraya de leur brutalité hostile, presque haineuse... Elle ne vit plus qui était près d'elle, qui lui parlait. Elle ne put se tenir d'aller vers l'aimé, de rassurer sa propre inquiétude en l'interrogeant :

— Reste ici, petite, dit-elle à Claire qui se tenait modestement à l'écart. Reçois pour moi, je reviens.

Esquier passait, gravement drapé dans son uniforme bleu à ceinture tricolore, à grands revers rouges. Elle lui prit le bras et lui dit :

— Menez-moi donc vers Maurice, je vous prie.

loo l'automne d'une femme

— Savez- vous que vous êtes très belle? dit le banquier.

Elle sourit :

— Des compliments de vous, mon vieil ami?

— Oui, de moi comme de tout le monde...

Vous êtes la reine de ce bal. Votre succès fait presque scandale.

Et mettant affectueusement la main sur sa main, il ajouta :

— Chère amie, vous savez si je vous aime, n'estce pas? Eh bien! tâchez de n'être pas trop belle.

La pensée grave qu'elle lisait au fond du regard paisible d'Esquier arrêta le sourire sur le visage de M"® Surgère.

Elle balbutia :

— Trop belle I et pourquoi, mon Dieu ?

A ce moment, ils étaient tout près de Maurice. Esquier salua sa compagne et, montrant le jeune homme :

— Pour celui-ci! dit-il.

Maurice n'entendit que ces mots. Il demanda :

— Que dit le cher associé?

— Je n'ai pas compris, répondit Julie.

Elle disait vrai. Elle avait seulement deviné un , avertissement sous les paroles énigmatiques d'Esquier. Maurice reprit sans lui offrir le bras :

— Eh bien... vous en avez assez de faire voir vos épaules?

Elle resta un moment interdite. C'était lui, son ami, qui lui parlait ainsi? Un chagrin mêlif

l'automne d'une femme loi

de honte, de pudeur offensée, lui emplit le cœur. Prise d'une douloureuse envie de larmes, elle balbutia très bas :

— Oh ! Maurice I

Ces larmes, près de jaillir, satisfirent la rancune du jeune homme. Il ne lui resta plus que le mécontentement de soi, l'envie de se faire pardonner, et le besoin de serrer cette femme adorable, tout de suite, contre son cœur :

— Pardon, fit-il, je suis méchant, je ne sais pas bien vous aimer. Ne pleurez pas, de grâce, ne vous laissez pas voir avec des larmes dans les yeux; on nous observe déjà. Donnez-moi votre bras.

Elle le lui donna, en ouvrant largement son éventail pour cacher sa rougeur. Ils traversèrent assez vite les deux grands salons : dans le second, les joueurs étaient déjà réunis autour des abatjour. Une portière séparait ce salon du boudoir mousse. Lorsqu'ils y entrèrent, ils n'y virent qu'un monsieur en train de rajuster sa cravate, et qui disparut aussitôt.

— Dieu! qu'il fait bon ici! s'écria Julie en s'asseyant.

La tiédeur de cette chambre doucement chauffée leur paraissait fraîche au sortir des salles où l'on dansait. Maurice s'assit sur un pouf, aux pieds de son amie. Il la regarda en silence; mais ce regard fixe, volontaire, la troublait.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi? murmura-t-elle, essayant de rire.

103 l'automne d'une femme

Il répondit gravement :

— Parce que vous êtes belle... Il me semble que je vous vois aujourd'hui pour la première fois.

Des bruits d'orchestre, affaiblis par la distance, amortis par les tentures, venaient jusqu'à eux, en même temps que les propos des joueurs dans la pièce voisine. Julie se sentit désarmée, vaincue par le besoin d'entendre cette voix lui dire qu'elle était belle, qu'elle était aimée.

Elle fixa sur l'enfant des yeux pleins de tendresse. Lui, posa sa joue sur le genou ployé de Julie. Voici que, seul à seule, comme ils étaient là, le désir le tourmentait moins.

— Il faut m'aimer, murmura- t-il. Il faut n'être à personne au monde qu'à moi. Parce que, moi, je n'ai que vous!

Elle prit ce front chéri dans ses mains; elle le souleva vers elle, vers sa bouche. Elle avait oublié le bal et le monde. Les résonances douloureuses de la voix du jeune homme avaient chaviré son faible cœur. Nulle force, à ce moment, ne l'eût empêchée de l'attirer à elle et de lui répondre :

— Pourquoi me dire de vous aimer? Est-ce que j'aime autre chose au monde que vous? Je vous adore!

Il sentit sur ses tempes la fraîcheur des bras de Julie, sur son front la brûlure de sa bouche. Et alors, grisé, il se releva à demi, il renversa sur le dossier du fauteuil l'amie effarée et muette, il roula ses lèvres sur le col, sur les épaules, sur la

l'automne d'une femme

gorge houleuse. Elle ne résistait pas, vraiment pitoyable en sa faiblesse. Il eut alors conscience qu'il abusait d'un effarement et d'un effroi; il se maîtrisa d'un coup de volonté. Il reprit sa posture humble de l'instant d'avant; il baisa la main inerte qui pendait près de ses lèvres :

— Pardonnez-moi, murmura-t-il.

Elle répliqua, la voix entrecoupée :

— Que nous sommes imprudents!... Mon Dieu!... mon Dieu!...

Et doucement, comme l'on prie, elle ajouta :

— Laissez-moi, Maurice, retournez dans le salon.

Il obéit aussitôt. Ses pensées soufflaient en tourbillon dans son cerveau. En ce moment où la pitié et la tendresse lui faisaient comprendre, partager, et comme adorer les scrupules de Julie, était-il le même homme qui, tout à l'heure, pensait : a Je l'aurai... je l'aurai cette nuit? j>

ce Je suis fou, vraiment fou. Ce que j'aime en Julie, c'est son honnêteté. Notre plaisir ne sera guère augmenté quand elle aura été ma maîtresse. Et un peu de notre tendresse aura été perdu. »

— Vous parlez tout seul? dit une voix près de lui.

C'était le docteur Daumier, accoudé, côte à côte avec le chirurgien Frœder, au chambranle d'une porte. Ils causaient des femmes qui passaient, tourbillonnaient dans l'étreinte des danseurs, balayant le plancher de leurs traînes demi-

relevées. Ils les détaillaient, les déshabillaient avec des mots de carabins.

Maurice les écouta quelque temps.

Il songeait :

a Comme les hommes sont inconséquents!

Us se sont avisés de vêtir l'amour de cet apparat de pudeur et de poésie qui fausse notre optique, qui égare notre jugement, chaque fois que la nature nous porte à désirer une femme. Et quand ils sont ensemble à regarder des femmes, ils se plaisent à souiller ce laborieux idéal. Moimême, je suis inconséquent et irrespectueux comme les autres; j'apprends, sans répugnance, plutôt avec gaieté, que l'une d'elles, si elle est joue, livre son corps pour de l'argent, pour le plaisir de la débauche... Et voilà que j'hésite, au dernier moment, à prendre la femme que j'aime! »

A l'écart des danseurs, dans le coin où s'entassaient les accessoires, Rieu et Claire, qui devaient conduire le cotillon, causaient, — le baron penché près de l'oreille de la jeune fille.

a Est-ce qu'ils flirtent ? pensa Maurice... Claire se console. C'est égal, à ce jeu-là, le baron doit être un partenaire médiocre. »

Un peu irrité, sans se l'avouer, il secoua sa volonté indécise :

a Allons ! Vivons ! Laissons s'accomplir l'inévitable, nous verrons bien ! »

Malgré ses hésitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le réchauffait.

l'automne d*une femme lOf

a J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gâté, j'ai été rudement éprouvé. Eh bien, voici une revanche! »

Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invités étaient partis : mais ceux qui demeuraient n'étaient plus des passants dédaigneux ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des tailles de femmes, de suivre une intrigue. Or, à cette heure tardive, dans cette atmosphère surchauffée, chargée de la poussière des fards, de la sueur volatilisée des corps, voici que de lui-même se déchirait le contrat accoutumé entre le désir humain et la pudeur sociale; personne ne semblait apercevoir un relâchement consenti par tous. Maurice, ayant quitté Frœder et Daumier, constatait l'universelle impudicité de cette foule. Des couples tournaient, si étroitement pressés, presque encastrés, que de leur valse la femme se pâmait, comme en un lit. Ils se séparaient aux derniers accords de la musique — et brusquement se glaçaient dans une affectation de courtoisie mondaine. D'autres, assis à l'écart, causaient si bas que leurs lèvres bougeaient à peine ; mais la lubricité des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les observer pour comprendre, ici la fervente instance d'un rendez-vous — à la fin accordé au moment où l'idole se levait, donnait une date d'un mot brusque, bref, — ailleurs l'entretien haletant où l'on évoque les anciennes caresses, où les mots

fo6 l'automne d'une femme

glissent avec les regards par rentre-bâillement des corsages, les fouillent comme des doigts.

Et les mères couvraient d'un regard satisfait ces apartés de leur fille avec l'homme qui Ténervait; les maris jouaient paisiblement au poker, dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux attaques des hommes; et tous ces chargés d'âmes s'imaginaient ou afièctaient de croife que, la nuit achevée, le calme et l'ordre se restaureraient dans les cœurs troublés des filles et des femmes, aussi aisément que les meubles et les tentures reprendraient leur place habituelle dans les salons dévastés par le baL

Maurice pensait :

a Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'Église seule est raisonnable avec ses dogmes clairs, froids, tranchants comme l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une jeune femme ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs nerfs. Voilà qui est net... L'Église a raison. »

Mais sa pensée se désorienta. Claire venait à lui. Il était si obsédé en ce moment par l'image de Julie, qu'il regarda la jeune fille avec une curiosité désintéressée.

ce Elle est vraiment trop maigre encore pour se décolleter. Et puis, aux lumières, cette blancheur de peau, ces cheveux trop noirs... c'est presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche. »

l'automnc d'une femme 107

— Est-ce que vous êtes souffrante? lui demanda-t-il.

Elle répondit, subitement rosée :

— Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon.

— Eh bien ! ne le conduisez pas.

— Mais qui me remplacera?

— N'importe qui ; M°*® Surgère, par exemple.

— C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?

— Oui, j'y vais.

Julie résista un peu, puis céda. Maurice éprouvait une sorte de soulagement à livrer son amie au baron de Rieu, au lieu de la voir traîner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle subissait, elle aussi, l'effet dissolvant des atmosphères de bal... Sa nudité ne l'inquiétait plus : elle entendait sans révolte les propos d'admiration presque brutale qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui en avait murmuré de ces déclarations forcément écourtées, où le passant, un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si a ça prendra », peu chagrin de l'insuccès, d'ailleurs, répétant les mêmes mots à une autre, l'instant d'après! Cette nuit, elle avait vraiment senti le frisson des désirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle n'en souffrait plus, qu'elle attendait presque les déclarations, qu'elle les écoutait en souriant! Son cœur en recevait une joie secrète. Elle

io8 l'automne d'une femme

pensait: « Je suis belle, je suis désirée! » et le vide que Tâge creusait entre elle et Maurice lui semblait se combler.

Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transformé en une sorte de restaurant de nuit; et les femmes, vraiment, par leur attitude, complétaient la ressemblance. Le désordre que l'agitation de la danse avait mis dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus à le réparer; on l'accentuait par des accoutrements bizarres, trouvés dans les pétards de la dernière figure. Hommes et femmes s'amusaient à des gamineries. On tournait le bouton du commutateur électrique, on faisait une obscurité d'un instant, pendant laquelle les lèvres effleuraient les épaules. Julie et Maurice Artoy, placés en face l'un de l'autre, parlaient peu, écoutaient distraitement ce que disaient leurs voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans une langueur de nouveaux époux qui épient la marche des aiguilles vers l'heure d'être seuls.

Le jour, tombant d'un ciel qui revêtait le bleu métallique du plomb, se glissait déjà entre les fentes des rideaux, par les corridors, venant des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de fatigue, l'envie de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...

Les tables prestement enlevées, l'orchestre

L AUTOMNE DUNE FEMME lOÇ

disparu, quelques amateurs jetèrent encore aux affamés de danse la pâture de quelques valses, de quelques galops... Puis brusquement tout s'arrêta, on referma le piano, les domestiques vinrent éteindre les lampes. Les rideaux des fenêtres, les contrevents furent ouverts; et le premier rayon de soleil, d'un rouge de feu de Bengale, chassa les plus attardés.

Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, M™*^ Surgère remarqua la pâleur de Claire.

— Va te coucher bien vite, mignonne, lui ditelle... Ne reste pas là, tu vas prendre froid. Tu es fatiguée, tu n'as pas bonne mine.

— Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien.

Elle tendit son front, sur lequel M°*® Surgère

posa un baiser, puis rentra dans Thôtel et gagna sa chambre.

Maurice et Julie remontèrent l'un après l'autre les quelques marches du perron d'angle... Ils restaient muets; cependant ils savaient bien qu'ils avaient quelque chose à se dire, puisqu'ils ne se séparèrent pas, puisque Julie laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils gagnèrent en* semble les salons déserts. Où allaient-ils? Silence et solitude, c'était tous les espaces si pleins, si bruyants tout à l'heure... Le jour les éclairait maintenant; mais on avait refermé les fenêtres, et une odeur d'animal humain les emplissait encore. Pourquoi Maurice suivit-il Julie, marchant

iio l'automne d'une femme

avec lenteur à travers les salles ? Pourquoi, quand ils traversèrent le salon de jeu, jonché de jetons et de cartes, voulut-il la conduire dans le boudoir mousse, vers ce fauteuil où elle s'était assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire. Car son cœur était tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la tourmentait, autant que cet enfant qui la menait par la msÉn.

Mais lorsqu'ils eurent laissé retomber derrière eux la portière du boudoir, ils furent dans la nuit. Les persiennes pleines, donnant sur l'avenue, étaient restées fermées. Cette obscurité fut propice et complice... Leurs lèvres se touchèrent sans que leurs yeux se vissent, et, dès lors, ils comprirent bien qu'ils s'appartenaient, que c'était fini de lutter... Leurs paroles, prières, révoltes, plaintes, ne furent que des balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvèrent, elle, étendue sur le fauteuil, lui, agenouillé à ses pieds... Ah! certes! il y eut bien dans le cœur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, à sentir franchie cette ligne précise qui sépare la tendresse de la lubricité. Mais quoi? son corps était prêt, appelait cette chère violence. Elle ne sut balbutier que ce mot : o: Je t'aime, » quand, bouleversé par l'anxiété, près de maudire son œuvre, Maurice suppliait : « Pardonne-moi!... »

Par une pitié de la destinée, l'étrange haUucinadon où s'étaient passées pour elle toutes ces

choses, ne s'évapora pas tout de suite. Lorsque Maurice, torturé comme un prêtre qui vient de briser son idole, ramena sa maîtresse au jour et la regarda, anxieux; il s'aperçut avec étonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une insondable tendresse; celle qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure de l'Aimé, emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionnés! Et sans dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs pensées, ils s'en allaient, le monde oublié, revenant sans savoir où à travers les salles vides...

Arrivés à la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie arrêta Maurice; tout en l'enveloppant d'un regard de tendresse soumise, elle l'arrêta et lui fit signe de rester là un instant, de ne pas la suivre. Il baisa le bras nu tendu, vers lui.

— Oui... Je reste. Va! je t'aime!

Et la tête vide et lucide, il s'en retourna de

. quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre.

Il colla son fi-ont aux vitres, regardant, ne voyant

pas le jardin bleui par le matin qui grandissait.

Alors, dans ce silence absolu, un léger fi*ôlement le fit tressaillir.

Claire était là, derrière lui, appuyée contre le piano : elle était là certainement avant qu'ils n'eussent passé; certainement elle les avait vus.

Maurice marcha vers elle.

— ' Qu'est-ce que tu fais ici? dit- il brusquement. Pourquoi n'es-tu pas couchée ?

112 l'automne d'une femme

Pâle comme une sainte de cire, elle dit :

— J'avais oublié mon éventail... vous voyez.

Il l'observa un instant, défaillante, comme terrifiée de ce qu'elle avait vu... Quelle vague intérieure le souleva, en cette minute où ils se regardaient, face à face, brûlés tous deux par l'émotion ? Ce fut l'exaltadon du triomphe, un besoin d'user une force de victoire énorme qu'il sentait encore palpiter en lui, la certitude qu'en ce moment rien ne lui résisterait... Il s'approcha de Claire : elle ne bougeait pas, hypnotisée par son regard.

Il s'approcha plus près encore; il lui toucha les lèvres de ses lèvres, d'un baiser immobile, d'un baiser de maître qui commande, d'un baiser posé, sur cette bouche froide, comme un sceau plutôt que comme une caresse.

— Va, lui dit-il doucement ensuite, va dans ta chambre, mon enfant.

Elle ne répondit pas.

Elle obéit.

Page 1