SCÈNE IV MAXWELL, MARGUS
M ARC us, entrant, à la cantonade.
Du café ? merci ! ça empêche de dormir !
MAXWELL
Et vous aimez à dormir, même le jour de vos fiançailles !
M ARGUS
Ah! vous savez déjà...?
MAXWELL
Pardon de vous déranger au milieu de l'ivresse de votre bonheur.
MARGUS.
J'ai peut-être l'ivresse lourde, je n'y suis pas habitué.... il
y a trois nuits que je n'ai dormi. J'ai eu des malheurs, mon cher monsieur, et je ne nie pique pas d'être au-dessus des événements de la vie... Le respect de moi-même me tient lieu de sublimité. Pourvu qu'un homme ne demande rien aux autres...
MAXWELL
Il peut tout recevoir d'une femme !
M ARC us.
Plaît-il?
MAXWELL
Ne vous méprenez pas S'ir l'intention de mes paroles, elle est irês-loyale : un tiomme peut tout recevoir de la femme qu'il aime sériousoment.
MARC us.
J'aime Hélène autant que je puis aimer quelqu'un... Peulêtre qu'à vos yeux mon contentement n'est pas d'un effet assez théâtral ?
M AXWELL.
FI est certain que cela manque complètement d'effet; mais peu importe si le cœur est suffisamment ému I
MARCUS
Monsieur Maxwell, vous semblcz jaloux de mon bonheur?
M AXWKLL.
J'en eusse été jaloux à votre âge.
MARCUS
Vous êtes encore jeune, monsieur Maxwell ! et, avec cola, vous êtes du pays des lacs brumeux et dos manoirs romantiques; votre grave profession, vos grands talents, devant lesquels je m'incline, ne vous empêchent pas d'cxlialer encore un parfum de lis sauvage et de clair de lune, de WalLer- Scott et de bourgeon de sapin! Ici, nous avons la rêverie moins subtile, mais plus gaie. Nous sommes un peu classi-
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ques, un peu païens encore, mais sans que notre égoïsme gêne les autres, nous avons si peu de besoins ! Nous manquons de grâce et d'éloquence? Notre mistral fait si bien résonner la mer! Nous n'avons qu'à l'écouter pour entendre un chant plus beau que les vaines paroles. Noire soleil sans voiles nous dessine brutalement la réalité, et nous habitue à n'aimer qu'elle. Quand on est de votre temps et de votre pays, on peut aimer les belles phrases et chercher les grands rôles, se draper en Hamlet ou en Lara... Nous ne vivons pas si haut, nous autres, nous nous effaçons et nous nous faisons petits pour ne pas être... blagués! Nous tâchons d'être raisonnables et d'aimer nos femmes tranquilles. Vous me regardez, vous ne me faites pas l'honneur de me discuter?
MAXWELL
Je vous écoute, monsieur Marcus, et j'étudie!
M ARC us.
Votre attention est dédaigneuse, monsieur.
MAXWELL, simplement.
Seulement un peu méfiante! Vous ne connaissez pas mon pays, monsieur Marcus, et je ne me vante pas de bien connaître le vôtre ; mais je crois que, partout, le beau rôle consiste à élever son esprit au lieu de se retrancher dans son instinct. L'arbre a bien le droit do se retrancher dans son écorce et le caïman dans sa carapace ; mais l'homme, ainsi cuirassé, ne serait pas bien séduisant, et risquerait de s'atrophier. Sur tous les rivages, une voix qui chante lui dit d'ouvrir ses ailes et de prendre son essor. Sous tous les soleils, une lumière divine lui montre le but, c'est-à-dire la souveraine expansion, l'amour ! S'il y a quelque part une brise qui dessèche le cœur et une mer qui lui impose silence, il faut lutter contre cette tyrannie de la nature, car l'indifférence mène à l'égoïsme, et, qu'il soit païen ou romantique, il est le poison lent, mais implacable, qui détruit le bonheur!
MARC f s.
Cet assaut de métaphores entre nous sigiiifie qu'Hélène
m'accopte comme je suis et que vous ne m'acceptez pas... Il y a longtemps que je sais cela, monsieur Maxwell.
MAXWELL , avec douceur.
Est-ce un reproche ?
MARCUS , glacé.
C'est une remarque... Voici ces dames. Je vous avertis qu'à présent ma pauvre tante ne voit pas très-bien et n'entend guère mieux.
MAXWELL
Vous l'aiderez à me reconnaître.