‹ L'autre mondeChapitre 24 sur 25 · PROSPECTUS · texte numérisé non relu

PROSPECTUS

Gavarni n'est pas un de ces artistes paresseux qui tournent autour d'un succès ou d'une forme consacrée. Il a, au plus haut degré, ce qui fait l'artiste véritable : l'activité, l'inquiétude ; il ne s'arrête pas, il cherche sans cesse, et prouve sa virtualité par la variété de ses tentatives. Il se rajeunit et se renouvelle; il grandit réellement, et, avec plus de force , de sérieux et de maturité , il a conservé cette grâce, cette élégance, ce sentiment lin, ce goût sûr, qui lui ont valu une réputation si brillante et si méritée. 11 est aujourd'hui dans la verdeur de son talent, plein de sève et d'audace, riche de résultats, riche aussi de promesses. Ce n'est plus seulement un crayon délicat et charmant, effleurant les vices, les travers, les sottises de ce emps-ci, l'Homère ironique du bal de l'Opéra, l'historio-

graphe piquant du Débardeur et du monde interlope, c'est un moraliste véritable, sceptique et doux, parfois railleur, parfois attristé, qui entre dans le fond des choses et écrit sa Cnmnlie humaine sur nature.

Paris appartient par excellence à Gavarni : c'est sa chose, son domaine ; — il en connaît à fond tous les ridicules, toutes les petitesses, tous les mensonges; — il sait ce que valent ses joies et ses douleurs; — il déshabille ses élégantes et montre à nu ses vanités. Folles filles, faux gentilshommes, gens du bel air, bourgeois et bourgeoises, vieux récrépis, vieillards précoces, splendeur et misère, pile et face, tout lui est familier, tout est à lui ! Il fait rayonner la jeunesse, pétiller l'esprit, éclater l'opulence, de cette même main souple et sûre, qui n'hésitera pas tout à l'heure devant les plus hideuses réalités. Et ce qui étonne le plus dans cette œuvre brillante, dans cette improvisation de chaque jour, c'est la merveilleuse variété de ses types; — pas une répétition, pas un lieu commun, pas un vulgarisme : — rien qui ne soit un caractère, un tempérament, ou l'une des mille nuances de l'âge, de la fortune, des conditions sociales, de ses personnages. Je défie Tépicier le plus vulgaire de prendre pour une grande dame cette lorette hautaine, malgré sa toilette exquise, ses grands airs, ses cachemires et son laquais galonné. Vous reconnaissez d'emblée le monsieur qui a vkigt mille livres de rentes et le cuistre qui singe le gentilhomme avec deux cents francs par mois.

Voilà ce qui fait la profonde originalité de 'Gavarni, ce qui donne à ses œuvres un cachet si personnel, ce qui le place si haut et tout à fait à part, ce qui défie la concur-

les imitateurs., et les e< rdeur à perpétuité.

TTEAB lt"Attn:nTi\, lïion.K BBS PlBftftIOTS Ol la Foire

HDI Aïhu'rs, relient en quelque MtiêYmeim Gavanii au ju\eau. C'est le dernier chant de cette Je nér

rnavalrsqne qui fit sa fortune, mais déjà on presnt l'homme qui va nous occuper tout entier, 1/ -I ion s'est éten lue, la raillerie est plus vi icrate

vtqmÀ sentir kl oas ertWnfl de plain-

datis cette vie [larîstettfi©, qae personne ne put encore i4 dont il a Sxé nulle aspurls au vol do Feuilletez la série des I*.\m v«;i:i >i s 5 voicij en que Henni j ee monde étrange des ion unes élégantes,

nMits, et quelle ironie!

Veine d'une roi petite ihauibre

pieds Wt sach&uflcjrllc. IViméla, êlcstine ou Zoé, — celle qu'il vous plaira, — mains. Ces! son toîOJiin t'ik' aura ijuitlé Côttc tniniM raite, <i use, demain elle aura des

fiques, un is domestiquer

un appartement somptueux, un hôtel peni

ett ooinl un rêve, le ptttfttfettfj hotnmo unir, a donné des ordre- :m. «m le rèie i .s du drame.

Voici le p '•/>■■. un b tdiaitmc vulgaire et bêle, niier ou petit marchand; probe peul rai; — h

a toutes les complicités; — le frère, petit misérable, paresseux et glouton, enchanté de fumer pour rien de vrai panatelas, et qui se fera tout au plus marchand de contremarques. Voici Arthur y — saluons-le, ^— il dure tout le temps de la pièce ; — il était avant, il sera pendant, et peut-être après, — ceci est plus rare.

Paméla se jette à corps perdu dans cette vie dévorante, s'étourdit, s'enivre, se gorge et gaspille; — petit à petit, elle perd tout ce qui lui restait de bonnes qualités et elle devient d'une facilité effrayante. Le protecteur en voit de belles! Un soir, il arrive à l'improviste et la surprend en tête à tête avec Y oiseau de passage, — un beau garçon, chevelu, étranger, poète ou peintre. — Il se fâche, mais Paméla, qui n'est plus timide dès longtemps, crie plus fort que lui : « Plus je te vois, plus je l'aime 1 » et l'homme au gros ventre, aux breloques retentissantes, de répondre avec une ironie accablante : « Ne plus m'aimer, Paméla ? mais c'est un luxe que vos moyens ne vous permettent pas ! »

11 est rare que Paméla ne réfléchisse pas à ces cruelles paroles. Selon qu'elle sait le faible des gens, elle redevient souple, soumise, câline, ou redouble d'insolence et de dureté. Elle grattera le front chauve du vieux corrompu, et lui dira avec tendresse : a Et vous, garnement, si l'on vous redemandait toutes les illusions qu'on vous a données? » — Elle niera avec aplomb, la main dans le sac, et criera hardiment : « Tai la charité, monsieur le marquis, ayez la foi! » Elle s'en tirera toujours, soyez-en sûr, et le soir, chez une amie intime, étendue sur un divan, au milieu des rires et de la fumée des cigares, elle

i : « Ma chère, les fiommes..* c'est farce!... toitjours la même chanson!,,, une femme à soi seul! toques!... toqués!... »

Ainsi va-t-clle, — qui peut dire combien de temps? — Les années passent, le cœur se dessèche, k cupidité seule grandit, et, quand tuie novtcû la prendra pour confidente de ses premières amours, elle répondra, comme un vieux sceptique qu'elle est devenue : « Àh! je te prie de croire que Ihomme qui me rendra remise pourra se vanter dftre un fameux lapin! »

Mais voici le moment terrible, inévitable : — Paméla passe de mode, ses cheveux s'éclaircisseut elle a deux dénis fausses, et sa maison est lourde : « Ali ! dit -elle, rij*Q un cheval de moins! — Ou un gentilhomme de plus! » dit Arthur. Elle vend le cheval, cherche en vain le gentilliMimne, et,, de chute en chute, de désastre en désastre, de ruine en ruine, la voilà passée à l'état de Lorktte vieillie.

Personne ne sait ce que deviennent ces femmes brillantes, enviées, dont tout le monde a répété le nom, et qui disparaissent un beau jour, comme elles sont venues, (iaviirni s'en est inquiété; il a voulu savoir, et il sait*

Aussi, n'a-t-il garde de les marier avec le marguiltier traditionnel ou le conseiller de préfecture inventés par les vaudevillistes en quête d'un dénoùinenL II écrit 006 luire vraie, où la fantaisie n'a lieu à voir. C'est ItO réaliste, que le réalisme n'effraye pas, quelque repoussant qu'il puisse cire.

Flétrie, ravagée, demi-nue, se drapant encore, par un

sLe d'habit n- Bes baillons hideux, la ton-tic I icîl-

lamente, accroupie sur ses talons, « Les poètes, de

mon temps, m'ont couronnée d& roses, et, cemaMn y je n'ai pas eu ma goutte... et posée tabac peur nwnpaur tre nez ! » — « Mon dernier caprice m'a cassé trois dent*! » — « Et plus rienàmettreaucbouJ »

Il fout prendre un parti cependant/ faire quelque ehose; se créer une industrie, à peine de mourir de faim. Que choisira la malheureuse? Un de ces mille métiers sare nom qui pullulent dans Paris. Si- elle échappe an proxénétisme avoué, elle fera des ménages de garçon, tripotera» dans une gargote de cochers, tirera les cartes, vendra des. chimiques, ou bien, une boîte à sonbras, courra la ville en chantant tristement : « A présent, je vends* du ptefr ftir ... pour les dames! *> Et encore, cellôs4à sontlesiou» rageuses! Combien tomberont plus bas! Combien vivroot de volou de mendicité ! « Mon charitable monsieur } que Dieu garde vo& fils de mes fille* t » Et combkn* do oe^ * pauvresse, qui> à la porte des églises les jours de fête, ou des giands hôtels- les soirs de gala, se pressent pour voir passer les belles darnes en implorant une aumâne> qui pourraient dire avec la même amertume que Paméla sexagénaire : « J'ai eu ma loge à l'Opéra! »

A côté des loreltes vieillies, se place tout- naturellement une série non moins remarquable, les Invalides du sentiment. Ici le cadre du tableau est moins navrant, l'opulence est en général restée, mais à quoi bonî quand « le cœur a ruiné l'estomac, » que les dents sont tombées, et qu'un bonnet de soie noire retient un gazon sur te crâne; Re* gardez cette procession lamentable : « Werther » est cacochyme , et « Desgrieux » a la goutte : — « les deux Bdmond » s'en vont cahin-caha, rivalisant aujourd'hui

lie

île rhumatismes. — Il faut ïoir la lourmire île QG pauvre

tu calé Turc, OÙ seul il vient encore. — il faut voir surtout cet homme appi (rois générations i ldoipk&!* aujourd'hui obèse

♦ j t dénudé. — Et « tulmty? » Et m />Ym7 » Et ccl Arthur |iieleonque, a toujours éêoHUWUtl » dit ta légende, avec chevelure noii lie juvénile sur

parchemin racorni? l J c

LmQOBa mérite une attention toute lieuacre, lui, le fie, la manie, les répétitif , 1rs

incroyables, les a h errât ion-. ^ le

f tout ce qui fait le bagage des le journaux français, est saisi sur le vif, pris

iralj pour ainsi dire, avec un rare bonheur. Du haut

r<n ha s «le l échelle sociale, chacun poétique à sa f. irilles fond nièleul; madame I it/

.■pu 's jgiiî approchent, al la douatai nd aigrement à la vieille demoiselle «1 «|iii ue s'en relèvera pas : « 7Vn/ flfe rews (

nbsert'i, mttflliaiSl'tiWfl «te Fallacknx, ijup loir 'XfiuUe à Rotne! a

lisent : « {Journal hh:u). Bicu RffMttf mMa fte /'( nlhoi

— [Journal jutux

lits le plu* tuomr aUmotj chanm

•Ile m s'injurie.: comme

n qu toi un

Suus k tonnelle d'un caliaret, bon barrière, entre A verres de vin, l'ouvrier politiqueur épate un

■ pardonnera j tre ingratitude! » — « A7< ta

ud sous la tonnelle

ine. Cette tonnelle reviendra souvent servi] de tabli OÎS |mi -iaiti nn'Tit inntik' de dire pourquoi. le

recommande, entre toutes, celte admirable esquisse de le politique de PolyU, un misérable qui a dû rouer de coupe II malheureuse qui trinque avec lui, et qui boit à coup sûr son argent. Entraînée sans doute par le vin bu, la pauvre créature s enhardit jusqu'à lui dire; <t Cette prof' foi-la, voyez-rom, Polyte, à mon point a

il ! — Quelque etaw dé propre, que ton point dr 0U6 j i répond l'infâme ftf ee une expression cyniepi brutale qui fait frémir et que je renonce à Iraduire. La politique féroce îles gens san te par des

propos sinistres, et des pi es qui donnent le fris

La politique bourgeoise entre dans les ménages, pour le d&ÇBjKâr des ménagères j au village même, le pauvre nuire est ara prises avec elle, et reste muet devant ia phi-

ptûe audacieuse du mendiant raisonneur. Je renonce à Citer, l'espace ra me manquer, et je n'ai pas dit un mot d'une pailie très-importante de cette œuvre: les Phopos Dt Thomas Yihelooi e, les Amuum^nis et les Boaiou s.

c'est loi que le contraste avec \& première manière est

le plus frappant Ces études hardies de la misère et du

vice dans leurs profondeurs abjectes, ee soin, cette

cherche, qui prouvent une observation patiente et

étanneol tout d'abord eaux qui viennent de

courir les pages élégantes et légèrement railleuses sur lesquelles nous nous sommes un moment arrêté. TlttiBi&s VntKi.oui Bj c'est le scepticisme en guenilles, l'ironie en haillons» Le désenchantement sareastique, le persiflage amer de toutes les vanités humaines. Il est vieux, il est pauvre, il est borgne, boiteux peut-être, eî n'a pus l'air d'y prendre garde; il vit sans rien faire, et a dès longtemps wcé au combat de la vie. Sans ambition, sans croyance, appuyé sur sou M ton, il regarde passer le inonde avec une gaieté de croque-mort nui sait ce que valent les iarmes, et qui peut dire à jour live quand Unissent les douleurs éternelles. « L'homme est le cfief-d. œuvre de ta création!* lui dit un réformateur quelconque. « Quia dit m?... l'homme! a répond Vireloque. — S'il rencontre un ivrogne cuvanl son vin dans le ruisseau, ce railleur étrange le regardera avec complaisance et montrera au\ gens qui passent « Sa Majesté te roi de* animaux f » — Des gamins se battent pour une toupie : a M tic réel corde! jeune enfance ! dit Vireloque tout réjoui, c'est déjà des histoires pour des fou pies ! » 11 rencontre des collégien s en promenade, il leur parle, il les questionne, puis à sou tour il les enseigne : a U histoire ancienne, nus agneù c'est mMfpm H fmtngéê; — blague ux H bt-anitcs, vrsf la nouvelle l » — Passe une vache qui le regarde de son grand œil hébété, « Belle creature! dit Vireloque, et pps de corset î d Et ainsi de suite, tant qu'il chemine.

Thomas Vireloque rappelle les funèbres peintures du moyen âge, ou la mori acharnée montre sa tète hideuse, partout ou s épanouissent l'ummir Ja jeunesse et la beauté, — In mail dv la danse macabre, qui mène en ricanant la

ronde symbolique des rois, des empereurs, des papes, des abbés, c'est-à-dire des puissants et des riches de la terre. C'est une œuvre toute philosophique, d'usé manière violente et heurtée, d'une tristesse profonde et d'une profonde amertume.

Les Études d'Akdrogynes sont saisissantes et cruelles. « On sort du bal, » un être informe, assis sur «ne -borne, appuyé sur un balai usé, vêtu d'une casaque dépeaaittée, chaussé d'affreuses bottes, regarde stupidement passer fes toilettes splendides et les équipages armoriés. C'est en vain que vous cherchez à deviner à quel sexe appartient cette masse hybride de vêtements masculins et fémionB, — le sexe en effet a disparu. La femme ne se révèle que dans ces cheveux sordides, retenus par un morceau de mouchoir sale, et surmontés des débris d'un chapeau d'homme. La femme! et elle n'est «pas bégueule» ailes! elle n'a garde de dire « qu'elle n'aime pas le troisftixl »

Les Bohèmes, Sur le ciiemk de Toulon, ont aussi ce parti pris de vérité cime, et ici se place tout natureiletnent une observation que je crois vraie. Dans ces études an tient la trace du long séjour que Gavami a fait à Londres; tfeffroyable misère anglaise a laissé à l'artiste une impression profonde qui reflue sur ses masque.» parisiens. Sans nier -la vérité cruelle de ses peintures, je crois la misère parisienne moins typique, moins sordidement abjecte. On rencontre de ces androgynes à coup sûr, mais ce n'est pas une chose commune, pour ainsi dire, comme à Londres. Ce qui est profondément vrai, général, Ge que >tattt le monde a vu, c'est ce type de bohèmes sans profession,

c!est ce pâle voyou qu'à chanté Barbier, et qui n'a jamais été peint d'une façon plus fière et plus vive.

Nous voici revenus dans le Paris des boulevards, des théâtres, des artistes, source inépuisable où Gavarni ne se lasse pas de puiser. Les Maris le font toujours rire, et il a raison, écoutez plutôt : « Mon cher, votre femme est charmante ! — Mon cher, la vôtre est mieux ! » Je regrette de ne signaler que cette esquisse en courant ; la série des Parents terribles est extrêmement remarquable, *e Piano est convenablement flagellé et expie les fadeurs qu'il accompagna de tout temps. J'ai déjà dépassé le cadre qu'on m'avait réservé, mais je ne puis renoncer cependant à signaler le « dîner d'un protecteur des cqiimaux, » dans les Anglais chez eux, et, dans Histoire d'en dire deux, ce superbe cancan chez la portière : « Fbyons, madame Majesté, entre nous, est-ce que mosieur, si se respectait, n'aurait pas dû fiche une volée à madame? »

Une autre fois, si l'occasion m'en est offerte, je compléterai cette étude trop rapide d'une œuvre en tous points si sérieuse et vraiment unique, et nous verrons en détail Ce qui se f ait dans les meilleures sociétés, comment les

PiTITS MORDENT, et la MANIÈRE DE VOIR DES VOYAGEURS.

• Henry de la Madeléne.

Les ŒUVRES NOUVELLES DE GAVARNI sont réunies en Albums de DIX lithographies, formant siiïes, impri-

mées avec le plus grand soin par Leinercier, sur 1/4 co- '■ lombier vélin.

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