LA NORMANDIE ENVAHIE
CHAPITRB I
GExNERALITES
La formidable expansion industrielle qu'a prise TAllernagne depuis sa victoire de 1870, l'a mise dans la nécessité absolue de se procurer les matières premières indispensables à la vie industrielle : le charbon, le fer.
Pour ce qui est du charbon, la Westphalie lui en fournit en quantité plus que suffisante ; mais le fer va lui manquer. Le maximun de son exploitation sera atteint dans dix ans, et dans quarante ans toutes ses ressources en fer seront épuisées. Il faut donc qu'elle en trouve à tout prix. Or par suite du procédé Thomas, qui a permis l'exploitation des gisements phosphoreux, sans valeur jusque-là, la France est en train de devenir la première puissance métallurgique du monde.
L'importance de la question n'échappe à personne et elle est un peu partout à l'ordre du jour. La Gazette des Tribunaux elle-même s'en occupe. On lisait, en effet, dans son numéro du 26 octobre dernier, à propos du cinquième congrès de la Propriété minière, récemment tenu à Liège :
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M. Pawloski a présenté un rapport sur la situation générale des ressources en minerai de fer. Pendant longtemps, l'Espagne, avec la région de Bilbao, a été le principal producteur. Mais les gisements s'épuisent, et d'après les derniers rapports du gouvernement espagnol, ils auront disparu dans trois ou quatre ans. L'Allemagne et quelques autres pays ont recours à la Suéde, mais l'exploitation d'État y réduit l'extraction, de façon à réserver les gisements. Cette exploitation sera donc toujours limitée. Restent l'Allemagne, le Luxembourg, l'Alsace-Lorraine et la France. Le fer Luxembourgeois durera cent ans, si l'on n'exagère pas l'extraction. 11 en sera de même des gisements d'Alsace-Lorraine. C'est la France qui contient le grand centre sidérifére à sa région frontière, au prolongement du morceau que les Allemands ont eu soin d'annexer en 1870, croyant absorber ainsi toutes nos mines de fer. On ne se figurait pas, alors, que le bassin de Brieypût s'étendre à l'ouest. On le reconnut en 1880. Aujourd'hui, il y a dans le bassin de Briey soixante-dix concessions, dont vingt-cinq en exploitation. La production s'accroît sans ce.sse. Elle a atteint quatorze millions de tonnes en V.Hl. Même avec toutes les augmentations prévues, il y a. là du minerai de fer pour plus d'un siècle. Les Allemands y développent celles des concessions qui leur appartiennent ou dans lesquelles ils ontdes participations.
Il y a trois ans et demi, le gouvernement français chargeait le conseil des mines d'élucider la question consistant à savoir s'il y a du fer en Normandie. r)éjà dix-sept concessions avaient été octioyées et l'on craignait la mainmise allemande. Le conseil des mines déchira qu'il n'y avait pas de fer.
Or, c'est le contraire qui était exact, conformément à l'opinion déjà exprimée par Elie do Beaumont. La Normandie est un immense champ rie fer, dix fois plus riche que celui de Briey. Aujourd'hui, ce bassin est la propriété d'Allemands. Une première bande contient quatre mines, dont trois appartiennent à la GutehoJJ'nunqshutte et la quatrième à des Français qui ont un contrai de dix-neuf ans arec des Aile-
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mands. Une deuxième bande contient cinq concessions^ appartenant aux firmes allemandes Thysseny Gutehoffnungshutte et Phœnix. Une troisième bande contient une concession appartenant à des Allemands. Enjîn, une quatrième bande contient une concession appartenant à un Hollandais.
Dans la zone sud de la Normandie, les sociétés françaises sont enfin intervenues, grâce à l'active propagande de M. Métayer, professeur à l'Ecole centrale, et sur dix-huit concessions deux appartienent à des sociétés françaises, les autres à des Allemands.
On n'a pas fait la même erreur en Anjou, où d'importants gisements de fer se sont révélés. La grande métallurgie française y a fait un effort extraordinaire et sollicite de toutes parts des concessions.
La France est donc un vaste champ de fer, minerai qu'elle est appelée à fournir au monde entier. Dans les Pyrénées, dont les gisements, riches en qualité comme en quantité, s'étendent de la Garonne à Port-Vendres, plus de cent millions de francs ont été dépensés en recherches par des demandeurs en concession. Actuellement, 360 postulants attendent qu'il soit statué sur leurs demandes. Le gouvernement prétend que, pour statuer, il lui faut attendre le vote de la nouvelle loi sur les mines.
Le dénombrement de ces 360 postulants serait intéressant à connaître. Il doit y avoir parmi eux un certain nombre de prête-nom de Thyssen. Par ailleurs, une récente communication à l'Académie des Sciences montre une fois de plus l'importance des gisements de Normandie. Cette note a pour objet : n La structure du bassin d'Uvville [Calvados) et ses conséquences au point de vue de Vexploitabilité du minerai de fer. » Cette structure, telle qu'elle vient d'être dévoilée, assure à l'industrie une réserve de minerai de beaucoup supérieure au tonnaire prévu.
Cette situation prépondérante ne va pas sans sus-
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citer l'envie de notre voisine de l'Est et allumer ses convoitises. Elle cherche à les satisfaire en se procurant chez nous ce qui lui fait défaut chez elle. Pour arriver à ses fins, tous les moyens lui seront bons : la corruption, l'intimidation, la violence même. Elle les emploiera avec succès, car elle ne trouvera pas en face d'elle, en France, un gouvernement national capable de s'opposer à la mainmise de notre ennemi sur les richesses de notre sous-sol.
Toute la question est de savoir si la France continuera à se suicider en alimentant en minerai de fer le dieu Arminius et les usines Krupp, si elle continuera à abandonner à son ennemi éventuel des enclaves en plein territoire français.
Si nous avions un gouvernement soucieux de l'intérêt national, il aurait depuis longtemps pris ses précautions, soit en modifiant les tarifs de douane, soit en réservant à ses nationaux seuls les concessions de mines. Mais la France, étant en république, est privée de cet organe indispensable de résistance, de continuité et de responsabilité politique que possède l'Allemagne monarchique. Celle-ci, depuis la guerre, et notamment depuis l'AtTaire Dreyfus, use et abuse de la situation. Les divers cabinets qui se sont succédé dans cet intervalle ont continuellement et invariablement cédé aux exigences progressives de l'Allemagne, soit par cupidité, soit par peur. De concession en concession, nous en sommes arrivés à ce point que nous ne pouvons plus résister aux dites exiiiences sans courir les risques d'une guerre. Il semble à l'heure actuelle complètement impossible, non seulement d'interdire, mais même de limiter l'exploitation par notre encombrante voisine des lui UPS de l'er de Normandie. Elle en tire, en elTet, le
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fer qui lui est indispensable à son industrie. Or, l'Ai lemagne est, nous l'avons dit, une puissance essentiellement industrielle et une telle interdiction risquerait de la plonger avec son armée formidable et sa population de 66.000.000 d'habitants dans la misère. Soyons bien assurés qu'elle ne se résoudrait pas à mourir de consomption, quand elle sent, à portée de sa main, de quoi continuer une vie intense.
Est-ce à la peur d'un conflit ou à un mobile moins désintéressé qu'il faut attribuer la clause dite « Augagneur » du projet du ministre des Travaux Publics de 1911, clause grâce à laquelle, en Normandie comme en Lorraine et partout ailleurs, notre soussol minier courra le risque d'être entièrement livré à l'Allemagne?
Avant d'étudier ce fameux projet Augagneur, chefd'œuvre du genre, il faut savoir comment s'obtient, le plus souvent, une concession, en République, avec la loi de 1810.
C'est bien simple. Un individu se présente chez un propriétaire et lui demande d'effectuer des fouilles sur son domaine, en vue de découvrir des minerais, généralement des minerais de fer. Si le propriétaire veut éconduire le visiteur, celui-ci lui explique que son intérêt serait, au contraire, de signer un arrangement, afin de participer aux bénéfices éventuels de l'exploitation. Il insiste. Il fait luire des chiffres. Le propriétaire est ébranlé, puis finalement se laisse convaincre et finit par signer chez le notaire une convention en bonne et due forme. L'individu opère les fouilles, demande la concession, l'obtient et l'exploite. Quand le propriétaire s'adresse alors à lui, afin de réclamer la part convenue, l'autre lui rit au nez et lui exhibe l'article suivant de la loi de 1810 :
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€ Lorsque l'Etat accorde une conce^sion^ cette conce^- $ion se trouve^ par le fait même, libérée de toutes charges et de tous engagements antérieurs. » Le tour est joué.
Cela se passe ainsi dix fois sur douze. On m'affirme qu'en ce moment même, dans beaucoup de sites normands et bretons, notamment dans l'arrondissement d'Argentan (Orne) et de Segré (Maine-et- Loire), des centaines d'engagements semblables seraient signés par des propriétaires trop confiants.
D'après le projet Augaimeur, TKtat rompant avec tous les principes de droit civil, et ceux de la loi de 1810 sur les mines, se déclarerait carrément propriétaire du sous-sol. Il n'y aurait plus aucun privilège ni pour l'inventeur ni pour ceux qui ont fait des recherches. Par conséquent, l'État serait maître d'accorder une concession à qui lui plairait et sans (]ue les étrangers en soient exclus. Vous voyez d'ici la belle source de pots-de-vin et la porte ouverte à toutes les sociétés étrangères.
Sans doute le retour à l'État apparaît comme plus juste en principe que ce qui se passe actuellement, vu que, sous un régime normal, la collectivité française profiterait du marché. Je me hâte d'ajouter qu'avec la République, régime de l'étranger, le retour de la mine à l'État continuera à favoriser les Krupp, les Tliyssen et les de Poortcr, protecteurs naturels et bienfaiteurs dt's Fcrnand David.
L'industrie du fer est montée sur un tel pied qu'un particulier ne peut se lancer dans cette exploitation. 11 faut un capital de 15 à 30 millions pour créer une usine et creuser des puits de mines. Il n'y a donc que des sociétés anonymes par actions qui puissent tenter le coup. L'Allemagne manquant de minerai,
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l'État français accordera des concessions à des sociétés allemandes qui se constitueront avec des capitaux français *. C'est ainsi que procèdent en effet nos habiles voisins qui ne veulent pas compromettre leurs capitaux et cherchent à dissimuler la vraie nationalité de leur entreprise derrière les capitaux français.
Une fois bien installés si l'affaire est avantageuse, les capitaux allemands afflueront et remplaceront les capitaux français avec la même élégance que le personnel allemand se substituera de plus en plus au personnel français... comme nous le verrons par la suite chez les Thyssen et autres.
Il est un axiome que ne devait pourtant pas ignorer
1. Les lignes suivantes, parues dans l'Action Française^ reproduisent fidèlement la pensée de M. Weiss, directeur des imines :
« Interrogé au sujet d'une demande de concession minière dans le Calvados, formée par une entreprise germano-belge et plus germanique encore que belge M. Weiss, directeur des mines, a répondu qu'il ne savait rien à ce sujet. Mais il s'est empressé d'ajouter que le gouvernement examinerait « avec la plus grande impartialité » les deux cents demandes de concession qui sont en ce moment en souffrance au ministère des Travaux publics, qu'elles émanent d'étrangers ou de nationaux. Et M. Weiss a dit encore : « Naturellement, à égalité de titres, le gouvernement donnera toujours la préférence à une société française, mais j'estime qu'il ne doit pas rejeter d'emblée les demandes émanant de sociétés étrangères, qu'il doit même y faire droit quand ces sociétés offrent toutes les garantie» désirables. »
En somme, M. Weiss, directeur des mines, trouve tout naturel que nous apportions notre contribution — et dans des proportions formidables — à l'armement de l'Allemagne. Les affaires sont les affaires. Krupp ou Thyssen ou d'Ougrée Marihaye de liodingen, — c'est tout un, — ont besoin de minerai et oflrent les « garanties désirables » à Augagneur. Il n'y a qu'à s'incliner et à leur livrer le Calvados et la Manche : « Entrez, messieurs, ne vous gênez pas. Installez-vous. La maison vous appartient. C'est à nous d'en sortir, t
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le parlementaire Augagneur et qui est le suivant : Quiconque livre le ious-sol, livre le sol.
On peut chaque jour en contrôler la justesse en Normandie, dans l'Orne, dans le Calvados, voire même en Bretagne, sur laquelle l'Allemagne a des vues certaines et où des sociétés allemandes plus ou moins bien grimées accaparent nos minerais.
Et ce n'est là que l'exécution d'un plan méthodique, à la fois industriel et militaire, poursuivi avec une grande ténacité et une hâte significative, aboutissant à la germanisation du pays occupé. Ce n'est pas à un pur liasard qu'il faut attribuer, en effet, la coïncidence de cette exploitation intensive des mines de fer normandes avec la germanisation de Caen (Hauts-Fourneaux) et de Cherbourg (compagnies du Norddeutscher Uoyd et de la Hainburg Amerika); l'établissement de personnages suspects au voisinage des postes de télégraphie sans fil comme celui des Rouges- Terres; les créations de lik'nes de cliemin de fer Thyssen, actuellement destinées au transport du minerai, mais qui, à l'occasion, serviront aussi bien au transport des chevaux et de la troupe; les acquisitions de lignes électriques fournissant la force motrice; le projet d'amodiation du port de Gran ville (de Poorter-Krupp)...
Le but est double : alimentation de la métallurgie allemande, et principalement des usines Krupp d'Essen-Fluhr, en minerai de fer; germanisation progressive de la côte normande et de l'hinterland normand. La conquête en temps de paix pose ainsi les jalons de l'action guerrière.
De deux choses l'une : ou le gouvernement de la République ne voit pas cela, ou le voyant, il le tolère
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et cette tolérance est criminelle. Dans l'une et Tautre hypothèse, il n'y a qu'un mot pour qualifier cette altitude : trahison. Cela est tellement vrai que, devant nos accusations précises et répétées, les organes du régime, depuis le Temps et les Débais jusqu'au Petit Parisien, n'ont eu qu'un seul moyen de s'en tirer : le silence.
Nous allons voir comment les Allemands ont commencé par exploiter le sous-sol minier en y puisant du fer pour leur métallurgie militaire, pour les usines Krupp.
Puis comment, possédant le sous-sol, ils y ont adjoint un port tel que Diélette, non loin de notre port de guerre Cherbourg, déjà menacé par les Compagnies de navigation allemandes et cela avec la complicité officielle du ministre du Commerce d'alors Fernand David, qui est venu dans l'été de 1912 inaugurer le port de Diélette.
Puis comment se sont installés à Caen des Hauts- Fourneaux sous le couvert de l'Association Thyssen- Le Chatelier.
Enfin comment les envahisseurs ont pu établir un chemin de fer, minier au début.
Chacune des étapes de cet envahissement scientifiquement conduit mérite une mention à part.
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