L'avant-naissance de Clavde Dolet, fils de Estienne Dolet. Premierement composée en latin par le pere, et maintenant par vng sien amy, traduicte en langue francoyse. Oevvre tresvtile et necessaire a la vie commune, contenant comme l'homme se doibt gouuerner en ce monde
œuure de Estienne Dolet, intitulé Genethliacvm Clavdti Doleti , filz dudict Dolet , ie me suis bien voulu exercer de le traduire de langue latine en langue francoyse. Et ce non pour ostentation de ma rithme , mais pour le proffît que chascun prendra par la traduction d'vng liure tant plein de doctrine, et prudence nécessaire à la vie
commune. Et pour vray la composition latine de Dolet meritoit trop plus excellent traducteur que moy : comme pourroit estrevng Maurice Scœue (petit homme en stature, mais du tout grand en scauoir, et composition vulgaire) vng seigneur de sainct Ambroise (chef des poètes francoys) vng Heroet, dict La maison neufue (heureux illustrateur du haut sens de Platon) vng Brodeau aysné, et puisné (tous deux honneur singulier de nostre langue) vng Sainct Gelais (diuin esprit en toute composition) vng Salel (poëte autant excellent que peu congneu entre les vulgaires) vng Clément Marot (esmerueillable en doulceur de poésie) vng Charles Fontaine (ieune homme de grande espérance) vng petit moyne de Yendosme (scauant , et éloquent contre le naturel et coustume de= moynes) ou quelques aultres, dont la France est garnie en plusieurs lieux, par la grâce que Dieu lui faict de florir maintenant en gens scauantz plus que tout aultre Royaulme. Ceulx la doncq debuoient estre interpréteurs de ce présent oeuure : mais si par affection honnesle ie me suis aduancé des premiers, pour cela ie ne puis, et ne vouldrois estre cause que si nobles espritz que les dessusdietz feussent retardés de se vouloir esbatre à la traduction par moy
entreprinse. Or ie reuiens a mon premier propos , lecteur débonnaire : qui est tel que le proffît et vtilité partant de cest œuure, m'a induict a le translater. Et par semblable raison i'espere que tu prendras en gré ce mien labeur et effort. Adieu.
CANTICQVE AVX DEESSES
DE SCAV01R
3ppellecs les tUuf iHusf?.
e ioyeulx fruict que donne mariage i^^t Par ses esbatz , et par son doulx vsage , dQ$^3cI'ay ia receu : et pour plus d'aduantage C'est vng beau filz.
Pour vous seruir, Déesses, ie le feis : A vous seruir il sera doncq prefîs, Et auecq moy (qui seul et ne suffis) Vostre sera.
Phœbus le blond pour luy s'efforcera De bien chanter. Pallas ne se taira :
Et vostre voix vng bruict au ciel faira Oultre coustume.
Sus doncq , il fault que ce iour on consume En ioye et chantz. Prenez en main la plume , Filz d'Apollo. Que la fleur on escume De poésie :
Pour célébrer en rithme bien choysie
Ce mien enfant. Muses par courtoisie
Sa couche soit mignonnement farcie
De fleurs plaisantes :
Comme sont fleurs qui croissent par les sentes De Parnassus, et qui viennent aux entes De voz iardins, et foretz abundantes En tout bon fruict.
Faictes aussi que par vous il soit duict Si saigement et apprins et conduict Que par son art il vous donne deduict , Grand deuenu.
Mais i'ay assés a vous propos tenu De cest enfant : a tant par le menu Veubx le plaisir, duquel suis détenu Au long descrire.
Dieu Apollo vueille moy cy conduire Et me prester vng peu de ton bien dire. Si cest enfant par tes chantz fais reluire Bien le rendra :
Quand peu a peu grand homme deuiendra Et ton honneur par son art maintiendra : Lors congnoistras quel loz il t'aduiendra Par sou scauoir.
Croy, Apollo, que par luy doibz auoir Autant d'honneur que par aultre poète : Et ne seras long temps sans le scauoir, Si longue vie en santé Dieu luy preste.
PRECEPTES NECESSAIRES 3 la Die commune ,
Addressés a son Glz venant en naissance.
s^P^velcosqve estoille ait sur toy son aspect Vv3£{Si ainsi est quaulcun certain respect ^àJDu ciel haultain , ou infaillible essence
De destinée ait sur Humains puissance)
le veuk le cours que Nature te donne
En ceste vie estre tel que i'ordonne ,
Et que désire. Or vien doncq en ce monde
Sur tel désir : et en terre profonde
Retourne, après que ton heure viendra.
En premier lieu , ta foy ce poinct tiendra
Qu'il est vng Dieu tout puissant et vnicque
En ses elfectz : et si ce sans replicque Tu crois par foy, et en luy ta fiance Soit toute mise (o Dieu quelle asseurance, O quel repos) allors tu congnoistras Comme en tout bien et honneur accroistras, Et sans tristesse ou langueur indécente, Tu passeras de ce monde la sente :
L'amour de Dieu de soy a tel pouuoir, Que de tout bien vng mortel peult pouruoir.
Apres cela par toy bien obserué, Rendz mon esprit prudemment preserué De vices telz : c'est asscauoir enuie, Ambition, et que ne tedeuie De la raison ire a raison contraire :
Finablement (pour du tout te parfaire) Tout vice euite , et toute volupté :
Et lors seras des saiges réputé Saige , et prudent , entier et vertueux.
Plus, tu seras aux aultres fructueux Par bon exemple. Et ainsi veulx que naisses O mon enfant , et non aultres richesses le te souhaite. En telle sorte né, Plus que Crcesus tu seras fortuné ,
Quant est aux biens : c'est que pour héritage (Vray don de Dieu) liberté de courage Tousiours auras, et esprit invincible :
Te désirer plus grand bien n'est possible.
Estant muny de force tant haultaine Tu te riras de fortune incertaine :
Et soit pour toy temps bon ou malheureux Tousiours auras le visage d'heureux , Tel que vertu , vertu dicte virile , A en tout faict , soit amy, ou hostile. Aymé vertu qui ha telle puissance , Qu'en tous hazarlz elle donne constance.
Oultre (a dresser tes mœurs) il est besoing Que d'acquérir scauoir tu preignes soing.
Les lettres font qu'on congnoist pleinement Ce que concoipt vng chascun élément :
Soit en la mer, en l'air ou en la terre : Doncq il te fault vng si grand bien acquerre.
Par tel scauoir tousiours constant seras : De monstre aulcun tu ne t'esmouueras :
Mais tu croiras le tout faict par Nature (Mère de tout , de Dieu puissance pure) Et par icelle a sa fin tout venir.
O quel grand bien te voirras aduenir Si tu congnois des choses l'origine L'accroissement , et ce, qui les termine.
Ce congnoissant , il n'est rien tant horrible Qui peur te fasse , et feusse le terrible Bruict du tonnoirre , ou Pluton le noir dieu , Horribles faictz à toy seront vng ieu.
Voila, mon filz, le bien que te désire Affin que seur de tout tu puisses rire : Feust que le ciel , la terre et mer salée Toute Nature ensemble feust meslée Comme aultresfois a esté rude forme, Nondiuisée, et vng chaos difforme.
Or maintenant recoy ce que diray, Car briefuement icy ie t'instruiray D'aulcuns bon poinctz : par lesquelz sans dommage Consumeras tout le cours de ton aage, Et ne craindras ny péril, ny dangier Par fainct amy, ou par fainct estrangier.
Premièrement , si après le deces De tes parentz tu as des biens assez , Il ne les fault consumer follement (Comme vng prodigue) ou immodérément :
Car certain est que ton père et ta mère Ne les ont quis sans trauail bien austère. Par quoy ne doibs despendre briefuement Ce qui s'acquiert par labeur longuement. Doncq grandz bancquetz , ou braue superflue Tu ne fairas : ou aultre chose indeue : Comme de suiure ou berland ou paillarde : De tout cela le sage homme se garde.
Il te fault doncq du tien ainsi vser Que n'ays affaire a l'autruy t'amuser, Ou demander secours en indigence Et pauureté : car de tout temps l'vsance Est et sera que l'homme sans auoir N'est rien prisé : combien que de scauoir Il ait autant qu'eut Homère le docte , Ou que Platon, Demosthene, Aristote, Ou que Yirgile, ou le tant éloquent Marc Ciceron. Erief , on se va mocquant De tout lettré si en biens il n'abonde. Par quoy si veulx prisé viure en ce monde, Aye du bien : aultrement seras beste Yoire eusses tu de scauoir pleine teste.
Et d'auantage , il te fault regarder
Qu'impossible est que te puisses garder De faict meschant , si trop grand pauureté Sur toy son dard a vne fois iecté:
Et que ne sois du tout en desespoir, N'ayant de viure ou moyen , ou pouuoir. Lors nulle craincte au pauure contrediet: Tout cas meschant aussi tost faict que dict.
Pour euiter tel dangier, et diffame , L'homme prudent en telle sorte drame Ses biens , qu'il n'ha iamais nécessité . Et auec loz peult garder équité.
Ainsi fairas pour acquérir honneur Et ne tomber iamais en deshonneur.
Si toutesfois (comme chose louable le te commande estre en biens espargnable . le n'entends pas que sur toy auarice Ait auleun lieu : car ce n'est moindre vice Que de despendre insolemment le sien.
Par quoy donne ordre , en despendant le lien Que de prodigue et auare le nom Chasses au loing : et ainsi bon renom Tu acquerras. Vng moyen est honneste En toute chose : en tout sois doncq modeste.
Mais en cecy ie te veulx aduertir Qu'en espargnant ne te doibs diuertir De faire bien aux pauures par pitié.
Yng tel vouloir, vne telle amytié Entre mondains a Dieu plaist grandement Et tant , que par ce au ciel benignement Sommes receuz, et euitons le gouffre D'enfer. Si doncq ton prochain pauure souffre Quelque indigence , aye compassion De ton semblable et consolation Donne luy lors. Par ainsi auras faict La volunté de Dieu , et tel bienfaict Xe périra iamais. Aymé trop mieulx Pauures nourrir, que garder escutz vieulx. Ainsi doibt faire homme humain a l'humain : Ou aultrement dict doibt estre inhumain.
Contre ce poinct , si tu n'as aulcun bien De les parentz, ou du tout tu n'as rien, Il ne fault pas pour cela t'addonner A gaing villain, ny aulcun rançonner, Tromper, destruire : et ainsi deuenir Riche. Au contraire il te fault paruenir Aux biens mondains, sans d'aulcun la ruine.
Ou aultrement sur toy l'ire diuine
Se monstrera : et en fin tu perdras
Ce, qu'aultresfois par fraude acquis auras :
Car biens acquis par fallace rusée
Communément n'ont pas longue durée.
Apres auoir disposé sagement De ton estât domesticq : tellement Te conduiras, que tous te soint amys Et nulz ne soint contre toy ennemys.
Ce qu'aduiendra si ne blesses personne Par dict, ou faict : ainsi raison l'ordonne.
Mais tout ainsi que les mouches a miel Scauent congnoistre et le succre et le fiel , Et de fleur toute vng peu premier sauourent , Que sur aulcune (en se paissant) démolirent : Par tel aduis les amys fault eslire , Et follement a tous ne se réduire.
Si pour amy aulcun tu veulx nommer Premièrement il te fault consommer Vng inuy de sel auecq luy priuêment , Beuuant , mengeant , parlant communément Triste , ou ioyeulx : c'est , que deuant le prendre Pour vray amy, en tout puisses entendre
Quel homme il est et d'esprit et de mœurs : Saiges ainsi sont de leurs amjs seurs.
Et si le fais , lors pourras reueler A tel amy, ce que craindrois celer :
Soit de cueur gay les gayes entreprises, Ou de langueur les fâcheuses surprinses.
O quelle crainte , o quelle fascherie Donne l'amy meschant , par tromperie S'il veult troubler le sien amy loyal , Et comme traistre et meschant desloial Veult reueler les propos amyables, Qui par deuis (comme non dommageables) Se sont tenus entre eulx. O quelle peste !
Pour obuier a tel mal , t'admonneste Que sois secret , et caches saigement Ce, qui te peult (s'il est legierement Communicqué a l'amy) par après Porter dommage. O Dieu, o quelz regretz. Se veoir trahi par personne choysie En amytié, d'amytié dessaisie.
Par quoy te fault vser d'vng tien amy Si comme après te peult estre ennemy.
Par tel moyen iamais ne doubteras
Langue legiere , et asseuré seras D'vn tien amy, si ennemy se faict Et par courroux de toy il se deffaict.
Quant aux flateurs euiter ilz se doibuent Comme amys faulx qui leurs amys decoiuent. Euite aussi deceptifz rapporteurs :
Oui en estantz de tout mal apporteurs Veulent tousiours nouuelles colliger, Pour l'escoutant par leurs dictz affliger, Et mettre en soing , rapportant chose faulce : Ou aultre cas, qui sottement t'exaulce.
A ces deux maulx le remède est patent. Si le flateur par loz te \ient flatant Et par rapportz le rapporteur t'esmeult , Regarde bien en toy ce questre peult Ou vray, ou faulx : par ceste seule reigle Tu ne seras entre flateurs aueugle (C'est asscauoir par gloire transporté) Et ne croiras le faulx bruict rapporté Par rapporteurs : mais tous deux chasseras Comme poison, et rien d'eulx n'aymeras.
Apres cecy ie te veulx informer Comme tu doibz tes seruantz reformer,
Si tu en as. Sur tout garde toy bien Que de ton faict seruiteur saiche rien : Le seruiteur est vne mort présente , Le seruiteur n'est que de mort attente. (Tel est le dict de noz pères antiques) Par quoy ie veulx que de toutes practiques Que mèneras seruiteur rien ne sache :
A seruiteurs tousiours tes secretz cache.
Et te parforce entre telle vermine De haultain maistre entretenir la mine : Et pour le moins, si amour méritée Hz n'ont vers toy, ta face redoubtée Soit parmy eulx. Puis si de ta maison Sortent en fin , fais qu'aulcune raison Hz n'aynt de toy reueler quelque vice Qui par leur dict te porte preiudice.
Or de rechef de moy prendz ce praecepte Qu'homme prudent iamais son serf n'accepte Pour compaignon : car telle est la nature D'vng seruiteur, que plus tost il endure Cent mille coups, que par doulceur honneste Il se réduise a ce, qu'on ladmonneste.
Ce neantmoins ainsi le fault traicter,
Qu'occasion il n'ayt de detracter Aulcunement de ta complexion.
Auoir te fault considération Que seruiteurs sont oustilz animez Meritantz d'estre au moins de nous aymez Pour le seruice ou iournal , ou nocturne , Que d'eulx auons tant en heur, qu'infortune.
Passons plus oultre : et venons a la femme Que tu prendras pour eu i ter diffame D'homme meschant, et paillard dissolu.
Quant a ce point , tu seras résolu De la traicter non comme la seruante Mais comme amye , et compaigne adhérente A toy mary. Doncq amyablement L'entretiendras, et non seruilement.
En ce moyen le genre féminin Se doibt traicter comme genre begnin, Mollet et tendre , et a rigueur contraire , Et qui se veult par grand doulceur attraire.
Pourtant ne fault la bride luy lascher Par trop , et tant , que t'en peusses fascher . Car de soy mesme assez audacieuse Est toute femme , et de plaisir soigneuse.
Plus, liberté et franchise illicite
A faictz nieschantz les plus saiges incite.
Quant aux habitz , il fault quelle s'accoustre Selon Testât du mary : et non oultre.
Et a bon droict fol doibt estre nommé Qui a son bien en braues consommé , Braues de femme , et habitz excessifz , Habitz indeuz , et a mal allectifz.
Ce n'est pas tout Si tu veulx femme prendre, A la beaulté il ne te fault entendre, Ou au douaire en richesse abundant.
Plus tost ie veulx que tu t'ailles fundant Sur l'origine , et race bien famée Sur bonnes mœurs, vie non diffamée De celle la , qui ta femme sera :
Car par ainsi Yertu confirmera L'aultre Yertu en toy desia comprise , Qui sur Yertu de femme aura maistrise , Si que semblable a semblable conioinct Bien gardera ce que Yertu enioinct:
C'est , qu'au mary la femme ait reuerence, Et ne luy donne ennuy, ou desplaisance. Et le mary par semblable recueil
Ne donnera a sa femme aulcun dueil.
Saiche , mon filz , que la beaulté de celle Que tu prendras (ou soit vefue , ou pucelle) Pour ton espouse , a la fin s'en ira Comme rosée , et bien tost périra.
La dote aussi se peult tost en aller Et de grancfeur en petit raualler :
Mais quant aux mœurs, cela tousiours demeure : Doncques saige est qui des bonnes s'asseure.
C'est grand malheur, quand ce noble lien De mariage est priué de son bien :
Or son bien est viure paisiblement L'vng auec l'aultre , et amyablement S'entretenir, et euiter desbatz.
Ce bien et heur , tous gracieux esbatz En mariage auras, si scais choisir Non par ardeur, mais a certain loisir De bonnes mœurs vne femme remplie Et en vertu (comme veulx) accomplie.
Or maintenant ma Muse i'enfleray, Et plus haultz poincts de scauoir traicteray.
Si le cas est que tu sois citoien En quelque ville , il te fault tel moyen
Allors garder, que rien tu n'entrepreignes Plus qu'aulcun aultre, et que rien ne dédaignes Des loix, statutz , coustumes et edictz, Qui en commun par les chefs seront dictz.
Et s'il aduient que tu ays quelque office , ;; Ou magistrat , euiter fault tout vice D'orgueil, de gloire, et ostentation , De pillerie, et orde ambition D'amasser biens par façons deshonnestes.
Les magistratz et offices sont faictes Non pour brauer, ou grandz biens acquérir, Mais seruir ceulx qui viennent requérir Iustice et droict , si on leur faict iniure : Soit doncq esgalle enuers tous ta censure.
Par dons, présenta , et corruptiues offres, Garde toy bien que le pauure tu souffres Estre priué du bon droict qu'il demande. Or ou argent aux bons les yeulx ne bende.
Sois raisonnable a tous, et droicturier : Ne prise plus vng duc qu'vng cousturier, Quant a iustice : et icy est le poiuct, Ou doibz penser, et ne t'esmouuoir poinct Pour riche, ou pauure, et a tous estre esgal,
Droict mainctenir, et chastier le mal.
Brief , qui iustice a désir de garder En son office , il se doibt engarder De porter l'vng plus que l'aultre : et le droict Garder a tous. Ainsi il aduiendroict Que pauure , et riche auroit esgallement De ses procez bon et brief iugement.
Oultre cecy, note que grand rigueur Ne doibt auoir en vn luge vigueur :
Doulceur plus tost , et moyenne clémence Tu retiendras en iectant ta sentence.
Si telz estatz fortune ne t'addresse , Mais (comme royne , et de tous biens maistresse) Elle te tire en quelque court de Roy, Aultres façons estre conuient en toy, Que ie n'ay dict encores : car il fault Que soys subtil , simulateur, et cault : Pour ce qu'en court toute cautelle abonde , Et en telz artz vng courtisan se fonde.
Sois doncq subtil, et ne crains te vanter, Si courtz de Roys tu viens a fréquenter : Parle d'audace, et non poinct en craintif, En tout scauoir dy toy superlatif.
Par tel babil en court on se maintient : Par tel babil le plus fol saige on tient : Par tel babil et effrontée audace On voit plusieurs souuent entrer en grâce.
Quand tout est dict, ne fréquente la court, Si en audace et babil tu es court :
Car le babil audacieux conduict Ceulx qui en court désirent anoir bruict.
Il est bien vray que faire bonne mine N'est pas mauluais : par cela on affine Ouv les plus fins : et l'ignorant on pense Par bonne mine esrre plein de science.
Toyla les tours d'vng courtisan ruzé :
Et sans iceulx on se trouue abuzé Suiuant la court. Garde doncq bien ces choses, Si quelque fois suyure la court proposes.
Parlons plus hault. Si le Roy tel te trouue, Que quelque charge il te baille, et esprouue Ce que scais faire, il te fault loyal esrre Totallement , et bien seruir tel maistre. ?s"e sois larron , et pas ne t'enrichis Soubdainement : car si en rien fléchis. Et quelque faulte as commise, combien
Que sans reproche auras tenu ton bien
Durant le père, icelluy trespassé,
Ton faict sera par ses hoirs compassé :
Et si on peult (tant peu soit) sur toy mordre ,
Ne pense pas y pouuoir donner ordre
Sans souffrir peine , et bien tost mort honteuse.
Croy moy mon filz : c'est chose dangereuse De mal verser en affaires de Prince :
Trop mieulx vauldroit à iamais estre mince De biens mondains, que te mettre en danger, Qui peult ta vie et honneur ledanger.
Fais doncq si bien, si tu as d'vng Roy charge, Que par ton crime en rien il ne te charge.
Vng courtisan peult des biens amasser, Sans faire crime, ou droict oui trépasser : Et ce faisant il sera hors de craincte D'auoir enfin par le Roy quelque atlaincte.
Sur ce propos : si l'occasion s'offre De quelque bien , ne refuse telle offre, Car le refus est souuent dommageable, Tant est fortune inconstante et muable.
Ioinct que souuent vng Roy n'ha soubuenance Entiers ses serfz vser de recompense:
Et d'vng nouueau il est plus curieux , Que guerdonner le seruice des vieulx.
Il ne fault rien qu'vng nouueau aduolé Pour estre tost en la court affolé, Et de faneur priué totallement :
Car en la mer n'y a tel mouuement , Et n'y auoit le temps passé a Romme (Quand on faisoit les officiers) comme On voit en court. Celuy, qui le premier Tantost estoit, tost sera le dernier, Et par enuie hors de son siège mis, Banny, chassé, de son estât demis.
Ainsi la court est de changement pleine, Pleine d'enuie et d'espérance veine.
Que fairas doncq? Yeulx tu suyure la guerre ? Ne le fais pas : car on n'y peult acquerre (Pour le présent) honneur : ou grand renom. I pense tu y estre art gardé? Non :
Ce que faisoient noblement les Rommains, Et ce faisant ont acquis honneurs mainctz , Quand subiuguoient Pais et Régions Par leurs souldartz comprins en légions, Qui tant scauoient du noble art militaire :
Mais maintenant de cela se fault taire, Car on ne garde en la guerre aulcun art . Et tout se faict par fortune et hazart.
Tu ne voirras vne guerre conduicte , Ainsi qu'il fault , ny prudemment deduicte. Tu voirras bien (en passant le pais) Larcins, forfaictz , laboureurs inuahiz (Par gens de guerre) et de bien exilés, Battus, meurtriz, iniuriés, pillés.
Voirras aussi le pucellage osté A mainte vierge : et rauir du costé De son mary la femme bien viuante.
La veufue aussi esplorée et dolente Contraincte a mal. Voila ce que gendarmes Font maintenant par leurs gentilz vacarmes.
Mais quand ilz sont de leurs pais tirez , Dieu scait comment les verrois retirez De leur audace, et extresme insolence.
L'vng son harnois, l'aultre iecte sa lance , Tousiours battu , repoulsé , surmonté , Prins prisonnier, deffrocqué , desmonté : Et l'ennemy iamais ne desmonter Iamais ne battre, ou par armes dompter.
Vovla, inon filz, ce qu'en guerre voirras Au temps qui court. Qui plus est , tu n'oirras Dire aux vaillantz et prudentz cappitaines, Que pour leur art , et leurs extresmes peines, Pour leur vertu , pour leur grande vaillance Sur aultres aynt aulcune premineuce.
Vertu n'est pkrs^omme il fault honorée , Vertu n'est plus pour ses faictz décorée.
A cestt cause , o mon filz doulx et cher, le ne voy poinct que tu doibues chercher Suiure le train de guerre maintenant.
Mais ie veulx bien que le cas aduenant Qu'en ton pays il y eust guerre ouuerte , Tu craignes moins de la vie la perte, Que par cruelz et félons ennemyz En seruilude à iamais tu soys myz.
Et est il rien plus horrible , ou estrange , Que l'ennemy veoir qui ton pays mange?
Et par fureur sur ton bien s'esuertue ? Qui ta maison desrobbe , frappe , tue , Brusle , viole , arrache de la tette Ton sang , ton filz, ou ta fille qui tette ? Et qui pis est , après tout cest oultrage,
Les biens rauiz estre mis en seruage ?
Plus tost mourir au combat vaillamment Tu doibz , que d'estre ainsi villainement Vaincu , destruict , reduict serf misérable. La seruitude aux bestes est sortable , Non pas a l'homme haultain et de grand cueur, Subiect a nul , et d'ennemys vaincueur.
Trop plus content doibz souffrir mille mors, Que de permettre estre reduict au mords De seruilu , seruitu trop villaine , Non conuenante a la franchise humaine.
Iusques icy i'ay deduict en briefz termes Reigles, et poinctz , ausquelz si te confermes, Et si les suictz , fortune ne craindras : Heureux seras, et au hault bien viendras D'esprit tranquille. O mon filz , croy ton père , Qui par vertu a vaincu impropere Tel , et tant grand , que malheureuse enuie A peu forger, pour le priuer de vie.
Le fort bouclier de vertu et prudence Contre enuieux ay eu pour resistence :
Et comme vng roc les ondes rompt et brise Sans estre esmeu en rien : par telle guise
Des enuieux i'ay surmonté l'effort , Et Dieu mercy me trouue le plus fort,
Si tel rampart contre enuieux tu fais En te riant tu les voirras deffaictz : Et ta vertu en fin sera maislresse.
Et eulx mourront de rage et de destresse.
Au demeurant , quand la fin de ton aage Sera venue , et fauldra le passage Commun à tous (i'entendz la mort tant dure) Passer, a Dieu obéis, ne murmure.
La mort est bonne et nous priue du mal , La mort est bonne , et nous oste du val Calamiteux : et puis nous donne entrée Au ciel (le ciel des âmes est contrée) Prends doncq en gré , quand d'icy partiras, Et par la mort droict au Ciel t'en iras.
En cest endroict il ne fault auoir foy A ceulx disantz (et ne scauent pourquoy) L'Ame et le Corps tous deux mourir ensemble.
L'Ame est du Ciel , a son père resemble (C'est Dieu) qui n'ha , et ne peult auoir fin : Aussi n'ha il l'Ame au Corps mise, affin Qu'auec le corps par la mort soit mortelle.
Croy (et est vray) que l'Ame est immortelle . F.t que de Dieu a prins son origine , Qui ne meurt poinct, et que mort n'extermine De l'héritage aux biens viuantz promis, De l'héritage ou nous serons tous myz Par le mérite (o diuine clémence) De Iesuchrist : et en telle fiance Meurs, quand plaira a Dieu d'icy t'ouster Ou aultresfois lny a pieu te bouter.
Canticqur
DrtVX SALVTAIRES ET 3Ï0X SALVTAIRES A LA VU HVMAl>"E.
ROvrE aux Humains contraire ce monde viennent , 'Troupe de mal affaire, Tu n'as icy que faire :
Aultres dieux y conuienneut.
ij^ Quand en ( 5^2 Troupe de
Dieux aux Humains amys Et d'aspect fauorable , Icy serés admis DieiLX de nul ennemys, Troupe a tous secourable.
N'y soys poinct doncq Saturne JMais ton ûlz bien y soit :
Poinct n'y veulx d infortune , l'y veulx bonne fortune Que Iuppiter conçoit.
Iuno, Venus, Minerue, Venés y, bien le veulx :
Vostre vertu conserue Ce filz, et le preserue De tous cas malheureux.
Sois y aussi Mercure Et Phœbus le facond :
Qu'a ce filz on procure Vne telle parleure , Qu'il n'ait point son second.
Apres vostre visite (Dieu de haultain pouuoir) Si cest enfant mérite Que d'aulcun bien hérite Veuilles le tous pouruoir.
Ceulx qui ont la puissance De beaul té. conférer, Luy donnent accroissance Telle, qu'a tous en France Se puisse préférer.
Ceulx qui lame enrichissent De vertu excellente, Il fault quïlz l'ennoblissent De biens qui ne périssent Pour aulcun vent qui vente.
Ceulx qui abondamment Donnent biens et richesses, D'acquérir largement Luy monstrent vistement Les moyens et addresses.
Et toy dame Fortune, Qui régis les humains , ^N~e luy soys importune, Mais tousiours opportune , Luv donnant honneurs mainctz.
Et permectz que son aage Il puisse terminer Sans péril ou dommage, Et tousiours aduantage Il ayt , sans décliner.
Voila ce que demande O déesses et dieux!
A vous me recommande :
Adieu, diuine bende Qui présidez aux cieulx.
Fin de la traductii
CLAVDIN DE TOVRAIXE
,3 (£stt*nne Doitt,
Salvt.
(^^^'Jpres le grand labeur, auquel estois eon- (v^^Ji^ trainct de vaequer totallenient cest yuer n§cJ^'^£ passé (pour la fondation de mon honneur, et acquérir quelcque estime entre les doctes ) venant de Lvon a Tours, pour relief de la fascherie de mon vovage , ie me mys a composer quelcques dixains et huictains sur la naissance du filz qu'il a pieu a Dieu te donner pour le commencement du grand heur de ton mariage. Lequel combien que plusieurs (peu congnoissantz ton esprit , et iu gemen t) ay ent trouué estrange, pour ce que par la cuydent ta fortune ( quant aux biens) estre troncquee, ou pour le moyns retardée de
beaucoup : ie l'ay toutesfoys tousiours trouué bon , et louable. Car ie scay que tu n'as cbose en plus grande recommeudation que de viure selon le commandement de Dieu : et de t'eulrelenir en tranquillité d'esprit , pour plus amplement vacquer aux letres. Ces raisons doncques sont apparentes, que non follement et sans ingénient tu t'es marié, mais pour le plus hault bien que tu as peu choisir, as ce faict : soit pour reuerer l'honneur de Dieu : soit pour viure entre les hommes sans reproche de paillardise : soit pour augmenter le bien literal de tes labeurs assiduz. Ioiuct , que tu n'as faict ce sans exemple prouuable : comme d'vng Socrates (tenu en sou temps le plus saige du monde) d'vng Cicero (ton dieu vnique en éloquence) et de nostre temps d'vng Budée. Mais il n'est besoing de débattre que tu ayes faict cela auec raison et iugement singulier, car ceulx qui bien te congnoissent n'ignorent de quelle prudence tu vses maintenant en tes affaires. le laisse doncq ce propos et reuiens a mes dixains. Aiant entendu que le Hure que tu as composé en latin sur l'auant-naissance de ton filz estoit traduict en francoys , et que tu deliberoys de l'imprimer, ie t'ay bien voulu enuoyer ceste mienne facture : non pour
aultre chose toutesfoys , que pour démonstration de l'amytié que ie te porte. Et si messieurs les Rithmartz de France ne la trouuent selon leur goust , ie ne m'en soucie en rien, moyennant qu'elle te plaise. Adieu amy.
iOtram ïm £'\i} î>e Dolet.
Phidias, painctre, après qu'il eut pourtraict
Yng Iupiter , pour l'ymage parfaire ,
Près d'elle fut long-temps coy et retraict ,
Escoutant ce que chascun nécessaire
I diroit estre , affin de satisfaire
A toutes gens. Puis telle addition
Feit qu'il en est encores mention.
Mais a ce faire il ne se fault prétendre :
Car cest enfant telle ha perfection
Qu'on ne pourroit iamais rien y reprendre.
fjuictam.
Tu nous a faict vng si bel enfant naistre Par ton scauoir, esprit et diligence,
Et par amour, que iamais ne peult estre Aultre que toy. Le fruict de ta science Prend donc icy sa racine et semence, Pour ne mourir, combien que ton corps meure. C'est grand plaisir de sentir quelque essence Viuant de nous, qui après nous demeure.
JOiïûtn.
Qui les grandz biens, que Dieu donne, entreprend Dire, il ne peult soubdain les faire entendre : Car comme yceulx aulcun de nous n'entend, Aussi ne peult en briefz mots les comprendre. Et quand l'esprit ne peult assez s'estendre A déclarer les biens d'aulcun viuant, Lors nous iugeons qu'il est vng don venant De Dieu. Par quoy, si l'on ne peult escrire Les biens, dont est remply ce bel enfant, Que c'est vng don de Dieu il nous fault dire.
jtjutctotn.
L'homme, en qui est scauoir, qui trop abonde
Tault qu il en baille à vng chascun sa part. Tout ainsi , quand Dolet par tout le monde Son grand scauoir à vng chascun départ, Chascun en prend vng tiers , ou bien vng quart Mais pour parfaire en sa vie vng ouurage, Ce qu'il auoit ca et la mys à part, Dedans son filz l'a mys et dauantaige.