‹ L'avènement de Bonaparte (volume 4)Chapitre 14 sur 52 · I II · texte numérisé non relu

I II

qui se posait en patron de tous les Jacobins de la République, | répondit au général par une lettre d'une insolente désinvolture. Moncey releva vertement cette inconvenance et répliqua lui-même sur un ton d'honnête indignation (1). Il se plaignit i à Lucien, se plaignit à Bonaparte, tandis que les journaux ; modérés de Paris prenaient à partie le ministre protecteur des terroristes. Les Consuls, sans réprimander Fouché, firent écrire i à Moncey par le ministre de la guerre pour l'assurer de leur confiance (2).

L'arrivée du préfet Verninac et la levée de l'état de siège concentrèrent les principaux pouvoirs en une main. Par la , nomination d'un conseil général et d'un conseil municipal ' formés d'hommes capables et estimés, Lyon fut rendu à lui-même. Matériellement, depuis le grand ravage de l'an II, Lyon restait tout entremêlé de décombres : « Plus de deux j cents maisons détruites; les quais, les ponts, les fontaines, les digues destinées à contenir le Rhône sont dans un fâcheux , état de dégradation (3). " Néanmoins, si forte est la vitalité i lyonnaise qu'à peine libérée elle s'affirma par une reprise de labeur. De toutes les parties de la profonde cité, aux maisons ' trop hautes, aux rues sombres, aux quartiers tassés sur les i pentes, un bruissement de métiers en activité recommença de s'élever. Vingt mille ouvriers lyonnais, dégrisés de politique, assés d'agitations vaines, goûtèrent enfin la paix du travail.

Entre Rhône et Loire, d'incroyables faits d'anarchie se produisent. A Tarare, des troupes de passage volent la caisse du receveur de l'enregistrement ; à Gannat, des brigands volent le percepteur; à Riom, on pille en plein jour la perception, et les ravisseurs donnent un reçu au nom du Roi (4). La manufacture d'armes de Saint-Étienne vend des fusils aux \ agents chargés toujours de préparer la grande rébellion

(1) Le Maréchal Moncey, p. 109-111.

(2) IbicL, p. 114.

(3) Description physique et politique dii départevient du Rhône, par le citoyen Vkrmnac, préfet de ce département, 1"^ thermidor an IX. FIC, III, 5.

(4) Le Maréchal Moncey, p. 106-107.

royaliste. Plusieurs convois voiturant des caisses de fusils et de munitions sont interceptés dans la région lyonnaise (1).

Si l'on suit la vallée du Rhône, le versant alpestre n'offre que désolation et lang^ueur. Les habitants conservent un reste d'esprit patriote et républicain, mais le passage continuel des troupes allant en Italie ou en revenant, les charges et exactions militaires, la ruine de tous les services ont foncièrement déprimé la population. Atonie, découragement, c'est l'état du Jura, celui de l'Ain et des Hautes-Alpes. Il est vrai que dans l'Isère « il existe encore de l'attachement à la Révolution, surtout dans les campagnes où elle a jeté de l'aisance par la vente des domaines nationaux... (2) » . Dans les villes de la Drôme, les Jacobins sont assez forts pour susciter des séditions contre les droits d'octroi; la force publique chargée de les réprimer agit mollement : <i II est vrai que, les séditieux ayant mis en première ligne des enfants et des femmes enceintes, les troupes n'ont pas osé déployer de force contre de pareils combattants (3) »

La partie inférieure delà Drôme, les Basses-Alpes, Vaucluse et l'Ardèche forment une zone particulièrement troublée, un barrage de banditisme et de chouannerie qui coupe là vallée du Rhône dans toute sa largeur.

Le préfet de la Drôme a trouvé les gens paisibles dans un noir marasme, à peine traversé depuis Brumaire d'un rayon d'espoir (4) . Le préfet des Basses-Alpes, arrivant en ce pays perdu, éprouve un accès de désespoir. Il écrit à Lucien, son ami personnel : " Ce département, mon cher Lucien, est un des plus malheureux de la République. , . Vous saurez donc que le brigandage y exerce un ravage inouï, que des bandes d'assassins le parcourent et y commettent des atrocités sans nombre; qu'il n'est pas de jour où un assassinat, un brùle-

1) Bulletins du commissaire général de police de Lyon, ventôse et prairial. Bibliothèque nationale, fonds français, 11361.

(2) Le commissaire du gouvernement, 7 vendémiaire. FIC, III, 6.

(3) Bulletins départementaux, vendémiaire an VIII. Bibliothèque nationale, fonds français, 11361.

(4) Rapport du 20 nivôse an X revenant sur l'état antérieur. FIG, III, 6,

ment de pieds, un viol, une arrestation ne se commette, et cela non seulement sur les routes, mais dans des A'illages assez considérables et jusqu'au vu des citoyens que la terreur empêche de se réunir pour s'y opposer... Un général sans talents nommé Pelletier, quelques officiers, la honte de l'armée, et des soldats tous éclopés composent la force publique de ce département. » Comment opérer la pacification, comment employer côte à côte des hommes qui se sont alternativement et furieusement persécutés? Les républicains ont pris à tâche de faire haïr la République : « Depuis le 18 fructidor, ils semblent avoir conduit ce département avec une verge de fer, le tout pour rester maîtres du champ de bataille. Il se trouve parmi eux quelques hommes intéressants, instruits, que l'ambition a égarés et qu'il est possible d'utiliser. Il ne faut pas cependant les présenter de suite en spectacle, mais par degrés et avec précaution. Parmi ceux qui ont figuré d'une autre manière, il se trouve plus d'instruction; il faut choisir là ce qu'il y a d'honnête, ce qui a aimé la liberté dès le principe, et il en existe beaucoup, mais qu'on a royalisés et qu'on a ainsi poussés hors des rangs. En général, on désire se rattacher au gouvernement. Chaque parti ne craint que d'être persécuté, et, dès qu'il trouvera une garantie, cela pourra aller. Je me conduis de manière à l'assurer à tous. Je ne veux épouser aucune querelle et je cherche à employer le mérite partout où je le trouve (1). »

Dans Vaucluse, les brigands organisés en bandes, pourvus en moyens de ravitaillement, possédant des dépôts de munitions et des moulins à poudre, maîtrisent les routes; une partie de la population est pour eux; ils terrorisent le reste. Leurs chefs se montrent dans les villes, tiennent conseil dans les auberges et y préparent leurs coups. Ils surprennent un chef-lieu de canton, Valréas, et y tuent un chef de brigade, un chef de bataillon, un capitaine et un sergent, dont les cadavres sont traînés dans les rues au cri de Vive le Roi l (2j.

(1) Lettre du 11 floréal. FIC, IH, 5.

(2) Vauclu«e, rapport pour germinal an VIIL FIC, III, 5.

Dans l'Ardèche, voici qu'une flambée de g^uerre civile se rallume. Comme on a cru à une accalmie et que l'on a dissous les colonnes mobiles, les bandes gfitées dans le fond des montag^nes reparaissent soudain, s'élancent sur les villages et bourgades ; elles marchent au son du tambour, en déployant desdrapeaux blancs. Un parti se jette sur Montpezat: «lissent entrés au nombre de cent, bien armés, entre onze heures et minuit, se sont emparés des rues et de la place, défendant aux citoyens de se mettre aux fenêtres avec menace de les y fusiller. Un détachement avec un de leurs chefs a forcé les portes du receveur de l'enreg^istrement... Ensuite, ils se sont fait conduire chez le percepteur dont ils ont brisé les portes et ne trouvant point de fonds, ils ont pris ses effets et ses armes. Tout cela s'est fait comme à l'ordinaire aux cris de : Vive la religion! vive Louis XVIII! à bas la République ! formules très adroites, et qui souvent paralysent ou tournent à leur profit l'action d'un peuple ignorant et superstitieux (1). "

L'irruption déborde sur la Lozère, s'empare de Villefort et menace Mende. Le préfet, inquiet pour son chef-lieu et craignant d'être enlevé, demande secours à son voisin de la Haute- Loire, mais la Haute-Loire est elle-même en alarme et n'a pour se défendre « qu'une centaine d'hommes de ligne répartis en quatre postes (2) » . Le dépôt de la 106' demi-brigade, envoyé dans la Lozère, finit par assurer le refoulement des bandes (3).

Le préfet de l'Ardèche et ceux des départements voisins croyaient à la nécessité d'une amnistie, afin d'amener les simples égarés à se séparer des malfaiteurs endurcis. Bonaparte admettait ce moyen, mais voulait qu'en même temps la poursuite des récalcitrants continuât avec la dernière énergie : oubli du passé, sévérité inflexible pour l'avenir, telle serait la devise du gouvernement consulaire. L'Ardèche, Vaucluse,

(1) Bulletins départementaux, 25 ventôse. Bibliothèque nationale, fonds frao» çais, 11361.

(2) Rapport du préfet, 14 floréal. FIC, III, 5.

(3) Rapport du 25 thermidor. Ibicl,

les Hautes-Alpes et la Drôme furent formées en un commandement militaire spécial, confié au général Ferino. On proclama une amnistie, dont étalent exceptés les chefs de bandes et les criminels de droit commun. Pour faire d'eux prompte justice, pour punir tout crime nouveau, une commission militaire fonctionna dans Avignon. Ces mesures ne produisirent qu'un effet momentané; derrière les bandes, pour alimenter la révolte, se cachait une organisation royaliste toujours existante, quoique inaperçue des autorités (1).

Dans le département des Bouches-du-Rhône, la tyrannie rouge coexiste avec la terreur blanche. Le pays est en proie aux séides errants de la réaction et aux fonctionnaires jacobins, deux variétés de brigands L'oppression jacobine se prolonge malgré l'établissement de l'administration préfectorale. Par suite des anciennes accointances de Lucien et de ses attaches avec la rouge canaille du Midi, plusieurs souspréfectures et mairies urbaines ont été confiées à des hommes dont le nom seul est un épouvantail. Le préfet Charles Delacroix, ancien conventionnel, correct et froid sectaire, ne sait pas se dégager de l'exclusivisme dont son parti a vécu si longtemps. Les emplois dont il dispose, les fonctions locales, il les livre à des Jacobins subalternes qui se font un métier de prolonger la Révolution et n'en peuvent avoir d'autre. Les maires de campagne sont autant de tyranneaux. Un autre conventionnel, Thibaudeau, transféré plus tard à la préfecture de Marseille, écrira d'eux : « Par leur ignorance, ils ont augmenté les désordres de toute espèce; par leur immoralité, ils se sont aliéné l'esprit de leurs administrés. Dépourvus de toute propriété et déshabitués de travail, ils ont commis toute sorte d'extorsions et de rapines pour subsister ou pour s'enrichir (2). ■

(1) Mémoires inéciits de Puyvert.

(2) Thibaudeau au premier Consul, 15 frîmaîre an XII. licite notamment ce» faits : B On se faisait payer pour porter un contribuable riche sur l'état de cotei irrécouvrables ou pour l'omettre au rôle; oa trafiquait des cerliticaitE d'iadigence. » FIC, III, 7.

A Marseille, Delacroix rêve d'embellissements et de travaux d utilité publique, mais il n'arrive pas à purg^er la ville d'un amas d'immondices humaines. La garde nationale n'estqu'une horde. Le commissaire général de police, Lecointe-Puyraveau, essaie d'organiser une garde soldée; il la compose de telle sorte qu'elle devient la terreur des honnêtes gens, à l'égal des malfaiteurs qui nuitamment forcent les magasins et commettent des vols dans tous les quartiers, à l'égal des brigands qui désolent en plein jour la banlieue immédiate de la ville, le terroir de Marseille, la région des bastides et des jardinets : « C'est là, écrit Lecointe-Puyraveau, qu'on trouve un véritable labyrinthe immense formé par des milliers de murailles, des collines et des montagnes, refuge assuré des malfaiteurs; c'est là aussi qu'on trouve les restes des anciennes bandes de voleurs de la Provence; tous ceux qui ont pendu, sabré, assommé, brûlé, égorgé leurs concitoyens dans les crises de la Révolution (1) . »

Dans le Var pareillement, l'anarchie directoriale continue. Dans le département des Alpes-Maritimes, situé sur les derrières de notre armée d'Italie, c'est le triste envers d'une guerre malheureuse : traînards et déserteurs, soldats contrebandiers, hôpitaux pourris d'où se dégage un mal contagieux qui empoisonne les villes; comme autre peste, la vénalité et les excès de l'administration militaire; en perspective, l'invasion ennemie pour le cas où notre armée postée sur l'Apennin fléchirait. Une incursion des Autrichiens précédera dans les Alpes- Maritimes l'arrivée du préfet.

En deçà du Rhône et de ses embouchures, les villes du Gard et de l'Hérault, ]Sîmes et plus loin Montpellier, tendent à se pacifier. Les haines s'épuisent; un certain esprit de tolérance renaît. Protestants et catholiques restent séparés plutôt qu'ennemis ; le régime consulaire les rapprochera momentanément.

En dehors des villes, il n'est question que de tumultes

(1) Rapport du 19 nivôse an IX. FIC, 7.

ruraux, de diligences attaquées, de brigands à face barbouillée de suie ou masquée d'un crêpe, figures fantastiques, terrifiantes, larves qui rôdent le soir le long des chemins et hantent les campagnes. Pour mettre un peu de sécurité sur les routes, le général Gouvion s'efforce de militariser les gardes nationales et d'en tirer quelques corps réglés; il s'accorde mal avec le préfet de l'Hérault, qu'il juge faible et pointilleux. Pour empêcher les bandes de l'Ardèche de refluer dansia région nîmoise, le pointimportantdePont-Saint-Esprit, près du Rhône, est fortement occupé. Mais le Gard est entamé plus loin par des bandes de deux cents hommes qui dévalent des montagnes, car la réaction armée se prolonge jusqu'au bout de ces profondes et multiples Cévennes qui surplombant le littoral languedocien.

A travers l'épaisseur de la chaîne, depuis les rampes méridionales où croissent l'olivier et la vigne jusqu'aux âpres monts de l'Aveyron, la guerre de partisans circule. Dans ces pays, le conflit des partis s'est compliqué de guerre religieuse, avivée par les rigueurs révolutionnaires contre les catholiques, par les décrets de persécution formulés à Paris au nom de la science et de l'humanité. Contre les dragonnades philosophiques, le catholicisme cévenol a eu ses Gamisards. De leurs inexorables bandes, des débris subsistent : féroces assassins dont l'un a tué de sa main cinquante pères de famille, émigrés coupeurs de routes, prêtres bandits. Les colonnes qui plongent dans ces farouches régions font d'étonnante» captures. Dans l'Aveyron, on arrête un prêtre signalé depuis longtemps comme chef de rébellion : « Réuni avec six autres prêtres de la même espèce, retiré dans les lieux les plus sauvages du département, c'est au milieu des bois, toujours armé de pistolets, qu'il célébrait les cérémonies; il avait enfin poussé les excès à un tel point que les prêtres réfractaires l'avaient eux-mêmes frappé d'interdiction avec ses collègues (1). » Le préfet du Gard annonce l'arrestation d'un

(1) Le préfet de l'Aveyron, 3 floréal. Bibliothèque nationale, fonda frauçais, 11361.

ex-prieur désig^né sous le nom de Sans-Peur, « l'un des plus féroces des chefs des brigands du Midi (1). n Condamné à mort depuis six ans, il officiait armé de deux paires de pistolets, d'un sabre et d'un fusil à deux coups posés sur l'autel. Cette chouannerie cévenole tient en danger non seulement le Gard, l'Hérault, l'Aude, mais Tarn-et-Garonne et les approches de la région toulousaine.

De toutes les grandes villes, Toulouse était la plus troublée. Au bord de son fleuve rapide, la rouge cité de briques, loquace et violente, obéissait encore aux péroreurs de club qui voulaient en faire la capitale du jacobinisme, le centre d'opposition à la politique consulaire. Depuis Brumaire, la faction avait continué de dominer l'administration centrale, l'administration municipale, et tâchait par tous les moyens d'agiter le peuple.

Au moment même où le préfet de la Haute-Garonne, Richard, part de Paris pour se rendre à sou poste, Toulouse se soulève. Une hausse dans le prix des blés, résultat d'une mauvaise récolte, faisait planer sur la région des menaces de famine. Sous l'impulsion des meneurs, la plèbe se porte en masse vers la halle où se font les arrivages et les ventes, et réclame furieusement une limitation des prix par acte de l'autorité, un maximum local. Des troupes avaient été rangées

] en avant de la halle, avec deux pièces de canon chargées à mitraille; mais le peuple huait et provoquait les militaires, qui montraient une patience admirable; contre leur digue immobile, la foule se poussait en vague de tempête. A la fin, plutôt que de donner l'ordre de tirer, les autorités cédèrent tout à l'émeute, firent rentrer les troupes, qui furent hous-

I pillées et en partie désarmées, et taxèrent le prix des blés comme aux plus mauvais jours de la Révolution. Cet exemple fut imité dans plusieurs communes du département (2). Cette faiblesse des autorités, cette capitulation devant

(1) Le préfet du Gard, 7 prairial. Fonds cité à la page précédente.

(2) Bulletins départementaux, 21, 23 et 24 ventôse. Bibliothèque nationale, j fonds français, 11361.

250 L'AVEINEMENT DE BOîNAPAKTE

rémeute, cette défaite de l'ordre, indignèrent Bonaparte. Il écrivit au général Gomme, commandant de la division militaire : " Lorsque les malveillants montrent tant d'activité, comment les bons citoyens en montrent-ils si peu? Gomment les administrations civiles et militaires montrent-elles tant de lâcheté? Gomment, avec les troupes dont vous disposez, n'avez-vous pas pu faire repentir les individus, quels qu'ils soient, qui ont osé mettre leur volonté particulière en opposition avec la loi? Gomment la garde nationale de Toulouse ne sentirait-elle pas que c'est obéir à la loi et servir le peuple que de réprimer les mouvements séditieux?... Le préfet Richard vous remettra cette lettre ; secondez-le avec le zèle que je vous connais. N'oubliez pas que la faiblesse produit les guerres civiles, et que l'énergie maintient la tranquillité et la prospérité des États. Le gouvernement a mis sa confiance en vous; je vous ai connu brave, montrez-vous tel (1). "

En tenant au général Gomme ce fier langage, Bonaparte s'adressait mal. Gomme était un de ces démagogues empanachés qui foisonnaient dans nos armées; il voyait partout le péril à droite et ne le voyait jamais à gauche. Le préfet écrira bientôt au ministre de la guerre pour supplier qu'on l'en débarrasse (2).

Les débuts de ce préfet mal appuyé furent difficiles et modestes. Il lui était impossible de s'attaquer de front aux Jacobins et de les désarmer, faute de moyens pour soutenir cet acte de vigueur. Par ses exhortations, par son exemple, il essaya d'instituer ou au moins de proposer le règne des lois, sans réussir d'abord à le faire accepter. Lui-même convenait que Toulouse restait en proie à « la plus hideuse anarchie (3) » . A l'émeute succédaient des rixes journalières; dans les rues les plus fréquentées, on s'assommait en plein jour; les Jacobins tenaient toujours le haut du pavé; la tenue des passants, la

(1) Corr., VI, 4680.

(2) Archives de la guerre, Corresp. générale.

(3) Rapport du 3 germinal ajQ IX revenant sur la situation de l'année précédente. Fie, III, 8.

coupe d'un vêtement, une façon de porter les cheveux, un gland au chapeau, tout leur semblait signe suspect, attirait la menace et désignait aux fureurs. Dans les campagnes, les tronçons de la dernière insurrection royaliste se tordaient encore. Les villages se soulevaient, des bandes replantaient les croix et abattaient les arbres de la Liberté. Entre la démagogie urbaine et la réaction rurale, le pouvoir pacificateur semblait campé provisoirement plutôt qu'installé.

Dans les départements de la zone pyrénéenne, Pyrénées- Orientales, Ariège, Hautes et Basses-Pyrénées, le« attentats individuels ou collectifs se reproduisent à chaque instant. Dans un canton du Gers, « une bande de cinquante brigands armés s'est portée nuitamment chez quatre ou cinq citoyens patriotes, les a désarmés et tondus, au nom de Louis XVIII — disaient les tondeurs. Sur ces citoyens désarmés et tondus, il en est un qui est percepteur; celui-là seul a été volé; on lui a pris sa recette (1). » Par contre, les Jacobins des Landes délibèrent sur les moyens « d'éluder autant que possible la reconnaissance du gouvernement actuel » , et de tenir pour inconnu « l'agent du gouvernement nommé préfet (2) » .

Le préfet parut, et, devant sa ferme contenance, tout le monde se tint coi. Il s'en fut lui-même installer le sous-préfet de Dax et a raconté cette expédition dans un rapport (3) : chemin faisant, à Tartas, a j'acceptai un repas dans la maison d'un citoyen nommé Vidard. Cette circonstance sera sans doute, dans les dénonciations préparées contre moi, un grief majeur, car le citoyen Vidard est père d'un émigré; mais on omettra de vous dire que cet homme respectable, déjà avancé en âge, vieillit dans la pratique de toutes les vertus, que seul et de ses propres deniers il soutient l'hospice de ce pays, et que, dans ce moment même, au milieu de la pénurie où nous nous trouvons, il emploie les débris de sa fortune à nourrir deux cents enfants abandonnés et dix-huit malades... J'ai

(1) Rapport du commissaire du gouvernement, 3 pluviôse. FIG, III| 7.

(2) Lettre du préfet, 9 floréal an VIIL FIC, III, 7.

(3) Ibid.

\oulu montrer que le gouvernement actuel, sans avoir ég^ard i

aux événements passés et aux torts des personnes qui leur i

appartiennent, ne connaît et ne veut appeler à lui que les

citoyens qui honorent le pays par leur conduite personnelle. »

Aux approches de Dax, les deux partis qui se disputaient la ville, les modérés et les Jacobins, vinrent à la rencontre ' du préfet, les premiers à cheval et les autres à pied; cette i différence parut aux Jacobins une insupportable injure et faillit provoquer une bagarre, mais le préfet, s'élançant de sa voiture, commanda le silence, imposa la concorde par un discours bien senti qu'il termina au cri de : Vive la République! « et toutes les voix se confondirent dans ce cri national qui est sincèrement aujourd'hui celui du ralliement de tous les vrais Français » . Le sous-préfet fut installé d'autorité. A quelque temps de là, le préfet, instruit qu'on l'accusait de ne point signaler des délits contre-révolutionnaires, écrivait fière- i ment au ministre : « Le jour où je vous porterai des plaintes I de cette nature, citoyen ministre, provoquez ma destitution, I car sitôt qu'un magistrat sait qu'un coupable existe, et que I rien ne s'oppose à l'action de l'autorité dont il est revêtu, il I lui est aussi facile de le faire punir que de le dénoncer (1). » ! Ce préfet vraiment consulaire s'appelait Méchin. j

Les confins de la Gironde restaient rongés de banditisme. ! A l'intérieur du département, au milieu de ses grasses et souriantes campagnes, Bordeaux s'apaisait. Cette grande cité, i affreusement meurtrie en l'an VII, semblait renaître à la vie, i au plaisir, aux occupations utiles. Les théâtres, les endroits j publics se calmaient; les cercles particuliers se passionnaient moins pour la politique. j

Dans la vaste région située autour et au-dessus de Bordeaux, j plusieurs centres de brigandage apparaissent. L'un est en Lot-et-Garonne; les bandes sorties de ce foyer opèrent sur les confins de la Dordogne, du Lot et du Gers. Les chefs tiennent parfois à bien marquer le caractère politique de leurs

(I) Le préfet des Landes au ministre, 17 germinal an VIII. FIC, III, 7.

entreprises : « La diligence de Bordeaux a été arrêtée à deux lieures du matin, à trois lieues d'A(jen, par huit ou dix individus qui sommèrent le conducteur de déclarer s'il avait des fonds publics. 11 dit qu'il n'avait que mille francs appartenant à un particulier. Les brigands voulurent s'en emparer, mais le chef leur observa que cet argent ne leur appartenait pas, qu'ils n'avaient droit qu'à celui de la République. Après que les voyageurs, descendus pour la visite de la voiture, furent remontés, le chef leur fit observer leur bonheur d'avoir rencontré des gens aussi honnêtes et leur souhaita même chose à l'avenir en pareille rencontre (1). »

Il y a infiltration de banditisme dans les sinuosités verdoyantes de la Corrèze, jusque dans la Creuse, où une vingtaine de malandrins terrorisent le département. Bonaparte adresse de Paris des congés en blanc pour quatre conscrits qui ont promis à ce prix de faciliter l'arrestation des brigands. A côté, dans la Haute-Vienne, à Limoges, c'est un ramas de Jacobins qui agite sourdement les milieux ouvriers. Plus haut, Poitiers, malgré les dévastations révolutionnaires, conserve l'empreinte cléricale et monastique. Dans la ville et aux environs, beaucoup d'anciens religieux vivent cachés. Dans les Charentes, plusieurs bandes armées parcourent impunément le pays.

Bonaparte, qui se fait l'universel aiguillon, voudrait que la population concourût à se libérer de ce désordre, qu'elle s'aidât par elle-même, qu'elle se remuât; il prescrit de lui tenir ce langage : « Un sentiment d'honneur doit s'unir dans tous les citoyens à celui de leur propre sûreté. Ne voient-ils pas que des Français, qui tous s'honorent d'être soldats, ne peuvent sans honte abandonner à quelques brigands leurs propriétés, la vie même de leurs concitoyens ? Ne rougissent-ils pas de rester paisibles spectateurs de ces attentats comme si ce n'était pas sur eux qu'ils se commettent?. . . (2) . « Un organe central de répression fut créé pour toute la zone,'

(1) Rapport du 17 prairial. FIC, III, 7.

(2) Conespondaiice de Napoléon I", VI, 4673.

pareil à celui qui fonctionnait dans le Midi sous la main de Ferino ; le général Sauvan fut investi de pouvoirs extraordinaires à l'effet de détruire le brigandage dans les départements du Lot, de Lot-et-Garonne, de la Dordogne, de la Gorrèze, de la Charente et de la Charente-Inférieure.

L'Ouest était officiellement pacifié, replacé sous le régime constitutionnel. En fait, « la pacification n'est encore aujourd'hui que très précaire, » écrivait un préfet (1). La Vendée et ses entours montraient d'horribles blessures : villes saccagées, bourgades détruites, métairies incendiées, ruines noircies, masures crevées ; çà et là, les haies qui faisaient aux chemins une épaisse bordure systématiquement arrachées; le pays rasé, tondu; des districts entièrement dépeuplés; par endroits, sous les rayons du soleil printanier, une puanteur s'exhalait du sol gonflé de cadavres. Les colonnes républicaines traversaient en tous sens le Bocage, le fourré vendéen, et perçaient leur route à travers la grande forteresse de verdure, en essuyant çà et là des coups de feu retardataires. A l'approche des soldats et des autorités, les habitants s'enfuyaient, avec un air de bétes traquées (2). Ce peuple pourtant ne veut plus se battre depuis qu'on lui a rendu ses prêtres, mais il ne se figure pas qu'un autre que le Roi puisse réellement relever la religion : « Il ne se montre aujourd'hui partisan de la monarchie que parce qu'il est persuadé que l'existence de la religion catholique est liée à cette forme de gouvernement (3). »

Sur les deux rives de la basse Loire, la guerre civile, en se retirant, a laissé derrière elle, comme un limon infect, un résidu de meurtres et de rapines. Plus d'armée royale, plus de chefs opérant régulièrement, mais à tout instant « un déserteur audacieux, un vagabond entreprenant " s'associe quelques hommes de son espèce; à huit ou dix, ils tombent à l'improviste sur un village, forcent une habitation, pillent

(1) Le préfet de la Vendée, 15 floréal an VIII, FIC, III, 4.

(2) Deux-Sùvres, compte rendu de la deuxirine tournée, fructidor aa IX, 5>

(3) Le préfet de la Vendée, 15 floréal an Vlll, 4.

une recette, attaquent une dilîg^ence, rançonnent un propriétaire (1). La terreur qu'ils impriment est telle que les habitants n'osent les signaler et faciliter l'action de la justice. Le préfet multiplie en vain les moyens de rigueur, les moyens d'indulgence; rien n'y fait. Maine-et-Loire, la Mayenne, la Sarthe, la lisière d'Eure-et-Loir, rHle-et-Vilaine, sont également infestés. Des brigands légendaires, Bobonet son frère, Chandelier, Fleur-d'Épine, Monte-à-l'Assaut, se font chacun un domaine d'exploitation et deviennent l'effroi d'un terroir. Quelques bandes sorties de l'Ouest s'en vont vagabonder très loin; on en retrouve une jusqu'aux environs de Sancerre; une autre traverse la Nièvre pour se diriger vers l'Allier.

La véritable Chouannerie, l'affiliation de guerre civile, s'est à peine terrée et ne s'est nullement dissoute ; elle conserve ses cadres, ses moyens de recrutement, ses contingents de jeunes hommes disséminés dans les villages et les fermes, encore prêts à se mobiliser. Malgré tout ce qu'a pu faire et exiger Bonaparte, les armes n'ont pas été rendues. Dans les Côtes-du-Nord, « sur six mille fusils connus entre j les mains des royalistes, à peine six cents ont été rendus (2). » j Partout, la remise des moyens matériels de révolte n'a été qu'un simulacre. L'autorité des préfets et commandants militaires s'affaiblit d'ailleurs à mesure qu'on approche des contrées que l'un d'eux appelle » limitrophes de l'Angleterre (3) n , c'est-à-dire voisines de la mer, car la mer est anglaise ; elle l'est par les croisières qui la dominent, par les bâtiments légers qui effleurent continuellement les côtes, et le littoral breton, avec ses archipels, ses estuaires, son émiettement d'îles, ses dentelures, ses promontoires, offre à l'ennemi mille prises. Cette lisière incertaine de la France, moitié terre, moitié eau, reste partout sous la morsure de l'Angleterre. Dans l'intérieur du pays, l'influence des grands chefs royalistes survit à leur présence : elle s'exerce de loin

(1) Rapport constatant l'état du pays en germinal an VIII. FIC, III, 10.

(2) Mémoire sur la situation à l'épo(fue du 20 fructidor an VIII. FIC, lîl, 10. (3J Ibid.

OU se réserve. Le Morbihan demeure le fief de Cadoudal. Dans rOrne, Bruslart a recréé l'organisation que l'on avait cru anéantir par la mort de Frotté; cette organisation enserre toute une partie de la Normandie.

Les Chouans, à vrai dire, ne composent plus qu'une assez forte minorité. Les Jacobins et anarchistes — car il y en a dans rOuest et de forcenés — ne forment qu'une petite minorité : « Ils sont bien peu nombreux dans les campagnes et ils ne forment dans les villes que quelques coteries sans crédit (1). » Le gros de la population tend à se pacifier, à se rasseoir, à se rallier au pouvoir qui décidément ne veut être ni Jacobin ni Chouan, mais trop d'affreux souvenirs, une trop longue discordance séparent encore les habitants de l'Ouest du reste de la France pour qu'ils ne persistent point dans un particularisme méfiant. On dirait d'un autre peuple. Un officier venant d'Angers écrit, lorsqu'il arrive à Tours : « On se retrouve ici en France (2). " Tous les témoignages recueillis dans l'Ouest s'accordent néanmoins à reconnaître que la pacification religieuse, pourvu qu'elle soit complète et durable, peut donner -une base à la tranquillité publique

Capitale dans l'Ouest, la question religieuse restait partout très grave, hérissée de difficidtés, presque inextricable en ses détours, complexe et compliquée. On se rappelle comment Bonaparte, à peine premier Consul, l'avait abordée plutôt que résolue, par une série de retentissantes demi-mesures.

Trois jours après son avènement à la première magistrature (3), par ses arrêtés du 7 nivôse, il avait remis en vigueur

(1) Rapport du préfet d'Ille-et-Vilaine, 15 nivôse an IX. FIC, III, 7,

(2) Archives du duc de Trévise.

(3) V^oy. l' Avènement de Bonaparte, t. I, p. 55V-556.

et comme promulgué à nouveau la loi conventionnelle de l'an III sur la liberté des cultes. Cette loi, odieusement dénaturée par le Directoire, prononçait la séparation de l'État et des Églises et reconnaissait la liberté des différents cultes; elle ne leur accordait cependant qu'une liberté minime, dépourvue de toute publicité, garrottée de restrictions. Le mot y était plus que la chose, mais la reprise du mot par Bonaparte fut d'un puissant effet. En outre, Bonaparte, s'autorisant également de décrets conventionnels, avait annoncé la restitution des églises, et, en fait, un certain nombre d'églises 1 avaient été rouvertes, indépendamment de celles que le j régime thermidorien avait déjà rendues aux fidèles. Enfin, I rompant avec la tradition révolutionnaire qui avait assu- ! jetti les prêtres à des serments successifs, dont plusieurs étaient interdits par la loi religieuse et en fait suspensifs du culte, il n'exigeait plus du clergé qu'une simple promesse de fidélité à la constitution politique de l'État, à la constitution de l'an VIII. Un article de source officielle, inséré dans le Moniteur du 10 nivôse, avait donné à cet engagement le sens le plus large et constitué une invite marquée aux vrais catholiques, aux insermentés; on leur expliquait que l'engagement exigé d'eux ne les obligerait point à défendre la constitution de l'an VIII, à s'en approprier les principes, mais seulement à ne pas la combattre; ce ne serait qu'un acte de soumission passive à la légalité existante.

Par ces dispositions relativement libérales, Bonaparte se détachait hardiment du gros de l'armée révolutionnaire; il se mettait en avance non seulement sur les assemblées légiférantes, sur les corps constitués, mais même sur la plupart de ses conseillers. Jusque dans les ministères, dans les bureaux, une opposition se manifesta.

A l'intérieur, Beugnotosa dans un rapport critiquer l'arrêté

sur les prêtres pris en conseil d'État, sans avis des bureaux :

! « Si le ministre eût produit l'ensemble des faits qui sont

imputés aux prêtres catholiques dans les actes que j'ai sous

les yeux, le conseil eût reconnu que le moment n'était pas

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