‹ L'avènement de Bonaparte (volume 4)Chapitre 22 sur 52 · PAP.IS · texte numérisé non relu

PAP.IS

adhérents, parmi les nobles restés ou rentrés, si quelques-uns déjà se ralliaient effrontément ou timidement, la plupart profitaient des premières licences accordées tout en exécrant la main qui les octroyait. Chez eux, le souvenir des horribles souffrances subies ne pouvait s'effacer si tôt; une honorable fidélité les rattachait au passé, et puis l'aspect des hommes et des choses en France choquait leur délicatesse. La vulgarité révolutionnaire leur était odieuse; la force révolutionnaire leur était incompréhensible. Après l'effondrement de tout ce qui pour eux avait été la France, ils ne semblaient nullement s'apercevoir du puissant travail d'organisation en train de s'accomplir. Dans les intérieurs strictement royalistes, on détestait tout de la France nouvelle, y compris ses gloires, y compris son armée. L'uniforme était suspect en ces milieux et celui qui le portait mal vu. C'est ce que déplorait une royaliste exaltée, dans un accès de bon sens :

" Il n'y a peut-être qu'en France où l'on se pique d'affecter le mépris pour nos militaires. Si on les admet dans la société. Je moins qui puisse leur arriver est de se voir toujours préférer le dernier royaliste qui s'y trouvera; la plus légère humiliation est d'être forcés de désavouer leur habit, de faire une espèce d'apologie de leur conduite. Il porte Cuniforme, dit le maître ou la maîtresse, mais c'est un honnête homrne ; il pense comme nous. C'est de mode, de bon ton, d'afficher l'opinion royaliste et de dire fi des bleus... Qu'en peuvent conclure les militaires, sinon que, si nous étions les maîtres, nous manifesterions ce mépris autrement que par des airs et des paroles (I) ? »

Ces exclusifs de droite influençaient une partie de l'opinion par le prestige de leur situation ancienne et de leurs manières. Des gens qui n'avaient pas les mêmes raisons qu'eux de regretter le passé adoptaient leur langage pour leur ressembler. Bonaparte avait toujours contre lui les préjugés sociaux et mondains. Ses vrais amis étaient dans les

(1) Correspondance inédite de Mme Danjoii avec d'Àvaray.

ateliers et les mansardes; ils n'étaient nullement dans les endroits de plaisir élégant : « L'esprit public est bon aux halles et marchés, disaient les rapports de police, détestable chez Garchy (1). » L'ancienne société parlait du « grand petit homme » , de « la clique » qui formait le monde des Tuileries et des « espèces que l'on y rencontrait (2) » , exactement sur le ton que nous avons entendu employer depuis à l'égard des pouvoirs les plus bassement démagogues. Les royalistes ardents déclaraient le premier Consul un sombre tyran, assassin de l'héroïque Frotté; les plus calmes l'admettaient par comparaison avec ses devanciers; une lettre saisie à la poste disait de lui : « On ne l'aime pas, mais on le préfère (3). »

Les agents royalistes ne renonçaient pas à leurs desseins, mais n'arrivaient point à s'accorder. Très secrètement, le conseil royal, composé de Glermont-Gallerande, Montesquiou et Royer-Collard, s'était mis sur pied; il avait reçu par l'abbé de La Marre les instructions de Mitau, pris en dépôt les lettres de Louis XVIII pour Bonaparte et Lebrun, mais il avait frémi d'horreur en apprenant qu'on voulait lui adjoindre l'un des membres de l'agence anglaise. Plutôt que de se commettre avec des conspirateurs de cette sorte, Glermont-Gallerande, Montesquiou et Royer-Collard se dessaisiraient des pouvoirs que le Roi leur avait conférés; ils le firent savoir à Mitau en termes respectueux, mais formels, et le premier acte de ce conseil fut de démissionner. On ne savait encore quel parti prendrait le Roi à propos de cette contrariété.

Parmi les membres de l'agence, Hyde avait attiré par ses imprudences l'attention de la police; se sachant dénoncé, épié, il avait brusquement décampé de son domicile; caché quelque part dans Paris, il songeait aux moyens de s'abriter momentanément à Londres et d'y retourner prendre le mot d'ordre. Coigny et les autres continuaient à se voir, à se réunir. La police flairait un groupement dangereux, mais

(1) Rapport d'agents secrets, 4 flordal, F7, 3701.

(2) Corrcspnurlaiiri- îles agciiti de Condé,Q juin 1800, archives de Chantilly, Z. (o) Archives nationales, F7, 6244.

n'arrivait pas à mettre la main dessus. Elle l'entrevit d'abord dans l'une de ses ramifications, celle qui se prolongeait hors de Paris pour se relier aux organismes insurrectionnels toujours subsistants dans l'Ouest.

Un volontaire de la police, nommé La Cornillière, signala les allures suspectes de deux inconnus que l'on voyait se promener tous les jours bras dessus bras dessous au Palais-Royal et fréquenter les restaurants et théâtres. Il sut se lier avec eux, et l'on fit partie d'aller ensemble au bal de l'Opéra. Là, le policier trouva moyen de soutirer à l'un de ses deux compagnons une partie de leur secret. On sut qu'ils servaient d'intermédiaires entre les malintentionnés de Paris et deux agents ou commissaires anglo-royalistes postés à Rouen, c'est-à-dire à proximité des restes de la chouannerie normande (1).

La Cornillière s'insinua davantage dans la confiance des deux inséparables et fit si bien qu'ils l'adressèrent, comme homme utile, aux deux agents de Rouen. A Rouen, il se fît reconnaître de ceux-ci et releva leur signalement ; l'un était d'aspect franchement britannique. Gomme La Cornillière avait décidément de l'habileté et du liant, il plut à l'un et à l'autre, noua avec eux des relations de camaraderie et de plaisir (2) ; il se faufila dans leur intimité et finalement se fit envoyer par eux en mission dans la basse Normandie, à l'effet de vérifier les moyens dont on disposait encore. Naturellement, il communiquait à la police toutes ses découvertes. Chacune de ses lettres, il est vrai, se terminait par une demande d'argent, et ce perpétuel quémandage, le côté louche du personnage, devaient mettre en garde contre l'absolue véracité de ses dires. Néanmoins, non seulement Desmarest et Fouché, mais Bonaparte lui-même, qui avait l'ins-

(1) Lettres de La Cornillière, ventôse et germinal. Archives nationales, F7, 6248 et 6692.

(2) Il écrivait le 2 germinal : « Nous soupons demain soir avec un émigré de ce pays-ci et avec un ancien chef de Chouans noruiand; ce sera une pelite orgie, car on se propose de boire comme des Templiers; il est même question de catins, atin de couvrir notre petit banquet. »

tinct policier, s'intéressaient à la chose et s'en promettaient quelque éclaircissement sur les menées royalistes (1).

A l'autre extrémité de l'opinion, les Jacobins dissidents et intransig^eants restaient formés dans Paris en g^roupes obscurs. On les dénommait exclusifs ou anarchistes . Beaucoup de ces exclusifs étaient des exclus, c'est-à-dire des révolutionnaires non placés à raison de leur passé par trop horrible, ceux qui avaient massacré dans les prisons, ceux qui regrettaient 93 et le régime scélérat. D'autres férocement humanitaires rêvaient le bonheur commun par nivellement absolu; ils formaient le parti de la révolution intégrale, isolé maintenant au milieu de la masse détrompée. D'autres regrettaient simplement les formes de l'an III et croyaient de bonne foi que Bonaparte immolait la liberté parce qu'il remplaçait par le despotisme d'un seul la tyrannie de plusieurs.

Ces mécontents, ces exaspérés rôdaient dans les bas quartiers, se donnaient rendez-vous dans les cabarets, tenaient leurs conciliabules autour des tables tachées de vin, exhalaient leur haine en propos atroces; des énergumènes parlaient d'assassiner le tyran, de tuer les Consuls et de leur arracher le cœur (2). Ces groupes se tenaient en correspondance avec leurs congénères provinciaux, avec les révolutionnaires inapaisés qui maintenaient partout une association souterraine. Bonaparte pensait par moments à se débarrasser de ce détritus de la Révolution, à purger, à récurer Paris. Il trouvait aussi que le Journal des Hommes libres, par son langage de club, encourageait les fauteurs d'anarchie et nuisait, au bon renom, à la tenue du Paris consulaire. Il guettait les > Jacobins et épiait le moment de les surprendre en flagrant délit d'agitation.

Dans le courajit de germinal, le bruit se répandit qu'un

(1) Lettre à Brune, 14 fjerminal. Corr., VI, 4705. |

(!i) Voy. les rapports de police, ventôse et germinal. Voy. aussi le rap[)ort ' du 12 germinal où l'ofticier de paix Spycquet, signolci. un point de réunion et citant des noms, ajoute : u Si d'un côté les royalistes se remuent et chtrchent à

ctilbuter le gouvernement, il est démontré que les anarchistes visent au même ,

but par des moyens beaucoup plus expéditifs. » Archives nationales, F7, 6-G7. j

complot jacobin venait d'être découvert et que la police avait t.fiisi quelques-uns de ses auteurs. D'autres arrestations firent ég^aîenient sensation. On disait que i'Anjjleterre, acharnée à nous nuire, ne travaillait pas seulement à diviser et à corrompre la France, mais à l'affamer; qu'elle faisait extraire de notre territoire des quantités de grains, par achats et embarquements clandestins. Un nommé Boucherot fut arrêté sous l'inculpation d'avoir voulu monter une entreprise de ce genre. Il se disait Hollandais et venait d'arriver à Paris; il avait fait le voyage en compagnie d'une femme qu'on arrêta en même temps que lui et en qui on reconnut Mme Omer Talon, dont le mari avait eu sa célébrité. Cet ancien procureur au Châtelet, mêlé à l'affaire Favras, l'une des plus ténébreuses de la Révolution, avait été ensuite membre de la Constituante, où il passait pour avoir pratiqué en grand et pour le compte de la cour la corruption des députés. Il tenait, disait-on, le tarif des consciences et savait ce que coûtait au plus juste prix un homme public. Il vivait maintenant en Angleterre, en quête d'affaires politiques ou financières. Son nom, remis subitement en vedette par l'arrestation de sa femme, parut évoquer un passé de dissensions et d'intrigues, précurseur des grands troubles (l).

Paris s'émut. Tous les partis de désordre en profitèrent pour se remuer, pour tâter et tenter l'opinion. Des crieurs de journaux et de libelles, se répandant à travers la ville, hurlaient des choses à faire frémir : Le passé ma trompé, le présent me tourmente et L'avenir m'épouvante, voilà ce que les Parisiens entendaient crier sous leurs fenêtres; ce titre terrifiant recouvrait une brochure assez inoffensive. Au coin des rues, quelques péroreurs de carrefour reparaissaient, hissés sur un tréteau dont ils se faisaient une tribune; certains quartiers prirent un aspect houleux. Les spécidateurs augmentaient l'inquiétude, en l'exploitant, et jouaient effrontément à la

(^1) Il existe aux Archives nationales. F7, 6244, l'analyse de plusieurs lettres de Mme Talon datant de cette époque; elles seinlilent uniquement relative» à des affaires privées. — Sur Boucherot, yoy. F7, 6243.

baisse. Les 14 et 15 germinal, sans cause réelle ou du moins suffisante, une vaste panique se déclara. Le maigre complot dont il avait été question d'abord se transformait, dans l'imagination publique, en une conspiration tendante détruire le p^ouvernement ; on y mêlait des généraux, des ministres, un frère du Consul. Dans l'ordre établi, il parut que tout se remettait à osciller, à virer. Paris eut une reprise de vertige.

Bonaparte resta très calme et n'interrompit pas un instant ses occupations ordinaires. Le 15 étant un quintidi, c'était jour de parade aux Tuileries; elle eut lieu à l'heure accoutumée, et le premier Consul s'y montra.

La foule était nombreuse, un peu nerveuse. Malgré des défenses réitérées, des curieux grimpaient sur le soubassement des grilles pour mieux voir ce qui se passait dans la cour; les cavaliers chargés du service d'ordre les poussaient pour les faire sauter à terre, et, comme l'un des contrevenants résistait, un soldat le frappa durement sur la tête du plat de son sabre. Cet acte de brutalité révolta quelques spectateurs; dans un groupe de populaire, on entendit des individus dire (i qu'ils avaient pu autrefois se réunir pour forcer cette barrière et qu'ils le pourraient encore s'ils 1 entreprenaient (l) m . Ce rappel d'autres temps n'éveilla d'ailleurs aucun écho ; cette mutinerie isolée n'aboutit même pas à un semblant de sédition. Bonaparte put tranquillement continuer la revue, et quand il passa devant les troupes, devant la foule immobilisée sous son regard dompteur, nul ne broncha.

Ce même jour, à cinq heures, il devait présider la séance trimestrielle et publique de l'Institut. Cette assemblée continuait de siéper au Louvre, dans la salle des Cariatides; ses séances publiques attiraient toujours le monde littéraire ou voulant le paraître, plus une quantité de gens simplement curieux de voir et de se faire voir. Ce jour-là, malgré l'émoi ambiant, il y eut foule, chacun désirant voir Bonaparte dans sa double

(1) Rapport de police, 16 germinal. Ali.aud, \, p. 252.

fonction de « président de la République française et de président de la république des lettres (1) » . Dès une heure, on se pressait aux entrées qui conduisaient à la salle des séances. Cette salle s'emplit rapidement et l'assistance par elle-même était déjà un spectacle ; parmi les quinze cents à deux mille personnes qui la composaient, on se montrait des réapparitions impressionnantes, des voisinages inattendus, des personnages revenus tout récemment d'exil et d'autres qui les y avaient envoyés, Carnot assis non loin de Merlin, les proscrits et les proscripteurs, réconciliés ou au moins juxtaposés par le miracle de la politique consulaire (2).

A l'heure fixée, Bonaparte fit son entrée avec le bureau et prit place au fauteuil; des applaudissements éclatèrent de toutes parts. Il était en costume civil, sans aucun signe distinctif, car les membres de l'Institut ne portaient pas encore l'habit à palmes vertes II ouvrit la séance. Des prix furent décernés, puis le président donna la parole aux oratears chargés de faire des lectures. Imperturbablement, il soutint trois heures et demie de séance. Dans leur morceau, quelques orateurs firent allusion à une présence déjà auguste, à raison de quoi ils furent réprimandés par la sévère Décade philosophique : « Deux des rapporteurs laissèrent échapper quelques grains d'encens, dont celui à qui ils étaient adressés eut le bon esprit de ne point paraître s'apercevoir (3)» .On s'accorda généralement à trouver les lectures un peu longues et les sujets médiocres. Le grand intérêt de la séance fut d'observer avec quel tact Bonaparte soignait son attitude républicaine et remplissait très simplement l'office qu'il tenait de ses pairs : « Point de gardes qui l'entouraient, point de distinction; en un mot, le premier Consul a présidé comme un citoyen qui préside ses collègues (4). »

Le soir, le bruit se répandit sur le boulevard qu'il irait aux

(1) Gazette rie France. 18 germinal.

(2) Décade philosophiaue, ÎO germinal.

(3) Ihid.

(4) Gazette de France, 1 7 germinal.

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