II
gnèrent dans leurs rapports à Mitau d'une indignation pudibonde (1). A Londres, le malheur advenu fut attribué à la légèreté de Hyde; on le jugea compromettant. 11 fut à peu près disgracié et relégué aux besognes secondaires, sans que l'on renonçât à revivifier par d'autres que lui le complot qui faisait partie du plan général adopté. A Paris et en province, les royalistes d'action, craignant d'être recherchés, mirent une sourdine à leurs diatribes; l'audace du parti tomba momentanément. Dans le Midi, la police découvrit une partie des trames ourdies par Willot et prescrivit un redoublement de vigilance (2).
L'Ouest restait le point noir et menaçant. Malgré la détente opérée par l'apaisement religieux, les rapports signalaient tous des allées et venues suspectes, des passages d'émissaires, un effort pour ranimer l'insurrection. Dans cette étrange région où l'organisation royaliste subsistait presque ouvertement à côté de l'administration républicaine, où les deux forces restaient affrontées, il était évident qu'une reprise d'hostilités aurait lieu si les chefs de chouannerie la voulaient réellement. Le danger était d'autant plus sérieux que la République n'avait pu laisser que trente bataillons à la garde des régions occidentales. Bonaparte se mit alors à ruser avec le péril intérieur et, ne pouvant encore maîtriser l'Ouest, essaya de l'engourdir.
Bernadotte, appelé à remplacer Brune dans le commande- , ment général du pays, reçoit des instructions toutes de douceur et même de condescendance. L'essentiel est de tenir en repos la masse catholique, en augmentant ses satisfactions : « Les prêtres paraissent se bien conduire; il faut les contenter le plus possible; liberté entière du culte (3)» Que Bernadotte se garde de rendre la main aux Jacobins et révolutionnaires avancés ; qu'il se tienne à égale distance des partis extrêmes.
(1) De «on côte, Mme Danjou écrivait à Mitau : « Oh! ne craignez pa« qua ^e me fourre dans un pareil tripot. » 22 mai.
(2) Voy. les lettres de Fouché aux autorités du Midi. F 7, 6247.
(3) Corr^ VI, 4744.
LE DEPART DU PREMIER CONSUL S7i
Si les patriotes qui ont horriblement souffert sous la passagère domination des Chouans veulent user de représailles, il faut les réprimer et au besoin protéger les vaincus contre les vainqueurs.
Le Consul consent même qu'on ménage les chefs royalistes, les situations acquises, les influences locales et territoriales, qu'il n'ose encore briser. Dans ce but, il renvoie à Nantes l'abbé Bernier dont il a fait le principal artisan de sa politique de temporisation. Sur quelques points, on en vint à d'extraordinaires compromis avec les chefs restés sur place, à un véritable partage d'attributions entre eux et les autorités officielles, à condition qu'ils concourraient à maintenir un semblant d'ordre. D'Andigné raconte dans ses Mémoires o qu'il fut autorisé à former autour de Segré une compagnie destinée à faire la police et à remplacer la gendarmerie qu'on ne supportait pas encore dans le pays (1). » Afin d'immobiliser le Maine, Bonaparte use à Paris de particuliers bons traitements envers Bourmont; il lui accorde ou lui laisse espérer des radiations, des mises en liberté, des complaisances pour sa clientèle provinciale; il se donne l'air de promettre plus qu'il n'entend tenir; plus tard, il avouera ce jeu à Bourmont : « Je traite la politique comme la guerre, j'endors une aile pour battre l'autre (2) . » L'aile à endormir, c'était l'Ouest royaliste ; l'aile à frapper, c'était l'Autriche rangée en armes sur le Rhin et les Alpes.
Les Autrichiens de Mêlas nous prévinrent. A la fin de germinal, le gros de leurs forces se jeta sur l'armée de
(1) II, p. 19-20.
(2) Conversation rédigée par Bourmont et faisant partie des archives de M. I« duc de La Trémoïlle, inséré dans le text ' Carnet historiijue, mai 1901.
Masséna établie en avant de la côte ligure, et après de violents combats la rompit en son centre, par la prise de Savone,
Si impressionnante que soit la nouvelle, Bonaparte aperçoit tout de suite le parti à tirer de l'événement. L'armée autrichienne «qui s'est enfournée sur Gênes et Savone (l), » se trouve par cela même avoir dégagé le Piémont septentrional et la Lombardie ; elle s'est éloignée des Alpes helvétiques; elle a dégarni les passages : « en s'enfournant dans la rivière de Gênes » — Bonaparte répète l'expression — elle nous ouvre la haute Italie ; c'est le moment de s'y jeter « à plein collier » (2) . La sottise de l'ennemi fait la partie belle à l'armée de réserve; celle-ci, pour agir et foncer, n'a plus besoin d'attendre que Moreau lui ait fourni la totalité du renfort stipulé. Bonaparte décide d'accélérer et de raccourcir le mouvement ; au lieu de passer par le Gothard, on passera par le Simplon ou le Saint-Bernard, où les chemins ont été également reconnus. Il faut donc que Berthier, sans perdre un instant, enlève toute l'armée de Dijon, en quelque état qu'elle 86 trouve, et la précipite vers Genève et le Valais.
Cependant Bonaparte, vu sa situation encore mal définie à l'égard des armées, par souci de ménager les formes et les personnes, n'expédie pas l'ordre directement; au lieu de passer par-dessus la tête du nouveau ministre de la guerre, Carnot, il le prie de formuler l'ordre décisif. Par suite de ce procédé, peu s'en fallut qu'un défaut d'unité dans la direction supérieure ne vînt tout retarder. Carnot, fort de ses hauts services et de sa compétence reconnue, ne se considérait pas comme un simple agent de transmission. Fidèle à l'esprit de la convention de Bàle, qui avait admis les exigences de Moreau, il rédigea en ce sens l'ordre pour Berthier et lui prescrivit de se porter en Italie « aussitôt qu'il aurait appuyé les premières opérations de Moreau " , ce qui impliquait d'abord marche vers Lucerne. Heureusement, Berthier, instruit de la situation en Italie, se conforma d'instinct à la
(1) Corr , VI, 4728.
(2) Ibid.
pensée du Consul et se jeta dans la direction de Genève (1). Tandis qu'entre la Saône et le Jura les divisions se lèvent assez confusément et marchent, Bonaparte à Paris fait ses préparatifs de départ. Une chose cependant l'inquiète. Moreau, qui dispose de forces incontestablement suffisantes pour accomplir sa besogne limitée, n'a pas encore commencé ' l'opération préliminaire, l'opération de refoulement destinée à mettre l'armée de Kray hors d'état de troubler notre mouvement par la Suisse. Qu'attend donc Moreau? Bonaparte le fait aiguillonner par Garnot ; « Faites-lui sentir que ses retards 1 compromettent essentiellement la sûreté de la République... I Tous les jours de retard seraient extrêmement funestes pour î nous (2). 1) Haletant d'impatience, il prête l'oreille à tous les ' bruits qui viennent du Rhin. Le 5 floréal, on apprend que le passage s'effectue et que « depuis ce matin la canonnade est très forte sur le Rhin (3) « . Ainsi, Moreau se décide, et de ce côté les choses sont en train.
I Les nouvelles de Ligurie devinrent plus mauvaises. Notre j armée était décidément coupée en deux; la grosse moitié se renfermait dans Gênes, où Masséna allait commencer la stoïque défense qui autant que Zurich immortaliserait son nom; l'autre moitié, avec Suchet, rétrogradait vers la frontière française, vers le département des Alpes-Maritimes, talonnée par les troupes de Mêlas. C'est une raison de plus pour hâter la grande diversion par la Suisse et le Saint- I Bernard, décidément choisi comme point de passage. En I débouchant par ce col, on pourra, selon les circonstances, se ' jeter à Milan sur les derrières de l'ennemi ou pousser par le Piémont vers la côte ligure, afin de dégager Masséna investi, la frontière en péril.
L'armée de réserve est en marche vers Genève et le Valais, mais elle est partie incomplètement formée, mal pourvue
(1) Voy. la lettre de Bonaparte à Carnot, Covr.y VI, 472S, et l'ordre de Garnot à Beriliier, Cugnac, I, p. 179-180.
(2) Corr., VI, 4728, 4730.
(3) Ibid., 4731.
de fusils, de matériel et de munitions. Il va falloir qu'elle se complète, se monte et s'approvisionne en marchant. Bonaparte fait affluer vers elle tout ce qu'il peut ramasser en hommes, chevaux, mulets, fusils, canons, attelages, affûtstraîneaux, forges de campagne, moules à balles, équipages de pont, chargements de biscuit et d'eau-de-vie, cartouches : — un million en argent « qui voyagera jour et nuit» , toute sorte de moyens de guerre et les moyens d'en créer sur place. II presse les envois, presse les marches : « Ne faire aucun séjour, doubler les étapes, faire filer tout ce qui est possible, filer à marches forcées, marcher sans repos (1). » Une partie de la garde reçoit ordre de quitter Paris. Le 14floréal-4 mai, Bonaparte décide de partir le surlendemain, en annonçant simplement l'intention d'inspecter l'armée, non de la conduire ni même de l'accompagner.
Gejour-là, la note suivante fut insérée au procès-verbal de la séance consulaire : « L'armée d'Italie, coupée par son centre, est dans une position dangereuse et la sûreté des frontières du Midi compromise. Une flotte considérable est sortie des ports d'Angleterre avec huit mille hommes de débarquement que l'on présume destinés pour la Rivière de Gênes. Ces diverses circonstances font penser qu'il est essentiel que le premier Consul aille à Dijon et à Genève passer la revue de l'armée de réserve, activer ses mouvements et mettre de l'accord dans les opérations des différentes armées (2) . «
Les Consuls formulèrent le lendemain une autre décision (3) . Il s'agissait de modifier les conventions passées avec Moreau. Vu l'extrême péril de Masséna et en prévision du cas où les Autrichiens, ayant réduit Gênes, se reporteraient au nord pour nous disputer les passages, on se retrouve dans l'impérieuse nécessité de recourir à Moreau. Au lieu de lui demander à l'échéance prévue le secours promis, on le lui demandera
(1) Corr., VI, 4728 à 4756.
(2) Procès-verbal de la séance du 14 floréal an VIII. Archives nalioDalet, AF, IV, 4.
(3) Arrêtés consulaires, AF, IV, 12.
tout de suite. Il est urgent que Moreau reporte dès à présent en Suisse une portion de ses troupes, afin qu'elles s'associent sur la gauche aux opérations de l'armée de réserve. Comme avec Moreau il fallait traiter toujours par moyens diplomatiques et ambassades, on lui dépêcherait un nouvel envoyé, un haut envoyé, qui ne serait autre que Garnot, ministre de la guerre, dont il ne pourrait suspecter la partialité envers Bonaparte. Garnot partirait « dans une demi-heure (1) « et s'en irait obtenir de Moreau un immédiat détachement.
Vers le soir, le télégraphe aérien entre Bàle et Paris se mit à fonctionner. Il annonçait un important succès de Moreau, l'affaire de Stokach : sept mille prisonniers, neuf canons pris, avec beaucoup de magasins. Bonaparte tressaille de joie; le billet qu'il dicte pour Moreau n'est qu'une exclamation superbe : « Je partais pour Genève lorsque le télégraphe m'a instruit de la victoire que vous avez remportée sur l'armée autrichienne : gloire et trois fois gloire ! » Et il ajoute la note familière et caressante pour les amis de là-bas : « Je vous salue affectueusement... Leclerc se porte-t-il bien? Mille choses à Dessoles (2) . »
Il se rendit ensuite à l'Opéra ; on y lut sur la scène le bulletin de Stokach; la salle retentit des cris d'enthousiasme. Laissant Paris sous cette impression, Bonaparte pouvait partir A deux heures de la nuit, il se jetait dans une chaise de poste I qui en quelques heures l'emporterait à Dijon. Il ferait la |! campagne en habit bleu de Gonsul, assez semblable à celui il de général en chef, moins l'écharpe. Il s'était commandé un sabre richement orné ; au dernier moment, son armurier lui manqua de parole (3) ; il partit avec sa mince épée de général, celle peut-être qui avait jeté dans les combats d'Italie et d'Egypte son victorieux éclair.
11 ne fit que toucher barre à Dijon, d'où il partit après vingt-quatre heures pour courir la poste sur la route de
(1) Corr., VI, 4758.
(2) Ibid., VI, 4759.
(3) CuGNAc, I, p. 282.
Genève. En avant de lui, autour de lui, sur toutes les routes, l'armée s'érançait. Étonnante armée d'aventure! Toute sorte d'éléments hétérogènes s'y mêlaient. Les cadres étaient solides, composés d'officiers à la fois expérimentés et jeunes, aguerris, tenant bien leurs hommes. Dans les rangs, beaucoup de soldats et de gradés avaient fait la première campagne d'Italie; c'étaient des braves, durcis au feu de cent combats, fiers d'un passé de gloire. Ceux-là étaient les chefs de file, les entraîneurs. Les conscrits leur emboîtaient le pas, prenaient le feu sacré à leur contact, mais combien de ces jeunes gens ne résistaient pas aux fatigues de la marche! La plupart ignoraient le premier mot du maniement d'armes. Bonaparte arrivé en Suisse devra ordonner que, « dans toutes les demi-brigades, on fasse tirer, dès demain, quelques coups de fusil à tous les conscrits; qu'on leur fasse connaître de quel œil on mire pour ajuster, enfin de quelle manière on charge son fusil (1). » A côté de ces conscrits mal dégrossis, on apercevait dans les rangs des déchets humains, des malades et des estropiés. Une bande de femmes " en chapeaux incroyables » , ceinturées de tricolore, vagabondait autour des colonnes ; à Martigny, Bonaparte devra les renvoyer toutes (2) . A travers cette cohue, à travers d'informes équipages, les petits fantassins mal vêtus, mal nourris, le long fusil sur 1 épaule, marchaient en rang, marchaient sous la pluie qui déformait les chapeaux, trempait les habits, disjoignait et délavait les chaussures; une nuit de pluie mettait «la moitié de l'armée pieds nus (3) » . La cavalerie et l'artillerie retardaient sur l'infanterie; à grand'peine, dans la boue des sentiers, des chevaux efflanqués tiraient sous le fouet et les jurons des conducteurs les pièces mal attelées.
Malgré tant de misères, le moral est excellent. Chez ces troupes ramassées de part et d'autre, il y a cohésion morale, flamme commune, entrain patriotique et républicain : une
(i) Corr., VI, 4783.
(2) Cachot, /a Deuxième campagne d'Italie, p. 150-151.
(3) CcGNAC, La campagne de Marengo, p. 03.
ardeur à voir l'ennemi, à l'aborder et à prouver la supériorité du peuple libre sur les races esclaves ; par-dessus tout, la certitude qu'on marche à la victoire en suivant Bonaparte, en obéissant à l'infaillible chef. Quand il passait dans sa chaise de poste avec ses cavaliers d'escorte, les traînards aux pieds meurtris, les conscrits éclopés qui grisaient sur le talus des routes, se relevaient pour l'acclamer, empoignés par la force magnétique qui émanait de cet homme (1). Les populations accouraient sur les lieux où il devait passer et faisaient encombrement. Pour éviter d'en être retardé, il dut plusieurs fois changer sa ro\ite.
Il passa trois jours à Genève, où il eut avec M. Necker une conversation dont le sujet fut peut-être Mme de Staël. Non loin de Lausanne, il passa une revue où les Suisses pacifiques, arrivés de plusieurs lieues à la ronde, purent apercevoir cet homme qui traversait le pays en bourrasque et cependant inspectait minutieusement les compagnies, les escadrons, et parlait aux Cisalpins dans leur langue. A Lausanne, encombrée de troupes et de convois, Carnot le rejoignit pour lui rendre compte de sa mission auprès de Moreau, avant de retourner à Paris. Ayant trouvé Moreau sur le champ de bataille, au lendemain de l'affaire de Biberach, il avait obtenu de lui la promesse de se dessaisir d'une colonne qui, sous Moncey, viendrait appuyer et prolonger par le Saint- Gothard notre mouvement à travers les Alpes. Les premières colonnes de l'armée de réserve, sous Lannes, s'insinuaient dans le Valais, voyaient les Alpes, « les grandes Alpes (2) » , touchaient au Saint-Bernard et se glissaient à pied d'œuvre. Derrière elles, le gros de l'infanterie, avecBerthier, précédait le premier Consul, et lui-même, contournant le Léman, ralentissant un peu le mouvement pour donner à l'artillerie le temps de rejoindre, prenant ses précautions dernières, après avoir jusqu'au bout dissimulé ses intentions et masqué son approche, s'en allait vers l'Italie tenter son grand coup de main militaire.
(11 Gachot, la Deuxième campagne d'Italie, p. 31. (i) Corr., VI, 4781.
Cambacérès, grouvernant intérimaire, annonça au conseil d'État le départ du premier Consul et ajouta que son absence serait de courte durée. En partant, Bonaparte avait laissé pour instruction à ses collègues restés en arrière de continuer sa politique à la fois large et très ferme. Il a ouvert une voie assez spacieuse pour que tous les Français de bonne volonté puissent s'y réunir et y marcher ensemble : paix à tous ceux qui voudront la suivre ; malheur à qui ne marchera pas droit! De Genève, son premier billet à ses collègues est pour leur renouveler le mot d'ordre : n Je vois avec plaisir que Paris est tranquille. Au reste, je vous le recommande encore, frappez vigoureusement le premier, quel qu'il soit, qui s'écarterait de la ligne. C'est la volonté de la France entière (1). »
La machine gouvernementale continua de fonctionner. Les arrêtés étaient signés de Cambacérès avec cette mention : en l'absence du premier Consul. Cambacérès et Lebrun tenaient séance, travaillaient avec les ministres et le conseil d'État, achevaient de composer le personnel administratif et judiciaire; pour les objets d'importance, ils recouraient à Bonaparte auquel ils écrivaient régulièrement j|
Fouclîé et Dubois, spécialement préposés avec l'autorité ■ militaire à la tranquillité de Paris, continuaient, selon l'exemple de Bonaparte, à ménager les opinions paisibles, à ne pas contrarier trop brusquement les habitudes des Parisiens et le train toujours passablement déréglé de leur vie. Par mesure d'apparence, le ministre de la police avait ordonné aux émigrés indûment rentrés de s'éloigner, mais il admettait des tempéraments, fermait les yeuxsur les contraventions,
(1) Corr., VI, 4764.
dès qu'il s'agissait de personnes qu'il pouvait avoir un intérêt personnel à ménager. Les réfugiés italiens, qui formaient un élément de trouble, avaient été invités à sortir de Paris, à se concentrer dans le département de l'Ain ; exception fut faite pour les femmes, les enfants et les vieillards.
Jusque dans les moindres choses, cette légèreté de main se faisait sentir. Le 1" prairial cependant, ce fut comme un coup d'État contre le désordre et l'encombrement des rues, mais un coup d'État en douceur, par persuasion et raisonnement. 11 s'agissait de faire disparaître ces milliers d'étalages mobiles qui gênaient la circulation et de débarrasser la chaussée de cette végétation parasite : « C'est aujourd'hui que l'arrêté du préfet de police sur les étalages mobiles a reçu son exécution sur tous les ponts et quais. Il n'y a pas eu le plus léger trouble, tout s'est passé dans le plus grand calme. On sentait depuis longtemps la nécessité de cette mesure. Les étalagistes ont obéi sans qu'on fut obligé d'employer la force armée ; ils ont cédé aux raisons que les commissaires de police leur ont expliquées... » 2 prairial : «Les ponts ont été débarrassés hier de tous les étalages mobiles sans la moindre humeur, sans la moindre résistance de qui que ce soit, on pourrait dire sans la moindre plainte des étalagistes... Mais, conformément aux ordres des Consuls, les commissaires de police ont reçu celui de ne continuer l'exécution de l'arrêté du préfet que lentement et même imperceptiblement (1). » Ainsi traité avec de moelleuses précautions, Paris se pliait graduellement à l'autorité.
L'absence du Consul avait occasionné d'abord quelque inquiétude. On cherchait la main musclée et prenante qui depuis six mois retenait tout le monde sur le bord du gouffre ; à la sentir moins proche, on éprouvait parfois une angoisse. Les premières nouvelles de la guerre, tantôt bonnes, tantôt douteuses, étaient accueillies avec une curiosité un peu nerveuse. Mais ce souci des Parisiens ne tient pas devant l'arrivée
(1) Rapports de police, i" et 2 prairial. Aulakd, I, p. 347 et suiy.
380 L'AVEÎSEMENT DE BONAPARTE
définitive du printemps, devant la joie de vivre qu'il apporte avec lui, devant l'épanouissement de floréal.
Dans les jours qui suivent le départ de Bonaparte, le temps à Paris est merveilleux : journées illuminées de soleil, tièdes soirées. Toute la population vit dehors et goûte l'ivresse du printemps. L'argent reste rare, les fonds sont bas, les bourses plates. Paris ruiné dépense quand même, s'attable aux portes des glaciers et devant les spectacles d'été, court aux promenades, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, aux frondaisons neuves, aux concerts sous la feuillée et aux bals en plein vent. Dans le fourmillement des piétons, les équipages de luxe, les calèches passent, avec des scintillements d'acier. C'est la floraison des modes de l'année : longs fourreaux de gaze à traîne plus ample, chapeaux de paille rejetés en arrière avec haut retroussis sur le devant, en forme de coquille ovale ; chapeaux fleuris, enrubannés, empanachés ; « les petites ouvrières se sont emparées des hchus jonquille (1), " et dans la fraîcheur des toilettes, dans le sourire des visages, brille l'allégresse pimpante du renouveau. Le soir, 1' deux cents bals, vingt illuminations, les guinguettes, la beauté du temps font de chaque jour un jour de fête. » Un journaliste s'arrête pour considérer ce spectacle et, sous ce titre : Voilà Pans, s'amuse à le décrire (2) :
<i Traversez les Tuileries à sept heures du soir, la foule s'y presse, la beauté du temps, la richesse du plus majestueux jardin de l'Europe sont bien faites pour nous engager à se promener... Portez-vous aux Champs-Elysées; même foule, même élégance et plus de variété. Les équipages brillants qui vont au Bois ou qui reviennent occupent agréablement les yeux et prêtent à la conversation par les mille et mille anecdotes répétées sur ceux qui les possèdent. La nuit vient, vous détournez la tète et vous apercevez l'ÉIysée-Bourbon dont l'illumination se place entre le dernier éclat du jour et la pâle clarté de la lune. Vous approchez : une symphonie se fait
(i) Journal des Débats.
(2) Gazette de France, 19 fbréal. Aulard, I, p. 314-316.
entendre et fixe un instant votre imagination. Étes-vous curieux d'entrer? Il n'en coûte que quinze sols ou soixantequinze centimes. Un plaisir aussi bon marché ne peut être un véritable plaisir ; vous continuez votre route. Dans le lointain, sur votre gauche, une nouvelle illumination brille à travers les arbres ; c'est Idalie. Il y a trop loin, vous irez un autre jour. Revenons, mais qui vous arrête ? La foule, à chaque arbre des Champs-Elysées. Qu'est-ce ? Ici un piano, là une harpe, à côté une guitare, plus loin un concert tout entier... Vous arrêterez-vous à la place qu'on appelait Louis XV et qui a perdu son nom sans avoir pu encore en trouver un qui contente tout le monde? Encore une illuminatien et" un écriteau ; lisez : Corazza, glacier. Il faudrait monter, vous êtes las, prenez les boulevards. Que de monde ! Allez, allez toujours, bientôt vous en trouverez davantage... Voyez quelle richesse, quelle clarté, quelle fraîcheur, combien de jolies femmes qui ne se ressemblent pas, de jeunes gens qui se ressemblent tous... ; le luxe, la nature, le jour, la nuit, les femmes, les filles, le vice, la décence, tout est confondu.. » Voilà Paris,