‹ L'avènement de Bonaparte (volume 4)Chapitre 28 sur 52 · II · texte numérisé non relu

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s'arrêtèrent instantanément. Sur le vu de la nouvelle, le gouvernement anglais décommanda l'embarquement de ses troupes et leur départ pour la côte armoricaine; le 13 messidor-2 juillet, Grenville écrività Georges : «Tout était arrangé pour l'exécution des mesures que le gouvernement du roi avait décidé d adopter, quand on apprit ici la nouvelle de l'armistice conclu en Italie. Il n'est que trop évident que, si cet armistice venait à être prolongé et même étendu aux autres armées, les républicains se verraient par là en état de tourner contre les royalistes une masse de forces supérieure à celle dont ils auraient pu disposer en d'autres circonstances. Les mesures dont il a été question ne serviraient qu'à compromettre sans avantage réel les braves gens auxquels vous avez la gloire de commander. Je ne puis donc que vous inviter à leur persuader de rester tranquilles pour le moment (1). » Pichegru arrivé à Londres déconseillait de rien tenter. Seul, Georges s'obstinait; caché parmi ces populations bas-bretonnes que séparaient de la France les mœurs et la langue, il espérait encore les soustraire à la contagion de l'enthousiasme, à « l'ascendant presque surnaturel du gouvernement consulaire (2) » . Il n'en serait pas moins réduit à repasser la mer. A Paris, les projets d'attentat s'évanouirent, quitte à se reformer au bout de quelque temps. Dans le Sud-Ouest, les chefs d'insurrection, ceux qui jusqu'alors s'étaient maintenus et réservés, en attendant le réveil de l'Ouest, partirent pour Paris afin de solliciter l'amnistie et de faire leur paix. En Provence, le chef de l'organisation, Puyvert, prétend qu'à la veille de Marengo il disposait encore de moyens propres à soulever le Midi, pourvu que les Autrichiens etWillot, qui se traînait à leur suite, eussent pu coopérer; il se flattait de couper à Bonaparte vaincu le chemin du retour et attendait le moment de monter à cheval : « La nouvelle de rincoiicevable victoire de Marengo vint, comme un coup de foudre, renverser tous mes projets... Le découragement fut

(1) Caudrili.ier, le Complot de l'an VII, Envue historique de novembredécembre 1900 (d'après les papiers du Kecord-Oftice).

(2) Le préfet des Cotes-du-Nord, 20 fructidor. FIC. III, 10.

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complet, et les hommes les plus déterminés sentirent la nécessité de céder aux circonstances (1). »

Sur cet effet de Marengo, sur cette formidable répercussion â l'intérieur, tous les témoignages s'accordent. Partisans et adversaires du Consulat, amis ardents ou tièdes, les fanatiques, les sages, les sceptiques, les mortels ennemis, tous se sentent en face d'un événement capital; ils reconnaissent en Marengo plus qu'une bataille gagnée, plus qu'un grand fait d'armes : la consécration d'un régime. Hyde de Neuville, l'acharné royaliste, s'incline devant les conséquences « incalculables de 1 événement; c'était le baptême de la puissance personnelle de Napoléon; le pouvoir qu'il tenait entre ses mains s'incorporait à lui-même, et désormais il est certain qu'il faudrait traverser la phase de sa domination sous une forme ou sous une autre (2) >- . Miot de Mélito, observateur assez froid, écrit : « Jamais l'orgueil national n'avait été plus flatté, jamais plus d'espérance de bonheur n'avait pénétré dans les âmes. Pendant deux jours, Paris fut exactement dans l'ivresse (3). » Cambacérès s'exalte : c Jamais l'élan national ne se manifesta mieux qu'à cette glorieuse époque (4). » Ce coup d'enthousiasme met pour longtemps le pouvoir de Bonaparte hors de conteste, l'investit et le fonde. Après le plébiscite de l'hiver, après ce vote traînant qui a été surtout l'abdication de la France aux mains d'un homme, c est aujourd hui le grand plébiscite par acclamation.

A demi instruit des agitations tentées et des intrigues ourdies pendant son absence, Bonaparte précipitait son

(1) Mémoires inédits.

(2) Mémoires, I, p. 329-330.

(3) Mémoires, I, p. -301.

(4) Éclaircissements inédits.

retour. A peine s'était-il donné le temps d'org^aniser sa conquête ; il avait quitté Milan dès le 6 messidor, appelant Masséna au commandement des armées réunies de réserve et d'Italie. Il repassa les Alpes par le Mont-Cenis. A Saint-Jeande-Maurienne, il se fit amener deux prêtres encore détenus et les remit en liberté, en n'exigeant d'eux qu'une promesse de soumission au gouvernement. A Lyon, ses yeux épris de belle ordonnance ne purent voir sans horreur la place Bellecour, naguère encadrée de monumentales façades, aujourd'hui hideuse avec ses débris d'hôtels systématiquement démolis. Pour engager les habitants à relever cette noble architecture, il promit que les immeubles reconstruits seraient exemptés d'impôt foncier pendant vingt ans. Les Lyonnais l'accueillirent avec un contentement grave, qui répondait au caractère de cette population réfléchie et sérieuse, si cruellement éprouvée. A Dijon, les femmes effeuillèrent des bouquets sur son passage et firent voler autour de lui une nuée de fleurs. Il séjournait le moins possible, pressait l'allure. Sur le pont de Montereau, sa voiture se rompit; cet accident ne le retarda que d'un instant.

Il avait hâte de rentrer à Paris, de s'y montrer, d'y recueillir en popularité, en prestige, en force, les fruits de sa victoire, mais il avait trop d'habileté et de fierté pour agréer les témoignages outrés, les platitudes décommande.

Il avait écrit de Lyon au ministre de l'intérieur : « J'arriverai à Paris à l'improviste. Mon intention est de n'avoir ni arcs de triomphe ni aucune espèce de cérémonie. J'ai trop bonne opinion de moi pour estimer beaucoup de pareils colifichets. Je ne connais pas d'autre triomphe que la satisfaction publique (1). » Les autorités parisiennes avaient décidé de se porter à sa rencontre jusqu'à Villejuif; il les déjoua en gagnant plusieurs heures sur leurs calculs. Au lieu d'une entrée solennelle, il voulait frapper les Parisiens par une réapparition subite^ attestant comme un don d'ubiquité. Hier

(1) Corr., VI, 4955.

encore, on le croyait à Milan ; on le croit aujourd'hui â Lyon, à Dijon; il est à Paris. Le 13 messidor — 2 juillet, à deux heures du matin, accompagné de Duroc seulement et de Bourrienne, il est rentré aux Tuileries. Lorsque ses collègues, brusquement avertis, se présentèrent à la porte de son appartement, on leur dit qu'il était couché; ils ne le virent que le lendemain à onze heures. Quand les ministres elles conseillers d'État vinrent lui rendre hommage, ses premiers mots furent : «Citoyens, nous revoilà donc! Eh bien! avez-vous fait bien de l'ouvrage depuis que je vous ai quittés ? — Pas autant que vous, général (1) ! »

La nouvelle de son retour traversa Paris comme l'éclair. On revit alors ce qui n'était pas advenu depuis ciaq ans, depuis les derniers temps de la Convention : une décente des faubourgs, une descente en masse, mais combien différente des anciennes! Toute joyeuse, celle-ci, et confiante, elle est entraînée par un large courant d'allégresse.

Les ouvriers, croyantqueleConsularriveraitdans lajournée, avaient fait projet de l'attendre à la barrière; là s'était réunie une foule compacte. Soudain, le bruit se répand qu'il est ea ville, et le canon, tirant aux Invalides, confirme cette nouvelle. Dans la foule, c'est un immense remous; des propos s'entrecroisent : « Un homme entendant tirer le canon: Eh bien! votre homme est donc arrivé! — Une femme : Oui, il est arrivé à deux heures du malin. — Une autre : A!i! le bon Dieu nous Va conservé, celui-là (2)/ » Et tous les ouvriers, sachani Bonaparte aux Tuileries, voulaient aller l'y visiter, l'y fêter. Par groupes, par bandes, par ondes successives, ils descendaient, arrivaient, envahissaient le jardin des Tuileries, et quand Bonaparte, obéissant à l'appel de leur frénésie, se montra au balcon, dans ce palais cerné et battu par les flots de la multitude, il parut positivement porté sur le pavois populaire.

Dans Paris, ce fut encore jour de fête improvisée, éclose

(1) llCEL.KP.ER, VI, p. 410. ,

(2j Rapport de police du 14 messidor. Aul^rd, p. 469. \

d'elle-même, sans ordre officiel ni prescription réglementaire. Les maisons se pavoisaient, se décoraient d'inscriptions et d'emblèmes; à tous les étages, des guirlandes de lampions se suspendaient pour la fête de nuit. Dans les rues ainsi enjolivées, un peuple immense circulait, bon enfant, causeur, se divertissant de choses qui l'eussent exaspéré naguère et prenant tout en bonne part. Une femme à son mari : Tiens! voilà une maison où il ny a point de lampions ! C'est quelque aristocrate. — Aristocrate^ soit! dit le mari, même Jacobin; aujourd'hui, tout le monde est libre ; on ne tue plus les cens pour leurs opinions (1). » Un ouvrier à sa femme, en montant sur sa boutique pour poser des lampions : C'est que c te victoire donnera la paix ! La femme : C'est que c n'est plus comme cesi avocats qui ne faisions la guerre quavec leu plume; tiens, mels^ encore ces deux-là (2) . »

L'enthousiasme fut très grand; il ne fut pas universel. Les partis s'étaient un peu remis du premier choc. Le soir, d'après les calculs de la police, les trois quarts de la ville manifestèrent et illuminèrent de leur mieux; un quart environ s'abstint. Les rues du centre, les rues vivantes, passantes, marchandes, exhibaient toute sorte de motifs lumineux. Par contre, un policier, qui remontait le boulevard à dix heures du soir et consignait au fur et à mesure ses observations, notait des espaces sombres, des lacunes (31. Parmi les théâtres et les établissements de plaisir, les Variétés, le bal de Paphos, le café Turc, s'étaient fait une façade toute en verres de couleur; d'autres s'étaient moins distingués. Passage Feydeau, il y eut une contre-manifestation; un « peintre en silhouettes » avait osé exposer au-dessus de sa boutique un portrait de Louis XVI; le malheureux monarque était assis sur son trône, avec les attributs royaux, et devant la boutique des individus cherchaient à exciter l'indignation contre les révolutionnaires; il s'était formé dans le passage

(1) Journal de Paris, 14 messidor. — RœDERER, III, p. 411. ^

(2) Ihid. \

(3) Son rapport est conservé aux Archives nationales, F7, 6,27,

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un rassemblement qui interceptait la circulation. Plus loin, les rues profondes du Murais montraient un éclairage assez terne, mais à mesure qu'on avançait vers l'extrémité du boulevard, une vaste clarté s'épandait sur le ciel; c'était le faubourgf Antoine, l'ex-quartier révolutionnaire, le faubourg émeutier, qui se mettait en frais d'apothéose pour Bonaparte devenu le grand meneur de la masse ouvrière.

Nulle part le décor lumineux n'était plus abondant, plus ingénieux, plus varié. Des feux brillaient jusque sur les toits, le peuple dansait en vingt endroits; il y avait à minuit autant de monde dans la rue qu'il y en avait ordinairement à midi ; les vivats retentissaient,: « les plus anciens habitants du faubourg ne se rappellent pas d'avoir vu une aussi éclatante démonstration de la satisfaction générale, » écrivait la municipalité d'arrondissement au préfet de la Seine (1).

Beaucoup d'ouvriers cependant étaient restés en ville, grossissaient la foule qui continuait à stationner dans le jardin des Tuileries, au pied du château. Sous les fenêtres de l'appartement consulaire, la musique de la garde jouait; par les fenêtres ouvertes, on voyait à l'intérieur des ombres passer et repasser sur un fond de lumière. Vers onze heures, des acclamations redoublées, prolongées, instantes, réclamèrent Bonaparte; il ne parut point, se laissant désirer et évitant de se prodiguer (2).

Dans la journée, il avait reçu le Sénat, une députation du Corps législatif, une députation du Tribunat dont le président lui avait tenu un langage très républicain et exempt de servilité. L'Institut lui fut amené par son nouveau président trimestriel. Il vit en particulier beaucoup de personnes et les entreprit sur ce qui s'était passé en son absence. Il n ignorait pas que son silence pendant les jours qui avaient précédé Marengo avait entretenu toutes les incertitudes. A la veille d'une partie décisive, ce serait toujours sa coutume que d'interrompre ses dictées, ses envois, et que de suspendre sa

(1) LiJiZAC DE Laborie, voIume cité, p. 96.

(2) Rapport cité à la page précédente.

correspondance avec l'intérieur : « La bataille répondra, » disait-il à ses secrétaires (1). La bataille avait répondu. Il tenait néanmoins à savoir quels projets, quelles velléités avaient couvé en certains esprits.

Dans le tête-à-tête avec Cambacérês, l'un de ses premiers soins fut de lui pousser cette question : « S'il n'avait pas été embarrassé dans l'intervalle qui s'était écoulé entre les premières nouvelles de Marengo et l'annonce officielle de la victoire. » L'autre, imperturbable, répondit : « J'ai eu de vives inquiétudes et peu d'embarras. — Gomment donc! Si j'étais mort? — J'aurais considéré le malheur comme irréparable. Après avoir cédé à une juste douleur, je me serais occupé de donner au gouvernement de la République un autre chef. N'ayant pas la prétention de vous succéder, j'aurais eu toute liberté dans ma manière d'agir. — Qu'auriez-vous fait? — J'eusse été sans doute informé le premier de la perte que faisait la France. Aussitôt, j'aurais mandé Frère, colonel des grenadiers de la garde, sur qui vous m'avez dit que je pouvais compter. Je lui aurais enjoint de tenir sa troupe prête à marcher au premier signal. Ensuite, j'aurais convoqué le Sénat au palais des Tuileries, moins ceux des sénateurs dont les intentions sont douteuses et qui seraient restés en état de surveillance. Sur le compte rendu au Sénat de votre mort, je lui aurais proposé de nommer votre frère Joseph premier Consul. En France, on tient aux noms. Joseph est, dit-on, d'un caractère accommodant. Je me serais flatté d'avoir de l'influence sur lui et qu'il continuerait votre ouvrage. En procédant ainsi, le public aurait appris à la fois que le premier Consul n'existait plus et qu'il avait un successeur (2) . »

Bonaparte eut un sourire : « Je sais, fit-il, que vous êtes homme de ressource (3). » La confidence de Cambacérês s'ébruita; Joseph lui fut reconnaissant; Lucien lui témoigna

(1) Mémoires manuscrils de Fain.

(2) Éclaircissements inédits de Cambacérês.

(3) Ibid.

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plus d'égards, et dans toute la famille on lui sut gré de s'être montré si dynastique par anticipation.

Bonaparte connut quelque chose du projet formé pour lui substituer Carnot, s'il eût péri en Italie, et ne parut pas désapprouver cette prévoyance : « Carnot, dit il, peut-être vaudrait mieux qu'un autre, si Carnot était du goût de tout le monde (1), » et il tâcha par Rœderer d'en savoir davantage. Pour pénétrer Sieyès, il lui parla le premier de l'utilité qu'il y aurait à faire désigner légalement et secrètement par le Sénat un successeur éventuel, afin de pourvoir en cas de besoin à la vacance de la première place, et il en vint à prononcer le nom de Carnot. Sieyès feignit l'étonnement, affecta de ne pas comprendre : « il vivait dans la solitude, disait-il, et n'étant au fait de rien, ne pouvait avoir d'avis. » Devant l'insistance de Bonaparte, il finit par dire : «Tout ce que je sais, c'est que, si Carnot est mis là, c'est à nous d'émigrer. — Je vois bien que vous n'êtes pas pour cet homme (2), « fit Bonaparte s'apercevant que l'autre avait esquivé le piège.

Plusieurs ministres et fonctionnaires, pour écarter d'eux les soupçons, s'accusèrent les uns les autres, se dénoncèrent mutuellement. Bonaparte fut assailli de basses délations, où il sentit un fond de vérité. Il connut mieux les hommes et les méprisa davantage. Un pli d'amertume creusa plus profondément son visage. Il comprit toutefois qu'à écarter certains ministres, il aurait à les remplacer par d'autres moins intelligents et pas plus fidèles : « Il y a des domestiques, dit crûment Villiers du Terrage, par lesquels on aime à se laisser voler (3). » Il importait d'ailleurs de ne pas donner consistance aux bruits de désagrégation gouvernementale qui avaient couru. Aucune révocation ne fut prononcée.

Le second jour qui suivit l'arrivée était un quintidi ; le premier Consul reprit ses occupations tant extérieures qu'intérieures, et fit passer la parade dans la cour des Tuileries. II

(1) Roeuereu, III, 333.

(2) ISotcs manuscrites de Grocvelle, Bibliothèque Carnavalet. i (3j Mémoires inédits.

442 L'AVENEMEIST DE BONAPARTE

se remit très régulièrement à cette fonction décadaire, malgré Tété torride, malgré le soleil de midi qui faisait tout resplendir d'un aveuglant éclat.

C'est en ces jours qu'Isabey le vit et le dessina : immobile sur son cheval, penché sur l'encolure, le buste grêle, l'échiné maigre et comme cassée, le regard profond, le visage empreint de cette mélancolie propre aux grands ambitieux; quel rêve supérieur à toutes les félicités présentes tourmentait son âme inassouvie! A côté de lui et sur la même ligne, se tiennent à cheval Garnot, Berthier, Clarke, beaux militaires à face pleine, à menton rasé, à favoris en nageoires , par derrière, une confusion de chevaux écumants, les chamarrures de l'ètat-major et l'amoncellement des panaches. En tête de la cavalerie qui défile, Bessières, Murât, Eugène, sur des bêtes fougueuses, viennent saluer le Consul de l'épée, avec un geste théâtral, et tout le long du château et des bâtiments formant retour sur la droite le trot des grenadiers à cheval décrit une courbe puissante, dans une envolée de poussière.

Tel le Consul serait décrit par Charles Nodier, un jour où celui-ci tout jeune le verrait passer avec son cortège par le grand escalier du château, pour se rendre à la parade : « Un jeune Mamelouk qu'il a ramené d'Egypte ouvre la marche. 11 est vêtu avec toute la magnificence orientale, un long damas est attaché à son côté. Il tient un arc dans sa main, et ce premier aspect a quelque chose d'extraordinaire et de romantique. Viennent ensuite quatre aides de camp, couverts de broderies d'or. Derrière eux s'avance modestement un homme en habit gris, la tête penchée vers la terre, marchant sans éclat et sans prétention; c'est Bonaparte Aucun de ses portraits n'est ressemblant. Il est impossible de saisir le caractère de sa figure, mais sa physionomie terrasse... Il a le visage très long, le teint d'un gris de pierre, les yeux \ fort enfoncés, fort grands, fixes et brillants comme un cristal, j Il a l'air triste, affaissé, et il soupire de temps en temps. Il a \ monté un cheval blanc qui fait partie de ceux que lui a envoyés le roi d'Espagne. Ce cheval est couvert d'un caparaçon

L'EFFET DE MAllENGO 443

de velours nacarat, brodé en or. Le mors, les bossettes, les étriers, tout est en or, et sur cet animal si richement harnaché, le plus grand homme de l'univers, vêtu d'un habit que Garât (le chanteur) ne voudrait pas voira son jockey (l)» . Par cette simplicité, il affectait de trancher sur la magnificence ambiante, toute émanée de lui, et de se montrer chef austère d'une république splendide. Le jour où il avait reparu ; â la parade, une multitude d'habitants et surtout d'ouvriers j accourus de très loin s'étaient amassés au Carrousel pour j l'apercevoir, pour jouir de sa vue, pour s'en rassasier; pen- I dant toute la durée du spectacle militaire, ce fut un brouhaha i continu d'acclamations.

Après ces ovations spontanées vint le triomphe officiel, mais il ne fut décerné ostensiblement qu'à la République seule et aux armées. On l'avait fixé au 25 messidor, c'est-àdire au 14 juillet; tous les ans, à pareil anniversaire, il y avait fête nationale; on convint d'y joindre cette année la

! présentation des drapeaux conquis en Allemagne et en Italie, plus la solennité promise à l'occasion des résultats du plébis-

i cite et de la pacification intérieure, et de réunir le tout sous

I ce titre cette fois mérité : Fêle delà Concorde.

j Dès son second séjour à Milan, Bonaparte s'était occupé du programme. Il avait fait engager pour la partie de chant deux

I virtuoses italiens, le ténor Bianchi et la Grassini ; cette brune et massive Italienne, dont la voix magnifique avait ému sa sensibilité d'artiste, était alors son caprice. Lucien de son côté avait fait rédiger dans ses bureaux et expédié à Milan un pTOQrsLinme, un prospectus, comme l'appelait Bonaparte (2), qui y apporta plusieurs retouches. 11 aurait voulu que l'oa

(1) Archives nationales, IIII, F7, 6457.

(2) Con., VI, 493S.

444 L'AVEISEMENT DE BONAPARTE

trouvât quelque chose de neuf et d'inattendu pour célébrer la patrie, l'honneur, les vertus militaires ; il voulait en même temps rendre à Paris quelques-uns des spectacles qui avaient fait partie des anciennes fêtes monarchiques et qui plaisent toujours à la multitude : « Il me semble, écrivait-il, qu'un feu d'artifice serait d'un bon effet (1). » Plus de parades révolutionnaires; plus de défilés allégoriques, mythologiques; on ne devait plus abuser des exercices, combats et jeux renouvelés des anciens et dépourvus d'utilité pratique; ces fictions n'avaient plus que faire dans la forte réalité française. Lucien avait proposé des courses de chars; Bonaparte répondit très judicieusement : « Les courses de chars pouvaient être très bonnes en Grèce, où l'on se battait sur des chars; cela ne signifie pas grand'chose chez nous (2) . » Cet article fut cependant maintenu au programme.

La fête commença le 24 au soir, par l'inauguration du quai Desaix, par cet hommage rendu au grand mort dont le souvenir demeurait inséparable de ces jours d'orgueil. Le soir, il y eut spectacle gratuit dans tous les théâtres. Le lendemain, dès cinq heures du matin, une salve de vingt et un coups de canon fut tirée. Le soleil de messidor s'élevait splendide; la journée s'annonçait brûlante; elle serait très chargée. Quatre cérémonies officielles devaient successivement s'accomplir; elles auraient lieu sur la place Vendôme, sur la place de la Concorde, aux Invalides et au Ghamp-de-Mars.

Débouchant des rues sombres, des ruelles et des passages, la foule se portait aux espaces libres, aux grandes places, aux quais, aux Tuileries, aux Champs-Elysées. Un afflux de provinciaux encombrait Paris. Le canon tirait d'heure en heure, répandant dans l'air une solennité. Des corps de troupes traversaient les rues, tambour et musique en tête, pour s'éta» blir aux emplacements désignés. On acclamait les compagnies de la garde consulaire, arrivéesd Italie le matin même et encore en tenue de campagne, sac au dos. Dans le public, des médi-

(1) Corr., 4940.

(2) Ibid.

L'EFFET DE MAREiNGO 445

sants prétendaient que l'on avait affaire à de faux g^renadiers, hâtivement recrutés pour remplacer les vrais, ceux-ci étant tous restés là-bas, restés morts sur la plaine de Marengo : la preuve, disait-on, c'était que les remplaçants, lorsqu'on les interrogeait, ne pouvaient fournir aucun détail sur Ta fameuse journée (1). Des cortèges officiels fendaient la foule. Le Tribunal passa dans ses voitures, s'étant formé de bon matin au Palais-Royal pour se rendre directement aux Invalides.

Sur la place Vendôme, le préfet Frochot, entouré de son personnel, posait la première pierre du monument dédié aux braves du département de la Seine. Il était neuf heures; à onze heures, on poserait sur la place de la Concorde la première pierre de la colonne nationale, dédiée à la gloire de toutes les armées. Pour faire place à ce monument, on avait enlevé i la grande Liberté de plâtre, la statue effritée, dégradée, dont j les pieds avaient trempé dans le sang. Maintenant, au balcon 1 de l'hôtel de la marine, Lucien et ses collaborateurs atten- I dalent l'heure fixée pour la cérémonie, à laquelle devaient I assister les Consuls et les corps constitués. Dans le milieu de i la place, une enceinte avait été réservée, une excavation j creusée.

j Par la grande allée des Tuileries, le gouvernement s'avança : I les Consuls en rouge et or, les ministres et conseillers d'État i en costume brodé, entre deux haies mouvantes de baïonnettes, de hauts bonnets à poil et de plumets rouges. Lucien, précédé de hérauts d'armes, vint recevoir les Consuls sur la place et officia selon le rite accoutumé ; des allocutions furent prononcées ; sous la première pierre du monument. on déposa une boîte d'acajou contenant des monnaies et des médailles commémoratives (2). La foule, qui ne voyait et n'entendait rien, supportait néanmoins la longueur de la cérémonie; elle s'unissait de confiance au lyrisme officiel, en ces jours d'émotion continue et de patriotisme exultant. Ensuite et vivement, Bonaparte à cheval, entraînant avec

(i) Rapport de police. Aci-ap.d, I, p 512.

(2^ Procès-verbal de la cérémonie. Archives nationales, AF, IV, 9.

soi ses deux collègues et les ministres également montés, prit le chemin des Invalides, tandis que la foule des dignitaires à pied, « préfets, maires, magistrats, sénateurs, députés, tribuns, académiciens (1) » , s'efforçait de suivre, sans garder les rangs, haletait et se précipitait en une espèce de déroute, dans un nuage de pousk^ière. Sur les deux côtés du parcours une quadruple rangée de curieux faisait la haie, et derrière eux une colonne de femmes et d'enfants courait parallèlement au cortège, criant sans discontinuer : Vive Bonaparte! Des gens en délire se jetaie-iit entre les chevaux, arrivaient au Consul, baisaient sa selle : « J'arrive de quarante lieues pour > voir Bonaparte, » criait l'un d'eux, et ceux qui l'avaient vu > voulaient le revoir : « ils couraient pour gagner un passage où ( ils pussent le revoir encore (2) ». \Ë

Dans TéMise des Invalides, dans le vaste vaisseau frans- :i formé en temple de Mars, des tribunes avaient été réservées aux corps constitués, aux habits brodés, aux femmes les plus distinguées par le rang et la toilette; le simple public trouva difficilement à se placer, et les plaintes qu'excita ce commencement de privilège mirent une ombre au tableau. |

Au début de la cérémonie, Bianchi et la Grassini chantèrent dans leur langue une ode en l'honneur de la délivrance de leur patrie, et dans la chaude atmosphère de juillet, dans la pénombre traversée par des rais de lumière, ces voix d'outremonts, le décor antique du temple, les statues, les trophées, les bronzes dorés, la pâleur des marbres et l'éclat de nos uniformes français, ces Parisiennes à coiffure de camée, le ) mélange de leur élégance et des attributs sévères, ces magistrats au titre évocateur, le Sénat, les tribuns, ce consul au profil de César maigre, et l'imagination nationale subissant une fois de plus l'enchantement des victoires italiques, tout i donnait à ce jour un caractère essentiellement latin, un caractère de solennité romaine et française. En périodes classiques, Lucien célébra le 14 juillet et le 18 brumaire, invoqua « la

(1) Mémorial de Noivins, II, p. 253.

(2) ROEDKRER, VI, p. 413.

concorde réparatrice de tous les maux» , et l'on entendit un chant du 14 juillet, dont Fontanes avait composé les paroles et Méhul la musique. L'effet fut grandiose, trois orchestres de cent musiciens chacun se répondant de divers points du temple.

Bonaparte ne quitta pas l'hôtel avant d'avoir passé en revue les invalides et distingué par le don d'une médaille cinq d'entre eux, les plus signalés «par les actions d'éclat de leur jeunesse (1) » . L'un de ces anciens avait cent quatre ans, et il se trouva qu'en ce jour le vainqueur de Marengo décora peutêtre un combattant de Fontenoy.

La scène se transporta finalement au Champ-de-x\Iars. Sur les tertres formant rebord des deux côtés et s'élevant en gradins rustiques, la multitude s'était entassée ; dans le milieu, le scintillement des baïonnettes, l'alignement des troupes et des gardes nationales, encadraient un bataillon sacré, une redoute vivante, pavoisée de drapeaux conquis : un détachement des gardes portant vingt-trois drapeaux autrichiens, blasonnés, armoriés, marqués de l'aigle héraldique. Bonaparte se lit présenter ces trophées, passa en revue les troupes.

Ensuite, il devait y avoir jeux renouvelés d'Olympie: dans une lice tracée par des poteaux et des cordes, courses à pied, courses de chevaux, courses de chars montés par des jeunes gens de la ville en pur costume de jockeys anglais, car l'antiquité et l'Angleterre se disputaient bizarrement les faveurs de la mode ; les vainqueurs recevraient en prix des armes de la manufacture de Versailles, des porcelaines de Sèvres, et l'ascension d'un aérostat terminerait la fête (2) . Mais le peuple se souciait peu des courses et voulait voir Bonaparte. Sous la lumière crue, dans l'éblouissement des couleurs et des mouvants spectacles, c'était vers lui que tendaient tous les regards; du plus loin, ils cherchaient à distinguer, en tète de l'état-major et plus tard au balcon de l'École militaire, dans le miroitement des dorures officielles,

(1) ROEDERER, VI, p. 413.

(2) Mémorial (Je Xo/vins, II, p. 'ÀÔÔ-2T)&.

la mince silhouette consulaire, le point rouge, le point magnétique vers lequel s'élançait électrisée l'âme de la France. Une immense poussée de foule se fit, rompit le cordon des troupes, envahit la lice, renversa les poteaux et les cordes, déborda jusqu'à la façade de l'École, dans une furie d'acclamations; devant cette tempête populaire, il fallut remettre à un autre jour l'achèvement du programme, et la journée finit dans un grand tumulte d'enthousiasme. É

Le soir, la fête se concentra principalement autour des . Tuileries. Les Champs-Elysées, la place de la Concorde, lexpalais Bourbon, les Tuileries elles-mêmes, la place Vendôme, le Palais-Égalité, l'hôtel du second Consul au Carrousel et les bâtiments adjacents se pointillaient de feux; cette suite de monuments lumineux et de verdures éclairées faisaient un triomphal ensemble, tel que n'en aurait pu offrir aucune capitale. Les maisons du Carrousel montraient des emblèmes, des décors parlants, dont quelques-uns étaient assez expressifs du voeu populaire; 1 un d'eux représentait Bonaparte tenant à la main une branche de laurier, avec cette légende : Assez pour la gloire, maintenant pour le boîiheur. » Ces mots Pour ta î>a^r s'inscrivaient sur des transparents.

De l'autre côté du château et du jardin, par-dessus les futaies, d'énormes gerbes de fusées s'élançaient du pont de la Concorde; au milieu des détonations, la foule en délire battait des mains. Les allées du jardin étaient toutes illuminées. Le peuple y affluait par les diverses entrées, se bousculait, foulait les parterres, se poussait vers le château, audevant duquel un grand orchestre exécutait un concert d'harmonie. Dans l'intervalle des morceaux, on entendait un vaste bourdonnement de foule. Une voix tout à coup perça; elle disait très haut : // nest rien de plus beau que ce que nous voyons aujourd'hui, mais demain on nous demandera des hommes et des millions. Quelqu'un répondit au trouble-féte qu' « il ne pouvait savoir ce qui se ferait demain (1) « . Tout le monde

H) Rapport du 26 messidor. Aclabd, I, p. .512.

approuva, et la voix du prophète anonyme se perdit dans l'universel émerveillement.

A l'intérieur du château, c'était comme un flamboiement d'incendie, perçant par toutes les fenêtres : des appartements violemment éclairés, des allées et venues, par instants des voix isolées et ensuite un fracas d'applaudissements. Bonaparte avait réuni dans un banquet de cent couverts le« premiers personnages de l'État, mais il avait pris soin d'inviter également les cinq invalides qu'il avait médaillés; des voitures consulaires étaient allées prendre ces vieux braves et les amener aux Tuileries. On entendit à nouveau des paroles officielles : des toasts à la victoire, aux armées, au héros de Marengo, à la paix, à la constitution, au gouvernement de la République; le président du Tribunat but : A la philosopliie et à la liberté civile, et Bonaparte, levant son verre : Au quo~ torze juillet, au peuple français, notre souverain à tous.

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