L'avénement de Bonaparte
Docteur es lettres : Directeur de la Section française à V Université df Edimbourg.
OC
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M. Vandal m'a fait l'insigne honneur de m'inviter à écrire quelques mots d'introduction, d'ailleurs bien insuffisants et superflus, pour l'édition Nelson de son admirable livre UAvènement de Bonaparte. Cette distinction est d'autant plus flatteuse que, dans la mesure où mon horizon liiîiité me permet d'en juger, M. Vandal m'apparaît comme le premier des historiens vivants. A une grande exactitude dans le détail, il joint la largeur de vue, la puissance dans le développement du récit, le don du portrait frappant, l'imagination sympathique qui groupe et illumine les faits, le toucher magnétique qui donne la lumière et la vie à chaque page, enfin
1 Ces pages ont été écrites quelques semaines avant la mort si inattendue de M. Vandal.
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les qualités innées qui distinguent le grand historien des arides chroniqueurs perdus dans les dates et les détails.
Son plus noble livre est à mon sens l'histoire de la lutte entre Napoléon et Alexandre de Russie. Un drame gigantesque s'y déroule sur une scène immense. Ce drame embrasse l'antagonisme séculaire de l'Europe et de l'Asie, le conflit entre deux adversaires également fourbes : le Corse et le Grec du Bas Empire, et la silencieuse entrée en ligna de toutes les races, depuis l'Espagne jusqu'à la Russie, pour un duel surhumain qu'avait provoqué, parmi d'autres ambitions démesurées, le dessein de partager le monde. Au centre des convoitises : Constantinople et la «Langue de Chat» des Dardanelles, Les Parques y sont presque visibles, tandis qu'elles appellent le destin, comme les sorcières de Macbeth. Un pareil théâtre, taillé à la mesure du génie, eût diminué un moindre écrivain.
Le présent ouvrage n'est pas moins achevé, mais la scène est plus limitée, quoique pleine d'intérêt. Nous y voyons Napoléon arriver pour la première fois au pouvoir, et, pour la première fois, paraître en maître.
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Devant lui s'ouvrent des horizons nouveaux et plus étendus, qui bientôt seront sans limite. Au fur et à mesure du récit, nous voyons le maigre conquérant s'évanouir et faire place à un personnage plus grand. Un pressentiment indéfinissable efface le$ traits de l'ardent soldat ;
«Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.»
Après ses premiers triomphes, le moment où Napoléon quitte l'uniforme et prend contact avec les réalités du pouvoir est de beaucoup le plus intéressant de sa carrière. Le succès de son gouvernement ne devait pas sembler plus probable que si. l'on avait choisi Joubert pour César, comme on en eut l'intention ; ni moins douteux que si Moreau ou Masséna avaient été élevés à la même fonction. Mais de. le début, en présence d'obstacles de toute nature, il triomphe et se fraye un chemin à travers les pièges, les embûches et les rancunes avec une infaillible sagacité.
Les difficultés étaient immenses. Personne ne saurait peut-être apprécier leur importance sans avoir lu ce livre. iiï: ?a^ uïè m
La conception vague que la foule se fait de la
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carrière de Napoléon est celle d'un triomphe et d'une catastrophe gigantesques. Pendant longtemps le succès est si complet que ses exploits en paraissent aisés. Le 18 brumaire semble confirmer cette impression et avoir été un succès facilement obtenu. Bonaparte était un héros, le gouvernement français tombait en décrépitude, le peuple français souhaitait un changement. Ce fut l'affaire la plus simple du monde. ■.--r-r-' ■■ -^
Le récit de M. Vandal montre toutefois combien ceci est éloigné de la vérité. Si les prémisses sont justes, il n'en fut pas moins difficile d'en tirer la conclusion. En fait, un échec n'eût pas été surprenant.
Il y avait sans doute en France un gouvernement m. jrable, un chaos administratif et financier, et un peuple mécontent. Tout le monde, sauf peutêtre quelques-uns des Directeurs eux-mêmes, sentait que cet état de choses ne pouvait durer et que la France révolutionnaire était sur le point d'ajouter une expérience nouvelle à la longue liste de ses essais constitutionnels. En mai 1799, un nouveau Directeur fut élu dans la personne de Sieyès, homme d'une pénétration infinie et d'une intelligence affinée, mais
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timide et peu sympathique, qui haïssait raristocratie tout en méprisant le peuple et dont la destinée importune fut de travailler inconsciemment pour les autres, à la façon d'une abeille. Toutefois il comprit vite la situation. Il vit que l'on avait besoin d'un personnage héroïque; le héros trouvé, comme un soldat montrerait probablement de la répugnance pour la besogne de l'administration civile, il projetait d'administrer à sa place. A lui de tirer les ficelles de ce noble pantin, et tout ne manquerait pas d'aller pour le mieux. D'autres avaient même des plans plus étendus et plus chimériques. Le pantin devait être renversé en temps opportun et faire place à une monarchie constitutionnelle et protestante sous un prince allemand.
Si le général Bonaparte avait été en Europe, le choix fût inévitablement tombé sur lui. Mais il était enfermé en Egypte, sans moyens de fuir, et les escadres anglaises montaient la garde dans la Méditerranée. Aussi Joubert, caractère noble et chevaleresque, fut-il choisi et accepta-t-il la nominatioa Il devait rentrer en France avec l'auréole d'une grande victoire. La bataille que l'on attendait fut livrée. Il avait à vaincre Souvorof, mais ce fut Sou-
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vorof qui le vainquit, et Joubert fut tué. Il y en a qui disent que ce fut par une balle jacobine.
Force était donc de chercher un candidat nouveau. On pensa à Moreau ; on sonda Macdonald, qui refusa. Mais à ce moment prend fin la série des désastres. Des courriers apportent la nouvelle de la victoire de Zurich. « Le Russe se défend comme un dogue, » écrit Masséna, « mais je le tiens. » Souvorof est en effet écrasé et bat en retraite. Tandis que la joie et le soulagement sont à leur comble, de nouveaux messagers arrivent avec des nouvelles de Bonaparte et annoncent de grandes victoires en Egypte. On apprend aussitôt aprèâ la nouvelle suprême : Bonaparte est en France. Son arrivée tient du merveilleux. Il a traversé les flottes ennemies et leur a échappé presque par miracle ; il a visité pour la dernière fois le lieu de sa naissance et a débarqué sain et sauf. Le Directoire fait la grimace et publie la nouvelle à contre-cœur. La nation se moque de la grimace, dès l'instant que la nouvelle est vraie. L'enthousiasme est sans bornes ; l'œuvre législative ne peut continuer ; « suffoqués d'émotion » , les légis* lateurs s'ajournent. Dans les rues, les théâtres, les tavernes, les gens deviennent fous de joie. De même
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dans les provinces. Les villes que traverse le général illuminent, son hjtel est assiégé par des foules délirantes, les paysans escortent sa chaise de poste avec des torches, et la longue tension nerveuse prend fin dans un élan d'extase passionnée. L'information parvient jusqu'à la conférence où Sieyês est en train de sonder Moreau. Les pourparlers sont interrompus. «Voilà votre homme; il fera votre coup d'État bien mieux que moi, » dit Moreau, qui n'a point le cœur à l'entreprise qu'on voulait de lui.
Pourquoi cette étonnante explosion ? La réponse est simple. Ce n'est pas que la nation souhaite que le conquérant lui cueille de nouveaux lauriers. Ce qu'elle demande, c'est l'ordre à l'intérieur, et, à l'extérieur, la paix.
L'ordre d'abord. Pendant dix ans les Français avaient vécu d'aspirations élevées alternant avec des massacres ; ils avaient cru que la législation peut tout, fût-ce transformer la nature humaine, et qu'un remaniement approprié des impôts peut, en supprimant le riche, donner l'aisance et le bonheur au pauvre ; ils avaient en fait adoré les dieux absurdes qui perdent une nation. En cinq ans, 3,400 \oiz avaient été promulguées ; c'était assez pour faire
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venir l'eau à la bouche des législateurs modernes, assez pour changer la terre en paradis, si l'on pouvait changer la terre par de pareils moyens. Tout cela n'avait produit qu'anarchie, pauvreté et mécontentement. Les suites financières du système n'avaient pas été plus heureuses. L'impôt progressif sur le revenu avait complètement échoué et le Trésor était vide. L'aspect des provinces n'était guère meilleur. A Lyon, dans la seconde ville de France, la Révolution avait fait autant de ravages qu'un tremblement de terre et détruit des quartiers entiers. A Marseille, dans la troisième ville, on nous apprend qu'il ne survivait plus que des haines. Le brigandage régnait dans certains départements, la guerre civile dans d'autres.
Aussi n'est-il pas surprenant que les citoyens veuillent passionnément la paix, non seulement pour ellemême, mais parce qu'ils sentent qu3 sans la paix le rétablissement de l'ordre est impossible. D'autres généraux peuvent remporter des victoires, mais la population croit fermement que seul Bonaparte peut obtenir la paix. Seul il est assez victorieux pour terminer une guerre. Et la seule façon de terminer la Révolution est de terminer la guerre.
Enfin l'Homme du Destin arrive sans éclat à
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Paris. Il apparaît devant le Directoire dans un costume très singulier, moitié civil, moitié militaire et quelque peu oriental : «chapeau rond,». . . redingote verdâtre avec cimeterre turc. Dans cet accoutrement grotesque, il semble brûlé par le soleil, amaigri, desséché ; il n'y a de la vie que dans ses yeux. Il est revenu déterminé à mettre un terme au Directoire. Sa première idée est de devenir Directeur lui-même et de se débarrasser doucement de ses collègues. Mais un Directeur doit avoir quarante ans, et il n'en a que trente. De plus, la voie la plus simple semble la meilleure. Elle consiste à se débarrasser des Directeurs le plus tôt possible et à se mettre à leur place. Mais il doit se faire seconder par les victimes elles-mêmes et les amener à préparer inconsciemment elles-mêmes leur propre immolation. Car l'opinion publique paraît hostile à un changement violent.
Il est dégoûté par la fatuité de Barras et se tourne vers Sieyès. Sieyès est prêt à coopérer et prend des leçons d'équitation afin de ne pas se laisser éclipser par Bonaparte dans les cérémonies. Sieyès amène un autre Directeur. Il en reste deux : Moulin qui ne compte pas, et Gohier qui passe pour être amoureux de Joséphine.
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[1 n'y a ps^s d$ temps à perdrç. Le coup doit être frappé au cours deg trois semaines qui suivent l'arrivée de Bonaparte. Peu de gens sont dans le secret ; mais de sourdes rumeurs circulent, et, pour réussir, il faut agir avec célérité.
L'idée maîtresse, ainsi que nous l'avons vu, était de faire participer les autorités existantes à l'œuvre de leur propre destruction. L'assemblée affublée du non absurde de Conseil des Anciens était à la disposition des conspirateurs, et avait le pouvoir de transférer le Parlement dans un lieu plus calme que Paris. On devait donner un prétexte non dénué de fondement, celui d'une conspiration jacobine. L'endroit choisi fut Saint-Cloud. C'est là que le Conseil des Cinq -Cents — l'assemblée populaire — devait être amené par le prestige ou la terreur à accepter une Constitution nouvelle. Sieyès était l'auteur du plan de campagne ; si fertile que fût son imagination, elle refusait néanmoins de lui fournir un projet de constitution. Il est si difficile de lier et d'entraver un héros, une fois qu'il a surgi, par des institutions, des clauses prudentes ou d'ingénieuses chaînes ! si délicat de l'affaiblir par de discrètes saignées ! On décida en tout et pour tout
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qu'il y âufait trois Consuls. Bonaparte écouté Sièyès en silence.
Môreau fut gâ^né âu projet. Il espérait que Bonaparte, s'il venait à réussir, deviendrait un civil et lui laisserait leâ champs de bataille : c'était exactement le contraire des aspirations de Sieyès» Macddnald, Èeurnonvillê et Sérurier offraient leurs services. Les camarades d'Egypte du jeune général, Leclerc et Murât, tous deux ses beaux-frères présents ou futurs, étaient ardents et actifs. Bernadette gardait une attitude ambiguë, étant soucieux comme toujours de ménager sà propre fortune. A défaut d'enthousiasme, l'armée ne témoignait aucune hostilité. Restait une troupe peu maniable et d'allure inquiétante, appelée la Garde du Directoire et dés Conseils, appartenant à la police plus qu'à l'armée, avec de fortes tendances au brigandage, et que son intérêt attachait au régime existant. On se demandait non sans crainte comment elle se comporterait.
Il fallait également de l'argent. On en trouva. Où? Nul ne le sait. Bonaparte était revenu d'Egypte les poches vides. Un fournisseur nommé Collôt semble en avoir trouvé ; d'autres fournisseurs furent peut-être amenés par la menace ou là
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persuasion à abandonner une partie de leurs frauduleux profits.
Enfin arrivèrent les jours mémorables. Le général passe la veille à prendre ses dernières dispositions. Sébastiani, colonel du 9^™^ dragons, et qu'anime l'esprit de clan des Corses, promet son concours enthousiaste. Son régiment aura à jouer un rôle important. Détail étrange, c'est à un amiral que l'on emprunte un cheval magnifique, accessoire indispensable, alors comme plus tard, dans ces occasions, mais dont la fougue est presque excessive pour le but qu'on se propose. Le soir qui précède l'aventure, le général dine avec le prudent Cambacérès ; les convives sont silencieux et préoccupés. Joséphine envoie un mot à l'inflammable Directeur Gohier pour le prier à déjeuner. A deux heures du matin, Bonaparte fait dire à Moreau et à Macdonald de venir le trouver au lever du jour, et il s'invite à dîner chez Barras pour le soir même, afin de désarmer la méfiance de cet important Directeur.
M. Vandal décrit en cent trente pages passionnantes les deux journées dramatiques du 18 et du 19 brumaire, du 8 et du 9 novembre. C'est dans ce récit compliqué qu'apparaît l'excellence de son talent
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Il dirige les acteurs, maintient la séparation des groupes et élucide les faits d'une main de maître. Impossible de commencer la lecture de ces pages sans aller jusqu'au bout. Nous respirons l'air de l'époque, nous entendons le tumulte ; un guide sûr nous conduit à travers le maquis des événements ; si nous ne jouons pas la scène, nous y assistons en témoins.
Entre cinq et six heures du matin, un certain nombre d'Anciens, choisis d'avance, sont réveillés pour une séance extraordinaire qui doit avoir lieu à sept heures. Tandis qu'ils suivent en frissonnant les rues sombres, celles-ci restent désertes, bien que les troupes soient déjà sur pied et marchent vers un but qu'elles ignorent totalement. On vote avec promptitude le décret nécessaire. En deux mots, il est stipulé que les Conseils se réuniront le lendemain à Saint-Cloud et que Bonaparte sera chargé de l'exécution du mandat. Cependant tous les officiers supérieurs de l'armée pénètrent en masse dans sa maison, tandis qu'un escadron de dragons, posté au dehors, ne permet à personne d'en sortir. Mais Gohier, chez qui les soupçons se sont éveillés, a refusé l'invitation de Joséphine. Soudain la porte s'ouvre, et Bonaparte paraît. Escorté par une troupe grossissante d'offi-
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ciers, accompagné par Sîeyès, qui a tiré parti de ses leçons d'équitation et que èuivent deux aides de camp, il se rend à cheval aux Tuileries, où il trouve une foule l'attendant, enthousiaste. Il y prête un serment assez incohérent devant les Anciens, et le Conseil se disperse. Puis il pénètre dans le jardin et se montre â ses troupes. Il est là dans son élément. Sa parole redevient claire, énergique. Sa colère tombe sur un émissaire tremblant de Barras, venu pour épief les événements. « Qu'avez-vous fait, » demande-t*!! impérieusement, « de cette France que je vous avâiâ laissée si brillante? Je vous avais laisâé la paix, je retrouve là guerre ! Je vous avais laissé des victoires, je retrouve des revers ! Je vous avais laisâé les mil* lions d'Italie, je retrouve partout des lois spolia- j tri ces et là misère ! Qu'avez* vous fait de cent mille Français que je connaissais, mes compagnons de ] gloire ? Ils sont morts ! f> Et après cet exorde poignant, il proclame, en paroles à peine moins âr- ; dentés, qu'un changement est nécessaire et urgent. Ce bref discours produisit à l'époque une impression i profonde, et il a survécu pour jeter sur le Directoire l'opprobre de l'histoire. C'est là, en effet, l'épitaphe de ce gouvernement de corruption et de désastre.
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Cependant l'œuvre avance. Les Cinq-Cçnt3 se réunissent, et LuQien Bonaparte les relègue sommairement à Saint-Cloud. Barras prend le large en chaise dç poste, avec une escorte de dragons et h promesse d'une somme respectable. Qohier et Moulin, obstinés et inertes, finissent par être consignés au Luxembourg. Aucun symptôme de résistance. « Nous n'avons pas encore eu de révolution plus calme,» disent les journaux qui en avaient relaté si souvent au cours des dix dernières années. Nul doute que les Jacobins ne soient en fureur. Mais leur renom for^ midable a perdu son terrifiant prestige. Sieyès propose d'arrêter leurs chefs et se heurte à un bref refus de Bonaparte. Toutefois Bernadotte se tourne vers eux et leur suggère de le nommer co-généralissime et collègue de Bonaparte. Cette offre désintéressée ne séduit personne.
Le seoond jour fut beaucoup plus critique, car tout avait été laissé à l'inspiration du montent, ce qui faillit produire un résultat désastreux. Paris accourut à Saint-Cloud comme pour un grand steeplechase, et il faut avouer que certaines des péripéties de cette journée ne furent pas tout à fait indignes de ce sport. Au milieu de la foule, Bonaparte, froid et
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confiant en apparence, escorté par des dragons, mais suivi par des lieutenants inquiets qui ont le sentiment de jouer leur vie.
Quand il arrive à Saint-Cloud, il se retire dans une pièce où il reçoit, dans une fièvre d'impatience et d'agitation, les bulletins qui lui viennent du champ de bataille législatif, tandis que Sieyès tremble devant le feu. Dans l'antichambre, les gens murmurent entre eux avec une évidente anxiété. Certains disparaissent. Des hésitations et des appréhensions se font jour. Des bruits sinistres commencent à circuler. Des émissaires, dit-on, viennent d'être dépêchés à Paris par les Jacobins installés dans les galeries, afin de soulever les faubourgs et d'organiser l'insurrection. A tout moment il peut se produire une inondation jacobine, un nouveau 6 octobre. On voit des députés attendre anxieusement quelqu'un ou quelque chose. De sinistres femmes commencent à arriver ; ce sont les tricoteuses de la Révolution. Jourdan et Augereau, oiseaux de mauvais augure, se montrent.
Les Cinq-Cents prêtent serment, et cette opération occupe les quatre premières heures de l'après-midi; Mais Bonaparte sent qu'il ne peut attendre; il ne
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peut laisser plus longtemps sans contrôle ces assemblées vagues et mobiles. Il y a du danger dans l'air. A trois heures et demie, suivi par ses aides de camp, il marche droit aux Anciens, qui se hâtent d'entrer dans leur salle quand le général est annoncé. Son intention était de rallier ses amis et de s'assurer du Conseil. Mais il manque son effet. Devant une assemblée civile, qui contient de rudes adversaires, il n'est pas surprenant que sa vigueur oratoire inexpérimentée le serve mal. Il hésite, il est perdu. Ce sont des phrases sans suite, des répétitions, des accusations incohérentes. Les Anciens cessent d'écouter, mais il continue à parler dans le tumulte. A la fin il se retire. C'est presque une catastrophe.
Il donne néanm.oins avec calme l'ordre à Bourrienne d'envoyer un exprès à Joséphine pour dire que tout va bien, puis il se rend aussitôt chez les Cinq- Cents. On est en droit de se demander, et M. Vandal se le demande, pourquoi après un pareil échec il se hâte de paraître devant une assemblée hostile au-devant d'un nouveau désastre oratoire. La réponse semble être que son instinct militaire le poussait à se jeter au plus fort du danger. Il est cependant clair qu'il ne savait guère ce qu'il avait
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à faire ou à dire. Peut-être songeait-il seulement g provoquer des violences qui justifieraient une intervention militaire. En cette occasion, il emmena avec lui une poignée de grenadiers. Il entre au milieu d'une foule de députés et de spectateurs, criant « A bas le dictateur ! A bas le tyran ! » Une lutte s'engage ; il est bousculé et insulté. De vigoureux Jacobins saisissent le petit homme malingre et le secouent comme un rat. Cette violence lui fait perdre le sang-froid ; il faut que ses amis viennent l'arracher de force à ces mains rudes. Il est probable qu'en dépit de ce qui fut affirmé plus tard, les députés n'avaient pas de poignards ; sinon, il n'en fût pas sorti vivant. Les soldats postés au dehors, entendant le tumulte, se précipitent dans la salle, furieux de l'attentat dirigé contre leur général. La lutte autour de lui redouble de violence. Un grand député le frappe. A la fin il est tiré de là par ses grenadiers, pâle, à demi évanoui, presque étouffé; le gigantesque législateur les frappe à coups redoublés dans son effort pour atteindre le général luimême. Bonaparte quitte la salle poursuivi par les cris de « Hors la loi ! Hors la loi ! & Il n'a pas pu prononcer une parole.
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La situation semblé compromise, sinon désespérée. Les moyens pacifiques ont échoué. Le héros n'a pas réussi à intimider. Il faut un homme providentiel : on le trouve dans Lucien. C'est le moment suprême dans la vie de Lucien, et il se fit peindre en pied par Gérard, tel qu'il apparut en cette occasion critique. Ses collègues Veulent à toute force mettre son frère hors la loi, et tentent de prendre d'assaut la tribune présidentielle. Lucien résiste, il féclame la parole pour gagner du temps ; il invoque d'abord son autorité présidentielle, puis son droit de député. Rien n'y fait, personne ne l'éôôuté ou ne parvient à l'entendre dans le tumulte.
Cependant Napoléon se ressaisit bientôt ; sa défaillance physique disparaît dans une explosion de passion. Il monte à cheval, mais sa figure est effrayante à voir. La peau en est injectée et il l'a grattée jusqu'au sang. Toutefois son attitude enhardie lui vint en aide et joua le rôle d'un stimulant. Le bruit se répandit en effet aussitôt que ses ennemis avaient eu recours à la violence, même à l'assassinat. Son visage blessé confirme la nouvelle ; ses paroles furieuses cinglent la rage de ses soldats. Mais les Gardes de l'Assemblée restent
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silencieux et suspects, ou même hostiles ; Sieyès, qui observe par la fenêtre, croit s'apercevoir qu'ils manœuvrent pour l'entourer et s'emparer de lui. Le tumulte des Cinq-Cents est entendu au dehors. Quelques-uns d'entre eux apparaissent aux fenêtres et font des gestes frénétiques pour appeler leurs gardes. Cette courte journée de novembre approche de sa fin, et pourtant les événements sont toujours en suspens. On hésite autour du général. Talleyrand se montre ; il est pâle mais ne tremble pas, et attend avec anxiété le dénouement de cette révolution, comme il avait déjà si souvent attendu. A l'intérieur, Lucien continue à lutter vainement contre ses collègues. A la fin il fait glisser un message à son . frère : l'assemblée doit être dispersée avant dix minutes, ou il ne répond de rien. Bonaparte voit que le moment critique est arrivé et qu'il doit jouer de l'autorité présidentielle en faisant saisir le Président. Des grenadiers entrent et emmènent Lucien ; l'arrestation du Président implique l'ajournement du Conseil. Au dehors Lucien rejoint le général, et, fort de l'autorité que lui donne son titre de Président des Cinq-Cents, il improvise dans un discours passionné la fameuse légende des poignards avec lesquels on
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a tenté d'assassiner son frère. Ce frère est près de lui, le visage en sang. Le moment d'agir est venu. Dans l'Orangerie, où sont assemblés les Cinq-Cents, Murât
pénètre tambours battants, avec ses soldats. « F -
moi tout ce monde-là dehors ! » Cet ordre bref est vite exécuté. Cette foule «enjuponnée» de fausses toges est poussée dehors au roulement impitoyable des tambours. Les soldats arrachent les plus obstinés d'entre eux de leurs sièges et les emportent comme de méchants enfants. Ces tribuns lamentables et discrédités sont sans défense et se couvrent de ridicule. Ils sortent en se débattant, sous les quolibets et le mépris de la foule. Dispersés, outragés, humiliés, ils s'enfuient à l'aventure dans plusieurs directions ; leurs robes déchirées se prennent aux buissons et aux arbres, et ils se perdent ainsi dans la brume du soir.
Ce drame orageux, tel que l'évoque M. Vandal dans un tableau qui donne l'illusion de la vie, respire encore les colères, les émotions et les vicissitudes de cette mémorable journée. Il laisse pourtant l'impression d'une victoire que l'épaisseur d'un cheveu sépara de la défaite. Un Jacobin maître de lui ou un poignard caché eut aisément changé le cours de
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l'histoire de France, et ce fut en fin de compte la force brutale qui assura le succès.
Les conquérants campèrent sur le champ de bataille. Ils passèrent une bonne partie de la nuit à tirer des plans et à discuter entre eux. On décida qjô la violente expulsion des Cinq-Cents ne pouvait guère servir de base constitutionnelle aux actes futurs et qu'il fallait se donner quelque apparence de légalité. On envoya donc des huissiers avec la mission de réunir tous ceux des législateurs en fuite qu'ils pourraient rencontrer. Après d'activés recherches dans les cabarets et les hôtels, les habitations privées et les voitures filant sur Paris, on parvint à ramener un certain nombre de fugitifs, une trentaine, au dire des Parisiens qui les appelaient par dérision le Concile de Trente, — mais d'après M. Vandal non loin de cent. En tout cas, ils votèrent les formalités requises et des remerciements aux généraux qui les avaient expulsés. Les Anciens se réunirent aussi. A deux heures du matin les consuls provisoires, Bonaparte, Sieyès et Ducos, prêtèrent serment devant le squelette des deux assemblées. Puis tout le monde, consuls, députés, troupes et spectateurs, se hâta de rentrer à Paris par une sombre
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matinée de novembre. A part les initiés, tous croyaient avoir sauvé la République, Les troupes elles-mêmes rentrèrent aux sons familiers mais désormais déplacés du : Ça ira.
C'est le lendemain matin à dix heures que Bonaparte entre en fonctions. Paris est calme et même satisfait, circonstance rare dans la turbulente cité au moment d'une crise. Mais cette tranquillité s'expliquait aisément. On sentait que l'insécurité, ce fléau des mouvements révolutionnaires, avait disparu ; l'avenir apparaissait désormais comme moins incertain ; il était possible d'acheter, de vendre et de travailler en paix. L'oçuvre de la réorganisation n'en exigeait pas moins un tact et une patience infinis, et c'est alors que Bonaparte se révêle sous un jour nouveau. Son tact est aussi remarquable que son sang-froid. U lui faut se garder avec vigilance contre un triple danger, surveiller les Royalistes, les Jacobins et l'armée qui çst républicaine. U doit d'une part maintenir l'équilibre, se montrer conciliant, inspirer la confiance, de l'autre éviter d'éveiller les jalousies et les soupçons.
La première difficulté est, comme toujours, d'ordre financier. Le Trésor est vide et aucun compte n'est
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à jour. Les choses ne vont guère mieux au Ministère de la Guerre Le ministre sortant est interrogé : «Vous payez l'armée. Vous pouvez au moins nous donner les états de la solde. — Nous ne la payons pas. — Vous nourrissez Tarmée ; donnez-nous les états du bureau des vivres. — Nous ne la nourrissons pas. — Vous habillez l'armée ; donnez-nous les états du bureau de l'habillement. — Nous ne l'habillons pas. » Le chaos est partout.
Sieyès qui avait espéré que Bonaparte lui abandonnerait l'administration civile, est promptement détrompé. Le jeune général, — car il n'a que trente ans, si incroyable que cela paraisse, — hâve et maigre, peine fiévreusement dix-huit heures par jour, reçoit les représentants de tous les partis, travaille à faire sortir l'ordre du chaos. De cette œuvre prodigieuse il est impossible de donner un résumé ; le lecteur doit se donner le plaisir de l'étudier dans les pages vives et captivantes de l'historien.
Puis vient la constitution, et là encore la tâche est malaisée. Sieyès a fini par en préparer une dont l'ingénieux ajustement a pour but de réduire Bonaparte à l'état de pompeuse nullité. On ne saurait encore sans imprudence se passer de Sieyès ; force
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est donc de chercher un compromis entre le plan de l'ex-Directeur qui veut faire de Bonaparte un «cochon à l'engrais» et celui de Bonaparte qui prétend être tout. Le travail est si acharné que la commission s'effondre de fatigue. Lui seul tient bon, inlassable, vigoureux, tout rempli de la fièvre que lui donne le souci de régler la question constitutionnelle. Il lui arrive parfois d'avoir des moments de furieuse impatience. Il se ronge les ongles, frappe du pied, s'abandonne à une irrésistible explosion. Mais il redevient bientôt maître de soi. A la fin on tombe d'accord qu'il y auré. crois consuls, dont deux à voix consultative, mais que la décision du premier devra l'emporter. Ceci établit, bien entendu, qui sera le maître. On console Sieyès en lui donnant la présidence du nouveau Sénat et une riche propriété. Par un artifice de finesse corse, c'est également lui qui est chargé de nommer les trois consuls, qui auraient dû être élus. Le procédé est d'un cynisme amusant et digne de la dernière manière de Bonaparte. En cette occasion l'illégalité est toutefois de peu de conséquence. Comme il arrive souvent, ce sont les passants qui trouvent le mot de la situation. On proclame la constitution dans les
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rues. « Moi, je n'ai rien entendu, » dit quelqu'un. « Moi, je n'ai pas perdu un mot, >> dit un autre. « Eh bien, qu'y â-t-il dans la constitution } » demande le premier. « Il y a Buonaparte, » répond le second.
Une constitution, dit plus tard le Premier Consul, doit être courte et obscure : celle-ci était apparemment courte et claire.
A côté du Premier Consul lui-même, la partie vivante et admirable de la constitution est le Conseil d'État, instrument idéal pour un dictateur idéal 11 est composé u'hommes de tous les partis. «Je me sers de tous ceux qui ont de la capacité et la volonté de marcher avec moi, » dit le Premier Consul. Le Conseil est son laboratoire, son Palais de la Vérité ; e'êst là qu'il institue des épreuves, des expériences et des consultations, qu'il discute avec vigueur et précision tous les projets des autres et qu'il soumet les siens à la critique. Un pareil organisme, quand il fonctionne avec sévérité et conscience, est pour un maître énergique un instrument de règne sans prix. D'ailleurs, en les nommant auditeurs, Bonaparte prépare les jeunes hommes les plus marquants au service de l'État. Heureux
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le pays assez privilégié pour posséder une pareille institution, telle qu'elle fut utilisée et développée par Napoléon !
Son principal objet est de rétablir l'ordre, de mettre fin à la violence, à l'incertitude et à la guerre civile. Il fait dans toutes les directions des tentatives de conciliation. Il converse longuement avec les Royalistes ; il enterre le Pape avec dignité et Turenne avec splendeur ; il permet aux prêtres de se montrer et il ouvre les églises ; il ferme les yeux ou témoigne ouvertement sa tolérance quand les émigrés reviennent. «, Nous autres nobles ! » ce mot lui échappe un jçur. Mais tous ces actes exigent une extrême prudence, car les yeux de la Révolution, qui se ferment déjà, sont encore soupçonneux.
Dans ses profondeurs, la France, nous dit M, Vandal, était encore Catholique, et le mouvement qui conduisait à la reconnaissance de la foi chrétienne n'eut rien d'artificiel. Décadi fait officieusement place à dimanche. Dans les églises où il n'y a pas de prêtres, les paysans s'assemblent spontanément pour la prière commune, « pour faire le geste religieux», La France est presque mûre pour le Concordat. Et tandis que les églises s'ouvrent, les
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émigrés rentrent en secret. Ils se promènent triste- ' ment en essayant de retrouver le Paris qu'ils ont connu. « Vous souvenez- vous ? C'était là. C'était ici, J> murmure-t-on partout. M. Vandal nous raconte tout cela avec un luxe inouï de détails glanés dans la littérature du temps. i Au centre de tout se tient le Surhomme, vigilant, ; prudent, scrutant l'avenir. Il se montre peu, sauf \ tous les dix jours quand il passe les troupes en revue '■] sur le Carrousel. Ses seules distractions sont les austères séances de l'Institut et les réunions du décadi \ à la Malmaison, où il joue aux barres comme un ] enfant. Ceux qui le voient le trouvent scanda- \ leusement mal mis ; les Royalistes le disent laid ; : tous le disent petit, sauf quand il relève la tête et ! que ses yeux brillent, car il grandit alors soudain. : Il apprend et absorbe continuellement. Toute la i France semble s'engouffrer dans ce vase clos. Quels ;
sont les éléments qui fermentent à l'intérieur ? J
Son regard commence à percer l'avenir avec luci- |
dite. Il lui faut l'Église pour se concilier la |
France, fût-ce au risque de déplaire à une tapageuse !!
minorité. Puis il sent que le succès de son œuvre | dépend beaucoup trop de sa propre existence, pré-
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caire et si exposée. C'est alors qu'il est conduit aux idées dynastiques, peut-être sans regret, « car, » observe finement M. Vandal, «il avait l'imagination républicaine et l'instinct monarchique.» N'ayant pas d'enfant, il doit adopter un héritier. Ses frères sont là. Il écarte Joseph et Lucien ; l'un est trop indolent, l'autre trop personnel et trop ambitieux. A la fin son choix tombe sur Louis! A cette époque Louis est doux, affectueux, docile ; mais comment le Premier Consul peut-il espérer que cet être aimable serait un jour capable de maîtriser, comme Éole, les vents et les tempêtes de la tumultueuse France? Mystère ! Il est moins surprenant que Joséphine ait favorisé le projet. Elle le soutient dans l'espoir que Louis épousera Hortense, qu'il unira ainsi les deux familles et coupera court aux idées de divorce. Elle réussit désastreusement. Elle produit le plus malheureux des mariages. Malade, hypochondriaque, d'une humeur intolérable, l'héritier choisi irrite tous ceux qui l'approchent par son obstination, sa défiance et sa vanité ; il finit par se mettre lui-même hors la loi comme s'il avait voulu échapper à son frère, à 3a femme et à son trône.
Il faut oublier pour l'instant le souci dynastique.
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Il y a trop à faire. Ce qui ne peut attendre, c'est un' Code de Lois. Voilà un noble monument où attacher son nom, et le général se met à l'oeuvre. Il a dans la personne de son second consul Cambacérès un jurisconsulte habile et exercé. C'est avec lui et quelques autres experts qu'il travaille. Il anime, surveille et dirige les opérations ; feruei opus. C'est une œuvre de fusion et de compromis entre le passé et le présent, entre l'esprit philosophique et l'esprit juridique, entre la tradition et la loi écrite. Elle a pour effet de codifier la Révolution. « Il ne crée pas le progrès, il l'enregistre et le fixe, le stabilise. En lui, l'ardente matière se concrète sous forme solide, indestructible ; par lui, en cette partie, la Révolution se fait bronze et granit, » On n'aborde pas sérieusement cette tâche avant Marengo, de sorte qu'elle ne tient guère dans les limites de ce livre. Toutefois nous ne saurions être trop reconnaissants à M. Vandal pour l'avoir comprise dans son ouvrage et pour les passages éloquents qu'il lui consacre. Il la résume dans cette phrase lapidaire : « Napoléon, comme Rome, en perdant l'empire sur les peuples, leur laissa ses lois. »
A cette vaste entreprise de réorganisation, une
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irrésistible sommation vient arracher le Premier Consul. Il renifle comme une odeur de bataille. Dès lors, il est entraîné. L'Autriche s'obstine à lutter ; si Moreau la contient aisément sur la frontière de TEst, elle est beaucoup trop forte pour Masséna en Italie. Deux diiïicultés s'élèvent. Il s'agit d'abord d'enlever à Moreau, qui est froid et jaloux, une partie de son armée. Moreau ne veut pas laisser venir Bonaparte, et c'est à grand peine qu'il cède 30,000 hommes. Il y a un second obstacle. La constitution semble interdire au Premier Consul de commander devant l'ennemi. On tourne encore cette diiïïculté : Bonaparte ne fera qu'inspecter et passer en revue. C'est alors qu'avec l'armée de réserve il passe les Alpes et se jette en Italie. A son départ les conspirateurs relèvent la tête une fois de plus ; ses propres amis ont à lui chercher un successeur en cas qu'il viendrait à mourir ; pour les autres, sa défaite suffira. Il laisse dédaigneusement tout cela derrière lui. Tandis qu'ils conspirent ou combinent, arrive la nouvelle électrisante qu'il est entré à Milan. Cette nouvelle en éclipse une autre, celle de l'évacuation de Gênes par Masséna, avec tous les honneurs de la guerre et même
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quelque chose de plus. Ce revers grossit toutefois les rangs de l'armée ennemie en rendant aux forces assiégeantes leur liberté d'action.
Le jour même où l'on apprend à Paris la capitulation de Gênes, se livre la bataille décisive. Après une journée de conibat désespéré, les Français sont repoussés sur tous les points. Mêlas, le général autrichien, envoie un courrier à Vienne pour annoncer sa victoire. Si seulement les cent chefs de faction qui attendaient en France avaient su ! Mais Desaix, un des rares amis de Napoléon, peut-être le plus cher de tous, arrive avec des troupes fraîches ; Kellermann achève avec sa cavalerie ce qu'avait commencé la charge de Desaix ; la fortune fait volte-face et la bataille de Marengo est gagnée.
Six jours plus tard Paris est dans une attente anxieuse. Le bruit est parvenu jusqu'au gouvernement qu'une grande bataille a été livrée, qu'elle a été d'abord perdue, puis gagnée. Mais il n'est arrivé aucune nouvelle officielle. Faut-il croire ce bruit ? L'absence d'une dépêche signifie- t-elle que Bonaparte est mort? S'il en est ainsi, il faut présenter Carnot comme candidat officiel à son poste. Mais le Second Consul garde Joseph en réserve. La nuit
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s*écoule dans les transes. Vers onze heures du soir trois courriers arrivent successivement et la grande nouvelle circule sur toutes les lèvres. Bonaparte qui, diaprés M. Vandal, était un journaliste né, envoie un chef-d'œuvre de son art. Il admet sa défaite, mais décrit dans un langage plein de couleur et de feu le rétablissement du combat et la charge de Desaix. Puis il en vient à la tragédie : Desaix est mort en pleine victoire. Il compose en style antique le discours du héros mourant et sa propre réponse. -i^v
Paris devient fou de joie. Le palais est ouvert et envahi. Les ouvriers sont transportés d'enthousiasme. Ce sont les premières réjouissances spontanées qui aient eu lieu depuis neuf ans. Marengo, dit M. Vandal, est un des rares événements de l'histoire qui aient fait vibrer jusque dans les profondeurs les masses de la nation française. Pour elles, Marengo c'est la paix. • ^t^ ' ^XM • ■ '^
Son ami est mort, mais Té" conquérant ne saurait s'arrêter ; Patrocle a été tué, mais il n'y a pas de repos pour ce nouvel Achille ; il ne peut rester avec son armée ; il lui faut s'en retourner sur le terrain volcanique de Paris. Il y revient en effet, sans éclat et à
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l'improviste, comme à son retour d'Egypte, comme plus tard à son retour de Russie et de l'île d'Elbe. Mais toute la capitale illumine dès qu'elle apprend sa présence. Le « Faubourg Antoine » lui-même, ce sinistre foyer des révolutions, est éblouissant de lumière ; ses turbulents artisans se précipitent en masse vers les Tuileries, mais le général ne veut pas se montrer,^ • ^^ - :r ^rv r,^; t^
Marengo Ta transformé. Il est devenu le maître; son ton est bref et impérieux. Que cette bataille fatale ait ou non apporté la paix, il sait qu'elle lui a donné le pouvoir suprême. Avant même d'être de retour, il a fait ce qu'il n'aurait jamais pu faire auparavant : il a ouvert les négociations du Concordat. Le voici maître de la France, prêt à devenir maître de l'Europe. Ce qu'il dit plus tard à propos de ses premières Victoires, est du moins vrai maintenant. «Dès lors j'ai prévu ce que je pourrais devenir ! je voyais déjà le monde fuir sous moi comme si j'étais emporté dans les airs. & Oui, la France a trouvé l'homme qu'elle cherchait et qui devait la délivrer, du moins pour un temps, de la Révolution. Mais elle a aussi trouvé un maître. Et sa main ne sera pas moins lourde pour l'Europe. ïî
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faudra au Continent quatorze années de luttes et une génération entière pour se débarrasser de lui.
M. Vandal prend Bonaparte au moment où il ne fait qu'aspirer au pouvoir absolu ; il le quitte en possession de ce pouvoir. 11 nous montre en grandes lignes et dans le détail ce que furent les difficultés, combien il s'en fallut de peu que l'entreprise n'échouât ou ne devînt ridicule, ce qui revient au même. Quand elle eût réussi, les complications furent à peine moindres ; elle ne furent vaincues que grâce à une patience, un tact et une prudence que l'on s'étonne de rencontrer chez le héros.
Si quelque lecteur hésitant est amené par ce que je viens de dire à lire l'ouvrage de M. Vandal, je serai amplement recompensé de ma peine, comme le lecteur le sera de la sienne. A vrai dire, je suis déjà récompensé par le plaisir que j'ai trouvé à relire le livre pour écrire cette introduction. Le lecteur qui m'imitera se verra conduit à travers une suite de scènes émouvantes et grandioses par un esprit aussi séduisant que pénétrant.
Juin 1910.
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