BRUXELLES
IMPRIMERIE DEVERVER-DEWEUWE, RUE D ANDERLEGIIT, 135.
En temps de guerre, ceux qui veulent se rendre un compte exact de la marche des opérations ont coutume d'acheter des petits drapeaux de papier . qu'ils piquent avec des épingles sur la carte, au fur et à mesure des évéf nements militaires dont le journal leur apporte la nouvelle. On pourrait user du même procédé pour faire le dénombrement des problèmes qui ^ s'imposent à Tatténtion de l'Europe actuelle : il suffirait de remplacer les ^v^ petits drapeaux par des points d'interrogation de couleurs variées, corres- 'V pondant aux divers ordres de questions : politiques, économiques, reli-
^ gieuses où n'en poserait-on point? Depuis Dublin jusqu'à Athènes,
^ depuis Helsingfors jusqu'à Lisbonne, la carte en serait bientôt hérissée. ^^ Mais un tel inventaire, outre qu'il ne simplifierait guère l'étude du temps présent, aurait ce grave inconvénient de placer sur un même rang des problèmes dont l'importance, au point de vue général, est fort inégale. Qui ne comprend, en effet, que la cause de l'Irlande et celle de la Pologne peuvent être équivalentes devant la Justice suprême, mais que l'indépendance de la Pologne entraînerait de bien autres conséquences politiques que l'indépendance de l'Irlande? Et qui ne voit qu'une révolution à Budapest ou à Bruxelles aurait des résultats qu'on ne saurait en aucun cas redouter d'une révolution à Madrid ou à Christiania ?
Pour agitée et compliquée qu'elle soit, l'Europe d'aujourd'hui n'en a pas moins acquis une certaine stabilité et, s'il est ainsi, c'est que précisément nombre des problèmes qui l'agitent et la compliquent sont plus localisés qu'ils n'en ont l'air, en sorte que l'équilibre international peut résister à des chocs comme celui de la guerre greco-turque, par exemple. Sans doute, on doit toujours compter avec l'imprévu. Une brusque saute de vent étend parfois l'incendie dont on se croyait maître. Remarquons, toutefois, que les dernières grandes ^ ^ropéennes ont été longuement
préparées : ceux qui en ont pris la responsabilité les ont jugées indispensables; il s'ap^issait pour lUtalie de s'émanciper, pour TAllema^ne de s'unifier, pour la Kussie de reconquérir sa prépondérance en Orient, (^avour et Hismarck ne Taisaient point la ^'uerrc pour le plaisir de la faire, mais pour réaliser un plan politique qu'ils ne pensaient pas pouvoir réaliser autrement. L'heure n'est plus à de si vastes ambitions ni à de pareils remaniements. L'Europe, désormais, est trop tassée et trop conservatrice pour donner carrière aux instincts d'un Bismarck ou d'un Gavour ; les armements ont pris de telles proportions qu'une grande guerre même victorieuse équivaudrait à une ruine presque certaine; moins que jamais, les gouvernements se risqueront à la légère dans une aventure aussi aléatoire. Envisagés à la lueur de ces faits indéniables, beaucoup de problèmes perdent leur aspect inquiétant; la série des points « inflammatoires » se restreint.
Il en est deux pourtant qui sollicitent l'attention et qui peuvent inspirer de légitimes anxiétés. Le premier est placé au centre même de l'organisme européen. Là se meurt un empire qui aurait pu exercer une action considérable sur la civilisation et qui n'a été, en somme, qu'un vaste commissariat de police. C'est l'Autriche. Ses jours sont comptés. On ne voit pas comment, avec ses deux capitales, son triple ministère, ses six chambres, ses dix-huit diètes et ses onze nationalités, cette communauté extraordinaire pourrait reprendre racine dans la vie. Mais, d'autre part, les héritiers ne sont guère pressés d'entrer en jouissance, tant ils prévoient de dissidences et de procès; aussi s'emploient-ils de leur mieux à prolonger l'existence du moribond. Si l'on réfléchit que l'héritage autrichien déplacera le centre de gravité de l'empire d'Allemagne, libérera une moitié de la Pologne, laissera la Bohême inorganisée et la Hongrie isolée en face de ses ennemis héréditaires, on conçoit que ni les Allemands, ni les Russes, ni les Magyars, ni même lés Tchèques n'aient le désir de le voir s'ouvrir. Il s'ouvrira néanmoins et peut-être plus tôt qu'on ne pense. Un robuste optimisme est nécessaire pour que l'on ose envisager avec sérénité l'éventualité d'un semblable événement.
Le second point est situé à l'Occident, hors de tout contact continental. Là viennent s'enregistrer les progrès d'un autre empire qui semble à l'apogée de la puissance et qui est, chose curieuse, aussi disséminé géographiquement que l'Autriche est compacte et aussi uni moralement ([u'elle est divisée. C'est l'Empire britannique, ou, pour mieux dire — car il faut pouvoir y comprendre les Etats-Unis— c'est le système anglo-saxon. Ses gouvernants, à Washington comme à Londres, s'approchent d'un carrefour terrible ; de la route qu'ils choisiront dépendra ce progrès moral dont le monde a besoin pour équilibrer ses progrès matériels. Les Anglo Saxons adhèreront-ils au na</o;K(//6'/i/f3 ou le rejetteront-ils ? Grave alternative ! car, s'ils y adhèrent, ils consacreront son triomphe. Or, il faut bien le reconnaître, le nationalisme est, à l'heure actuelle, le plus grand obstacle au progrès moral. Sous couleur de patriotisme, il déchaîne les
haines de races, soulève les passions cupides et ravive rintolôranc gieuse.
Voilà deux problèmes qui, par leur ampleur, dominent tous les a Notons, en passant, cette particularité, qu'il y a entre eux une so: lien philosophique. La question d'Autriche, c'est, pour ainsi di victoire des patries. Elle ne se poserait point si Ton pouvait tuer h tiens, mettre les races au tombeau. Il est avéré désormais qu'à moir circonstances tout à fait exceptionnelles, cette triste besofrne n'est faisable. L'échec des Habsbourg est une consolation pour l'humanité plus cet échec est complet, plus la Justice est satisfaite. Mais, pa saisissant contraste, à l'heure même où cette loi de la survivance nations est établie sans conteste, des peuples, que rien ne menace et sont maîtres de leurs destins, s'enferment dans l'idée de patrie et la ti forment en une forteresse de fanatisme et d'un foyer de discoi internationales.
L'Allemagne, la Russie, la Hongrie, l'Angleterre et les États-Unis s donc les pays dont vont dépendre plus particulièrement au début xx*"^ siècle, la paix matérielle et le repos moral de l'Europe. Les trois i miers sont directement intéressés dans la succession d'Autriche : les aut représentent le poids que fera pencher dans un sens ou dans l'autre balance de la civilisation. Quel est, en ce qui concerne l'Empire allemai son degré de consistance et comment supportera- t-il l'annexion des pi vinces autrichiennes de langue allemande ? Cette annexion est-elle comi tible avec son organisation intérieure et son orientation extérieu actuelles? N'aura-t-elle pas pour conséquence d'ébranler l'une ou l'autre Et alors, quel esprit anime le peuple allemand ? Sous quelle forme sacrifi t-il au nationalisme et quelles ambitions nourrit-il ? La Hongrie, à so tour, où en est-elle ? Aura-t-elle les moyens de faire accepter aux peuplei que la géographie oblige à vivre avec elle et par elle, un compromis qi les satisfasse sans diminuer pour cela son prestige ni entraver ses progrès Les Tchèques, enfin, sauront-ils surmonter les difficultés que rencontre en Bohême et en Moravie, la constitution du gouvernement autonome, et ensuite, quelle sera leur vie de quasi-insulaires, entourés, comme d'ur océan, par l'écrasante unité germanique? Voilà ce qu'il nous importerait grandement de savoir.
Mais ce n'est pas tout. La Russie est là, inconnue formidable qui peutêtre réclamera les Rulhènes comme ses fils légitimes, mais qui, en même temps, se trouvera en présence d'une Pologne géographiquement reconstituée, enrichie, populeuse et toujours vibrante de patriotisme. Saurat-elle se l'attacher en lui rendant ses libertés, oubien, l'histoire se répétant, la Pologne est elle destinée à redevenir, entre (lermains et Slaves, une pomme éternelle de discorde ? Ainsi, l'Europe n'est pas (fclimh\' tandis que les Etats qui l'encerclent ont atteint leur développement normal et réalisé leur forme définitive, une incertitude plane encore au centre. Plus on examine le temps présent, plus on cherche à on saisir l' ensemble
ot à on scruter les détails et plus il semble que ce fait capital surplombe tout Tavenir. Les conflits coloniaux pourront, sinon s'éviter, du moins se circonscrire, et quelque de^'ré d'acuité qu'atteignent jamais les rivalités commerciales, une guerre d'intérêts sera rarement populaire, parla raison que les citoyens d'un même pays auront toujours des intérêts contradictoires. Mais là, au cœur de l'Europe, il ne s'agit ni de fortune ni même de prépondérance. Ce sont des questions de vie ou de mort qui se posent; on ne saurait ni les éluder, ni les limiter. Mais on pourrait les aborder dans un esprit de paix, de liberté et de justice. En sera-t-il ainsi ?
Aux Anglo-SaKons de le décider. Il s'agit de savoir s'ils trouveront en eux-mêmes la force nécessaire pour triompher des suggestions de l'esprit de lucre et de domination. Déjà, chez eux, la lutte bat son plein. D'un côté, il y a tout un passé de libre-arbitre individuel et collectif, des traditions de justice et de légalité, l'habitude de débattre les affaires publiques, de raisonner les événements, de former et d'énoncer des jugements indépendants. De l'autre, il y a une montée extraordinaire de richesse et de force, des projets séduisants, des entreprises audacieuses, la confiance en soi qu'engendre le succès, le désir de garder son avance et aussi, il faut bien le dire, de pernicieux exemples déjà donnés par d'autres peuples.
Telle est, par excellence, la question d'Europe, question politique, mais surtout morale et dont la gravité réside principalement dans son caractère inéluctable. Rien ne l'empêchera de peser sur le siècle qui vient. Qu'y pourraient des changements de gouvernements ou de dynasties? Qu'y pourrait le socialisme lui-même? Pour que se produisent, au point de vue international, les effets bienfaisants qu'en attendent ses partisans, ne faudrait-il pas qu'au préalable la réforme morale fût accomplie et qu'un souffle de fraternité eût déjà passé sur une Europe aux frontières indiscutées?
Aborder un semblable sujet et vouloir le traiter en quelques chapitres dans les colonnes d'un journal, constitue une tentative d'apparence si téméraire que je dois m'excuser d'en avoir accepté la charge. Si je l'ose pourtant, c'est que je crois la chose possible et utile. On voudra bien considérer cette étude comme le résumé, la quintessence d'un long travail préalable qui ne saurait trouver place ici. Tel qu'il est, ce résumé, au milieu de beaucoup de défauts, aura du moins une qualité, celle d'une tendance nettement impartiale. Pour juger sainement et loyalement, l'écrivain doit non pas regarder sans lunettes, ce qui lui ferait voir une humanité de convention, mais changer de lunettes en passant d'un pays à l'autre, de façon à utiliser successivement toutes celles qui sont en usage dans les pays dont il prétend étudier les progrès et surprendre les destins. C'est ce que je me suis efforcé de faire.