La bibliothèque du duc de Brécé
Les Lettres furent donc sensiblement délaissées, partie comme trop difficiles et partie comme dangereuses. On bâilla sa vie autrement qu'un livre à la main, l'on se passionna pour des jeux auxquels Tintelligence avait une part moins directe. Il arriva ce dont M. Anatole France s'est malignement réjoui dans une page de son Histoire co?îte}nporaine. La bibliothèque des symboliques ducs de Brécé, qui avait accueilli tous les grands livres du xviii' siècle, ne posséda que la dixième partie de ceux du commencement du xix% Chateaubriand, Guizot, Marchangy . . . ; quant aux ouvrages publiés depuis 1850 environ, elle acquit « deux ou trois brochures débraillées, relatives à « Pie IX et au pouvoir temporel, deux ou trois volu- « mes déguenillés de romans, un panégyrique de « Jeanne d'Arc... et quelques ouvrages de dévotion « pour dames du monde ' ». On peut nous raconter que c'est la faute aux Jésuites, éducateurs des jeunes ducs grâce à la loi Falloux ; on peut crier à la frivolité croissante des hautes classes ; pour peu que
1. Histoire Contemporaine, l'Anneau d'Améthyste, par M. Anatole France, p. 74, 75, 76 (Paris, Calmann-Lévy).
Ton raisonne au lieu de gémir, il faut tenir compte de la nature révolutionnaire ou cénaculaire des Lettres du siècle dernier.
La bonne société d'un vaste pays ne peut raisonnablement donner son concours actif à un tissu de déclamations anarchiques ou de cryptogrammes abstrus. Elle est faite exactement pour encourager tous les luxes, sauf celui-là. Le sens national, Tesprit traditionnel était deux fois choqué par ces nouvelles directions de l'intelligence : il n'est point permis d'oublier que les Lettres françaises furent jadis profondément conservatrices, alors même qu'elles chantaient des airs de fronde ; favorables à la vie de société, alors qu'elles pénétraient le plus secret labyrinthe du cœur humain.