‹ L'avenir de l'intelligenceChapitre 29 sur 61 · L'âge de fer · texte numérisé non relu

L'âge de fer

Une certaine grossièreté passe dans la vie. La situation morale du lettré français en 1903 n'est plus du tout ce qu'elle était en 1850. La réputation de l'écrivain est perdue. Ecrire partout, tout signer, n'assumer que la responsabilité de ce que l'on signe, s'appliquer à donner l'impression qu'on n'est pas l'organe d'un journal mais l'organe de sa propre pensée, cela défend à peine du discrédit commun. Si l'on ne cesse pas d'honorer en particulier quelques personnes, la profession de journaliste est disqualifiée. Journalistes, poètes, romanciers, gens de théâtre font un monde où l'ont vit entre soi ; mais c'est un enfer. Les hautes classes, de beaucoup moins fermées qu'elles ne l'étaient autrefois, beaucoup moins difficiles à tous les égards, ouvertes notamment à l'aventurier et à l'enrichi, se montrent froides envers la supériorité de l'esprit. Tout échappe à une influence dont la sincérité et le sérieux font le sujet d'un doute diffamateur.

Mais l'écrivain est plus diffamé par sa condition réelle que par tous les propos dont il est l'objet. Ou trop haut ou trop bas, c'est le plus déclassé des êtres : les meilleurs d'entre nous se demandent si le salut

ne serait point de ne nous souvenir que de notre origine et de notre rang naturel, sans frayer avec des confrères, ni avoir souci des mondains. L'expédient n'est pas toujours pratique. Renan disait que les femmes modernes, « au lieu de demander aux hommes des grandes choses, des entreprises hardies, des travaux héroïques », leur demandent « de la richesse, afin de satisfaire un luxe vulgaire ». Luxe vulgaire ou bien désir, plus vulgaire encore, de relations.

L'ancien préjugé favorable au mandarinat intellectuel conserve sa force dans la masse obscure et profonde du public lisant. 11 ne peut le garder longtemps. La bourgeoisie, où l'amateur foisonne presque autant que dans l'aristocratie, s'affranchit de toute illusion favorable et de toute vénération préconçue. Son esprit positif observe qu'il y a bien quatre ou cinq mille artistes ou gens de lettres à battre le pavé de Paris en mourant de faim. Elle calcule que, des deux grandes associations professionnelles de journalistes parisiens, l'une comptait en 189G plus du quart, et l'autre plus du tiers de ses membres sans occupation *. Elle prévoit un déchet de deux ou trois mille malheureux voués à l'hospice ou au cabanon. Les beaux enthousiasmes des lecteurs de Hugo et de Vacquerie paraissent donc devoir également fléchir dans la classe moyenne.

Ils se perpétuent au-dessous, dans cette partie du gros peuple où la lecture, l'écriture et ce qui y res-

1. J'emprunte cette donnée au livre de M. Henry Bérenger, la Conscience nationale (Paris, Colin).

semble, paraît un instrument surnaturel d'élévation et de fortune. Par les moyens scolaires qui lui appartiennent, TEtat s'applique à prolonger une situation qui maintient le crédit de cette Intelligence, derrière laquelle il se dissimule, pour mieux dissimuler cet Argent par lequel il est gouverné. Mais il provoque le déclassement, par cela même qu'il continue à le revêtir de teintes flatteuses. Encombré de son prolétariat intellectuel, l'Etat démocratique ne peut en arrêter la crue, il est dans la nécessité de la stimuler \ Les places manquent, et l'Etat continue à manœuvrer sa vieille pompe élévatoire. Les finances en souffrent quand il veut tenir parole, et le mal financier aboutit aux révolutions. Mais, s'il retire sa parole, c'est encore à des révolutions qu'il est acculé : la société ploutocratique s'est assurée tant bien que mal contre ce malheur ; elle espère le canaliser, le détourner d'elle ; mais l'Etat s'effraie pour lui-même, et ses premières inquiétudes se font sentir.

1. M. Henry Bérenger, qui a les doctrines de l'État, semble convenir tout à la fois que ce mouvement d'ascension est funeste et que l'on n'a pas le « droit » de le ralentir.

Page 1