Système de politique positive, t. II
Ce bon sens était donc la faculté maîtresse de Comte. Elle a réglé souverainement ses autres puissances, si Ton excepte une période d'un an (1826-1827). La crise d'aliénation qui alla jusqu'à la folie furieuse pourrait témoigner elle-même de l'extraordinaire violence de l'imagination et de la sensibilité auxquelles cet esprit eut la charge de présider. La persistance des images était chez lui si forte, sa mémoire était si parfaite qu'il avait coutume de composer de tête, phrase par phrase, les sept ou huit cents pages de ses traités. La méditation ainsi conduite jusqu'au dernier mot du dernier feuillet, il la rédigeait tout d'un trait, presque sans rature ; ses imprimeurs ne pouvaient le suivre dans la rapidité de sa rédaction.
Claire et forte dans ses opuscules de jeunesse, on trouvera l'expression ditîuse et longue dans les livres de sa maturité ; mais les derniers, principalement le Système de politique positive, accusent un progrès immense. La phrase, raccourcie et grave, chante les saintes lois. Il s'était imposé, dans la composition
pour la rédiger, une sorte de rythme ; il aggrava ce rythme de nouveaux artifices mathématiques, dont l'explication tiendrait trop de place, quand il écrivit la Synthèse subjective. Ce régime austère qu'il eût voulu imposer à la poésie de son temps, comme à son art particulier, tendait, dit-il, « à concentrer la composition, esthétique ou théorique, chez les âmes capables d'en apprécier l'efficacité sans en redouter la rigueur ». Les cadres immuables de ce régime « ne conviennent d'ailleurs qu'aux grandes intelligences fortement préparées où ces formes secondent la convergence et la concision ».
Il se rendait justice en se classant parmi les grandes intelligences : ainsi Dante se met entre les grands poètes. Si la mémoire lui fournissait un nombre infini de matériaux de tout ordre, puisés dans la science, l'histoire, la poésie, les langues ou même dans l'expérience de chaque jour, ce trésor était employé par une raison critique et une puissance de systématisation qui n'y étaient pas inégales. Mais le travail se fit d'autant plus énergiquement qu'il était activé par une âme plus véhémente. Peu de sensibilités seraient dignes d'être comparées à celle de Comte. Elle ne cessa de sentir l'aiguillon des médiocrités de la vie.
Mais les forts ne souffrent pas inutilement. Auguste Comte débuta comme la plupart des jeunes gens. Il se complut longtemps dans les erreurs de la jeunesse. Pareil au grand poète qu'il préférait à tous les autres et que j'aime à citer à propos de lui, Comte aurait pu avouer que, « presque au commencement de la mon-
tée de sa vie », la panthère au corps souple bondissait devant lui :
Temp'era dal principio de! mailino E'I sol montava...
« C'était l'heure du commencement du matin, et le soleil montait. » La fougue ardente de son sang méridional rattachait au bel animal bigarré qui symbolise la luxure de la jeunesse. Les lettres adressées plus tard à Glotiide de Vaux nous renseignent sur l'aventureuse existence qui se juxtaposait à tant de labeurs ^ Cherchant l'amour, trouvant la débauche, le mariage lui parut concilier l'un et l'autre de ces deux biens avec le soin de sa tranquillité. C'est ainsi que sa jeune maîtresse, Caroline Massin, devint M"® Comte.
Il en a trop gémi, il l'a trop flétrie par la suite, la voix de ses disciples a trop accompagné la sienne pour qu'il soit indiscret de dire aujourd'hui la vérité. Ce mariage, contracté en des circonstances alTreuses, l'unit à son mauvais démon. Sans manquer d'esprit, Caroline fut une sotte. Aussi longtemps que l'âge le permit, elle eut, au su de son mari, la tenue d'une fille publique : Bovary parisienne qui, lorsqu'elle n'était pas dominée par d'autres ardeurs, ne pouvait songer qu'à transformer son époux en «machine académique, < lui gagnant de l'argent, des titres et des places ' ». Ignorante d ailleurs de la valeur intellectuelle de
1. Quelques pages de Volupté de Sainte-Beuve pourraient donner une idée juste de cette vie.