Voyez, dans l'Appendice I, l'Invocation à Minerve
8 L*AVEMR DE l'iNTELLIGENCE
nous tous vous refusiez d'accepter pareille disgrâce. Votre optimisme naturel nous pénétrait.
Tout compte fait, vous êtes trop bon pour votre siècle, mon cher ami. Examinons-le de plus près. Commençons par ce qui subsiste du vieux monde français. Nous rencontrerons des amateurs de musique, des collectionneurs de peinture, d'armes et d'autres bibelots. Vhistoire garde ses fidèles, et aussi la pure science. Ce que nous aurons peine à trouver en un siècle où tout le monde écrit et discute, ce qui ne sjy rencontre à peu près nulle part, cest l'amour éclairé des lettres, à plus forte raison le goût de la philosophie. Ni le Discours sur la méthode ni TAugustinus n'auraient beaucoup de lecteurs on même de lectrices parmi nos personnes de qualité, qui vont écouter M. Ferdinand Brunetière. La notion d'un certain jeu supérieur de V esprit est donc perdue complètement. Les livres, les vrais livres sont complètement délaissés, et voilà un bien mauvais signe! Je ne fais tort ni aux arts ni à la science. Il est cependant vrai que ces puissantés disciplines ont besoin des lettres humaines. Exactement, elles en ont besoin pour se penser. Elles attendent de V expression littéraire un charme lumineux et une influence sublime qui paraissent tenir à la dignité du langage plus encore qu^à la beauté magnifique du strie. Les échecs, les reculs du livre intéressent, au plus vif et au plus sensible,
notre civilisation : le goût, les mœurs, la pensée même ! Je voudrais me tromper : mais, après tant de siècles de vie intellectuelle très raffinée, une haute classe française qui n aime plus à lire me semble près de son déclin.
On dit que la culture passe de droite à gauche, et qu'un monde neuf s'est constitué. Cela est bien possible. Mais les nouveau.x promus sont aussi des nouveaux venus, à moins qu'ils ne soient leurs clients ou leurs valets, et ces étrangers enrichis manquent terriblement, les uns de gravité, de réflexion, sous leur apparence pesante, et les autres, sous leur détestable faux vernis parisien, de légèreté, de vraie grâce. Je trouve superficiel leur esprit si brutal! Si pratiques, si souples, ils laissent échapper le cœur et la moelle de tout. Comment ces gens-là auraient-ils un goût sincère pour nos humanités? Qu est-ce qu'ils peuvent en comprendre? Cela ne s'apprend point à V Université. Tous les grades du monde ne feront pas sentir à ce critique juif, d'ailleurs érudit, pénétrant, que, dans Bérénice, « lieux charmants où mon cœur vous avait adorée » est une façon de parler qui n'est point banale, mais simple, émouvante et très belle. Le mauvais goût des nouveaux maîtres nous fait descendre un peu plus bas que la rusticité ou la légèreté de l'ancienne aristocratie. Eux aussi préfèrent au livre le salon de peinture et l'art indus-