‹ L'avenir de la scienceChapitre 10 sur 17 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

ont perdu leur justesse*, j'aurais été amené à composer un nouveau livre; or le cadre de mon vieil ouvrage n'est nullement celui que je choisirais aujourd'hui. Je me suis donc borné à corriger les inadvertances, ces grosses fautes qu'on ne voit que sur l'épreuve et que sûrement j'aurais effacées si j'avais imprimé le livre en son temps. J'ai laissé les notes en tas à la fin du volume. On sourira en maint endroit; peu m'importe, si l'on veut bien reconnaître en ces pages l'expression d'une grande honnêteté intellectuelle et d'une parfaite sincérité. Un gros embarras résultait du parti que j'avais pris d'imprimer mon vieux pourana tel qu'il est; c'étaient les ressemblances qui ne pouvaient manquer de se remarquer entre certaines pages du présent volume et plusieurs endroits de mes écrits publiés antérieurement. Outre le fragment inséré dans la Liberté de penser, qui a été reproduit dans mes Etudes contemporaines, beaucoup d'autres passages ont coulé, soit pour la pensée seulement, soit pour la pensée et l'expression, dans mes ouvrages imprimés, surtout dans ceux de ma première époque. J'essayai d'abord de retrancher ces doubles emplois; mais il

1. J'ai laissé tous les passages où je présentais la culture allemande comme synonyme d'aspiration à l'idéal. Ils étaient vrais quand je les écrivais. Ce n'est pas moi qui ai changé. M. Treitschke ne nous avait pas encore appris que ce sont là des rêveries démodées.

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fut bientôt évident pour moi que j'allais rendre ainsi le livre tout à fait boiteux. Les parties répétées étaient les plus importantes ; toute la composition, comme un mur d'où l'on retirait des pierres essentielles, allait crouler. Je résolus alors de m'en rapporter simplement à l'indulgence du lecteur. Les personnes qui me font l'honneur de lire mes écrits avec suite me pardonneront, je l'espère^ ces répétitions, si la publication nouvelle leur montre ma pensée dans des agencements et des combinaisons qui ont pour elles quelque chose d'intéressant»

Quand j'essaye de faire le bilan de ce qui, dans ces rêves d'il y a un demi-siècle, est resté chimère et de ce qui s'est réalisé, j'éprouve, je l'avoue, un sentiment de joie morale assez sensible. En somme^ j'avais raison. Le progrès, sauf quelques déceptions,, s'est accompli selon les lignes que j'imaginais. Je ne voyais pas assez nettement à cette époque les arrachements que l'homme a laissés dans le règne animal ; je ne me faisais pas une idée suffisamment claire de l'inégalité des races ; mais j'avais un sentiment juste de ce que j'appelais les origines de la vie. Je voyais bien que tout se fait dans l'humanité et dans la nature, que la création n'a pas de place dans la série des effets et des causes. Trop peu na-

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turaliste pour suivre les voies de la vie dans le labyrinthe que nous voyons sans le voir, j'étais évolutionniste décidé en tout ce qui concerne les produits de l'humanité, langues, écritures, littératures, législations, formes sociales. J'entrevoyais que le damier morphologique des espèces végétales et animales est bien l'indice d'une genèse, que tout est né selon un dessin dont nous voyons l'obscur canevas. L'objet de la connaissance est un immense développement dont les sciences cosmologiques nous donnent les premiers anneaux perceptibles, dont l'histoire proprement dite nous montre les derniers aboutissants. Comme Hegel, j'avais le tort d'attribuer trop affirmativement à l'humanité un rôle central dans l'univers. Il se peut que tout le développement humain n'ait pas plus de conséquence que la mousse ou le lichen dont s'entoure toute surface humectée. Pour nous, cependant, l'histoire de l'homme garde sa primauté, puisque l'humanité seule, autant que nous savons, crée la conscience de l'univers. La plante ne vaut que comme produisant des fleurs, des fruits, des tubercules nutritifs, un arôme, qui ne sont rien comme masses, si on les compare à la masse de la plante, mais qui offrent, bien plus que les feuilles, les branches, le tronc, le caractère de la finalité.

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