LA POLITIQUE PERSONNELLE ET LE DE SORDRE ADMINISTRATIF ET FINANCIER
-En exposant plus haut la politique actuelle de la Turquie, je me suis toujours servi des expressions : la politique d'Abdul-Hamid, les projets d'Abdul-Hamid, les expériences et les illusions d'Abdul-Hamid ; j'ai pris soin de ne jamais employer la yieille formule : la Porte ottomane. En eôet, la Porte n'existe plus : c'est même là le trait essentiel, le caractère principal du régime sous lequel vit en ce moment l'empire turc. Avant Abdul-Hamid, le pouvoir du sultan était absolu sans doute ; mais il s'exerçait au moyen de ministres qui avaient un rôle actif dans le gouvernement, dans l'administration, dans la
236 l'avenir de la Turquie
conduite des affaires intérieures et extérieures. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Les ministres ne sont que de simples commis chargés d'exécuter, sans les discuter, les ordres du souverain ; ils sont moins que cela encore, car souvent la volonté d'Abdul-Hamid passe au-dessus de leur tète et s'exerce par d'autres instruments qu'eux. 11 leur est interdit de prendre la moindre résolution. Tout part du sultan, tout aboutit à lui. La Sublime Porte est toujours sublime, mais elle n'est plus que cela. On sait que le mot « vizir », emprunté à la langue arabe, veut dire « portefaix ». L'étymologie est restée, le sens a disparu. Le grand vizir actuel ne porte rien sur ses épaules ; tout le poids de l'empire repose sur celles de son maître.'' De là vient qu'Abdul-Hamid a usé, depuis le commencement de son règne, un nombre si considérable de ministres et de ministères. Si effacés qu'ils fussent, les hommes appelés tour à tour au pouvoir avaient des idées personnelles; quelques-uns d'entre eux poussaient même l'impertinence jusqu'à professer tout un système de gouvernemefat, tout un plan de réformes qu'ils étaient assez prétentieux ou assez naïfs pour vouloir appliquer. Abdul-Hamid n'a pu s'accommoder d'aucun d'entre eux. Ni Midhat-Pacha, ni Khérédine-Pacha, ni
Sadik-Pacha, niSafvet-Pacha, ni Kadri-Pacha, ni bien d'autres de moindre importance, n'ont su jouer ce rôle de cire molle sur laquelle le sultan imprimait son cachet. On est surpris, on se promenant àConstantinople, de la quantité extraordinaire d'altesses qu'on y rencontre. Qui est-ce qui n'a pas été plus ou moins grand vizir pour une année, pour un mois, pour une semaine, pour un jour? Aussi, est-ce une précaution sage, lorsqu'on se présente dans une maison turque, de demander au guide qui vous y conduit s'il faut traiter d'excellences ou d'altesses les personnes qu'on doit y rencontrer. Au milieu de tant de vizirs en disponibilité, une erreur est si vite commise ! Abdul-Hamid a essayé tous les hommes de son empire avant d'en rencontrer un qui eût assez de souplesse pour être constamment le reflet de sa pe isée personnelle, qui se montrât assez malléable pour n'offrir jamais sous sa main l'appa* rence d'une résistance. Il y est arrivé enfin. Le grand vizir actuel est loin d'avoir une intelligence vulgaire et un esprit étroit. Il est doué, au contraire, d'une habileté remarquable et, — chose bien rare en Turquie, — d'une activité prodigieuse. De plus, il est honnête, et, depuis qu'il exerce le pouvoir, — chose plus rare encore enTurquie,— on
238 l'avenir db la Turquie
ne Ta jamais surpris en faute. Mais, tout ce qu'il a d'esprit, d'initiative et de caractère, il ne l'emploie qu'à suivre sur le visage d'Abdul- Hamid les moindres pensées du maître, qu'à déjouer les intrigues de ses adversaires, qu'à se maintenir, à force de docilité, en un poste d'où la plus légère velléité, je ne dis pas d'indépendance, mais de volonté individuelle risquerait de le faire tomber. Il n'exerce aucune influence sur les affaires publiques, que le sultan étudie et règle seul suivant ses fantaisies absolues. Il n'a même pas d'autorité dans son propre ministère, où il se sent sous la surveillance d'une nuéed'espions prêts à saisir, pour le perdre, jusqu'à un signe imperceptible d'individualité. On lui a fait quelquefois rhonneur de lui attribuer une part dans la conduite de la politique intérieure ou extérieure de l'empire; on s'est trompé. Tout ce qui s'est fait en Turquie, depuis la chute de Midhat-Pacha, est Tœuvre du sultan. Dans ces dernières années surtout, l'action d'Abdul-Hamid est devenue prépondérante, unique. C'est lui qui a combiné et dirigé les entreprises diplomatiques ainsi que les manœuvres soi-d isant diplomatiques au moyen desquelles le gouvernement turc a essaj^é d'échapper aux prescriptions du traité de Berlin. Il en est
Tauteur incontestable et incontesté. Loin de disposer des destinées de son pays, Saïd-Pacha ne dispose pas d*un détail quelconque de Tadministration qui lui est officiellement confiée; il ne peut prendre aucune résolution, si secondaire qu'elle soit, dans son propre ministère sans l'autorisation ou plutôt sans l'ordre du sultan.
Ce qui serait une qualité chez un homme d'État ordinaire, chargé d'une branche restreinte du service public, chez un gouverneur de province, chez un ministre spécial, devient chez Abdul-Hamid le plus grave des défauts. L'empire ottoman a beaucoup souffert des vices de souverains uniquement occupés de leurs plaisirs et n'hésitant devant aucune dilapidation pour satisfaire des fantaisies de plu"S en plus dispendieuses. C'est un mal d'un genre bien différent qui risque de l'emporter aujourd'hui. Abdul-Hamid n'a pas les folles passions de ses prédécesseurs ; il est personnellement économe, sa vie est des mieux réglées ; le seul excès qu'il commette est l'excès de travail. Enfermé dans un iiiosque de médiocre dimension, yidiz-Kiosk, qu'il a préféré à tous les palais parce qu'il s'y trouve ou qu'il s'y croit plus en sûreté, son luxe est des plus modestes. Ses distractions se bornent à des promenades à cheval dans les allées
240 l'avenir de la Turquie
de son parc, lequel d'ailleurs est magnifique. Abdul- Hamid est un excellent cavalier. Le vendredi, lorsqu'il se rend à la mosquée, on est frappé de sa bonne tenue, de sa tournure élégante. Petit, maigre, nerveux, remarquablement brun, ses traits effilés ne manquent ni de finesse ni de distinction. Ce sont plutôt ceux d'un Arménien que d'un Turc. Rien qu'à le voir, on devine qu'il ne passe pas sa vie dans la mollesse. Son œil inquiet semble scruter tous les recoins où pourrait se cacher un assassin ; l'expression de fatigue, mais non d'énervement, empreinte sur son visage indique l'effort constant de l'esprit, la tension perpétuelle de la volonté. Je ne sais quoi de fixe et d'un peu troublé trahit le dérangement mental auquel n'échappe aucun des membres de la famille d'Ofhman. Personne n'ignore que la monomanie de la peur est devenue chez lui une véritable maladie. Quoique naturellement assez doux et d'un commerce agréable, la terreur Ta rendu souvent cruel. Persuadé que l'assassinat le menace sans cesse, il est prêt à tout faire pour effrayer ses*ennemis et pour déjouer les projets qu'il leur prête. Il n'est pas facile de démêler ce qu'il y a de vrai ou de faux dans les bruits qui ont couru à Constantinople au sujet de la manière dont il a conduit l'enquête sur la
mort d'Abdul-Aziz ; mais il est certain, que cette enquête, ordonnée sous l'impression du meurtre de l'empereur de Russie, n'a été dans sa pensée qu'un moyen de prévenir, par des exemples éclatants, toute imitation à Constantinople de ce qui venait de se passer à Saint-Pétersbourg. Les rancunes personnelles sont chez lui implacables, parce qu'elles naissent d'un sentiment de crainte toujours en éveil. Il a saisi le prétexte de la mort d'Abdul-Aziz afin de se venger d'hommes qu'il redoutait. On peut être persuadé qu'il trouvera d'autres prétextes pour se débarrasser de toutes les personnes qui lui sont suspectes ; il accusera les unes de concussion, les autres de complot, et, tout en ménageant ce qu'il prend pour les formes extérieures de la justice, il donnera sans doute au monde le spectacle de nombreux attentats judiciaires. Yldiz-Kiosk est entouré de véritables fortifications: des milliers de soldats, — les meilleures troupes de l'empire, l'admirable garde impériale, dont chaque homme a fait plusieurs campagnes, — sont campés autour des murailles préservatrices, où le sultan reste volontairement enfermé. Il en sort une fois par semaine seulement et durant une heure, le vendredi, pour se rendre à
une petite mosquée qui n'en est séparée que par
242 l'avenir de la Turquie
quelques mètres. Abdul-Aziz changeait chaque semaine de mosquée ; il n'hésitait pas à traverser le Bosphore et la Corne d'or, à parcourir, au milieu d'une foule nombreuse, les places et les rues de Constantinople. Abdul-Hamid ne s'expose jamais à un péril aussi grave. C'est à peine s'il s'éloigne de quelques pas d'Yldiz-Kiosk. Sa prison est belle; mais c'est une prison dont le plus terrible des geôliers, la peur, ne lui permettra jamais de s'évader. Menant la vie que je viens de décrire, il est évident qu'Abdul-Hamid ne saurait faire que de deux choses l'une : ou se livrer, à l'exemple des souverains classiques de l'Orient, à d'incessantes débauches, ou s'occuper du gouvernement de son empire. Son esprit appliqué et son tempérament modéré lui ont fait choisir ce dernier parti. Le trait distinctif, je le répète, du régime actuel de la Turquie, est la suppression de la Porte et le gouvernement direct par le souverain. On s'expliquerait sans peine qu'ayant des vues personnelles et la volonté très arrêtée de les faire prévaloir, Abdul-Hamid prît la direction de la politique et donnât à ses ministres les indications générales que ceux-ci seraient ensuite chargés de faire passer dans la pratique administrative. Mais il ne s'en tient pas là; il prétend régler lui-même jusqu'au
moindre détail; non seulement il décide si telle ou telle province doit être donnée à tel ou tel pays, ce qui est de son rôle et de sa compétence, mais c'est encore lui qui prononce sur l'emploi d'une somme minime à une extrémité quelconque de l'empire, ou sur la manière de trancher le plus léger différend administratif, soit en Asie Mineure, soit aux bords du Golfe Persique. A l'époque où j'étais à Constantinople, on racontait fort sérieusement qu'il venait de faire transporter à Yldiz-Kiosk le dossier de dix-huit mille affaires et qu'il avait déclaré qu'aucune ne serait résolue sans qu'il l'eût examinée. Il n'y a plus d'archives dans les ministères, elles sont toutes à Yldiz-Kiosk, et il faut rendre cette justice à Abdul-Hamid, qu'elles y sont mieux tenues qu'elles ne l'ont jamais été dans aucun ministère. Il atout vu, tout classé, tout arrangé par lui-même. De quelque sujet qu'on vienne l'entretenir, il trouve aussitôt dans ses cartons, sans recherches, sans tâtonnements, les pièces qui s'y rapportent.
C'est l'ordre d'un notaire ou d'un avoué. Lorsqu'il donne audience, il aime à recevoir, paraît-il, dans une salle où un certain nombre de papiers sont rangés sur les tabourets et sur les coussins. Il a la coquetterie du travail comme ses prédécesseurs
'Mi l'avenir de la TURQUIE
avaient celles de la mollesse et de la toute-puissance. Mais cette coquetterie n*a rien d'emprunté ; elle répond à la réalité. Dès Taube, Abdul-Hamid est à Tœuvre, et Ton affirme qu'il prolonge ses veillées laborieuses jusqu'à une ou deux heures du matin. Aussi tout se fait-il par iradèh impérial. Les ordres ministériels n'existent plus. Le sultan se plonge dans les grandes affaires et se noie dans les petites. Aucune ne rebute son esprit appliqué, minutieux, infatigable. Pour donner une idée des soins infimes où il descend, je raconterai une histoire qui n'est point un conte d'Orient, mais une véritable histoire, où il n'y a pas la plus légère invention. Un ambassadeur auquel on avait servi à Yldiz-Kiosk du lait et des petits pains particuliers fabriqués dans la demeure du sultan, avait déclaré — peut-être par politesse — qu'il les trouvait excellents. Abdul- Hamid est plein de prévenances pour les ambassadeurs et de politesse pour tout le monde ; c'est le premier des sultans qui, rompant avec la vieille étiquette orientale, se soit fait une loi d'être galant envers les femmes et aimable envers les hommes. Aussitôt il rédige et signe un iradèh ordonnant d'envoyer tous les jours à Fambassadeur du lait et des petits pains pareils à ceux dont
celui-ci avait loué le goût. Quelques mois après, l'ambassadeur étant parti en congé, Tambassade fit prévenir qu'il était inutile de continuer les envois. Quelle fut la réponse des serviteurs d'Yldiz-Kiosk ? ♦ C'est impossible I Un iradèh impérial nous oblige à envoyer le lait et les petits pains. Pour cesser de le faire, il faudrait un autre iradèh; or le sultan a tant d'affaires à examiner qu'avant que celle-ci arrivât sous ses yeux, l'ambassadeur aurait eu le temps de revenir ; on lui couperait les vivres juste au moment où il pourrait en profiter de nouveau. »
Je répète que ceci n'est point une légende, et que c'est encore moins un fait exceptionnel. Voici à peu près comment les choses se passent en Turquie. Les ministres ne sont rien par eux-mêmes ; mais, réunis à Yldiz-Kiosk, sous les yeux du sultan, ils forment une sorte de petit parlement qui fait des lois, rédige des règlements, décide de tous les intérêts publics. Les résolutions de ce petit parlement n'ont force executive qu'après avoir été sanctionnées par Abdul-Hamid sous la forme d'un iradèh. Pour introduire une affaire auprès de lui, on peut s'adresser au ministre qu'elle concerne ou qu'elle est censée concerner. Mais c'est le chemin le plus long: bien souvent même il ne cod-
246 l'avenir de la Turquie
duit pas au but. Un ministre ne saurait répondre à une demande ou à une plainte. Jadis, lorsqu'un ambassadeur avait une concession à solliciter pour un de ses nationaux, une réclamation, une observation quelconque à adresser au gouvernement turc, il allait directement à la Porte ou dans un ministère. A plus forte raison, lorsqu'il s'agissait d'un grand intérêt politique, d'une note diplomatique à remettre, suivait-il par convenance la même voie. Aujourd'hui, s'il tient à obtenir un résultat pratique et surtout pas trop éloigné, c'est au sultan lui-même qu'il doit parler; il faut qu'il demande une audience et qu'il attende patiemment de l'avoir obtenue. Je citerai encore un exemple des lenteurs et des inconvénients de cette manière de procéder. A l'époque où l'Angleterre était en de très bons termes avec la Turquie, elle voulut avoir quinze étalons arabes de Bagdad pour ses haras de l'Inde. La loi turque interdit l'exportation des chevaux ; un ministre ne pou\ait donc prendre sur lui d'accorder à l'Angleterre ce qu'elle désirait. L'ambassadeur dut en référer au sultan. Celui-ci montra la meilleure volonté du monde ; mais, comme il est submergé sous les iradèhSjil ne mit pas moins de trois mois pour promulguer celui qui accordait les quinze
étalons aux haras indiens. Ce n'est donc pas seulement, comme on le voit, pour céder Dulcigno au Monténégro ou la Thessalie à la Grèce que les Turcs ont besoin de temps. Ils en dépensent presque autant pour céder quinze étalons à leur vieille amie l'Angleterre. Si ces lenteurs sont de l'habileté, les Turcs sont aussi habiles en administration qu'en diplomatie. Par malheur, ils sont habiles contre eux-mêmes encore plus que contre les autres. Le sultan n'est pas moinslongàrésoudreuneaffaire intérieure de son empire qu'un conflit extérieur avec les puissances. En principe, le vali d'une province ne peut disposer d'aucune somme, si insignifiante qu'elle soit, sans en référer à Constantinople. Il adresse pour cela un rapport au ministre des finances, lequel soumet la question par un nouveau rapport au ministre de l'intérieur. L'affaire ainsi préparée arrive au conseil des ministres, qui l'examine avec soin; après quoi, c'est le tour du sultan, qui fait attendre indéfiniment son iradèli. S'il s'agit d'une réparation urgente, d'un travail pressant, l'autorisation du sultan est donnée trop tard. Jamais la centralisation n'a été poussée plus loin. Aussi tous les gouverneurs de province un peu intelligents, tous les valis doués de quelque valeur personnelle, ne cessent-ils de pro-
248 l/ AVENIR DE LA TURQUIE
tester contre un système qui rend, je ne dis pas les réformes, mais l'administration ordinaire impossible. On les laisse dire, on ne tient aucun compte de leui's plaintes. La machine gouvernementale, qui aurait déjà tant de peine à marcher si on en huilait les ressorts, s'arrête sans cesse, se détraque, risque de tomber en morceaux, et ne se soutient plus que par la profonde inertie, que p r le fatalisme invincible des populations.
Avec un régime tel que celui dont je viens d'essayer de donner une idée, c'est une pure illusion de croire qu'on relèverait la Turquie en introduisant dans les ministères et dans les administrations un certain nombre d'Européens. Il y en avait jadis. Au ministère des affaires étrangères en particulier, les dépêches étaient rédigées par un Français, et tout le monde sait avec quelle habileté, quel art, quelle connaissance des plus fines nuances du style diplomatique ! Depuis que le sultan dirige la diplomatie, ce Français est devenu inutile; on l'a renvoyé. Sous l'ancien système, les dépêches étaient écrites d'abord en français, on les traduisait ensuite en turc afin de les donner à lire au sultan, si par hasard, chose exceptionnelle, la fantaisie lui en prenait. Aujourd'hui, elles sont écrites en turc et on les traduit en
français pour l'usage des ambassadeurs. Parfois le sultan les dicte lui-même; il les revoit toujours. Il en résulte que les Turcs les comprennent peutêtre, quoique cela ne soit pas bien sûr, mais que le sens en échappe le plus souvent aux Européens. Comme toutes les langues orientales, le turc est admirable pour cacher les idées au lieu de les exprimer. Au plus fort des négociations relatives à Dulcigno, les ambassadeurs ont été obligés de se réunir en conférence à seule fin de déchiffrer en commun une dépêche ottomane, dont individuellement aucun d'eux ne parvenait à découvrir la signification. Mais c'est en vain qu'ils ont mêlé leurs lumières ; ils n'ont pas été plus heureux ensemble que séparément. On s'est alors adressé au ministère des affaires étrangères, qui a répondu que la traduction était fort exacte, qu'elle suivait mot pour mot le texte turc, que celui-ci voulait bien dire quelque chose, mais quelque chose de si ingénieux qu'il était impossible de l'exprimer en français. Jamais secret diplomatique n'a été mieux gardé que celui de cette dépêche! On trouvera peut-être que l'inconvénient n'était pas bien grave, la diplomatie pouvant se permettre quelque obscurité. La Turquie aurait dû se rappeler cependant l'effet que produisaient ses belles dépêches durant la guerre,
250 l'avenir de la Turquie
et ne pas renoncer légèrement à un avantage précieux. A la place du Français qui servait de conseiller au ministère des affaires étrangères, on a appelé un Allemand. On se rappelle tout le bruit soulevé, il y a quelque mois, autour de la prétendue mission administrative allemande, qui allait, disait-on, s'emparer de tous les services publics de la Turquie. Selon certaines personnes, le sultan se jetait entre les bras de l'Allemagne; il lui livrait le gouvernement de son empire en échange d'un appui diplomatique dont il avait un si vif besoin. C'était bien mal connaître Abdul- Hamid que de penser qu'il céderait, même à l'Allemagne, une partie de son pouvoir. Peu lui importait d'appeler trois Allemands dans ses ministères, puisque ses ministères ne font rien, ne décident rien, sont de simples rouages qu'il fait mouvoir à son gré I S'il avait réellement songé à charger l'Allemagne d'accomplir en Turquie une grande réforme administrative et politique, il ne lui aurait pas demandé trois hommes, il lui en aurait demandé cent, et aurait renoncé à gouverner par lui-même. Les trois Allemands appelés à Constantinople n'y ont rien fait, n'y peuvent rien faire. S'ils voulaient agir, on les prierait de retourner chez eux. C'est par pure
coquetterie pour rAllemagne qu*Abdul-Hamid a sollicité leurs prétendus services. A l'époque où ils y sont venus, on feignait de croire à Constantinople que l'Allemagne était le grand protecteur de la Turquie ; mais un homme d'esprit et de sens, le vieux Ruchdi-Pacha, disait avec malice : « C'est vrai, l'Allemagne nous protège. Elle veut nous conserver comme objet d'échange. »
Le sultan est assez fin pour avoir pensé comme Ruchdi-Pacha \ Se serait-il mis à la tête du
1. Depuis Tépoque où ces lignés ont été écrites, un nouveau rapprochement, beaucoup plus sérieux que le premier, s'est fait entre la Turquie et TAllemagne. De nombreux AUemands soat allés à Constantinople so^ prétexte de réorganiser les administrations, Parmée, la marine, etc., etc. Il est encore trop tôt pour juger les effets de cette seconde alliance de l'empire ottoman et de Tempire germanique ; mais tout fait supposer qu'elle ne sera ni beaucoup plus sincère, ni beaucoup plus efficace que la première. Le sultan ne Ta contractée é^^alement que dans l'espoir qu'elle lui assurerait à l'extérieur des avantages qu*il attend toujours et qui ne viennent pas; mais il n'a jamais pris au sérieux les bienfaits qui pourraient en résulter pour le gouvernement de son pays. Au reste, il aurait peutêtre tort d'accorder >aux administrateurs et aux officiers allemands une confiance exagérée. La Turquie n'est pouj l'Allemagne qu'une amie dusecond de;?ré ; l'amie du premier degré, c'est l'Autriche • or, le malheur veut que celle-ci ait des intérêts opposés à ceux de la Turquie dont elle convoite l'héritage. En appelant à Constantinople un nombre assez considérable d'Allemands, Âbdul-Hamid a ouvert son empire aux éclâireurs de la conquête autrichienne. Les administialeurs qu'oa lui a envo^'és '^e Berlin ont bien plus pour mission de préparer les voies à l'Autriche que de guérir
252 l'avenir de la Turquie
mouvement panislamique et antichrétien pour livrer les administrations publiques à ces mêmes Européens qu'il prétend chasser même des entreprises privées? Tojutes les espérances de régénération de la Turquie par Tintroduction d'étrangers dans son gouvernement sont illusoires. Tant qu'Abdul-Hamid sera sultan, il ne faudra pas songer à faire à Constantinople ce qu'on a fait au Caire. L'expérience tentée sur les bords du Nil ne saurait l'être sur le Bosphore. Le sultan Abdul-Hamid ne se laisserait pas plus arracher son pouvoir que ne l'aurait laissé faire l'ancien khédive, Ismaïl-Pacha ; mais on a pu détrôner Tsmaïl-Pacha au moyen du sultan, tandis qu'il n'y a au-dessus de ce dernier personne pour l'obliger, suivant notre formule française, à se soumettre ou à se démettre.
l'inguérissable « homme malade ». Depuis le traité de lierlin, l'Allemagne songe uniquement à arrêter les progrès (lu panislamisme dans la presqu'île des Balkans et à favoriser, au contraire, ceux de la politique autrichienne. Son intimité avec l'Autriche est telle, que ces agents peuvent être considérés comme des agents de cette dernière puissance. Abdul-Hamid a donc introduit, sans le savoir, lea ennemis dans la place. L'avenir nous dira ce qu'ils y feront.
LE PANISLAMISME S53
Si le gouvernement et radministration de la Turquie sont concentrés entre les mains d'un seul homme de qui part toute initiative, en revanche l'exécution des volontés souveraines est éparpillée entre des millions de mains. L'empire ottoman compte au moins cent fois plus de fonctionnaires que de fonctions. C'est là, du reste, un des résultats, une des conséquences inévitables du pouvoir personnel. Maître absolu des petits aussi bien que des grands, le sultan n'use pas moins d'employés subalternes que de vizirs et de ministres. Comme il n'y a pas de règle fixe, de principe arrêté, de loi certaine qui préside à la marche de la machine administrative, rien ne l'empêche de la modifier chaque jour au gré de ses caprices. S'il lui prend fantaisie de créer d'un seul coup toute une série de postes plus ou moins utiles, il est libre de mettre immédiatement son idée à exécution. Le lendemain, il a oublié ce qu'il avait fait la veille ; il détruit l'œuvre qu'il venait de fonder, et c'est à
recommencer ! Par malheur, le Trésor, moins
254 l'avenir DE LA TURQUIE
complaisant que les hommes, ne se plie pas à ces changements perpétuels. Aussi les fonctionnaires éphémères de l'empire ottoman ne reçoivent-ils d'autre solde que celle qu'ils arrivent à prélever eux-mêmes, directement, sur les infortunés contribuables. J'expliquerai plus loin par quel étrange procédé sont payés les traitements ; qu'il me suffise de dire en ce moment que ce procédé a pour effet de réduire à rien le revenu qu'un honnête honftne pourrait tirer du service de l'État. C'est pourquoi Thonnêteté politique est si rare en Turquie. On trouve beaucoup d'honnêteté dans la masse populaire, dans le commerce, dans l'industrie. Le Turc, personne ne l'ignore, est d'une probité exemplaire comme homme privé; mais, dès qu'il s'agit d'affaires publiques, aucun scrupule ne saurait entrer dans son esprit. A ses yeux, le pouvoir est un bien qu'on a le droit absolu d'exploiter, et qu'on doit exploiter, en effet, par tous les moyens, car on ne le garde pas assez longtemps pour en retirer quelque profit d'une manière régulière. A mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie administrative et politique, l'honneur et la vertu diminuent. Les besoins croissent, les vices suivent une marche parallèle. Un observateur d'une remarquable sagacité, auquel nous devons un des meilleurs
livres qu'oQ ait écrits sur la Russie et qui nous donnera un jour un livre plus intéressant encore sur la Turquie, M. Mackenzie Wallace, me disait spirituellement que l'armée elle-même n'échappait pas à la loi générale : les soldats y sont admirables de désintéressement et de discipline; ils donnent leur sang pour la patrie et pour la foi avec un dévouement aveugle ; les caporaux valent déjà un peu moins, ils commencent à spéculer sur les avantages de leur grade; les sergents sont absolument gangrenés, et, lorsqu'on arrive aux officiers, il n'y a pas de mots pour exprimer la corruption qui règne dans leurs rangs. Le haut étatmajor turc et le ministère de la guerre dépassent, à cet égard, tout ce qu'on peut imaginer. Cet avilissejnent moral, d^illeurs, n'empêche pas le courage militaire. L'un n'exclut point l'autre. Tel général qui s'est conduit en héros durant la dernière guerre, qui est devenu une des gloires de son pays, dont le nom restera légendaire, est conspué à Constantinople pour ses inconcevables rapines. Dans le civil, les désordres sont plus grands encore, et ils sont sans compensation. Les petits employés ont quelque retenue, les hauts dignitaires de l'empire n'en ont aucune. Le personnel entier est atteint d'un mal inguérissable. On se
256 l'avenir de la Turquie
sert dans tout rOrient de la même expression pour caractériser la conduite des fonctionnaires. Allez en Egypte, en Syrie, en Asie Mineure, en Roumélie, partout vous entendrez dire qu'ils mangent. Ils mangent, en effet, ou plutôt ils dévorent, et, par malheur, c'est aux dépens des administrés, qui, après avoir payé les impôts lea plus iniques, sont encore obligés. de fournir à la subsistance d'une nuée d'agents de toute sorte venant sans cesse s'abattre sur eux.
Et il ne faudrait pas croire que les appétits finissent par se rassasier. On ne leur en donne paâ le temps. Il y a, comme je l'ai dit, au moins deux fois plus de fonctionnaires que de fonctions. A peine l'un est-il repu qu'un autre arrive. La curée n'est pas interrompue un seul jour. Le contribuable n'a jamais de repos. Encore si les affaires pouvaient être sérieusement traitées au milieu de ce va-et-vient si coûteux ! Mais non. Que veut-on que fasse un fonctionnaire envoyé subitement de Constantinople à Erzeroum, par exemple, ne connaissant rien du pays, n'ayant aucune notion des hommes et des choses qu'on lui confie, et destiné à quitter sa nouvelle résidence au bout de quelques semaines, lorsqu'il commencera à s'acclimater un peu ? 11 est clair qu'il serait
insensé de sa part de songer à une bonne administration; tout le condamne à s'occuper exclusivement de ses intérêts personnels. Récemment un iradèh du sultan avait créé des inspecteurs généraux de province. Huit mois après, un autre iradèh supprima cette institution, jugée inutile. Mais croit-on que les titulaires ainsi frappés aient reçu la plus légère compensation ?
qu'on leur ait donné un emploi quelconque à la place de celui qu'on leur enlevait? Personne n'y a pensé. On ne leur a même pas accordé d'indemnité de retour. Un malheureux inspecteur envoyé à Alep, à Damas, à Bagdad, à l'extrémité de l'empire, et qui perdait subitement son emploi, n'a pas même reçu des frais de route pour rentrer à Constant inople. S'il n'avait pas prélevé d'avance et par précaution de fortes redevances sur les pays inspectés, il aurait été exposé à mourir de faim là où il se trouvait. On aurait tort de croire que la corruption administrative, si générale qu'elle soit en Turquie, tienne aux défauts de la race turque et soit un vice national. 11 n'y a pas de raison pour qu'un peuple scrupuleusement probe dans la vie privée devienne nécessairement malhonnête dans la vie politique. On aurait tort de croire aussi que cette corruption
259 l'avenir de la Turquie
soit un mal dont les États despotiques souffrent seuls. L'extrême liberté peut amener les mêmes résultats que le despotisme extrême. Partout où les fonctions publiques, par suite des caprices d'un souverain ou des soubresauts d'une démocratie excessive, sont soumises à une incessante instabilité, le même phénomène se produit.
L'homme qui sait que la place d'où il tire sa nourriture et celle de ses enfants risque de lui échapper à toute heure, par suite d'une cause extérieure, d'un accident que sa conduite ne saurait prévenir, est obligé de lui faire produire en uu jour le gain d'une année. Sous ce rapport, l'administration américaine ne vaut peut-être pas beaucoup mieux que l'administration turque. Seulement, la Turquie est un vieux peuple qui se meurt et qui ne saurait résister aux causes de dissolution répandues sur tous les points de son territoire, tandis que l'Amérique a l'énergie de ces corps jeunes, souples, vigoureux, chez les quels les forces destructives sont neutralisées et détruites par la surabondance de vie qui éclate de toutes parts.
Le remède qu'on a tenté, avec l'approbation, voire même à l'instigation de l'Europe, pour venir à bout de la corruption administrative, a plutôt
contribué à Taugmenter. On a cru qu'en plaçant des conseils électifs à côté des gouverneurs de provinces, de cantons et de communes, on arriverait à exercer sur ceux-ci un contrôle efficace. C'était fort mal connaître le personnel qui devait entrer dans ces conseils. Des assemblées locales composées nécessairement des notables du pays, c'est-àdire des gros propriétaires qui exploitent indignement le paysan, et des chefs des communautés religieuses qui n'exploitent pas moins indignement leurs ouailles, sont pour les valis, les muteçarrifs, les caïmacams et les mudirs d'excellents auxiliaires avec lesquels ils n'ont aucune peine à s'entendre et qui prennent aisément la responsabilité collective, et par suite illusoire, de tous les méfaits commis en commun. J'exposerai tout à l'heure l'organisation administrative de la Turquie ; on verra qu'à tous les degrés de l'échelle, il y a des medjliss qui se mêlent directement aux affaires et dont l'action est encore plus déplorable que celle des fonctionnaires. Ce serait, en effet, une grande erreur de supppser que la corruption n'est pas aussi profonde dans ce que j'appellerai l'aristocratie provinciale que dans le monde de Constantinople. Ce serait une plus grande erreur encore de s'imaginer que cette aristocratie vaille mieux
260 l'avenir de la Turquie
dans les communautés chrétiennes que chez les Turcs. Entre les Turcs et les chrétiens, il n'y a qu'une seule différence : la laasse turque, ainsi que je l'observais il y a un instant, est foncièrement honnête et d'une loyauté à toute épreuve ; elle ne se corrompt qu'à mesure qu'elle s'élève ; chez les chrétiens, au contraire, les vices apparaisent du haut en bas de l'échelle sociale ; le peuple lui-même en est fortement atteint. Cela s'explique sans peine. Se sentant les maîtres, les Turcs n'ont jamais eu besoin de fourberie et de mensonge ; ils sont devenus orgueilleux, brutaux, méprisants, mais point lâches et dissimulés ; même dans la rapine, ils ont conservé une certaine dignité ; comme ils prenaient ouvertement, par la force, ce qu'ils convoitaient, ils n'étaient pas contraints de le dérober par la ruse, procédé beaucoup plus déshonorant. Les chrétiens, au contraire, ont été avilis par l'esclavage. Il leur est arrivé ce qui était arrivé aux juifs en Europe durant tout le moyen âge et jusqu'au seuil des temps modernes. Appartenant à des nations proscrites, violemment exclus de la vie publique, sans cesse opprimés dans la vie privée, ?iyant néanmoins une intelligence bien supérieure à celle de leurs dominateurs, possédant une activité, une finesse, une dextérité que ceux-
ci n'avaient pas, ils ont développé leur esprit aux dépens de leur caractère. C'est par les voies obliques qu'ils sont arrivés à la richesse et à la puissance. Aujourd'hui, le pli est pris; une émancipation complète et de longues années de liberté parviendront seules à le faire disparaître. Mais, en attendant, la présence des chefs des communautés chrétiennes dans les medjliss des provinces, loin d'être une garantie de bonne administration, est une cause nouvelle de désordre. Les attributions des medjliss sont fort mal définies. Aussi le gouverneur a-t-il recours à eux chaque fois qu'il s'agit d'une affaire dont il redoute la responsabilité personnelle. En général, on peut dire que les medjliss s'occupent de toute question touchant à des intérêts financiers où il y a des profits à espérer. Récemment, par exemple, le medjliss d'Andrinople s'était chargé de recevoir des fournitures de gendarmerie, de déclarer si elles étaient bonnes et, dans ce cas, de les distribuer aux hommes. Il s'était entendu avec le gouverneur et les fournisseurs pour une opération commune dont chacun retirait un gain personnel et dont personne n'avait à rendre compte au gouvernement, puisque le contrôle du medjliss est regardé comme
définitif, De cette manière, si les fournitures ne
262 l'avenir de la Turquie
valaient rien, le vali ou le mouchir n'avait pas à en répondre devant le ministère de la guerre. On voit d'ici la conséquence d'une pareille organisation. Le ministre n'exerce aucun pouvoir à Constantinople, puisque le sultan s'occupe de tout ; il n'exerce de plus aucune action sur ses agents dans les provinces, puisque ceux-ci feignent d'obéir à des conseils électifs qui décident ou ont l'air de décider souverainement des moindres détails d'administration. Il n'y a d'autorité nulle part, de responsabilité pas davantage. Mais les apparences sont sauvées, et l'on peut dire à l'Europe que le contrôle existe du haut en bas de l'échelle politique. Je ne connais pas de trompe-l'œil plus dangereux que ce système des medjliss turcs, quoique les commissions européennes le célèbrent à qui mieux mieux. Bien souvent, lorsqu'un ordre de Constantinople arrive dans une province au sujet de l'emploi d'une somme quelconque, cette somme est déjà employée d'autre manière en vertu d'une résolution du medjliss. Si le gouverneur ne peut obéir, ce n'est point sa faute ; c'est celle de l'assemblée qui inspire, dirige, absout tous ses actes. Les habiles se servent admirablement d'un instrument aussi commode. Ils ne craignent pas le risque d'être arrêtés dans leurs dilapidations par des
hommes qui ne demandent qu*à partager avec eux. Sans doute ils aimeraient mieux garder pour eux seuls tous les gains; mais, s'ils le faisaient, les personnages influents de la contrée qu'ils administrent les dénonceraient sans cesse à Constantinople; tôt ou tard, le châtiment pourrait les atteindre. Il est donc beaucoup plus sage de se liguer avec ces personnages et, d'accord avec eux, de pressurer sans merci les populations dont on multiplie les tyrans en croyant leur donner des défenseurs.
Ce qui rend très faciles les excès de pouvoir des medjliss et des gouverneurs, en dépit de la centralisation excessive que le sultan a essayé d'établir dans son empire, c'est le trouble même qui résulte de cette centralisation. Quoiqu'il ait autour de lui, comme on va le voir, des directeurs chargés de chacune des branches du service public, toutes les attributions administratives sont en réalité concentrées dans les mains du vali. En revanche, la confusion la plus profonde règne dans le ministère, au sommet du gouvernement. Il en résulte qu'un m^me vali reçoit sur le même objet quatre ou cinq ordres différents, entre lesquels, en fin de compte, il choisit à son gré, s'il jouit de quelque autorité personnelle et si son medjliss le
264 l'avenir db la Turquie
seconde avec zële. Ainsi, à Tépoque où une famine épouvantable emportait, à quelques lieues de Constantinople, sur les côtes de l'Asie Mineure, une partie des réfugiés chassés des provinces occupées par la Russie, le vali de Brousse demanda Tautorisation de distribuer une certaine quantité de blé dont il pouvait disposer. Au même moment, on faisait de grands approvisionnements pour Tarmée qui se préparait à aller combattre les Grecs. A la demande du vali de Brousse, le ministre de rintérieur lit une réponse affirmative; il permit que le blé fût distribué aux malheureux mourant de faim ; mais le ministre de la guerre, de son côté, répondit par la négative, car il avait besoin du blé pour les troupes qu'il voulait envoyer en campagne. Le ministre des finances, ayant appris l'affaire, ordonna à son tour que le blé fût tout simplement vendu et que le produit en fût versé dans ses coffres presque vides. Restait le grand vizir, qui avait bien aussi quelque droit de se prononcer sur la question, et, comme le grand vizir actuel, Saïd-Pacha, est l'humble serviteur des volontés du sultan et que le sultan ne se préoccupait alors que de la guerre qu'il comptait faire aux Grecs, c'est à l'usage des soldats que le grand vi^ir décida de réserver le blé.
Ainsi le vali de Brousse était placé entre quatre avis, ou plutôt quatre ordres différents. Et ce n'est pas là un fait isolé. Un ministre quelconque ne donne pas directement ses instructions aux agents qu'il peut avoir dans les provinces; il les donne au vali, dont ceux-ci ne sont que de simples commis ; mais, comme le vali est chargé de toutes les attributions administratives à la fois, il ne dépend d'aucun ministre en particulier, il dépend de tous en général. Lorsqu'il reçoit une instruction qui lui déplaît, rien n'est donc plus aisé pour lui que d'en appeler d'un ministre à un autre et d'amener ainsi un conflit. De là une série de complications interminables dont l'issue est toujours la même. L'objet du litige disparaît tandis qu'on en discute. Les affamés de Brousse ont eu le temps de mourir avant qu'on leur accordât le blé que les uns leur promettaient, que d'autres leur refusaient, et, s'ils ne sont pas complètement morts, en effet, c'est d'abord parce que la charité européenne et chrétienne est venue à leur secours, et secondement parce que le vali de Brousse, Vefik-Pacha, est un homme d'une autorité particulière et d'une indépendance presque absolue, qui se soucie fort peu des ministres, qui tient un compte médiocre de leurs volontés, qui a le moins de rapports pos-
266 l'avenir de la Turquie
sible avec Constantinople et qui hésite bien rarement à faire ce qui lui plaît sans se tourmenter de savoir si cela plaît aussi au gouvernement dont il est censé dépendre, mais dont, en réalité, il ne dépend que dans la mesure de ses convenances.
Malheureusement Vefik-Pacha est une exception dans l'empire ottoman, et, sauf à Brousse, le système administratif que je viens de décrire produit dans toutes les provinces des effets désastreux. J'ai dit qu'en Europe on se faisait à ce sujet de graves illusions. Comparant la situation de la Turquie à ce qu'était la nôtre avant la révolution française, on croit qu'il faut fonder la liberté en bas avant de l'établir en haut; c'est pourquoi l'on a une très grande confiance dans les assemblées provinciales, et l'on s'efforce d'augmenter les pouvoirs dont elles font l'usage que j'ai expliqué. La commission internationale, chargée, en vertu du traité de Berlin, de donner des institutions à la Roumélie orientale, et qui s'est acquittée de sa tâche dans l'esprit théorique que Ton connaît, s'est trompée complètement lorsque, recevant ensuite communication du projet de réorganisation administrative des autres provinces de l'empire élaboré par la Porte ottomane, elle en a modifié un grand nombre d'articles pour diminuer l'autorité
des valis au profit des medjliss. Elle a eu tort de ne pas comprendre qu'il existe une différence profonde, radicale entre la Roumélie orientale à demi émancipée, livrée presque tout entière aux chrétiens, et le reste de la Turquie, où l'élément turc continue à dominer. L'administration étant complètement refondue dans la Roumélie orientale, et effectivement livrée aux populations, celles-ci arriveront peut-être à la surveiller d'une manière sérieuse ; mais partout où l'administration restera turque, la surveillance des populations ne sera jamais qu'un leurre. Il est impossible qu'un medjliss composé en grande partie de chrétiens résiste à un vali turc; il préférera toujours lui céder et partager le profit de ses rapines, que d'essayer contre lui une opposition où il serait brisé. Si l'œuvre de la commission internationale était appliquée, elle aurait pour résultat d'enlever toute responsabilité aux gouverneurs, de leur donner des complices qui couvriraient tous leurs actes et qui eux-mêmes seraient totalement irresponsables, de leur assurer par conséquent une impunité absolue. Il vaudrait beaucoup mieux leur accorder une très grande puissance, mais en les soumettant à un contrôle sévère, implacable, qui les atteindrait à chaque faute. La difficulté, je le sais bien, serait
268 l'avenir de la Turquie
de constituer ce contrôle. On ne peut pas le créer sur place en province, puisque tout s'y passe en famille, puisque Turcs et chrétiens s'y liguent trop aisément pour exploiter le désordre auquel il s'agirait de porter remède. Si la moralité doit jamais se répandre dans l'empire ottoman, — ce qui, hélas! est peu probable, — c'est d'en haut qu'elle viendra. Les institutions parlementaires de Midhat-Pacha, dont on s'est tant moqué et qui prêtaient en effet si fort à la raillerie lorsqu'on les envisageait au point de vue purement politique, étaient peut-être le seul frein à l'anarchie administrative de la Turquie. L'événement a prouvé que, dans ces Chambres improvisées, nommées à la hâte, presque sans choix, il se trouvait cependant des hommes assez courageux pour dénoncer, du haut d'une tribune qui ne manquait pas de retentissement, les fautes et les crimes du dernier des valis perdu aux extrémités de l'empire. Des voix hardies, éloquentes même, proclamaient la nécessité de réformes radicales, appuyant leurs revendications sur des exemples malheureusement trop nombreux et trop probants. Il n'aurait fallu rien moins que le bruit prolongé de ces discussions dont l'Europe était spectatrice afin d'effrayer les fonctionnaires turcs et de leur donner un seqtiineïit efficace de la res-
ponsabilité. C'est ce qu'on craignait à Constantinople, c'est ce dont l'immense et toute-puissante bureaucratie qui se presse autour du palais pour profiter des faiblesses du souverain et pour y acquérir le droit de vivre des misères des populations, était profondément effrayée. Aussi, quand le parlement turc a disparu, est-il tombé non seulement sous les injonctions de la Russie, mais encore sous la coalition des abus menacés, qui ne pouvaient plus être en sécurité sans sa destruction. Le système administratif qu'à la place d'institutions politiques laPorte ottomane se propose d'établir dans l'empire n'est qu'un développement de la loi des vilâïets. Le pays est divisé en provinces ou vilâïets, en livâs ou sandjaks, en cazâs et en nàhïèhs. Le livâ ou sandjak répond à peu près à notre arrondissement, le cazâ à notre canton, la nâhïèh. à notre commune. A la tête du vilâïet est placé un gouverneur ou vâli ; celui-ci a sous ses ordres : 1° un mustechâr, qui est proprement un sous-gouverneur, un adjoint et qui, dans le projet de la commission internationale, doit être chrétien si le vâli est musulman, et réciproquement ; 2** un defterdâr chargé de la direction des finances ; S"" un directeur de la justice ; 4° un mektoubdjiou chef de la correspondance ; 5° un directeur des
270 l'avenir de la Turquie
travaux publics, de Tagriculture et du commerce ; 6** un directeur de Tinstruction. publique ; 7** Talaïbeyi ou directeur de la gendarmerie. — Aucun de ces fonctionnaires n*a d'ailleurs d'initiative personnelle ; ils sont soumis aux ordres du vâli, lequel communique seul avec le gouvernement et ne considère les chefs de service que comme des instruments dont il use à son gré. C'est à côté du gouverneur qu'est placé le conseil ou medjliss ; seulement ce conseil, d'après îe projet de la Porte Ottomane, n'est formé que des six directeurs que je viens d'énumérer ; tandis que la commission internationale demande qu'il soit composé du vâli, du mustechâr, du defterdâr, du directeur de la justice, du directeur de l'instruction publique, du directeur des travaux publics, du commerce et de l'industrie, du mufti, des chefs des communautés religieuses et de huit personnes choisies par le conseil général parmi ses propres membres. Il existe, en effet, un conseil général soi-disant élu, mais dont le gouverneur pour les Turcs, et les chefs des communautés chrétiennes pour les chrétiens, sont les seuls électeurs. Le projet ottoman donne même à ce conseil général le droit de nommer une commission permanente de dix membres, organisée sur le modèle des
nôtres, commission que le projet européen supprime et remplace avantageusement par un medjliss plus complet et mieux organisé que celui du projet turc. D'après ce que j'ai dit plus haut, on comprendra sans peine que le medjliss ou la commission permanente n'offrent cependant ni l'un ni l'autre de garantie sérieuse. Le projet turc n'accorde au medjliss qu'un pouvoir consultatif. « Le conseil d'administration, dit-il, exprimera son avis sur toutes les questions que le vâli lui soumettra, soit pour se conformer à la présente loi ou à une autre loi- ou règlement, soit de sa propre initiative. Le vâli n'étant nullement lié par les décisions du conseil d' administration ^ aura toujours la responsabilité de ses actes, » Dans un pays comme la Turquie, cette dernière disposition était excellente. La commission internationale l'a pourtant supprimée et voici ce qu'elle lui a substitué : « Dans toute mesure administrative qui ne consisterait pas dans l'application pure et simple d'une disposition légale ou réglementaire, ma's dont l'application eœigera aupréatable wie discussion des différents intérêts engagés, le vâli sera tenu de s'en rapporter à la décision du conseil. Il faudra un iradèh impérial pour l'autoriser à appliquer une mesure désapprouvée
PJ2 l'avenir de la TURQUIE
par le conseil. » Rien de plus libéral en apparence, rien en réalité de plus dangereux. Personne ne sait ce que c'est qu'une loi ou un règlement en Turquie ; les attributions du conseil s'étendront par conséquent à tout. Quand on dit d'ailleurs que sa décision sera souveraine pour « toute mesure •dont l'application exigera au préalable une discussion des différents intérêts engagés », c'est lui accorder précisément le pouvoir de trancher les affaires qui se règlent au moyen de bakchichs ; c'est lui livrer l'administration tout entière; c'est lui permettre, à l'exemple du niedjliss d'Andrinople, de se charger même des fournitures militaires, des vivres et des munitions de l'armée ; c'est, en un mot, l'autoriser à donner une régularité apparente à la corruption profonde sous laquelle gémit la Turquie.
Le livâ ou sandjak est organisé sur le modèle du vilâïet. Il est dirigé par un muteçarrif (gouverneur), nommé par iradèh impérial. D'après le projet de la commission internationale, si le muteçarrif est mulsuman, il doit avoir un mudir chrétien pour auxiliaire et vice versa. Le muteçarrif a sous ses ordres ; l"* un mouhassebèhdji, chef comptable ; i"* un chef percepteur ; 3** un caissier ; 4° un chef de la correspondance. Il est assisté
d'un conseil composé, d'après le projet ottoman, de six membres élus par la population moitié mulsumane, moitié non mulsumane, du mufti, des chefs religieux, du mouhassebèhdji et du chef de la correspondance. Pour les villes où il y a plusieurs communautés religieuses, les chefs de ces communautés se succèdent à tour de rôle. Dans le projet de la commission internationale, la composition est la même, sauf que les six membres électifs sont nommés par le conseil d'administration des cazâs. A la tête du cazâ est un caïmacâm nommé par iradèh impérial, avec un muâvin, musulman ou non, suivant les circonstances. Ces agents sont : 1® un mâl-mudiri, chef financier ; 2** un caissier ; 3** un percepteur ; 4** un chef de la correspondance ; 5** un secrétaire pour le cadastre; G° un secrétaire pour la statistique et le recrutement de la population. Le conseil est composé, d'après le projet turc : du caïmacâm, de quatre membres nommés par la population (deux musulmans, deux non musulmans), du mufti, des chefs religieux se succédant à tour de rôle, du mâlmudiri, du chef de la correspondance ; et, d'après le projet de la commission internationale : du caïmacâm, du muâvin, du mâl-mudiri et de quatre membres élus par les conseils des nahïèhs.
274 l'avenir de la Turquie
Enfin les nahïèhs elles-mêmes, qui forment la dernière division administrative et qui comprennent de cinq à dix mille habitants, ont à leur tête un mudir (maire) désigné par le muteçarrif parmi les membres du conseil de nahïèh et confirmé par le vâli, et un muâvin qui lui sert d'adjoint. Dans les deux projets, le conseil de la nahïèh est composé de quatre à douze membres élus par la population. Tel est, dans ses lignes générales, le projet de réforme administrative élaboré par la Porte Ottomane, en vertu des engagements pris à Berlin, et modifié, comme on l'a vu, par la commission internationale, qui a donné à la Roumélie orientale ses institutions particulières. Jusqu'ici, la Porte n'a point accepté les modifications de la commission ; celle-ci a dû faire paraître son projet à part, comme une œuvre distincte, séparée, personnelle. Que la Porte s'y soumette plus tard, le résultat sera le même. Les deux projets se valent ; peut-être même celui de la Turquie est-il le moins ineflOicace des deux. Ni l'un ni l'autre ne prend le mal à la racine et n'indique le moyen de l'extirper. On a raison de dire sans doute que la corruption dans l'empire ottoman n'existe qu'au sommet, que les provinces renferment des éléments très honnêtes avec lesquels on pourrait
constituer un gouvernement et une administration d'une incontestable probité. Mais l'erreur est de croire que cet élément se trouvera parmi les hommes qui composeront les assemblées provinciales, cantonales et communales. Ce n'est pas seulement à Constantinople, c'est dans l'ensemble du pays qu'à partir des caporaux tous les grades civils ou militaires sont profondément corrompus. Je rappelais tout à l'heure qu'il s'était trouvé, parmi les députés du parlement de Midhat-Pacha, des orateurs capables de signaler les désordres de l'administration turque à la face de la Turquie et de l'Europe. Mais ces orateurs appartenaient-ils aux grandes familles provinciales? occupaient-ils, dans la hiérarchie laïque ou religieuse, un rang important ? étaient-ils même de gros propriétaires ? Non : c'étaient des hommes sortis de la bourgeoisie, de la classe populaire, élevés dans les établissements des missions européennes ou dans les meilleures écoles musulmanes, et que le pouvoir ou la fortune n'avaient point encore gangrenés. Ces hommes-là seront bannis des medjliss ou, si quelques-uns d'entre eux parviennent à y entrer, leur voix se perdra sans écho dans le silence général, à moins qu'on ne prenne soin de l'étouffer par la violence. Il sera facile de se dé-
276 l'avenir de la Turquie
barrasser d'eux sans bruit. Les élections pour les conseils généraux ou les conseils des nahïèhs ne seront jamais qu'une jonglerie. Les élections pour un parlement central ne seraient pas beaucoup plus sérieuses ; néanmoins, comme on Ta vu une première fois, il suffirait qu'elles laissassent passer un ou deux esprits indépendants pour que le parlement lui-même ne fût pas un simple théâtre oùl'on jouerait des parades parlementaires. Il n'y a que deux manières de régénérer une administration orientale : la première et la seule dont le résultat soit certain, est celle qui a été employée en Egypte. Elle consiste à établir une tutelle européenne au centre même de l'administration et du gouvernement. Mais, pour agir en Turquie comme on l'a fait en Egypte, il faudrait que le sultan y consentît, et que toutes les puissances, renonçant à leurs ambitions personnelles, s'unissent sans arrière-pensée afin de travailler au bien d'un pays dont plusieurs d'entre elles convoitent les dépouilles. Il faudrait donc l'impossible. La seconde manière est beaucoup plus chanceuse : peut-être réussirait-elle, peutêtre ne réussirait-elle pas, peut-être amèneraitt-elle une révolution politique au lieu d'une réforme administrative; mais, dans tous les cas, elle
LB PANISLAMISME 277
ne resterait pas sans effet. Elle consisterait à essayer de nouveau le régime constitutionnel et parlementaire. J'ai vu des Turcs, fort éclairés et nullement fanatiques, persuadés que Tautoritô du sultan, que le prestige du califat, que l'organisation religieuse et politique de la Turquie, ne sauraient résister aux discussions incessantes d'une assemblée indépendante et d'une presse libre. Il ne serait pas surprenant qu'ils eussent raison; mais que devrait-on en conclure? Une chose qui résulte de l'étude de la situation de l'empire ottoman, de quelque manière qu'on l'envisage et à quelque point de vue qu'on se place pour l'entreprendre : la Turquie est inguérissable , puisque les seuls remèdes qui pourraient la guérir seraient pour elle pires que le mal dont elle* souffre. Sa décadence est irrémédiable ; elle s'effondrera dans une catastrophe violente ou dans une crise lente ; mais elle ne se transformera pas et ne reprendra jamais une nouvelle vie.
278 l'avenir db la Turquie
Si déplorable que soit l'état administratif de Tempire ottoman, ce n'est pourtant pas de là que viendra le mal qui l'emportera. On ne saurait en dire autant de l'état de ses finances. Personne n'ignore que la dernière guerre a été singulièrement favorisée par la banqueroute dont l'Europe entière avait souffert. Sous la fameuse agitation au sujet « des atrocités bulgares », qui a fait oublier durant quelques mois à l'Angleterre ses intérêts les plus évidents et ses traditions les plus .constantes, se cachait en réalité le vif mécontentement de créanciers spoliés par une nation sans honneur. La voix de M. Gladstone trouvait encore plus d'écho dans l'esprit irrité des porteurs de la dette ottomane que dans le cœur charitable des philanthropes émus des malheurs, à coup sûr forts cruels, mais nullement nouveaux, des chrétiens de Bulgarie. Et ce n'est point seulement les pertes passées qui causaient une si grande alarme ; les pertes à venir, que l'on prévoyait, ajoutaient à l'exaspération publique. Dans un siècle comme
le nôtre, il est impossible que des provinces aussi fécondes que celles de la Turquie, que les contrées les plus fertiles du monde peut-être, continuent à rester en friche par la faute d'un peuple et d'une race sous les pas de laquelle la stérilité s'est toujours répandue. Il en résulte un dommage général, un appauvrissement universel. Les nations européennes sont unies aujourd'hui par des liens commerciaux et industriels tellement serrés, que, dès qu'on les relâche sur un point, tout le monde en souffre. Il faut que celles où l'argent abonde, où l'épargne a créé des ressources disponibles, où l'esprit d'entreprise s'est développé avec la richesse, trouvent chez leurs voisines l'emploi du trop plein de force qui déborde de leurs frontières. Mais le peuvent-elles lorsque les gouvernements auxquels elles se sont fiées trahissent indignement leur confiance, dilapident en folles dépenses les sommes qu'elles leur ont prêtées, les compromettent en spéculations malhonnêtes; puis, quand ces spéculations les ont conduits à la ruine, déclarent tout simplement qu'ils n'ont plus les moyens de payer leurs dettes, qu'à l'impossible nul n'est tenu, et que tout le monde doit se résigner, comme eux, à la nécessité? Certains pays regorgent de capitaux qu'ils ne sau-
280 l'avenir de la Turquie
raient plus mettre en œuvre dans la limite de leurs territoires. D'autres, à côté d'eux, sont remplis de trésors naturels, qui ne demandent que des capitaux pour surgir du sol et couler de toutes parts. En dépit des efforts d'une politique étroite ou d'un fanatisme odieux pour élever de peuple à peuple d'insurmontables barrières, il est inévitable qu'entre ces deux sortes de pays s'établisse un échange de services dont ils profitent autant les uns que les autres. Mais, si la mauvaise foi, l'oubli de tous les engagements président à ces échanges, comment veut-on que cela ne produise pas tôt ou tard de terribles froissements qui aboutissent à des luttes violentes et à la guerre ?
L'excuse de la Turquie dans sa manière de traiter ses créanciers étrangers, — si l'on peut appeler cela une excuse, — c'est qu'elle ne traite pas autrement ses propres populations. Elle n'a fait qu'une fois banqueroute à l'extérieur; elle fait tous les jours banqueroute à l'intérieur. La douceur orientale, le fatalisme musulman, s'accommodent de procédés financiers qui, en Occident, amèneraient sans nul doute de sanglantes révolutions. Rien ne saurait donner une idée plus exacte do ce que la Turquie peut supporter, je ne
dirai pas sans se plaindre, mais du moins sans protester, que la manière dont le gouvernement turc s'y est pris pour retirer le papier-monnaie qui inondait l'empire et pour arriver à une situation monétaire à peu près bonne. On avait créé, durant la guerre, une telle quantité de caïmés, qu'il en était résulté, on le sait, la plus effroyable dépréciation. Le caïmé n'avait presque plus de valeur, et, naturellement, moins il valait, plus on le multipliait. Le gouvernement, auquel on s'empressait de payer les impôts en caïmés, voyait peu à peu se fondre ses revenus. Dans une situation pareille, tout autre état eût fait un emprunt pour retirer de la circulation une monnaie artificielle aussi profondément avilie. Mais la Turquie ne pouvait pas songer à faire un emprunt ; elle n'aurait jamais trouvé de souscripteurs. Il a donc fallu guérir la plaie en taillant dans le vif, c'est-àdire refuser de recevoir les caïmés dans les caisses des percepteurs, ce qui équivalait à priver, du jour au lendemain, les détenteurs de caïmés do toute la fortune que ceux-ci représentaient ou qu'ils étaient censés représenter. On a bien mis dans lu pratique quelque adoucissement à cette mesure inique, on a bien masqué sous d'apparentes précautions ce vol évident ; mais, au total, la
282 l'avbniîei db la turquib
spoliation a eu lieu, et il est inutile d'exposer ici les déguisements dont on Ta couverte, attendu qu'ils n'ont pas été autre chose que des déguise» ments. L'opération, je dois le dire, a réussi. Les sujets du sultan sont tellement habitués à souffrir, qu'il leur a paru tout simple, après une guerre désastreuse où leur sang avait coulé à flots, de perdre aussi leur argent. Leur ruine n'était pourtant pas complète. Outre le caïmé, monnaie de papier, il circulait dans l'intérieur de l'empire des monnaies fiduciaires d'argent, le bechlik et Taltilik, dont la valeur légale était : celle du bechlik de 5 piastres 1/2, celle de l'altilik de 6 piastres 1/2. C'était encore là pour le Trésor une cause de pertes continuelles ; car les contribuables, comme il fallait s'y attendre, faisaient de grandes provisions de beahliks et d'altiliks pour payer les impôts. Dans certaines contrées de l'empire, en Anatolie et en Syrie par exemple, ces monnaies d'ailleurs étaient presque les seules qui fussent employées à l'usage courant. Il en était de même dans toutes les régions pauvres ou appauvries, lesquelles, hélas I sont si nombreuses en Turquie. Alléché sans doute par le succès du retrait du caïmé, le gouvernement turc a décrété subitement que le bechlik et l'altilik ne seraient reçus dans
les caisses des percepteurs que pour leur valeur réelle qui était à peu près la moitié de la valeur nominale. On conçoit le résultat. Presque tous les cultivateurs de l'Anatolie, de la Syrie, de l'Arménie, des principales provinces, voyaient d'un seul coup, par l'effet d'un ordre venu de Constantinople, leur fortune réduite de moitié. Et cette fois, on ne s& donnait pas la peine de cacher la spoliation ; on ne cherchait à l'adoucir par aucun atermoiement ; on la décrétait avec la plus brutale franchise. Ce qui valait la veille 5 piastres n'en valait plus le lendemain que 2 1/2. Un iradèh impérial avait suffi pour opérer celte transformation désastreuse. Dura leœ^sed lexl Pour comUle de malheur, c'était au mois d'avril, à l'époque où se perçoit une des taxes les plus importantes de Tannée, la taxe des moutons, que l'iradëh impérial a paru. J'étais en Syrie, et je me rappelle encore le navrant désespoir des malheureux cultivateurs qui avaient réuni de grandes quantités de bechliks et d'altiliks en vue de leur redevance et qui, la veille même du jour où ils devaient l'acquitter, voyaient fondre dans leurs mains l'argent amassé à cette intention. Partout ailleurs, l'indignation eût amené des révoltes. Malgré la placidité des Orientaux, quelques-uns d'entre eux ont essayé
284 l'avenir de la Turquie
en effet de se rebeller. Il y a eu de petits désordres en Asie Mineure et sur plusieurs points du littoral de la Syrie ; mais tout s'est calmé bien vite, et les infortunés contribuables se sont remis à l'œuvre pour arracher du sol les nouvelles ressources dont ils avaient besoin. On croit peut-être que c'est fini ! Non ; outre le caïmé, outre le bechlik et l'altilik, la Turquie avait une grosse, monnaie de cuivre. Cette monnaie a disparu toute seule à force de pulluler. On en frappait tellement, on en répandait avec une telle profusion, on en versait des flots si pressés sur le marché monétaire, que le jour est venu où elle n'a plus eu aucune valeur. Ce^our-là, elle s'en est allée. Les curieux seuls en possèdent aujourd'hui quelques spécimens qu'ils montrent aux voyageurs, comme un triste document de l'histoire financière de la Turquie contemporaine.
On le voit donc, en trois années à peine, l'empire ottoman a fait trois banqueroutes intérieures par des opérations plus que frauduleuses sur ses monnaies. Aussi possède-t-il aujourd'hui un système monétaire excellent. Le papier a disparu, le cuivre également ; la valeur intrinsèque du bechlik et de l'altiKk égale à peu près sa valeur conventionnelle. Mais les populations sont ruinées. J'ai
expliqué plus haut que la province qui devrait être aujourd'hui le cœur même de Tempire, qui est sa dernière ressource, son unique espérance, avait subi depuis la guerre des crises agricoles et industrielles épouvantables ; ses produits ont diminué de moitié ; son épargne, si elle en avait, a été soumise à la même loi. Tous les malheurs se sont abattus à la fois sur elle. Il faut espérer qu'elle trouvera cette année quelques soulagements à ses infortunes. La récolte sera bonne, et, dans ces contrées merveilleuses de l'Orient, une bonne récolte rachète bien des misères. Cependant l'avenir se présente toujours sous l'aspect le plus sombre. La Turquie n'a rien fait et certainement elle ne fera rien pour remettre quelqiie ordre dans ses finances. J'ai déjà dit que les agents qu'elle avait appelés d'Allemagne n'avaient aucune autorité, qu'on les consultait à peine, qu'ils étaient d'ailleurs trop peu nombreux pour réformer un système financier qu'il faudrait modifier de fond en comble. Tout récemment encore, un journal de Constantinople, qui, bien qu'officieux, a parfois des lueurs de bon sens, le Vakit^ déclarait que la Turquie ne se relèverait jamais sans demander à l'Europe des fonctionnaires instruits et honnêtes; il proposait de prendre parmi les Européens tous
les chefs de service et de leur donner une entière liberté d'action. C'était parfait, ; mais, même en admettant que les idées du Vakit fussent acceptées, elles ne pourraient être appliquées efficacement que si le service des finances en entier était réorganisé d'après des principes tout différents de ceux d'aujourd'hui. On ignore absolument ce que c'est qu'un budget en Turquie. Le gouvernement publie bien, de temps en temps, de magnifiques rapports remplis de belles phrases sur la science financière, de projets séduisants d'économie, de chiffres assez habilement alignés pour produire des apparences d'équilibre ou même d'excédents; mais il suffit de jeter les yeux sur ces œuvres pompeuses pour reconnaître qu'elles ne contiennent aucun renseignement sérieux, aucun calcul exact, qu'elles sont absolument factices et fictives. Elles ressemblent à l'architecture turque, où tout est ornements, festons, astragales, mais où la solidité et la vraie beauté n'existent pas. Ce qu'on décore du nom de budget à Constantinople ferait pitié à nos moindres comptables et a tout juste la valeur d'une circulaire turque sur les projets de réformes et de libertés à accorder aux provinces de l'empire.
Voici comment les choses se passent dans la pra-
LB PANISLAMISME 287
tique. Au commencement de Tannée, on établit en gros les recettes et les dépenses générales, puis on assigne à chaque ministère la somme qui doit lui revenir en particulier. Cette opération faite, le ministère des finances délivre à chacun des autres ministères une quantité d'assignats, nommés havaleZy qui correspond à la somme qu'on lui a allouée. Ces havalez sont assurément une des inventions financières les plus originales dont aucun peuple se soit avisé. Tandis que partout ailleurs qu'en Turquie les impôts forment en quelque sorte une masse commune perçue par une administration unique qui verse ensuite aux autres administrations les revenus dont elles ont besoin, en Turquie, tout au contraire, chaque administration a ses impôts spéciaux sur lesquels elle spécule comme une sorte de banque, traitant directement avec les contribuables et les percepteurs. Les havalez ne sont pas autre chose que des bons sur telle ou telle province, sur telle ou telle taxe. Ainsi, par exemple, lorsqu'on fait la distribution des havalez, on décide que le ministère de l'instruction publique aura ceux qui concernent les impôts de la Mésopotamie ; le ministère du commerce et des travaux publics ceux qui concernent la taxe des moutons et la dîme d'Anatolie ; le ministère de la marine, ceux
288 l'avenir de la Turquie
qui concernent les produits de la Syrie, et ainsi de suite. Un même ministère reçoit d'ailleurs deshavalez qui portent les uns sur un point situé à l'une des extrémités de l'empire, les autres sur un point situé à l'extrémité opposée ; les uns sur un impôt d'une nature, les autres sur un impôt d'une nature toute différente. Outre les moutons et la dîme d'Anatolie, on donnera, je suppose, au ministre des travaux publics, l'impôt personnel de Bagdad. Toute cette distribution se fait sans ordre, sans méthode, au hasard des nécessités qui se produisent. Nanti de ses havalez, chaque ministère a le droit de les faire payer directement, s'il le peut, par les gouverneurs et les percepteurs de province, ou, s'il le trouve préférable, de les négocier et de les vendre à des banquiers qui s'adressent, de leur côté, aux gouverneurs et aux percepteurs de province, et qui tachent d'obtenir d'eux ce que le ministère n'obtiendrait pas. Comme on n'a aucun égard, dans le partage des havalez, aux commodités individuelles, il peut se faire que tel ministère qui n'a pas ou qui n'a presque pas d'agents en Asie Mineure doive cependant alimenter sa caisse au moyen de revenus provenant de l'Asie Mineure. Que peut-il faire pour se tirer d'embarras, sinon s'adresser aux intermédiaires, lesquels, hélas!
Lfi PANISLAMISME 2Ô9
pullulent en Turquie ? Il en est de même des fonctionnaires auxquels on donne des havalez comme payement de leurs traitements ; car il est fort rare qu'un fonctionnaire soit payé en argent, et il doit s'estimer heureux s'il l'est en havalez. Seulement, ce fonctionnaire habitera Constantinople, et le havalez qu'on lui délivrera portera sur un impôt d'Arménie, ou, réciproquement, il habitera la province et on lui délivrera un havalez sur la capitale. Ira-t-il entreprendre un voyage long et coûteux dans l'espoir problématique de voir son havalez soldé ? Non ; il le vendra à quelque homme d'affaires qui se chargera d'en toucher le montant. Enfin le système des havalez ne s'applique pas uniquement aux administrations publiques et aux fonctionnaires, il s'applique encore aux banquiers avec lesquels la Porte est en relations continuelles. Veut-elle obtenir d'eiix une avance quelconque? Elle leur offre un nombre de havalez qui correspond à la somme qu'elle leur demande, à l'intérêt de cette somme, à la commission qu'elle leur promet. C'est ensuite aux banquiers à tirer parti de leurs havalez en s'adressant aux gouverneurs et aux percepteurs de province pour obtenir qu'ils soient acquittés.
Si j'ai réussi à exposer nettement le régime des
ti |17
290 l'avenir de la Turquie
havalez, on voit tout de suite à quelles spéculations, à quelle corruption il donne lieu. C'est le régime des affectations, des revenus-hypothéqués généralisé et étendu à tous les impôts de Tempire. Il n'y a pas à proprement parler en Turquie de Tréâor public qui comprenne l'ensemble des recettes du pays et où chacun puise suivant ses besoins et ses droits ; il y a une série de ressources spéciales sur lesquelles ministères et particuliers ont des prétentions plus ou moins légitimes, et que tout le monde se dispute avec acharnement. Pas de caisse unique et centrale, mais une quantité de caisses locales n'ayant entre elles aucun lien. La première conséquence de cette décentralisation financière est de donner aux gouverneurs et aux percepteurs de province, aux maîtres des caisses locales, une puissance absolue, sans contrôle. Le gouvernement ne se fait aucun scrupule de jeter sur le marché deux ou trois fois plus de havalez qu'il n'y a réellement de revenus. Une administration a besoin tout à coup d'un crédit imprévu ; soit I on lui accorde des havalez sur des impôts qui avaient été alloués déjà à une autre administration. La plus habile des deux l'emportera. Des fonctionnaires réclament leur traitement qu'ils n'ont pas touché depuis plusieurs mois, peut-être depuis
plusieurs années; l'abus est si criant qu'on commence à protester en Europe et que des plaintes diplomatiques arrivent de toutes parts; soit encore I voilà des havalez qui ont déjà reçu une autre destination. Chacun s'en tirera comme il pourra. Pressé par une nécessité urgente, le gouvernement s'adresse à des banquiers qui exigent des garanties ; soit toujours ! En cherchant bien dans le livre des havalez, on trouvera sans nul doute des contributions sur lesquelles pourront porter les garanties exigées. A la vérité, ces contributions sont depuis longtemps grevées de havalez, mais les affaires se font vite. Les banquiers
^ n'auront ni le loisir ni les moyens de s'en assurer ;
ils prendront leurs havalez, et, quand ils les auront pris, ils sauront mieux que personne par quels procédés ils arriveront à se les faire payer. A certains moments, les havalez subissent une dépréciation formidable, comme une monnaie fiduciaire multipliée outre mesure, ou comme les effets et les bil- ' lets d'une maison qui n'inspire plus de confiance,
^ car on sait que toutes ses ressources sont obérées. En tout temps, ils sont l'objet d'un commerce et d'un marchandage effrénés. Comme ce sont les gouverneurs et les percepteurs de province qui finissent par les payer ou par les laisser en souf-
2Ô2 l'avenir de la turouîe
france, c'est à eux que s'adresse au bout du com])te la multitude innombrable des détenteurs de havalez. Ils ne sauraient satisfaire tout le monde ; ils doivent faire un choix. On comprend quels arguments décident de ce choix. Chaque gouverneur, chaque percepteur est assailli de propositioDS plus ou moins séduisantes. Le plus offrant l'emporte. Généralement, ce sont les intermédiaires, les banquiers qui montrent le plus de générosité et qui, par suite, se trouvent les mieux récompensés. Dans cette lutte de bakchichs, les petits sont bien vite écrasés. Aussi, comme je l'ai déjà dit, les simples fonctionnaires ou les entrepreneurs ordinaires auxquels on donne un havalez sont-ils obligés de s'en défaire au profit des courtiers, qui le prennent tout au plus pour le quart de sa valeur. Il faut payer un escompte considérable, car le havalez ne sera peut-être soldé que dans plusieurs années ; il faut payer aussi les droits de voyage, car il ne sera soldé qu'à l'autre bout de l'empire; il faut payer enfin des bakchichs, car il ne sera soldé que moyennant une forte rétribution au defterdâr et au vâli. Terrible opération dans laquelle le montant nominal du havalez disparaît presque totalement! Qu'on juge du sort d'un malheureux fonction-
LB PANISLAMISME c93
naîre qui, après avoir attendu de longs mois son traitement, ne reçoit enfin qu*un titre en papier valant une si faible partie de ce qu^on lui doit !
Mais on aurait tort de croire que le système des havalez n'ait pas d'autres inconvénients que ceux que je viens de signaler. Il permet encore un autre genre de fraude qui a été pratiqué avec un cynisme étrange, même pour la Turquie, au moment des difficultés avec la Çrrèce. J'ai dit que les gouverneurs et les percepteurs de province étaient maîtres de leurs caisses, qu'ils étaient libres de choisir entre les innombrables havalez qu'on leur présentait et qu'ils se déterminaient ordinairement dans leur choix par des motifs auxquels l'intérêt public était tout à fait étranger. Néanmoins, il arrive parfois que le gouvernement se charge de décider lui-même quels havalez seront acquittés, quels autres .ne le seront pas. 11 ne tient alorâ aucun compte de la distribution générale faite d'avance à tous les ministères ni des engagements les plus sacrés pris envers les créanciers. C'est ainsi qu'à l'époque où le sultan ne s'était pas encore résigné à fair<e des concessions k la Grèce, où il nourrissait au contraire le désir d'écraser ce petit peuple si malencontreusement protégé par l'Europe, un iradèh impérial ordonna
294 l'avenir de la Turquie
tout à coup de verser le montant de tous les havalez sans distinction au seraskiérat, c'est-à-dire au ministère de la guerre. Les autres ministères furent frustrés d'un seul coup. Ne fallait-il pas consacrer intégralement les revenus de l'empire à des préparatifs militaires, qui n'ont servi à rien qu'à enrichir quelques pachas? Mais les ministères n'ont pas été seuls atteints ; la Banque ottomane, par exemple, avait • reçu, en payement d'une avance faite au Trésor, des havalez sur la taxe des moutons. C'était un engagement précis, formel, un véritable contrat. Qu'importe I il a suffi d'un ordre du sultan pour faire une petite banqueroute particulière, pour enlever à la Banque ottomane le gage qu'on lui avait donné, pour détruire une affectation. C'est ainsi que les choses se passent en Turquie. A quoi sert-il d'avoir entre les mains une promesse solennelle, un papier authentique ? Dans ce singulier pays, les promesses ne sont jamais que des promesses, le papier n'est jamais que du papier : autant en emporte le vent qui souffle sans cesse sur le Bosphore et qui ne secoue pas plus fortement les bois dont ses rives sont couvertes que les havalez du ministère des finances !
Il faudrait un volume pour exposer en détail
tous les vices de l'organisation financière de la Turquie, et pour montrer la vanité des projets d'arrangement et de réformes dont on amuse la crédulité de l'Europe. Je n'ai fait qu'effleurer le système des havalez, qui mériterait une étude à part; je n'entreprendrai même pas d'esquisser le mode de répartition et de perception des impôts. Il n'entre pas non plus dans mon plan de parler de la dette ottomane et du nouvel essai qu'on fait à l'instant même pour donner quelques satisfactions aux créanciers de la Turquie. En supposant que cet essai réussisse, les résultats ne pourront pas en être très brillants *. Mais, si peu brillants qu'ils soient, ils resteront à la merci d'un caprice du sultan, toujours maître de retirer du jour au lendemain les affectations qu'il aura promises. Pour être assuré que l'œuvre réformatrice ne sera pas aussitôt détruite qu'inaugurée, on aurait besoin de garanties sérieuses ; et ces garanties, où les trouver ? Beaucoup de personnes, séduites par l'exemple de l'Egypte, proposent d'établir à Con- «tantinople une commission internationale de con-
1. Cet essai a réussi; mais, comme je le prévoyais, les résultats n'en sont pas très brillants Néanmoins, la Turquie ayant consenti à céder à ses créanciers Tadministration de revenus concédés, ceux-ci ont aujourd'hui un gage sérieux, quoique insuffisant, entre les malus.
296 l'avenir de la Turquie
trôle qui aurait une sorte de droit de surveillance sur les finances turques. Le congrès de Berlin s'était prononcé virtuellement pour la création de cette commission. « Les puissances représentées au congrès, disait le protocole du 11 juillet, sont d'avis de recommander à la Sublime Porte Tinstitution à Constantinople d'une commission financière composée d'hommes spéciaux nommés par les gouvernements respectifs, et qui serait chargée d'examiner les réclamations des porteurs de titres de la dette ottomane et de proposer les moyens les plus efilcaces pour leur donner la satisfaction compatible avec la situation financière de la Sublime Porte. » Si l'on s'en tient à la lettre de cette recommandation diplomatique, le rôle de la commission se bornerait à faire une loi réglant la dette ottomane, indiquant les réductions d'intérêt à imposer aux créanciers et les revenus qui pourraient être affectés à ces intérêts réduits. Une commission du même genre a parfaitement réussi en Egypte, mais pourquoi ? C'est qu'à côté d'elle figurait un contrôle organisé par la France et par l'Angleterre, contrôle qui avait préparé l'œuvre et qui en a assuré l'exécution. Si l'on s'était borné à édicter un arrangement financier, laissant à l'Egypte le soin de le mettre en pratique ou de le mettre en oubli, il est cer-
tain que c'est à ce dernier parti que TÉgypte se serait arrêtée. Peut-on traiter la Turquie comme on a traité TÉgypte ? Non, et pour plusieurs raisons, dont la principale est qu'un contrôle établi àConstantinople devrait être international, ce qui le rendrait bientôt illusoire ou ce qui provoquerait plus vite encore un conflit violent entre les puissances. Il est déjà bien difficile de maintenir l'accord de la France et de l'Angleterre en Egypte ; chaque jour un nouveau danger le menace, une nouvelle épreuve risque de l'emporter. Mais s'imagine-t-on ce que serait en Turquie un contrôle financier exercé en commun par des nations dont les intérêts sont aussi divergents que ceux de l'Autriche, de la Russie, de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre, etc. ? Plusieurs de ces puissances sont bien loin de désirer que la situation économique de l'empire ottoman s'éclaircisse; elles ne comptent pas de porteurs de la dette turque parmi leurs sujets, ou elles en comptent si peu que cela ne les touche en rien. En revanche, elles nourrissent des ambitions politiques que chaque trouble qui se produit en Orient favorise. On peut être sûr qu'elles n'épargneraient rien pour fomenter ces troubles, et que les droits d'ingérence qu'on leur aurait donnés dans les affaires turques ne
298 l'avenir de la .Turquie
leur serviraient qu'à se liguer avec les Turcs afin d'augmenter l'anarchie qui dévore Tempire ottoman.
Le seul moyen qu'on puisse tenter, non pour relever les finances de la Turquie, mais pour arrêter les progrès de la ruine ottomane, est celui dont on a fait avec quelque succès, depuis un an, une première expérience. Les six principales contributions indirectes, le tabac, le sel, la soie, le timbre, le poisson et les spiritueux, ont été données en quelque sorte à ferme aux banquiers de Galata pour le service de la dette que la Porte a contractée envers eux. Un iradèh impérial les a autorisés à organiser eux-mêmes la perception de ces contributions, à en percevoir le produit, à s'attribuer la partie qui leur en revient légitimement, à conserver le reste pour les créanciers consolidés. Une administration spéciale a été créée à cet effet. Confiée à un homme dlntelligence et d'initiative, M. Lang, qui avait acquis à la Banque ottomane une connaissance approfondie des hommes et des choses d'Orient, elle est composée d'un petit nombre d'Européens, mais la majorité des employés est demeurée turque. On a vu là une fois de plus combien la corruption administrative était en Turquie un produit artificiel de la constitution poli-
tique. Dès qu'ils sont régulièrement surveillés et convenablement payés, les Turcs deviennent tout aussi honnêtes dans les transactions publiques qu'ils le sont dans les transactions privées. L'administration des phares, qui est dirigée par un Français, Michel-Pacha, et où les traitements sont acquittés avec ponctualité, ne laisse rien à désirer en fait de probité, quoiqu'elle soit presque uniquement composée d'Orientaux. L'administration des six contributions ressemble déjà à l'administration des phares. Il a fallu sans doute y faire d'abord quelques exécutions ; M. Lang a dû montrer au début une sévérité des plus rigides; mais, aujourd'hui, le mal est à peu près extirpé ; c'est à peine si de loin en loin on surprend encore quelques employés en faute. Ce qui prouve qu'aucun détournement considérable n'a été commis au préjudice des intérêts généraux, c'est que les six contributions ont donné tous les revenus qu'on en attendait, ef au delà. Cette première expérience a si complètement réussi, qu'elle a inspiré un désir général d'en voir tenter de pareilles *. Il est à souhaiter en effet
1. Elle va se poursuivre d une manière plus complète puisque les revenus qu'administrait M. Lang au profit des ba:iquiers de Gaiata ont été livrés à Tensemble des créanciers, il est à souhaiter que le nouveau conseil d'administration n'ait pas moins de succès que l'ancien.
qu'elles se multiplient. Puisque la Porte est incapable de percevoir elle-même ses impôts sans laisser commettre des fraudes qui lui portent le plus grand préjudice, pourquoi ne se résigneraitelle pas à affermer cette perception à des syndicats de banquiers, à des administrations européennes qui lui garantiraient un produit déterminé ? C'est d'ailleurs dans cette voie que paraissent devoir entrer les porteurs de la dette consolidée ; ils ont si bien senti l'avantage du sytème dont profitent les banquiers de Galata, qu'ils cherchent, en ce moment même, à rappliquer d'accord avec eux et à en tirer un bénéfice commun. Ce serait un premier pas dans une voie que la Porte aurait tout intérêt à parcourir jusqu'au bout. On lui propose de concéder à la Banque ottomane le monopole du tabac ; plus tard, on lui conseillera de concéder les douanes à un autre ou à plusieurs autres établisseirfent financiers. Qui l'empêcherait de concéder également les dîmes ? Elle les afferme^bien en détail ; il vaudrait certainement mieux les affermer en gros. Elle a souvent été tentée de confier à la Banque ottomane tous les services financiers d'une province afin de voir quel effet produirait cette expérience ; il est dommage qu'elle n'ait pas cédé à ^ la tentation. $ l'on pouvait enlever au ministre
LB PANISLAMISME 301
des finances turc les dépenses aussi bien que les recettes, cela n'en vaudrait que mieux ; mais il est clair qu'il n'y faut pas songer. Ce serait déjà un grand, unheureuxrésultat que deleréduire au rôle de distributeur des dépenses, toutes les recettes étant prélevées par des administrations européennes séparées, qui verseraient dans sa caisse les revenus qu'elles auraient retirés du pays par des moyens réguliers, sans exercer la pression odieuse et les innombrables dilapidations sous lesquels gémissent en ce moment les contribuables. Si étrange que puisse paraître un pareil système financier, on conviendra cependant qu'il pourrait s'acclimater aisément' dans un pays où le régime des havalez et des affectations spéciales semble en avoir préparé l'essai. Malheureusement il est plus que douteux que le sultan Abdul-Hamid consente jamais à l'appliquer. Il n'a pas touché aux six contributions depuis qu'il les a livrées aux banquiers de Galata; mais l'expérience est trop récente pour être concluante. Au premier danger qui menacera l'empire, Abdul-Hamid n'édictera-t-il pas un iradèh ordonnant à M. Lang de verser au séraskiérat les sommes qu'il perçoit au nom des créanciers ? S'il ne l'a pas fait jusqu'ici, c'est qu'il est Obligé à bien des ménagements envers les ban-
302 l'avenir de la Turquie
quiers de Galata. Ayaat perdu tout crédit en Europe, c'est seulement auprès d'eux qu'il parvient à contracter quelques emprunts. Ceux-ci, de leur côté, enchantés d'avoir enfin entre les mains un gage véritable et désireux de montrer qu'ils en feraient très bien valoir d'autres si on voulait les leur livrer aussi, n'ont certainement rien épargné pour que la gestion des six contributions eût un plein succès. Attendre d'aussi beaux résultats de toutes les entreprises du même genre qui pourraient être essayées serait sans doute téméraire. Mais ce qui serait plus téméraire encore, ce serait de croire qu'Abdul-Hamid se résignera à aliéner sérieusement à des Européens les revenus de son empire. Qu'il en aliène quelques-uns dans une heure de crise, soit! mais, la crise passée, le fanatisme reprendra ses droits. J'ai montré plus haut que la pensée dominante du sultan actuel était d'opposer l'islamisme au christianisme, d'évincer peu à peu les Européens de son empire, de rendre aux musulmans la terre musulmane.
Ce n'est pas au moment où il rêve d'accomplir cette œuvre jusqu'en Afrique, qu'il souscrira bénévolement à une diminution de sa puissance en Europe et en Asie. Comme tous les Orientaux, il ne songe qu'au moment présent, et l'on obtien-
dra de lui de très grandes concessions, chaque fois qu'il s'agira d'un avantage immédiat dont il sentira vivement le besoin ; mais, dès que cet avantage sera acquis, il reviendra à son programme étroit, ne se croyant en rien lié par des engagements pris envers des chrétiens. Il ne lui coûtera pas plus de reprendre un groupe de contributions livré à des créanciers européens qu'il ne lui a coûté, au moment de sa lutte avec les Grecs, de reprendre les havalez concédés à la Banque ottomane. Pour l'obliger à respecter ses promesses, il faudrait la force. En dehors de la force, il n'y a rien à attendre de la Turquie.
HDe quelque manière qu'on envisage la situation de l'empire ottoman, qu'on l'étudié politiquement, administrativement, financièrement ou moralement, on arrive donc à la même conclusion. La régénération totale est impossible ; la régénération partielle ne l'est guère moins.' Il ne faut pas songer à sauver les finances en laissant périr l'état politique, ou à sauver l'état politique en sacrifiant l'administration. Tout se tient, tout est lié; la
304 l'avenir DB hK TURQUIE
décomposition est générale, irrémédiable. La dernière chance de salut s'est évanouie après la chute d'Abdul-Aziz, lejour où son second successeur, Abdul-Hamid, rompant avec les hommes qui l'avaient placé sur le trône et qui s'étaient efforcés d'inaugurer avec lui une politique nouvelle, a renoué, au contraire, les plus mauvaises traditions de son pays. J'ai parlé sans enthousiasme des projets de Midhat-Pacha ; je jugerais Midhat-Pacha lui-même avec sévérité, si le malheur dont il a été victime, et qu'il a supporté avec courage, ne le mettait désormais à l'abri des critiques que sa conduite publique et privée a trop souvent méritées. Mais, en faisant la part de ce qu'il y avait de faux, et surtout de factice, dans son œuvre, on doit reconnaître aussi ce qu'il y avait en elle de juste, de sensé, de fécond.^'est le fanatisme qui perd l'empire ottoman, le fanatisme politique aussi bien que religieux, le fanatisme du pouvoir absolu et de la corruption aussi bien que celui de la foi. Or, Midhat-Pacha avait porté un coup direct à ce fanatisme en proclamant qu'il ne devait plus y avoir en Turquie ni musulmans ni chrétiens, ni Turcs ni Grecs, ni Arméniens ni Syriens, mais seulement des Ottomans. 'Si les Chambres instituées par lui avaient
duré, elles n'auraient pas permis à Abdul-Hamid de s'emparer de toutes les branches du pouvoir et de l'administration, et de travailler sans cesse, non seulement à maintenir dans l'empire les divisions de races et de religions, mais à les répandre encore dans tout le monde musulman. C'est là le grand péril pour la Turquie, la cause capitale des malheurs qui la menacent. Or tous les prétendus réformateurs qui ont succédé à Midhat- Pacha, loin de supprimer cette cause, comme il avait essayé de le faire, l'ont entretenue, dêve loppée, rendue plus dangereuse. Khérédine- Pacha lui-même, le plus remarquable d'entre eux, a obéi à une pensée d'intolérance qui aurait frappé ses projets de stérilité, alors même qu'on lui eût permis de les mettre en pratique. Il voulait bien créer en Turquie des institutions parlementaires et des assemblées administratives, mais à la condition d'en réserver l'entrée aux musulmans. Son but était de donner à ces derniers le sentiment national, qui leur fait absolument défaut, en les initiant à la vie politique. ïl ne s'apercevait pas que le sentiment national no pourrait naître chez eux que par la destruction du fanatisme religieux, et que, tant que celui-ci subsistera, les musulmans ne seront ni Turcs ni Arabes,
306 l'avenir de la Turquie
ni Tunisiens ni Égyptiens, qu'ils seront uniquement les serviteurs de l'islam et les ennemis des chrétiens.
Après avoir montré combien les ressorts politiques, administratifs et financiers de la Turquie étaient affaiblis, usés, détruits, est-il besoin d'examiner de nouveau le rêve insensé du panislamisme et de prouver qu'un pays dont toutes les ressources matérielles et morales sont aussi profondément atteintes, ne saurait que se perdre on essayant de le réaliser Hl y a eu depuis quelque temps une détente à Constantinople et à Tripoli. Le sultan a adressé à la France des assurances amicales ; les bateaux de guerre qui partaient pour l'Afrique se sont arrêtés. En même temps, on a fait des propositions alléchantes aux créanciers turcs, et les journaux de Stamboul se sont mis à prêcher le progrès, la liberté, l'accord avec l'Europe. Se laisser prendre à de telles apparences serait enfantin. Si les bateaux restent dans le Bosphore, les émissaires du sultan continuent à affluer en Afrique, la guerre sainte est prêchée partout, les espérances de l'islam sont plus orgueilleuses que jamais. On n'a pas besoin d'avoir une connaissance très approfondie du caractère turc pour juger à leur vraie valeur la portée des manifestations politiques au moyen
desquelles on essaye d'endormir l'attention de l'Europe sur les menées et les manœuvres du panislamisme. Un peu de clairvoyance et de bon sens suffisent. Si la France, uniquement absorbée par sa politique intérieure et par ses querelles intestines, détourne les yeux de l'Afrique et de l'Orient, elle se préparera de cruelles surprises, et peut-être payera-t-elle très cher l'inertie malheureuse qu'elle persiste à apporter dans les questions extérieures. Par elle-même, la Turquie n'est pas dangereuse; mais si faible, si mortellement atteinte qu'elle soit, son agonie risque d'être fatale aux puissances qui n'auront pas su la prévoir et s'y préparer. M. Thiers répétait souvent : « La Turquie peut mourir, mais son cadavre empestera l'Europe durant cinquante ans. » Rien de plus vrai. La Turquie n'est pas encore morte ; mais ses convulsions dernières ne sont pas moins dangereuses que ne le serait l'infection de son cadavre. En réveillant partout le fanatisme musulman, en s'imposant la tâche de l'exciter coûte que coûte contre les nations chrétiennes, elle s'épuise ellemême sans doute, elle marche au suicide; mais elle provoque des crises où elle ne sera pas seule atteinte et dont beaucoup d'autres souffriront avec elle, sinon autant qu'elle.
308 l'avknir de la .Turquie
Je ne voudrais pourtant pas pousser trop loin le pessimisme, ni sonner le glas funèbre de la Turquie, comme on Ta fait si souvent, alors qu'elle a peut-être devant elle de longues années de vie. Dieu me garde de prédire sa fin prochaine ! Trop de prédictions du même genre ont été démenties depuis deux siècles Je me borne à dire que sa régénération est impossible. Si elle continue à vivre, ce sera de sa vie actuelle. Elle sera ce qu'elle est ; elle ne sera jamais autre chose. Ses qualités même l'empêcheront de se relever. On loue sans cesse, et avec raison, la résignation étonnante, le courage tranquille, la douceur merveilleuse des Turcs. Mais ces vertus, si admirables qu'elles soient, feront la perte de la race et de l'empire. Comment veut-on qu'un gouvernement aussi détestable que celui du sultan se modifie tant que les sujets d'Abdul-Hamid le supporteront sans se plaindre, sans protester, presque sans gémir ? On a dit que les peuples avaient les gouvernements qu'ils méritaient ; c'est une vérité qui demanderait à être expliquée : parfois les vices des gouvernements tiennent au trop bon caractère des gouvernés. Quand les premiers n'ont aucune peur des seconds, quand ils savent qu'ils peuvent tout se permettre, bien sûrs qu'on ne leur demandera
LE I^aKISLAMISME 309
compte de rien, ils ne gardent aucune retenue et se lancent sans hésiter dans les plus épouvantables excès. La crainte d'une révolution est quelquefois la meilleure des garanties politiques. J*ai rencontré beaucoup d'observateurs éclairés qui avaient perdu toute confiance dans le salut de la Turquie en voyant avec quel fatalisme les Turcs s'étaient résignés aux malheurs dont la dernière guerre a été suivie. Tant que la guerre a duré, une panique terrible régnait à Constantinople. La ville était sans cesse remplie d'irréguliers aux mines féroces, d'affreux bachi-bouzouks, de bandits de toute sorte dont l'aspect seul répandait dans les âmes une profonde terreur. Grisées par la lutte, ces bandes indisciplinées proféraient les plus sauvages menaces. Leur nombre était si grand, leur férocité paraissait si dangereuse, que tout le monde s'attendait, après la défaite, à une révolution contre le sultan et au massacre général des chrétiens. Les ambassades avaient déjà pris leurs précautions pour sauver leurs nationaux. Les hommes qui connaissaient ou qui croyaient le mieux connaître l'Orient annonçaient une catastrophe effroyable. Songez que ces volontaires étaient arrivés d'Asie par milliers, qu'ils avaient supporté avec un héroïsme sublime la campagne la plus dure, qu'ils
avaient touché du doigt la victoire et qu'ils ne l'avaient perdue que par l'incapacité de leurs généraux et les folies du palais ! Songez encore qu'on n'avait ni argent ni vivres à leur donner, qu'il fallait les licencier sans la moindre indemnité, qu'on ne pouvait même pas les rapatrier dans leurs provinces et qu'en y rentrant d'ailleurs ils n'y auraient trouvé que la famine I Comment ne pas croire à de sanglantes représailles? Eh lieu I à peine le traité de San-Stefano était-il signé que les soldats et les officiers russes se sont mis à se promener en vainqueurs dans les rues de Constantinople au milieu de ces irréguliers musulmans d'un aspect si farouche : pas un n'a été, je ne dis pas assassiné, mais même insulté ! L'auteur de la guerre, l'ennemi juré de la Turquie, le général Ignatief,n'a pris aucune précaution pour venir narguer de près les vaincus : jamais il n'a été l'objet d'un outrage ou d'une menace.ll a pu circuler en calèche découverte à travers les bachi-bouzouks humiliés et résignés. La démobilisation s'est faite de la manière la plus simple. Ces soldats dont on attendait* tant de révoltes se sont laissé désarmer sans mot dire ; ils n'ont pas songé un instant à se venger de leurs malheurs sur les chrétiens ou sur les autorités turques; encore moins ont-ils songé à réclamer
LB PANISLAMISMB 311
une solde qu'on n'avait pas le moyen de leur donner ; ils ont disparu, ils se sont fondus en quelque sorte dans le plus complet silence, et, si l'on n'avait pas trouvé sans cesse dans la campagne et dans les rues de Constantinople des cadavres d'infortunés morts de faim, personne D'aurait su ce qu'ils étaient devenus.
Un peuple qui se laisse ainsi écraser par la fatalité est incapable de ces élans subits vers la vie où les moribonds trouvent parfois le salut. Ce qui s'est passé à C!onstantinople à la i§uite de la guerre, cette muette dispersion d'une armée qu'on disait arrivée au paroxysme du fanatisme et de la colère, cette inconcevable douceur d'hommes qui présentaient l'aspect extérieur de bêtes féroces, n'est d'ailleurs qu'un des symptômes de l'état normal de la Turquie contemporaine. Pendant plusieurs années, la misère a été si profonde dans tout l'empire, qu'on s'étonne qu'elle n'ait amené aucun trouble. Ce n'est pas seulement à Constantinople qu'on mourait de faim dans les rues. A Smyrne, à Damas, dans toutes les villes, dans tous les villages, la même chose se produisait. Le gouvernement ne faisait aucun effort pour soulager la souffrance générale. Il n'était pas rare, à ce qu'on a raconté dans l'année qui a suivi la guerre, de rencontrer
31â l'avenir De la tURQUÎE
des malheureux qui vous demandaient un morceau de pain pour ne pas mourir de faim ; si on leur refusait ou si on passait sans leur répondre, ils ne vous adressaient aucun reproche, ils ne poussaient contre vous aucune imprécation, ils tombaient lourdement, comme des masses inertes. C'est ainsi que le peuple tout entier agissait envers le gouvernement et la classe dirigeante ; tandis que le palais insultait par ses dilapidations à la misère générale, personne n'essayait de se révolter contre tant d'inhumanité. On ne saurait croire jusqu'où les Turcs poussent la dureté du cœur. Des milliers de réfugiés musulmans qui avaient fui la domination russe sont morts, à quelques heures de Constantinople, sur la côte d'Asie, sans qu'un seul ministre, un seul pacha, un seul membre de la société turque ait fait le moindre effort pour les sauver. Que dis-je? quand les chrétiens organisaient des quêtes et des loteries afin de leur venir en aide, le gouvernement s'y opposait de son mieux, irrité de voir des infidèles arracher de vrais croyants à la mort. Cette étrange insensibilité, transportée dans le domaine politique, devient la plus fatale inertie. J'ai exposé avec quelle résignation les populations de la Turquie ont subi, outre la guerre, outre la famine, toutes les ban-
Lfi PANISLAMISME 313
queroutes qu'il a plu au sultan de leur infliger. Assurément si elles s'étaient insurgées, si elles avaient menacé de se venger d'un pouvoir inique et spoliateur, on se serait arrêté tout de suite dans la voie déplorable où l'on s'engageait. Il ne faut pas trop faire de révolutions, mais il faut être capable d'en faire pour avoir un gouvernement qui ne les rende pas nécessaires.
Ce serait donc une erreur de croire que les vertus des Turcs serviront à leur salut politique; c'est au contraire par ces vertus qu'ils se perdront. S'ils portaient dans la vie civile quelque peu de l'héroïsme qui les distingue sur les champs de bataille, ils ne permettraient pas à ceux qui les exploitent sous prétexte de les gouverner de les condaire à l'abîme; mais ils y sont aussi débiles qu'ils sont impétueux dans les combats. La Turquie ni se relèvera ni ne périra par des agitations intérieures. C'est du dehors que lui viendra le salut ou la ruine. Le salut, depuis le traité de Berlin, est devenu de moins en moins probable. La Turquie jusque-là n'avait qu'un ennemi, la Russie, qui lui enlevait peu à peu les lambeaux de son territoire et qui s'avançait graduellement sur sa capitale. Le traité de Berlin lui a donné un second ennemi,
l'Autriche-Hongrie, qui, après avoir hésité quelque
314 l'avenir de la Turquie
temps pour savoir s'il fallait marcher sur Salonique ou sur Gonstantinople, paraît être persuadée désormais que Salonique n'a qu'une importance secondaire et que c'est vers Gonstantinople que doivent tendre aussi ses efforts. Si, dans le partage de l'empire ottoman, la Russie obtenait Gonstantinople, tandis que l'Autriclie-Hongrie ne recevait que Salonique en échange, le lot de la première, il faut le reconnaître, serait tellement supérieur à celui de la seconde, que toutes les populations slaves de l'empire austro-hongrois, séduites par le mirage du panslavisme, éprouveraient une invincible tentation de se détacher de la dynastie des Habsbourg et d'aller se mettre sous le sceptre d'une dynastie régnant à la fois sur la Baltique, sur la mer Noire, sur le Bosphore et sur la mer Egée. L'Autriche-Hongrie trouverait-elle du moins dails Salonique des avantages commerciaux assez grands pour décider ses populations slaves à abandonner l'espoir d'une union politique avec la Russie? Assurément non. L'importance de Salonique a été surfaite. Même lorsqu'elle sera reliée à la Serbie par une ligne de chemins de fer, ce ne sera qu'une des routes secondaires du commerce oriental. Les marchandises arrivant des Indes par le canal de Suez à destination do France, d'Italie,
d'Angleterre et d'une partie de l'Allemagne iront tout droit à Marseille, à Brindisi et à Trieste. La ligne de Salonique ne desservira que quelques provinces de la Turquie et de l'Autriche. La vraie ligne du commerce universel, celle qui passera par Philippopoli, Bucharest, Pesth et Vienne, pour aboutir au centre de l'Europe, partira toujours de Constantinople. Ajoutez que l'Anàtolie, que l'Asie Mineure tout entière, avec ses inépuisables richesses, est située en face de Constantinople et que la ligne de l'Euphrate et du golfe Persique, lorsqu'elle sera créée, viendra déboucher bien près des Dardanelles. Si elle renonce, comme tout semble le faire supposer, à un retour d'influence en Allemagne pour disputer à la Russie la direction des Slaves orientaux, l'Autriche-Hongrie pourrait-elle donc se contenter d'une part médiocre et livrer à sa rivale la position commerciale, politique et militaire qui commande l'Orient tout entier et sert de clef à l'Occident? L'Autriche-Hongrie et la Russie sont lancées dans la même direction avec une telle vitesse, qu'on peut craindre sans cesse que le choc jie se produise trop tôt entre elles deux. Lorsqu'on étudie avec soin leur situation respective, il est impossible de ne pas la comparer à celle de la France et de l'Allemagne avant la guerre de
1870-1871 et de ne pas se rappeler les terribles et prophétiques avertissements de Prévost-Paradol : « Jamais, disait-il, depuis que lé monde existe, l'ascendant ou, si Ton veut, la principale influence sur les affaires humaines n'a passé d'un État à l'autre sans une lutte suprême qui établit, pour un temps plus ou moins long, le droit du vainqueur au respect de tous. Tant que ce choc- n'a pas eu lieu, tout le monde sent instinctivement que rien n'est décidé, et toute jprétention à une grandeur ancienne comme toute assertion d'une grandeur nouvelle sont provisoires. Certes, tout philosophe doit gémir de cet état de choses; mais il existe, il est aussi ancien que le monde, il a ses fondements dans la nature humaine et dans la manière d'être des sociétés politiques, et rien n'autorise à croire qu'il soit sur le point de changer... La France et la Prusse (on devrait dire aujourd'hui la Russie et l'Autriche-Hongrie) ont été de loin lancées pour ainsi dire l'une contre l'autre à peu près comme deux convois de nos chemins de fer qui, partant de points opposés et éloignés, seraient placés sur la même voie par une erreur funeste. Après de longs détours, moins longs pourtant qu'on ne pensait, ces deux trains sont en vue l'un de l'autre. Hélas 1 ils ne sont pas seulement chargés de ri-
chesses; bien des cœurs y battent qui ne sont animés d*aucune colère et qui ne sentent que la douceur de vivre. Combien le sang qui va couler coûtera-t-il de larmes ! Personne ne veut ce choc terrible ; on s'écrie, on s'empresse, la vapeur est renversée, les freins grincent à se briser ; effort inutile, l'impulsion vient de trop loin ; il faut qu'un immense holocauste soit offert à la folie humaine malheureusement armée de la toute-puissance ^ »