GENEVE IMPRIMERIE ALBERT KUNDIG
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Hier et Aujourd'hui.
i^L ne sera question dans cette étude que des zones tempérées. Notre objectif, ce sont, en première ligne, les pays d'Europe ; les autres ne nous intéressent qu'autant que leurs productions se retrouvent sur notre continent et entrent économiquement en concurrence avec les nôtres. Ainsi nous ne nous arrêterons pas aux cultures telles que le coton ou le thé. Gela dit, nous rappellerons d'abord quelques souvenirs.
Jamais, d'une manière générale, l'agriculture n'avait été aussi prospère qu'au moment où certains signes inquiétants annoncèrent la crise sous laquelle elle se débat actuellement. On croit presque rêver lorsque la pensée évoque le tableau de ces derniers beaux jours.
Les débouchés étaient alors assurés partout. Chaque producteur avait les siens. G'étaitcommeun apanage fondé à la fois sur les conditions géographiques et sur le droit du premier occupant. Le marché régional régnait dans toute sa plénitude et la concurrence des pays lointains n'existait pas encore. Les denrées se traitaient à des prix rémunérateurs. Toutes les denrées. Le laboureur, comme on appelait encore l'habitant des campagnes, tirait de la
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terre ce qu'il voulait, ce qui lui était indiqué par la nature du sol et par les conditions du climat, ce qui lui était le plus commode. Le marché voisin, auquel le reliait une tradition séculaire, lui prenait tout, à peu près comme s'il avait travaillé sur commande.
Voici ce qui s'écrivait dans une publication de la vallée du Rhône, éditée à Genève, au sujet d'abord de la pomme de terre : « La rareté et conséquemment la cherté de cette denrée doit, vu sa grande utilité, être un grand stimulant » .
Ces lignes sont de l'année 1800, et ce qui suit, paru également à Genève, porte la date de l'année i85i :
« La production du blé a été de tout temps pour les agriculteurs, un moyen de faire de l'argent et de calculer le produit de leurs terres ».
Quant à la vigne, on disait encore en France, à la veille de la Révolution, ces paroles rapportées par l'Anglais Arthur Young : « Les pays du vignoble sont les plus pauvres du royaume, » mais cette défaveur n'avait pas duré ; au milieu du XIX^ siècle on avait mis de la vigne partout, même dans les terrains qui n'en voulaient pas, et elle était d'un excellent rapport.
Aux encourageantes nouvelles des pommes de terre, du blé et du vin, venaient se joindre aussi celles du lait, dont les utilisations s'étaient élargies, et qui commençait à profiter des avantages résultant du fonctionnement des « fruitières ». Il n'avait pas toujours été d'un placement aussi avantageux, comme le montreront les lignes suivantes tirées d'un ouvrage publié chez Didot en 1763 (le Dictionnaire portatif du cultivateur) : « Le lait, considéré relativement à la santé, est salutaire à un grand nombre de maladies... Au reste on doit, pendant l'usage du lait, se purger tous les douze ou quinze jours. »
La terre rapportait donc gros à ses possesseurs, et nombre de fermiers et de métayers firent leur pelote.
Mais un vent glacé se leva un jour sur les campagnes. Il fallut quelque temps pour que les esprits les plus avisés eux-mêmes se rendissent compte de ce qui se passait. On se flatta d'abord qu'il n'y avait là qu'un accident, une difficulté passagère et exceptionnelle. Or, ce n'était rien de moins que le glas funèbre de quelque chose qui se mourait, non pas seulement dans l'ancien monde, mais aussi dans maintes régions du nouveau.
C'est donc par une sorte de chemin fleuri que l'agriculture de notre temps s'avança jusqu'à ce brusque tournant où elle devait rencontrer la crise actuelle.
Cette crise, toutefois, n'atteignit pas tous les pays agricoles, car sa caractéristique fut une compétition terrible, qui fit des vaincus etdes vainqueurs. Les vaincus, c'étaient la vieille Europe occidentale et la vieille Amérique anglosaxonne. Les vainqueurs, c'étaient les pays neufs tels que le c( far west » américain, l'Argentine, l'Australie, puis rOrient et les Etats Balkaniques, qui profitaient de la situation nouvelle.
La période brillante qui venait de finir avait commencé au lendemain de la Restauration. Mais sous quelles causes s'écroulait toute cette prospérité? Elle se brisait contre la machine à vapeur, entrant dans sa période de gigantesques applications.
En effet, la conquête de Papin et de ses continuateurs n'était pas demeurée un simple progrès théorique. Elle avait acheminé graduellement à ces deux créations : d'un côté rétablissement des chemins de fer et de la navigation rapide ; de l'autre, la naissance de l'usine, de la fabrique, de vastes chantiers avec leurs armées de travail-
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leurs. Et ces deux innovations, à leur tour, devaient jeter l'agriculture dans les embarras qu'elle traverse présentement.
Au marché régional succédait bientôt le marché mondial. C'était la concurrence s'exerçant de partout et à peu près sur toute la ligne, contre la production indigène, jusque-là si bien défendue dans la jouissance de son monopole de fait. Les cours soutenus d'autrefois s'effondraient, et la baisse des prix se doubla de l'engorgement des débouchés. L'ère de la mévente et du découragement succédait à cet âge d'or trop bref et dont on regrettait un peu de n'avoir pas deviné à temps la courte durée, afin d'en mieux profiter.
Le blé, la principale culture, la plus répandue, la plus importante, dut battre en retraite dans nombre de contrées, à la prospérité desquelles il avait contribué plus que tout autre produit. Il ne faisait plus ses frais, et si on le conserva, ce ne fut que comme accessoire, pour les besoins directs de la ferme elle-même, en vue de la paille notamment, et non pour la vente. Et comme il était le régulateur par excellence du prix du sol, la valeur vénale de la terre fléchit avec lui, de telle sorte que nombre de propriétaires virent fondre entre leurs mains, et sans qu'il y eût de leur faute, le capital résultant souvent du labeur de tant de générations.
Le vin ne devait souff^rir de la mévente qu'un peu plus tard, par suite de l'extension exagérée du vignoble, du développement des fraudes ou imitations, et aussi de certains changements dans les habitudes du public consommateur : substitution de la bière au vin, envahissement dans certaines classes des boissons fortes et des apéritifs, progrès des principes de modération dans d'autres milieux.
La pomme de terre n'était plus la ressource qu'elle fut : elle se vendait mal et perdait beaucoup de son importance pour qui ne disposait pas de terres particulièrement propres à sa production et de distilleries à portée pour en assurer l'écoulement.
En même temps que les principaux produits agricoles étaient atteints, certains produits complémentaires ne connurent plus également qu'une existence précaire et durent même être plus ou moins abandonnés en Europe, tels la laine, les cocons, le colza. Les importations de contrées souvent fort lointaines furent ce qui les empêcha surtout de se maintenir.
Il restait pourtant une denrée qui échappait à la mévente : le lait, sur lequel nous reviendrons.
Mais ne fallut-il pas que, parallèlement à la mévente des denrées, un autre fléau s'abattît sur les champs ? Les centres urbains et industriels drainaient les populations rurales. Nombre de campagnards, surtout parmi la jeunesse, s'étaient très naturellement laissé attirer par les avantages alléchants que leur offrait la ville. Celle-ci demandait des ouvriers pour ses industries grandissantes, des commis, des employés pour le commerce, pour l'administration publique et privée, pour les chemins de fer et les tramways, etc. Comment résister à la perspective de bons salaires, lorsqu'au village les affaires périclitaient? La tentation était grande; pour des milliers de gens elle devenait irrésistible, d'autant plus que, à toutes ces séductions, se joignait l'attirance, l'éblouissement que le séjour des villes a toujours présenté pour les habitants des campagnes. L'émigration au delà des mers, où l'on offrait souvent des terres gratis, enleva aussi beaucoup de monde aux anciens pays agricoles. Mais la désertion des champs,
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c'était la main-d'œuvre rurale plus difficile à trouver. Elle se mit à monter rapidement de prix, elle se fit rare, et souvent même elle manqua tout à fait lorsque, en dépit de ses cours élevés, les cultivateurs en auraient voulu. Et c'était encore une crise particulière éclatant au sein de la crise générale, une énorme contrariété de plus. Les recettes de l'exploitation baissaient, et le personnel de la ferme coûtait toujours davantage, ou même faisait plus ou moins défaut. Décidément la bourrasque était épouvantable.
Une autre source de difficultés, ce fut l'invasion de nouveaux parasites, nombreux et redoutables. Celui qui s'attaquait à la pomme de terre avait inauguré, vers 1846, la série des méfaits de notre temps ; mais, à quelque vingt années de là, le naturaliste français Planchon découvrait le phylloxéra en Californie. Nous n'avons pas à redire les ruines que causa ce misérable puceron, ni ce que furent les travaux de reconstitution des vignobles auxquels il fallut se livrer pour y échapper. La vigne connut encore d'autres maladies dont l'une des plus récentes, après le mildiou, est l'acariose, et presque tous les arbres du verger ou de la forêt reçurent, à leur tour, la visite de parasites insidieux plus ou moins redoutables. Les plantes des champs et des jardins en général ont été de même exposées à de nouveaux dangers de ce fait. D'où encore des dégâts à supporter et, pour combattre Tinvasion, des mesures à prendre, autrement dit des dépenses à faire, qui tombaient fort mal.
Nous indiquerons deux dates intéressantes. En France, en 1847, ^^ Société Académique de la Loire Inférieure ouvrait sur la question suivante un concours qui lui amena 49 mémoires : « Des causes qui font abandonner l'agri-
culture et poussent à la ville les habitants de la campagne. »
En Amérique, une enquête ouverte en 1894 sur la situation de l'agriculture dans l'Etat de New- York, révéla des faits comme ceux-ci : 3o ^/q des « farmers », ou cultivateurs, déclaraient ne persister dans leur profession que parce qu'ils n'avaient pas d'autre gagne-pain et, parmi leurs enfants, 86 7o ^^ voulaient plus entendre parler de rester au village. La crise était devenue singulièrement aiguë. D'une manière générale, ses premiers symptômes dans les deux hémisphères datent du milieu du siècle dernier, mais elle ne commença d'exercer des ravages sérieux qu'un peu après : M. Paul Leroy- Beaulieu indique l'année 1875 (l'Art déplacer et de gérer sa fortune).
Il n'y avait pas à s'y méprendre. C'était le désarroi inéluctable. L'agriculture touchait à la fin d'une période et au début d'une ère nouvelle. Elle venait d'entrer dans une de ces perturbations violentes qui correspondent, dans le domaine des affaires, à ce que l'on désigne en politique sous le nom de révolutions.
Elle avait connu, certes, bien des heures sombres avant les difficultés par lesquelles elle passe aujourd'hui; seulement ce dont on sera frappé, c'est que, dans les occasions antérieures, ses embarras s'expliquaient par des circonstances spéciales que pouvaient discerner les esprits avisés, et contre lesquelles la lutte était possible. Ainsi, lorsque le « Sieur Despommiers », en 1760, écrivait son Art de s'enrichir par l'agriculture, il imputait la misère de la classe paysanne à des causes telles que l'ignorance des bonnes méthodes de culture et l'extension de la truanderie, qui venait prendre le pain à la bouche de ceux qui, péniblement, avaient fait croître le blé. Mais, après
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tout, il n y avait rien là qui ne pût céder à des mesures énergiques, à des efforts sérieux, rien là que de modifiable et, par conséquent, de susceptible d'être éliminé.
Très différente est la crise actuelle. Elle a son origine dans une situation économique générale qui est la résultante de facteurs divers, d'un caractère fatal, et auxquels il serait insensé de vouloir s'en prendre; et le moyen d'en sortir, c'est de se réconcilier avec les circonstances nouvelles et inéluctables, mais en cherchant à les surmonter.
C'est bien, en effet, de ce côté que les pays éprouvés se sont mis à marcher, et c'est ainsi que nous avons assisté à des transformations déjà nombreuses et décisives de l'ancienne économie rurale.
Ces changements étaient préconisés par les agronomes et par l'élite intellectuelle des cultivateurs. Ils furent encouragés par les journaux spéciaux, par les conférences, par l'action des sociétés savantes et des gouvernements.
Le premier progrès porta sur l'outillage. La maind'œuvre devenait hors de prix et insuffisante. Il fallait ne plus recourir autant que précédemment à des salariés, et chercher même à s'en passer, s'il y avait moyen. Comment ? Par l'introduction des machines agricoles qui avaient donné, aux Etats-Unis, des résultats surprenants. Il est vrai que, pour les avoir, il fallait les payer, et où trouver l'argent à un moment où les récoltes se vendaient si déplorablement et où les maladies parasitaires dont nous avons parlé causaient tant de dommages ? Cette considération, jointe à la force de la routine, retarda plus ou moins les acquisitions indispensables, mais il fallut néanmoins y arriver, et il se trouva que, presque sans exception, la dépense ainsi faite se traduisit par une éco-
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nomie sensible sur le coût des anciens procédés. C'est alors qu'apparurent, en particulier, la batteuse et la faucheuse mécaniques, la charrue vigneronne et celle à arracher la pomme de terre, puis, plus tardivement, le montecharge, qui permet de transporter le foin sur le fenil à l'aide d'un treuil. Toutes ces innovations, de manière ou d'autre, ont trouvé leur emploi même dans la moyenne ou petite agriculture. Cependant cette transformation dans la technique n'était pas tout et bien d'autres changements s'imposaient.
Il fallut aussi, en même temps que les méthodes de travail, modifier la classique rotation des cultures réalisée à l'aide des assolements. Il convint de rechercher les produits dont il y avait intérêt à s'occuper, et cela en tenant compte de la demande et des cours du marché. La tendance fut de réduire les superficies occupées par la vigne, le blé et les autres céréales, ainsi que par la pomme de terre, qui avaient souvent grand'peine à faire leurs frais, et d'accorder une place plus importante aux prairies naturelles et artificielles. Du moins, avec l'élevage, qu'il s'agît de l'exploitation du lait ou des autres opérations dont cette branche se compose, il n'y avait plus à craindre l'odieuse mévente, et la marge des profits était encourageante. Mais il se rencontrait pourtant dans cette voie un gros obstacle, savoir le renchérissement du bétail bovin ; la remonte de l'étable exigeait des dépenses devant lesquelles les cultivateurs non éleveurs, sans avances ou même plus ou moins endettés, durent souvent reculer.
Dans cette recherche si impérieusement commandée d'une agriculture plus rémunératrice, deux sciences, parmi toutes celles qui apportèrent une lumière précieuse, doivent être mentionnées : la géologie agricole qui, en
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poursuivant Tanalyse des différents sols, montrait les affectations qui pouvaient convenir à chacun ; puis la chimie agricole qui, par des procédés nouveaux, s'appliquait à fournir les fertilisants artificiels, chargés de suppléer aux reconstituants naturels tels que les phosphates et les guanos, d'ailleurs en train de s'épuiser, ainsi qu'aux fumures ordinaires de la ferme. Ce fut un grand pas de fait vers la culture intensive, et le paysan qui, jusque-là, s'était montré si enclin à arrondir son domaine, commença à se douter qu'il y avait une manière de faire supérieure dans bien des cas, et qui consiste à exploiter une étendue plus restreinte, mais en y mettant beaucoup d'argent. Il comprit de quelle importance il est, en agriculture, comme dans les autres entreprises économiques, de posséder les capitaux nécessaires pour appliquer les méthodes les plus sûres.
Pour bien remplir ce programme d'une agriculture nouvelle, il fallait être dirigé et aidé, et, au bout d'un certain temps, les gouvernements se portèrent en général aux avant-postes dans ce travail de réorganisation. Il suffira de rappeler ce qu'ils firent pour éclairer les masses villageoises à l'aide de leurs écoles d'agriculture, de leurs stations d'essais, de leurs conférences, de leurs démonstrations pratiques, de leurs comices ou concours divers visant à l'amélioration des animaux domestiques, des récoltes, des outils; ce qu'ils firent ensuite pour défendre le cultivateur contre les sophistications industrielles sur les denrées, qui lui portaient préjudice dans la vente de ses produits, ainsi que dans certains achats, où il était si souvent trompé : les engrais chimiques, par exemple. Nous n'oublierons pas non plus de rappeler l'appui accordé par les pouvoirs publics pour instituer, soit le prêt d'argent,
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soit certaines formes d'assurances, non plus que la place ménagée aux notions agricoles dans l'école officielle rurale.
L'initiative privée n'a pas laissé, de son côté, d'exercer une action des plus utiles. Tantôt c'étaient des sociétés agronomiques, qui se livraient à des études ou à des expériences comparées, qui vulgarisaient les connaissances essentielles par la parole, par la presse, par la leçon pratique; ou qui subventionnaient, et, parfois même, organisaient de toutes pièces, des expositions de bétail, de produits, de tenue de ferme, d'outils ou de machines. D autres fois, c'étaient de simples particuliers qui, par des exploitations bien conduites, où ils appliquaient les progrès consacrés par la technique la plus éclairée, offraient au milieu de leurs propriétés, rayonnant comme des fermes modèles, les leçons de choses répétées et qui font à la routine et aux préjugés, la guerre indispensable de tous les instants. Et ce qui s'est mis aussi en branle, c'est la grande force des temps modernes, l'association qui, dans le sujet qui nous occupe, porte un nom très honorable. Il s'agit des syndicats agricoles, dont un livre du comte de Rocquigny est venu, il y a quelques années, raconter l'histoire et marquer la place dans les temps difficiles où nous sommes.
Leur première apparition remonte à ces sociétés de laiterie ou a fruitières », qui ont laissé une trace si brillante dans le passé de la vie des champs, et qu'il est curieux d'avoir vues, pendant une période assez longue, rester un phénomène isolé, alors qu'il aurait été si avantageux d'en étendre le principe à d'autres branches d'exploitation. Plus tard, aux Etats-Unis, surgirent les fameuses « granges », qui rendirent à leurs membres, acheteurs ou vendeurs, des services signalés, tout en
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influant d'une manière heureuse sur la législation dans ses rapports avec Tagriculture. Enfin, voici venir les syndicats agricoles qui, à l'instar des « granges », s'entremettent à Tachât et à la vente, mais, en outre, favorisent l'instruction professionnelle de leurs adhérents, opèrent comme bureaux de renseignements, de placement, voire même de contrôle, et pratiquent aussi parfois le prêt gagé sur les récoltes. D'une manière générale, cependant, le crédit agricole est demeuré une institution à part dans laquelle se signalent, au premier rang, l'Italie et l'Allemagne, celle-ci avec ses caisses Raiffeisen.
A côté du prêt, s'est également développée l'assurance, sur les accidents, ceux du bétail en particulier, de même que sur certains dommages qui menacent les récoltes. C'est la mutualité qui étend son cercle d'action, et nous la retrouverons encore, aidée le plus souvent de fortes subventions officielles, dans les entreprises telles que le drainage où l'irrigation, d'une portée si considérable.
Nous avons parlé de diverses modifications en ce qui concerne les anciennes cultures mixtes et leurs alternances, ainsi que de l'effort accompli en vue de ramener les cultures à un petit nombre de branches d'un rendement satisfaisant. Une fois entrée dans cette voie, l'agriculture devait se transformer bien davantage encore.
Une des suites de cette évolution, ce fut le développement autour des villes et aussi dans les pays fertiles et printaniers, des champs de légumes, de fruits, de fleurs et de plantes décoratives. Sur les terrains de qualité inférieure, il se dessine un retour aux cultures forestières, que recommandent très chaudement les autorités agricoles, mais qui exigent de la part du producteur une patience particulière, la récolte étant ici à longue éché-
ance, ce qui est un gros obstacle. Le fait que le reboisement contribue à Tamélioration du régime des eaux, soit en attirant la pluie, soit en prévenant les orages et les inondations, est de nature à justifier les subventions budgétaires en sa faveur. Un autre changement analogue, c est le délaissement des terres par trop mauvaises et qui retombent alors à l'état de friches, n'offrant plus qu'une pâture maigre, des landes, des buissons, des districts de chasse.
Il s'est même rencontré parfois, dans les pays tout à fait déshérités au point de vue de la qualité du sol, des propriétés qui ont dû être abandonnées. Il y poussait peut-être encore un peu d'herbe et de bois, dont les intéressés tiraient parti, de manière ou d'autre, mais l'ancienne maison de ferme était vide ou n'était plus occupée par des cultivateurs. Bien que ce soit là assurément un spectacle pénible, il était dans l'ordre des choses, car il n'y a aucun doute que l'agriculture a eu parfois le tort de vouloir se perpétuer sur des terrains impropres à son objet.
La main-d'œuvre s'étant faite si rare dans les campagnes, et ce phénomène pouvant être attribué, dans une forte mesure, aux défectuosités des logements de domestiques ou de journaliers, il a bien fallu convenir que la réforme de l'habitation rurale était Tun des facteurs appelés à coopérer à la solution de la crise agricole.
Mais ce n'est pas seulement de main-d'œuvre rurale qu'il y a pénurie. Les fermiers et les métayers sont aussi en voie de disparaître, ce qui veut dire qu'il y a là également un problème très ardu à examiner.
Parmi les questions qui se posent avec insistance et qui demandent à être solutionnées, il faut indiquer encore deux
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abus qui ont Tair de se détruire Tun l'autre, comme on dit en mathématiques : celui de la grande et celui de la petite propriété, mais il n'est malheureusement point établi que deux excès contraires donnent ensemble une bonne moyenne.
La grande propriété nobiliaire et féodale, résultant de privilèges séculaires, jure avec les idées démocratiques de notre temps. C'est aussi celle qui rend le moins, et qui est le plus défavorable à la prospérité des populations des campagnes, ainsi que l'établissent de curieuses statistiques. Partout, en Angleterre, en Russie et ailleurs, elle est menacée ou en cours de réformes, mais il ne faudrait pas la confondre avec la grande propriété capitaliste, exploitée d'après les méthodes scientifiques les plus perfectionnées, et qui ne présente pas les mêmes inconvénients.
Le défaut le plus grave de la petite propriété, c'est le morcellement exagéré allant jusqu'à l'émiettement. Pour obvier à cet excès, on a recouru, en divers pays, à Topération de la réunion parcellaire, d'après des modalités dont l'Allemagne présente un ensemble des plus instructifs. Les pouvoirs publics s'y sont intéressés, ce qui est la condition même de tout succès un peu sérieux, mais leur intervention ne semble pas avoir eu toujours l'effet déterminant que l'on pourrait souhaiter, dans une question de cette nature, et l'œuvre, d'une manière générale, ne fait que de commencer.
Ainsi que Ton devait s'y attendre, alors que le protectionnisme fleurit à peu près partout et pour tout le monde, sauf pour les cultivateurs, ceux-ci ont demandé à grands cris de n'être point oubliés dans l'élaboration des tarifs des douanes, et il a bien fallu prêter Toreille à leurs
doléances. Ce serait pourtant se bercer d'étranges illusions que de croire que l'on pourra toujours assurer la prospérité d'une culture en souffrance par l'établissement de nouveaux droits. Ce concours ne pourra être accordé que jusqu'à certaines limites et avec mesure, parce que les denrées constituent pour la grande masse du peuple des objets de première nécessité, et qu'un relèvement de tarif a ici bien d'autres conséquences que celles qu'il peut entraîner lorsqu'il s'agit de produits manufacturés. Que Ton mette des droits très hauts sur les articles d'horlogerie, il n en restera pas moins possible pour les bourses modestes, de se procurer des montres très convenables et à des prix fort modiques ; tandis qu'un droit, encore que très faible, sur le blé, atteindra tout le monde et tous les jours, n'épargnant même pas les cultivateurs, car s'ils vendent mieux leur froment, quand ils achèteront du pain chez le boulanger, ils le paieront plus cher.
Que les campagnes demandent en outre des allégements aux impôts, y compris les droits de succession, qui tour à tour les frappent, et insistent pour que ces allégements correspondent à la baisse de la rente foncière, il n'y a rien là encore que de juste et de nécessaire, attendu que si les gouvernements répugnent, en thèse générale, à établir un nouvel impôt, il semble leur en coûter davantage peut-être de modifier l'impôt qui existe, si ce n'est pour laggraver.
Donc, en conclusion, et sans prétendre offrir un inventaire complet de la situation actuelle, nous résumerons tout ce qui précède et tout ce que nous avons pu omettre dans cet aperçu rapide, en disant que l'effet de la crise des campagnes a été de contraindre l'agriculture à se renouveler. Elle a dû se créer une méthode et une tech-
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nique appropriées aux circonstances, augmenter à tout prix ses recettes, diminuer à tout prix ses dépenses, excepté celles qui visent à l'enrichissement du sol ou du cheptel afin de s'assurer, par ce moyen, des profits plus larges. C'est là un chapitre de son histoire qui lui fait le plus grand honneur, car les progrès qu'elle a réalisés durant ces cinquante années d'épreuves, dépassent certainement en ampleur ceux qui résultèrent, autrefois, d'une longue série de siècles, et ce qu'ils ont exigé de peines, de sacrifices, de renoncements, ne saurait s'exprimer. Ce fut souvent un tragique duel soutenu par elle contre les circonstances adverses, et s'il est vrai que l'aube des temps meilleurs semble blanchir déjà un peu à l'horizon, jamais récompense n'aura été plus méritée.
Au point de développement auquel est parvenue l'économie rurale, que reste -t- il à faire? Continuer, sans doute, à perfectionner les méthodes culturales, mais ce n'est pas tout. A côté des choses il y a les hommes, et ce qui s'impose également c'est la transformation du cultivateur lui-même, dans son instruction générale et professionnelle, dans son éducation économique, dans son esprit administratif, dans son savoir-faire et son initiative, dans sa physionomie morale et sociale, dans ses goûts et dans ses habitudes. Nul ne disconviendra qu'il n'y ait là un côté important du problème de l'avenir des campagnes, et comme ce sujet ne nous semble pas avoir obtenu toute l'attention qui lui est due, nous avons trouvé dans cette circonstance un motif de plus pour en faire l'objet de ces pages.
Nous aurons principalement en vue les pays que la crise agricole atteint dans leur prospérité de naguère, ces vaincus dont nous parlions en commençant. Mais, parmi
ces différents pays, nous ne nous arrêterons à aucun d'eux en particulier, sauf désignation expresse. Nous nous élèverons même sur une plate-forme assez haute pour que les frontières historiques et politiques qui séparent peuples ou nations disparaissent à nos regards.
Il était peut-être bon de nous expliquer là-dessus, avant d'aller plus loin. Autrement nos lecteurs eussent pu avoir devant les yeux un territoire restreint, au lieu d'un vaste panorama, et ils nous auraient reproché d'avoir mal observé, mal jugé, critiqué à la légère. Qu'ils montent avec nous, qu'ils se transportent en esprit dans notre observatoire international, et ils verront les notations de détail, les souvenirs locaux, les faits isolés, se fondre dans le tableau d'ensemble auquel nous voudrions arriver.
Le Professionnel.
C est un point maintes fois signalé que la somme énorme des connaissances variées qu'il faut posséder pour faire de bonne agriculture. Elles forment un ensemble qui va bien au delà de ce qui est requis pour armer et équiper un industriel en vue de la bataille des affaires. Que si l'on nous rappelait qu'il faut pourtant, dans une usine, une fabrique, un atelier quelconque, être au courant de bien des choses, nous ferions observer à notre tour que dans ce genre d'entreprises la spécialisation a été poussée très loin et que la spécialisation n'est, en fait, que la division du travail. Un filateur, un métallurgiste, un minotier recevront diverses initiations, en vérité déjà fort étendues. L'achat des matières premières, leurs transformations techniques, les outils considérés dans leur principe et dans leur fonctionnement, le marché, ses conditions, ses débouchés, ses fluctuations, tout cela devra faire Tobjet de leurs études, en tout cela ils mettront à profit les leçons de l'expérience et, si la nature les a convenablement doués, ils porteront dans ces multiples activités une surêté de coup d'œil et de décision merveilleuse. Mais ils ne seront pas tenus de posséder en même temps les secrets de plusieurs professions. Le filateur restera filateur, et ne sera pas à l'occasion métallurgiste ou minotier.
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Il n'en va plus de même dans le travail des champs. Qu'il s'agisse d'un agronome à la tête d'un vaste domaine ou d'un modeste cultivateur ne disposant que de quelques arpents de terre, les exigences professionnelles seront autrement plus nombreuses et plus complexes. L'exploitant devra posséder des connaissances précises dans des départements souvent fort différents : qu'y a-t-il de commun, par exemple, entre la culture de la vigne et celle du blé, ou entre l'élevage, la sylviculture et l'horticulture ? Il ne lui est pas toujours possible de faire son choix entre les diverses branches de la production agricole auxquelles il va se livrer, parce que les circonstances le forcent en général à en embrasser un certain nombre à la fois. Et que ne devrait-il pas savoir pour surmonter les difficultés qui l'attendent dans chacune de ces cultures qu'il devra presque forcément cumuler ! La manière d'opérer dans les différents cas, la qualité des semences et des animaux domestiques, l'entretien des outils souvent fort délicats, les aptitudes à tant de petits travaux d'artisan, à tant de manutentions, rien n'est ici indifférent. Son travail dépend de l'état de l'atmosphère : une gelée ou une sécheresse pourra dérouter ses calculs. Que de maladies à redouter pour la vigne, pour les arbres, pour le bétail ! Comment se protéger ? Comment combattre les maux présents ?
Et fût-il même un cultivateur consommé, qu'il ne serait pas encore au bout de ses peines. Malheur à lui s'il n'a pas aussi ce qui fait le commerçant. Que d'achats, en effet, n'est-il pas appelé à faire avec tout le discernement désirable : des animaux, des instruments, des machines, des semences, des engrais, etc. ! Et que de produits à vendre : du blé et du vin, des légumes et du bois, du lait
et de la viande. En vérité, on attend tout de cet homme dont on s'est si souvent diverti avec plus ou moins d'à propos, en le représentant comme un esprit retardé, obtus, routinier, ne sachant rien et ne désirant rien savoir.
Ce professionnel extraordinaire dont l'agriculture a besoin pour triompher de la crise qu'elle traverse et qui, seul, pourra profiter des progrès réalisés dans l'orientation et les méthodes de son art, où en est-il ?
Au moment où se mit à fondre sur les campagnes cette avalanche de circonstances adverses qui glaça tout, il fallut recommencer en quelque sorte l'agriculture sur nouveaux frais. Le paysan qui n'était guère habitué à évoluer, dut se mettre au courant de bien des progrès, au point de vue de ses connaissances professionnelles. Sans doute il n'était pas un novice, et il y avait bien des choses qu'il n'avait pas à réapprendre. On ne laboure, on ne bêche, on ne coupe du bois, on ne fait des légumes, on ne sème ou récolte que suivant des procédés pour la plupart déjà fort anciens, et à supposer qu'il y ait lieu de les perfectionner, ce ne sera que sur des points de détail d'une acquisition aisée. Pourtant, à plusieurs égards, les habitudes prises constituaient plutôt des obstacles, tant est grande la tyrannie de la routine. Et puis, la grosse affaire, à n'en pas douter, c'était de se plier à cette industrialisation de l'agriculture dans laquelle le travail des bras recule au profit de celui de la machine, et où ce qui est économisé d'effort manuel se trouve remplacé par une réflexion plus vive, une attention plus soutenue, un plus grand effort d'esprit.
L'école s'est alors emparée du cultivateur pour le façonner. D'une manière générale, la diffusion de l'instruction dans les districts ruraux a fait des pas immenses.
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Hier encore, dans un grand nombre d'entre eux, les ténèbres étaient si épaisses que les illettrés y dominaient. On y restait à Técart du mouvement de la pensée et de Taction, mais nous n'en sommes plus là. La démocratie a d'ailleurs de plus en plus généralisé l'enseignement populaire dont elle avait besoin pour la réalisation de son programme : le gouvernement du peuple par le peuple. Les citoyens ne pouvaient exercer normalement leurs droits qu'à condition d'être renseignés par la lettre imprimée, le véhicule intellectuel par excellence, sur les affaires du pays. Il a donc fallu les instruire.
L'école pour tous avait ainsi fait son apparition, à la campagne comme ailleurs, et au moment le plus opportun. Un signe de son influence rapide, c'est l'extinction progressive des patois dans les provinces. Bien des gens se rappelleront tel village qu'il leur arrivait d'habiter ou de traverser, et où les enfants répandus dans la rue se servaient de l'idiome local : en y repassant quelques années plus tard, ils purent constater que la bande joyeuse, qui avait continué à jouer le long des routes, parlait cette fois la langue générale enseignée partout et répandue par le journal, le livre, le discours, la conférence, ainsi que par le contact avec les classes cultivées. Il faut s'arrêter devant ce changement, car il marque une importante étape accompagnée, il est vrai, de certains regrets. Le grand rouleau niveleur du langage fait disparaître bien des souvenirs du passé consignés dans les patois et intéressants en eux-mêmes ; félicitons-nous, du moins, de ce que les amis de la linguistique et du folklore s'empressent de les recueillir, pendant qu'il en est temps.
Toutefois, au point de vue qui nous occupe ici, nous ne saurions regretter l'élimination des patois. Enfermé dans
son idiome local, le paysan avait peine à comprendre la langue littéraire. Quand il lui arrivait de s'en servir, il se méprenait sur le sens des choses qu'on lui disait et il ne cessait non plus d'y déverser les vocables de son parler archaïque, qui devenaient à leur tour des difficultés pour ceux avec qui il entrait en rapport. A cette heure même, il est des districts ruraux où Ton pourrait compter sur les doigts les personnes en état de saisir tous les détails d'un article paru dans une revue agricole, ce qui serait pourtant bien désirable. Les termes servant à exprimer les objets et la manière d'effectuer les différents travaux seront le plus souvent lettre close. L'isolement intellectuel de jadis a pu s'atténuer, mais il dure encore, et c'est beaucoup la faute du dialecte faisant écran entre les habitants d'un même pays.
Ajoutons que c'est là aussi une circonstance fâcheuse au point de vue de l'égalité démocratique. Celui qui ne comprend pas ou ne manie pas, ou manie par trop mal la langue de tous, deviendra facilement gauche ou même ridicule, eût-il la vérité pour lui, et s'il a des droits à sauvegarder, il aura plus de peine qu'un autre à les faire prévaloir.
L'école rurale a déjà fait beaucoup pour élever le niveau des esprits et elle a réalisé elle-même des progrès considérables. Elle ne s'est pas contentée d'ajouter des développements aux degrés primaires du début ; elle s'est formée aussi de son objet une idée plus juste. Elle a fini par se persuader que son but n'était pas de donner beaucoup en surface au détriment du travail sérieux, qu'elle ne saurait se contenter des généralités vagues, ni d'un vernis trompeur de beau langage et d'idées confuses, mais que ce qui lui sied c'est de répandre des connaissances
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précises et de revêtir une tendance nettement réale, comme on commence à dire même hors de l'Allemagne où cette expression a fait fortune.
Bien qu'il ne puisse être question de faire de Técole ordinaire une école d'agriculture, on conviendra qu'il serait regrettable qu'elle ne fît rien pour familiariser les jeunes villageois avec les secrets de la nature et les conquêtes les plus importantes de l'agronomie moderne. Un Anglais, mort il y a plus de deux siècles, Cowley, a laissé sur ce sujet une page qu'il est encore permis de rappeler aujourd'hui, en dépit des progrès effectués depuis que fut jeté ce cri d'alarme. En voici quelques lignes :
« Columelle se plaignait que l'enseignement se portât de son temps sur toutes sortes d'objets frivoles, et que personne n'enseignât l'agriculture. Je répète que c'est assurément un sujet d'étonnement de voir qu'on donne des maîtres de métaphysique, de philosophie, de morale, de mathématiques, de logique, etc., qu'on fait apprendre à danser, à tirer des armes, à saluer, à se mettre avec goût, à faire la cuisine, à découper des volailles, et que l'art si agréable, si honorable, si nécessaire de l'agriculture soit abandonné à la seule routine ».
Sans doute, et nous en conviendrons sans peine, ce que semble préconiser ici Cowley après Columelle, c'est un véritable enseignement de l'agriculture, voire même de l'agronomie, qu'il ne saurait être question de faire figurer dans l'école populaire, à laquelle incombe déjà la tâche énorme d'inculquer les connaissances courantes dont tout esprit a besoin. La question pourtant subsiste. Il s'agit de savoir si, avec le concours éventuel de maîtres spéciaux, sous une bonne direction et en s'aidant d'un jardin, complément indispensable de la leçon en matière de démons-
trationou d application, il ne serait pas possible de donner dans les écoles rurales un enseignement qui tiendrait plus peut-être de la leçon de choses que du cours ou de Texercice pratique proprement dits, mais qui éveillerait rintérêt pour le travail des champs, tout en le relevant aux yeux des élèves. On a jugé avec raison qu'il n'y avait pas là d'impossibilité, et les résultats obtenus en certains pays comme la France, placée ici en bon rang, sont certainement de nature à encourager la suite de ces efforts. L'école, toujours mieux adaptée aux conditions d'existence de la jeunesse rurale, distribuant sans doute l'instruction qui mène à toutes les carrières, mais en cherchant à faire aimer le travail des champs, voilà la première œuvre que requièrent les circonstances actuelles. Et ce qu'il faudra ensuite, ce sont des entraîneurs, pour imprimer à l'agriculture la direction nouvelle dans laquelle elle est tenue de s'engager, sous peine de déchoir de plus en plus. Mais ces entraîneurs, où aller les chercher?
Il y a d'abord les spécialistes officiels. Ce sont les professeurs ou inspecteurs d'agriculture, les maîtres chargés de l'enseignement des sciences avec lesquelles cette dernière est plus particulièrement en rapport, les vétérinaires, les titulaires des stations d'analyse, de recherche ou de contrôle, instituées dans l'intérêt de l'exploitation des champs, et toutes autres personnalités particulièrement qualifiées par la situation qu'elles occupent pour marcher à la tête de ceux qui luttent, afin de conjurer la crise présente. Mais il n'y a pas de raison de séparer de ces hommes versés à un titre ou à un autre dans la connaissance intime des choses de la campagne, entendues scientifiquement, ces simples particuliers ou ces sociétés qui ont souci des mêmes intérêts et qui, sans
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manquer à la modestie, estiment avoir plus ou moins charge d'âmes, ce dont nous les féliciterons bien vivement, en présence de ces populations paysannes désemparées, et qui ne sauraient trouver dans leurs seules ressources les moyens efficaces d améliorer leur sort.
Les services de tous ces spécialistes ont une importance énorme, et les résultats obtenus sont déjà des plus sensibles. Et pourtant nous ne pouvons nous empêcher de formuler ici une critique accompagnée d'un vœu.
Quiconque a vu de près les hommes qui s'occupent d'agriculture aura été frappé de l'existence parmi eux de deux camps : l'un, très restreint, formé de gens instruits, habiles à disserter, au courant des théories les plus récentes, mais qui ne s'adressent presque jamais qu a des spécialistes comme eux ; puis, là-bas à distance, des hommes qui font penser au supplice de Tantale. Ils voudraient bien savoir ce qui a été découvert de nouveau dans le domaine professionnel qui est le leur, mais cette science pratique à laquelle ils aspirent, elle leur demeure fermée, ou à peu près, sous la forme qu'elle revêt dans les cercles savants. Entre ces deux camps, nous n'ignorons pas qu'il peut exister, ce qui n'est heureusement point rare, certains contacts, certaines rencontres : le premier prendra souvent des initiatives intéressantes au profit du second ; on ira visiter de compagnie une exposition ; il y aura des concours de bonne exploitation ou des leçons diverses organisées par les agronomes en vue des classes agricoles. C'est toujours cela, mais il faudrait davantage.
Nous voudrions voir, par exemple, les agronomes mettre les habitants d'une contrée au clair sur des points comme ceux-ci.
Quelle est la composition du sol de ce district ? Ques-
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tion initiale et capitale qui conduirait à en dresser la carte géologique.
Quelles sont, sur les différents terrains qui ont été relevés, les cultures les plus appropriées, et dans quelles conditions devraient-elles se faire ?
Quels sont les engrais chimiques dont on pourrait se servir avec profit, dans les différents cas donnés, et comment convient-il de les employer ?
Quelles réformes se recommandent dans l'outillage de la ferme, ou dans les procédés employés pour tels ou tels travaux ?
Comment se prémunir contre les parasites et lutter contre eux lorsqu'ils se présentent? Comment se comporter envers des animaux, comme la taupe et certains oiseaux, dont on entend dire tantôt du bien, tantôt du mal ?
Comment se fournir pratiquement de bon bétail de rente ? Comment le traiter ? Comment le renouveler ?
Souvent il a été question, dans le monde agronomique, de ce que Ton pourrait appeler les conserves d'herbes fraîches ; comment des exploitations modestes, où l'on est tenu de compter de près, pourraient-elles profiter de rinnovation de l'ensilage, même en dehors des cas où l'on en fait par nécessité à cause des pluies qui n'ont pas permis au foin de sécher ?
C'est une critique fréquente de la part des étrangers venant du nord de TEurope ou de l'Amérique, que la stabulation en certains pays, du bétail bovin, durant les mois d'été, alors que chez eux et dans des conditions de climat très semblables, on le parquera dans les prés pendant une bonne partie de la journée, ou même d'une manière permanente, à l'aide de clôtures mobiles, ou plus souvent attaché à des pieux. Olivier de Serres écrivait dans
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son Théâtre (f agriculture : « C'est un profitable ménage et pour le bétail et pour les labourages, que de faire coucher la bouvine sur les terres qu'on prétend ensemencer la prochaine année dans de bons parcs ...»
Y aurait-il ici de nouvelles habitudes à prendre ? *
Quel parti, comme ressources agricoles accessoires, pourrait être tiré, surtout dans le voisinage des lacs et des rivières, de la pisciculture, dont on nous apprend que les Chinois se font une richesse ? Le directeur de TEcole d'agriculture de TEtat de New- York, dans un discours récent et très remarqué, signalait là de grandes possibilités qui ne sauraient être négligées plus longtemps.
Quels services y a-t-il lieu de demander, à un moment et dans un pays donnés, aux syndicats agricoles ? Comment les améliorer dans leur fonctionnement ?
Nous nous en tiendrons à ces quelques exemples. Ce sont des questions pratiques de ce genre qu'il serait intéressant de voir élucider par ceux qui en seraient le plus capables.
Avec des hommes sûrs et sachant où ils vont pour marcher à leur tête, que ne pourrait-on pas attendre de
* Il nous parvient à la dernière minute cette intéressante information. Dans une petite localité suisse du canton de Vaud, située à 45o mètres d'altitude, un syndicat d'élevage bovin envoyait jusqu'ici l'été son bétail à la montagne, mais ce séjour ne durait que trois mois, à cause des nuits bientôt trop fraîches. Depuis peu le syndicat a renoncé à l'estivage en montagne, mais il a créé en plaine un grand pâturage social ou le bétail se rend, aussitôt la fenaison effectuée, et pour une durée de cinq mois : des hangars ont été construits pour le défendre contre les fortes chaleurs du milieu de la journée, ainsi que contre les mouches.
L'élevage a entravé, par les hauts prix du bétail, bien des cultivateurs qui pourraient peut-être le tourner à leur profit en le pratiquant en quelque mesure. Et, d'autre part, si la stabulation presque perpétuelle, à peine atténuée par les sorties de la fin de l'automne dans les prés tachetés de colchiques, favorise la production du lait, elle épuise rapidement le bétail de rente parla tuberculose et autres causes de ruine.
ces vaillantes populations agricoles qui, pour toutes sortes de raisons, ne sont pas prêtes encore à jeter le manche après la cognée ? Quoi que Ton dise de leur esprit de routine, elles seraient heureuses, croyons-nous, de s'en affranchir, si elles pouvaient être sûres de ne pas ajouter aux risques déjà assez nombreux qu'elles courent, des aléas inquiétants.
Quand on étudie l'histoire du progrès de l'économie rurale, on est étonné de l'influence qu'a pu parfois exercer un seul homme pour déterminer une évolution qui a été consacrée ensuite par le temps, et est devenue un indiscutable bienfait. Nous avons parcouru les cahiers où revivent les incidents relatifs à la fondation d'une des premières « fruitières » dans une région de la Suisse française. Elle surgit, il y a un siècle, grâce au dévouement d'un ecclésiastique à l'esprit généreux et avisé. Il en fut le président en même temps que le secrétaire, se chargeant de toutes les écritures et de toutes les démarches importantes, s'astreignant à venir lui-même inscrire le •ait envoyé par les sociétaires, et dirigeant les opérations de vente de l'association comme tout le reste. Il y avait bien autour de lui, à la tête de la société, un comité nominal composé de plusieurs personnes, mais qu'auraient pu faire ces hommes peu avancés et d'horizon restreint sans celui qui était l'âme et le ressort de toute l'entreprise ? Aussi n'avons-nous point été étonné d'apprendre que ce modeste, qui fut aussi un vaillant, avait inspiré une reconnaissance pour son œuvre que la suite rapide des générations n'a pas encore absolument effacée.
Ces entraîneurs dont le besoin est si impérieux, nous pouvons les concevoir dans des spécialités et à des places diverses, préparant Tavènement de l'agriculture de
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demain ; mais il en est une catégorie qui mérite une mention à part, et dont le rôle ne saurait être que bien difficilement surfait. Nous voulons parler de ces hommes d'initiative qui vivent au milieu des paysans et qui, à défaut de ces fermes modèles entretenues aux frais des pouvoirs publics et qui sont nécessairement assez rares, offrent avec joie à tous les amis des champs le résultat de leurs efforts. Les leçons pratiques abondent dans leur domaine, petit ou grand, et elles sont d'un effet assez contagieux pour déterminer dans un certain rayon d'influence, les changements les plus heureux aux dépens de l'éternelle inertie.
C'est ici l'occasion pour nous de déplorer la légèreté, nous allions dire la trahison de certains « notables » dont la propriété fut longtemps peut-être une de ces fermes modèles dont nous parlons et qui, tout à coup, après avoir répandu la lumière, deviennent une sorte d'éteignoir, quand ce n'est pis encore. Ils se mettent à pratiquer r absentéisme indéfini. Ils passent leurs terres à des fermiers, bons travailleurs peut-être, mais qui ne sauraient contribuer en aucune manière à la transformation de l'agriculture. Ce que représentent, en effet, ces nouveaux venus, ce sont les méthodes surannées, unies à un développement général inférieur. Qu'ils arrivent à faire suer à la terre un certain rendement, grâce auquel le prix du fermage pourra être acquitté assez bien, c'est possible, mais le secret de leur succès c'est avant tout leur peu de besoins. Ont-ils jamais fréquenté l'école ? Ont-ils d'autres satisfactions connues que manger, boire, dormir, économiser, à part peut-être certains excès de boisson de temps en temps ? Voilà comment la lampe s'est éteinte et comment un foyer de vie a disparu. D'autres fois, le
propriétaire absent fera vendre son foin, il louera des pièces de terre séparément à différentes personnes, et la maison de ferme restera close. Mais ne nous plaignons pas trop. Il y aura lieu de s'affliger davantage encore si un jour on doit apprendre que le domaine a été vendu pour ainsi dire à n'importe qui, pour s'en débarrasser, dût le vieux manoir si respecté naguère, abriter bientôt des gens sans principes et sans tenue, tout prêts à donner les spectacles les plus déplorables, et travaillant, comme s'ils s'en donnaient la tâche, à la ruine morale et matérielle de la population au milieu de laquelle ils vivent.
Il serait plus qu'absurde de prétendre qu'une famille aisée et dont quelques membres ont fait de l'agronomie soit condamnée à continuer la tradition ainsi inaugurée, en sorte qu'il y aurait plus ou moins forfaiture si elle prenait un autre parti, comme de vendre ou d'affermer la propriété patrimoniale. Estril besoin de dire que rien n'est plus éloigné de notre pensée ? Nous avons seulement voulu rappeler que la prospérité d'un village, d'une commune, est souvent intimement liée à la présence dans la localité, d un ou deux « notables », amis des champs, et que celui qui veut se défaire d'une de ces terres dont le rôle a été si utile, ne doit rien négliger pour chercher des successeurs qui ne seront pas des acquéreurs quelconques. Il y a ici plus à considérer qu'un simple marché, et les personnes aisées qui, en vendant un bien de famille, ne regardent qu'au prix qu'elles peuvent en obtenir ou cèdent à un mouvement d'impatience ou de lassitude, méritent le jugement sévère de tous les hommes de bien, de tous ceux qui tiennent pour un devoir sacré de se préoccuper de l'avenir de leur milieu.
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Il va de soi que les entraîneurs que nous avons en vue, ceux que fournissent les organes officiels ou Tinitiative privée, rempliront des tâches plus variées encore que celles que nous avons pu rappeler. S'agit-il, par exemple, d'organiser des comices agricoles, des expositions de céréales, de fruits, de légumes, de fleurs, d'outils ou de machines ; s'agit-il encore de livres à répandre, de conférences ou bien d'excursions à faire quelque part, dans un intérêt d'étude pratique, c'est toujours le même étatmajor qui prendra la direction de ces choses. Il devrait être partout en même temps, car les masses, dans leur ensemble, manquent fort d'initiative, surtout quand il y aurait des responsabilités à assumer.
Cependant si pressante et si lourde est la mission qui incombe aux hommes d'avant-garde qu'il fallait bien s'attendre à ce que leur zèle se trouvât parfois en défaut. Les campagnards songent alors naturellement aux pouvoirs publics, et leur demandent une aide plus efficace. Et au fait, si les entraîneurs n'ont pas rempli tout leur programme, il n'y a pas eu toujours de leur faute. Parfois le service attendu d'eux s'est trouvé être si considérable que l'Etat seul était en mesure de le rendre. D'autre part, l'agriculture forme un facteur si important de la richesse matérielle d'une collectivité qu'il était inévitable que l'intervention des gouvernements et des autorités locales s'exerçât de plus en plus en sa faveur. Ce qui se passe à cet égard aux Etats-Unis est digne d'attention.
c( Le gouvernement fédéral », écrivait dernièrement {Revue des Deux Mondes, i5 février 1907) M. le vicomte Georges d'Avenel dans un substantiel article de fraîche information, « prête aux fermiers un concours efficace : il fait à ses frais des expériences sur environ 200 terrains
répartis en 44 Etats et distribués de manière à constituer une étude de toutes les divisions physiques de l'Union, de toutes les cultures et des moyens de les favoriser. Il publie des brochures qu'il répand à profusion, — au nombre de 12 millions d'exemplaires, Tan dernier, — sur toutes les questions qui peuvent intéresser le cultivateur. Le ministère est un vaste entrepôt de semences nouvelles de toutes sortes, expédiées aux écoles publiques ou distribuées par les mains des sénateurs et députés ».
Le petit détail qui suit, tiré d'une revue d'outre-merde 1905, est intéressant aussi à rapporter : « le Département d'agriculture de Washington a découvert par ses agents l'existence de Talfalfa, une luzerne des prairies sibériennes qui résiste aux plus basses températures, et dont l'introduction dans les régions du nord-est « paraît devoir faire époque ».
Mais les hommes qui montrent la voie à suivre ne sont pas tout. Pour passer du précepte à l'action, il faut aussi être soutenu et le secours, en cette occurrence, nous 1 avons vu déjà, c'est dans la coopération, dans l'association et le groupement des forces individuelles, ou pour employer un langage qui sera mieux compris de tous, c'est dans l'action des syndicats agricoles qu'il réside.
Ces institutions ont fait leurs preuves d'une manière souvent éclatante et, toutefois, ceux-là ont peut-être raison, qui prétendent qu'elles ne font que de se mettre en route. Combien d'améliorations n'est-il pas permis d'en espérer encore ! Nous en indiquerons quelques-unes à titre d'échantillons.
On ne connaît pour ainsi dire que de nom, en bien des contrées, les « unions » ou syndicats de producteurs. Il en est pourtant de célèbres : celle, notamment qui, en Nou-
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velle-Zélande, expédie sur la place de Londres, les denrées de la lointaine colonie. Des mesures sont prises pour en contrôler avec soin la qualité avant rembarquement, puis une fois l'Océan traversé, à leur arrivée, pour les soumettre à un nouvel examen et en faire le placement aux meilleures conditions. Cette organisation n'a pas tardé à revêtir un caractère d'intérêt national, et les pouvoirs publics en ont pris la direction.
On sait aussi les énormes exportations de beurre et de viande, auxquels il faut ajouter les œufs, que le Danemark fait en Angleterre. Que pourraient ici encore les individualités isolées et agissant séparément ?
Un humoriste déclarait les langues étrangères fort utiles aux étrangers, qui ne pourraient, disait-il, se comprendre sans elles. Peut-être serait-on tenté de faire le même raisonnement au sujet des syndicats de vente, et de n'en voir Futilité que pour les cultivateurs des autres pays : mais nulle erreur ne serait plus funeste.
La suppression de certains intermédiaires qui le ruinent est, en effet, pour l'agriculteur, une question de vie ou de mort, et le jour où il sera en état de conduire ses affaires lui-même, nous voulons dire en opérant coopérativement, sa situation pourra devenir tout autre. Nous lisions dans un instructif mémoire que, pendant des années, les producteurs de lait du département français de l'Oise ne retirèrent que 10 à 12 centimes du litre, alors que celui-ci se détaillait à Paris, qui n'est pourtant pas si loin de chez eux, aux prix de 6o et yS centimes. A cette heure même, où nous voyons le prix du lait monter presque partout, à qui profite surtout cette augmentation ? Nous avons pu constater qu'elle ne va pas, en général, pour moitié dans la poche du producteur. Et qu'il s'agisse de la vente d'autres
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denrées, de céréales, de vin, de bétail, de légumes, de fruits, de ce qu'on voudra, l'intermédiaire croirait manquera toutes les convenances s'il n'abusait de sa position, et il en abusera tant qu'il ne sera pas en présence d'un organe qui tiendra les prix et pourra au besoin opérer tout seul. L'intermédiare sait en outre si bien, d'ordinaire, pratiquer lui-même l'association, que ses victimes n'auront pas d'excuses si elles lui laissent une telle supériorité, d\i moment qu'elle ne résulte pas d'un monopole. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il ne faut point sétonner si le nouveau monde pense comme l'ancien en ce qui toucha. la nécessité d'éliminer l'entremise parasite. Il faut obtenir, déclarait dernièrement un périodique américain, que le « farmer » se débarrasse du spéculateur et du marchand à la commission. Il n'est pas admissible qu'il se contente pour ses pommes de 25 cents (soit 25 sous) le boisseau, ce qui ne représente pas même les frais de la cueillette sur l'arbre, alors que ce même prix se paie dans les grandes villes pour l^peck (un quart de boisseau).
Ce qui est bon en grand Test aussi, en général, sur une échelle réduite, et cette réflexion s'applique aux syndicats de vente, quels qu'ils soient. Quoi de plus ridiculement primitif et de plus onéreux, par exemple, que de voir, dans un même village, des campagnards habitant côte à côte et qui, le même jour, se rendront au même marché pour y porter des denrées dont une seule personne aurait pu aisément se charger? C'est dans cet ordre de faits que nous rencontrons encore les syndicats qui vendent à la commission les marchandises que leurs membres leur adressent, ce qui est autre chose que le genre de comn^ission critiqué plus haut.
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La question qui s'offre ici présente une importance sur laquelle il est étrange qu'il y ait lieu d'insister, tant elle semble sauter aux yeux. Ou bien le cultivateur, pour des ventes souvent plus ou moins dérisoires, se dérangera beaucoup, parce qu'elles l'obligent à se déplacer, à perdre du temps ou de l'argent, et alors il se lassera souvent de ce manège, ou bien il aura auprès de lui quelqu'un à qui il pourra confier sa marchandise, qui lui fera faire des économies et qui en outre vendra mieux qu'il ne l'aurait fait, attendu que l'agent d'une société qui dispose d'une certaine quantité de produits est incomparablement mieux placé qu'un particulier pour en trouver l'écoulement à un bon prix, et alors il sera encouragé à profiter de ces avantages. Il y aurait bien encore la ressource de porter ses œufs, son beurre, ses fruits ou ses légumes chez l'épicier de l'endroit, dans la boutique duquel se tient en fait le marché : mais pour l'instant il faut laisser cela aux populations de l'Amérique du Nord et à quelques autres, dans ces districts où se mêlent aux cultivateurs beaucoup de gens qui ne se livrent pas aux occupations agricoles, ou chez qui elles ne sont que l'accessoire.
Autre exemple. Voici un pays qui pourrait faire de l'argent avec l'apiculture, et la preuve ce sont certaines entreprises, peu nombreuses il est vrai, mais montées sur un certain pied, et qui sont outillées de manière à effectuer la vente de leur miel en s'inspirant des méthodes usitées dans le commerce : publicité, promptes expéditions, moyens pratiques d'emballage, prix modiques, etc. Mais à part ces quelques grands ruchers, ce ne sont que ruchers modestes, simples annexes de l'exploitation agricole. Et pourquoi ces derniers ne deviendraient-ils pas plus importants ? Dans nombre de cas, c'est pure affaire
de débouchés. On ne se développe pas, parce que l'on manquerait alors des marchés nécessaires. Or, quel service ne rendrait pas ici un syndicat, pourvu d'un office de vente serrant dans ses magasins la récolte de tous ses membres, pour Texpédier ensuite aux clients qu'il aurait la mission de chercher et, une fois trouvés, de conserver en restant avec eux en relations suivies ? Les modestes producteurs n'auraient ainsi que le soin de faire distiller le miel à leurs armées de petites ouvrières, et ils seraient débarrassés de celui de la vente, qui est pour eux la pierre d'achoppement. Dans un temps où l'agriculture est tenue d'augmenter ses recettes pour ne pas végéter indéfiniment, quel est l'agriculteur qui pourrait dédaigner les ressources secondaires ?
Nous entendions parler dernièrement d'un projet qui n a pas abouti, il est vrai, mais qui, par le seul fait qu'il a pu germer dans quelques esprits, présente un intérêt particulier. Les habitants d'un village très avancé ont songé un moment à se grouper en un syndicat spécial pour tout ce qui concerne l'industrie de l'élevage et de la production du lait. Tout le bétail des syndiqués aurait été réuni dans des étables sociales placées sous la direction d'un comité spécial. Celui-ci se chargeait de fournir le personnel nécessaire pour les soins à donner au troupeau collectif. L'entretien des prés et prairies des sociétaires et la récolte du foin, ainsi que l'utilisation des pâturages, étaient réglés de la même manière, c'est-à-dire abandonnées encore au syndicat. Les cultivateurs syndiqués s'en remettaient donc pour toute une partie de leur exploitation a un organe créé par leurs soins et opérant pour leur compte. Leurs terrains respectifs auraient reçu évidemlïient leur part des engrais des étables communes ; et peut-
être même le syndicat aurait-il fait répandre encore d'autres fumures dans des conditions à fixer. Enfin le produit net de l'entreprise se serait réparti entre les diflFérents associés au prorata des sommes auxquelles leurs terres et leur bétail aurait été évalués. Nous nous attendons à voir quelque jour cette idée, qui est si bien dans la ligne du progrès moderne, reprise et appliquée.
Que Ton nous permette deux nouveaux exemples pour mieux montrer encore l'infinie variété de formes dont les syndicats agricoles sont susceptibles.
Il y a UTT rapport normal entre les cours du blé ou de la farine et ceux du pain. Or, un rapide examen permet de reconnaître que, dans bien des localités, le pain n'est pas à son prix et se vend trop cher. Comment réagir contre ces abus, dus en partie à la spéculation, en partie au fait que les boulangeries trop nombreuses ont trop de frais généraux, et enfin à cette circonstance que la minoterie constitue l'intermédiaire onéreux par excellence. Le progrès moderne a éliminé le pittoresque moulin de jadis, dont le tic-tac semblait faire aussi partie intégrante du paysage. Le moulin a disparu devant la minoterie qui est loin d'offrir les mêmes avantages pour les populations agricoles. Quand les cultivateurs s'adressent à ces établissements pour y échanger du blé contre de la farine, ils sentent très bien qu'ils y ont rarement leur compte. Pour retirer de leur blé toute sa valeur, il faut qu'ils puissent au besoin le transformer eux-mêmes en farine. Une des tâches qui se dressent devant l'agriculture, ce sera donc d'organiser, où il y a lieu, à l'aide de syndicats « ad hoc », des minoteries coopératives. Elles seront complétées par les boulangeries coopératives, mais il n'y a aucune raison
de faire entreprendre ces dernières par des groupes agricoles, du moins pas en général.
Depuis longtemps, la coopération s'est appliquée à 1 exploitation du lait. C'est même là qu'elle se manifesta à lorigine, avec les « fruitières », ainsi que nous l'avons rappelé plus haut. Depuis quelques années, un fait nouveau qui tend à se généraliser s'est produit dans ce domaine, nous voulons dire l'apparition des condenseries. Or, il semble démontré que l'établissement de condenseries coopératives n'excéderait pas la compétence de syndicats agricoles sérieux, et Ton comprend le bénéfice qui pourrait résulter pour le producteur de la suppression d'un intermédiaire qui a été à notre époque une véritable usine à millions. Mais sans aller aussi loin, il ne saurait subsister aucune hésitation sur ce point qu'une bonne entente entre agriculteurs au point de vue de la vente du lait au public urbain, les affranchirait de la commission si forte que ces derniers sont obligés d'acquitter à la crémerie. Nous savons bien des consommateurs qui se résigneraient plus volontiers à l'augmentation si accentuée [ du prix payé pour le bon lait s'ils étaient certains qu'elle dût profiter en première ligne à l'agriculture, qui a vu I tant de circonstances se tourner contre elle depuis peu.
Il n'y a aucune nécessité à ce qu'un syndicat des producteurs prenne naissance parmi les producteurs euxmêmes. La seule chose qui importe, c'est que les producteurs soient organisés pratiquement et utilement pour eux.
Nous signalerons à ce propos, en Danemark, V « Association de Copenhague pour la fourniture du lait », dont les promoteurs furent des citadins désireux de mettre du lait irréprochable à la portée de toutes les classes de la population. Elle remonte aux efforts d'un industriel de-
venu une figure historique à la manière des Pionniers de réquité de Rockdale, du nom de Busck; en 1878, il regarda comme un appel sacré cette parole d'un ouvrier dont le bébé était malade et qui lui dit : Il y aurait moyen de le sauver, il lui faudrait de bon lait, mais où en trouver ?
(( Du lait pur de vaches saines », telle est la devise que s'est donnée la puissante société. Elle a établi un système de contrôle modèle sur le bétail, afin d'éliminer les sujets tuberculeux, puis sur le lait, son mode de transport (avec un copieux emploi de la glace, quand celle-ci est nécessaire), et enfin son débit en diflPérentes catégories. L'expédition s'eflFectue dans des boîtes ou bouteilles fournies par la société et qu'elle fait laver elle-même. Elle prend la responsabilité de certains risques. Elle ne réalise aucun bénéfice et cherche à maintenir le lait et ses produits, crème, beurre, etc., à des prix marchands et, en même temps, avantageux pour le cultivateur, puisqu'elle réduit à son minimum le prélèvement de l'intermédiaire. Elle livrait ces derniers temps à environ 21 centimes le litre le lait ordinaire et, pour la moitié de ce prix, le lait écrémé. Le lait pour enfants se vendait environ 22 centimes. Le lait ordinaire était payé net autour de i5 centimes et le lait pour enfants autour de 17 au propriétaire de vaches.
Nous sommes ici en présence d'un bel exemple de coopération largement comprise, et le résultat final a été d'assurer à tous des denrées de premier choix et à prix modérés, tout en développant l'industrie laitière, pour le plus grand avantage du producteur rural.
Pour terminer ce que nous avons de plus important à signaler sur la coopération en agriculture, on nous per-
mettra d'indiquer encore une initiative qui ne paraît pas impossible, et dont il nous semble qu'il y aurait des avantages considérables à retirer, tant au point de vue de 1 économie rurale qu'à celui du peuplement des campagnes.
Presque partout le taux des fermages a fléchi considérablement, mais malgré cette circonstance les bons fermiers se font rares. Il n'y a pas de doute que, dans un grand nombre de cas, l'entreprise présente trop de risques pour attirer des hommes qualifiés mais bien décidés aussi, précisément parce qu'ils sont sérieux, à ne pas s'aventurer. il y a en outre à ce régime une autre difficulté considérable, qui est la nécessité de se présenter aux échéances avec de l'argent comptant. Que les affaires aillent bien ou mal, que l'on ait ou non réussi à écouler la récolte, que celle-ci ait été cédée à des conditions satisfaisantes ou déplorables, il faudra, à la date fixée, aligner sur la table le prix convenu pour le loyer de la terre.
Tout pareillement le métayage décline. Après avoir joui pendant des siècles, en différentes contrées, d'une vogue immense, car il fut plus ou moins pratiqué partout, il a fini par présenter, lui aussi, des diflRcultés fort sérieuses, au point que Ton ne voit pas trop comment on pourrait bien s'y prendre pour le galvaniser. En somme, le système, n'a fleuri qu'à une époque où la terre n'était pas encore une marâtre qui exige beaucoup de ceux qu'elle occupe et les récompense chichement, mais donnait de jolis rendements et retenait une population considérable. Eh bien alors, nous demandera-t-on, où voulez- vous donc en venir?
Voici l'espèce de vision qui hante notre esprit. Ce seraient des syndicats, ou si l'on préfère, tout simplement des associations plus ou moins nombreuses de
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personnes livrées à Texploitation du sold'autrui, et louant plusieurs domaines voisins pour les exploiter en commun. Le fermage serait payable en argent ou peut-être, dans une certaine mesure, en nature. Les membres de la colonie habiteraient les uns ici, les autres là, utilisant les différents bâtiments qui se trouvent sur les terres qu'ils auraient affermées. A eux tous, avec leurs familles, ils fourniraient déjà un certain nombre de bras, ce qui leur permettrait de se passer plus ou moins complètement de main-d'œuvre étrangère. Ils se doteraient, à leurs propres frais, ou avec l'aide des propriétaires, de Toutillage le plus perfectionné et le plus propre à exécuter à bon marché les différents travaux de la ferme. Ils auraient, tout au moins, les machines essentielles qui réalisent une si grande économie de travail. Ils appliqueraient ainsi, à de petites ou moyennes propriétés qui, en exploitations isolées, seraient peu susceptibles d'en profiter, les procédés usités dans la culture intensive. Il pourrait en outre se faire, grâce à la diversité des terrains et à celle des aptitudes parmi les membres de la société exploitante, que Ton pût appliquer, jusqu'à un certain point, le principe de la spécialisation. Celui des associés qui s'entend à la conduite du bétail en aurait la charge, celui qui posséderait surtout l'expérience de telle ou telle culture ou de la comptabilité se cantonnerait dans son département.
Ce n'est pas qu'il n'y ait dans cette forme élargie et hardie du syndicat agricole des difficultés particulières à surmonter. Nous avons même prononcé le mot de vision. C'est dire que nous ne parlons pas d'une chose appelée à se réaliser dès demain, en grand et dans de fréquentes occasions, mais c'est là une question qui mériterait peut-
être un examen sympathique. Si les associés réunis étaient
des hommes sûrs, du même milieu, d'une même famille,
par exemple, et, en plus, quelques autres personnes amies
venant se joindre à ce noyau, le succès ne serait pas
impossible. Et il serait si bon encore que des frères, des
parents, auxquels le morcellement exagéré du sol a été
trop souvent fatal, pussent se rapprocher quelquefois
par convenance ! Ce que nous avons surtout désiré mettre
en relief, c'est que le principe de l'association a une
portée immense, qu'il est permis d'en escompter les
bienfaits, mais qu'il demande à être perfectionné.
La coopération fait Tétonnement de notre siècle. C'est d'elle qu'il s'agit ici et, dans le cas du travail des champs, elle a nom syndicats agricoles. Il est naturel d'attendre aussi de ces derniers des surprises, car ils n'ont pas atteint tout leur épanouissement. M. Charles Gide, l'apôtre de la coopération, disait, il y a quelques années déjà, entrevoir ce une forme plus complète de l'association agricole, celle dans laquelle des propriétaires s'associeraient pour exploiter leurs terres en commun ». Nous n'avons donc point dépassé les limites des choses vraisemblables.
En attendant les solutions de l'avenir, toutes les réformes dignes de ce nom et à échéances moins lointaines, paraîtront dignes d'attention. En voici une qui a été proposée (M. Paul Leroy- Beaulieu) pour obvier à quelques-unes des difficultés du fermage, auxquelles nous faisions allusion plus haut. Il s'agirait de « concilier les locations à très long terme qui sont désirables, et la fixation du fermage en argent avec les variations plus fréquentes et plus imprévues que jamais du prix des denrées ». Le moyen proposé, et qui a déjà reçu quelques applications, serait
le suivant : « stipuler dans le bail une échelle mobile du fermage en argent, suivant les prix moyens qu'atteindront chaque année tel et tel produit qui forment la base de chaque exploitation ». (Traité théor. et prat. d'Economie politique).
On ne saurait se montrer indifférent quand il s'agit des moyens d'améliorer un mode de tenure qui a joué un si grand rôle dans l'exploitation rurale et qui, aujourd'hui encore, garde le premier rang entre les deux méthodes, (la seconde étant le métayage), offertes aux propriétaires qui ne pratiquent pas le faire-valoir direct. A consulter les statistiques et à suivre ce qui se passe sous nos yeux, il est certain que les petites propriétés ont beaucoup augmenté en nombre dans les temps modernes, ce qui a eu pour effet d'accroître la proportion des paysans propriétaires. Le mouvement ne fera sans doute que s'accentuer, en raison de l'inévitable morcellement, en certains pays, de tant de domaines qui ne cadrent plus avec les institutions modernes. Mais si l'exploitation directe convient, en général, pour la petite propriété, quand il s'agit d'étendues plus grandes, on prendra plus volontiers un chef d'exploitation qui assumera les responsabilités de l'entreprise, et qui sera d'ordinaire un fermier.
Quelques mots pour finir, sur une question qui se rattache à plusieurs de celles qui viennent d'être agitées.
Le problème de la main-d'œuvre rurale sera pendant longtemps encore un des plus décourageants. Nous avons beaucoup parlé de l'association, très particulièrement à propos des syndicats agricoles. N'aurait-elle pas peutêtre aussi une mission à remplir auprès des ouvriers ruraux?
Quoi, des syndicats entre travailleurs des champs !
S ecriera-t-on. La main-d'œuvre n'est donc pas assez hors de prix que Ton se mette encore en devoir de la rendre plus inabordable ! Et s'il était déjà si rare de pouvoir compter sur le personnel de la ferme, qui osera désormais hasarder à son égard la moindre observation lorsque les travailleurs auront pour les soutenir un syndicat appuyé lui-même sur une fédération ?
La situation est presque partout déplorable. Va-t-on la rendre plus désespérée ou la relever, c'est ce qu'il faudrait savoir. Le fait qu'elle ne pourrait guère empirer serait déjà de nature à calmer un peu les inquiétudes, mais voici quelques raisons plus solides.
C'est une vérité d'expérience que les syndicats ont leur période initiale, comme la vie humaine; ils ressemblent alors à de grands enfants sujets aux coups de tête, et qui se livrent à la griserie de se sentir leurs maîtres. Mais ce n'est là qu'une phase dans leur développement, et plus tard ils s'assagissent. Le souvenir de leurs campagnes téméraires et malheureuses leur enseigne la prudence. Leurs comités directeurs, surtout s'ils sont formés des véritables hommes de confiance de l'institution, hésiteront à les engager dans des conflits sans issue, ils leur appliqueront le frein plus souvent que l'éperon, et ne partiront en guerre que pour les revendications qui en valent la peine. L'exemple des « trade unions » anglaises que des organes tels que le « Times » signalèrent à l'origine comme des instruments de désordre, ^e qu'elles étaient, en eff^et, est là pour prouver que rien ne donne aux hommes le sentiment des responsabilités comme de posséder une organisation régulière. Et, après ^out, est-ce que l'absence d'organisation a pour effet ^ arracher les foules aigries et irritées aux entraînements
Louis Wuarin. 4
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factieux? Avons-nous appris qu'elle les protégeât contre les conseils malsains des faux prophètes ?
Ce que le syndicalisme autorise aussi à attendre de lui, c'est qu'une fois qu'ils auront été disciplinés à son école, les travailleurs agricoles seront mûrs pour entreprendre collectivement certaines tâches. Au fait, pareille chose existe et se voit même assez souvent en différents pays. Nous avons tous entendu parler, en Russie, de ces associations temporaires d'ouvriers des champs appelées « artels », qui exécutent des travaux souvent assez considérables. Nous connaissons aussi ces groupes d'ouvriers belges qui vont bien au delà de leurs frontières politiques, à l'époque de la moisson, et notamment dans le Nord de la France, et ces « bracchianti » italiens sur lesquels 1 l'attention a été éveillée depuis quelque temps, qui se chargent pareillement de besognes agricoles pour lesquelles ils traitent directement avec les propriétaires ou les exploitants. Le principe est là, il n'y a plus qu'à en tirer parti en en multipliant les applications.
Il faudrait être bien léger pour ne pas apercevoir tout de suite le bénéfice général qui pourrait résulter des arrangements qui nous occupent en cet instant. Nombre de gens qui ont peine à vivre comme ouvriers ruraux — témoin le Midi de l'Italie aux salaires de famine, — pourraient échanger leur misérable prolétariat contre une position meilleure et peut-être se réconcilier avec leur destinée ; et, d'autre part, le travail des champs auquel la main-d'œuvre fait si souvent défaut s'accomplirait d'une manière plus satisfaisante. Des deux côtés, par conséquent, il y aurait lieu de se féliciter de ces pratiques nouvelles, et ce serait une des plus belles victoires que l'association syndicale pût porter à son actif.
l'avenir des campagnes 5i
Nous conviendrons toutefois, pour dire toute notre pensée, que le syndicalisme traverse presque partout aujourd'hui une crise grave. Le mal vient de ce que ceux qui lui impriment sa direction ne se recrutent pas toujours, comme dans les trade unions anglaises, parmi les éléments ouvriers les plus modérés et, par là même, les plus influents à rheure des grandes luttes. Nous savons, par exemple, qu'en Angleterre on verra au début d'une grève les combattants déclarer à la police que la loi ne sera pas violée et qu'ils se chargent du maintien de Tordre. Les grèves d'ailleurs sont relativement rares, les syndicats d'outre-Manche ayant pour principe de ne soutenir que celles qui sont absolument justifiées. Nous n'en sommes pas encore là dans la plupart des pays, mais n'importe. Le syndicalisme est nécessaire, et bien loin de souhaiter sa mort il faut faire des vœux pour qu'il achève sans trop tarder sa période d'apprentissage et de tâtonnement fâcheux.
L'agriculture a besoin de tous les appuis éclairés pour bien discerner les voies nouvelles qu'elle cherche. Elle a été l'objet d'une récente et, en tout cas, fort intéressante imitation de la part du roi d'Italie, au mois de mai igoS. Nous voulons parler de l'Institut International d'Agriculture de Rome, et nous souhaitons que cette création justifie les espérances que met en elle M. Charles Gide : « Il étudiera sans doute » écrit M. Gide « les moyens de prêter un secours à la petite propriété par tout pays, car il doit devenir, d'après l'intention de ses fondateurs, une sorte de grande coopérative internationale entre les agriculteurs ». (Economie Sociale.)
Nous venons de considérer les transformations du campagnard en tant que professionnel, son instruction géné-
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raie et spéciale, les groupes d'entraîneurs dont il recevra rimpulsion, les syndicats agricoles appliquant à Texploitation rurale les grandes idées de la coopération, Tune des plus fécondes conquêtes des temps modernes. Il semble impossible que tous ces moyens d'action ne portent pas des fruits. Et pourtant tout n'est pas là.
Nous devons croire, en effet, qu'il faut plus encore, car ils sont légion ceux qui sombrent en dépit de l'instruction reçue, et des entraîneurs, et des syndicats. C'est que les meilleures choses ne valent que par les hommes appelés à s'en servir.
L'homme et la femme des champs.
L'indispensable condition du relèvement de Tagriculture — et nous voyons de plus en plus, et partout, Tattention se porter sur ce sujet — c'est donc, en dernier ressort, le développement de l'agriculteur lui-même, en dehors du domaine étroit de sa profession.
Que dirons-nous de sa formation pratique, si ce n'est qu'elle laisse fort à désirer? Le plus souvent il voit les effets, mais il saisit mal les causes, en sorte que quand il se met à raisonner, il se place sur une base trop étroite. Le sens profond des phénomènes dont il est témoin et que, certes, il n'ignore point, puisqu'il en est si souvent victime, lui échappe. On pourrait le comparer à quelqu'un qui danse parce que, là-bas, un volcan est entré en éruption, inais qui n'a pas vu le volcan. Le monde des intérêts, Tétat du marché, les circonstances diverses qui affectent les cours (état des récoltes, jeu de la concurrence et de la spéculation, conditions générales du milieu, etc.), de tout cela il ne possédera trop habituellement que des notions fort superficielles et des plus incomplètes, si ce n'est même incohérentes.
Que d'actes qui nous étonnent de sa part, parce qu'ils vont contre ses intérêts, et qui n'ont d'autre cause que celle-là 1 II est sujet à la routine, mais n'est-ce pas parce qu'il est trop lent à discerner les signes des temps et à
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comprendre que si le succès arrive aux uns et non aux autres, c'est surtout que les premier ont pris des mesures, des précautions, une orientation nouvelle, toutes choses que les autres ont négligées. On s'étonne de tant de tractations malheureuses, dans lesquelles sa clairvoyance a été i surprise; mais c'est qu'il ne peut y avoir de clairvoyance 1 que pour qui voit clair, ce qui suppose, ou bien une expérience étendue, ou bien cette réflexion toujours alerte, qui fait de la lumière dans la nuit, ou bien encore la disposition à s'approcher de ceux qui savent mieux que vous ce qui vous préoccupe, et à profiter de leurs conseils. On peut déplorer que le syndicalisme agricole soit encore si rudimentaire, si mal utilisé, qu'il manque de souplesse, de plasticité, qu'il ne tienne qu'à demi ses promesses; 1 mais a-t-on assez songé aux qualités personnelles quH suppose pour devenir un instrument d'un usage courant, à tout le mal que lui font les habitudes de négligence, de désordre, voire même d'incurie, l'absence d'esprit de suite et les susceptibilités qui se développent là où ne dominent pas, comme il convient, les préoccupations d'intérêt général ?
Pour acquérir cette formation économique, ce qu'il faut surtout c'est une mentalité qui vous y prédispose. Des hommes préparés par l'école à s'emparer des idées qui circulent, à profiter des publications à leur portée, en tout cas des journaux qui sont devenus, aujourd'hui, d'une lecture générale, s'enquérant des choses qui se rattachent à leurs aflFaires, se familiarisant avec ce qui a été fait de nouveau, notamment par leur contact avec les cercles agronomiques, c'est là ce qu'il faut à l'heure actuelle, mais peut-être n'est-on pas encore assez pénétré de cette vérité dans les milieux ruraux.
Toutefois, par formation économique, nous n'entendons pas seulement ce que nous venons d'indiquer. Nous ferons rentrer aussi sous cette rubrique la possession de cette prudence, de cet esprit de conduite, de ce savoirfaire avisé en dehors desquels il est impossible d'administrer des biens et de sauvegarder des intérêts quelconques. Or, ici encore, que de lacunes déplorables !
Voici un homme, par exemple, qui n'est pas mal doué ; nous n'exagérerons même pas en disant qu'il est intelligent et bon agriculteur, mais il n'a jamais su ce que c'était que des habitudes commerciales. Une comptabilité bien tenue, ce qui ne signifie pas nécessairement, pour nous, très détaillée, lui serait sans conteste d'une grande utilité, mais il ne faut pas la lui demander. Aussi, serait-il bien embarrassé de dire avec précision où il en est et dans quel sens il pourrait modifier avec avantage la marche de ses opérations, grandes ou petites. Il y a plus, et peut-être serait-il tout désorienté si on lui apprenait que les dépenses doivent se proportionner aux recettes et qu'avant de faire des frais il convient de rechercher comment on pourra se procurer les ressources nécessaires. Il ne compte pas, et Ton peut s'attendre de sa part à toutes les surprises pénibles.
Se laisse-t-il entraîner par le plaisir? Vit-il sur un trop grand pied ? Est-il adonné à l'un de ces vices qui, selon la remarque de Franklin, coûtent plus à nourrir que plusieurs enfants? A-t-il une femme dépensière, éprise de plaisirs, aimant la toilette, les sorties, perdant son temps et négligeant sa part de travail, si nécessaire à la poursuite des intérêts communs? Ou bien est-il simplement étourdi? Entre tous les manquements qui s'offrent à l'esprit et dont la liste serait longue, il en est deux sur lesquels on nous permettra de nous arrêter un instant.
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L'alcoolisme contemporain multiplie ses ravages à la campagne tout comme à la ville. Ce n'est plus en général l'ivrognerie de jadis, plus effrayante, plus horrible à voir, plus bruyante, quoique bien moins grave, et qui revêtait le caractère de frasques temporaires. C'est plus ordinairement le règne des boissons fortes entrant dans toute espèce de mixtures, et atteignant leur point culminant dans l'apéritif, devenu une pratique régulière et dont la caractéristique est de faire précéder chaque repas d'une petite intoxication. Or, qu'attendre d'un homme dont la principale affaire semble être de se rafraîchir, sans y réussir du reste, pour qui tout est occasion de descendre dans une cave ou d'aller s'attabler au cabaret, et qui profitera souvent du moment où il n'a plus son parfait équilibre pour conclure des marchés qui eussent demandé tout son sang-froid ?
C'est dans ces moments de désœuvrement que le jeu se présentera à son esprit, le jeu qui aura pu porter au début sur la consommation, mais qui deviendra bien vite, par un entraînement fatal, une cause de perdition et de ruine. Et il n'y résistera pas toujours.
Que de maux réunis! Mais en voici un autre. Ce malheureux qui perd son temps, alors qu'il devrait rester sur la brèche, travaillant de ses bras ou de sa tête à la réussite de ses projets, et qui risquera souvent son argent, outre ses dépenses ordinaires de boisson, le voilà encore qui perd sa santé, qui se prépare des souffrances gratuites et dont le cerveau va s'épaissir et s'engourdir progressivement.
Est-il un ouvrier de fabrique qui pût résister à une pareille désertion de son poste de travail et de devoir? Un fabricant, un commerçant qui en seraient là ne tarderaient
pas davantage à compromettre l'avenir de leurs affaires. Et un cultivateur, subordonné ou patron, pourrait impunément se permettre ces choses? Mais non, mille fois non, ce n est pas possible, et d'innombrables catastrophes sont là pour le prouver.
Il faut le dire bien haut, celui qui se livre à des excès qui lui prennent son temps, qui lui causent de la dépense et qui endommagent ses énergies physiques et morales, se place en dehors des conditions dans lesquelles une entreprise quelconque peut donner de bons résultats. Le cultivateur qui ne sait pas se faire une journée professionnelle aussi sacrée que celle du citadin tenu à ses heures de bureau ou d'atelier, se ferme le chemin du succès. Nous ne savons si l'avenir sera précisément aux buveurs d'eau, ainsi que l'affirme le proverbe, mais ce qui est certain, c'est qu'il ne sera pas aux godailleurs.
Que dire encore des cautionnements consentis au pied levé, comme si, pour obliger un ami, quand ce n'est pas une simple connaissance, peut-être un écervelé ou un faiseur de dupes, on avait le droit de s'exposer à mettre sur la paille une famille entière? Pourquoi faut-il que tant de campagnards persistent dans ces errements, alors que dans le monde des affaires en général, il est devenu de règle de ne s'engager que contre bonne garantie? Et comment, à ce propos, ne pas dénoncer la facilité avec laquelle on verra parfois les pouvoirs publics, non seulement réclamer pour eux-mêmes des cautionnements, mais encore encourager de diverses manières cette pratique si dangereuse au lieu de chercher, au contraire, à la maintenir dans des limites étroites. Combien d'actes de la vie civile ne pourrionsnous pas nommer qui sont fort loin d'avoir l'importance de celui-là, et que Ton croit néanmoins devoir entourer de
formalités diverses : comparution devant un magistrat chargé d'expliquer la nature de l'engagement et de recevoir les signatures, délais à courir, tout un ensemble de précautions qui sont la sagesse même ? Que penser enfin de cette faculté accordée à un mari de risquer pareille aventure sans y avoir au moins été autorisé par celle avec qui il a fondé le foyer domestique et qui, en cas de déconvenue, sera aussi directement touchée que lui?
Ce sont là différents points dont l'importance dans la vie pratique est décisive. On ne saurait signaler une carrière où leurs effets n'apparaissent, mais ils se manifestent avec plus de force à la campagne que dans les centres, et pour une raison dont chacun se rendra compte. C'est que Tagriculteur est en général beaucoup plus son maître que le citadin. Il ne relève souvent que de lui-même, n'ayant d'ordres à recevoir de personne, et quand il travaille pour autrui, il n'est pas attaché à une maison dont il dépend pour son existence, car il n'a guère, en cherchant de l'embauche, que l'embarras du choix. Dans ces conditions d'indépendance, les occasions de faire fausse route se multiplient pour les natures inconsidérées ou de volonté faible. Et, d'autre part, il convient de remarquer également que les responsabilités matérielles sont d'ordinaire plus fortes pour les habitants des districts ruraux que pour ceux des villes. La proportion de ceux qui sont placés à la tête de quelque exploitation y est très élevée : nous voulons parler des propriétaires faisant valoir, fermiers, métayers, horticulteurs, tous gens travaillant pour leur compte. Il faudra donc beaucoup de raison et de fermeté pour éviter les risques et les imprudences. Un commis, par exemple, un employé de fabrique, n'a qu'à se conformer aux directions qu'il reçoit, mais le campagnard a des
initiatives à prendre qui peuvent le conduire fort loin, en bien ou en mal. et pour lesquelles il devra faire preuve de qualités spéciales. Que de sagesse pratique il faudrait à ces simples cultivateurs, que de circonspection, que de domination sur soi-même, que de ténacité pour s'en tenir à la ligne de conduite reconnue bonne! Ce sont là des vertus bien rares, et qui en supposent presque toutes une dernière encore.
Il nous est resté des auteurs latins un adage que Ton voudrait pouvoir graver sur la porte de toute demeure où Jon s'occupe d'agriculture ou d'autre chose; ils avaient découvert que « l'économie est un grand revenu ». Et, en effet, aux heures de mécomptes, mauvaises récoltes, maladies, accidents divers, il n'y aura plus parfois, pour rétablir l'équilibre rompu des recettes et des dépenses, que ce moyen suprême : des retranchements dans son train de maison, dans son personnel, dans ses frais généraux, des simplifications de toute sorte, voire même des privations. La vie des champs n'offre rien à cet égard qui lui appartienne en propre, puisque, dans toutes les situations, il n'y a d'équilibre financier possible que pour qui s'applique à marcher avec ce qu'il a, mais il semble bien pourtant que c'est le cultivateur qui aura le plus de raisons de s'attacher au principe posé par les vieux Romains, et voici pourquoi :
Nous assistons à de fréquents renchérissements portant sur les objets nécessaires à tous. Or, ce qui augmente de prix, ce ne sont guère les produits agricoles. Il se trouvera donc que, tout en continuant à vendre la plupart de ses denrées aux cours ordinaires, le cultivateur devra payer plus cher nombre de ses achats quand il s'agira, par exemple, de réparer sa maison ou son outillage, ou de régler
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les visites du médecin, sans parler de la main-d'œuvre de ses ouvriers, quand il en occupe, qui est aussi comme on sait, sujette à la hausse.
Ses dépenses augmentent aussi du fait qu'il s'accorde un meilleur ordinaire, plus de confort, et qu'il participe à une vie plus raffinée. Il s'abonne à certains périodiques, les notes de dentistes commencent à se présenter chez lui. Ces choses étaient rares autrefois au village,
Nous avons prononcé le mot de privation. Il ne faudrait pas s'en effrayer trop, aussi longtemps qu'il n'impliquera pas de ces suppressions qui ne peuvent s'opérer sans dommage pour la santé ou pour l'indépendance morale. Il n'y a personne, en effet, qui ne doive se refuser certaines jouissances, et celui qui ne se refuse rien, on peut être certain qu'il dépensera souvent plus que ne comporte son état de fortune, se préparant ainsi de cruels lendemains, et qu'en outre il ne goûtera plus qu'avec des impressions émoussées, les satisfactions dont il s'entoure. On parle beaucoup, en notre temps de luxe et d'habitudes dispendieuses, de vie simple et de retour à la nature; ces préoccupations ont même fait éclore une intéressante littérature où il y a beaucoup à glaner. Nous ne saurions entrer ici dans les détails d'application. C'est un problème ardu assurément, que celui des coupes sombres à pratiquer dans un budget déjà bien maigre; mais nécessité est mère de l'industrie, en d'autres termes de la réflexion, et celle-ci s'est montrée parfois si endormie et si peu éclairée qu'il est permis d'affirmer que bien des choses iront mieux le jour où elle aura repris ses droits. Nous ne pouvons songer sans un véritable serrement de cœur à ces gens comme nous en avons tant vu qui se gênent, se violentent, se torturent, au milieu de leur pénurie d'argent,
l'avenir des campagnes 6i
afin de pouvoir continuer à faire, pour leur alimentation en particulier, des dépenses qu'ils tiennent, bien à tort, pour indispensables. Ils sont victimes d'idées fausses, d'habitudes prises, de l'aveugle routine.
Mais il y a aussi des vices d'éducation qui exercent leurs ravages. Par exemple, on considérera comme de sa dignité de ne pas se faire la vie trop étroite, et l'on prendra pour norme de ses dépenses de se permettre ce que les autres s'accordent. Si du moins on allait chercher ses exemples et ses indications un peu au-dessous de soi, on se trouverait plus à l'aise au moment du quart d'heure de Rabelais ; mais c'est en général le contraire qui arrive. Et ces choses, en se répétant, pourront préparer la perte de l'honnêteté.
Il y a lieu de rappeler encore comme constituant une tentation à entrer dans la voie des dépenses, la facilité avec laquelle le cultivateur propriétaire pourra toujours emprunter sur sa terre en tant qu'elle n'est pas déjà hypothéquée, et cela au risque de se préparer de gros embarras plus tard.
Une entreprise agricole repose d'ordinaire sur un couple marié, ou tout au moins sur un homme aidé dans ses travaux par une femme; épouse, sœur, fille, parente quelconque ou employée, à qui incombera en première ligne, la tenue du ménage. Ici, elle tiendra plus ou moins la bourse, ce qui dit assez le rôle qu'elle peut jouer. Mais elle ne restera pas nécessairement confinée dans ces fonctions, et son activité s'exercera souvent aussi au dehors, notamment dans certaines tâches comme celles de la basse-cour, du potager, de Tétable. Telle est Timpor-
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tance de son aide qu'il n'est point rare de lavoir sauver du naufrage le représentant du sexe fort, négligent ou aventureux, dont elle s'est efforcée de prévenir ou de réparer les erreurs. De même on la verra parfois, devenue veuve, s'en tirer mieux que lorsque son mari était là. On s'attend à rencontrer chez elle les qualités de prudence qui font si souvent défaut à Thomme. Elle compte de près, et puis, il faut le dire aussi, elle est moins asservie à ces habitudes comme la boisson ou le désœuvrement chronique, Tun des effets les plus connus de l'intempérance.
Il serait cependant très risqué de la déclarer sans reproches, et il faudrait être aveugle pour n'être point frappé, au contraire, des lacunes si fréquentes de son savoir faire de maîtresse de maison. Ici c'est le linge du ménage qui est mal entretenu ou les vêtements qui tombent en loques. Ou bien, on sera frappé de l'incapacité où elle est de mettre une pièce à un morceau d'étoffe sans la faire grimacer, ou même de confectionner le moindre petit ouvrage à l'aiguille.
La cuisine est en général moins en souffrance que la lingerie, mais elle gagnerait pourtant aussi quelquefois à être placée sous la direction d'un spécialiste mieux stylé, possédant des recettes plus variées, et mettant un peu plus de coquetterie à faire apprécier ses talents.
Le pire de tout enfin, c'est le manque de propreté, et ce reproche peut être adressé sans malveillance aucune, sans le moindre parti pris de dénigrement, à de nombreuses paysannes, qui n'ont jamais réussi à rendre leur intérieur ce qu'il devrait être, chez qui les objets traînent à l'abandon, et qui ont pour la poussière, les infections, les mouillures et les incongruités de toute sorte des indul-
g^ences excessives. Que de logis, en particulier, dans lesquels on redoute le grand air comme un ennemi, et où il semblerait que Teau à laver se vende au poids de Tor ! Faut-il s'étonner, après cela, si tant de foyers finissent par se transformer en des réduits inhospitaliers, d'où le mari et les enfants s'échappent sous les prétextes les plus futiles, se trouvant mieux chez le voisin, dans la rue ou devant la table du débitant d'alcool.
Si, avec tous ses défauts, la femme des champs sait être économe, si elle encourage le chef de l'exploitation à surveiller la dépense, il lui sera beaucoup pardonné ; mais il se peut aussi que, par son désordre ou par ses goûts dispendieux, elle amène la ruine sur la maison. Il y aurait à cet égard de tristes constatations à faire.
Quelque indulgence est d'ailleurs commandée à son sujet. La ménagère n'a pas eu toujours sous les yeux, chez ses parents, les exemples qui auraient pu l'instruire. Il y avait bien aussi l'école, sur laquelle on eût voulu pouvoir compter pour combler les lacunes de l'éducation familiale; malheureusement, pour elle aussi, l'école, outre qu elle ne peut pas tout, a encore bien des progrès à réaliser. Y a-t-elle du moins trouvé ces indispensables leçons d'économie domestique portant principalement sur la couture et la tenue du ménage? C'est bien là, en effet, 1 enseignement pratique dont la jeunesse féminine, et particulièrement la jeunesse campagnarde, a surtout besoin. Autrefois, rien n'était plus ordinaire que de voir la petite paysanne passer un certain temps en condition; elle prenait du service dans quelque famille bourgeoise, où elle s'initiait à certains travaux peu courants au village, en même temps qu'elle avait sous les yeux le spectacle d'une maison bien ordonnée. Il est à regretter que ces
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Stages se fassent de plus en plus rares, et c est une des raisons qui doivent faire souhaiter l'introduction, dans la domesticité, de ces diverses réformes dont Timportance est de mieux en mieux comprise et qui pourraient contribuer à la réhabiliter.
Nous venons d'envisager Tagricultrice comme femme d'intérieur, mais puisqu'elle est également mêlée plus ou moins au travail de la ferme, on s'expliquera aisément l'intérêt qu'il y a à lui faire acquérir aussi, quand cela se peut, certains éléments de ce savoir technique et commercial si indispensable au cultivateur. Nous avons à signaler à ce sujet une initiative que l'on jugera, comme nous, tout à fait intéressante.
Il y a un petit nombre d'années, une grande dame d'outre-Manche, la comtesse de Warw^ick, lançait un périodique mensuel, le Times agricole de la femme, organe de la société d'agriculture anglaise des femmes, et dont le premier numéro contenait le paragraphe suivant :
« Au lieu de Téternel travail de galérien de jadis appliqué à de vastes étendues déterres, avec un lourd outillage, de nombreux chevaux, de longs parcours sur de mauvaises routes pour atteindre la gare, il y a aujourd'hui une place tout indiquée pour la petite culture : fleurs, fruits, confitures, élève des abeilles, et plus spécialement la bassecour. Autant de choses faites pour la femme, à laquelle il ne manque, pour être prospère et contente, qu'une préparation ad hoc. Dans maintes occupations citadines, telles que la machine à écrire, le télégraphe et encore d'autres professions, la femme a trouvé son emploi ; je suis convaincue qu'aidée et dirigée au début elle réussira également à là campagne. »
Il ne s'agissait pas seulement pour la noble comtesse
de réagir contre le dépeuplement des districts ruraux, mais encore d'ouvrir des carrières « pour un million de femmes » qui n'ont pas été élevées en vue d'une tache définie, mais doivent cependant gagner leur vie. « Retournez aux champs ! » leur dit-elle, et pour prêter à ce mouvement un appui efficace, elle leur a préparé l'accès du Collège de Reading, une institution où elles apprendront spécialement la petite agriculture, soit ce qui concerne les fruits, les fleurs, les légumes, le lait, la volaille, les abeilles, plus la comptabilité et les branches connexes.
Dès l'automne de 1898, l'Hôtel de Lady Warvvick, aménagé pour recevoir les élèves, comptait 12 jeunes femmes, chiff^re qui passa à 27 et qui, continuant à monter, devait bientôt rendre nécessaire l'ouverture d'une seconde maison. Et déjà on a dû s'occuper aussi de construire des cottages groupés en petites colonies, et dont les pensionnaires associeraient aux études théoriques les exercices pratiques indispensables.
D'autres pays, au nord de l'Europe, semblent obéir aux préoccupations qui animent Lady Warw^ick. Les lignes suivantes sont tirées d'un livre sur la Suède qui porte la date de 1906 :
« L'encombrement des carrières et le besoin d'activité des Suédois attirent de plus en plus les femmes indépendantes vers l'agriculture. Celles qui se décident à employer de la sorte leurs capitaux administrent personnellement leurs domaines. On m'a cité le cas d'une jeune fille orpheline et riche qui, après avoir achevé ses études et passé son baccalauréat, est entrée dans une école d'agriculture et vient d'acquérir une propriété où elle s'est établie » {Le Féminisme Suédois, par Marc Hélys.)
Il semble pourtant que ce mouvement, en Suède, de
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la femme vers les champs, dans les milieux riches, ne fasse que de s'annoncer; ce qui est beaucoup plus marqué, c'est le choix d'une branche agricole de la part des jeunes filles appelées à gagner leur vie, et qui ne s'accommoderaient pas volontiers de la position de simples domestiques. Un grand nombre d'entre elles se spécialisent dans la laiterie ; après s'y être préparées par un stage de deux ans dans une école modèle, elles trouveront aisément de bons emplois en un pays où l'industrie du lait tient une place d'honneur, et dans des conditions d'indépendance qui leur permettront de se marier sans avoir à quitter leurs occupations.
Dans son récent Manuel des Professions {Handbook of Employments, Aberdeen, 1908). Mrs Ogilvie Gordon consacre aux jardinières une. page dont nous extrairons ce qui suit : « Pour une bonne préparation à l'horticulture, les jeunes filles auxquelles la chose est possible feront bien de suivre le cours complet à l'Ecole de jardinage d'Edimbourg, àCorstorphine, ou au Collège d'horticulture Swanley, dans le Kent. Les diplômes de jardiniers sont maintenant accessibles aux élèves du sexe féminin qui peuvent ainsi arriver à des positions de jardiniers chefs ou en second, ainsi qu'à des places dans des écoles. »
Le même courant se manifeste aussi hors d'Europe. Au Canada, la plus grande école d'agriculture du monde ouverte à Québec, le 3 juin dernier (le Collège Mac Donald), forme jeunes gens et jeunes filles en vue de la carrière agricole.
Il y a dans cette apparition de l'agricultrice qualifiée un intéressant symptôme à noter.
Le Milieu Social.
Nous avons indiqué les réformes relatives aux personnes, à leur développement technique, économique et administratif. Nous aborderons maintenant les réformes sociales. Bien des gens prennent en grippe le village parce qu'ils s y ennuient. Ces griefs détonneront bien un peu quelquefois dans certaines bouches. Quand, par exemple, un jeune homme dont les parents possèdent des champs, une maison, du bétail, une certaine aisance, vous assure que c'est la monotonie du village qui Ta amené à se faire infime employé, au salaire dérisoire, sans avenir, végétant dans un gîte obscur et délabré en quelque quartier de misère, chacun se demandera où est l'avantage obtenu. N'importe, si Ton veut pouvoir réagir contre l'attirance des centres, il faut se préoccuper de doter les milieux agricoles de certains développements qui leur font défaut.
Et quels sont ici les besoins à satisfaire ? Besoin de sociabilité, besoin de distraction, de délassement, de variété dans le cours des journées et des semaines ; besoin d'une certaine élégance, d'un certain raffinement dans les manières, d'un certain confort. Une petite tournée en Angleterre, dans le Nord surtout, en Ecosse, dans l'Amérique de langue anglaise ou en Australie, en dira plus ici que de longues explications.
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Nous ferons remarquer tout d'abord qu'un des caractères des groupements ruraux en ces pays, c est la présence d'hommes riches ou de loisir : des industriels qui ont des fabriques dans les environs, des commerçants, des rentiers y sont établis à côté des cultivateurs proprement dits, chez lesquels une certaine aisance n'est d'ailleurs point rare. Un autre trait à noter, c'est qu'il existe d'ordinaire, à proximité des farms ou exploitations rurales, quelques maisons où se rencontrent les boutiques, le négoce, les affaires, et qui font penser à un petit quartier de ville ou de banlieue. Nous distinguerons aussi des communaux bien gazonnés et spacieux qui, avec les églises et les écoles, contribuent à la dignité comme à la beauté de l'endroit.
Les pouvoirs locaux, qui comptent dans leur sein des hommes cultivés et disposant de ressources abondantes, en raison des contributions dont ils ont la latitude de fixer la quotité, feront souvent les frais d'une jolie bibliothèque publique à laquelle sera annexée une salle de lecture, avec journaux et revues. Avons-nous quitté la ville ? Sans doute, puisque nous sommes en pleins champs, et pourtant voilà des farmers, de véritables cultivateurs, qui ressemblent étonnamment à des citadins. Le dimanche, on les confondrait même avec eux. Les jours de semaine, on les prendrait pour des employés d'usine ou de fabrique. Ils n'auraient pas l'idée de se distinguer du reste de la population et de se classer dans une catégorie inférieure en portant la blouse ou son équivalent. Ils ne plaignent pas leur peine et mettent la main à tout, mais certains travaux de bête de somme leur sont devenus étrangers : ainsi, on chercherait vainement dans ces parages un homme cheminant sur une route avec une hotte sur le
dos et, dans cette hotte, la charge d'un mulet. Ce serait absolument déroger, et notre campagnard, si humble soit-il, a sa légitime fierté. Ces ruraux banniront de leurs discours, surtout devant les dames, ce que les simples convenances interdisent, et les femmes de ces ruraux justifient pleinement la prétention d'être des « ladies », tout autant que les hommes tiennent à mériter l'appellation de « gentlemen ». On ne saurait toujours parler de villages, puisque souvent il n'en existe pas et que les localités de province ressembleraient plutôt à une ville naissante dans son premier stage ou à un éparpillement de fermes; on ne rencontre plus guère non plus de ces villageois arriérés qui, par leur gaucherie ou leur archaïsme, donnent prise à ces quolibets désobligeants dont a été si largement gratifié le Jacques Bonhomme des différentes latitudes. Ils lisent des journaux, des périodiques, des illustrés, des ouvrages divers. Là où manquent la bibliothèque et la salle de lecture communales, on y suppléera par les « collections circulantes ». Les bonnes écoles ordinaires auront, s'il y a moyen, leur complément dans les classes du soir pour artisans, qui ont permis à tant de jeunes gens d'humble origine, de devenir des self made men instruits et prospères. Les universités ou autres écoles un peu hautes du voisinage leur faciliteront aussi de diverses manières les moyens d'obtenir, de temps en temps, des conférences populaires instructives ou récréatives.
Sont-ce là toutes leurs ressources intellectuelles ? Nullement. Ils entendront de la musique, quand ce ne serait que celle du dimanche à l'église, où un chœur ne manque pour ainsi dire jamais ; mais il serait bien extraordinaire qu'ils n'eussent pas aussi une société de chant ou de
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littérature, qui tout naturellement donnera quelques soirées durant la saison morte.
Nous parlions de Téglîse : indépendamment de son rôle de maison de prière et de foyer de vie spirituelle, c'est de plus un centre social où les œuvres philanthropiques et religieuses sont associées à de joyeux bazars de charité et à des fêtes intimes, telles que soirées diverses, petites représentations ou tea parties, dans lesquelles la bonne humeur pétille autour des tasses de thé. Le sanctuaire aura parfois, en sous-sol, ses salons et sa cuisine. Rien ne semble plus naturel qu'une collation servie dans ce lieu, qui est comme la demeure de tous. On y fera faire aussi des conférences d'un caractère souvent très varié, et d'où les questions séculières ne seront point exclues.
Mais nous n'avons garde d'oublier la séduction irrésistible, le passe-temps par excellence, qui détend les nerfs et fait respirer le bon air oxygéné, nous voulons dire le sport. On peut être sûr que quelques clubs auront pris soin de ses intérêts. Des emplacements pour les boules, les balles, le tennis auront été établis avec soin. Et de temps en temps reviendront ces « matchs » qui confondent riches et pauvres, jeunes et vieux, maîtres et serviteurs dans une même frénésie, qui forment à l'esprit de discipline et au respect de la règle, et où toute une foule délirante fait cercle pour acclamer les bons coups.
Les maisons d'habitation sont bien tenues, luisantes même, ordinairement séparées des dépendances par un espace libre. Tout cela formera d'ordinaire — négligeant ici les riches manoirs avec leur ceinture de terrains de luxe — un ensemble bien moins considérable et moins coûteux que ne sont, en général, les bâtiments correspondants chez les cultivateurs aisés du continent d'Europe :
on se contentera même volontiers de constructions en bois, lorsque le bois est à bas prix. Les meules de foin et de paille permettront de se passer des vastes granges. Et, à ce propos, on nous permettra une réflexion que fait naître la vue de ces installations parfois si sommaires, mais tenues néanmoins pour suffisantes. C'est qu'il y aurait peut-être dans bien des cas, à s'inspirer de cette recherche de l'économie dans une industrie comme celle des champs où il n'y a pas grand résultat à espérer pour qui n'a pas d'avances, et où il convient dès lors de se réserver un peu d'argent pour pouvoir marcher. Or, n'y a-t-il pas entre le coût élevé des bâtiments et les maigres réserves des exploitants (qui souvent même manquent totalement du nerf de la guerre et de l'agriculture) une disproportion manifeste? On pourrait même dire qu'une fois le strict nécessaire en fait de logement et de dépendances assuré, rien n'est plus impérieux que la formation d'un fonds de roulement qui permettra de faire céder à la terre son fruit, et non pas seulement un maigre pis aller. Il est vrai que, dans la plupart des cas, les maisons existent de vieille date, qu'on les utilise telles qu'on les a, et qu'il s'en construit peu de neuves. Cette question de la réduction des bâtiments de ferme est subordonnée à la conservation du foin et de la paille en meules, car ce n'est qu'ainsi que Ton pourra renoncer aux vastes dépendances, si chères de construction et d'entretien. Mais le centre de l'Europe s'y est montré jusqu'ici réfractaire, malgré les efforts de certaines sociétés agricoles qui ont fait venir parfois des hommes du Nord pour enseigner la manière d'établir les dites meules.
Pour revenir à notre sujet, les demeures des « farmers » en pays anglo-saxon sont pourvues de bons moyens de
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chauffage, en sorte que Ton pourra y passer la saison froide sans souffrance. On n'y aura pas non plus oublié le cabinet de barn. Autour de ces demeures, on s'étonnerait de trouver des chemins encombrés d'ordures. Pas non plus de ces creux à fumiers qui s'étalent à l'endroit le plus en vue, devant les fenêtres ou à l'entrée de la cour. Des relations de bon voisinage s'établiront fréquemment entre gens du même lieu, qui les amèneront à l'occasion les uns chez les autres, en famille, ce qui vaut assurément mieux que les rendez-vous pour hommes seuls, dans des salles enfumées et alcooliques. Les cabarets sont d'ailleurs de plus en plus limités en nombre, et ferment de bonne heure.
En dehors du monde anglo-saxon, nous pourrions évoquer bien des scènes qui se rapprochent de ce que nous venons de rapporter. Voici, par exemple, une récente description de la ferme Scandinave : « Elle rit dans sa belle couleur rouge, sous la claire lumière, à l'ombre légère des bouleaux argentés ; une pelouse fleurie lui donne l'aspect d'un cottage. A Tentour de petits bâtiments pareillement peints s'égrènent comme un hameau ». {Féminisme suédois^ déjà cité.)
La propreté des intérieurs hollandais est proverbiale et s'explique d'ailleurs par les exigences du climat qui commandent les lavages à grande eau pour empêcher le moisi. Les locaux d'habitation sont bien ici contigus à ceux de l'exploitation, mais la tenue irréprochable de ces derniers fait que Ton n'a pas à en souffrir.
On remarquera que nous avons évité d'évoquer les rêves trop ambitieux. Ainsi, nous n'avons rien dit de ces colons d'Australie, grands propriétaires fonciers qui, le soir, quand les travaux ont cessé, viennent faire salon et
causer ensemble, pendant que la jeunesse s'approche du piano ou chante les mélodies aimées. Nous sommes restés dans les limites raisonnables, nous contentant de signaler ce qui serait à la portée de la plupart des cultivateurs, s ils pouvaient y prendre goût. On voudra bien remarquer enfin que nous n'avons pas prononcé un seul mot qui puisse faire croire que nous songerions à transporter à la campagne les mœurs et la vie des citadins. Il n'est pas question de cela, et autant que personne nous nous défions de ce qui est singé, plaqué, copié, et ne répond pas aux conditions naturelles du milieu.
Toutefois, il serait bon de se souvenir que les conditions du milieu ne sauraient, ni tout expliquer, ni faire tout accepter. Certes, on ne saurait s'attendre à ce que dans la steppe russe, où manquent en général les matériaux de construction et où elle sera exposée aux extrêmes des climats continentaux, Tisba dût rappeler les bâtiments ruraux de l'Occident. Mais il est des anomalies dont on a peine à prendre son parti. Il est des villages, en nombre de pays, surtout dans les climats chauds, qui sont absolument déplorables, par l'entassement des maisons et Tabsence de toute voirie, ou plutôt de toute hygiène, et qui, lorsque vous les traversez, vous font remonter le cours des âges. Mais peut-être, ce qu'il y a de pire, en dépit des faveurs du ciel et du sol, ce sont encore ces travailleurs de l'Italie obligés de vivre parqués en villages aune énorme distance des terres qu'ils cultivent, les « fermes » isolées n'existant pas.
En résumé, on fera bien de se persuader que le progrès social fait partie de cet ensemble appelé le progrès. Il n'est pas de réforme profonde sur un point qui ne demande à s'appuyer sur des améliorations circonvoisines. Une
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circonstance, d'ailleurs, contribuera aussi à faire entrer, à ce point de vue, les campagnes dans le mouvement général : c est leur pénétration par la vie urbaine, suite de l'extension, ainsi que de la multiplication et des villes, et des moyens de transport.
Le remède à la crise agricole consiste donc en partie, ainsi que nous venons de le dire, dans un ensemble d'efforts qui auront pour effet de rapprocher la campagne de la ville. Mais, entrer dans cette voie, ne serait-ce pas, en même temps, préparer peut-être pour Tavenir un petit mouvement démographique contraire. à la poussée actuelle, se portant des centres vers les campagnes et de nature, nous ne dirons pas à renverser l'émigration des campagnes, mais à la contrebalancer si peu que ce soit?
Ceci est un désir si naturel que bien des gens Tont éprouvé avant nous. Il y a trop de monde dans les villes, tant de malheureux y végètent, et pourtant les campagnes qui se dépeuplent off^riraient encore, si Ton savait les y voir, des établissements sortables. Pourquoi donc quelques transfuges des villes ne passeraient-ils pas à Tagriculture ?
Voilà assurément qui serait une heureuse réaction. Un fleuve coule en torrent des campagnes vers les centres ; eh bien, un modeste contre-courant renverra vers les campagnes une partie du trop plein des agglomérations urbaines.
Jusqu'ici on a eu beau chercher ce mouvement démographique vers les districts ruraux, il ne semble pas que ce qui a pu être découvert mérite d'être rapporté. Sans doute des citadins quitteront de temps en temps la ville pour élire domicile à la campagne, mais qui étaient-ils?
Un faible contingent de vieillards, d'orphelins, d'infirmes ou de valétudinaires en quête d'un milieu tranquille ou delà vie à. bon marché; quelques trafiquants, quelques industriels ou gens de métiers, éléments plutôt nomades et se juxtaposant à la population agricole, au lieu de se fondre avec elle. En fait de conquête pour l'agriculture, tout au plus pourrait-on nommer quelques fils de famille qui, par choix ou par nécessité, dans leur impuissance à courir d'autres carrières, viennent continuer la tradition des gentilshommes campagnards d'autrefois ; mais ils ne sont pas à proprement parler des paysans et ne font guère souche de campagnards.
En 1869, un écrivain français, auteur anonyme d'un livre sur « Le Luxe j»), s'énonçait comme suit : « La classe aisée commence à émigrer vers la campagne. Le citadin, las du tracas et du tourment des aflFaires, se plaît dans la possession d'un domaine rural, d'une importance proportionnée à son revenu... Bon nombre de jeunes gens riches ont déjà mis fin à leur vie de désordres pour se consacrer à l'amélioration de leurs domaines... »
Où a-t-on vu des choses si encourageantes? Il serait, pensons-nous, difficile de faire grand fond sur ces assertions.
Serait-ce alors que la vie agricole répugne à la population citadine que Ton souhaiterait tant de voir reprendre un peu le chemin des campagnes? Nous ne le pensons pas. Nous croyons, en particulier, que nombre de jeunes hommes sortant de la moyenne bourgeoisie, échangeraient volontiers la ville contre le village, car ils goûtent le grand air, le mouvement, la vie libre; ils sont actifs, adroits, et bêchent avec conviction et bonheur un carré de jardin.
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Ce qui les détourne de Tagriculture, c'est qu'ils se rendent compte du peu d'avenir qu'il y aurait là pour eux. Et ces inquiétudes se comprennent. En effet, au moment où des cultivateurs émérites, de vieux praticiens, se découragent, où Ton peut voir des élèves d'écoles pratiques d'agriculture réduits à se faire valets de ferme, il serait étrange que des hommes qui n'ont jamais fait croître un brin d'herbe pussent chanter victoire. Ce serait vraiment trop de présomption.
Il en irait autrement pour plusieurs d'entre eux, s'ils possédaient des terres et quelques capitaux. C'est ainsi que nous pouvons nous expliquer sans peine que des jeunes gens aisés fassent de l'agronomie, parfois, il est vrai, plutôt par des motifs de santé ou de convenance personnelle que par une vraie vocation. Cela constitue néanmoins un petit remous vers l'agriculture. Nous nous en félicitons. C'est toujours cela de gagné.
Il est naturel de se demander aussi, au point de vue du repeuplement des campagnes, quelles professions choisissent les enfants plus ou moins abandonnés ou orphelins que recueille la bienfaisance. Si, à ce sujet, nous consultons les registres des asiles, voici ce qui en ressort. Les statistiques professionnelles relatives aux garçons se résument comme suit : l'industrie et, de préférence, les industries fines; le commerce, c'est-à-dire des comptables et des commis; des mécaniciens, des électriciens, des serruriers, quelques instituteurs, et, en fait d'occupations rentrant dans le travail du sol, de temps en temps un horticulteur, mais des agriculteurs, jamais, ou quasi jamais. C'était là un résultat à prévoir. Des jeunes gens possédant un certain degré d'instruction, auxquels on offre de bons apprentissages dans les diverses branches,
qui entrevoient la possibilité de se tirer assez vite d'affaire, qui ont en outre des goûts plutôt raffinés, des besoins intellectuels, des relations auxquelles ils tiennent, comment leur viendrait-il à l'esprit de se décider pour le travail de la terre dans Tidée de débuter comme petits domestiques, faisant les longues journées, couchant à 1 écurie avec la vache et le cheval, amassant péniblement un maigre pécule, pour, ensuite, quoi faire ? Devenir fermiers ? Mais où prendre les avances nécessaires ? S'établir comme journaliers, louer leurs services pendant une partie de Tannée, et cultiver en même temps quelques terrains à leur compte ? Ce n'est pas une perspective bien engageante, et un homme qui a d'autres chemins ouverts devant lui ne prendra guère celui-là. Les jeunes filles abandonnées ou orphelines ne raisonnent guère autrement que les jeunes garçons élevés par la philanthropie privée ou publique. Les établissements où elles sont reçues se trouvent aussi, le plus souvent, placés au sein des agglomérations urbaines, ce qui n'est guère propre à tourner les regards du côté de la vie des champs.
Nous donnerons pourtant un bon point, avant de terminer, aux efforts accomplis par les colonies agricoles destinées essentiellement aux enfants vicieux ou difficiles, ainsi que par certaines institutions qui les imitent à certains égards. Ces établissements initient les jeunes filles aux travaux de couture, ainsi qu'à la tenue du ménage, dans la pensée, soit de leur assurer un gagne-pain, soit de les préparer à devenir dans la suite des mères de famille à la hauteur de leur tâche. Les jeunes garçons y sont formés, de leur côté, au travail des champs. Les institutions qui nous occupent, orphelinats ou asiles, sont placées en dehors des centres, de manière à assurer à
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leurs pensionnaires le contact avec le terroir. Bon nombre de ces élèves, malgré tout, seront immanquablement happés par le courant urbain, moins peut-être, dans bien des cas, par leur volonté propre que par celle de leurs parents ou protecteurs, qui s'indignent presque parfois que Ton ait pu songer à en faire des campagnards. Cependant, une partie d'entre eux resteront au village comme domestiques de maison ou de ferme, et plus d'un s'en télicitera en comparant son sort avec celui de tel ancien camarade perdu dans la foule des villes, sans métier, obligé de se contenter de maigres emplois, roulant de place en place, livré aux privations, aux horribles tentations et à Tinsécurité la plus absolue.
Certains enfants sont de même, mais par une autre voie, dirigés vers le travail des champs. Ce sont ceux qui ont été mis en pension dans des familles de cultivateurs. Il n'est point rare, malheureusement, qu'ils y soient exploités. On s'en sert trop souvent comme de petits ouvriers dont on cherche à obtenir le plus possible. Ils ne suivent l'école qu'irrégulièrement ou trop peu de temps. Ils n'ont pour ainsi dire jamais un sou, tandis que dans les institutions où les enfants sont élevés collectivement et dont nous parlions tout à l'heure, l'élève recevra, en général, une modeste rémunération pour son travail, de telle façon qu'à sa sortie de la maison, il se trouvera à la tête d'un petit pécule. La conséquence presque forcée de ce régime si dur, c'est que, à peine la bride sur le cou, le jeune pensionnaire qui a tant souffert à la campagne en partira, l'amertume au cœur, étira grossir l'exode rural. Mal préparé comme il l'est pour le combat de là vie, faut-il s'étonner de chutes fréquentes? Grande question et qui appelle toutes les sollicitudes.
M ais voici une dernière catégorie de retours aux champs qui a son importance. Nous voulons parler des sans-travail, ce mal chronique de nos villes modernes. Quelle solution appliquer à ce problème? Il a paru que la meilleure méthode était d'instituer des établissements ruraux où les inoccupés seraient reçus et trouveraient pour quelque temps de Touvrage et leur subsistance. En Allemagne, à Theure actuelle, la philanthropie privée tire grand parti de cette ressource. En Allemagne encore, et, de même en Nouvelle-Zélande, où existent des assurances officielles pour les vieillards et les invalides, orrroit en outre s^établir dans les campagnes nombre de ces personnes en état, le plus souvent, de rendre quelques services et de suppléer par là, si peu que ce soit, à la pénurie de main-d'œuvre rurale, ce qui aura toujours son prix.
Les Secrets de demain.
A en croire les philosophes de révolution, le progrès ne serait qu'une série de phénomènes dans lesquels on voit les conditions générales du milieu développer leurs effets en affectant les différents aspects de la vie, et il serait fatal. Ceci peut être vrai quand il s'agit de la nature organique et inorganique : nous l'admettons, par exemple, sans peine, dans le système de Darwin, pour expliquer la différenciation graduelle des individus des règnes végétal et animal. Toutefois, le progrès au sein des sociétés humaines échappe en grande partie à cette loi, parce que les forces matérielles ne sont plus seules alors en opération, et qu'il vient s'y ajouter le facteur intellectuel et moral sous ses formes les plus diverses. La parole sacrée : « le vent souffle où il veut..., mais tu ne sais d'où il vient et où il va », s'applique ici. Que de fois n'est-il pas arrivé qu'un fait surgissant dans l'ordre de la connaissance pure, de la vie pratique, du sentiment ou des institutions, s'est répercuté en conséquences lointaines, plus ou moins insoupçonnées ! Il est donc assez naturel, avant de mettre le point final à notre étude, de nous demander avec le poète : « De quoi demain sera-t-il fait ?» — en ce qui concerne les destinées de l'agriculture.
Si nous écoutions certaines sirènes, nous aurions sujet
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de nous tranquilliser. Voici, notamment, Herbert Spencer avec sa rassurante doctrine de la vague de retour. Campé sur son terrain favori de la persistance des forces, il nous annonce qu'un excès dans un sens prépare une réaction en sens opposé. C est comme l'escarpolette qui remonte d'autant plus haut que nous l'avons tirée à nous avec plus de violence, ou comme la balle qui rebondit d'autant mieux qu'elle a été projetée plus vivement sur le sol. Celui qui mange trop éprouve ensuite de la répugnance à se mettre à table, tandis que des repas modérés conserveront l'appétit. Un ressort qui subit une pression se redresse, s'il n'a pas été brisé, à une hauteur correspondant à cette pression. Ainsi le veut la loi de l'équilibre des forces.
C'est ici le cas de répéter que comparaison n'est pas raison et de se défier, avec Paul-Louis, de l'imprécision de la métaphore. Combien ne connaissons-nous pas de gens qui, après avoir été dans la misère, non seulement n'ont jamais vu la vague chargée de les ramener à la prospérité, mais encore n'ont fait que déchoir plus lamentablement! Combien de professions qui n'ont pas seulement décliné, mais disparu, et qui ne renaîtront plus ! Comment y aurait-il dans le fait d'être malade aujourd'hui une garantie que des temps meilleurs viendront ?
L'agriculture fera bien de ne pas se reposer trop aveuglément sur de telles assurances.
Mais voici encore de douces paroles. L'industrie, nous dit-on, est allée trop loin. Elle a excédé ses limites naturelles. Elle a fait de la surproduction à outrance, et chacun sait que la consommation a ses limites. Ainsi s'expliquent tant de maux : crises financières, chômage, instabilité des affaires, qui forment l'accompagnement ordi-
naire de l'essor économique. Il est donc à présumer que, petit à petit, l'industrie finira par se tasser, par mieux régler sa marche et par se contenter du personnel qui lui est indispensable et qu'elle est en état de faire vivre. Aussi bien, tous les perfectionnements mécaniques tendent-ils de même à éliminer un partie de la maind'œuvre. L'ouvrier de fer se substitue dans tous les cas possibles à l'ouvrier humain. Ne nous a-t-on pas appris, par exemple, qu'avec le système Northrop un homme conduit aujourd'hui jusqu'à vingt métiers à tisser, au lieu des deux métiers de naguère? On alléguera, peut-être, qu'en revanche il surgit sans cesse de nouvelles industries qui demanderont aussi des bras, mais outre qu'une nouvelle activité n'utilise pendant les premiers temps qu'un personnel restreint, il est bien rare qu'elle prenne pied sans tuer quelqu'une de ses devancières. C'est ainsi que l'apparition des voies ferrées qui devait, plus tard, fournir tant d'emplois, a commencé par ruiner bien des carrières se rattachant au service des transports à chevaux. Dans son captivant volume Le Retour à la Terre, M. Jules Méline a tiré un parti considérable des effets que pourrait avoir l'invasion de la machine dans l'industrie, en y libérant nombre de gens qui y avaient trouvé une occupation. Cet auteur rappelle notamment qu'en France il y avait, en 1901, 72,000 ouvriers dans la métallurgie, et qu'ils ont livré 1,748 ,000 tonnes, tandis qu'en 1902, cette production a été dépassée de 142,000 tonnes, bien que le nombre des travailleurs n'ait plus été que de 68,000. Le personnel de l'industrie textile va décroître tout aussi vite; un économiste américain écrit même que dans cette branche qui a occupé jusqu'ici tant de bras, « c'est à peine si Ton verra un ouvrier dans un atelier » (!). La réduction
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de la journée de travail ne sera pas suffisante pour maintenir le chiffre du personnel contre les assauts de la machine. Et, à côté de Tindustrie, il y a le commerce où Tengorgement n'est pas moindre et devra aussi déployer ses conséquences en rejetant vers d'autres activités une partie de ses effectifs actuels.
Quelle sera la conséquence de cette aggravation du chômage forcé dans les centres? C'est que nombre de gens, ne réussissant plus à gagner leur pain dans l'industrie et le commerce, reviendront à Tagriculture dont on ne voulait plus, il y a trente ans, mais qui est en passe de se relever visiblement aujourd'hui. Selon M. Méline, (c le mouvement ne s'arrêtera pas là et, avant peu, sous l'impulsion de la nécessité, nous verrons Texode urbain succéder à l'exode rural; quand la situation ne sera plus tenable à la ville, l'ouvrier prendra son parti de chercher du travail ailleurs, et il reviendra bravement à la terre »...
« On peut affirmer encore et il faut le dire bien haut, » poursuit M. Méline, « que la crise agricole qui a fait tant de mal et qui a si furieusement ravagé la France agricole touche à son terme, que nous remontons aujourd'hui la pente qui nous conduit à une ère nouvelle, et qu'il ne dépend plus que de nous de rendre à l'agriculture son ancienne splendeur ».
Les perspectives sont, comme on voit, magnifiques. Mais voici que, malheureusement pour les théories du retour à la terre, certains publicistes en prennent le contrepied. Ils montrent que ce n'est pas l'industrie seulement qui fait de la surproduction et qui mettra un terme à cet entraînement, ni qui s'efforce sans cesse de remplacer les bras qu'elle occupe par la machine, mais que l'agriculture est arrivée également à ce point où elle se verra con-
trainte d'opérer d'après des principes analogues. Elle aussi, devra réduire son personnel, mais avec cette différence qu'elle ne verra probablement pas surgir dans son domaine propre ces nouveaux genres d'activité dont on aurait besoin pour utiliser plus ou moins la main-d'œuvre qu'elle aura rejetée.
Ecoutons ce qu'écrit à ce sujet un brillant économiste américain, M. Josiah Strong, dans La Cité du 20"^^ Siècle: ce Un agent spécial du gouvernement des Etats-Unis publiait un rapport où il remarquait que, grâce au perfectionnement de l'outillage agricole, quatre hommes font, à cette heure, le travail qui en réclamait quatorze jadis. Etant donné que le monde ne saurait consommer trois ou quatre fois plus de denrées à cette seule fin de rendre service aux cultivateurs, il a fallu qu'un nombre considérable de ces derniers abandonnassent l'agriculture pour cherchera tout prix une occupation, soit dans les villes de province, soit dans les grandes cités. Que l'on garde présent à l'esprit ce simple fait que la capacité du monde à consommer des denrées est limitée : ce sera assez pour éclairer d'un jour nouveau la situation économique, aussi bien présente que future. Autant dire que l'agriculture ne peut occuper et faire vivre qu'un nombre limité d'individus ».
Ce n'est pas précisément une vision riante que celle de ces millions d'êtres humains obligés par la dureté des temps de passer de l'industrie à l'agriculture ou vice versa, en quête d'un gagne-pain pour remplacer celui qu'ils auront perdu, et exposés toujours, quelle que soit la porte où ils viennent frapper, à s'entendre répéter le mot de l'écriteau placé à l'entrée des voitures publiques dont tous les sièges sont pris : « Complet'! »
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Bien heureusement pour l'avenir qui nous attend, les deux théories si alarmantes que nous venons de rappeler tombent Tune après l'autre, d'après nous, dans une même confusion. Elles reposent sur l'idée que, dans les conditions économiques actuelles, il y a surproduction ; mais en quoi celle-ci consiste-t-elle ?
Supposons pour un instant, que tous les hommes aient un lit pour dormir, cela signifiera-t-il que tous auront une bonne couche et reposeront convenablement? Ou bien, mettons que tous les habitants de la terre mangent à leur faim, cela voudra-t-il dire que chacun sera bien nourri ? Prenons, par exemple, les Irlandais : ils seraient enchantés, sans doute, de n'avoir plus à s'entasser avec leurs nombreuses familles dans leurs misérables cabanes et de pouvoir, de temps en temps, varier leur ordinaire en joignant à la pomme de terre nationale le bifteck qui forme le plat de résistance sur le menu de leurs compatriotes établis derrière le canal de Saint- George. Nos hypothèses étaient d'ailleurs empreintes d'un optimisme très exagéré, lorsque nous représentions chaque homme comme étant en possession d'un lit et mangeant à sa faim, puisque nous savons, au contraire, qu'il est nombre de gens qui n'ont ni lit pour reposer, ni table dressée à l'heure des repas.
La formule générale qu'il y a trop de richesses économiques, recouvre, comme on voit, de graves malentendus. Il faudrait dire plutôt qu'il y a encore trop de gens qui manquent des moyens de se procurer le nécessaire. Mais que l'on imagine, pour un instant, la prospérité matérielle des habitants de la planète multipliée par dix, par vingt, et la grande masse des hommes en mesure de s'accorder l'utile et l'agréable. C'est pour lors que le travail sous
toutes ses formes et dans tous les domaines battrait son plein.
Bien que nous n'en soyons pas encore là, il est permis de penser que la société future comptera moins de pauvres et d'indigents que la société actuelle. Quelles que soient les ombres à notre civilisation, et encore que nous n'ayons garde de dissimuler la large tache noire du paupérisme dans les agglomérations populeuses, Tune des caractéristiques du progrès social est le recul de la misère, ce qui revient à dire une dissémination plus grande des ressources matérielles appelées à se convertir en moyens d'achat, et dont TefFet est d'activer l'écoulement des produits agricoles et des objets manufacturés.
Mais s'il en est ainsi, il faudra admettre que les entreprises économiques auront toujours plus besoin de bras, de têtes, de travailleurs de tout ordre et à tous les degrés d'importance.
Il y a pourtant une exception à faire, nos lecteurs Tauront compris, pour les périodes de stagnation ou de perturbations exceptionnelles, et que nous appelons des crises.
Entre les deux théories de MM. Méline et Strong que nous avons mises en opposition, il existe après tout un trait commun. Elles aboutissent Tune comme l'autre à cette conclusion qu'un déplacement de bras est appelé à se produire. Dans quel sens? Du côté de l'agriculture, déclarent les uns. Vers l'industrie et le commerce, en faveur des agglomérations urbaines, affirment les autres. Qui a raison ?
Pendant ce dernier demi-siècle, un énorme flot migrateur s'est dirigé vers les villes. On ne saurait s'en étonner, puisque jusqu'à nous, la grande masse des
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hommes vivaient au village. L'agriculture était alors la principale occupation professionnelle. Il n'en va plus de même, et le renversement des rôles est devenu très général.
L'industrie et le commerce ont pris leur prodigieux élan, ainsi que les entreprises de transport; autour de ces nouveaux foyers de travail se sont formées encore mille activités concomitantes des plus variées, et de tout cela il est résulté le drainage que l'on sait des populations campagnardes. Il faudra bien pourtant que l'exode s'arrête une fois, car il n'y a pas de raison pour que les campagnes deviennent toutes un désert. La terre cultivable représente, en effet, un capital si énorme que Ton ne les laissera en friche que s'il n'y a rien à en tirer.
Il faut se souvenir, en outre, que l'industrie, avec le mouvement d'affaires auquel elle a donné lieu, ne s'est répandue au début que sur une portion très restreinte de la surface du globe, formée de ce que l'on appelait les pays avancés. C'est là que l'on produisait, et les autres territoires formaient les débouchés. Mais les contrées restées si longtemps en dehors du mouvement économique moderne s'ébranlent actuellement les unes après les autres — témoin le Japon — en sorte que les pays qui parurent jusqu'ici détenir le monopole de l'industrie vont connaître une concurrence toujours plus intense. Il est à prévoir que plusieurs d'entre eux ne pourront plus garder leur rang de naguère, ce qui tendra aussi à enrayer la désertion des champs.
Nous savons bien l'objection que l'on nous fera ici. C'est que l'exode rural est dû pour une large part au discrédit et à l'impopularité dont souffre l'agriculture. Celle-ci rapporte trop peu; elle est sujette, en outre, à des contre-
temps et à des déboires accidentels, provenant en particulier de rirrégularité des saisons et de la multiplicité des parasites; enfin, aux yeux d'un grand nombre de gens, le travail des champs est peu relevé. Sans nous arrêter ici à certains détails de cette thèse et en particulier à ce grief absurde dirigé contre le travail des champs, lequel manquerait de distinction, nous tenons pour certain que ce qui a plus que toute autre cause contribué à détacher les hommes de l'agriculture, c'est le maigre rendement auquel elle est graduellement tombée. Mais convenir de ce fait, et qui pourrait le nier? n'est-ce pas admettre implicitement qu'il suffirait d'un retour de prospérité assuré au travail des champs mieux entendu, pour lui ramener les sympathies.
Prospérité, ce mot fera sourire peut-être et pourtant, nous n'avons aucune envie de plaisanter. Nombre de bons esprits affirment qu'il y aurait moyen encore de gagner de l'argent à cultiver le sol; mais ce sera assez peut-être, dans bien des cas, que l'agriculture procure, non la richesse mais de quoi vivre, même durement, pour reprendre sa place parmi les professions non désertées, car combien de prétendues positions n'existe-t-il pas en dehors d'elle qui sont bien loin de pouvoir promettre des . avantages équivalents!
La définition classique que l'agriculture tire du sol les produits que l'industrie prendra ensuite pour les transformer, n'a jamais été strictement exacte. Nous savons tous dans combien de cas l'exploitation agricole se prolonge en exploitation industrielle ; mais aujourd'hui l'ancienne distinction que nous venons de rappeler s'efface encore davantage pour une autre raison, qui est la suivante. L'agriculture se marie de plus en plus à l'industrie
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par le fait des procédés qu'elle emploie. Elle tend, en effet, à remplacer partout où il y a moyen, le travail à la main par le travail à la machine. Elle a recours aux sciences appliquées pour se procurer nombre d'ingrédients dont elle a besoin : des engrais spéciaux pour fertiliser ses différentes espèces de terrain, selon les indications que lui aura fournies l'analyse du sol; des substances pour défendre le vignoble et le verger contre les assauts des parasites, etc. Le laboureur de jadis s'est ainsi singulièrement industrialisé, et dans tous les domaines de son activité, la tendance est la même. Quelques exemples encore :
Autrefois, le marché local lui suffisait pour l'écoulement de ses denrées, et ce qu'il sollicitait de la terre, c'était à peu près n'importe quoi, un peu de tout ; mais aujourd'hui, il n'en va plus de même. Peut-être, par exemple, voudrait-il faire du blé ou du vin, mais s'il se voit menacé par la production extérieure, le voilà qui se portera dans une autre direction, afin de sortir de peine. Bon gré, mal gré, il devra se conformer aux conditions du marché général.
Et n'est-elle pas enfin comme une répercussion de l'industrie dans le domaine de l'agriculture, cette spécialisation que nous voyons se manifester dans tant de régions et qui fait succéder ici les primeurs, là la floriculture, ailleurs l'élevage, la production du lait ou quoi encore? à l'exploitation traditionnelle des cultures mêlées? Cette segmentation si rapide et si générale de l'agriculture uniforme de jadis, est aussi un des phénomènes les plus caractéristiques des temps où nous sommes.
Toutes ces transformations dans le mode de travail des champs que nous voyons s'accomplir sous nos yeux portent sur un grand nombre de points à la fois. Elles
contribueront indirectement à diminuer la distance qui a séparé jusqu'ici l'agriculture des différentes professions industrielles et commerciales, mais à les bien prendre, elles n'ont qu'un seul objectif qui est d'empêcher la plus ancienne et la plus honorable des carrières de mourir, et de lui préparer l'avantage final dans ce terrible duel contre les circonstances adverses qui menaçaient de la réduire à la besace.
Ce suprême effort pour devenir rémunératrice, l'agriculture le poursuit depuis quelques années. Dans la mesure où elle y réussira (et elle semble au moins assurée d'un succès partiel), elle verra lui rester, ou même lui revenir, bien des gens qui ne voulaient plus d elle, parce qu'elle ne les payait plus de leurs peines.
Nous avons parlé d'une atténuation de la frontière qui sépare l'agriculture de l'industrie et des professions connexes à l'industrie. Ce qui tendra aussi à ce rapprochement, c'est la prise de possession de certains territoires, jusqu'ici presque exclusivement ruraux, par l'émigration citadine. Mais ceci demande à être expliqué.
M. Vandervelde a décrit les villes qu'il appelle tantaculaires. Il veut parler de ces prolongements des centres en quartiers de villas qui surgissent dans la banlieue, ou encore en villages où l'on ne rencontre plus, au milieu des débris des cultivateurs de jadis faisant surtout de rhorticulture, que des gens habitant la campagne, mais sans y exercer leur profession.
Il se dessine aussi depuis quelques années un autre mouvement qui semble appartenir d'une manière particulière à l'Angleterre, ou plutôt encore aux Etats-Unis. Ce sont ces citadins qui ont leur « home », non plus dans la banlieue, mais souvent bien au delà, jusqu'à une
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quarantaine de kilomètres du centre, tout à fait dans les champs, en plein district rural. C est là qu'ils ont transporté leur domicile. Les plus aisés se contenteront de louer, en outre, pour les deux ou trois mauvais mois d'hiver, un appartement, simple pied-à-terre, à la ville. Ce déplacement n'est devenu possible que grâce aux facilités de transport, nous voulons dire surtout grâce à Textrème bon marché et à Textréme fréquence des parcours en chemins de fer. Le système des billets d'abonnement a été porté jusqu'à ses dernières limites; les trains se suivent parfois, pendant certaines périodes de la journée, à quelques minutes d'intervalle, et ne cessent de rouler qu'après que tous les théâtres, salles de conférences ou de concerts, et en général toutes les réunions de la soirée, ont renvoyé leur public.
Ce qu'il faut aussi rappeler (toujours dans le même ordre de phénomènes) ce sont les installations en pleine campagne de nombreuses usines et fabriques, notamment dans les contrées où les courants d'eau fournissent de l'énergie électrique utilisée sur place ou transportée plus ou moins loin. Dans les temps passés, il y eut déjà de l'industrie dans les campagnes, mais c'étaient les populations agricoles qui s'y livraient en vue de leurs propres besoins, témoin les moulins à farine, ou pour se procurer des ressources subsidiaires en travaillant pour des maisons établies dans les centres, témoin la fabrication des dentelles, les tissages et les parties d'horlogerie. Aujourd'hui, il est plutôt rare, vu la prédominance de l'industrie mécanique, qu'un homme se livre en même temps au travail du sol et à une autre profession, mais Tagriculture et l'industrie ont plus que jamais continué à coexister en certains quartiers.
Si la conséquence de cette migration citadine ou industrielle vers les campagnes, n'est pas de faire du cultivateur un industriel, c'est tout au moins de l'obliger, bon gré, mal gré, à sortir de son isolement et à participer au mouvement général d'industrialisation de notre époque, en même temps qu'à une vie sociale plus large.
Un point encore à signaler et que, dans l'intérêt de la clarté, nous avons à dessein différé jusqu'ici. C'est que si le monde offre deux grandes armées de producteurs, ceux de Tagriculture et ceux de l'industrie, dont les effectifs semblent appelés à s'entre-pénétrer de plus en plus, ces deux armées, cependant, sont loin d'embrasser la totalité des hommes. Elles forment dans l'ensemble delà population une proportion qui est même en décroissance, car c'est un des effets d'une civilisation progressive de créer ou de développer de nouveaux besoins qu'elle s'appliquera ensuite à satisfaire. A l'origine, il n'y a guère que les besoins matériels qui comptent, mais voici qu'un jour l'esprit plus aiguisé, la sociabilité, le raffinement des mœurs et des goûts, en éveillent d'autres. Hélas ! il faut bien ajouter que les vices et la dépravation concourent également à l'éclosion de besoins nouveaux, que certaines catégories de gens s'emploient à satisfaire et dont elles vivent. Dans la ruche bourdonnante du travail humain, il y a, en outre, les rentiers grands ou petits, puis les indigents ou les malades à la charge des leurs ou de la collectivité. Mais pour nous en tenir aux éléments actifs des sociétés modernes, c'est un fait bien digne d'attention que cette tendance qu'ont les arts utiles, qui, à l'origine, absorbaient presque toutes les énergies, à rentrer dans un courant d'activité infiniment plus large. Un détail historique nous revient, qui se rapporte à une vieille ville de notre connaissance. A la fin
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du dix-huitième siècle, elle ne comptait qu'une vingtaine de maîtres de musique ; depuis cette époque, alors que le nombre de ses habitants se multipliait par 5 ou 6, celui de ses professeurs de musique a fait bien d'autres pas de géant, car ils se chiffrent par centaines. De même pour bien d'autres professions dont on ne parlait poiir ainsi dire pas autrefois, et qui sont venues satisfaire les besoins matériels ou moraux des générations de notre temps : celle de dentiste, par exemple.
Les districts ruraux présentent -ils un phénomène analogue ? Très certainement, et nous a'avons qu'à ouvrir les yeux pour discerner autour des cultivateurs proprement dits qui, pendant longtemps, formèrent presque toute la population des champs, des honimes dont le nombre grandit et qui, pour habiter la campagne, où ils ont leurs intérêts et leurs occupations, n'en demeurent pas moins étrangers aux travaux agricoles.
Voilà qui est rassurant. Devant les progrès incessants du machinisme, dont l'effet est de restreindre la maind'œuvre, on pouvait se demander, non sans quelque inquiétude, si les occupations lucratives n'allaient pas, dans l'ensemble du monde, se faire de moins en moins nombreuses. Or, nous venons de constater qu'il y a déplacement, mais non pas réduction du travail humain.
D'autres considérations nous sollicitent.
Le grand destructeur de la prospérité des champs, en nos pays, ce sont les contrées lointaines que la locomotive et la navigation à vapeur ont rapprochées de nous, et qui nous ont amené leurs denrées. Malgré les frais de transport, celles-ci ont pu venir concurrencer notre propre production, parce qu'elles étaient obtenues dans des conditions de bon marché particulières, dues à ces circons-
tances : la richesse du sol ou le bas prix de la maind'œuvre, ou bien encore ces deux supériorités réunies.
Or, ce sont là des circonstances appelées certainement à se modifier dans un avenir plus ou moins éloigné. La richesse du sol est un trésor qui va s'épuisant, même en ces contrées qui disposent de ces belles terres noires formées de Thumus des siècles, et il viendra un moment où il faudra les reconstituer au fur et à mesure, à Taide de ces amendements naturels ou chimiques dont l'emploi à pour eflFet de grossir le prix de revient. La main-d'œuvre, de son côté, ne demeurera pas non plus stationnaire et, bien que les circonstances régionales s'y fassent sentir d'une manière particulière, aucun pays n'échappera au mouvement de hausse auquel nous avons assisté chez nous. Il ne faut pas oublier non plus que plusieurs de ces régions qui vinrent de si loin faire au vieux monde une concurrence agricole écrasante, étaient fort peu peuplées alors. Mais, il n'en va plus de même actuellement. Que Ton songe en particulier à ces territoires tels que l'Argentine, l'Amérique du Nord, l'Australie, la Russie, dans lesquels se rencontrent pour ainsi parler les greniers du globe. Dotés d'une population en forte croissance, ils comptent déjà eux-mêmes et compteront toujours davantage parmi les consommateurs des denrées qu'ils produisent.
L'avenir de l'agriculture dépend enfin, dans une mesure considérable, des progrès qu'accompliront les sciences appliquées. Le jour, par exemple, où Ton aurait découvert cet accumulateur électrique d'un poids très faible qui fait, comme on sait, l'objet de recherches actives, et susceptible d'être adapté aux instruments, machines et véhicules de la ferme, tout aussi bien qu'aux moteurs indus-
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triels, aux locomotives, bateaux et automobiles, quelle révolution ne serait-ce pas ! Dans les pays de houille et de force hydraulique, on pourrait obtenir à très bas prix l'énergie électrique, et c'est elle qui exécuterait les gros travaux : labourer, herser, faucher, récolter et battre le blé, engranger, faire les charriages, scier et fendre le bois, etc. C'est pour le coup que l'on pourrait dire que le meilleur cultivateur n'est plus l'homme aux biceps et aux épaules solides, mais celui qui possède, avec une bonne tête, des mains exercées et la ferme volonté de tirer parti de ses ressources.
VElectrical Review de New-York (mars 1908) écrivait que, dans quelques années, lorsque les usines hydro-électriques développées se mettront en quête de nouveaux emplois, elles en trouveront dans les champs. Déjà aujourd'hui, faisait remarquer cette revue, tout le travail de la ferme peut s'exécuter à l'aide de moteurs et, de même que l'automobile a éliminé le cheval en certaines contrées, il est probable que le progrès technique réduira toujours davantage la traction animale dans le fonctionnement des machines agricoles.
Le Journal de V Agriculture,., de Paris (1907) a présenté sur ce sujet des aperçus d'un accent prophétique. « Nous sommes à la veille », écrivait M. J. Bénard, « d'employer pour la culture du sol de nouveaux moteurs à vapeur, au pétrole, à l'alcool, à l'électricité, comme nous faisons usage de ces mêmes forces pour les travaux intérieurs de la ferme, avec cette différence qu'au lieu d'être fixes, ils devront être automobiles. » Nous apprenons encore qu'un résultat significatif a déjà été atteint. C'est la mise sur pied de « tracteurs » de divers modèles, destines à remplacer les attelages dans les travaux de labour, et
qui n'ont pas donné seulement des promesses. On voit aussi se rapprocher le moment où, avec leur concours, pourra se réaliser cette conquête du sous-sol que Téminent directeur du journal qui nous occupe, M. Henry Sagnier, a si souvent montrée à l'horizon, comme devant apporter à la terre toutes ses forces nutritives et accroître son rendement dans des proportions considérables.
Si nous nous tournons d'un autre côté, vers la chimie industrielle, nous voyons que depuis une ou deux générations, elle a beaucoup travaillé pour les besoins de Tagriculture. La nature avait préparé pour cette dernière certains produits dont elle fit son profit : phosphates, sels de potasse, salpêtre, etc., mais pour certains d'entre eux répuisement est proche et tous sont chers. Aussi, s'est-on appliqué à les remplacer plus ou moins dès maintenant par toute une série de succédanés qui n'ont pas tardé à être fort appréciés, mais ils sont également d'un prix trop élevé pour que Ton puisse en généraliser l'emploi comme on pourrait le souhaiter. Que penser de ces espérances manifestées par certains investigateurs tels que M. Raoul Pictet, pour qui la liquéfaction de Tair par l'emploi des basses températures doit pouvoir s'effectuer un jour à très bon marché, en sorte que l'on aura à des prix fort modiques de l'oxygène pour le chauffage, l'éclairage, le renouvellement de l'atmosphère des lieux publics puis, ce qui nous intéresse plus encore ici, tous les nitrates d'un effet si puissant en agriculture, et dont la présence fécondera les terres les plus ingrates?
Cependant, que d'autres progrès encore qui pourront tout aussi bien révolutionner le monde économique ! Nous serions tenté parfois de nous abandonner à mille rêves à ce sujet. Il en est de si doux! Qui ne s'est demandé, par
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exemple, devant les ravages de Falcool, de quelles utilisations les boissons fermentées seraient susceptibles, en dehors de la consommation alimentaire qui s'en fait et que Ton ne peut souhaiter, à quelque point de vue que Ton se mette, de voir s'étendre au delà de certaines limites? En fera-t-on du combustible, de la lumière, de Ténergie électrique, des fertilisants? Quelle demande alors en perspective pour les diverses denrées dont elles dérivent! On voit de quelles possibilités nouvelles l'agriculture pourrait bénéficier.
M. Bénard, déjà cité, écrivait dernièrement f/owrwa/rfe l'Agriculture), après avoir constaté la hausse des cours du pétrole : « Si nous pouvions remplacer, en partie tout au moins, le pétrole par Talcool, il faudrait augmenter la culture de la betterave au grand profit de l'agriculture du Nord (de la France), qui voit la production de la betterave à sucre se restreindre sans grande chance d'augmentation dans l'avenir. Cette solution donnerait en même temps satisfaction aux viticulteurs du Midi qui demandent comme nous l'utilisation industrielle de l'alcool ».
Nous venons d'entendre déclarer que l'industrie sucrière est en recul, et qu'il y a dans ce fait un mauvais son de cloche pour l'avenir de la betterave à sucre. Mais voici que, d'expériences concluantes rapportées par leur auteur, M. Louis Marpeaux (toujours dans le Journal de l'Agriculture...}, il ressort que le sucre ne se recommande pas seulement pour l'alimentation du cheval, mais aussi pour celle des veaux et des moutons à l'engrais, ce qui pourrait ouvrir un nouveau débouché pour la betterave à sucre. Les « farmers » du Colorado qui achètent aux sucreries les résidus de cette même betterave, pour aider à l'engraissement de leurs troupeaux de moutons, avaient
d'ailleurs devancé dans la pratique les indications de la science.
Va-t-on nous reprocher maintenant de ressembler à ces astrologues dont s'égayait La Fontaine, à ces gens qui « baîyent aux chimères » et qui voyagent en imagination dans les espaces planétaires, n'apercevant plus ce qui est à leurs pieds? La vérité est que nous nous bornons à noter les signes précurseurs, ou ce qui peut sembler tel, de certains changements économiques. Et il est à remarquer que nous restons bien en deçà de certains savants que Ton n'a guère, que nous sachions, traités de rêveurs. Sans revenir sur les espérances que nous avons rappelées dans les pages qui précèdent, nous citerons encore quelques autorités, en nous en tenant aux noms français.
M. F. Convert, le professeur d'agriculture, examinant les profits divers du travail des champs écrit, ceci (y Industrie agricole) : « Heureusement, la masse à diviser n'est pas limitée à une quantité déterminée. Elle est susceptible d'acquérir une importance de plus en plus grande par TefiFet de deux circonstances qui peuvent se manifester séparément ou simultanément, l'élévation des prix et Télévation des rendements ». La réserve du langage n'ôte rien à la portée de cette déclaration qui équivaut à l'annonce d'un renouveau possible de la prospérité des campagnes.
« On a souvent parlé », s'écriait le chimiste Berthelot, « de l'état futur des sociétés humaines. Je veux à mon tour les imaginer telles qu'elles seront en l'an 2000, au point de vue chimique bien entendu... Dans ce temps-là, il n'y aura plus dans le monde ni agriculteurs, ni pâtres, ni laboureurs : le problème de l'existence par la culture du sol aura été supprimé par la chimie ». (Le Temps, 7 avril 1894.)
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Cependant la chimie n'est pas tout, et il nous revient aussi à la mémoire l'opuscule de M, Charles Richet : Dans deux cents ans, où se succèdent, dans différents domaines, une série de « peut-être » et de <r qui sait? » à donner le vertige puisque, en beaucoup de choses, le rêve d'aujourd'hui est appelé à devenir la réalité de demain.
Mais, malgré tout ce qu'ont de fascinateur ces échappées sur les temps futurs, nous admettrons sans peine que, dans bien des cas, c'est tout près de nous, et pour ainsi dire à nos pieds, que nous trouverons les améliorations utiles à introduire. Le journal médical le Lancet de Londres publiait, il y a quelques mois, un article qui nous aurait ramené sur la terre si nous nous étions égaré ailleurs.
Il y était question d'un animal qui n'a jamais fait beaucoup de bruit, et qui n'a figuré, en général, parmi les facteurs de la richesse des champs, que chez les pauvres ou dans les districts montagneux. Trop souvent il vient prendre au village la place du bétail bovin, ce qui équivaut à dire que l'agriculture n'y existe plus que dans des conditions de déchéance manifestes. Or, voici que la chèvre — car c'est d'elle qu'il s'agit — semblerait devoir maintenant jouer un certain rôle.
Ses défenseurs font remarquer qu'elle coûte peu d'achat et d'entretien, que son lait n'est pas seulement abondant mais encore d'une teneur fort élevée en matières nutritives, que celle de la race du Toggenbourg, une vallée latérale du Rhin suisse, en fournit bel et bien sa demi-tonne dans l'année, d'où la faveur spéciale dont elle jouit et qui l'a fait exporter, sous différentes latitudes, jusqu'en Océanie. Les statistiques caprines sont en augmentation ; il est tel peuple, comme la Suède, où ce mouvement est même très rapide, mais la chèvre n'est pas encore bien accueillie par-
L AVENIR DES CAMPAGNES lOI
tout. Un livre vient de paraître au delà de la Manche qui en plaide vigoureusement la cause et s'étonne de la prohibition dont la frappe la loi anglaise. On sait aussi que dans la plupart des régions où existent des fruitières, les statuts de ces associations interdisent à leurs membres de posséder des chèvres concurremment avec leurs vaches. La conséquence du Lancet c'est que, avec sa productivité, avec les services qu'elle peut rendre surtout à la première enfance, une fois que l'ostracisme qui l'atteint aura été brisé, la chèvre pourra devenir d'un bon rendement, même en troupeaux restreints. Ce serait là un encouragement énorme pour la petite agriculture et un retour au passé, car nous n'avons point oublié
La chèvre Amalthée Par qui fut nourri Jupiter.
Aux Etats-Unis, où il n'existe guère que deux millions de chèvres parquées pour la plupart dans les régions de collines du Sud . et du Sud-Ouest, des voix s'élèvent aussi pour recommander chaleureusement l'élevage caprin. Mais tandis que les uns tiennent pour la chèvre angora, à cause surtout du rendement de son poil, de sa peau et de sa chair, vendue parfois pour du mouton, d'autres donnent l'avantage à « la chèvre suisse, la vache du pauvre ». Un habitant du Michigan écrivait (printemps de 1909) qu'avec l'entretien d'une vache on peut avoir 8 de ces chèvres de pure race suisse, donnant ensemble plus de lait que la vache, de meilleure vente aussi, étant recherché pour les enfants, les malades et les estomacs délicats, et 24 cabris par an, au lieu d'un veau. Il est vrai, ajoute notre agronome, qu'il faudra défendre contre la
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chèvre les jeunes pousses d'arbres et de buissons, mais elle peut être fort utile précisément pour maintenir certains terrains à Tétat de sol défriché.
Ce n'est là qu'un exemple de ce qui pourrait résulter d'un changement dans les idées régnantes. D'autres fois, un résultat analogue pourra être obtenu dans d'autres voies, et surtout par une industrialisation poussée plus avant de l'agriculture actuelle.
Les secrets de l'avenir? nous demandions-nous. Il y aura des surprises mauvaises, il y en aura aussi de bonnes. Là-dessus nous pouvons être fixés. La lutte pour l'existence ne cessera à aucun moment et nulle part, mais en agriculture comme ailleurs elle pourra tourner à l'avantage de ceux qui en auront bien saisi le caractère et les conditions, et qui auront assez de souplesse pour s'adapter prestement à chaque situation. Au milieu de tant d'entreprises qui manquent de base, le travail des champs regagnera-t-il quelque chose de son assiette et de sa stabilité de jadis ? Il est peu de questions qui touchent à de plus I grands intérêt que celles-là. « De toutes les carrières qui peuvent enrichir, écrivait Cicéron, l'agriculture est la meilleure, la plus féconde, la plus douce, la plus digne d'un homme libre ». Puissent ces lignes de l'auteur du traité des Devoirs ne jamais ressembler par trop à une contrevérité !