‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 4 sur 97 · Catéchisme positiviste, p · texte numérisé non relu

Catéchisme positiviste, p

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vités, à toutes les forces, un champ presque sans limites est ouvert.

J'ai dit que nous sommes un peuple jeune.

Ne pourrait-on pas prétendre que nous sommes aussi vieux que les grands peuples européens, puisque nous ne sommes qu’un rameau de la nation française transplanté sur un autre sol, puisque nous bénéficions, comme eux, de l’expérience des siècles passés, puisque nous accomplissons vers le progrès indéfini, une évolution parallèle à celle qu'ils accomplissent eux-mêmes”? Non, car l’œuvre du progrès a été interrompue pour nos pères.

Une période de querres et d’agitation de près de deux siècles, avec des intervalles remplis par le seul souci de la conservation et des travaux matériels, nous a empêchés de vieillir. Les peuples d'Europe ont vécu également au milieu de luttes incessantes — c’étaient leurs combats que nous combattions en Amérique — mais le mouvement des idées, le progrès des sciences et des arts, n’ont pas été interrompus. Quand les soldats revenaient de leurs lointaines expéditions, ils retrouvaient leur maison changée pendant cette absence, différemment ornée, presque toujours embellie; car l’artiste et le penseur avaient créé, pendant qu'eux avaient détruit,

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conquête par l'Angleterre, nous sommes restés, tout un siècle, absolument isolés, sans aucun rapport avec la mère-patrie, cherchant uniquement à nous faire une demeure à l’abri des orages. Du conçert de la haute civilisation européenne, seules quelques voix affaiblies nous arrivaient qui n’éveillaient presque aucun écho dans nos âmes.

C'est ainsi que nous sommes restés jeunes et que nous avon$g de la jeunesse, la vigueur, la sève, l’ardeur, qui nous permettront de regaqner rapidement le temps perdu, quand nous aurons bien compris le devoir qui nous incombe de manifester en Amérique les vertus brillantes de l’âme française.

Il résulte, en outre, du fait que notre population a passé tout un siècle dans une paix:

presque ininterrompue, ne s’occupant qu’à satisfaire des désirs modestes, évitant le surmenage et ne se livrant pas au vertige des affaires et de la spéculation, qu’elle a amassé, pour les générations futures, un héritage de force et de santé, qu’elle a accumulé des richesses de tout genre. Une famille, tous les physiolcgistes semblent d'accord sur ce point, ne peut fournir plus de trois générations d'hommes susceptibles d’une grande activité cérébrale, Ainsi la vie fiévreuse de nos voisins des États- Unis, dont la prospérité nous fait quelquefois

envie, la course vertigineuse à la richesse qui les entraîne, comporte un élément de faiblesse pour l’avenir.

« L’exlrème passion de la richesse, dit Le célébre aliéniste Maudley (1), alors qu’elle absorbe toutes les forces de la vie, prédispose à une décadence mcrale et intellectuelle, et la descendance de l’homme qui a beaucoup travaillé à s'enrichir, est presque toujours dégénérée physiquement et moralement, égoïste, sais probité et instinctivement Jourbe ».

Il convient cependant d'ajouter que, dans le grand corps de l’Union américaine, les forces se renouvellent sans cesse et que chaque géné- ‘ation s’infuse un sang nouveau, s’assimile des énergies neuves.

Nous sommes également étrangers à ce mal du siècle dont se plaignent depuis longtemps déjà les hautes civilisations. Nos âmes de croyants n’ont pas encore éprouvé la satiété des jouissances, le désenchantement des félicités rêvées et reconnues inaccessibles. Nous n'avons pas pris le goût amer de torturer notre pensée, pour chercher le sens obscur et caché du verbe, de perdre nos imaginations à la recherche d’eldorados mystérieux

1, Cité par E. de Laveleye « Le socialisme contemporain. »

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L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANGAIS XXXVIT et de bonheurs factices. Nous avons même fort longtemps à marcher avant d'arriver jusqu’à ces régions ténébreuses où les avant-coureurs du progrès ont fait halte et d'où ils contemplent l'inconnu d'un œil morne. ;

Quand nous y arriverons, les voies, sans doute, seront tracées et nous serons éclairés d’une aurore nouvelle,

Pendant de lonques années passées à l’étranqer, j'ai pu constater combien, dans les vieux pays d'Europe, toutes les activités sont entravées par les cadres acceptés, les opinions reçues, les préjugés consacrés, combien les facultés d'action sont circonscrites ; combien d'entraves matérielles et conventionnelles s’opposent aux activités généreuses, J’ai vu quel sourd mécontentement germe au fond des cœurs et combien sera pénible l’œuvre de reconstruction qui s’annonce pour l’avenir.

A côté des penseurs robustes et des savants austères dont l’œuvre élargit sans cesse sa trouée dans les ténèbres, s’agitent des légions d’esprits subtils, de dilettantes névrosés s’évertuant à distiller l'ombre et le mystère, glorieux quand ils ont amené un pâle sourire sur les lèvres de ceux qu’ils estiment des raffinés et

des délicats. Peut-être sont-ils, eux aussi,

à des précurseurs, mais combien leurs efforts nous semblent maladifs, pénibles et puérils !

L'air pur, on le sent, manque à leur poitrine.

L'œuvre que nous, membres de la jeunesse canadienne-française, avons à accomplir, est ‘au contraire, saine, vivifiante et virile. C’est une œuvre d'hommes.

Nous avons à rassembler et à consolider les éléments de tout un Lan de qui tendent à se disperse:.

Nous avons des voies à is à mille activités renfermées ou égarées, des déserts à peupler, une patrie à faire grande et prospère. N'est-ce point assez pour satisfaire toutes les aspirations ?

Qui de nous n’a pas quelquefois caressé ce beau rève : Depuis les bords de l'Atlantique, sur les rives de notre majestueux Saint-Laurent et dans les profondeurs où règne encore la forêt, des villes opulentes, enrichies de musées, d'objets d'art et de monuments, attirant à leurs écoles toute une jeunesse éprise des choses de l'esprit; des campagnes riantes aux voies bordées d'arbres, aux habitations coquettes, aux champs couverts d’une luxuriante végétation : une nouvelle France continuant au Nouveau-Monde et dans des conditions d’existenee améliorées, les traditions élégantes, courtoises et généreuses de la vieille mère-patrie ?

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Ce rêve, il ne tient qu’à nous d’en préparer et d’en commencer la réalisation.

Presque tous les peuples ont été grands qui ont voulu être grands. Les efforts combinés d’une foule d’hommes intelligents et énergiques produisent toujours et nécessairement d'heureux résultats.

Notre rôle en Amérique peut être brillant.

Il suffit que nous le voulions.

Les maîtres de notre avenir, ce sont surtout les jeunes gens qui viennent de débuter ou qui débuteront bientôt dans la vie active et qu’aucune servitude faite de devoirs inéluctables n’a encore assujettis. Le père d’une nombreuse famille, qu’il soit négociant, agriculteur ou avocat, ne peut songer à donner à sa vie une orientation nouvelle. Sa route esttracée. Il sera même naturellement et presque légitimement hostile à toute réforme qui, utile à la masse, lui paraîtra désavantageuse pour les siens.

À nous donc qui sommes libres encore de toute entrave, d’élever nos âmes à la hau-

teur de notre mission! Cur les vingt ou

trente années qui vont suivre seront pour notre existence nationale une période déci-

Si une plus grande part de travail et d’initiative s’impose à la jeunesse canadienne, tous nos compatriotes cependant peuvent, chacun dans sa sphère, contribuer à l’œuvre de consolidation nationale, quand ils n’auraient à mettre dans l’apport commun que leur foi et leur espoir en notre avenir. C’est surtout cette foi et cet espoir qui, disséminés au fond des cœurs de tous les citoyens d’un même pays, constituent l’âme collective d’un peuple.

On a demandé plus à nos pères qu’à nous.

Ils ont eu à lutter longtemps et ils ont beaucoup souffert. Nous n'avons, nous Îles fils, qu'à garder intact, en l’améliorant dans la mesure de nos forces, le patrimoine qu’ils nous ont transmis.

Mandataires des générations qui nous ont précédés, nous n'avons pas le droit de laisser se briser la chaîne qui unit le passé à l’avenir,. Qu’adviendrait-il de lhumanité, si les vivants renialent le principe de solidarité qui les lie aux morts? Que deviendraient tous les stimulants à l’action, à l’ambition, qui nous font ce que nous sommes, si, des travaux de ceux qui ne sont plus, rien ne devait subsister,

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si l’arbre planté et arrosé avec soin était coupé dans sa croissance ; si, dans le champ péniblement labouré, on ne faisait pas la moisson ?

N'est-ce pas surtout parce que nous espérons que ceux qui viendront après nous continueront notre œuvre, que nous avons l’ambition de faire cette œuvre utile et belle ?

Plus une âme est noble, plus est profond en elle le sentiment de la solidarité humaine ; mais l’égoïste lui-mème désire transmettre à son fils le patrimoine que lui ont légué ses ancêtres. Tout homme aimant son pays s’efforce d'assurer aux générations suivantes la paisible possession des biens dont il a joui. Le } savant, le philosophe, le penseur, assignent pour hut suprème à leurs efforts le progrès continu de l’hu manité tout entière.

Ne loublions pas, un peuple ne peut conquérir un droit incontestable à la vie que s’il | ajoute quelques richesses au trésor commun des nations. L'idée de patrie implique un ensemble d'activités, d'initiatives, d’efforts indépendants, des activités, des initiatives, des efforts individuels. De même que toutes les éclosions du règne végétal demandent l’action

du calorique, le souffle tiède des brises élyséennes, les rayons d’un soleil de printemps, de même la réunion de toutes les forces sympathiques qui résident dans les groupements homogènes d'individus constitue un milieu propice à l’éclosion des fruits de la civilisation. Ces fruits, ce sont les sciences, la philosophie, l’art, la poésie et ce qui en découle : une conception plus large de la vie et du devoir, un idéal plus grand et plus beau.

Aussi chaque fois qu’un peuple est venu prendre place au concert universel; chaque fois qu’un nouveaux groupement, réunissant des conditions de force et de vitalité, s’est formé ; qu’une agglomération d'hommes s’est levée, réclamant le droit de vivre de sa vie pro” pre ; ou qu’un peuple d’une existence encore obscure s’est annoncé par l'affirmation d’un vouloir, par la production d’une œuvre utile, ou par la manifestation de pouvoirs créateurs, il n’y a eu de toutes parts, pour lui souhaiter la bienvenue, que des paroles sympathiques.

Ainsi les Etats-Unis se déclarant indépendants, l'Italie régénérée, l'Allemagne unifiée, les États des Balkans arrachés à la tyrannie ottomane, le Japon organisé constitutionnellement n’ont rencontré, en dehors de ceux que ces transformations ont pu léser, qu’un murmure approbateur. Car chacun sent qu’un peu-

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Les vieilles nations qui se ‘débattent dans les chaînes forgées par le passé se disent que le frère qui vient de naître saura travailler, lui aussi, avec des forces neuves, au mieuxêtre de l’humanité; qu’il fera des expériences intéressantes; que, grâce au nouveau-venu, une note inédite viendra peut-être rompre la monotonie des anciens errements.

Tout peuple a son rôle à jouer, sa chose à créer ; et, lorsqu'il a ainsi affirmé son existence, sa disparition produirait, si peu qu’il eût duré, la même impression que l’écroulement d’un édifice élevé à grand’peine.

Ce qui nous menace, ce n’est pas, comme disait A. de Tocqueville, le flot grossissant de la population étrangère; c’est l'invasion de l'esprit américain, le culte du veau d’or, la perte de notre fierté, l’apathie, l’asservissement des âmes. Le mal est en nous ; c’est en nous qu’il faut le détruire.

Ne laissons pas notre vie nationale se per- | dre dans des voies autres que celle que la!

nature et la tradition lui ont assignéé.

Lorsque, chez un peuple, la fierté de la race

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commence à disparaître lorsqu'il a cessé de se créer des titres de gloire, surtout lorsqu'il ne met plus sa gloire à rester ce qu’il fut et subit paisiblement les modifications que létranger lui apporie, on peut ètre certain que son existence est gravement atteinte. C’est ce que voient bien ceux qui, malgré l'expérience du passé, rêvent encore notre assimilation à l’élément anglo-saxon.

La plupart de nos compatriotes ne comprennent, ce, ne je l’ai dit, qu’un patriotisme militant, et ils ne s’éveilleront à l’idée d’un devoir sacié à remrli que.si l’on menace leur religion, leur langue ou leurs biens. D’autres, remplis de bonnes intentions, n’entendent le développement de notre nationalité que d’après certaines lois, en vertu de certains principes trop étroits pour l’âge moderne et pour le rôle que nous sommes appelés à jouer en Amérique. Un bon nombre, enfin, paraissent s’imaginer qu’en bataillant les uns contre les autres, et en menant grand bruit autour de leurs querelles, ils assurent l’avenir de la patrie.

Toutes ces causes expliquent le peu de progrès que nous avons fait depuis vingt-cinq ans.

Pour assurer à notre nationalité, une vie que rien ne pourra plus menacer, il nous faut

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tout d’abord : régénérer notre belle langue que l’anglicisme est en train d’étouffer ; déployer notre activité dans fous les champs où elle peut utilement s'exercer ; chercher à produire des œuvres conformes au génie de notre race ; écrer parti de toutes nos ressources rntellectuelles et matérielles, en même temps que nous nous efforcerons d’unir tous les rameaux de la famille canadienne-française en Amérique. Jamais tâche plus importante et plus belle n’est échue à la jeunesse d’un pays.

Notre situation n’a rien de désespéré, loin de là ; cependant, si nous ne secouons pas notre indifférence, qui sait si dans vingt ans il ne sera pas trop tard ?(1) La mort d’un peuple est chose lente et obscure, les symptômes en sont peu sensibles au dehors, et celui qui doit disparaître ne s’aperçoit de son état que lorsqu'il est trop tard pour réagir.

Que tous ceux qui sentent dans leur poitrine battre un cœur ardent et fier, s’associent à l’œuvre commune !

Parmi les ouvriers qui travaillent à la cons-

. 1. Des peuples sont tombés des plus hauts sommets de la civilisation à la ruine et à la servitude pour s'être abandonnés pendant deux générations. (Montesquieu).

truction d’un édifice, il en est ‘qui contents d'accomplir leur tôche quotidienne et de percevoir leur salaire, quittent leur travail chaque soir, y reviennent chaque matin, mercenaires indifférents, sans jeter sur l’œuvre à laquelle ils contribuent, un regard ému ou satisfait.

D’autres, au contraire, abandonnant de temps à autre, la truelle et le marteau, s’éloignent - lentement hors de l’ombre des murs et cons— tatent d’un air heureux les progrès réalisés. Ils regardent comment la façade se détache dans la perspective, ils suivent des yeux Palignement des colonnes, l’enlacement des arabesques, ils étudient avec intérêt l'effet que l’ensemble produit dans le paysage, soucieux surtout que l’œuvre ‘le leurs mains ne le cède à aucune autre en beauté.

Je demande à mes jeunes compatriotes d’être ces ouvriers intelligents, épris de leur œuvre et intéressés à ses résultats.

Ce livre que je leur dédie, que je dédie à mes amis, aux amis de mes amis, n’a pas l’autorité que confèrent l’âge, l’expérience et le savoir. Îl n’est que l’ardente prière d’un patriote à des patriotes. Puisse-t-il, au moins, éveiller quelques pensées généreuses, inspirer quelques espoirs, confirmer quelques résolutions viriles !

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Je suis forcé de dire de dures vérités; je froisserai peut-être quelques susceptibilités ; qu’on me pardonne |

Ce serait un enfantillage ridicule que de vouloir cacher notre état à ceux qui s’intéressent à nous, ou de vouloir nous le dissimuler à nous-mêmes, Il faut au contraire nous rendre bien compte des maux dont nous souffrons et mettre nos plaies à nu, si nous voulons en trouver la guérison.

Dans la première partie de cet ouvrage, j'étudie les phases successives de notre vie nationale depuis la fondation de la colonie, l'esprit qui a inspiré nos ancêtres et les dangers qui nous menacent. Dans la seconde, j'essaie d'indiquer les moyens par lesquels nous pourrons conjurer ces dangers et assurer l'avenir. Dans la troisième enfin, je recherche quelle sera en tenant compte des circonstances actuelles et des évènements qui se préparent, la place définitive que nous occuperons sur le continent américain.

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