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L'aventure de Mlle de Saint-Alais

Lorsque vint au monde Edmée-Marie-Gabriellc de la Jarre Saint-Alais, il n'y eut pas grande joie dans la maison. Le comte de Saint-Alais, beau gentilhomme qui se trouvait passablement désargente à Tépoque du coup d'État, et qui n'avait point jugé qu'il fût indispensable à la dignité de son nom de faire longtemps grise mine au nouveau monarque, occupait un des postes les plus en vue de la cour impériale, et vivait heureux sous sa livrée. Quant à madame d(3 Saint-Alais, dont

le comte, quelque cinq ans auparavant, avait reçu la main d'une auguste maiû, "elle n'avait jamais rêvé d'autres joies que celles qui lui étaient échues en partage, de par son union avec un des grands dignitaires de la Cour, et elle promenait avec sérénité, de fête en fête, de gala en gala, sa beauté mûrissante, mais encore inaltérée.

Sœur d'une dame d'honneur de l'impératrice et particulièrement aimée de la souveraine, mademoiselle Suzanne Révillé de Marnes, quoique pourvue d'une dot acceptable, s'était mariée tard; elle était difficile, très belle, très mondaine, habituée à l'atmosphère des Tuileries et de Compiègnc, toutes choses qui édaircissaient les rangs des candidats sérieux. Le comte de Saint-Alais, patronné ou plutôt requis par Sa Majesté elle-même, fut agréé très vite; etj si ce ne fut pas là un mariage à citer en exemple, ce fut du moins une union convenablement assortie, où chacune des parties contractantes trouva son compte. M. de Saint- Alais y gagna une recrudescence de faveur; mademoiselle Révillé, outre le nom qui lui manquait, son établissement définitif à la Cour ainsi que la

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fin d'un célibat qui n'eût guère pu se prolonger davantage sans la reléguer parmi les immariables, — catégorie partout fort dépréciée, mais spécialement dédaignée dans les milieux officiels, où Ton n'estime les gens qu'en raison de ce qu'on leur peut envier ou de l'avenir qu'on leur suppose.

Tout allait donc le mieux du monde dans le ménage, quand la naissance d'Edméc vint y porter le trouble. L'état de fortune des époux, suffisant pour un couple sans enfants, qui ne s'astreignait nullement à faire des économies, et qui jouissait, d'ailleurs, des facilités d'existence que comportait son rôle doublement officiel (la comtesse avait obtenu, presque aussitôt après son mariage, avec le titre de Dame du Palais^ qu'elle avait ambitionné comme on ambitionnait jadis un tabouret, une charge intime à la Cour), l'état de fortune des époux allait se trouver amoindri, s'il y avait lieu désormais de se préoccuper de l'avenir, de thésauriser en vue des dots h constituer, — une fille pouvant en amener une autre.

Ces naissances en retard sont souvent de véritables malices du sort, des surprises désagréables

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que la nature tient en réserve pour certains couples trop peu curieux de progéniture. On s'est arrangé une vie à deux bien confortable ou bien distrayante; tout est disposé en vue du tête-à-tête indéfini ou de l'indépendance réciproque : le train de maison, Tappartement, les meubles ; et voilà qu'un petit être survient, grouillant, piaillant, qui bouleverse l'économie de vos arrangements, la sagesse de vos dispositions, souffle sur vos rêves et démolit vos projets. — Qu'il y ait des gens que pareille survenance enchante, le fait n'est pas douteux; mais il y en a plus encore qu'elle désespère, vu que les nécessiteux et les maniaques sont en majorité partout. Joignez à cela qu'il y a, pour une femme d'un certain âge, mariée depuis plusieurs années sans avoir donné signe de grossesse, quelque chose d'embarrassant, presque de ridicule, à proclamer ou à laisser voir cette honorable et tardive réalisation de ses espérances présumées.

La comtesse de Saint-Alais fut à ce point décontenancée et contrariée par l'accident peu prévu qui lui interdisait, pour de longs mois, l'usage des cor-

sets trop étroits, qu'elle se retira, dès le début de sa grossesse, dans une propriété de famille qu'elle possédait aux environs de Paris. Elle y vécut, jusqu'à son complet rétablissement, dans une solitude à peu près absolue, se disant malade, incapable de recevoir, bien que sa santé fût à peine ébranlée et que l'événement s'annonçât sous les plus favorables auspices. Elle bouda même assez sérieusement son mari, lequel avait pourtant une mine repentante à désarmer toutes les colères. Puis, l'opération terminée, et l'enfant ayant été baptisé, en tout petit comité, à l'église du village, madame de Saint-Alais rejoignit la Cour à Compiègne et reprit le train de sa vie passée.

L'enfant que la comtesse laissait ainsi aux mains d'une nourrice, placée elle-même sous la surveillance d'une femme de confiance, était une fort jolie petite fille. — Il paraît être de convention que, parmi les enfants nouveau-nés, tous les garçons sont gros, et toutes les filles jolies; du moins retrouve-t-on invariablement l'une ou l'autre de ces deux épithètes dans les lettres ou les télégrammes contenant l'annonce d'une naissance. Mais, en

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vérité, la gentillesse (on eût déjà presque pu dire la beauté) d*Edmée ne devait faire question pour personne: de longs yeux d'un bleu sombre; d« précoces petits cheveux châtains; une bouche où tout était si frais que le sourire en semblait rose; une oreille si délicatement ourlée, si transparente, si fine, si ridiculement mignonne en sa perfection, qu'elle arrachait des exclamaticais presque ironiques aux rares visiteurs du bébé, — en voilà plus qu'il n'en faut pour justifier l'emploi d'un banal adjectif.

La jolie petite fille en question grandit isolée, dans le modeste et vieux château de la banlieue parisienne où on l'avait mise au monde tristement, comme honteusement. Sa mère, alléguant des raisons d'économie, des nécessités de réforme,, n'avait conservé à Paris qu'un pied-à-terre, qu'elle habitait constamment pendant les intervalles de son service, tandis qu'elle ne faisait jamais que traverser en courant la propriété où elle était censée devoir élire domicile un jour ou l'autre. Le comte, lui, venait au moins aussi souvent que sa femme, et restait plus longtemps. Dès qu'il pouvait

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s'écha{^»(^» îl arrivait en vditure» jomit avec sa fille» la faisait causer, s'as$u]:ait qu'elle ne manquait de riea, veillait à ce qu'oa impràBât une bonne direction aux prcm^s études de l'enfant; et, parfois, quand la fillette avait ét6 sage, il l'emmenait à Pairis, pour u^e après-midi, courait avec elle les magasins de nouve^tés, -rr la grande pas^n d'Edmée, — et la rsunenait, le soir, dans un coup^ vert à la livrée de l'empereur et attelé d'un de ces grands chevaux bais comme il y en avait tant dans les écuries impériales. M. de Saint- Alais prenait, ces jours-là, de ces façons d'amoureux qu'eut tous les pères en bonne fortune avec leurs filles, m^is qu'on inaugure généralement plus tard. Edn^ avait cinq ou six ans k peine, que déjà son père la traitait avec une nuance de galanterie familière, qui n'était peut-être qu'un reflet de ses habitudes de mondain, mais qui pouvait bien aussi provenir de l'étrange et précoce fémininité de l'eufeut* — Le comte avait commencé par ne voir en sa fille qu'un bçiby comme les autres, ^ cette différence près que la naissance de celui-là lui était imputable; mais, tout en se montrant

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médiocrement satisfait et glorieux de sa paternité, il n'était pas sans ressentir le vague enchantement de ces grâces enfantines, dont il ne pouvait guère ne pas se reconnaître Tauteur, pour moitié ; et puis, une petite fille, un embryon de femme, cela finit toujours par se faire adorer des hommes qui rapprochent, pour peu que ce soit vraiment du sexe. Aussi M. de Saint-Alais n'avait-il pas tardé beaucoup à idolâtrer Edmée. Sa passion s'était déclarée, comme la plupart des passions de ce genre, le jour où, pour la première fois, il l'avait vue lui sourire; on a beau être froid, indifférent, égoïste, mondain, dissipé, on y est toujours pris. Tant que votre enfant pleure, que ce soit parce qu'il a la colique ou parce qu'il a mal aux dents, ce n'est qu'wn enfant; dès qu'il vous a regardé de ce regard étonné, vide et joyeux qu'ont les mioches en belle humeur, agitant ses bras et ses jambes comme un télégraphe en détresse, bavant et gloussant de son mieux, c'est vo/re enfant : un lien s'est formé entre lui et vous, que rien ne pourra rompre, et, s'il meurt le lendemain de son premier sourire, un vide énorme se fera dans votre vie,

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qui ne s'y serait pas fait la veille. Or, Edmée souriait beaucoup à son père, qu'elle voyait souvent, non pas plus souvent peut-être' qu'elle voyait sa mère, — car la marquise n'était point une mère tout à fait dénaturée, qui vécût des semaines sans nouvelles de sa iSlle, — mais qu'elle voyait plus longtemps, de plus près, plus occupé d'elle, ou du moins plus préoccupé de ce qui pouvait l'amuser ou lui plaire. Et, quand apparurent les coquetteries inconscientes, les instinctives minauderies de la future femme, ce fut pour le père un servage, pour la fille l'exercice d'une souveraineté, — dont elle n'abusa, d'ailleurs, que pour se faire promener dans Paris. Car l'enfant se départait rarement, les jours de sortie exceptés, d'une certaine réserve dédaigneuse, et l'on eût pu craindre qu'elle ne devînt sérieuse avant le temps, si la maussaderie du séjour qui lui était infligé n'eût suffi pleinement à justifier cette mélancolie. Au surplus, l'empressement qu'elle mettait à mendier les sorties et les promenades, ainsi que la gaieté dont elle donnait toutes sortes de marques bruyantes en prenant son vol, attestait, non

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moins que son éloignement pour la lecture et son dédain des leçons qu'essayait de lui donner upe institutrice d'âge mûr, une antipathie rassurante à l'endroit des choses et des gens graves. Elle se piquait souvent les doigts en voulant chiffonneir à tort et à travers; mais, en revanche, elle ne §e les tachait jamais d'encre.

Les choses allèrent ainsi pendant quelques années; et, si mademoiselle Edmée de Saint-Alais ne brillait pas, vers l'âge de dix ans, par un savoir prématuré, elle n'était véritablement pas trop mal élevée, pour une fillette qui ne voyait sa mère qu'une ou deux fois par semaine, pendant une demi-Jieure à peine, et qui pouvait se faire gâter à discrétion par son père, — Aucun événenement important ne marqua cette première phase de l'éducation d'Edmée; .mais certains traits de son caractère s'accentuèrent au point de permettre au moins clairvoyant des hommes, à son père, de lui tirer en peu dé mots son horoscope : « Toi, tu seras curieuse, coquette et mondaine, avec de grands airs et une indifféreiice ^ faire damne!» les hommes., jv II y avait du fwx

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dans cet horoscope, comme dans tous Içs horoscopes, mais bien du vrai aussi.

Madame de Saint-Alais, mariée à vingt-huitans, mère à trentortrois, crcisait en vue de la quarantième année, depuis bon nombre de mods déjà, sans se résoudre à franchir officiellement ce cap redouté, lorsqueTEmpire tomba. — Elle commençait à se déprendre du monde dans la mesure où les femmes se détachent de ce qui les trahit ou les abandonne, c'esit-à-dire lentement, péniblement, avec de subits aiicès de 4ésespoir et de secrets retours de passion.

Sans qu'elle eût encore bien sepsiblement vieilli, on ne lui pouvait plus prêter sur la mine l'âge des grands triomphes, et une foule d'astres jeunes se levaient sur la Cour, Les séductions et les attraits dp la vie mondaine allaient donc s'elfaçant pour la ccnntesse, mais sans qu'elle pût se résigner si tôt à une retraite définitive; elle sentait seulement la nécessité de se montrer sous un jour nouveau, dans un autre emploi que celui Qù elle avait longtemps Jbrillé. Bref,: elle s'appri^tait à devenir môre^séri^sement, et, renon-

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çant au prétexte de ses fonctions de cour, à se créer une existence d'aspect familial en installant sa fille auprès d'elle. La bourrasque qui emporta le trône impérial lui épargna l'ennui des dernières tergiversations ; et l'an premier de la troisième république la trouva installée, en compagnie de son mari et de sa fille, dans un fort bel appartement de la rue des Écuries d'Artois. — Bien que gravement atteints dans leur fortune, les Saint- Alais avaient eu, grâce à la générosité de leurs souverains, trop d'occasions de s'enrichir pour se trouver absolument dépourvus, après la catastrophe. Les épaves du naufrage recueillies, la propriété des environs de Paris vendue, le comte nanti du titre d'administrateur de plusieurs grandes compagnies financières, il y eut encore assez d« ressources dans le ménage pour garder cinq domestiques à l'ofiice et pour mettre trois chevaux dans l'écurie. Et la comtesse, pour ainsi dire rajeunie, renouvelée tout au moins par sa maternité désormais affichée, de clandestine qu'elle avait été d'abord, put retourner dans le monde, qui, incapable de porter le deuil de la patrie plus longtemps '

qu'un deuil de cour, rouvrait déjà ses salons.

n y avait de belles fêtes encore, quoique plus rares que jadis, dans des milieux aristocratiques et opulents que la ruine et la douleur avaient traversés sans y prendre quartier, n y eut des bals d'enfants pour Edmée petite fille, puis d'autres bals pour Edmée jeune fille; celle-ci, à quinze ans, dansait sa première valse en robe longue, et, à dix-sept, elle passait au bal deux nuits sur trois, pour le moins. Sa mère, elle, ne dansait plus, mais ne souffrait pas encore outre mesure de ces veilles fréquentes, si monotones cependant, si vides, si fastidieuses, si lourdes pour les mères quinquagénaires; il lui restait assez de charme et d'entrain, sinon de beauté, pour retenir toute une nuit près d'elle deux ou trois hommes, — ce qu'il en faut pour ne pas s'endormir au bal, quand on n'y danse plus.

Madame de Saint-Alais et sa fille étaient partout bien accueillies, recherchées même, grâce au nom, aux parentés et aux alliances de M. de Saint-Alais; le semblant de froideur que l'on avait

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montré, pendant quinze ans, à ce dernier, da^ quelque^ cénp^les légitimistes d'outre-Seine, — froideur toiite de pose au reste, — avait complètement disparu : TEmpire était mort, U Hé^ ppblique étftit née; il ne fallait songi^ qvilt tuer celle-oi, après avoir enterré celui-là; . et, dame I on n'y épargnait rien. Aussi la mère et 4a fille se voyaientrelles imprimées toutes vives dans les JQurnaux, cinq ou. six fois par s§maîne. Elles a{q)artenaient à cette fraction du laonde parisien qui, menant encore grand bruit et déployant encore grand luxe parmi les splendeur^i plus d'à demi éteintes d'une aristocratie sulm^ôr'^ gée, se maintient, vaille que vaille, à la surface de notre société remuée, n- dont elle pourrait bien n'être que l'écume, quoiqu'elle afiOche .ass^ volontiers la prétention d'en être la crème.

Dans ce milieu tapageur, où les jeunes filles elles-mêmes peuvent difficilement séjourner sans y laisser un peu de leur candeur, sans y ftëtrir au moins la surface de leur âme, dans ces réunions bruyantes,, bals, garden-f^nties, papenrhuntt, etc., où l'argot n'^ pas oours officiellement, mais. où il

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est souvent aoce(>té, m hauaaxd des causerie, comme cas momuties de billoq suspectas qu'il serait incommode et peu pratique de vérifier, Edmée brillait au premier rang des plus jeunes recrues. Il y avîât quelques mois seulement qu'elle avait paru sur les tréteaux de la grande vie^ h côté de sa mère, — ce gmnd premier rôle de jadis, — et c'était plaisir de la voir radieusement belle, artistement élégante et divinement, calme, au milieu de tous ces affplés d^ deux seses» aux allur^es précipitées, aui^ costumes étriqués ou tortillés, aux frimousse déprimées, types veules, sans grandeur» sans noblesse, sans grâce. Dans cette coterie, s^pelée selectedy et que l'on dirait pourtant avoir été triée, certains jours, à l'aide d'un van crevé, tant les vulgarités y abondent, Edmée de Saint-Alais étincelait comme un pur diamant, tombé par hasard sur un étalage de clinquant, ou déposé par mégarde au milieu de bijoux faux, parmi le strass et le chrysocale.

Les séductions de l'enfant, qui av^ent été si promptes à s'affirmer, se retrouvaient chez la jeune fille, grandies avec, die et cmnme multipliôes

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par le complet épanouissement d'une beauté très juvénile assurément et néanmoins plus féline encore que virginale, — à cause des ondulations lentes, pour ainsi dire rythmées, de tous les mouvements, de toutes les attitudes. Edmée avait toujours eu, non sur le visage, mais dans la tournure, dans la manière d'être, quelques années de plus que son âge. C'était maintenant une jeune personne infiniment gracieuse et remarquablement faite, grande et élancée, sans doute, mais dont la taille ronde, quoique fine et étranglée, ainsi qu'il est de mode, le buste développé, le corsage plein, et surtout la démarche étonnamment assurée semblaient d'une femme peut-être, plutôt que d'une jeune fille. Plus séduisante que les plus belles d'entre les vierges, elle était moins touchante que la plus humble d'entre elles ; à son approche, on pouvait bien contracter certaine émotion, mais non pas cette sorte de timidité honteuse qu'éprouvent assez souvent les hommes dans le voisinage des jeunes filles, tout souillés qu'ils se sentent d'impuretés, mal à l'aise comme des voyageurs poudreux ou crottés qu'on introduit dans une brillante com-

pagnie. On n'eût jamais songé à la comparer à un ange : il est vrai que les ailes poussent mal sous Tétreinte quotidienne des danseurs. — Ses traits étaient nobles et tranquilles; mais, au fond de ses yeux d'un bleu noir et miroitant, à reflets d'améthyste, les rayons du soleil ou les feux des lustres mettaient quelquefois, à de longs intervalles, des éclairs inquiétants; sa chevelure châtain cendré avait l'épaisseur et les ondulations d'une toison de campagnarde, mais d'une toison domptée, assouplie, disciplinée par des doigts de Parisienne; enfin, son teint pâle, d'une pâleur solide, vivante, presque chaude, qui n'avait rien des blancheurs chlorotiques de nos jolies blondes, donnait à sa figure, tout empreinte d'une suprême et durable beauté, le charme et la splendeur de certaines têtes de Madeleine très éclairées. L'impression qu'on ressentait d'abqrd en sa présence, c'était cette admiration muette et recueillie, sans fièvre, exempte même de trouble, que nous cause d'ordinaire la vue de la beauté parfaite, de la beauté antique, résidant toute dans la pureté des lignes, dans l'harmonie des contours, et non dans ces

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mille et Qne mignardises, dans ces nombreux appas, plus ou moins ^tiflciels, tels que prunelles tour à tour caressantes et ign^èes,, fossettes rieuses, lèvres affiiolaptes, corsages provocants, qui sopt le cl^arme griçant de nos cppitemporaines et transforn\ent si aisément les hommes d\i m,onde d'à présent en mpdernes satyres, — heureusement vêtus, chaussés et gantés avec décence, -r- Mais, si c'était là l'impression première^ cette impression durait peu ; et tout changeait dès que la jeune fille vous ava^t parlé, vous avait soi^ri, quand, semblant l^rusquement descendre di^. sou piédestal, cette Galatée,, dont chaque inteçlocuteur pouvait se ordre \e Pyginajion, arrêtait sur vous ses regstrd? soyeux et somfcresj^ où, tout à coup* semblaient luire en courtes flainmes des appétits aigus de vice ou de conquête*

A la voir ainsi* douée de tant d'attraits physiques, et d'attraits si diangereux pour elle comme pour ceux qui rapprochaient, on ne pouvait guère ne pas se demander avec inquiétude qe qu'était, au moral, Edpiée de Saint-Alais.

Certain soir de printemps, k jeuœ flUe, assistée d'une femme de chambre» s'l;iabiUait dans le coquet petit logis de trois pièces qu'elle occupait» rue des Écuries d'ArtoiSf k l'extrémité de l'appartement paternel, et qui avait vuç $ur des jardins dépendant de vastes hôtels du Faubourg S^int-Honoré. — ^Edmée était entrée le matin même dans sa dix-neuvième année; ftussi les fleurs êtaient-ellea en plus grande abondance encore que de coutume au milieu des lumières. Un écrin neuf, posé tout ouvert sur la peluche incarnadinq d'une tablette de cheminée, semblait

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offrir son contenu, — une simple et chaste parure de perles naines, — aux doigts diligents de la femme de chambre. Partout régnaient le désordre élégant et le délicat parfum des derniers apprêts d'une toilette de bal ; les meubles de la chambre à coucher,— laquelle, entièrement tendue de crêpe de Chine rose, ressemblait un peu trop à un boudoir, — disparaissaient sous des amoncellements de linge odorant et d'étoffes froissées.

Comme la dernière épingle allait être fixée, madame de Saint-Alais pénétra dans l'appartement de sa fille. Elle était en grande toilette, ruisselante de diamants^ ses gants et son éventail h la main, belle encore des ruines de sa beauté, les traits un peu ravagés sous un maquillage discret, mais la chair éblouissante toujours, grâce à cet inexplicable privilège des mondaines et des filles, qui ont la peau si résistante à la fatigue, au fard, à la lumière.

— Déjà prête, maman ? Prête avant moi ! Et il est à peine dix heures et demie 1 Je n'en reviens pas.

— Oui, — fit madame de Saint-Alais d'un ton

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distrait, préoccupé même, — je m'ennuyais cxtraordinairement, ce soir; ton père est sorti de bonne heure ; je me suis habillée tout de suite.

— Mon père ne nous accompagnera pas ?

— Non.

La comtesse s'assit près de la fenêtre, sur une chaise basse, et releva le coin du rideau, regardant vaguement au dehors. Sur de grands marronniers roses en fleurs, une nuit de mai commençante jetait son ombre vaporeuse, que traversaient des rayons blêmes, clartés d'étoiles et reflets de gaz. H descendait un peu de la grande paix dos soirs champêtres sur ces jardins parisiens, toujours déserts et, la nuit, si tristes, — tristes comme seuls le sont les isolés et les captifs.

La fenmie de chambre, — une blondine mince et pâle, élégante et maladive, avec un nez en l'air toujours flairant et des yeux hypocrites toujours baissés, — demanda doucement si l'on n'avait plus besoin d'elle, ramassa par terre, cueillit, à droite et à gauche, tout ce qui traînait, le serra avec une surprenante agilité, et sortit sans avoir fait plus de bruit qu'un sylphe. Elle avait paru

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deviner, à Tattitude songeuse et peu habituelle de la comtesse, que c'était le moment de faire preuve de discrétion.

— Ma chère enfant, — dit aussitôt madame de Saint-Alais, en se retournant vers sa fille, — j'ai à te parler.

— Ah ! — fit Edmée, en s'asseyant non loin de sa mère.

Le ton de madame de Saint-Alais l'avait frappée, et le visage de la comtesse accusait maintenant avec franchise une préoccupation d'ordre grave.

— Eh bien ! parlez, maman. Nous avons tout le temps de causer.

— Tu n'as rien à me reprocher, n'est-ce pas, ma chère enfant ?

— Moi, avoir à vous reprocher quelque chose ! Ch^ mère, vous n'y pçnsez pas. Vous me gâtez infiniment.

La phrase était convenable, mais dite sans élan, dénuée de toute vibration, elle pouvait paraître singulièrement froide et banale. Madame de Saint-Alais ne s'y trompa point.

— Oh ! je ne me suis guère occupée de toi,

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j'en conviens, pendant ïes premières années de ton enfance, — dit la comtesse. — Mais, depuis que lu as cessé d'être une enfant pour devenir une jeune fille, sincèrement, je ne crois pas qu'il ait été en mon pouvoir de te faire une vie plus douce, plus facile, plus gaie que celle que je t'ai faite, de concert avec ton père...

— C'est vrai, chère mère, — interrompit Edméc, — vous avez rivalisé avec lui de bonté, de condescendance, de gâteries enfin. Je vous en suis profondément reconnaissante, croyez-le.

— Je dois dire que ta beauté, — reprit madame de Saint-Alais, — tes premiers succès, qui m'ont flattée, je l'avoue, n'ont pas peu contribué à me rendre la tâche agréable.

La comtesse s'arrêta, légèrement oppressée. Elle regardait sa fille avec un attendrissement progressif et manifeste.— Edmée, elle, très surprise et rendue anxieuse par ce luxe de précautions oratoires, écoutait sa mère, tout en visitant ses longs gants blancs, qu'elle avait pris sur la cheminée. Dans sa robe blanche, semée de fleurs naturelles et décolletée sans exagération choquante, quoique

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avec tout Tart imaginable, son cou rond et flexible involontairement tendu dans une pose attentive, la jeune fille était assez séduisante pour expliquer toutes les gâteries, toutes les faiblesses dont elle avait pu être Tobjet.

— Mais, — dit-elle, — où voulez-vous en venir, maman ?

— Voici, ma chère enfant; j'y arrive. J'ai quelque chose de sérieux à te dire, une mauvaises nouvelle à t'apprendre; et, si je choisis cette heure singulière, ce moment assez peu propice, c'est que je ne veux pas détenir à moi seule, pendant une nuit, la révélation que ton père m'a faite ce soir môme, tout à l'heure. D'ailleurs, l'instant est peut-être moins mal choisi qu'il ne semble.... Dis-moi, Edmée, n'as-tu pas encore songé au mariage ?.... Je veux dire : N'as-tu rencontré personne, jusqu'à ce jour, qui t'ait contrainte d'y songer ?

Edmée n'eut pas l'ombre d'embarras et répondit sans hésiter :

— Non.

Puis, elle ajouta avec un sourire :

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— Entendons-nous. M'étant demandé souvent, conmie toutes les jeunes filles, du reste, quel homme il me plairait d'épouser, ou à quelle espèce d'hommes appartiendrait celui dont il ne me déplairait pas de devenir la femme, je ne prétends pas que ma pensée ait constamment erré de l'un à l'autre, sans se poser jamais sur aucun...

— Ah ! tu aimes donc quelqu'un ?

— Pardon ! je n'ai pas dit cela. Je crois même avoir dit à peu prés le contraire.

— Enfin, tu as, tout au moins... distingué quelqu'un ?

— Oui ; j'ai remarqué deux hommes... Mais il y en a un qui ne compte guère, attendu qu'il est marié depuis deux ans.

— Ah ! — fit madame de Saint-Alais. — Puis-je savoir ?

Elle dit cela avec hésitation. Quelque naturelle qu'elle fût, sa question n'était pas loin de lui paraître indiscrète. L'intimité confiante qui préside ou doit présider aux entretiens d'une mère avec sa fille n'est pas l'œuvre d'un jour ; il y a toute une filiation d'épanchements et de souve-

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nirs qui relie les unes aux autres ces tendres confidences, et le premier anneau de la chaîne s'attache à un berceau : c'était précisément celuilà qui manquait.

— Oui, — répondit Edmée, — vous pouvez savoir, ma mère. Le premier homme que j'aie remarqué, c'est le marquis de Preu.

— Le marquis de Preu I Toi I... Cet officier de marine qui prêche, ce conférencier en uniforme, qui évangélise les ouvriers !

— M. de Preu, — dit Edmée d'une voix ferme, tranquille, mais un peu solennelle, — a des idées, des croyances que je n'ai pas qualité pour juger ; aussi me garderai-je bien de le faire. Ce que je sais^ c'est que sa constance à poursuivre la réalisation d'une œuvre généralement considérée comme aussi grande qu'elle paraît impraticable, son mépris absolu des niaiseries mondaines, son courage et son éloquence d'apôtre, bref, tout ce qui le met en dehors et au-dessus des hommes de son monde, en avait fait pour moi celui à qui l'on rêve volontiers, sinon celui dont on rêve nuit et jour. 11 n'a jamais daigné me re-

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garder; il a épousé une femme qui vaut mille fois mieux que moi; il a bien fait; n'en parlons plus... L'autre...

— U y en a un autre ?

— Je vous l'ai dit, maman... Oh I l'autre n'est ni un apôtre, ni un paladin. C'est un homme qui sait vivre, qui sait s'habiller, qui... je crois bien que c'est tout ce qu'il sait.

Elle se mit à rire. D'ailleurs, depuis qu'elle parlait de cet aulre^ son visage avait perdu l'espèce de gravité dont il s était empreint pendant la première partie de la confidence.

— Non, — reprit-elle, — je suis injuste. D a encore beaucoup de qualités : il parle bien; il a de l'esprit; rien ne prouve même qu'il n'ait pas de cœur. Enfin, tel quel, il ne me déplaît point. Voulez- vous que je vou^ le nomme ?

— C'est inutile, — dit madame de Saint-Alais. — U s'agit du duc de Trièves.

— Bah I — fit Edmée avec étonnement, mais sans aucune confusion, — ^vous vous doutiez que...

— Oui; quelques observations... Son assiduité... Ta bienveillance... Ainsi, tu l'aimes?

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— Mais non I ma mère, — répliqua la jeune fille avec une sorte d'impatience. — En vérité, c'est désolant; on ne peut plus dire qu'on a remarqué quelqu'un sans qu'on vous jette à la tête ce verbe injurieux... qui a, en outre, le tort grave de ne rien signifier de précis aux yeux de nous autres, les innocentes. Aimer, qu'est-ce que c'est? Il nous est défendu de le savoir.

— Quoi qu'il en soit, — reprit madame de Saint-Alais, — Maximilien occupe ou a occupé ta pensée... Eh bieni c'est une raison de plus

pour que je ne diffère pas Mon enfant, nous

allons être obligés de quitter Paris...

— Maintenant? Tout de suite?

— Non, pas tout de suite ; plus tard, mais pour toujours.

— Pour toujours?

— Bien que l'on ne t'ait jamais entretenue ici des questions d'argent, tu n'es pas sans avoir deviné qu'il y avait une certaine disproportion entre notre train de maison et le chiffre de nos rentes ; le zèle de ton père pour des affaires de finances auxquelles il n'entend rien a dû t'éclai-

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rer sur la provenance du supplément de revenus qui nous était indispensable... Donc, ton père était administrateur de trois ou quatre sociétés financières, parfaitement honorables... du moins Tavons-nous toujours cru, et était-il hors d'état de s'apercevoir du contraire. Une crise est venue, les affaires ont langui ; nous croyions fermement que ce n'était qu'un temps à passer ; or, depuis hier, il est certain que deux de ces sociétés vont être mises en faillite et qu'une autre va liquider ; je ne l'ai su que ce soir... Heureusement, l'honneur est sauf, les responsabilités étant nettement établies et limitées.

— Alors, nous sommes ruinés? — demanda Edmée.

— Ruinés? non; pas précisément. La perte d'argent, de capital, n'est même pas énorme, quoique sensible ; nous ne perdrons que deux cent mille francs, si nous perdons tout ce qui a été engagé par ton père... Il est vrai que c'est à peu près le quart de notre fortune. Mais il y a ces trois ou quatre sinécures assez grassement rétribuées, dont ton père va être privé, et dont il ne

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trouverait pas de si tôt l'équivalent, le voulût-il chercher, et le moment n'est guère favorable pour cela. De ce chef, c'est soixante mille francs environ à retrancher de notre budget, chapitre desTecettes,.. sans parler des bénéfices éventuels, qui ont toujours été maigres, à la vérité, sauf pendant deux ou trois années exceptionnelles. Mais ces bénéfices entrevus, rêvés plus souvent qu'encaissés, représentaient pour nous l'espérance, les vagues et toujours consolantes promesses de l'avenir; nous y comptions beaucoup, je puis même dire que nous les escomptions largement. Ta dot... Enfin, il ne nous restera peut-être que vingt-cinq à trente mille livres de rente ; tu comprends que..,

— Et l'on dépense ici? — demanda encore Edmée, interrompant sa mère.

— Un peu plus de cent mille francs, — répondit madame de Saint-Alais.

— C'est donc bien la ruine, — dit la jeune fille. — Déchoir à ce point, c'est être ruiné.

— Hélas I je le pense comme toi.

— C'est, en effet, uûe bien grosse et bien mau-

vaise nouvelle que vous m'apprenez là, ma mère, — dit Edmée, en se levant.

Le ton était calme, bien qu'on y sentît percer un vague accent d'amertume, peut-être de reproche ; mais les mouvements étaient brusques, car un des gants craqua dans toute sa longueur. Edmée alla prendre une autre paire do gants dans un coffret de bois de violette, posé sur une console, et vint se rasseoir en face de sa mère.

— Tout cela est fort triste, en elTet, ma chère petite, triste surtout pour toi. Car, pour nous, pour moi, du moins...

La comtesse s'arrêta, et Edmée ne put se garder de sourire en entendant cette profession de philosophie qui demeurait en suspens, à l'état de projet.

— Oh I pour moi, je te le jure, — se hâta de reprendre la comtesse, — j'en aurai bientôt pris mon parti.

Et elle ajouta, aveo une conviction naïve autant que mélancolique, pensant tout haut : .

— A mon âge, une femme donne toujours au monde plus qu'elle n'en re<?oit;

Edmée, devenue pensive, se taisait, la tôte

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inclinée; ses bras charmants, presque aussi blancs que sa robe neigeuse, pendaient, comme lassés, de chaque côté du fauteuil où elle s'était rassise, et l'un d'eux, perdu dans les plis de la jupe, parmi les fleurs, semblait enfoui dans une neige jonchée de roses mousseuses.

— Une seule question, — dit-elle tout à coup, en se redressant. — Pouvez-vous, au lieu de donner suite dans un avenir prochain à vos projets de retraite, attendre un an ou deux?

— Mais. . . je ne sais, — répondit la comtesse. — Quelle est ton idée? Que voudrais-tu faire?

— Eh ! que peut faire une jeune fille, — dit Edmée, en mettant ses gants avec lenteur, — sinon se marier?

— Te marier! Sans dot?

— Il faut toujours essayer. Faites-moi un sacrifice d'argent. Ne renoncez pas encore à la vie de Paris, ne réduisez pas votre état de maison. Si, dans un an, je n'ai pas réussi, nous nous exilerons, nous nous enterrerons où bon vous semblera, et nous ne serons pas sensiblement plus pauvres pour avoir continué, pendant

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un an, à vivre comme nous vivons. C'est bien Je moins, je pense, que vous m'accordiez ce délai; songez que j'ai eu dix-huit ans aujourd'hui, et que rien ne m'a préparée h vivre en recluse ou en paysanne.

— Alors, tu espères te marier comme cela, sans dot et toute seule ?

— Sans dot, c'est la difficulté, — répliqua Edmée. — Toute seule, pourquoi pas ? Les jeunes filles, même beaucoup plus naïves que je ne le suis, s'entendent, en général, assez bien à cela... Remarquez que ce n'est pas un mariage de convenance qu'il s'agit de perpétrer; dès lors, mieux que vous j'y dois réussir.

— Tu penses au duc de Trièves ?

— Peut-être ; mais qu'importe ?

— C'est que je connais Maximilien. Son père était lié avec le tien. Lui, je l'ai vu très jeune; ton père l'avait en affection . Il ne détestait pas notre maison... Il m'honorait même d'une sympathie particulière. Je puis t'afflrmer qu'il a été de bonne heure ce qu'on prétend qu'il est encore aujourd'hui : un aimable garçon, très

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élégant, mais un homme sans mœurs... et même sans beaucoup d'ordre, car il lui est arrivé, de tout temps, de confondre momentanément, pour la satisfaction d'une fantaisie, son capital avec ses revenus, sauf à revenir ensuite à une plus saine entente de l'économie domestique. Il avait une grande fortune après la mort de son père ; mais qu'en reste-t-il ? Il ne. le sait peut-être pas luimême : il joue, il fait courir, il a des chasses, tout cela sur un pied assez modeste, à la vérité; mais, dans une pareille voie, la modération mène encore à la ruine... par le plus long. Enfin, il a toujours eu... je peux bien te dire cela, puisque tu songes à lui, il a toujours eu des amours retentissantes, des liaisons faites pour la joie des chroniqueurs. Sa dernière, ou plutôt une de ses dernières maîtresses a ingurgité, le jour de la rupture, tout le contenu d'un flacon d'abord supposé plein de laudanum, — naturellement, — et qui, vérification faite, n'avait jamais renfermé que de la teinture de benjoin; mais l'aventure n'en a pas moins été bruyante à souhait. Et, naguère, il portait assez ostensible-

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ment les couleurs de la jeune duchesse de Saveuse, qui se consolait et se console peut-être encore avec lui des brutalités de son soudard de mari.. .

— Je sais, je sais, — dit Edmée nonchalamment. — Ces choses-là se disent tout bas dans le monde, tout bas, du moins, quand il y a des jeunes filles, mais un sourd les entendrait.

— Ah ! tu as entendu parler de cela?

— De cela et de bien d'autres choses encore, ma chère mère.

— Eh bien ! voilà qui donne la mesure des éducations mondaines.

— Oh ! — murmura Edmée, avec un sourire très ironique et passablement irrévérencieux, — je crois, en effet, que ces éducations-là ne valent pas grand'chose... Mais, après tout, s'il est des erreurs dont on ne doive pas personnellement répondre, ce sont, à coup sûr, celles qui dérivent de l'éducation qu'on a reçue.

— Voilà un reproche auquel je ne m'attendais guère de ta part, — dit la comtesse, justement blessée*

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— Chère mère, ne vous méprenez point, — s'empressa de dire Edméc. — Je voulais me laver, tant bien que mal, de la férocité d'égoïsme qui m'a empêchée de répondre à vos confidences attristées autrement que par une prière indiscrète. . . Vous m'avez donné la seule éducation qui convînt à mon caractère ; c'est donc mon caractère qu'il faut incriminer, et non vos actes. . . Oui, je me sens lâche, pardonnez-moi, en présence de revers de fortune où je ne devrais voir qu'une occasion de renaissance intellectuelle et de résurrection morale.... Mais aussi l'existence que nous menons est terrible; elle est nulle et attirante comme le vide ; un vertige vous y pousse et vous y tient emprisonnée, qui devient un élément de votre santé, de. . .

— Ma chère enfant, tu n'as point à t'excuser si longuement, — interrompit madame de Saint- Alais. — De la contrariété, de l'angoisse même, et, avec cela, un peu d'aigreur et d'injustice... Eh ! mon Dieu ! on en a souvent à moins de frais. La nouvelle que je t'ai communiquée ce soir est assez grave, en effet, et assez émou-

l'aVEWTURE de m"® de SAINT-ALAIS 37

vante pour tout expliquer. Quant à ta demande, je la soumettrai dès demain matin à ton père ; il t*aime trop pour ne pas vouloir, comme moi, assurer, fût-ce au prix de ce qui nous reste de fortune, ton bonheur ou ton contentement.

Et, quant à ce qui est du projet, de Fambition que tu parais avoir d'épouser le duc de Trièves, je serais aussi embarrassée pour t*en détourner que pour t'y exhorter. . . Je t'ai dit la vérité, je te la devais; dans la situation particulière où nous sommes, et ton désir bien naturel de te marier m'étant connu, j'estime que je ne te dois pas autre chose, et que le reste te regarde. D'ailleurs, Maximilien a des qualités qui justifient ton choix, s'il a des défauts qui peuvent rendre ce choix périlleux ; et c'est un peu parce que je me rendais compte de la sympathie qui vous pousse l'un vers l'autre, que j'ai tenu à te parler ce soir, avant d'aller avec toi chez sa sœur, au bal de laquelle il assistera, je pense.

— Il y sera, — dit Edmée.

— Ah 1 tu le sais, tu en es sûre? Alors, vous en

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êtes à la période des rendez-vous dans le monde; au delà, il n*y a plus que la demande en mariage. . . Car je ne te ferai pas Tinjure de croire que vous irez jusqu'aux embrassades dans les coins : c'est un jeu inégal et stupide, plus encore peut-être qu'inconvenant, où la jeune fille joue de l'or vierge contre de la monnaie courante, les baisers d'homme n'étant pas autre chose... Onze heures passées... Sonne, et dis qu'on fasse avancer la voiture.

Dix minutes après cet entretien, la comtesse de Samt-Alais et sa fille descendaient de voiture sous un des portiques illuminés de l'hôtel d*Argara, avenue d'Antin, tout près de la Seine.

L'hôtel d'Argara ouvre ses portes plusieurs fois par saison, mais ce n'est pas pour laisser passer tout le monde; et, s'il resplendit, certains soirs, comme un palais en fête, on n'en pourrait pas moins, ces soirs-là, compter sans fatigue les élus qui en franchissent le seuil. — Valentine de Trièves, marquise d'Argara, est une des cinq ou six femmes que l'on coiisidère, à Paris, comme donnant le la aux exécutantes des grandes fantaisies du luxe contemporain. Elle est aussi riche que ses amies et rivales, parmi lesquelles on peut citer la trop fameuse princesse de Guébriac,

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la déjà vieille comtesse de Portor, la baronne de Steinburg, madame de Birmenheim et la jeune duchesse de Saveuse; et elle a, sur la plupart, Tavantage d'une beauté incontestée, sur toutes, la supériorité d'une conduite inattaquable. En outre, elle se prodigue moins, étant la véritable inventrice de ces réunions sélect dont on parle tant dans les journaux à carnet mondain, et qu'on ne voit nulle part, si ce n'est chez elle. Mariée de bonne heure au marquis d'Argara, hyperboliquement millionnaire, carliste et viveur, elle est restée française, en dépit de ce mariage espagnol ; et cette jolie petite femme blonde est un modèle d'aimable philosophie, car toutes les frasques de l'hidalgo dont elle porte le nom ont été impuissantes à la faire broncher une seule fois. Hermine et salamandre, elle promène en souriant sa pureté parmi les corruptions parisiennes et les passions du monde, sans se tacher ni s'enflammer à aucun contact. Il ne faudrait pourtant pas la prendre pour une martyre, ni pour une sainte, ni même pour une femme vertueuse : c'est une radieuse indifférente. Elle n'a jamais aimé son mari, qui n'a

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jamais paru l'apprécier; elle n*a môme vraisemblablement aimé qui que ce soit, sauf son frère, peut-être, qu'elle voit souvent; — de fait, l'amour fraternel est à peu près le seul amour qui convienne à ces tièdes âmes de femme, plus nombreuses qu'on ne le pense , ignorantes de tous les emportements, mais qui ont juste autant de mérite à ne pas s'emporter qu'un cul-de-jatte en peut avoir à ne point faire de cabrioles. Le marquis et la marquise d'Argara s'entendent, d'ailleurs, à merveiUe, étant parfaitement d'accord pour se voir le moins possible; on les pourrait citer en exemple dans un monde où, nonobstant les immenses facilités que donne la fortune au point de vue du divorce amiable , il y a tant d'époux mal assortis, ou trop bien, qui se contrecarrent bruyamment du matin au soir et vont mainte fois jusqu'à l'esclandre public, alors qu'il serait si simple de s'accommoder l'un de l'autre, à distance. L'hôtel grandiose de l'avenue d'Antin et le superbe château vendéen de Montiers-sur-Yon, où séjourne tour à tour la marquise, sont des asiles de paix, parce que le maître en est toujours absent; et les ilîustra-

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lions, les sommités du Paris mondain fréquentent assidûment ces temples luxueux de la Cîoncorde domestique. La grandesse du marquis ne l'attachant pas plus à ses propriétés françaises qu'aux rives du Tage ou de la Guadiana, il faut, pour le rencontrer, aller partout ailleurs que chez lui, et, par exemple, aux Folies-Bergère, qui sont pour ce grand seigneur un séjour d'élection, en temps ordinaire; en temps d'insurrection carliste, on le trouverait plutôt sur la frontière, ou dans la Biscaye, ou dans le Guipuzcoa, fomentant des troubles et soudoyant des bandits; rôdeur de coulisses borgnes et royaliste de grand chemin, ce gentilhomme cousu d'or n'a de goût que pour le brigandage politique et pour les amours de promenoir. — Après tout, comme le disait un aimable sceptique qui fit longtemps en vain , mais non sans plaisir, la cour à la marquise, cela ne vaut-il pas mieux que d'ennuyer sa femme ?

Bien que toiis les bals se ressemblent, depuis qu'il ne faut plus compter, pour les distinguer les uns des autres , sur la distinction personnelle des invités , les sévérités intelligentes de madame

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d'Argara ont eu le bon effet de donner à ses réunions un prestige d'élégance qu'on ne trouverait pas facilement ailleurs ; si tout n'y est pas parfait, la faute n'en est point à elle : il y a des intimités qu'il faut subir, et des noms qui forcent toutes les portes. En tout cas, la Finance est proscrite, « un financier, — dit volontiers la marquise, — ayant toujours un bagne dans son passé: celui auquel il a échappé, quand ce n'est pas celui d'où il s'est échappé. » Deux choses frappent d'abord les nouveaux venus, à l'hôtel d'Argara : on y cause beaucoup plus qu'on n'y danse , et il y règne entre les hommes et les femmes une familiarité de bon ton, qui se trahit surtout par des demi-sourires, par des gestes discrets d'intelligence ou d'amitié n'excluant, en aucune manière, les recherches de civilité galante, non plus que ces exagérations courtoises, — et démodées, hélas! — du salut et des formules de l'abord, sans lesquelles il ne saurait y avoir de société vraiment élégante, poUe, raffinée. Les soirs de bal, l'orchestre joue bien des airs de danse, mais il est si vrai que la danse n'est là qu'un prétexte à cause-

ries tête à tête, en même temps qu'une concession faite à l'usage, que les valses mêmes sont lentes, choisies parmi les plus mélodieuses de celles qui semblent avoir été écrites pour accompagner la parole ou le rêve, plutôt que pour rythmer des ébats chorégraphiques.

Au moment où Edmée et sa mère pénétraient dans le premier salon, pièce élevée, majestueuse, à lambris grisâtres et rehaussés d'or brun, à draperies de soie bise, on y achevait un quadrille.

Le duc de Trièves, dansant avec la baronne de Steinbui^, solennelle et constellée comme un ostensoire d'apparat, faisait vis-à-vis à la princesse de Guébriac, qui avait pour cavalier un grand jeune homme blond, de robuste encolure, mais de physionomie très douce, dont le teint hâJé contrastait, comme la carrure, avec la finesse des traits, Texpression rêveuse des yeux et la teinte dorée à reflets soyeux d'une immense barbe, — une barbe de Fleuve, plus soignée qu'une chevelure de petite-maîtresse.

— Hé! monsieur de Mauvineux, seriez-vous

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encore aùK Grandes Indes, ou dans quelqu'une de œs îles enchantées que vous avez si bien décrites?

En effet, le grand jeune homme blond, — lequel, en compagnie de sa danseuse, faisait face à la porte monumentale par où venait d'entrer Edmée, — demeurait parfaitement immobile, l'œil fixe et la figure extasiée, contemplant la jeune fille un moment arrêtée, qui causait avec une amie. — Et, pendant ce temps, les couples de danseurs se dispersaient lentement, après avoir plus lentement encore, et avec cette nonchalance aristocratique qui seule peut donner de la grâce à une danse marchée, ébauché les figures du quadrille dont la dernière mesure venait de se faire entendre.

La voix railleuse, un peu aigre, de la princesse de Guébriac, qui, tout en parlant, grimaçait un petit sourire ni trop méchant, ni trop aimable, — un sourire de vieille coquette commençant à s'accoutumer aux défaites, — rendit M. de Mauvineux à lui-même et à sa danseuse. Il s'excusa avec beaucoup d'aisance et de belle humeur, imputant la distraction un peu forte dont il s'était rendu coupable à tout autre chose naturellement qu'à la

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beauté d'Edmée ; puis, il offrit enfin son bras à madame de Guébriac et passa avec elle dans un autre salon» non sans avoir jeté toutefois, malgré lui et comme fasciné, un nouveau regard à Edmée. — D'autres regards masculins accompagnèrent, d'ailleurs, la jeune fille jusqu'à la chaise où elle vint s'asseoir, assez près de sa mère, dans la galerie qui sert de ligne séparative entre les appartements de réception et l'appartement particulier, toujours vide, du marquis d'Argara. Parmi ces regards admiratifs, il y en avait un, un seul, qu'Edmée paraissait soucieuse de rencontrer, et c'était le plus calme peut-être, quoique le plus déshabillant de tous, celui du duc de Trièves.

Le duc, — un homme de trente ans environ, ni grand ni petit, plutôt maigre que gras, avec un visage fatigué, flétri, les yeux cerclés du joueur, un nez aquilin et une moustache brune assez clairsemée, mais très relevée : en un mot, le type de l'homme de race plus usé que déchu, — le duc avait à peine tourné la tête vers Edmée, lorsque celle-ci était entrée, à la fin du quadrille auquel il avait pris une part des plus médiocre-

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ment actives. Mais, aussitôt qu'il avait eu ramené à leur place les diamants de la baronne de Steinburg, il avait cherché des yeux mademoiselle de Saint- Alais, et, à distance, avait suivi son sillage. Il faut dire que la fille de la comtesse était, ce soir-là, d'une beauté que bon nombre de gentlemen en gilets blancs à boutons d'or n'hésitèrent pas à qualifier de « stupéfiante », dans le langage bizarrement outré qui est un des symptômes morbides de ce temps-ci. Du colloque émouvant, mélancolique tout au moins, qu'elle avait eu avec sa mère il lui était resté une transparente blancheur d'ivoire sur le visage et une légère teinte de bistre autour des yeux. Dans sa robe de tulle blanc, fleurie de roses, elle avait assez l'air, si l'on veut, d'une victime marquée et déjà parée ' pour l'immolation, mais d'une victime trop fière pour se plaindre et tenant à marcher jusqu'au bout sans secours des autres, sans larmes d'ellemême. — Il était impossible que ce surcroît de beauté chez la jeune fille, toujours très admirée, passât inaperçu; mais, tandis que les hommes se contentaient de jouir du spectacle, les femmes

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cherchaient à deviner la nature du chagrin ou de la souffrance qui prêtait un charme nouveau, une puissance surajoutée à ce masque éblouissant de vierge.

— As-tu vu Edmée de Saint-Alais ? — demanda madame d'Argara au duc de Trièves, en l'arrêtant entre deux portes.

— Oui, — répondit le duc à sa sœur, qui, rose et fraîche, Tœil candide sous ses cheveux blonds tout ondulés, le regardait en souriant. — Pourquoi ?

— Mais c'est qu'elle est belle, ce soir, à faire crier I Cette pâleur excessive, qu'elle a prise je ne sais où, et qui tuerait tant de beautés, relève encore la sienne. Seulement, pourquoi est-elle si pâle?

— Eh 1 le sais-je ? — fit M. de Trièves, en haussant les épaules.

— Voyons, Maximilien, que n'avoues-tu avec simplicité que tu l'aimes ? Mon Dieu 1 je ne te demande pas de jeter ton secret à tous les échos; mais il me semble qu'à moi, à moi ta sœur, ta sœur qui t'aime...

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— Oh ! oh ! des câlineries, Valentine, des bassesses, et tout cela dans Tespoir d'une confidence, qui, fût-elle ce que tutîrois qu'elle devrait être, n'aurait rien encore que de bien insignifiant, de bien banal... Là I Et quand je l'aimerais, cette belle Edmée, qu'est-ce que cela pourrait bien te faire ?

— Comment 1 ce que cela pourrait me faire I Mais, cela m'intéresserait énormément, d'abord... et cela m'affligerait un peu, ensuite. Je voudrais un autre mariage pour toi... à cause de la fortune... Tu sais qu'elle n'est pas considérable?

— Et elle va encore être diminuée, — dit le duc. — M. de Saint-Alais est en train de perdre de l'argent. Le savais-tu?

— Non. Mais conmient vont-ils faire, alors?

Ils n'en avaient pas trop.... Enfin, peu importe, car, de toute manière, je rêve autre chose pour toi.

— Moi aussi, — murmura distraitement M. de Trièves.

— Ah ! tant mieux I — dit la marquise, en s'éloignant.

SO l'aventure i>e m"^ de saint-alais

Le duc n'avait pas encore eu le temps de changer de place qu'un bras d'homme se glissait amicalement sous le sien :

— Dis-moi, Trièves, mon bon, qui est donc cette admirable personne, jeune femme ou jeune fille, je ne sais, tiens, là-bas, près de madame de Saveuse?

— Mademoiselle de Saint-Alais, — répondit le duc assez sèchement.

— La fille du comte de Saint-Alais, l'ancien chambellan ?

— Oui.

— Ahl... pardon 1 II faut arriver du Congo, comme j'en arrive, pour faire de pareilles questions.

Le baron de Mauvineux retira son bras, parut hésiter à interroger encore son ami, puis le quitta sans avoir rien ajouté.

Minuit avait sonné; le bal était à son apogée, et il n'y avait relativement pas grand monde dans les immenses salons de la marquise. — C'est une chose agréable que d'assister à une fête mondaine sans cohue, où il y a peu de femmes laides et

beaucoup d'hommes bien élevés, le tout dans un vaste hôtel où le luxe le plus recherché peut se déployer à Taise, sans jurer avec son cadre ni le faire éclater. Et, sans doute, le baron de Mauvineux songeait à cela, manifestement absorbé, assistant immobile au va-etrvient des causeurs entre deux danses, à ces marches et contremarches de gens voulant se joindre ou se fuir, à toutes ces évolutions qui, en général, dans Todieuse bousculade de nos fêtes, font ressembler un salon à un champ de bataille, au moment de la mêlée, mais qui, là, dans ces grandes pièces si merveilleusement décorées, où Ton circule avec liberté au milieu d'un petit nombre d'invités choisis, et où la température,constamment rafraîchie par d'habiles procédés de ventilation,ne vous inflige pas la vue de faces congestionnées et suantes, sont un enchantement pour les yeux.

A voir ces femmes intelligemment décolletées, presque toutes jolies par la grâce de Dieu et bien faites par celle de leur couturier, se mouvoir sans s'agiter, parler haut sans crier, montrer dans leurs moindres gestes le souci d'une certaine

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dignité corporelle qui est proprement la distinction féminine; à voir ces hommes corrects et peu bruyants, qui saluent bas les femmes et leur parlent inclinés, on devine ce que devait être cette société du siècle dernier, dont on a pu dire que quiconque n'y avait pas vécu ignorerait toujours la douceur de vivre. Et quelle aimable tolérance ! N'y a-t-il pas là des femmes notoirement peu vertueuses, qui n'en sont pas moins traitées avec toutes les marques extérieures du respect ? Respect, tolérance, galanterie, politesse, sentiments vrais ou feints de considération mutuelle, quelles vertus d'invention " moderne remplaceront pour le monde ces attraits du passé, faute desquels on n'aperçoit plus, dans une société, que les travers des individus et la puérilité des conventions? Et quel dommage que l'hôtel d'Ai^ara soit l'unique refuge de ces entêtements du bon goûtl que cette discipline, tacitement imposée et maintenue par la marquise, n'ait pas été adoptée ailleurs 1

Oui, en vérité, le baron de Mauvineux devait songer à tout cela, à moins qu'il ne se livrât à des

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comparaisons flatteuses pour mademoiselle de Saint- Alais, — ce que certains coups d'oeil, en quelque sorte périodiques, qui ramenaient toujours l'observateur à son point de départ, eussent permis peut-être de conjecturer sans trop de témérité ni de malice. — Il y avait là pourtant, sans parler de quelques grandes étoiles, plus ou moins arbitrairement classées, du firmament mondain, deux ou trois femmes dont la beauté était article de foi : la duchesse d'Altenay, par exemple, veuve d'un trop vieux mari et d'un trop jeune amant, mais qui avait assez de charme encore et de jeunesse, avec ses yeux et ses cheveux clair-brun, pour se remarier plusieurs fois des deux mains ; et madame de Saveuse, autre jeune duchesse, une incomprise, celle-là, qui travaillait à se faire comprendre et s'était adressée à quelques hommes intelligents, au duc de Trièves, entre autres. Mais ces femmes, pour belles qu'elles fussent, n'en avaient pas moins perdu quelque chose qui brillait encore autour de cette tête de vingt ans, en dépit de ses airs assurés : lauréole de virginité que les hommes, dès qu'ils ne sont plus des en-

S4 l'aventure de m"« de saint-alais

fants, se montrent jaloux d'arracher eux-mêmes du front de la femme aimée.

— Vous êtes venue tard, — disait le duc de Trièves à mademoiselle de Saint-Alais, en valsant avec elle. — Il ne vous est rien arrivé ?

— Rien absolument.

— Ah I... Vous savez que vous faites des passions, ce soir, — reprit le duc. — Tenez, voilà Mauvineux, par exemple, un vieux camarade à moi, qui a été au bout du monde, et qui en est revenu tout exprès pour s'éprendre de vous.

— Qui cela, Mauvineux ? — fit Edmée, en s'arrêtant et en prenant le bras de son danseur. -^ C'est la première fois que j'entends ce nom.

— Amaury de Mauvineux. Le nom et le prénom datent pourtant des croisades, et l'homme aussi, peut-être. Seulement, aujourd'hui qu'il n'est plus d'usage de se croiser, quand on a la haine de la vie monotone, on se contente de voyager, de faire le tour du monde; c'est la mode, à présent.

— Et c'est là, — dit la jeune fille, avec une petite moquerie dans un sourire amical, — une mode fort intelligente, à mon avis.

— Si vous voulez.... Et, au retour, on publie une relation de ses voyages.

— Cela, c'est anodin.

— Mauvineux a exécuté le programme de point en point.

— Voyons, où est-il votre monsieur de Mauvineux ?

— Là, à gauche, dans un coin. Il vous regarde, naturellement. D'honneur, je crois qu'il vous aime... Ces voyageurs, quel empressement toujours 1 Ce que c'est que l'habitude de ne pas perdre de temps I

— C'est très gentil de sa part:

— Quoi ? de vous aimer ?

— Mais oui.

— Vous aimez donc bien... qu'on vous aime?

— Mon Dieu, mais il me semble que c'est le seul compliment qu'une femme puisse prendre au sérieux.

— Aimez-vous aussi qu'on vous le dise ?

— Ah ! non, je n'y tiens pas. La chose en ellemême est flatteuse ; l'expression n'en saurait être que banale et suspecte.

— Suspecte ?

— Oui. Les paroles, en cette matière, fussentr elles écrites, n'ont pas de valeur certaine. « Je vous aime », le beau mérite de dire ou d'écrire cela après des milliards d'individus, et qu'est-ce que cela prouve? « Madame » ou « Mademoiselle, vous avez de beaux yeux 9 , ou « de beaux cheveux », ou « une toilette ravissante ». — Est-ce que ces phrases d'une originalité antédiluvienne ont beaucoup moins de signification et de portée que l'autre? Les mots qui ont acquis par Tusage un caractère à ce point fruste et trivial devraient être biffés du vocabulaire des gens de goût. Et n'y a-t-il pas, grand Dieu I une foule de choses que l'on comprend à merveille sans le secours du langage parlé ou écrit?

— Cependant, — objecta M. de Trièves, en souriant, — vous conviendrez avec moi que, à moins de communiquer par signes, après étude préalable de l'alphabet des muets, il e^i assez difficile de s'entendre sans se parler ni s'écrire.

Edmée déploya lentement son éventail, et, tout en l'agitant, sans chercher, d'ailleurs, à en abriter ses traits, — fort calmes, au surplus, — elle dit au

l'aventure- DE M*^ DE SAINT-ALAIS 57

duc, avec plus de laisser-aJler, en apparence, que de coquetterie ou de calcul :

— Allons donc ! M'avez-vous jamais dit : « Je vous aime, » depuis trois mois que nous nous voyons, pour ainsi dire, tous les jours, depuis trois mois que vous me demandez, chaque soir, où je serai le lendemain ? Nous avons parlé de tout, excepté de cela, et croyez que je vous suis infiniment reconnaissante de m'avoir épai^né line déclaration en règle, même sincère.

M. de Trièves ne répondit rien d'abord; et, sans doute, Edmée s'attendait à une réponse, car elle le regarda. Le jeune honune, à demi tourné vers elle, avait une singulière attitude, où l'hésitation apparaissait autant que l'enthousiasme. Au fond de son œil brun, cerné par les veilles, mais encore velouté d un reste de jeunesse, un feu de convoitise brillait, tempéré par un scrupule ou un regret. C'était un de ces regards sous lesquels une femme décolletée se sent nue tout à coup, comme si ses vêtements venaient de lui être brutalement arrachés, et qui colorent son épiderme d'une pudeur rosée, tout en l'agitant d'un frisson ; mai* il y

58 l'aventure de m"* de saint-alais

avait autre chose aussi dans les yeux du duc : un peu de cette tendresse véritable, de cette muette adoration qui fait absoudre des audaces plus graves que celles du regard. Mademoiselle de Saint-Alais, quelque maîtresse qu'elle fût d'elle-même, se montra un instant presque décontenancée, détournant la tête, ouvrant et fermant rapidement son éventail par une sorte de trépidation involontaire des doigts plutôt qu'avec le mouvement cadencé propre, en pareil cas, aux mains des femmes ; et le duc de Trièves lui rejadit certainement service en reprenant enfin la parole :

— Je n'ai pas eu de mérite, — dit-il, — à éviter les formules précises, les aveux directs ; l'honneur m'interdisait d'y recourir.

— L'honneur ? — fit Edmée.

— Oui, l'honneur. Peut-on, sans manquer à l'honneur, avouer à une jeune fille qui n'a jamais provoqué de votre part ni liberté de langage, ni hardiesse de pensée, qu'on l'aime, c'est-à-dire qu'on est prêt à l'épouser, quand on sait qu'on ne l'épousera pas, parce qu'on ne peut pas l'épouser?

Cette fois, Edmée fit bonne contenance; elle

l'aventure de m"« de saint-alais S9

avait eu le temps de prévoir le coup, quoique peutr-être elle s'attendît à moins de netteté dans les mots. Elle se mit à rire, sans trop d'effort.

— Écoutez, mon cher monsieur de Trièves, — dit-elle, en redressant la tige d'une des roses mousseuses de sa robe, — comme il n'a jamais été question de mariage entre nous, ni même d'amour, ainsi que je l'ai constaté moi-môme en vous félicitant de votre réserve, vous excuserez chez moi une curiosité de femme, curiosité qui, les choses étant ce qu'elles sont, ne pourra vous paraître, à ce que je m'imagine, bien déplacée... Je meurs d'envie de savoir ce qui vous empêcherait de m'épouser, si la fantaisie vous en prenait... et qu'une fantaisie analogue s'emparât de moi tout à coup... Eh bien I vous hésitez à éclairer ce point obscur de votre déclaration... de principes ?

— Je n'hésite pas. Mademoiselle, — dit le duc, en mettant beaucoup de douceur dans sa voix et de tristesse dans ses yeux, — je souffre... Et puis, est-ce bien le lieu pour s'embarquer dans de telles confidences, pour aborder de pareilles explications ?

60 l'aventure de m"« de saint-alais

— Où donc pourriez-vous mieux qu'ici , et plus à Taise, satisfaire ma curiosité? — demanda Edniée. — Le bal, — ajouta-t-elle avec un indéfinissable sourire, — n'est-ce pas, pour la jeune fille, le mauvais lieu où l'on a chance de tout entendre et de tout apprendre?,.. Tenez, la valse finit; soyez aimable, venez vous asseoir près de moi ; ma mère cause avec M. de Rohannet et M. du Gasc, deux célibataires qui ont peur des jeunes filles : nous ne serons pas dérangés.

Edmée traversa le salon au bras du duc de Triôvcs, enjouée, rieuse, pressée, comme s'il se fût agi de recueillir une amusante, mais insignifiante confidence.

Le duc, malgré l'invitation de la jeune fille, ne s'assit pas près d'elle; il se contenta d'appuyer sa main sur le dossier de la chaise voisine, et, placé ainsi un peu en arrière de son interlocutrice, il se pencha légèrement vers elle pour lui dire d'une voix très basse :

— On me croit riche ; je ne le suis pas, je ne le suis plus, plus assez du moins pour une duchesse de Trièves, si je le suis encore assez pour

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mener un semblant de vie... Comprenez-vous?

Edmée se retourna, plus brusquement qu'il n'eût convenu peut-être, et regarda attentivement le duc, comme pour s'assurer de sa sincérité; puis, prenant un ton d'ironique compassion :

— Oh ! mon pauvre monsieur de Trièves, — dit-elle, — que vous m'affligez ! Eh quoi I le jeu vous a-t-il à ce point maltraité ? 11 est vrai que, maintenant, vos clubs sont des tripots, où des mains aniies vous dépouillent avec la complicité des valets. Quel honneur et quel agrément de faire partie de ces associations de voleui^s et de volés ! Et puis, il y a les courses, n'est-ce pas? où les propriétaires honnêtes sont aussi malheureux, parait-il, que les parieurs naïfs... Mais, dites-moi, n'a-t-on pas publié dans les journaux que vous veniez d'acheter un yacht, le Galaor, je crois, qui appartenait à je ne sais quel banquier ? Si c'est là votre manière de faire des économies,..

— J'ai acheté ce yacht, il est vrai, tout dernièrement, — dit le duc, — mais c'est que j'ai vendu, tout dernièrement aussi, à l'amiable et sans bruit, mon écurie de course, et que je me propose

62 l'aventure de m"« de saint-alais

de voyager, à mon tour. Par ce temps de nautomanie, c'est la seule manière décente de mettre bas le plus clair et le plus coûteux de mon train... Eh bien ! maintenant, ne comprenez-vous pas que le silence était un devoir pour moi ?

— Ah 1 — fit Edmée, en quittant le ton d'ironie nerveuse qu'elle avait pris d'abord, — vous avez vendu vos chevaux? On ne verra plus la casaque et la toque mauves ? Triste I triste !

Elle parlait lentement, distraitement, n'ayant plus que l'ironie des mots, ayant perdu celle de la voix, comme une personne qui, devenue subitement songeuse au milieu d'un sarcasme, achève de railler parce qu'elle a commencé, mais ne sent plus ce qu'elle dit, et même n'en a plus cure. — Songeuse ! elle l'était, à coup sûr. Elle rêvait à ses rêves, dont les ailes venaient d'être prosaïquement coupées par un aveu de gêne, sinon de ruine, coïncidant si bien, hélas ! avec la révélation qu'on lui avait faite, le soir même, de sa propre disgrâce. Certes, tout, dans ces rêveries fauchées de jeune fille, n'avait pas été romanesque, poétique, purement sentimental. La perspective de porter une

couronne ducale, — la plus seyante et la plus enviée des couronnes héraldiques, — Tespoir de relever, en la soustrayant au gaspillage, une grande fortune, que Ton supposait, en général, menacée par un désordre intermittent d'oisif, plutôt que compromise par d'irrémédiables prodigalités de fou, mille considérations enfin où le sens pratique de la vie avait plus de part que Tentraînement d'une imagination juvénile, s'étaient imposées à cette jeune tête, modérément enthousiaste, surtout depuis un premier mécompte amoureux. Mais la jeunesse, malgré qu'elle en ait, et quelque grands efforts qu'elle fiasse parfois pour s'affranchir de son propre joug, de l'admiraUe tyrannie de ses instincts élevés, reste jeune toujours par certains côtés plus ou moins secrets de ses aspirations, par le fond des passions, des besoins et des rêves qu'elle a le plus dénaturés dans la forme ; aussi se mêlaiir-il à la déconvenue matrimoniale d'Edmée une douleur intime, une amertume de plus noble essence que ne l'était ce vulgaire déboire. A force de voir le duc empressé auprès d'elle, jaloux de respirer le même air qu'elle, elle avait 'fini par

accepter, sans en contrôler davantage les chances de réalisation, et avec plus de joie qu'il ne lui avait plu de se Tavouer à elle-môme, Tidée d'un mariage qui, toute arrière-pensée à part, n'était pas pour lui répugner. M. de Trièves, en effet, possédait ce genre de beauté qui agrée particulièrement aux jeunes filles : il portait sur sa personne, en même temps que les signes d'une haute naissance ou d'une heureuse distinction native, quelques aimables stigmates de vie; il semblait élégamment fatigué. Or, les hommes dont le teint est frais et la mine reposée ont un air trop innocent, ou trop bien portant, aux yeux des Agnès mondaines; les seuls hommages qui flattent ces gentilles pécores, à moins qu'elles ne se soient, par accident, énamourées dès le sevrage, ce sont ceux des jeunes hommes d'expérience, des viveurs hâtifs, qui n'ont pas attendu l'âge pour vieillir. De plus, le duc avait le don de la conversation, si précieux pour se faire bien venir des femmes, que l'on prend avec des mots chatoyants, — comme on prend certains poissons avec des mouches artificielles et les grenouilles avec du drap rouge. Tl

l'aventure de m"* de saint-alais 65

était du petit nombre de ces oisifs parisiens qui retiennent des spectacles multiples auxquels les convie la mode, de ce long et ininterrompu défilé de tableaux, de statues, de morceaux de musique, de pièces de théâtre, de cérémonies et de fêtes, des couleurs, des sons, voire des idées, qu'ils cata- Ioguent,^au fur et à mesure, dans leur mémoire, et dont l'ensemble constitue pour eux une mine féconde, inépuisable, d'impressions et de souvenirs, lesquels habilement mis en œuvre et adaptés aux exigences du moment, leur fournissent toujours à propos le thème inutilement cherché par tant d'autres. Quant au mutisme de sa passion, de cette passion non déclarée, mais dont l'existence n'avait pu faire doute pour la jeune fille, tant les indices lui en avaient paru nombreux et de conséquence, Edmée n'y avait vu vraiment qu'une espèce de dilettantisme amoureux fuyant les mots consacrés, en haine du convenu. — On comprendra, dès lors, que, d'abord ironique, parce que son premier mouvement avait été tout de défiance, mademoiselle de Saint-Alais dût se montrer ensuite tant soit peu mélancolique et dé-

montée, ayant acquis la certitude de Tavortement définitif de ses projets et de ses espérances.

Néanmoins, elle avait trop Finstinct de la fierté, et surtout un trop vif souci de maintenir le bénéfice de Téquivoque à ses sentiments personnels, pour ne pas réagir de toutes ses forces contre une aussi humiliante et aussi compromettante tendance. Le duc, se penchant de plus en plus au-dessus d'elle; pour chercher, sans doute, à lire furtivement sur les traits de la jeune fille Timpression qu'engendrait sa confidence, avait fini par s'asseoir sur la chaise restée vide à côté d'Edmée. Mais, au moment où M. de Trièves allait lui adresser de nouveau la parole, elle accepta l'invitation^ d'un danseur, qui était, au reste, de ses familiers, et dont elle avait paru implorer du regard l'intervention pressante. — U n'y avait guère que trois ou quatre hommes, y compris le duc de Trièves, qui fussent admis au privilège d'échanger ainsi avec mademoiselle de Saint-Alais des regards d'intelligence. Aussi le duc paruir-il assez vivement contrarié, froissé même; il ne quitta cependant pas pour cela la place, se contentant de déranger un

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peu sa chaise et de tourner le dos au bal, après avoir lancéàEdméeun coup d'oeil singulier. Puis, il se mit à causer avec madame de Saint-AIais.

La comtesse se montra tout de suite des plus gracieuses, s'associant probablement de cœur et d'intention aux projets d'Edmée. D'ailleurs, elle n'avait que peu de chose à faire pour inspirer au duc la croyance qu'il trouverait toujours en elle une alliée^ si tel était vraiment son désir, car elle lui avait sans cesse marqué une assez franche prédilection. Elle l'appelait même, à l'ordinaire, avec une maternelle familiarité : « Maximilien i> ou « mon cher enfant » , l'ayant connu à peine adolescent ; et, si elle avait dit de lui quelque mal à sa fille, ce n'était assurément que par devoir. — Peut-être, en fouillant dans le passé, eût-on cru trouver le secret de cette bienveillance, que rien ne paraissait commander à une mère de famille, dans la sympathie admirative que le duc, au sortir de Tenfance, avait témoignée parfois à la comtesse, assez jeune encore, à cette époque-là, au moins de corps et de visage, pour pouvoir être aimée, surtout d*un jouvenceau. Mais rien n'autorisait les suppositions

désobligeantes, car madame de Saint-Alais n'avait jamais donné prise au moindre commérage; elle était de ces mondaines affairées qui, n'ayant pas le temps d'aimer leurs maris, n'ont pas davantage celui d'aimer d'autres hommes : l'adultère féminin est un fruit de l'oisiveté; c'est même là, contrairement au proverbe, le seul vice dont la filiation soit clairement établie. En tout cas, cette sympathie d'un jeune homme pour une quadragénaire avait bien eu le caractère suspect, on dirait volontiers hybride, que les femmes d'un certain âge, restées vertueuses par conviction, par manque de temps, par nonchalance ou par propreté, aiment à constater dans les affections masculines qu'elles ont fait naître. L'inexistence avérée de toute convoitise est plus outrageante, en cette matière, que l'aveu d'un espoir; et, quand une femme mûre a pu croire à l'amour d'un honmie, sans avoir à se défendre contre cet homme, — fût-ce à l'amour d'un jouvenceau, dont la timidité seule peut-être a paralysé l'élan, — comment ne garderait-elle pas un souvenir reconnaissant à celui qui l'a ainsi gratuitement rajeunie de son désir?

l'aventure de m"® de saint-alais 69

Edmée vint se rasseoir, ramenée par son valseur. Une légère contraction, évidemment due à rimpatience ou au dépit, altéra, pour un instant, la sérénité reconquise de son visage, lorsqu'elle vit M. de Trièves à la place même où elle l'avait laissé. Mais le duc ne lui donna pas le temps de montrer son embarras ou sa contrariété; il se leva avec empressement, et, d'un ton sérieux, tout en souriant comme s'il se fût agi de reprendre une conversation interrompue, il lui dit, mezza voce :

— Ce soir, mademoiselle, pour la première fois, et grâce seulement à vos questions, je me suis déclaréy comme on disait jadis, et comme vous n'aimez pas qu'on le fasse, à ce qu'il paraît. Je ne dois quitter la France qu'à l'automne; mais, si ma présence vous est importune, après ce que vous m'avez, pour ainsi dire, contraint de vous apprendre, je m'engage à ne pas me trouver d'ici là sur votre route.

— M'importuner, votre présence! Mais nullement, monsieur de Trièves. La légère intempérance de langue que je vous ai fait commettre, à ce que vous prétendez, est de celles que l'on par-

^0 l'aventure de m"® de SAINT-ALAIS

donne aisément, même quand on ne les a pas provoquées. Je vous verrai donc, comme par le passé, avec le plus grand plaisir.

— Mille grâces pour votre indulgence ! — dit le duc, en s'inclinant. — Il y a quelque chose encore,— reprit-il bientôt, — que je voudrais vous dire, vous redire, Mademoiselle. . . Si j'avais cru de ma dignité, comme de la vôtre, de joindre Toffre de mon nom à l'aveu de mes sentiments, je l'eusse fait sans hésiter. Mais, en vérité, si le duc de Trièves peut accepter pour lui avec résignation l'humilité de sa condition présente, il ne lui est pas permis d'offrir à une femme de la partager...

Il s'arrêta une seconde, puis ajouta avec un peu de hâte :

— Il ne lui serait même pas permis peut-être d'accéder à la prière qu'on lui ferait de passer outre...

Edmée avait rougi de plaisir en écoutant la première partie de cette déclaration supplémentaire, qui avait le grand mérite de mettre fin à l'humiliation, cruellement ressentie par elle, de ne se croire aimée qu'à moitié et sous réserve

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d'im blessant marchandage. Le plaisir même fut si vif, qu'il Tempêcha de remarquer Taddition malheureuse faite à cette chevaleresque harangue avec une précipitation moins adroite encore que les mots employés. La jeune fllle ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle ne s'était pas trompée, que le duc l'aimait bien réellement, qu'il n'eût pas demandé mieux que de l'épouser, et que c'était par pure délicatesse qu'il s'abstenait d'en témoigner ouvertement l'ambition : l'honneur était sauf. Mais, si l'amour-propre d'Edmée se trouvait ainsi sauvegardé, ses plans de campagne n'en étaient pas moins à vau-l'eau. M. de Trièves, pour lui avoir parlé de la sorte, devait être bien réellement en pleine déconfiture. Toutefois, elle ne songea pas sur l'heure à s'en désoler; non seulement sa vanité satisfaite imposait silence à ses inquiétudes, mais elle éprouvait cette allégresse particulière, cette légèreté de cœur, cette vague et indéfinissable confiance que donne à tous la certitude, d'être aimé. Et ce fut sur un ton de satisfaction mal contenue qu'elle dit au duc :

-*- C'est un roman en un seul chapitre que

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vous m'avez conté ce soir, et auquel manquera toujours le dénouement... Ali çàl j'espère bien que tout cela ne vous empêchera pas de me faire danser : je tiens à mes valseurs.

— Certes, non, — répondit le duc, en se redressant et en couvrant le visage, les épaules et les bras d'Edmée d'un regard qui, en effet, n'avait pas la mélancolique chasteté d'un r^ard d'adieu. — Je serai toujours de vos fidèles. Seulement, ce soir, je me retire. Vous ne vous en étonnerez pas. je pense... Ah ! au fait, laissez-moi vous supplier de ne rien dire à personne de ce que je vous ai confié quant à l'état actuel de ma fortune, pas même à madame de Saint-Alais; je ne veux pas qu'on me plaigne, ni qu'on me blâme, quoique ceci me soit plus mdifférent que cela:

un beau joueur quitte la partie sans avouer le chiffre de sa perte; il n'y a que le gain qui doive être proclamé.

M. de Trièves salua mademoiselle de Saint- Alais et traversa les salons de sa sœur sans adresser la parole à personne. Sous le péristyle, il aperçut M. de Mauvineux, qui s'apprêtait à

l'aventure de m"* de saint-alais 73

regagner pédestrement son domicile, et dont la gigantesque silhouette se profilait en noir sur le mur éclairé. Il lui prit le bras :

— Rentrons ensemble, mon vieil Amaury; cela nous rajeunira. Combien d'années que pareille chose ne nous est arrivée?... Tiens! tu ne fumes pas î Toi !.. . Ah ! pardon, c'est vrai, tu es amoureux, depuis deux grandes heures Eh bien 1 fais-toi présenter par Valentinc.

Le baron de Mauvineux ne répondit rien, et les deux hommes remontèrent ensemble, mais sans beaucoup causer, l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à la rue de Berry, où M. de Trièves s'arrêta.

— Tu vas te coucher, à cette heurerciî — demanda le baron.

— Parfaitement.

— Et la partie ?

— Mon cher, comme le grenadier de Waterloo, je conmience à trouver qu'ils sont trop. Six mois de déveine, c'est invraisemblable; le hasard qui vous ménage une pareille série est évidemment un hasard intelligent, et qui a des complices. Vois-tu, tu as bien raison de ne pas jouer. Bonsoir 1

74 L AVERTORE DE m"* DE SAINT-AlXïS

— Bonsoir ! moi, je vais £adre encore un tour; la nuit est superbe.

— Bonne chance à tes rêves, alors 1

Le duc, tout en sonnant, rue de Berry, à la porte d'une maison neuve à façade d'hôtel, r^ardait M. de Mauvineux s'éloigner de son pas sonore et un peu lourd de géant.

— Qui sait ? ce sera peut-être celui-là, — murmura-t-il. — Bah! celui-là ou un autre, il n'importe. Et que ce soit avant ou après, peu importe encore!... Pourtant, j'aimerais mieux que ce fût avant.

M. de Saint-Alais se rendit sans peine aux raisons que fit valoir à ses yeux la comtesse pour appuyer la requête d'Edmée. D'ailleurs, le pauvre homme, dont le désarroi moral était complet depuis ses récentes mésaventures financières, n'aspirait plus qu'à la tranquillité ; et il ne pouvait guère ne pas accueillir avec faveur une combinaison qui aurait pour premier résultat de le dispenser, jusqu'à nouvel ordre, de toute résolution définitive.

Probe de cette probité spéciale et bornée du gentilhomme, laquelle instinctivement répugne aux tripotages d'argent, — les seuls qui soient,

76 l'aventure de m"« de saint-alais

selon l'optique de convention des gens bien nés, irrémédiablement salissants, quand ils tournent mal, — le comte ne s'était lancé dans les affaires de finance que talonné par l'inexorable et terrible nécessité d'avoir cent mille livres de rente. En ayant tout au plus quarante, où auraitil pris de quoi suppléer le reste, sinon dans cette carrière d'invention moderne où il sufiSt de prêter son nom et de promettre quelques signatures pour se trouver instantanément pourvu d'une prébende, et fort nourrissante, — du moins quand les statuts sociaux ont été bien faits ? En réalité, il n'avait jamais eu, comme la plupart des gentilshommes financiers, du reste (qu'il ne faut pas confondre avec les barons de la finance), qu'un rôle de comparse; et sa bonne foi, étant admis qu'il n'y a rien de déshonorant à accepter une part de responsabilité dans des affaires dont on ne comprend pas le premier mot, . sa bonne foi ne pouvait être suspectée. Au surplus, rien n'avait été relevé, dans les opérations des différentes entreprises à la gestion desquelles il était censé avoir participé, en fait de ces sca-

breuses hardiesses qui mettent un conseil d'administration à cheval sur le mur mitoyen séparant le Code pénal du Code de commerce; on avait été à la faillite par les routes frayées, bourgeoisement, tranquillement, sans se presser : l'ancien chambellan aurait donc pu prendre son mal en patience et montrer plus de philosophie. D'autant que personne ne faisait mine de le bouder pour si peu : le monde en a vu bien d'autres, dans tous les temps, mais surtout depuis quelques années; et chacun commence à comprendre que l'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs, autrement dit de grande fortune sans ruiner quelqu'un, et même beaucoup de gens.

Seulement, le pauvre comte, lui, n'avait à tout cela rien gagné, si ce n'est l'argent par lui dépensé au jour le jour ; il laissait même deux cent mille francs sur le carreau, ce qui explique son abattement. — Il souscrivit à tous les arrangements proposés par sa femme, et partit pour l'Angleterre, où il se disait appelé d'urgence par des intérêts sérieux, ajoutant qu'il ne reviendrait probablement pas en France avant l'hiver.

78 l'aventure de m"« de saint-alais

La comtesse n'eut à subir qu'un petit nombre de questions indiscrètes de la part de ses intimes. La grande qualité des mondains, leur vertu par excellence, c'est la discrétion qu'ils apportent dans les relations de personne à personne. On bavarde dans le monde, on y cancane, on y médit, on y calomnie comme partout ailleurs; mais les questions directes n'y sont guère admises. L'odieux et hypocrite interrogatoire des milieux bourgeois, où, sous le prétexte d'un affectueux intérêt et sous le masque d'une compassion menteuse, on cherche à extorquer des révélations piquantes aux gens que des revers de fortune ont atteints, ces enquêtes effroyables, accompagnées de serrements de mains, de soupirs navrés, d'exclamations apitoyées qui sont les brodequins de force, les tenailles et les chevalets de cette torture non encore abolie, restent à peu près inconnues dans les sphères élégantes de la société, où l'on a plus peur d'apprendre l'existence d'une infortune quUl faudrait plaindre, et soulager peut-être, que l'on n'a envie de se repaître des misères d'autrui. — Madame de Saint-Alais

l'aventure de m'^ de SAINT-ALAIS 79

et Edmée continuèrent donc, sans soulever aucune émeute de curiosité, leur vie bruyante, mais non pas gaie, hélas I la gaieté leur étant désormais, et pour quelque temps, difficilement accessible.

Cette fin de saison parisienne était, d'ailleurs, brillante. Outre les nombreux bals, blancs, roses et de toutes les couleurs, qui signalent obligatoirement l'approche du grand exil d'été ; outre les concerts, matinées de contrats, raouts et autres menus divertissements de saison, il y avait surabondance de parties de campagne. Ce genre d'amusement, qui jouissait, depuis un an ou deux déjà, d'un commencement de vogue, prenait, en effet, ce printempsrlà, un développement encore inusité, grâce surtout à l'initiative imprévue du duc de Trièves, que l'on avait connu moins amateur de fêtes champêtres et plus ardent à d'autres plaisirs. — Il faut convenir, au reste, que le jeune gentilhonmie trouvait partout un empressé concours. Plus Vhorizon s*obscurcit, au dire des gazetiers bien pensants, — qui peut-être ne pensent pas trop mal dans la circonstance, — plus la

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clientèle bien pensante de ces augures de malheur paraît se donner de mouvement et chercher de plaisir, ayant vraisemblablement adopté la jolie devise que Balzac prête à la famille de Cinq-Cygne : Je meurs en chantant.

Non seulement les garden-parties dans les grands jardins des hôtels du Faubourg et des Champs-Elysées, ainsi que dans quelques propriétés très voisines de Paris, faisaient rage comme à Tordinaire, mais M. de Trièves s'ètant mis en tête de persuader à tous que rien ne vaut la vraie campagne pour les libres ébats, on vit se multiplier tout à coup, d'une manière insolite, les pique-nique extra muros et les réunions lointaines, avec jeux, courses et danses sur l'herbe.

Chaque semaine, au moins une fois, on s'en allait à quatre chevaux dans quelque lieu pittoresque ou historique des environs de Paris, pour s'y ébattre sous des ombrages autant que possible séculaires. Une des innovations apportées par le duc à cette coutume d'origine britannique, sensiblement élargie par lui dans les ap-

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plications diverses qu'il en faisait, obtint d'emblée tous les suffrages : au lieu d'organiser des réunions en plein vent avec programme concerté, défini et arrêté d'avance, où l'on dût se contenter de luncher à l'air, après avoir joué à ceci ou à cela, après avoir assisté à des courses d'amateurs ou à un lawn-tennis de famille, M. de Trièves avait imaginé d'introduire dans l'emploi de ces journées campagnardes la variété, le mélange et même l'imprévu, au risque d'un peu de confusion. On improvisait, par exemple, une course plate ou un steeple-cfuise, sur un terrain non préparé, avec les chevaux de promenade, envoyés, à tout hasard, le matin, sur les lieux ; et, pendant cela, ceux qui préféraient la danse, ou le cricket ou le crochet, ou l'antique et charmant colin-maillard, s'adonnaient à leur passe-temps de prédilection, sans qu'on s'occupât autrement de ce que faisaient ces dissidents. De là une exquise liberté dans ces meeiivgs parfois nombreux, la vraie liberté anglaise, mère du plaisir partout ailleurs qu'en Angleterre. — Chacun appréciait à leur valeur les avantages du

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système; mais nul mieux que Tinventeur luimême n'en paraissait tirer parti.

Sur son drag, attelé de quatre beaux alezans, irréprochablement zains et qui portaient chacun, au lieu de Téternelle rose de harnais, une petite grappe mauve de glycine à la têtière, il amenait, en même temps que sa sœur et deux ou trois amies de celle-ci, madame et mademoiselle de Saint-Alais ; et, quelle que fût la variété des jeux, il y avait toujours une partie de ces programmes plus ou moins impromptus, — la plus longue, — qui lui assurait un colloque intime avec Edmée. Il s'arrangeait, du reste, pour éviter toute inconvenance d'allure, toute légèreté apparente, mettant volontiers d'abord la marquise d' Argara ou quelque autre en tiers dans le divertissement, sauf à négliger un peu par la suite cette recrue obligatoire. La marquise souriait sans rien dire*

Un jour qu'on avait organisé des courses dans le parc de Marly, de vraies courses en tenue de course, le duc, très friand de cet exercice, et qui avait apporté une superbe casaque mauve toute neuve, mais balafrée d'une mystérieuse

l'aventure de m"® de saint-alais 83

écharpe noire, renonça, au dernier moment, à monter son cheval, sous un prétexte quelconque, fort plausible d'ailleurs, quoique insuffisant aux yeux de madame d'Argara, et se mit à jouer au croquet en compagnie d'Edmée et de deux jeunes fenmies qui faisaient profession de mépriser les courses. Après la course, gagnée en jouant par le cheval de M. de Trièves, on s'empressa autour du propriétaire pour avoir l'explication de Técharpe noire.

— Je ne fais plus courir, — dit le duc: — mes couleurs sont en deuil d'elles-mêmes.

— Très joli, très joli! — proclama-t-on de tous les côtés.

Madame d'Argara, quand les questionneurs se furent écartés, regarda son frère d'un air narquois.

— Ah çà ! Maximilien, — lui dit-elle, en haussant les épaules et en secouant sa tête mignonne, — espères-tu me faire croire plus longtemps que tu n'aimes pas Edmée? Comment ! tu te ménages un effet avec ta casaque en deuil, et tu renonces à la porter, tu la fais endosser par un ami 1 Et cela juste au moment où cette pe-

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tite Saint-Alais vient de s'écrier avec innocence, j'aime à le croire : — Ah ! mais, je ne renonce pas à ma partie de croquet, moi; les courses m'ennuient; nous sonunes trois; je trouverai bien un quatrième !

— Bon ! — fit le duc, en. souriant. — Supposons que je Taime* Encore une fois, qu'est-ce que cela te fait? Tu sais bien que je ne l'épouserai pas; mes moyens ne me le permettent plus.

— Et alors ?

— Eh bien! alors... Il n'y a pas d'alors; je me contenterai toujours de flirter avec elle comme je le fais... jusqu'à ce que j'en aïe assez.

— Ah l — fit la marquise, avec une intonaon d'indicible scepticisme* .

Il y avait des moments où cette petite femme blonde, rose, souriante, et, par-dessus le marché, indiscutablement honnête dans sa conduite, semblait presque un abîme de perversité, tant elle vous glissait de sous-entendus dans la moindre de ses exclamations ironiques, dans le plus radieux et le plus emperlé de ses sourires.

l'aventure de U^ de SAINT-ALAIS 8S

— N*admettez-vous point, ma vertueuse et charmante sœur, que Ton puisse trouver quelque agrément au commerce habituel d'une jeune fille, sans qu'on songe pour cela à Tépouser, ni qu'on nourrisse en secret de criminels espoirs?

Madame d'Argara eut un petit rire silencieux; puis, comme renonçant à plaisanter :

— Écoute, mon cher ami, — dit-elle, — je serais plus tranquille si je te savais en train de te marier sérieusement... avec une autre. Veux-tu me laisser faire?

Le duc fit signe que non avec énergie.

— Mais, voyons, — reprit madame d'Argara, — ne m'as-tu pas donné à entendre tout dernièrement que tu y pensais?

— A quoi ?

— Au mariage.

— Moi ? Je ne m'en souviens pas.

— Enfin, tu ne veux décidément pas?

Le duc regarda sa sœur avec un air de condescendance affectueuse.

— Cela te ferait bien plaisir?.. Mais pourquoi? Tu n'es pas une marieuse...

86 L*AVENTURE DE m"« DE SAINT-ALAIS

— n me semble, — interrompit la marquise, — qu'il y a des raisons. Ta fortune...

— Oh I — fit le duc avec insouciance, — si ce n'est que cela, ça ne presse pas, tu sais. Je ne suis pas encore tout à fsdt aussi misérable que j'ai Tair de le croire. J'ai découvert, l'autre jour, qu'en continuant à ne plus jouer et à ne plus faire courir, je pourrais facilement réaliser trois cent mille francs d'économie, bon an mal an.

Quand je dis réaliser, c'est évidemment une manière de parler, car il n'est question ici que d'économies négatives ; mais enfin, ne pas manger trois cent mille francs, cela peut s'appeler les économiser. Eh bienl mes terres, quoique embarrassées de quelques hypothèques qui les déparent,, produisent encore de quoi me nourrir. Ainsi donc, tu le vois, tu as tout le temps de choisir ta bellesœur.

Probablement, il badinait ; mais ce n'en fut pas moins sur un ton presque sérieux qu'il ajouta:

— Quoi qu'il en soit, je ne veux pas te désobliger. Cherche, dès à présent ; mets-toi en chasse sans tarder. D'ailleurs, une duchesse de Trièves,

l'aventure de m"® de saint-alais 87

une sœur d'adoption pour la marquise d'Argara, cela ne doit pas être facile à trouver, et c'est bien le moins que je te donne du temps... Mais, tiens, pour te fournir immédiatement la preuve d'une bonne volonté que tu es en droit de suspecter, pour te bien montrer que je n'entends pas user en ce moment de procédés purement dilatoires, je m'engage à séjourner, cet été, à Montiers, tout le temps nécessaire à la réussite de tes plans. Et quel lieu serait plus favorable que celui-là à pareille entreprise ? Car je me figure que tu as une petite duchesse toute prête, élevée quelque part à la brochette pour ton indigne frère...

— Eh bien 1 oui ; j'ai quelqu'un en vue. .

■— Parbleu I Et que dis-tu de ma promesse ?

— Je dis que c'est très gentil, très gentil, — fit malicieusement madame d'Argara, — et qu'il faut vraiment que tu m'aimes bien pour me consacrer, à moi et à mes plans, une partie de l'été, au besoin tout l'été... Bon sire I — ajouta-t-elle au milieu d'un éclat de rire, — n'auriez-vous point appris, par hasard, que j'ai invité madame de Saint- Alais et sa fille à passer deux mois à Montiers,

l» L AVENTURE DE M*'

pour les consoler de Tabsence de M. de Saiûir Alais, qui les abandonne, à ce qu'il paraît?

— C'est un attrait de plus au séjour, voilà tout I — répliqua le duc, sans s'émouvoir ni protester. — Mais, bah I en quoi ceci te touche-t-il, ma chère Valentine? Sérieusement, je consens à me laisser marier par toi, pourvu, bien entendu, que tu me trouves une fenune réunissant en sa personne les quelques qualités et avantages voulus pour rendre la chose absolument engageante:

beauté, distinction, naissance honnête, éducation soUde, vertu plus solide encore. Je n'ai pas dit : grande fortune, parce que cela va sans dire.

— Évidemment! — fit remarquer madame d'Ai^ara, — car, si cette considération pouvait disparaître, Edmée aurait toutes tes préférences.

— Oh I cela, ce n'est pas sûr, — dit le duc, — à cause de l'éducation, de la vertu, de toutes les choses solides, ou qui doivent l'être... Enfin, je me rends d'avance... sous réserve des conditions énoncées, car je ne veux pas me marier comme un homme à la côte, qui ne voit plus que le ma-

l'aventure de m"« de saint-alais 89

riage pour le renflouer. Je n'en suis pas là, je te le répète... Est-ce compris et convenu ?

— Tout à fait. Dans six mois tu seras marié, ou, sinon, tu auras dit pourquoi.

Cet entretien avait à peine pris fin que le duc ressaisissait son maillet pour achever, comme partenaire d'Edmée, la partie de croquet qu'avait interrompue la course de chevaux en dépit de toutes les protestations de la jeune fille. — Mademoiselle de Saint-Alais aimait les amusements paisibles ; les jeux violents ne convenaient ni à sa nature, ni à sa beauté ; et le duc de Trièves n'avait éprouvé aucune difiîculté à lui faire adopter le croquet comme divertissement favori dans les garden-parties et dans les déplacements ruraux. Le croquet, maintenant délaissé par les femmes et par les jeunes filles au profit d'exercices peutêtre plus hygiéniques, mais moins gracieux, est un aimable jeu, très peu fatigant, à moins que de le prendre à cœur, ce qui est une faute ; c'est, de plus, un jeu qui a le mérite de ne pas supprimer nécessairOTaent tout commerce intellectuel entre les joueurs, favorisant même, sans scandale,

90 l'aventure de m"® de saint-alais

les causeries intimes. Le duc avait à merveille compris cela, et Edmée, qu'elle Feût compris ou non, témoignait un goût très vif pour les boules de bois peint et les maillets à long manche.

Ce fut pendant ces conversations de joueurs au repos que M. de Trièves changea ses batteries, ou fit semblant de les changer. Durant la fia de l'hiver et le commencement du printemps, il s'était appliqué à laisser entendre qu'il était épris, mais il n'en avait rien dit, peut-être tout simplement parce que, de toutes les choses difficiles, la plus difficile est de dire à une jeune fille qu'on l'aime, tant qu'on n'est pas certain d'être aimé d'elle ; et avec Edmée on ne pouvait jamais se tenir pour assuré de pareille fortune. Maintenant, ayant l'air de s'autoriser surtout des prc^ès naturels d'une intimité pour ainsi dire quotidienne, il avait un ton plus libre dans le tête-à-tête, quoique à peu près exempt de familiarité. D traitait la jeune fille comme il eût pu traiter une amie d'enfance, mais une amie mariée et à laquelle il n'eût eu que peu de chose à cacher de ses sentiments et de ses idées, lui en ayant avoué ou laissé voir le plus

l'aventure de m"® de SAINT-ALAIS 91

intéressant. Il affectait un certain détachement de la vie, sans pose ni déclamation, ce genre de scepticisme à la fois naordant et résigné, qui n'attaque que pour se défendre, le seul qui convienne aux hommes sincèrement désabusés ; et il savait faire une part honorable, flatteuse même, à son amour sacrifié, dans cette mélancolie railleuse. Et il arrivait ainsi, avec beaucoup d'art, à sonder petit à petit la conscience d'Edmée, à se rendre compte que l'éducation qu'elle avait reçue avait porté ses fruits; qu'elle était fort inexpérimentée de fait, mais théoriquement assez instruite, et qu'elle avait dû nécessairement deviner bien des choses qu'il lui plaisait de paraître ignorer. Toutefois, il n'était pas parvenu, jusqu'alors, à travers les détours et les ménagements de son enquête, à démêler ce que ce cœur de vierge recelait encore de préjugés ou d'inerties tutélaires. Une femme, et, à plus forte raison, une jeune fille, peut ne pas croire beaucoup à la vertu, et même n'y pas attacher grand prix, sans être par cela seul à la merci du premier audacieux : il faut toujours compter, chez les femmes, a^vec certaines indo-

lences exceptionnelles du cœur, comme aussi, et moins rarement, avec certaine inaptitude des sens à s'émouvoir assez, dès le premier choc, pour ébranler l'être tout entier et le jeter hors de son aplomb. Du reste, le duc ne savait positivement qu'une chose : c'est qu'il désirait Edmée avec une passion réfléchie, longtemps contenue et longtemps analysée, tenace, par conséquent, mais indécise aussi sur le choix de l'heure et des moyens. On l'eût fort embarrassé vraiment en lui demandant de définir avec netteté ses espérances : il voulait la jeune fille avec l'âpreté de convoitise d'un libertin féru ; mais essaierait-il de séduire la vierge, ou attendrait-il la femme à ses premiers pas dans le chemin de l'adultère? La séduire m trouvait le mot bête, mais il eût trouvé la chose agrés^le ; il savait qu'on ne séduit pas les femmes, mais il n'était pas honûne à ignorer la douceur, l'enchantement de ces simulacres d'assaut, de ces semblants de résistance, de ces triomphes dus à la complicité ou à la lâcheté de l'ennemi, bref de ces petites guerres où tout est imaginaire, excepté les joies qui accompagnent la victoire. D'un autre

L*AVENTURE DE m"* DE SAINT-ALAIS 93

côté, c'est une grosse partie à jouer, quand on est épris d'une jeune personne assez grièvement pour en être incommodé, quoique de façon trop bénigne pour vouloir Fépouser envers et contre tout, que de lui dévoiler, fût-ce en recourant à une gradation savante et en épuisant la série des précautions oratoires, la noirceur finale de ses intentions. Cette partie, on peut la perdre; et alors, il faut renoncer, non seulement aux ivresses brûlantes de la possession, maïs aux tièdes jouissances de ces liaisons dites amicales, qui seront toujours chères aux dilettantes de Tamour.

Quant à Edmée, elle se laissait prendre à l'attrait pervers de ces conversations demi-libres et demi-châtiées, qui étaient presque une nouveauté dans sa vie, au charme malsain et, pour elle, à peu près inédit de ces leçons déguisées de dépravation intellectuelle, où tous les sujets scabreux étaient délicatement abordés, où le néant voilé de la morale du monde apparaissait, par intervalles, comme un abîme pittoresque et lointain dans un cadre fleuri. Il lui semblait qu'elle achevait de s'instruire sans faillir ; et cette initiation, à ses

94 L*AVBNTURE DE m"« DE SAiNT-ALAlS

yeux licite, lui plaisait infiniment, la captivait de plus en plus. Certes, la jeune fille avait eu des occasions fréquentes de perdre ses premières candeurs. Elle avait profité largement de cette révolution malencontreuse de nos mœurs françaises, qui, après un demi-siècle de saine rigueur et d'austérité intelligente dans Téducation des filles, a rejeté brutalement les pauvrettes, comme dès proies, à Timpudeur du monde et aux impudicités de la valse, à la brutalité des contacts d'honmie et à Taudace des propos intimes, et cela sans même leur avoir, au préalable, fait un cours d^Aumanité. Car on n'a pas compris que, si les jeunes filles ne doivent point rester ignorantes, ce qui est impossible et serait dangereux aussi, c'est à leurs mères qu'il appartient de les instruire, et non à leurs compagnons de jeux ou à leurs danseurs, ni même au hasard, — un indiscret et un inconvenant, s'il en fut. — Donc, mainte fois, Edmée avait pu saisir au vol, dans l'entrain d'une partie au grand air, dans la confusion bruyante d'un divertissement de plein vent, des mots étranges, à peine connus, qui eussent été peut-être incompréhensible^ pour

L*AVENTIÏRË DÉ M^^^ DÉ SAINT-ÀLAIS 98

elle sans les clins d'œil et les sourires qui les accompagnaient. Cela s'adressait, en général, à des femmes mariées sans maris, à ces épouses auxquelles la mode et le chic prescrivent de se suspendre à tous les bras masculins de leur connaissance, sauf au bras de leur époux, et cela se gravait dans sa tête avec une foule de sousentendus déjà presque expliqués. Aussi lui étaitil arrivé plus souvent, au cours d'un rally-paper ou d'un laton-tenniSy de suivre les manèges d'un couple isolé ou le fil d'une intrigue naissante que la trace de la héte ou les bonds de la balle. Et, le soir, la nuit surtout, au déclin du bal, à l'heure où les parfums et les sueurs montent en petits nuages diaphanes vers les plafonds chauifés et s'enroulent en passant, comme des voiles de brume d'une trame plus ténue que celle de la gaze la plus subtile, autour des lumières qui tremblent, que de fois elle avait involontairement rêvé à l'amour qui se cache, à l'amour inavoué, inavouable ! Que de fois elle avait fermé son oreille distraite aux propos insignifiants de quelque jeune danseur ou aux timides aveux d'un amoureux transi,

96 l'aventure de m"® de saint-alais

s'absorbant en des méditations hallucinées, où passaient et repassaient en vainqueurs des hommes assez hardis pour lui dire tout autre chose que ce que Ton dit d'ordinaire aux jeunes filles ! Que de fois encore ne lui était-il pas arrivé, demi-nue dans sa robe légère, qui découvrait si bien ses épaules, sa poitrine et ses bras, et qui défendait Bi mal contre les caresses de la danse le reste de son corps, que de fois ne lui était-il pas arrivé de s'abandonner, les yeux fermés, au bras crispé qui Tenlaçait et de se dire que cette banale étreinte devait être le commencement ou Fébauche d'une volupté plus grande, mieux définie, plus personnelle l — Eh bien ! pourtant, et malgré tout, elle avait encore tant à apprendre qu'elle larouvaitune étonnante saveur aux enseignements détournés que ne se lassait pas de lui fournir son élégant professeur, d'un air tour à tour hautain, d^agé, moqueur et ému, — ému seulement lorsque le hasard amenait dans la causerie un rapprochement forcé, une analogie frappante avec la situation de ce philosophe mondain,aimant sans espoir,condainné sans appel, et se disant presque heureux de savoir

l'aventure de m"« de saint-alais 97

qu'une barrière infrangible, à moins d'un improbable revirement des choses, se dresserait éternellement entre son amour si peu vulgaire et la triviale ornière du mariage.

C'est qu'aussi M. de Trièves était le seul homme qui se permît (et il n'y avait pas longtemps qu'il le faisadt) de parler à la jeune fille, avec quelque liberté, du monde et de ses conditions d'existence, de lui en montrer l'envers, de lui en désigner du geste les tares, les difformités, les laideurs. D'autres, sans doute, avaient pu éprouver parfois l'envie d'user avec elle d'une liberté pareille et même d'une liberté nlus grande, surtout après avoir observé certains coups d'œil de mademoiselle de Saint-Alais; mais, si les yeux d'Edmée trahissaient, par moments, une âme ouverte à toutes les révélations et à toutes les confidences, le reste de sa personne était bien fait pour donner le change aux plus fins limiers, aux plus hardis dépisteurs de gibier virginal; et, si elle attirait autour d'elle, par l'épanouissement prématuré d'une radieuse beauté, par les furtifs éclairs de ses rares et rapides œillades, beaucoup de courtisans suspects,

elle leur imposait encore assez, grâce àTliarmonie majestueuse de ses traits et à la dignité naturelle de ses allures, pour les tenir, — malgré elle peutêtre, — en respect.

— Savez-vous de quoi m'a entretenu Valentine, pendant les cinq minutes que je viens de passer avec elle sous ce gros arbre, là-bas?

— Ma foi ! non.

— De l'utilité du mariage appliqué à la restauration des fortunes, sujet de thèse toujours actuel, quoique bien rebattu.

— Ah ! — fit Edmée, assez surprise, presque troublée. — Et la conclusion de l'entretien ?

— Il n'y a pas eu de conclusion, mais seulement (ies conseils, des récriminations; vous entendez cela d'ici.

— Au fait, pourquoi ne pas vous marier? — dit la jeune fille, en s'appuyant des deux mains sur le manche de son maillet et en regardant fixement son interlocuteur.

— J'attends que vous soyez mariée vous-même, — répondit le duc avec une douceur triste et résignée. — Bien qu'il ne puisse être question pour

l'aventure de m"® de saint-alais 99

moi que d'un mariagô d'utilité domestique, il me répugnera de me marier, tant que je vous saurai libre. C'est du sentimentalisme le plus pur, n^estil pas vrai ?... Allons, jouez, c'est à vous.

Edmée, sans même faire le simulacre de viser l'arceau sous lequel devait passer sa boule, chassa celle-ci d'un coup vigoureux de son maillet.

— Eh bien I — dit>^lle, en se redressant, — marions-nous le plus tôt possible, chacun de notre côté ; nous sommes logés à la même enseigne.

Vous avez votre nom, j'ai ma beauté, vendonsnous vite, et que cela finisse!... Ahl dame! — ajouta-trclle, en riant d'un rire imperceptiblement nerveux et forcé, — c'est que me voilà dans l'obligation de me dépêcher, sous peine de vous faire attendre. Me favoriserez-vous du moins de vos conseils ?

— Vous n'aimez personne? — demanda le duc lentement, et en accompagnant sa question d'un long regard.

— Non, — répondit froidement Edmée.

— Vous n'avez jamais aimé personne?

— Ah I vous êtes curieux.

— C'est vrai. Mais je n'insiste pas... Enfin, il n'y a personne que vous puissiez songer à épouser avec plaisir?

— Non; je viens de vous le dire... Ou, s'il y a quelqu'un, ce quelqu'un-là étant pauvre, c'est comme s'il n'existait pas, puisque, moi aussi, je suis pauvre.

— C'est un homme de votre monde?

— Oui.

— Alors, vous avez raison; c'est comme s'il n'existait pas. Ah I si vous aimiez un homme appartenant à un autre milieu social que le vôtre, ce serait différent peut-être. Vous auriez la ressource de vous expatrier, de changer de milieu tout au moins, de compter sur le travail de cet homme, que sais-je?

— Non, non, je n'ai pas cette ressource. D'ailleurs, je ne le regrette pas ; l'absence de prétexte me gardera de toute sottise. Car c'est une grande sottise, en effet, que d'attacher tant de prix à ce qui dure si peu.

— Dans le mariage surtout, — ajouta M. de Trièves, en se rapprochant. — R^ardez autour de

l'aventure de U^^ de SAINT-ALAIS 101

VOUS, ici-même. H y a des gens qui s'aiment, n'est-ce pas? Nous les connaissons. Yen a-t-ii, parmi eux, qui soient mariés, mariés ensemble, s'entend î II pourrait y avoir, U est vrai, un ou deux couples dans ce cas ; mais ceux-là ne sont pas encore revenus de leur voyage de noces... Oui, oui, une sottise, c'est une grande sottise, vous l'avez dit, que de mettre l'amour au-dessus de l'argent dans cette vieille banalité du mariage; et, quand on appartient au monde, la sottise est irréparable, mortelle... Tenez, regardez encore. D n'y a pas ici, que je sache, de gens mariés qui sentent bien douloureusement le poids de leur chaîne. Pourquoi? Parce que tous sont riches. La richesse, qui, par elle-même, aggrave les vulgarités individuelles, est une fée qui atténue, poétise, escamote les petites misères et les grosses verrues de la vie conjugale ; impuissante contre les tares originelles, c'est un remède merveilleux, le spécifique unique à employer contre les vexations du tête-à-tête, contre les haut-le-cœur de la vie commune. Essayez de vous représenter par la

pensée ce que peut être l'existence des quelques

102 l'ayenturb de m"» de saint-alais

couples misérables trsdnant parmi nous le boulet honteux de la gêne... Voyez-vous, le monde n'a sa raison d'être qu'avec le luxe et par le luxe ; c'est une association pour le plaisir, ou ce n'est rien. Et il en a toujours été ainsi, quoi qu'on dise. L'amour, l'intelligence, le talent, l'esprit même, tout cela, non seulement peut se passer du monde, mais a toujours vécu hors de lui, loin de lui, sauf par accident. Ce qu'il lui faut, c'est un dèvei^ondage él^ant d'esprit et de mœurs, n'excédant pas les limites de la tenue ; il n'aime pas le vice, parce que le vice est salissant; mais sa morale, toute en surface, repose sur des principes pour rire, qui seraient de pures niaiseries, n'était la nécessité de maintenir un certain décorum dans toute assemblée nombreuse, où la licence d^énère forcément en grossièreté... Voilà qui n'est pas neuf peut-être ; mais de tout cela il importe de se bien pénétrer, quand on est appelé à vivre dans le monde, qu'on n'en veut pas être la dupe et qu'on aspire, au contraire, à en tirer tout ce qu'il peut donner d'agréable, tout en lui livrant le moins possible de soi-même. Ce qu'il faut lui

l'aventure de m"« de SAINT-ALAIS 103

demander, c'est son parfum de distinction, qui s'évapore, hélas I de plus en plus; ce sont ses recherches de confort et d'élégance, ses raflBnements minutieux, le bruit de ses fêtes, ses joies coûteuses, puériles aussi, mais enviables après tout, puisque tant de gens les envient, et qu'il est pour beaucoup la véritable Terre Promise. Et, comme tout cela n'est mis en conunun qu'à la manière des plats d'un vaste pique-nique, chacun devant plus ou moins payer son écot, il faut être riche pour en avoir sa part... J'ai parlé longuement; mais je ne mérite pas que vous m'en vouliez : c'est un peu pour me convaincre moi-même que je plaidais ainsi. J'ai tant besoin de croire que ce serait une mauvaise action, si, d'aventure, vos sentiments répondaient aux miens, que de vous épouser dans la condition de fortune où nous sommes tous deux !

— Quel besoin de parler de cela ? — dit Edmée avec une certaine hauteur. — En a-t-il jamais été question? Nous causons librement, en amis; n'est-ce pas là tout ce que vous m'avez demandé?

— Si, si ; pardon I — fit le duc.

104 l'aventure de m"® de saint-alais

— Eh bien ! — reprit Edmée, — pour en revenir au point intéressant de notre conversation d'aujourd'hui, il faut vous marier au plus tôt, mon cher monsieur de Trièves : votre sœur a raison.

Pour la première fois, la jeune fille jugeait offensant que le duc n'eût pas mis de côté les scrupules, la délicatesse, tout ce qui n'était pas l'amour qu'il prétendait ressentir, et n'eût pas tenté d'obtenir d'elle-même celle qu'il disait aimer. Il y a des idées, dues à l'éducation, au milieu, qui dominent, pendant un certain temps, les penchants du cœur et en neutralisent momentanément l'action : la croyance, assez raisoimable, au fond, que l'amour seul ne fait pas le bonheur dans un ménage, surtout dans un ménage mondain, est du nombre de ces idées-là. Mais, dès que l'on se met à soupçonner l'absence de désintéressement, d'abnégation chez celui ou celle qui prétend vous aimer, on s'indigne, on se révolte. Or, c'était précisément ce qui venait d'arriver. — Le duc, au ton de la jeune fille, le comprit. Il comprit aussi qu'il s'aliénerait à tout jamais ce

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cœur entr'ouvert, qu'il lui faudrait dire adieu à la beauté de mademoiselle de Saint-Alais, s'il ne rachetait pas sur l'heure, par une action d'éclat, la faute qu'il avait commise en paraissant trop vite résigné à subir la dure extrémité où le rédui- .sait leur commime pénurie.

Il attendit la fin de la partie, qui, plus que mollement disputée, fut bientôt achevée. Le lunch était servi sous les arbres ; on entourait déjà les deux grandes tables ovales, couvertes de nappes éblouissantes, chargées de cristaux et d'argenterie. Le soleil était masqué par un épais rideau de verdure. Des grooms bouclaient les surfaix sur les couvertures .des hacks de pur sang qui venaient de courir, tandis que d'autres se préparaient à ratteler les chevaux des mailœaches. Les hautes voitures, dételées à l'écart, faisaient, avec leurs caisses et leurs trains aux tons crus, des taches criardes sur le fond sombre des futaies, tandis que les nuances plus délicates des toilettes des femmes émaillaient les gazons. — Ces pelouses de Marly, dans leur cadre de vieux arbres, avec leurs ruines à fleur

106 l'aventure de m"® de saint-alais

de terre, semblent faites tout exprès pour servir de théâtre à des fêtes élégantes; solitaires et grandioses, elles sont riantes aussi ; l'abandon qui y règne est sans tristesse, les impressions qu'elles provoquent, sans amertume. Sur l'emplacement de cet ancien château royal, fondé pour le repos et le plaisir, balayé dans un jour d'universelle tourmente, et trop peu historique pour qu'on soit en droit d'attacher aux rares débris qui en demeurent le souvenir d'une catastrophe nationale, les mondains peuvent se divertir sans profanation.

Le duc, profitant du mouvement général qui précédait le commencement du lunch, arrêta Edmée, au moment où celle-ci se dirigeait vers les tables dressées à l'ombre, en posant hardiment sa main sur la main dégantée de la jeune fille.

— Eh bien ! non, — diWl d'une voix sourde, — je ne pourrai me résoudre à renoncer à vous, tant que vous ne me l'aurez pas vous-même et clairement ordonné. . . Êtes-vous donc si cruelle ou si inattentive que vous ayez pu entendre

l'aventure de m^^® de saint-alais 107

mes plaintes, fort mal étouffées, sans songer à m'imposer la retraite ou à me permettre l'espérance?

— L'espérance ? — fit Edmée. — Quelle espérance? Vous avez reconnu vous-même. . .

— Qu'importe ce que j'ai dit? — interrompit le duc avec explosion. — Cet odieux pacte d'amitié, conclu à mots couverts, je le viole, je le mets à néant... Il faut que vous vous prononciez; vous ne l'avez pas fait encore en termes explicites. Oui ou non, vous suis-je indifférent?

Cette sortie, complètement inattendue, troubla profondément Edmée. M. de Trièves trouvait dans sa passion, très réelle, des accents d'une sincérité puissante, d'autant plus puissante que la tenue et la froideur calculées qui lui étaient ordinaires rendaient plus frappant encore l'état violent où il paraissait être, où il était en effet. ^Jamais une femme n'entendra sans émotion et sans plaisir une déclaration désordonnée émanant d'un homme bien élevé ; jamais non plus à moins que l'homme qui lui parle ne lui soit odieux, ou qu'elle n'en aime un autre, elle ne lui

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rendra de manière à le décourager tout à faiU -Et mademoiselle de Saint-Alais aimait, ou peu s'en fallait, le duc de Trièves.

— Enfin, que voulez-vous? quel est votre dessein ? — dit Edmée, sans répondre à la que&tioii qui venait de lui être si nettement posée.

— Nous ne pouvons nous marier. , .

— Soit 1 — interrompit encore M. de Trièves.

— La raison nous le défend; je vous ai parlé son langage, et vous Tavez compris. Mais, moi, je ne le comprends plus, ce calme et sage langage • • • J'ai besoin que vous me disiez, ne fûtce qu une fois, que vous avez quelque sympathie pour moi... Voyons, dites-moi que vous m'aimez un peu ; cela m'aidera peut-être à souffrir, à me résigner. • . si vraiment vous ne croyez pas pouvoir m'encouragcr dans ma folie. Décidez... Je me soumettrai. Je vous aime tant 1

Son emportement était tombé ; sa voix résonnait, caressante et grave, tout près de l'oreille d'Edmée. La jeune fille hésita ; ses joues se colorèrent : sa poitrine battait. Enfin, elle dit, en levs^nt lentement les yeux vers le duc :

l'aventure de m"® de SAINT-ALAIS 101>

— Oui, j'ai beaucoup de sympathie pour vous... Mais nous voilà bien avancés !

— Peut-être, — murmura le duc, en baisant furtivement la main d'Edmée, sous prétexte de ramasser le gant que mademoiselle de Saint- Alais venait de laisser échapper.

— Edmée, — disait madame de Saint-Alais à sa fille, en entrant chez elle, mi matin, trois ou quatre jours après le lunch de Marly, — je viens de recevoir une lettre et une invitation qui te concernent et t'intéresseront probablement plus que moi : de Valentine encore. Positivement, cette année, elle nous gâte. Il faut croire que son frère y est pour quelque chose, d'autant plus que, cette fois, Tinvitation est faite pour le compte du duc.

— Ah 1 oui^ je sais, — dit Ëdmée. — Il s'agît d'un excursion de trois jours sur la côte de

l'aventure de m"® de SAINT-ALAIS 111

Bretagne, à bord du Galaor^ dont madame d*Argara doit faire les honneurs, et qui débarquera ses passagers à quelques lieues de Montiers. N'estce pas cela?

— Si, précisément. . . A propos, où en êtesvous, Maximilien et toi ?

— - Voulez-vous me laisser voir l'invitation?

— fit la jeune fille, au lieu de répondre à sa mère. Elle prit la carte que lui tendait la comtcss?,

— une carte fort joliment illustrée, où se détachait, sur un fond azuré, le profil noir d'un yacht à vapeur, dont la poupe, vue de biais, présentait Técusson de Trièves. Elle la regarda avec une attention trop soutenue pour être sincère, la tourna et la retourna entre ses doigts, puis la rendit à naadame de Saint-AIais, en disant simplement :

— C'est fort aimable 1

— Oui, — dit la comtesse. — Mais tu n'as pas répondu à ma question.

— C'est que je n'ai vraiment rien d'intéressant à vous dire, ma mère, rien du tout.

— Enfin, faut-il accepter î

— Certes, oui. Une excursion maritime est toujours amusante, quand elle ne doit pas se prolonger ; c'est la moins usée des distractions permises.

Madame de Saint-Âlais regarda sa fille, comme ^ elle en eût attendu autre chose. Rien ne vint, et, après avoir paru sur le point d'insister, la comtesse se contenta de soupirer légèrement, en haussant un peu les épaules, de Tair d'une personne qui se dit : Ma foi \ c'est son affaire. Et elle emporta la conviction qu'Edmée lui cachait une foule de détails du plus grand intérêt. — En réalité, la jeune fille ne cachait à sa mère, en fait d'épisodes de sa campagne matrimoniale, que son dernier entretien avec M. de Trièves; il n'était rien survenu depuis : elle n'avait même pas revu le duc. Mais elle passait sous silence quelque chose de plus intéressant peut-^tre que tous les incidents imaginables : l'état de son esprit.

Assurément, Edmée commençait à s'attacher tout de bon au duc de Trièves, qui avait mis à profit les heures de tête-à-tête et s'était montré à elle sous le jour qui lui était le plus favorable,

l'aventure de m"® de SAINT-ALAIS 113

SOUS son aspect de causeur élégamment dépravé. Mais les prc^ès de cet attachement n'étaient pas tels qu'ils rendissent désormais insensible le poids des objections dont l'esprit assez pratique de mademoiselle de Saint-Alais avait saisi toute la valeur, dès que le duc s'était ouvert à elle des motifs de sa réserve. D'ailleurs, si les propos savamment démoralisateurs de M. de Trit^ves avaient porté leurs fruits, au cours de ses causeries avec Edmée, en achevant d'ébranler dans l'âme de la jeune fille, par des coups indirects, mais répétés, les dernières illusions utiles qui y séjournassent encore, cette âme virginale, par une juste conséquence, était moins que jamais dans la disposition où il faut être pour céder sans combat aux entraînements des passions déraisonnables. Mademoiselle de Saint-Alais, qui avait commencé par savourer en secret la double joie d'être aimée et de savoir l'amour inspiré par elle vainqueur de toutes les considérations d'intérêt, plus fort même que les injonctions de la sagesse et de la raison, en était déjà, après trois jours de recueillement, à l'inquiétude,

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presque à Teifroî. Si le duc et elle, foulant aux pieds les inflexibles données de Tarithmétique et du bon sens, se mariaient rescarcelle vide ou insuffisamment garnie, quel serait à tous doux leur avenir? Elle encore, sans doute, Tamour aidant, puisque décidément elle aimait, elle parviendrait à dominer sa fortune, — qumque force lui fût, dans la sincérité de son cœur, de s'avouer qu'elle était assez mal préparée à l'héroïsme obscur de la pauvreté qui va dans le monde. Mais lui, lui l'homme de la vie facile, de la vie brillante, l'être de luxe, impropre de naissance ^ux sacrifices ignorés, à la résignation de chaque jour, sceptique, en outre, et désabusé, où prendrait-il le courage et la constance nécessaires pour s'accommoder d'un train d'existence si nouveau, si humble peut-être, si humiliant même ? Oui, si humiliant, car, dans une société qui repose tout entière sur le respect de l'aident, il est honteux de ne pas être riche : c'est se payer de mots que de croire le contraire ; jamais les pauvres, à tous les d^és, n'ont eu plus qu'à présent la tentation et le besoin de se

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cacher. Et pauvre avec un titre de duc, quel ridicule amer ! Les comtes, les barons, les marquis courent les rues, et avec d'autant plus de désinvolture qu'il n'y a plus en vigueur aujourd'hui aucune loi gênante qui contrarie la merveilleuse et tardive expansion de la noblesse française, le miracle journellement renouvelé de la multiplication des titres ; à la rigueur, ceuxlà peuvent être gueux en liberté, étant souvent bien autre chose. Mais les ducs ! Beaucoup moins abondants, ils ne passent nulle part inaperçus. Ils sont même si peu nombreux, ceux de vieille roche surtout, qu'on les connaît presque tous de nom et de vue ; c'est au point que jamais un chevalier d'industrie tant soit peu retors ne songera à se faire d'une couronne ducale un instrument de crédit, de peur d'être trop vite démasqué. Dès lors, ce titre est un panache éclatant qui veut une certaine mise en scène alentour, sous peine d'attirer à celui qui le porte, avec tous les regards, l'étonnement et la pitié des passants. De quel front Maximilien accueillerait-il les innombrables vexations que ne manqueraient pas de lui

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ménager la méchanceté des mis et la sottise des autres, et, par-dessus tout, cette mystérieuse et implacable ironie des choses, qui se chaîne si bien de nous faire sentir nos erreurs de conduite, — spécialement nos erreurs généreuses, — soulignant à tout instant dans notre vie par de menus faits, par des incidents sans portée, mais souvent douloureux jusqu'aux larmes, les disparates, les taches, les affronts, les déconvenues et les déplaisirs imputables à nos défaillances de jugement? Et puis, si vraiment mariage et adultère sont synonymes, au moins dans la vie des hommes, Thonume aimé n'est-il pas ledernier qu'il faille songeràépouser?... Ces réflexions furent rapides, trop rapides pour permettre à Edmée de se demander si la misère de M. de Trièves, — une misère encore traînée, pour le moment, à quatre chevaux, — était assez sérieuse, assez réelle pour ne comporter positivement, de la part du jeune homme, à moins de démence caractérisée, aucun mariage qui fût une simple concession faite aux besoins de son cœur. Puis, à ces pensées chagrines, d'autres pensées succédèrent bientôt, plus pé-

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nibies encore, parce que ramertume n*en était pas compens'^e par l'étrange satisfaction d'amourpropre, par rintime et secrète gloriole que tout le monde ressent, — particulièrement les femmes, — à se décerner le témoignage d'avoir flairé de loin un malheur à venir, et assez tôt pour l'éviter, d'avoir, en un mot, fait preuve de sagacité divinatoire. A peu près convaincue maintenant, comme elle l'avait été, d'ailleurs, dès le principe, qu'elle ne pourrait jamais sans déraison épouser le duc de Trièves, Edmée se sentait, en outre, et pour longtemps, incapable de pourchasser les partis à millions. Qu'allait-elle faire alors ? En vérité, elle n'en savait rien ; mais il lui semblait qu'elle était subitement devenue la proie d'une lassitude et d'un découragement sans remède.

Non seulement ses sympathies, inclinant de plus en plus vers le duc de Trièves, lui rendaientdifflcile toute modification de ses visées, mais les Milgarités, les fatigues, les hontes de la chasse au mari lui apparaissaient tout à coup lamentables et monstrueuses. Elle, naguère si pleine de révolte et de volonté pour échapper à la morne médiocrité

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d'une existence provinciale, elle en venait â se aire qu'une ferme, une maison de village lui serait un refuge agréable, pourvu qu'elle neût pas à l'attendre. Son inclination croissante à l'égard do M. de Trièves y était, à coup sûr, pour quelque chose ; mais le sentiment d'insurmontable apaUiie morale qui l'envahissait toute, à cette heure, procédait bien aussi du dégoût que laisse, en général, dans les âmes jeunes, même peu candides, une trop prompte initiation aux réalités humaines. Quelque sérieux ravages, en eflFet, qu'ait exercés un instinct précoce dans une âme juvénile, il y reste presque toujours un grand fonds d'ignorance, dont seules pourront avoir raison les révélations précises dues à l'expérience personnelle ou aux leçons d'autrui ; et, quand ce complément de savoir arrive trop vite, par l'une ou par l'autre voie, il jette le trouble et l'écœurement au fond do l'être. Or, le duc, dans ses froids et mesurés commentaires sur les immoralités mondaines, dans ses gloses savantes sur la chronique des salons, d'où étaient soigneusement bannies les fanftironnades de vice, bonnes totit au p\m pôitf

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quiconque a dépassé ou n'a pas encore atteint l'âge du plaisir, le duc avait tranquillement, méthodiquement, avec Tautorité bienveillante d'un maître patient, désagrégé les suprêmes notions de morale encore groupées et blotties dans les reccHns du coeur d'Edmée. D'une main sûre, légère aussi, il avait délicatement soulevé tous les voiles, touché toutes les plaies, indiqué du geste ou du regard, en passant, toutes les misères, tous les opprobres ; et, soudain, aux yeux d'Edmée, des réputations de femmes s'étaient écroulées, des vertus encore honorées, quoique suspectes, s'en étaient allées en poussière sous un coup d'ongle ; — ainsi, du bout du doigt, on effeuille au passage des roses qui semblaient à peine piquetées de microscopiques mangeures...

Le désastre moral de la jeune fille était donc à peu près absolu ; et le duc eût frémi d'orgueil et d'espoir, s'il lui eût été donné de connaître son œuvre, d'apprécier l'étendue de son triomphe.

Lui pourtant, de son côté, n'avait pas été sans se livrer à quelques méditations sur les suites possibles de son accès de fièvre oratoire ; mais il

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n'eût eu garde de prendre les choses au tragique. Sans doute, il avait eu Tair de s'avancer plus que de raison, puisqu'il avait dit un mot qui paraissait l'engager dans une voie n'ayant d'issue que sur un mariage impossible, ou tout au moins insensé, suivant lui ; mais il n'était pas homme à s'efiiaroucher des conséquences lointaines et vagues d'une parole qui s'était imposée à lui comme une nécessité du moment : cette parole aventurée, il avait compris qu'elle était indispensable, si vraiment il ne pouvait se résoudre à faire son deuil des charmes d'Edmée ; il n'avait donc pas à la regretter. N'y a-t-il pas bien des manières de se tirer d'un mauvais pas, quand on a du temps devant soi ? Les projets de mariage, en particulier, ne sont-ils pas sujets à une foule d'accidents dirimants ? Et puis, ne savait-il pas à merveille, par sa propre expérience, que le meilleur moyen d'esquiver galamment une tâche quelconque, c'est de paraître s'offrir avec empressement à l'exécuter, sauf à laisser à un autre le temps et l'occasion de vous en décharger ? Les gens qui font le plus souvent mine de se dévouer aux autres ne sont

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pas toujours ceux qui se dérangent le plus, — qu'il s'agisse d'un acte généreux à accomplir ou d'un mouchoir de poche à ramasser.

La question des invitations à lancer pour l'excursion nautique projetée par le duc avait été l'objet d'une discussion laborieuse entre le frère et la sœur, celle-ci devant faire les honneurs du yacht nouvellement acquis, et l'espace étant, comme de raison, fort restreint à bord. La marquise s'était amusée à passer sous silence madame de Saint-Alais et sa fille. M. de Trièves avait dû les inscrire d'oflBce sur la liste, se bornant à faire observer que la comtesse et Edmée, qui figuraient au nombre des invités de madame d'Argara pour la première série de Montiers, se trouvaient précisément dans les conditions voulues pour prendre part au court voyage dont le terme était un point de la côte vendéenne, situé à quelques kilomètres du château. En revanche, les noms d'une madame du Charmoy et de sa fille, véhémentement soupçonnés par le duc d'appartenir à la future belle-mère et à la future femme rêvées pour lui par sa sœur, avaient été impitoyablement

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biffés. La marquise, à son tour, avait protesté.

— Mais, — avait-elle dit, — elles sont aussi de ma première série !

— Pardon, pardon f — avait répondu le duc ; — j'ai pris des engagements envers toi pour le temps de mon séjour à Montiers, mais j'entends rester libre sur le pont de mon bâtiment. Un peu de patience, que diable ! D'ailleurs, nous n'avons plus de place, surtout pour les femmes, qui sont horriblement encombrantes en pareil cas.

A quelques jours de là, M. de Trièves vint faire une nouvelle visite à madame d'Ai^ra. Juin finissait; la marquise allait quitter l'avenue d'Antin pour sa terre de Vendée. Tout, à l'hôtel, annonçait la venue de l'été : la cour d'abord, fraîchement arrosée et presque déserte, — car on n'y voyait, stationnant dans l'enceinte de ses chaînes de bronze, que deux voitures, bien que ce fût un samedi; — puis, à l'intérieur, les fenêtres ouvertes à deux battants, les stores partout baissés, le chant plaintif de l'eau dans les vasques de jade ou d'albâtre, et jusqu'à la tenue des domestiques (habit de drap léger de couleur havane sur un gilet

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rayé blanc et noir, au lieu de la riche et lourde livrée espagnole de Thiver). En fait de visiteurs, il n*y avait, dans l'immense salon où se tenait la marquise pour défier les premières chaleurs, que la duchesse de Saveuse, madame et mademoiselle du Charmoy. Ces deux dernières se levèrent aussitôt que M. de Trièves parut. — Madame du Charmoy était une grande femme au port noble, dont les traits austères accusaient un âge que n'eût pas révélé à elle seule la présence de sa fille, jeune personne délicieusement fraîche et gauche, qui pouvait avoir seize ou dix-sept ans. La mère et la fille se retirèrent, la mère avec une dignité parfaite, mais la fille avec un déplorable empressement, qui fut tout près de dénaturer et de compromettre le caractère de cette retraite si bien commencée, en y prêtant l'apparence d'une déroute. Le duc, après s'être incliné devant les deux fenmies avec la gravité recueillie qu'il savait prendre à l'occasion, les suivit du regard; puis, il eut, à l'adresse de sa sœur, un malicieux coup d*œil, qtil, surpris au passage par madame do Saveuse, mit un sourire moqueur aux lèvres

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de la jeune duchesse, spectatrice de la scène.

— Je ne vous savais pas si liée, ma chère, — dit-elle à la marquise, — avec madame du Charmoy.

— Si liée? — fit madame d'Argara, d'un air ingénu.

— Dame I c'est, si je ne me trompe, la troisième fois que j'ai le plaisir de la rencontrer chez vous en compagnie de sa fille. Cela dénote, il me semble, un certain degré d'intimité, de fréquentation, si vous voulez.

— Bah I voilà bien de vos exagérations, ma chère amie !... Non, je ne suis pas liée avec madame du Charmoy. Mais sa famille l'était avec la mienne; nous sommes en relations régulières, sinon fréquentes ; et, si vous ne l'avez pas vue plus souvent ici, ces deux derniers printemps, c'est qu'elle a perdu son mari, et que son deuil vient seulement de finir.

— Oui, ce pauvre M. du Charmoy, Oscar du Charmoy, il est mort à la fin de l'autre hiver. On prétend que, dans sa jeunesse, il a placé des vins.

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La marquise se pinça très légèrement la lèvre, avec une imperceptible moue de contrariété.

— Mais, — dit-elle, — il en a placé jusqu'à la fin de ses jours ; seulement, depuis longtemps, il ne plaçait plus que les siens. Il était devenu, avec son frère aîné, un des grands viticulteurs de la Gironde et, avec son frère cadet, un des grands propriétaires forestiers du Centre.

— Propriétaire de forêts de bois de campêche, sans doulp? — insinua madame de Saveuse.

— Non, mauvaise. Propriétaire de forêts comme les vôtres.

— Enfin, — reprit la duchesse, — elle n'en sera pas moins effi'oyablement riche, mademoiselle Gilberte du Charmoy, si ses deux oncles en font, ainsi que cela paraît assez probable, puisqu'ils n'ont d'enfants ni l'un ni l'autre, leur commune héritière. Elle mourra, quelque jour, écrasée sous une avalanche de millions. Jolie avec cela, quoique à déniaiser des pieds à la tête... Mais comment sa mère, Adélaïde de Luzemy, Adélaïde-Sophie- Victoire, car elle tient à tous ses prénoms, sa grand-mère, peut-être sa mère, à moins que ce

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ne soit elle-même, je ne me souviens plus, ayant eu pour marraine une des filles du roi Louis XV et ayant été gratifiée, du coup, de trois patronnes princières, comment la grande, la noble Luzemy a-t-elle épousé jadis ce bon du Charmoy, qui paraissait avoir emprunté sa structure à une de ses barriques, comme il avait emprunté son nom à un de ses vignobles ?

— Il est certain, — dit madame d'Argara, en se laissant gagner par l'entrain médisant de son amie et en cédant à la tentation, toujours irrésistible pour ses pareilles, de malmener un parvenu, — il est certain que ce gros homme, en dépit des superbes cartes de visite, à deux fins, sans doute, où il avait fait graver une gigantesque couronne de vicomte, sentait un peu... le vin.

— Quelque cercle de futaille, habilement transformé,cette couronne I — fit la duchesse. — Enfin, il était très riche ; cela suflBt à expliquer le choix de Taltière mademoiselle de Luzemy. Et, comme la fille sera encore plus riche que le père, elle rachètera facilement, pour peu qu'elle le veuille, la mésalliance de sa mère... Je gagerais

l'aventure de m**« de saïnt-alais 127

volontiers que cette petite Gilberte trouvera sans peine à s*enducailler^ comme on dit aujourd'hui. Sur ce mot, auquel tout le reste avait évidemment servi de simple préambule, la duchesse de Saveuse se leva et gracieusement tendit la main à la marquise d'Argara d'abord, puis au duc de Triôves, qui, muet et souriant, avait tout écouté sans broncher. — La liaison de madame de Saveuse avec M. de Trièves, à peine rompue, n'avait été pour personne un mystère, et, pour madame d'Argara, moins que pour qui que ce fût. C'avait été une de ces liaisons, de tout temps si communes, auxquelles le monde ne marchande guère la sanction de sa bienveillance, parce qu'elles ne contredisent aucun de ses usages et n'entraînent aucune inélégance de mœurs ni d'allure, impliquant môme nécessairement, de la part des intéressés, un redoublement de tenue et. de savoir-vivre. Au surplus, toutes les sympathies étaient acquises à madame de Saveuse, dans son différend avec son hussard de mari, qu'elle avait traîné de tribunal en tribunal, pendant cinq ou six ans, pour lui demander compte de ses faiblesses de garnison, alors que lui, l'ex-

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cellent homme, avait la délicatesse de ne pas souffler mot des amants de sa femme. Bref, la duchesse, depuis quelque temps séparée de son mari par des juges galants, sans avoir clairement prouvé qu'elle fût plus fondée que lui-même à se plaindre des hasards du mariage, était une de ces fenmies privilégiées, ou exceptionnellement adroites, qui peuvent se livrer à des incartades variées, sans que jamais le monde se lasse de répéter : « Elle est si malheureuse ! » Et Tintimité la plus constante n'avait cessé de régner entre elle et madame d'Argara : la marquise, énigmatique en sa vertu, avait des trésors d'indulgence pour les pécheresses de son monde, ne leur demandant que d'être belles et de se bien tenir. Le plus étrange, c'est qu'elle ne témoignait même pas, à l'endroit des amours coupables, ce genre de curiosité 'qui conduit parfois de très fières vertus à une apparente complicité; elle observait peutêtre avec intérêt les manèges galants des personnes de son entourage, mais elle fuyait les confidences et risquait rarement une allusion.

Dès que la duchesse eut quitté le salon, madame

l'aventure de m"* de SAiNT-ALAlS 129

d*Argara, sans dire un mot sur le œmpte de son amie, s'empressa de poser à son frère cette question brûlante et attendue :

— Eh bien I Comment trouves-tu mademoiselle du Charmoy ? Car, si tu connais la mère de longue date, tu n*as pas eu souvent l'occasion de voir la fille.

— Tu pourrais me dispenser de la réponse ; c'est toujours le même adjectif qui sert en pareil cas... Enfin, là, charmante ! Es-tu satisfaite? Elle sort du couvent, n'est-ce pas ?

— Du couvent? Point. Élevée par sa mère, une maîtresse fenune, dans les idées d'autrefois, elle a presque continuellement vécu à la campagne, d'où sa gaucherie... et ses couleurs... Mais, sois tranquille, le tout passera. Une merveille, te dis-je !

— Un trésor plutôt, puisqu'elle a ou aura tant d'argent. Mais, dis-moi, la famille...

— Bon I Vas-tu t'arrêter à ce que disait tout à l'heure Pauline ? 11 ne manque pas de raisons pour expliquer sa petite diatribe ; je n'en veux rappeler qu'une : elle est brune et mademoiselle du Charmoy pareillement. Les femmes, vois-tu,

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ami, ne pardonnent la concurrence que sous une autre enseigne que la leur; et, pour elles, renseigne, c'est la couleur des cheveux.

— Soit 1 mais enfin, il n'en est pas moins vrai que mademoiselle Gilberte n'est qu'à moitié née, et du mauvais côté encore, du côté de la mère, ce qui ne compte pas.

— Ah I voilà maintenant que tu vas me chercher chicane sur des niaiseries ! — s'écria la marquise avec une véhémence adorable. — Je te déniche une perfection, et tu... A moitié née ! Ah çà I t'imagines-tu qu'il y ait beaucoup de gens parmi nous pouvant en dire davantage ? N*y a-t-il donc, après tout, que les mésalliances oflScielles T N'y. a-t-il pas^ aussi celles du cœur... et du reste? Et, cela étant, qui donc pourrait se vanter d'avoir droit au nom qu'il porte? On est toujours prêt à répondre de la vertu de sa mère : le plus souvent, c'est par conviction ; quelquefois, c'est par devoir. A la rigueur, on se porte encore garant de celle de sa grand'mère ; mais ce n'est déjà plus que par dévotion familiale ; au delà, franchement, ce serait de la superstition pure.

L'AVENTURE DE m"® DE SAINT-ALAiS 131

— Oh I oh I Valentine...

— Dame ! tu me fais dire des sottises aussi !

— Bah ! nous sommes seuls, et tu es bien amusante dans ce rôle-là. Va, va... Tu disais donc que la vertu des femmes étant assez instable pour rendre la paternité chose incertaine...

— Je ne sais plus bien ce que J'ai dit. Ce que je sais, le voici: Gilberte est jolie couune un ange, candide à souhait, riche à ravir ; si tu ne l'épouses pas, tu es un niais.

— A la bonne heure ! Voilà qui est net... Dis donc, Valentine, elle n'est pas la fille de M. du Charmoy, ta protégée?

— Qu'en sais-je ? D y a des gens qui prétendent qu'elle ressemble au marquis de Pointras.

— Parfait ! me voilà fixé* Alors, elle est tout à fait bien née... Maintenant, parlons sérieusement. Tout ce que je viens de te dire, ma chère petite sœur, je te l'ai dit pour te taquiner. Je veux me marier proprement, faire un mariage qui n'ait pas l'air d'une vente de nom et de titre par-devant notaire, maire et curé ; mais voilà tout, et, pourvu que la jeune personne appartienne au monde.

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pourvu que Tépousée ait assez de beauté pour parer ses miUîons, je n'aurai de compte à rendre à qui que ce soit, pas même à ma fierté. Donc, si mademoiselle Gilberte du Charmoy veut devenir duchesse...

— Les négociations préliminaires ont marché le mieux du monde, — interrompit madame d'Argara. — La mère ne se sent pas d'aise à la pensée de cette alliance, coname elle dit avec une inimitable emphase.

— Eh bien ! nous verrons cela, cet été. En attendant, parlons d'autre chose ; aussi bien n'estce pas pour traiter cette grave affaire que je suis venu te voir aujourd'hui. Mes invitations?

— Toutes parties, — dit la marquise. — Et, sois tranquille : madame et mademoiselle de Saint- Alais, cette fois, n'ont point été omises... Sais-tu que cela me contrarie maintenant de les avoir invitées à passer à Montiers une partie de l'été? Tu ne vas pas être du tout à notre affaire, je le crains.

— Ah 1 voyons ! ma petite Valentine, il ni'est que juste de me dorer un peu la pilule. Je vais

l'aventure de m"* de SAINT-ALAIS 13]

aller à la campagne pour me marier et me marier pour te faire plaisir ; c'est bien le moins que lu m'octroies quelques légères distractions. Je ne pourrai pas, toute la journée, avec la meilleure volonté du monde, faire la cour à la jeune personne, ou de la musique à quatre mains en sa compagnie.

— Hum ! — fit la marquise, — la distraction sur laquelle tu comptes n'est pas trop de mon goût, je le confesse. J'ai peur qu elle ne t'absorbe tout entier. Edmée a des yeux d'un bleu sombre, presque noir, et dès cheveux d'un châtain vague tirant sur le blond : je me défie de ces oppositions de nuances, qui semblent provenir d'une erreur de la nature dans la distribution des couleurs. Je m'en défie, d'abord parce qu'elles rendent très séduisantes, en général, celles qui en ont été favorisées ; ensuite, parce que l'observation m'a révélé que ces détails inharmoniques sont presque toujours des indices d'un défaut d'équihbre entre le corps et l'esprit, lequel défaut d'équilibre se traduit assez ordinairement pai* des incohérences de conduite : or, rien n'est plus dangereux que

va l'aventure de m"« de saint-alais

les femmes qui procèdent par à-coup. Ah! les blondes aux yeux noirs et les brunes aux yeux bleus !..• Tiens 1 à propos d'invités et d'invitations, à propos surtout d'Ëdmée, j'ai reçu, il y a une heure ou deux, la visite de M. de Mauvineux. Devine un peu ce qu'il m'a demandé.

— Mauvineux? Mais, au fait, il est invisible depuis son retour à Paris.

— Apprends qu'il brûle du désir d'être invité à passer trois jours et trois nuits à bord du 6alaor. Ce n'est pas, tu le supposes, qu'il tienne énormément, lui qui vient de faire le tour du monde, à la petite promenade le long de la côte ; mais il a une envie folle, démesurée, d'être présenté à madame de Saint-Alais et à Edmée, dont j'ai prononcé les noms à propos decette navigation.

— C'est vrai ! — s'écria le duc. — J'avais ouWié !

— Oublié quoi?

— Qu'il était on ne peut plus sérieusement occupé, la dernière fois que j'ai eu le plaisir de le voir, à devenir amoureux de mademoiselle de Saintr-Alais.

— Ahbahl

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— Eh bien ! il fcut l'inviter, — reprit flegmatiquement M. de Trièves, après une insensible hésitation. — C'est pour moi ce qu'on appelle un ami, car il y a longtemps que je le connais; Ui le connais, toi aussi, depuis pas mal d'années : ça lui est dû.

— Mais c'est un rival, mon cher Maximilien !

— Tant mieux 1 L'émulation est l'âme du flirtage, a dit ou aurait pu dire La Rochefoucauld, parce que l'amour-propre est le ressort caché de toutes nos passions... cela, il l'a dit.

— Mais ce sera peut-être un parti pour mademoiselle de Saint-Alais !... Quoiqu'il n'ait pas une bien belle, ni même une bien jolie fortune, ce brave Amaury.

— Tant mieux encore 1

— Tant mieux pour quoi et tant mieux pourqui? —demanda la marquise avec un sourire compliqué.

— Tantmieux, à tous les points de vue, pour tout le monde! — répondit le duc, en baisant la main de sa sœur et en se levant. — Au revoir ! Je pars après-demain ; je vais prendre la mer pour essayer mon yacht. Rendez-vous à Dinard, le 15 du mois prochain, n'est-ce pas ?

En vue de Saint-Malo, par un soir calme de juillet, un des canots du Galaor embarquait les derniers invités de M. de Trièves. La silhouette de la côte se voilait, pour Tinstant, d'un petit brouillard de chaleur, qui , mêlé avec des nuages bas, encore teints des reflets du couchant, semblait une fumée rose flânant au long des grèves. Sur la mer plate, couleur d*ardoise, tachée seulement d'un peu de rouge, à Touest, comme s'il y fût tombé d'en haut quelques litres de sang achevant de s'y mélanger et de s'y perdre, le yacht, immobile et grondant, prêt à prendre le large, attendait. C'était un asaez grand vapeur à hélice,

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excédant notablement les dimensions ordinaires des bateaux de plaisance. Construit en vue des longues traversées, pour Je compte d'un banquier étranger qui s'en était vite dégoûté, le bâtiment avait l'aspect grave, solide et guerrier d'un vaisseau de l'Etat.

Pendant les quelques minutes qui suivirent le premier commandement de route du capitaine, il régna sur le pont du yacht tout le brouhaha des départs sérieux : le va-et-vient des passagers, le transport des colis, — assez nombreux, malgré le peu de durée probable du voyage, — les exclamations, les cris de ralliement des amis qui se cherchent ou se retrouvent, tout cela confondu avec le mouvement du bord, le bruit de la manœuvre et la trépidation sourde de l'hélice en branle. Mais c'était le désordre joyeux des embarquements sans larmes, l'enfantine griserie des départs pour rire, où le goudron sent toujours la patrie, où la brise du large ne vous apporte aucune menace d'inconnu, les vents de terre aucun souvenir amer et chéri.

La première heure, en entier, fut consacrée à la

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visite du navire et à la prise de possession des cabines, où il fallait se caser trois par trois, les femmes d'un côté, les hommes de Tautre. On s'extasia, comme de raison, sur la propreté de toutes choses et sur les recherches de confort imaginées par les deux propriétaires successifs du Galaor, — bien que l'espace manquât un peu pour des passagers en nombre. — Cet enthousiasme obligatoire avait, du reste, un fond de sincérité, que justifiaient complètement les ingénieux aménagements de yintérieur du yacht, sans parler d'un parquet en bois des îles, lequel provoqua des interjections admiratives à n'en plus finir.

Quoiqu'il n'y eût qu'une vingtaine d'invités, des groupes se formèrent bientôt ; on s'assit sur des pliants et des si^es d'osier le long des bordages; et, en attendant le souper, annoncé pour minuit, on se mit à causer en regardant le ciel , qui s'étoilait ; — sur mer, c'est toujours le ciel qu'on r^arde. — Le duc avait bien proposé de fidre ehtettdfe ilii orchestre de dix musiciens, embarqué t)àl» lui en vue des danses et des repas ëil musique ; niais, d*uné seule voix, toUt lé liiottde aVaît ptotcMé :

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il ne fallait pas troubler le charme de cette première soirée, le recueillemetit poétique de ces heures sereines. Aussi avait-on repris, sans autre délai, les bavardages de la veille, au point précis où on les avait laissés.

La marquise d'Argara, après avoir été à Tarrière, en compagnie de M. de Trièves, inspecter les cabines, puis examiner leô tables que Ton commençait à dresser pour le souper, au pied du rouffle, passa la revue des groupes de causeurs. Elle faisait les honneurs du yacht de son frère avec Tamabilité peu bruyante, — une amabilité sans effusion, — qui lui était habituelle. — Cette femme mariée qu'on ne voyait jamais avec son mari avait, dans sa grâce mignonne, une aisance suprême rehaussant tous ses actes et suffisant à les défendre; elle possédait pleinement la véritable distinction : celle qui peut tout s? permettre, parce qu'elle ennoblit tout ce qu'elle se permet ; elle disait volotitîers, parodiant une pensée de Vauvenargues : « Qui sait tout imposer peut t )Ut oser. ^— tl ti*y eut, vérification fhitô, qu'une double pfêéônttttîon à opéref : celle du bâfon de Mauvi-

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neux à madame et à mademoiselle de Saint-A]ais. Edmée,très gaie, mais d'une gaieté prise un ton trop haut, sonnant faux, par conséquent, entra tout de suite en conversation avec le baron, et cela bruyamment, l'interrogeant sur les épisodes héroïques ou comiques de ses voyages, riant aux éclats sans cause appréciable et se taisant de même. M. de Mauvineux se prêta de bonne grâce à ce man^e, qui l'étonnait pourtant et ne laissait pas de l'attrister en lui montrant la jeune fille sous un aspect beaucoup moins favorable, cette première fois qu'il avait le bonheur de l'approcher, que celui sous lequel, de loin, il l'avait vue d'abord et aimée. En honwne de tact, il évita, d'ailleurs, de rester longtemps sur la sel- ^ lette. Non seulement il sentait que la manière

d'être d'Edmée avait, ce soir-là, quelque chose d'étrange et d'insolite, mais il savait qu'un voyageur qui raconte ses voyages, quand il y a plus d'une personne pour l'entendre, peut faire concurrence au militaire qui narre ses batailles. Il savait aussi que» dans la conversation, comme dans la littérature, Yexotisme passera toujours aux yeux des gens de

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goût pour une variété du charlatanisme. De sorte que, bien loin d'insister sur les aventures merveilleuses et les choses baroques dont le hasard des voyages avait semé sa route, laissant là les cannibales et les rhinocéros, les palétuviers et les sargasses, les requinsetles poissons volants,toute cette faune et toute cette flore, plus ou moins intertropicales, dont on a tant abusé, et qui sont devenues presque aussi banales, quoique restées beaucoup plus prétentieuses, que la faune et la flore de la banlieue de Paris, le baron rompit les chiens, dès qu'il le put faire sans impolitesse, parla un instant d'autre chose, puis, se tenant un peu à l'écart du groupe au milieu duquel Edmée continuait de pérorer avec trop d'animation, il finit par demeurer silencieux.

Pendant ce temps, M. de Trièves n'avait pas adressé une seule fois la parole à Edmée. Lors de l'embarquement, il s'était contenté de lui dire quelques mots de bienvenue, parfaitement insignifiants. Mais il ne la quittait guère des yeux et rencontrait souvent le regard de la jeune fille, lequel, dans le demi-jour d'une nuit d'été, qui,

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d'abord un peu lourde et nuageuse, était devenue tout à fait limpide, brillait d'un éclat fiévreux. On soupa. Sur les deux tables, dont l'une était présidée par la marquise d'Argara et l'autre par le duc de Trièves, des falots de bord avaient été posés; en l'air, attachées à des cordages, des lanternes vénitiennes pendaient, grappes et chapelets incendiés. Le souper, très simple comme menu, était servi dans de la vaisselle plate. L'orchestre joua deux ou trois morceaux où la harpe, cet instrument par excellence des concerts sur l'eau, se fit entendre seule plusieurs fois. On fut gai sans tapage, — ce qui mérite d'être noté à une époque où les repas joyeux en plein air, môme dans les régions supérieures des élégancei^ mondaines, dans des sphères inaccessibles au commun des mortels, ne vont guère sans un tumulte de cabaret. Enfin, après une dernière séance d'astronomie contemplative , chacun se retira dans là cabine qui lui avait été assignée ou qu'il avait choisie. Et il n'y eut, entre le duc et Edmée, aucun échange de propos intimes.

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Le lendemain matin, à huit heures, tout le monde reposait encore, ou du moins personne, hormis le duc de Trièves, n'avait encore gravi l'escalier à marches d'acajou bordées de cuivre qui reliait au pont les cabines. Le ciel était radieux, la mer dormante. — Le projet, primitivement formé, de visiter les lies anglaises ainsi que différents points du littoral, avait été abandonné la veille, chacun connaissant ou ayant prétendu connaître en détail les côtes, de France, de Dunk^rque à Biarritz, et préférant, dès lors, un semblant de grande traversée, une pointe en haute mer, à une tournée d'excursionnistes. On avait, au surplus, longtemps à l'avance, donné rendez-vous, pour le lendemain, dans les parages de l'embouchure de la Loire, au comte de Prou- Granville, — le frère du marquis de Preu, — montant son yacht Comtesse Yvonne ; et il fallait, par consécpient, perdre le moins de temps possible. Aussi le Galaor fllait-il avec une vitesse honnête, à distance respectueuse du rivage breton, mais sans trop tirer au large.

Le duc, sur la passerelle, causait en fumant,

144 l'aventure de m"® de saint-alais

depuis une demi-heure, avec le capitaine, apportant à ce colloque maritime la rondeur et la bonhomie d*un propriétaire de yacht qui n'essaie pas d'en faire accroire aux autres ni de s'abuser luimême sur la valeur de ses aptitudes de marin, tout prêt à reconnaître sans détours qu'il avait fait emplette d'un bateau pour se promener sur l'eau, et non pour jouer à l'amiral ou au loup de mer.

Soudain, il s'interrompit et jeta son cigare : il venait d'apercevoir Edmée, seule et hésitante en haut de l'escalier des cabines. Vêtue d'une robe et d'igae jaquette de couleur pensée, bordées d'un triple galon d'or, — robe et jaquette ayant la forme presque invariable adoptée par la jeune fille, qui professait qu'une femme doit pouvoir être reconnue de loin à la coupe de ses toilettes, — mademoiselle de Saint- Alais, avant de mettre le pied sur le pont, semblait se demander si elle devait s'y aventurer seule. M. de Trièves la salua, puis, laissant là son capitaine, descendit lestement l'échelle de la passerelle.

— Superbe ! — dit-il, en arrivant près d'Edmée. — Levée la première !..• Voulez-vous me permetlrc

l'aventure de M^^« de SAINT-ALAIS 145

de vous guider dans votre promenade matinale?

— Très volontiers.

M. de Trièves conduisit Edmée jusqu'à lavant, sans que la jeune fille eût à faire preuve de ce qu'on appelle un pied marin, attendu que le yacht, sur cette mer inanimée, n'était pas plus ballotté que s'il eût vogué sur le lac d'Enghien; mais cela n'empêchait pas que le duc n'éprouvât, de temps à autre, aux passages difficiles, la satisfaction d'apercevoir de fort jolis souliers vernis et de non moins jolis bas de soie, parfaitement assortis à la nuance du costume et brodés de coins d'or. — Un malaise, une contrainte indéfinissable et réciproque ne tarda pas néanmoins à peser sur les deux promeneurs, n était évident, surtout après la verve factice qu'eUe avait montrée la veille au soir, qu'Edmée devait avoir le désir de converser avec le duc; et celui-ci, d'autre part, ne pouvait pas laisser échapper une semblable occasion de libre causerie. Pourtant, ni elle ni lui ne paraissaient pressés de sortir des phrases de circonstance, des lieux communs sur la mer et la navigation, pour engager à fond l'entretien : c'est qu'il y a des con-

versations que Ton ne sait comment reprendre, quand on en a laissé refroidir le sujet. Et il faut ajouta que le duc avait tout intérêt à garder une attitude expectante.

De retour à Tarrière du bâtiment, la jeune fille jeta un coup d'œil à Tintérieur d'une petite pièce située en face de la roue du gouvernail, étroit réduit dont la porte était ouverte et où se voyaient, méthodiquement entassés dans des casiers, des pavillons de toutes les nuances. A part le timonier, haut perché sur son banc et dont le regard ne déviait guère de Taxe du navire, tandis que sa main tannée se promenait sur la roue d'ébène à poignées d'ivoire, il n'y avait jamais là personne de l'équipage : c'était l'endroit solitaire par exceUence.

— Qu'est-ce que cela? — demanda Edmée.

— Des pavillons, des signaux, rien d'intéressant, — répondit M. de Trièves.

— Voyons, — dit la jeune fille.

Elle fit mine de vouloir regarder de près ces piles d'étoffes bariolées; puis, tout à coup, elle se retourna vers le duc et lui dit à brûle-pourpoint :

l'aventure de m"® de saint-alais 147

— Vous savez que vous me devez toujours une réponse ; mieux que cela : un conseil.

— Un conseil? — fit le duc, profondément étcmné.

— Oui, un conseil. Ne vous souvient-il plus qu'un beau jour, à Marly, et il n'y a pas si longtemps, je vous ai donné la plus flatteuse des marques de confiance en vous demandant de vouloir bien, à l'occasion, me gratifier d'un avis sur le mariage à faire ou à éviter, question grave entre toutes, dont vous veniez de m'entretenir à propos de vousmême?

— Moi , vous donner un consdl sur le choix d'un mari I — s'écria M. de Trièves, de plus en plus surpris et interloqué, mais, au fond, vaguement charmé à l'idée qu'on ne le considérait pas conune un fiancé nécessaire. — Moi qui... Voyons, êtesvous sérieuse, lorsque vous parlez de la sorte?

— On ne saurait l'être davantage, — répondit Edmée, en s'adossant à la cabine. — Rappelezvous. Nous causions mariage; vous me disiez que votre sœur tenait à vous marier, le mariage étant l'unique remède connu contre l'épuisement des

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capitaux; vous ajoutiez que vous ne pourriez vous résoudre à cette extrémité tant que je ne vous aurais pas donné Texemple ; et, comme, de mon côté, ce qu'on appelle un bon mariage paraissait aussi tout indiqué pour réparer certains accidents de fortune, je vous ai répliqué, en empruntant la voix du bon sens : Eh ! marions-nous vite. Seulement, j*ai ajouté : Favorisez-moi de vos conseils, si vous ne voulez pas que je vous fasse trop attendre. C'est là, si je ne me trompe, le résumé fidèle de notre entretien; c'en est la substance, tout au moins. Mais voilà que, là-dessus, nous nous sommes mis à parler d'autre chose, je ne sais plus de quoi; et puis, les départs, que sais-je? Bref, adieu les conseils ! Or, il me paraît intéressant de hâter l'inévitable solution; je suis décidée à me marier le plus tôt possible... par charité pour vous. Aidez-moi. Le lieu n'est pas mal choisi pour une pareille conférence; nous ne trouverons jamais mieux. Sous l'œil paternel de ce brave homme, qui tourne sa roue et à qui nous donnons, depuis un instant, d'assez fortes distractions, ce qui ne l'en rend que plus apte, du reste,

l'aventure de m"®»de saint-alais 149

à sauvegarder par sa présence toutes les convenances essentielles, rien ne nous empêche de causer à Taise.

Sa voix était encore un peu mordante, à coup sûr, mais cependant rieuse et narquoise plutôt qu'amère. Elle montrait ses dents humides en un rouge sourire, et sa tête, qu'elle appuyait légèrement en arrière au chambranle de la porte, rayonnait de beauté dans un bain de lumière. — M. de Trièves, captivé, conrnie à Fordinaire, par cet éclat souverain, ne se rendait qu'imparfaitement compte de ce que voulait dire la jeune fille. Il prit toutefois le parti de lui répondre, à tout hasard, sur le ton qu'elle avait adopté.; et c'était le plus sage parti, le moins embarrassant surtout, auquel il se pût arrêter,

— Eh bien 1 parlez, — dit-il, — interrogez.

Présentez-moi vos candidats.

— Je n'en ai pas encore en vue.

— - Quoi ! pas un ! Et vous parlez de vous marier, comme si ce devait être chose faite après-demain !

— Je vous ai prévenu que je comptais sur vous pour m'aider.

150 l'avbnture de m*^« de saint-alais

La phrase avait été dite avec tant de grâce ironique, et accompagnée d'un regard si doucement provocant, que M. de Trièves, Tcût-il voulu, n*eût pu se soustraire à Tobligation d'un retour offensif. Mais il trouvait les yeux d'Edmée si merveilleux, dans cette clarté matinale, qu'aucune parole ne lui semblait trop compromettante de celles qui pouvaient lui être un prétexte à se rapprocher de ce regard charmeur.

— Hélas I — drt-il, en posant sa main sur le bcHS du chambranle, non loin de la tête d'Edmée, — en fait de candidat, je n'ai que moi-même à vous offrir. Je vous aime tant!

La jeune fille sourit, au prix d'un visible eflbrt sur elle-même. Cette exclamation du duc, qu'elle se souvenait d'avoir entendue naguère tout près de son oreille, venait d'y vibrer encore avec une lenteur et une gravité qui, de nouveau, l'avaient troublée dans l'âme; elle ne pouvait douter que le jeune homme ne fût sincère. — D l'était, en effet : il aimait beaucoup Edmée, — à sa manière, il est vrai, qui n'était peut-être pas la meilleure, mais qui était, après tout, une des mille manières

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d'aimer ; — et Ton ne voit pas bien où les casuistes du sentiment prennent le droit de refuser le nom d'amour, lequel, étant unique, ne saurait être confisqué sans tyrannie, aux passions qui ne cadrent pas avec la formule de leur choix : chacun aime comme il peut, autrement dit comme il sent. Et il est si vrai qu'il aimait tout de bon, que sa diplomatie de roué, ses calculs, sa prudence s'effaçaient instantanément dès qu'il sentait menacées ses chances de conquête; le besoin de la possession prunait vite et étouffait en lui la ruse. — Au reste, s'il n'en était pas toujours ainsi, les heures de l'humanité seraient comptées.

— Vous m'aimez tant I — dit Edmée, dont le sourire s'éteignit subitement. — Moi aussi, peut-être, Je... Encore une fois, à quoi cela nous sert-il? Un mariage est-il possible entre nous?

— Ah ! — s'écria le duc, en s'emparant des deux mains de la jeune fille et en la faisant reculer doucement vers le fond de la petite pièce sur le seuil de laquelle ils avaient causé jusqu'alors, — sais-je, à présent, ce qui est possible? Je vous aime, entendez-vous I Et, après tout, si le mariage nous est

152 l'aventure de m"® de saint-alais

interdit par la raison, le cœur n'a-t-il pas ses revanches éclatantes sur Toppression des nécessités sociales? Ne voyons-nous pas le mariage partout bafoué, Tamour partout triomphant?... Il faut me pardonner ce que je vais vous dire; peut-être ne le comprendrez-vous pas, d'ailleurs : vous n'avez pas une expérience suffisante des choses de la vie... Il n'importe I Je vous le dirai... Eh bien! si vous estimez que ce serait une folie, et je sens bien malheureusement que le contraire n'est guère démontrable, si vous estimez qu'il serait fou de nous épouser, ayons le courage de regarder en face la situation qui nous est faite, l'avenir qui nous attend. Allons-nous renoncer à toute espérance de bonheur parce que-l'argent nous manque? Cette sympathie réciproque, que nous nous sommes avouée tout bas, que nous avions éprouvé d'abord tant de douceur et tant de charme à deviner l'un chez l'autre, avant qu'une seule parole nous en eût apporté le mutuel écho, ne sera-ce qu'un gage de souffrance, une source douloureuse et intarissable de regrets sans cesse renouvelés? Ou bien, nous insurgeant avec vaillance contre la sottise et

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la brutalité du sort, ne nous efforcerons-nous pas de lui arracher, à cette fortune aveugle, stupide, impie, quelques lambeaux du bonheur qu'elle nous devait et qu'elle aura tenté de nous voler?

— Que voulez-vous dire? — murmura la jeune fille.

M. de Trièves ne répondit pas tout de suite; il élait encore un peu haletant de la chaleur de sa tirade. Mais, en présence de Témotion grandissante où il voyait Edmée, il n'avait pas à regretter ce bel emportement de passion. — Il n'y a que les imbéciles et les ignorants qui ne croient pas à Vempire des phrases ; tout ce qui s'est fait de grand dans le monde (grand n'est pas synonyme de raisonnable) s'est accompli par la puissance des grandes phrases : martyres, croisades, révolutions, tout découle de l'éloquence. Peut-être même la plupart des vertus humaines tiennent-elles tout entières dans les mots, car on les rencontre plus souvent dans les discours des hommes que dans leur existence; et, s'il n'y a plus de grands caractères, c'est apparenmient parce qu'il n'y a plus de grands orateurs, ou parce qu'on ne les écoute plus.

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Le duc de Trièves était presque un grand orateur, mais qui ne parlait qu'aux femmes, et eu tête-à-tête.

— Ce que cela signifie? — dit-il enfin, un peu calmé, mais sans rendre la liberté aux deux mains qu'il tenait toujours prisonnières dans les siennes. — Cela signifie que le mariage, s'il ne peut être, pour nous plus que pour les autres, l'alliance rêvée et chimérique de la passion et du devoir, peut devenir, pour nous comme pour tant d'autres, une émancipation véritable ou une résurrection par la richesse. Qu'il nous fasse riches, l'amour nous fera heureux !

Edmée, en entendant articuler, sans ambages, par la voix du duc, ce vœu, qui était tout un programme d'adultère, eut un sursaut, lequel lui permit d'éviter un baiser très imminent.

— Me conseillez-vous donc de ne pas cesser de vous aimer, tout en épousant un autre homme?

Le duc la regarda un instant dans les yeux ; puis, lui lâchant les mains :

— Allons 1 — dit-il, — soyez franche. Où vouliezvous en venir en me demandant, tout à l'heure,

un conseil au moins étrange, étant donnés nos sentiments respectifs? Et, hier au soir, pourquoi cette agitation fébrile, sinon parce que vous aviez dans Tesprit, d'une façon plus ou moins confuse, plus ou moins précise, la- solution à laquelle Je viens de faire hardiment allusion et qui est la seule possible... à moins, toutefois, que vous ne soyez maintenant d'avis que nous devions affronter ensemble cet équivalent de la misère qu'on appelle la gêne. Voyons, encore une fois, soyez sincère. — Je vais l'être. Vous avez, en partie, deviné ma pensée, mais en partie seulement... Oui, ayant compris, vos leçons m'y ont aidée, que tout projet d'union entre nous serait insensé, j'ai fini par y renoncer, et, loyale, j'ai voulu vous le dire, avoir avec vous une explication décisive, quoique je n'aie jamais beaucoup encouragé vos sentiments, vous en conviendrez. Si j*aî pris un ton badin pour dire une chose grave, c'est que la plaisanterie est un masque commode... Mais ce n'est pas tout que cette abdication au bonheur. Sans fortune; il faut que je me marie; d'ailleurs, il faut toujours qu'ime femme se marie. Eh bien 1 je me suis pro-

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mis de vous garder intacte cette aflfection que vous avez su gagner. . • Oh I je n'ai pas été plus loin, je vous le jure... C'est bien assez I

— Soit ! — dit le duc, en l'attirant à lui dans une caressante étreinte.

C'était la première fois qu'il la tenait ainsi, et il était tout aussi bouleversé qu'elle-même par cet enlacement souvent rêvé. Cependant, il y a tant de charme secret dans le premier abandon d'une jeune fille, que ce grand libertin n'eut d'abcMrd d'autre envie que de garder longtemps, emprisonné de la sorte, le corps svelte et flexible que supportait son bras, de prolonger le plus possible cette ineffable sensation de tendresse berceuse, protectrice et despotique, de continuer indéfiniment à sentir battre contre sa poitrine ce cœur ému, qui s'était donné et paraissait, à chaque battement, se donner davantage. Mais cette édifiante torpeur ne pouvait s'éterniser. Après les premiers instants d'engourdissement et d'extase, M. de Trièves sentit l'aiguillon familier du désir pénétrer dans sa chair avec la douce chaleur du corps d'Edmée; son étreinte s'accentua, devint plussi-

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gnificative et plus audacieuse; son regard trouble fouilla sans pitié le regard qui mourait sous la paupière abaissée de la jeune fille; et, soudain, sa bouche avide vint aspirer brutalement Thaleine virginale qui s'échappait de deux lèvres entr'ouvertes et balbutiantes.

Cette flétrissure ardente, imprimée à sa bouche par une bouche d'homme, réveilla brusquement et douloureusement mademoiselle de Saint- Alais. La jeune fille, qui n'avait pourtant opposé jusque-là aucune résistance sérieuse à de menaçantes caresses, se dégagea avec vivacité, comme subitement indignée; son visage, un moment convulsé, exprima un sentiment tout voisin du dégoût. Le duc comprit qu'il avait affaire, non à un accès de vertu, mais à quelque chose de plus grave, de plus dangereux ; à une révolte soudaine de ce qu'on pourrait appeler la pudeur corporelle de la fenune. — L'épiderme des femmes, des vierges du moins, est parfois plus intolérant que leur vertu; il n'y faut toucher qu'avec précaution, car le corps, chez elles, résiste souvent après que l'âme a cédé. C'est là bien réellement une pudeur ins-

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tinctive, toute matérielle, indépendante de la pudeur réfléchie qu'engendrent les droits de la cou» science et les préjugés sociaux, une sorte de hérissement défensif de l'être, que provoque tout contact nettement agressif; et, quand cette pudeur-là s'est dissipée au souflle du désir ou de la curiosité, il y a longtemps que Tautre est vaincue.

M. de Trièves se tint sagement immobile, attendant que le mauvais effet de son intempérante expansion eût disparu ou se fût atténué. Grâce à cette intelligente attitude, Edmée se remit très vite; elle voyait bien que le duc, s'il n'avait pas renoncé à s'emparer d'elle, quelque Jour, à force de patience et d'habileté, n'avait nullement songé à emporter la place de haute lutte : il était évident qu'il avait succombé à une tentation inopinée, faute vénielle s'il en fut, et que tout péril était pour l'instant conjuré, La porte de la cabine était restée ouverte; la jeune fille sortit et respira longuement en se retrouvant sur le pont. Elle ne put retenir un sourire en rencontrant le regard du timonier. — Le vieux marin n'avait rien dû voir de compromettant, la petite scène s'étant

passée tout entière dans un coin de la cabine; mais il était aisé de deviner à sa mine qu'il s'intéressait grandement à ce roman maritime. — Les deux jeunes gens marchèrent un moment côte à côte sur le pont, sans rien dire; puis, Edmée prit hardiment la parole :

— Décidément, vous ne me donnerez jamais le conseil que je sollicite de vos lumières et de votre expérience.

— Si, — répondit le duc, — et tout de suite.

Quand une jeune fille ne cherche dans le mariage qu'une émancipation nécessaire, elle ne peut raisonnablement épouser qu'un vieillard, ou un homme mûr qu'elle traitera comme un vieillard.

— Ètes-vous bien sûr, — demanda Edmée, — que ce soit là le plus raisonnable parti? Il me semble, au contraire, que l'indépendance ne nous peut venir que d'un homme jeune. Le rôle de bâton de vieillesse ou de rayon de soleil qu'est condamnée à jouer la femme jeune d'un homme âgé ne comporte guère de fantaisies ni de plaisirs. Et puis, je ne connais, à parler franc, aucun homme mûr qui fasse mine de m'assiéger.

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— Vous connaissez donc un jeune homme dans ces bonnes dispositions? Ne m'avez-vous pas dit pourtant que vous n'aviez aucun candidat en vue?

— Je n'ai songé. à personne, en effet; mais, hier, un mot de votre sœur à ma mère, un mot entendu par hasard, m'a révélé que je pourrais bien être aimée de quelqu'un, d'un jeune homme qui est ici?

— Ici!... Ah! parbleul... Mauvineux?

— Tout juste.

Le duc fit involontairement la grimace. L'idée de voir Amaury épouser Edmée ne lui souriait guère. II avait essayé de s'y habituer, il l'avait même, pour ainsi dire, bravée, cette idée, en invitant le baron; mais, quoi qu'il en eût, il y répugnait profondément. Ce n'est pas qu'il s'afflUgeàt par avance du dommage qu'il lui faudrait causer plus tard à un ami, pour en arriver à ses fins; à vrai dire, il ne portait pas si loin dans l'avenir ses préoccupations de conscience. Mais il ne pouvait que difficilement s'acconunoder de la pensée que tant de charmes longtemps convoités par lui

l'aventure de m^® de saint-alais 161

deviendraient prochainement la proie de ce grand gaillard de Mauvineux. D'abord, il était très beau, Mauvineux; il passait même pour tel aux yeux des hommes, — ce qui, par parenthèse, n'est pas précisément un gage de succès en amour, les femmes ayant sur ce point une optique bizarre et capricieuse, en tout cas fort différente de l'optique masculine. Ensuite, il est désagréable, quoiqu'on ait prétendu le contraire, de se trouver en rivalité d'amour avec quelqu'un qu'on connaît; le triomphe n'en est pas sensiblement plus doux et la défaite en devient plus amère. — Coname M. de Trièves ne disdt plus rien, se reportant en esprit à la vision qu'il avait eue certain soir du personnage réservé à son camarade Mauvineux et admirant, à part lui, la Justesse probable de ses pressentiments, Edmée se tourna vers lui.

— Eh bien? — fit-elle. — Vous n'avez pas d'observations à me présenter? Ce que je viens de vous dire ne paraît pas être de votre goût. Voulez-vous que nous éliminions Mauvineux?

— Il n'est pas assez riche pour vous... Parlons d'autre chose, — dit avec brusquerie M. de

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Trièves, qui, outre que le sujet de la conversation lui était devenu pénible, en sentait maintenant toute rinconvenance et tout Todieux.

Mais, une seconde plus tard, il reprenait :

— Écoutez. Encore un mot... Vous savez que je vous aime : ménagez-moi. Nous allons passer ensemble quelques semaines àMontiers. Faites, de grâce, que jamais rien dans vos paroles, ni dans votre conduite, ne me rappelle ce qui nous attend; que ces jours de vie commune soient des jours de trêve, des jours de fête. En m'embarquant, à l'automne, sur ce bateau, que vous aurez, en quelque sorte, consacré par votre présence, en m'embarquant pour un voyage qui sera d'autant plus long qu'il n'a pas de but précis, je voudrais emporter de vous un souvenir sans amertume, sans autre amertume du moins que celle qui résultera* pour moi de la certitude de vous avoir perdue... Laissez-vous aimer pendant ces quelques jours, conune si l'avenir était à nous...

Il lui parla longtemps ainsi ; parlant très bien, il parlait beaucoup et s'en trouvait, en général, à

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merveille ; car, on a beau dire, Tamour à la hussarde ne réussit guère qu'avec les cantinières ; — il est vrai qu'il y a des cantinières un peu partout. Quoi qu'il en soit, lui, Maximilien de Trièves, qui avait eu, dans son monde, une infinité de bonnes fortunes et qui les avait dues presque toutes à son savoir-faire et à son savoir-dire, il ne négligeait jamais les voies d'approche, ne s'illusionnant pas sur le mérite intrinsèque de sa stratégie, parce qu'il se rendait compte qu'il n'y a pas de victoires amoureuses contre les vertus vaillantes, mais y recourant avec constance, parce qu'il est poli de se montrer convaincu de la difficulté du succès en ces galantes expéditions, et que, d'ailleurs, cela fait durer le plaisir, de part et d'autre. Il avait donc acquis à ce jeu, pour lequel il était doué, une grande supériorité. Or, il venait de comprendre que ses combinaisons machiavéliques avec résultats à long terme ne suffiraient plus peutrêtre à tromper son ardeur, s'il lui fallait accepter l'intervention d'un mari jeune, beau, aimant, digne d'être aimé. Et il avait incontinent pris la résolution de mettre à profit, dans la

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mesure du possible, son séjour chez sa sœur, d'activer, au besoin, le cours des choses, bref de tout aventurer pour tout conquérir, mais de ne rien risquer avant d'avoir amassé les atouts dans sa main. H se disait qu'à trop laisser mûrir le fruit, on s'expose à le voir cueillir et emporter par un autre; et cette pensée désobligeante le stimulait étrangement. S'il échouait dans sa tentative, il perdrait, à la vérité, l'amoureuse amitié d'Edmée, et la perte serait grande, car il appréciait l'intimité des femmes en dilettante, et non pas seulement en galant ; mais rien ne prouvait qu'il ne dût pas réussir auprès d'une jeune fille élevée à souhait pour les chutes retentissantes et qui, par surcroît, avait un faible pour lui : le gain probable était donc bien de nature à compenser la perte possible. En somme, il s'était grossi d'abord les difficultés de l'entreprise ; il ne s'agissait, après tout, que de ne point faire d'école, de n'opérer avec vigueur qu'au moment opportun, à. cette heure unique qui est la véritable heure du berger pour les habiles qui la devinent ou pour les heureux à qui le hasard la révèle. — En con-

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séquence, il employa tout ce que les hôtes de son bord lui laissèrent, ce jour-là, de loisir à préparer la continuation, ou, pour mieux dire, la reprise de l'intimité confiante qui était indispensable à la réussite de ses plans, et d'une intimité où l'amour serait dorénavant admis en tiers, sans masque ni équivoque, oflDiciellement et d'un commun accord.

On passa, dans l'après-midi, en vue de l'île d'Ouessant; le soir, Belle-Isle fut signalée; et, le lendemain, d'assez bon matin, sous un ciel toujours radieux, on salua la Comtesse Yvonne, le yacht du comte de Preu-Granville, mouillé en face de la pointe de Saint-Gildas. Il était temps : on allait s'ennuyer...

Le petit voilier du comte fut fort admiré ; il était, de fait, on ne peut plus gracieux, et portait à la proue l'image fidèle de feu la comtesse Yvonne de Preu-Granville, que le veuf inconsolable avait fait sculpter et fixer sous le beaupré de son gentil bâtiment, dans une attitude aérienne, rasant l'onde d'une longue et étroite robe unie, que relevait une cordelière moyen âge. — Ce témoignage d'une constance d'af-

166 l'aventure de m^^« de saïnt-àlais

fection et de souvenir dont le caractère respectable ne gagnait rien à être ainsi matérialisé, fut généralement trouvé très poétique par les femmes présentes, assez ridicule par les hommes. On décida qu'on irait visiter la Comtesse Yvonne avant le déjeuner ; mais on fut prévenu dans ces intentions civiles par le propriétaire du petit yacht, qui, dans son canot, aborda le Galaor^ un quart i'

d'heure après l'arrivée du vapeur.

Le comte de Preu-Granville n'était pas seul : son frère, le marquis de Preu, l'accompagnait. — Tous deux, en bons Bretons, s'étaient fiancés, dès le jeune âge, à la mer, et tous deux avaient passé par l'École navale. Mais le comte, marié jeune, avait consommé cette infidélité à la marine en donnant bientôt sa démission, pour se consacrer à sa femme dont la santé débile n'avait pas tardé à lui inspirer de sérieuses inquiétudes ; puis, resté veuf de bonne heure, sans enfants, il s'était adonné à la navigation d'amateur, autant par mélancolie que par nostalgie de la mer; et, sur un yacht charmant, qui avait reçu tout naturellement au baptême le nom de la défunte comtesse^ si amè-

l'aventure de m^^® de saint-alais 167

rement pleurée, il promenait, tantôt à travers rOcéan, tantôt à travers la Méditerranée, son irrémédiable tristesse. — Quant au marquis, il s'était marié presque en même temps que son frère, mais sans pour cela déserter sa carrière, ni d'autres occupations, toutes charitables celles-là, et qui lui étaient non moins chères. Devenu le mari de la douce et séduisante Qotilde de Bornis, il avait continué à faire alterner dans sa vie les œuvres utiles avec son service à la mer. — Ce sera peut-être la personnalité la plus sympathique et la plus marquante de ce temps-ci que ce gentilhomme-marin, auteur ou inspirateur de fondations ouvrières déjà nombreuses, tour à tour conférencier, quêteur, gérant, se reposant des fatigues de son dur et glorieux métier dans les labeurs de l'apostolat, se retrempant, au retour de ses longs voyages ou de ses rudes croisières, dans les ardeurs de la propagande ou dans les rebutantes démarches de la mendicité charitable. — Peu de gens de sa classe l'avaient suivi, et il combattait presque en enfant perdu, n'ayant derrière lui qu'une médiocre phalange de fidèles et de con-

168 l'a TENTURE DE M^ DE SAlNT-ALAlS

vaincus, sans se taire la moindre illusion sur TincuraUe légèreté, le prodigieux ^ïsme et la sottise grandissante de ses pairs; mais il combattait avec une persévérance sereine, inébranlable, indéfectible, qui lui avait valu l'estime et Tadmirationdetous. GraiMl, robuste et svelte, la figure belle, qumque entièrement rasée, — ce qui constitue presque une originalité, à une époque où les visages glabres sont, en général, méprisés,— les cheveux prématurément argentés, comme poudrés à firimas, l'oeil noir et hardi, gai aussi, la voix mâle et mélodieuse à la fois, le marquis de Preu avait une physionomie inoubliable. Sans qu'il l'eût soupçonné jamais, il avait été le premier amour d'Edmée, — et de bien d'autres femmes ou jeunes filles, probablement. D se perd, chaque jour, de par le monde, tant d'amour!

Tant de sympathies silencieuses meurent étouffées dans les cœurs où elles sont secrètement écloses ! C'est bien le moins qu'une petite part de ces tendresses ignorées aille aux plus nobles et aux plus dignes, qu'on les aime, eux aussi, quelquefois, passionnément, sans le leur dire, pendant des

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semaines ou pendant des heures, — tout comme s'ils étaient ténors ou saltimbanques.

L'amour d'Edmée pour M. de Preu avait duré de longs mois, et un grand respect, mêlé de crainte, y avait survécu. Aussi tressaillit-elle profondément, lorsqu'elle le vit paraître sur le pont du Galaovy et plus profondément encore, quand il la vint saluer et qu'elle l'entendit qui lui disait de sa voix chaude,'avec son franc rire d'honnête homme :

— Comment I vous aussi, mademoiselle de Saint-Alais, vous naviguez l

La journée s'écoula rapide. On retint à déjeuner les deux frères ; puis, on les reconduisit à leur bord, et Ton visita en grand détail la Comtesse Yvonne. — Comme on allait se séparer, M. de Mauvineux, qui se trouvait un peu en arrière d'Edmée, voulut offrir la main à la jeune fille pour l'aider à descendre dans l'un des deux canots qui attendaient les passagers du Galaor ; mais il fut devancé dans son mouvement par le marquis de Preu, lequel saisissant prestement une drisse qui pendait en dehors et posant son pied sur le plat-bord, sauta avec légèreté dans Tembarcjation.

170 l'aventure de m"^ de saint^alais

— Ah, ah! Mauvineux, — cria-t-il, en riant, — malgré vos voyages, vous n'avez pas encore le pied aussi leste que nous autres! Vous êtes pourtant mon cadet, et de dix ans encore!

n soutint le bras d'Edmée, pendant que celle-ci descendait avec précaution les marches du petit escalier de bois accroché au flanc du navire.

— Connaissiez-vous Mauvineux avant cette traversée? — demanda-t-il à la jeune fille, tout en rinstallant à rarrièré du canot. — Quel homme charmant! Et, dans l'intimité, quand il se livre, quel conteur! L'avez-vous entendu raconter quelque chose?... Je le dis tout bas, de crainte qu'il ne m'entende, mais, vraiment, je ne connais pas d'homme plus sympathique.

Edmée leva les yeux vers M. de Preu, ne sachant à quoi attribuer ce panégyrique sommaire et passablement intempestif, qui venait là, à propos de rien, au moment du départ, ainsi qu'une commission oubliée.

— Je n'avais fait qu'entrevoir M. de Mauvineux, avant ce voyage, — dit-elle, sur un ton d'indifférence légèrement affecté.

l'aventure de m"® de saint-alais 171

— C'est que, voyez-vous, — reprit le marquis,

— je ne laisse pas échapper une occasion de chanter ses louanges. Je Tai eu pour compagnon de route; je Tai eu aussi pour lieutenant dans une campagne de prosélytisme; c'est donc pour moi un camarade et un acolyte à la fois ; c'est surtout un ami, et, sincèrement, je ne crois pas qu'on puisse le bien connaître sans l'aimer un peu.

— Je vois, en effet, — dit Edmée, souriante et intriguée, — que vous pensez de lui le plus grand bien.

Et elle ajouta, avec une intonation de voix discrèteïneht railleuse :

— Mais, si c'est l'homme que vous dites, il me semble qu'il doit bien se recommander lui-même par sa personne et par sa conversation.

— Certes; mais, vous savez, les natures d'élite sont rarement appréciées à leur valeur du premier coup; il y faut revenir pour les bien juger, il les faut creuser un peu, les...

— Monsieur de Preu, nous vous remmenons I

— cria une voix de femme.

. En effet, tout le monde avait pris place, et déjà

l'autre canot, emporté par le vol cadencé, mécaniquement régulier de ses quatre avirons, allait accoster le Galaor.

— Oui, prisonnier! — cria-t-on.

— Non pas; je m'évade... à regret, mais je m'évade.

Là-dessus, le marquis salua tout le monde d'un geste, et remonta sur le yacht de son Mre par voie d'escalade, avec une agilité qui faisait honneur à ses quarante ans et rappelait l'élève du Borda plutôt que le capitaine de frégate.

Lorsque, trois ou quatre heures plus tard, on débarqua, Edmée songeait encore à cet incident, pour elle singulier, et qui, par réflexion, en était arrivé à l'impressionner conune un événement quelque peu surnaturel. N'était-il pas bizarre que, précisément au début de la phase la plus critique de sa vie, la voix de l'homme qu'elle avait aimé tout d'abord dans le mystère de son cœur, la voix de celui en qui s'était incarnée la poésie de son premier idéal de jeune fille, se fût fait entendre ainsi, comme pour l'avertir et la guider? Que M. de Mauvineux se fût ou non ouvert à -son ami

l'aventure de m"* de saint-alais 173

de sa passion naissante, mademoiselle de Saint- Alais, qui n'avait jamais eu avec le marquis de Preu que des entretiens à bâtons rompus, dans des réunions nombreuses, exclusives de toute intimité, de tout laisser-aller de causerie, était en droit de se montrer surprise qu'il lui eût adressé cette espèce de recommandation pressée, d'aspect confidentiel et d'allure matrimoniale, en faveur d'un homme épris d'elle, — peu ou prou, elle ne le savait au juste, mais que plusieurs personnes soupçonnaient, à tort ou à raison, de vouloir l'épouser. — Assurément, il n'était pas trop malaisé de comprendre que, si M. de Preu avait reçu confidence des tourments ou des aspirations de son ami, il avait pu légitimement saisir, et, au besoin, faire naître une occasion quelconque d'aborder l'éloge du soupirant. Étant donnée l'audience dont le marquis jouissait dans son monde, l'habitude où il était de voir accorder à sa parole une autorité et un crédit en rapport avec la considération dont il se sentait partout environné, qu'y avaiWl de surprenant à ce petit emportement de zèle? Néanmoins, Edmée ne pouvait admettre qu'un homme

174 l'aventure de m*^® de saint-alais

si plein de tact et de discrétion sous son enjouement tranquille se fût départi de sa réserve habituelle, sans avoir eu, grâce aux révélations de la seconde vue, à laquelle les femmes Croient volontiers, parce qu'elles sont persuadées qu'elles la possèdent, la notion nette et du prestige qu'il gardait dans cette imagination de jeune fiUe et de l'opportunité d'un conseil déguisé. — C'était plus compliqué que la vérité, partant plus vraisemblable Vies femmes sont sans cesse en quête de présages ; et quiconque est honoré de leur sympathie s'élève vite, dans leur esprit, au rang d'augure, — ce qui ne les empêche pas toujom^ d'aimer à faire mentir les présages et à confondre les augures.

Quoi qu'il en fût, cette interprétation surperstitieuse d'un acte assez simple eut pour effet, d'abord d'empêcher Edmée de prendre aucune part aux divertissements qui marquèrent la fin de la traversée, ensuite de l'amener à favoriser M. de Mauvineux d'un regard vraiment inquisiteur,— ce qu'elle avait négligé de faire jusque-là, n'aimant pas les hommes blonds.

l'aventure de m"^ de saint-alais i7o

Accoudée au bordage, sous prétexte de fatigue pendant qu'on dansait éperdument sur le pont, elle rêva jusqu'à la fin, — tantôt penchée vers l'eau, conrnie pour s'y mirer au clair de lune, contemplant avec fixité cette surface unie et lumineuse qui était là mer, l'Océan débonnairement endormi, et qui ressemblait plutôt à une onde factice, sortie de quelque magasin d'accessoires sous la forme d'une étoffe moirée à reflets pâles, étendue autour du navire, à l'infini, tantôt regardant à la dérobée ce grand garçon blond et hâlé, bistre et or, làbas, pour lequel elle n'avait aucune sympathie, et se demandant s'il était vrai qu'il eût tout ce qu'il faut pour commander l'affection. Ah! comme elle sentait bien qu'il manquerait toujours quelque chose à Màximilien pour combler le vide qu'avait laissé dans son imagination, plus peutêtre que dans son cœur, l'anéantissement de son premier rêvel II y avait longtemps que l'idylle inédite de son amour pour M. de Preu était achevée ; mais il lui arrivsut encore de la relire, et, chaque fois, elle se disait que le héros de cette idylle-là lui eût rendu facile la vie et la vertu, qu'elle com-

mençait à juger, Tune difiBcile, Tautre impraticable. Avec lui, avec lui qui trouvait moyen, à force de noblesse, de belle humeur et d'entrain, d*être moral dans le monde, vertueux même, sans ridicule ni compromis... Oui, avec celui-là... Mais celui-là n'était plus à l'horizon de sa vie.

Les grelots des postiers, sonnant clair dans la nuit, la réveillèrent de ses songes, ce que n'avait pu faire le tumulte joyeux d'un transbordement et d'un débarquement nocturnes, effectués à la lueur rougeoyante des torches. Autour d'elle, au contraire, dans le grand omnibus attelé en poste, qui l'emportait sur la route de Montiers-sur-Yon, et où s'étaient entassées les femmes, transies par le serein, étourdies par la danse et surtout par les secousses lentes et continues, très sensibles à la longue, de la machine et de l'hélice, tout le monde s'endormait avec l'impression de lassitude écœurée que laissent les fêtes trop longues et les redites des conversations épuisées.

Là-bas, loin devant, un break, aussi attelé en poste, fuyait au grand trot avec son chargement de fumeurs, jetant le long du chemin, dans l'obscu-

rite douce et blanchissante, des étincelles de cigare et des exclamations d*hommes gelés. Et, derrière les deux attelages, à distance, allant un train plus modéré, une troisième voiture suivait avec les bagages et les domestiques. Tout cela roulait vers le château de Montiers et figurait assez bien, à Tallure près, une troupe émigrante de comédiens se rendant processionnellement d*une scène à une autre, — comédiens de haut parage, en tout cas, et sûrs de ne pas être siffles, puisqulls étaient à eux-mêmes leur public.

vu

Le château de Montier&-sur-Yon, à vingt-cinq kilomètres de la mer, est une inunense et vraiment royale demeure avec ses terrasses étagées à balustres de marbre, où fréquentent des paons, ses labyrinthes d'escaliers, qui déroulent leurs majestueuses volutes au-dessus des parterres et des pièces d'eau, son parc de trois cents arpents, cerné par deux rivières et tout rempli d'arbres d'essence rare. Acquis par M. d'Argara, à l'époque de son mariage, pour complaire à la marquise, ce domaine, qui fut le berceau et la tombe d'une illustre famille française, alUée jadis

l'aventure de m^^*» de saint-alais 179

aux Trièves, est presque limitrophe de terres importantes dépendant de Théritage du feu duc de Trièves et partagées, à sa mort, entre le frère et la sœur, Maximilien et Valentine. Chaque année, il s'accroît encore par les soins de madame d'Argara, s'enrichissant petit à petit des fermes environnantes, dont quelques-unes, d'ailleurs, en ont été distraites à diverses époques; et si, comme 'tout porte à le croire, les prodigalités ouïes erreurs de calcul du* jeune duc Tobligent, un jour ou Tâutre, à vendre sa part de terres vendéennes, déjà considérablement hypothéquée, cette fraction de l'héritage paternel ne sortira de la famille qu'à moitié, la marquise étant prête à recueillir l'épave, de compte à demi avec son mari, lequel trouve très bien tout ce qu'elle fait, — ce qui est, du reste, une conséquence logique de son éloignement, la grande distance facilitant les complaisances du jugement, aussi bien que l'optimisme du regard. — En attendant, la terre de Montiers-sur-Yon, telle qu'elle se comporte actuellement, — pour emprunter aux tabellions et aux procureurs leur singulier jargon, — est une des

180 l'aventure DE m"® de saint-alais

plus vastes de France, peut-être le plus beau spêeimen qui se puisse voir aujourd'hui d'une imposante réunion d'hectares tout d'un tenant.

Quoi que l'on pense de la campagne, qui, comme toute chose en ce monde, a surtout les charmes dont la dote à nos yeux, quand nous l'aimons, sa conformité accidentelle ou permanente avec nos penchants ou nos besoins, il est difficile de ne pas reconnaître que la vie rurale, dans une propriété comme Montiers-sur-Yon, a tout ce qu'il faut pour être appelée la grande vie, et bien plus justement que l'existence tumultueuse, confuse, embrouillée des Parisiens du monde élégant. Plus de promiscuités compromettantes, plus de coudoiements forcés : on vit là pour soi, s'amusant quand on le peut, mais ne s'ennuyant pas pour amuser les autres. Grâce à la comédie de salon, on n'y est pas même sevré des odeurs de théâtre ni des parfums de coulisses ; et tout ce qui est amusement de plein air y revêt un incomparable caractère de largeur et de poésie. Sans être un Tircis, on peut apprécier la vie de campagne dans de telles conditions. Aussi y a-t-il peu de cita-

l'aventure de m"« de saint-alais 181

dins endurcis, parmi les hôtes des grands châteaux, qui n'en goûtent momentanément la reposante langueur, faite surtout d'absence de hâte dans le plaisir. En cette atmosphère de paix, que toutes les agitations mondaines ne parviennent point à rendre fiévreuse, les cervelles les plus réfractaires à la griserie lente de l'air des champs ébauchent, aux heures chaudes du jour comme à la fraîcheur des matins et des soirs, à tous les instants de somnolence ou d'isolement, d'étranges églogues, mêlées de réminiscences et d'aspirations profanes. A travers la vapeur du rêve ou la fumée du cigare, l'homme de sport voit passer des chevauchées ardentes et de bruyants équipages de chasse parcourant des pays enchantés; l'honmie sérieux aperçoit d'incommensurables domaines soumis à ses expériences d'agronomie transcendantale ; l'amoureux se laisse bercer et engourdir par des visions de tendre intimité ou de bonheur domestique, que rehaussent les somptuosités d'une opulence seigneuriale ; l'homme positif, lui, songe aux plantureux repas et aux faciles amours des seigneurs

182 l'aventure de m^ de saint-alais

de village, tandis que le rêveur de complexion plus fine se dit qu'à ces hautes fenêtres, où s'encadre parfois quelque gracieux visage, il ferait bon voir apparaître enfin celle qu'il attend pour s'en éprendre. — Bref, chacun, à la campagne, est, plus qu'à Paris, sujet à ces hallucinations de bonheur, qui sont peut-être le bonheur même, et tout le bonheur, — du moins tout ce qu'il nous appartient d'en saisir : un idéal, une image, laquelle n'est le plus souvent qu'un trompe-l'œil.

Cette disposition aux vaines songeries semblait tout particulièrement sévir contre le baron de Mauvineux, qui, le matin, les pieds dans la rosée, errait à travers le parc comme une âme en peine, regardant mélancoliquement les fenêtres closes, et qui, le soir, s'attardait solitairement à d'interminables cigares. — Le train de vie adopté au château pour les premiers jours favorisail, d'ailleurs, ces débauches de rêves : on se reposait, on attendait des toilettes de Paris; autrement dit, on pelotait en attendant partie.

A dire vrai, quiconque eût examiné avec attention M. de Mauvineiix se fût aperçu que le baronne

l'aventure de m"« de saint-alais 183

rêvait pas toujours, et qu'il avait assez Tair parfois de surveiller quelqu'un ou quelque chose. En eJBfet, depuis les premières observations sérieuses qu'il eût eu l'occasion de faire sur la tenue et la conduite d'Edmée, lesquelles observations ne dataient guère que du court voyage accompli avec elle à bord du Galaor, — car il n'avait pas pris part au mouvement parisien du printemps, — Amaury était possédé d'un insurmontable besoin de savoir à quoi s'en tenir sur le compte de la jeune fille. Il n'avait vu d'elle, d'abord, que sa beauté; puis, il n'avait pas tardé à comprendre qu'il l'aimait; il en venait maintenant à se demander s'il était sage et possible, à supposer qu'elle voulût de lui, de songer à la prendre pour femme. Ce n'était pas qu'il eût surpris aucune manœuvre choquante de coquetterie dont Maximilien eût été l'objet, ni aucun signe d'équivoque amitié échappé à celui-ci : pendant ces premiers jours de villégiature, le duc conservait ses positions; rien de plus. Également aimable avec toutes les femmes présentes, y compris mademoiselle du Charmoy, qui était arrivée, dès le

184 l'aventure de m"® de saint-alais

second soir, sous l'escorte de sa mère, M. de Trièves se gardait de prêter le flanc à la moindre critique malveillante ou désœuvrée, se réservant pour le moment prochain où le branle-bas des réceptions et des fêtes lui donnerait toute latitude. Mais Amaury n'avait pu, sans en prendre sérieusement souci, constater que l'éducation, sinon le naturel de la jeune fille, laissait à désirer sous plus d'un rapport; on a beau s'être promené dans les deux hémisphères et y avoir rencontré des femmes de toutes les couleurs avec des mœurs aussi diverses que les nuances de leurs épidermes, on ne prend pas facilement son parti de devenir l'époux d'une jeune fille sans préjugés. Peut-être même les lointains voyages vous rendent-ils plus circonspect et plus regardant en la matière : quand on arrive de l'un ou de l'autre pôle, on n'est plus dans le train ; on a perdu de vue, depuis trop longtemps, les inconséquences et les dangers des habitudes civilisées ; et l'on revient l'esprit rempli des souvenirs de l'enfance, des préceptes de la morale maternelle, l'âme affamée de bonheur simple, candide et peu

t'AVBNTURE DE m"' DE SAINT-ALAIS 185

bruyant. C'est ce qui explique cette inquiétude rêveuse et chercheuse où se morfondait Amaury; c'est ce qui explique aussi qu'il n'eût pas répondu avec beaucoup d'empressement à deux ou trois tentatives faites par Edmée pour pousser plus avant des relations nées de la veille. Car mademoiselle de Saint-Alais, hantée par le souvenir de ce qui restait pour elle le plus intéressant épisode de la traversée, voulait, encore qu'elle s'en défendît intérieurement, apprécier un peu par elle-même, et d'un peu près, la valeur de ce personnage recommandé, — brûlant, en outre, du désir de savoir si M. de Preu n'avait vraiment obéi à aucune instigation directe, lorsqu'il s'était inopinément constitué le prôneur et la caution des qualités et des vertus de son inflammable ami.

Un soir pourtant, elle en vint à ses fins, mais non sans quelques péripéties imprévues. — Il était tard ; après une journée chaude, on s'oubliait à respirer au dehors. Seule, madame de Saveuse, très bonne musicienne, était rentrée dans les appartements du rez-de-chaussée, où elle se trou-

186 l'aventure de m"® de saint-alais

vait aux prises avec de gros cahiers de musique sérieuse, martelant énergiquement, mais en virtuose, les touches d*un piano à queue, dont le couvercle soulevé laissait échapper des ondes d'harmonie, qui se répandaient au loin par les fenêtres ouvertes. Edmée, enfouie dans un grand fauteuil de jardin à bascule et à dôme, comme dans une niche branlante, écoutait avec ce recueillement qui, chez les mélomanes de demiconviction, n'est trop souvent que le prélude du sonuneil. Le baron passa derrière elle; elle lui dit, sans se retourner :

— Monsieur de Mauvineux, que joue donc là madame de Saveuse? C'est fort beau... depuis un instant, car, jusqu'à tout à l'heure, j'avoue humblement n'y avoir pas compris grand'chose.

Le baron s'arrêta, fit le tour du fauteuil et vint s'appuyer à une haute balustrade, faite de trèfles de marbre ajourés, évidés et fouillés par un ciseau d'artiste, près de laquelle était assise mademoiselle de Saint-Alais.

— C'est Yadagio de la Sonate pathétique, adagio cantabiley comme le dit si bien la partition,

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— réponditr-il. — Un chant, n'est-ce pas? qui trouve de Técho ailleurs même que dans les âmes de mélomanes.

— Je n'ai pas besoin maintenant de vous demander si vous aimez la musique ; vous frayez avec elle, ce qui est plus rare et plus probant que de la saluer de ses bravos, quand on la rencontre, depuis qu'il est de mode d'avoir l'air de la connaître.

— Mon Dieu, il y a musique et musique, — dit M. de Mauvineux. — Non seulement je n'aime pas tous les musiciens, mais je n'aime pas tous les genres de musique. Ainsi, les flonflons m'exaspèrent; je ne veux pas qu'on me chatouille pour me faire rire, ni pour me faire fredonner ; d'une façon générale, au reste, je n'aime pas la musique de chant proprement dite : le grand mérite de la musique, c'est de fournir un accompagnement à tous les rêves, indistinctement. Outre que l'on m'irrite en m'imposent un sujet de rêverie, le compositeur de romances et d'opéras risque fort de ne pas se trouver d'accord avec moi dans sa manière de comprendre et d'expri-

188 l'aventure de m^ de saint-alais

mer tel ou tel sentiment, telle ou telle idée. La parole chantée, c'est la carte forcée de la mélodie.

— Bah ! — fit Edmée, qui avait quitté sa pose abandonnée et parlait le coude au bras de son fauteuil, la joue gracieusement appuyée sur sa main fine et pâle, mais non fluette, — les chanteurs prononcent si mal ! D'ailleurs, sans raffiner autant que vous sur cette matière, où je n'ai pas été reçue professe, et bien que je ne reconnaisse guère que deux catégories de morceaux : ceux qui me remuent et ceux qui m'ennuient, je crois être en état de vous comprendre. Les titres mêmes, quand ils sont trop précis, me gênent, et je me rappellerai toujours mon étonnement, ma déception, lorsque j'appris qu'un andante de Beethoven, que je considérais comme la plus subUme des marches funèbres, et que l'on joue souvent pendant les enterrements, a été écrit par l'auteur sous la désignation de Marche nuptiale â!une noce villageoise.

Le piano s'était tu. La jeune fille se leva, svelte et blanche dans la nuit, — une nuit sans lune,

l'aventure de m"« de saint-alais 189

mais claire comme une aube naissante. Sa robe diaphane avait, en dépit d'une extrême simplicité, ce cachet si rare d'élégance personnelle qui est en dehors et au-dessus de la compétence des couturiers. Elle regarda, un instant^^ M. de Mauvineux, qui n'avait pas bougé et ne disait plus rien. Pour la première fois, il lui apparut tel qu'il était : tout à fait sympathique avec le contraste de sa force et de son élégance, — car il était élégant jusqu'au raffinement, jusqu'au petit bouquet de deux nuances à la boutonnière de l'habit ; — et beau d'une expressive beauté, de la triple beauté du corps, de l'intelligence et du cœur, — car on le devinait intelligent et bon, rien qu'à le voir ; on l'eût supposé tel rien qu'à l'entendre : la voix des honnêtes gens est souvent révélatrice de leur âme.

Néanmoins, mademoiselle de Saint-Alais ne se sentit remuée par aucune commotion irrésistible : d'abord, parce qu'elle était, à très peu près, sérieusement éprise du duc de Trièves; ensuite, parce que M. de Mauvineux était blond, et qu'elle avait inscrit de bonne heure sur ses tablettes mentales qu'un

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homme ne devait pas être blond. — U y a beaucoup de jeunes filles qui font ainsi de la couleur des cheveux la base de leur esthétique amoureuse.

Visiblement, Edmée ne voulait pas en demeurer là de sa conversation avec le baron, car elle restait debout en face du jeune homme. Par contenance, elle se retourna et jeta un regard vers les fenêtres éclairées. Madame de Saveuse n'était plus seule : mademoiselle du Charmoy venait d'entrer et s'apprêtait à tourner les pages d'une nouvelle partition dont la duchesse allait attaquer les premiers accords. Edmée prit texte de ce spectacle pour faire observer à M. de Mauvineux que la spirituelle et mordante Pauline de Saveuse paraissait avoir en une singulière amitié cette toute jeune fille, non encore complètement détachée des jupes maternelles, à peine affranchie de la férule de son institutrice, et qui, malgré les éclatantes promesses de son visage et de sa taille, avait tant d'inexpérience et de candeur visibles que l'on n!en pouvait guère parler sans un sourire d'indulgence ou de protection.

l'aventure de m^* de saint alais 191

— Madame de Saveuse tient à honneur, à ce qu'il semble, de parfaire Féducation de mademoiselle du Charmoy. C'est drôle, elles ne se quittent plus !

Edmée n'avait et ne pouvait avoir, en parlant ainsi, aucune intention de sarcasme à double sens, attendu qu'elle ignorait encore que la petite Gilberte fût destinée au duc de Trièves. Mais Amaury, se rappelant soudain certains détails oubliés, s'imagina que la jeune fille était au courant d'un complot matrimonial dont il entrevoyait lui-même toute la vraisemblance, et qu'elle avait voulu railler le patronage, en effet bizarre et déplaisant, qu'octroyait l'ancienne maîtresse à la future épouse. De là à se figurer que la raillerie pouvait bien, chez Edmée, procéder du dépit, il n'y avait pas loin. Seulement, le baron avait trop peu vu ensemble Edmée et Maximilien pour être riche de remarques à induction sur leur compte.

— Ah ! oui, — dit-il, en désignant d'un mouvement de tête les fenêtres, d'où s'envolait maintenant un air d'opéra, chanté par une voix eune

192 l'avknturk de m*^' de saint-alais

et fraîche, quoique assez mal posée, — une fiancée pour Trièves, cette millionnaire jouvencelle... Vous avez raison, c'est drôle, ce rapprochement...

D s'interrompit, estimant qu'il n'avait pas le droit, malgré l'allusion qu'elle y avait faite ellemême, de parler à une jeune fille de ces petites turpitudes mondaines, aussi banales cependant que les accidents de voiture sur le boulevard. Et, cherchant un mot pour rentrer au cœur de son sujet, autrement dit pour revenir au duc de Trièves, il fit deux ou trois pas sur la terrasse. Quand il se retourna vers Edmée, il fut frappé de sa contenance troublée. La jeune fille toutefois se remit très vite, et se hâta de dire, d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre traînante, mais qui restait légèrement émue :

— On vous a parlé de ce mariage projeté?...

Peut-être M. de Trièves lui-même?

— Non ; c'est à la clai'té de votre phrase, fort explicite en sa forme écourtée et, de plus, probablement caustique sous une apparence innocente, que j'ai aperçu la trame où se prendra.

l'aventure de m"® de saint-alais 193

s'il n'y est déjà pris, mon camarade Trièves ; lui, ne m'a rien dit.

— Vous êtes très liés ensemble cependant?

Avec sa franchise habituelle, Amaury hésitait

à répondre aflirmativement. En réalité, il n'aimait pas plus le duc de Trièves qu'il n'en était aimé; et son instinctive antipathie, longtemps étouffée par des habitudes de camaraderie remontant aux jours de l'enfance, venait de se réveiller, dans le fond de son cœur, au choc de la jalousie.

— Nous sommes liés, certainement, — finit-il par dire ; — nous sommes ce qu'on appelle deux bons camarades...

— C'est-à-dire à peu près le contraire de deux vrais amis, — interrompit Edmée, qui saisissait avec empressement l'occasion d'insister sur un point d'intérêt secondaire, pour se donner le temps de recouvrer toute son assurance. — Je croyais, moi, qu'il s'agissait d'une véritable amitié.

— Oh ! vous savez, — reprit M. de Mauvineux.

— le mot amis n'a guère de singulier dans la

langue du monde, et surtout pour les hommes comme Trièves ; ceux-là ont des amis, ils n*ont pas un ami. En tout cas, si Maximilien en a un... Enfin, nous ne sommes pas liés jusqu'à nous devoir des confidences,

— Vous vous entendez mieux, je gage, avec M. dePreu?

— C'est tout autre chose ; il s'agit là d'une amitié d'élection, tandis que mes relations avec Trièves sont nées du hasard de notre voisinage à l'époque de notre enfance, des bons rapports qui existaient entre nos deux familles, d'une certaine communauté de vie pendant les premières années de notre jeunesse, que sais-je? de tout ce qui contribue à former l'engrenage des relations et des liaisons obligées : l'une est un sentiment; les autres ne^ sont qu'une habitude. Et il n'en va pas des hommes comme des chiens, qui, prétend-on, s'aiment d'autant plus, quand ils sont appelés à se fréquenter, qu'ils se ressemblent moins: l'affection ne s'ancre au cœur de Fhomme que par l'impulsion d'une sympathie naturelle résultant de la conformité des vues et des impressions...

l'aventure de m"« de SAtNT-ÀLAIS 195

excepté, je crois, en matière d'amour... Dans tous les cas, entre personnes du même sexe, les contrastes de natures ne produisent que des sympathies peu durables, plus propres à entretenir la causerie par le stimulant des discussions qu'à engendrer de véritables amitiés.

— Alors, vous ne savez rien de précis?

— Sur quoi ?

— Sur ce projet... Mademoiselle du Charmoy et le duc de Trièves?...

— Exactement rien. Au surplus, cela ne me passionne pas outre mesure; votre remarque malicieuse étant venue éclairer certains symptômes confus, il m'a paru qu'en effet mademoiselle Gilberte était en train de se métamorphoser en duchesse, voilà tout.

— Ahl... c'est vrai, il y a des indices, — murmura Edmée.

— Mais vous. Mademoiselle, cette pauvre intrigue vous intéresserait-elle vraiment?

Il la regardait de son regard ouvert et droit. Elle dompta rapidement un reste d'émotion, de saisissement plutôt.

196 l'aventure db m"« de saïnt-alais

— Ces sortes de choses intéressent toujours ks femmes, — dit-elle, en souriant de son air le plus calme. — Mais, — ajouta-tTcUe, avec Tempressement d'une personne qui retrouve ce qu'elle avait à dire, après l'avoir oublié, — vous me donniez à entendre tout à l'heure que, si M. de Trièves n'a ni à vous faire ni à vous demander de confidences, vous êtes avec M. de Preu dans de tout autres termes. Je suis sûre que celui-là est votre conseil ordinaire.

A son tour, elle le regardait; et, ayant repris ce qu'on pourrait appeler, d'un terme d'escrime, le dessus des armes, elle attendit la réplique du baron, non sans un petit air de bravade,

M. de Mauvineux se troubla d'autant moins qu'il ne voyait pas du tout, pour l'instant, où on le menait.

— En effet, — dit-il fort tranquillement, — M. de Preu a toute ma confiance, et je le consulte volontiers. C'est une habitude que j'ai prise lors de mon premier voyage sérieux : j'étais très jeune; lui, avait déjà franchi la trentaine ; chargé d'une mission non militaire dans les établisse-

l'aventure de m"® de saint-alais 197

ments français du Pacifique, il voulut bien m'attacher à sa personne. C'est de là que date notre intimité, sinon ma profonde sympathie pour lui.

— Vous avez raison d'avoir confiance en lui ; il prend la défense de vos intérêts avec une chaleur... et cela, même quand rien ni personne ne les menacent.

— Ce qui signifie? — demanda M. de Mauvineux, qui, cette fois, se montra quelque peu déconcerté.

— Mais, — répondit Edmée, en riant, — cela signifie tout simplement qu'il m'a fait votre éloge sans que j'eusse mérité de l'entendre, puisque je ne vous avais pas attaqué.

— Quand donc?

— L'autre jour, sur mer, dans un canot... et à propos de quoi, je vous le demande I

Le baron hésita à peine, regarda autour de lui, et bravement se décida :

— Eh bien 1 je vous l'avouerai, avant de quitter Paris, je lui ai dit quelle impression vous aviez faite sur moi.

— Ah bah I — fit Edmée, jouant la surprise, — j'ai donc produit sur vous une impression...

198 l'aventure de m^ de saint-alais

— Profonde, — articula nettement M. de Mauvineux, en s'inclinant avec gravité.

— Je vous demande pardon, — dit la jeune fille, assez embarrassée, mais trouvant plus commode de prendre la chose gaiement, — c'est sans le vouloir, vous savez... Ah I mais, vous ne me racontez pas... M. de Preu n'a pas été trop dur pour moi?

— M. de Preu n'a de sa vie médit de qui que ce soit.

— Enfin, qu'est-ce qu'il vous a dit?... de moi ?

— Que votre beauté lui semblait être de celles qui expliquent les grandes passions.

Edmée laissa échapper, en môme temps qu'un geste incrédule, ces mots, pleins d'un secret et tenace dépit :

— Qu'en sait-il? M'a-t-il jamais regardée?... Après quoi, elle se hâta d'ajouter :

— Et ensuite, que vous a-t-il dit? Quel arrêt a rendu l'oracle?

— Oh I bien simple. Il m'a conseillé d'aller, par le plus court chemin, dès que j'aurais acquis

l'aventure de m"* de saint-alais 199

la certitude de vous aimer pour la vie, vous demander à vos parents.

— Tiens ! il paraît que vous avez reconnu la nécessité de réfléchir, puisque, pour vous en donner le temps, sans doute, vous êtes en train de faire un petit détour.

— C'est vrai. Mademoiselle; j'ai voulu réfléchir et attendre.

La jeune fille fit un mouvement qui marquait un soubresaut de son orgueil. — Il faut dire que le ton ferme, un peu rude, dont usait dans la circonstance M. de Mauvineux, avait de quoi la blesser, — d'autant plus qu'une femme se sent toujours diminuée, ou déçue, quand elle constate que l'homme qui l'aime sans qu'elle songe à le payer de retour n'est pas défait et abaissé au point de s'agenouiller tout balbutiant devant elle, mais conserve, au contraire, pour lui parler, un maintien digne et un cœur résolu.

— Oui, attendre, — reprit le baron, qui, assez peu jaloux, en cet instant, de demeurer fidèle aux lois de la bienséance, ne laissait pas son regard dévier d'une ligne et continuait de scruter inflexi-

blement celui d'Edmée dans la demi-darté régnante. — Attendre quoi?... Ah I voilà ce qu'il est difficile que je vous expose, car rien ne m'autorise à vous donner comme excuse d'une franchise déplacée une inclination, une passion dont vous vous souciez infiniment peu, à ce que je m'imagine, et dont vous entendez parler pour la première fois, très probablement... Malgré tout, je vous dois le sens exact de mes paroles... Si je me suis mis dans le cas d'avoir à vous avouer les sentiments que vous m'avez inspirés, sans que j'eusse accompli la démarche qui m'était imposée par le respect des convenances, c'est que, à tort ou à raison... je ne vous crois pas libre.

Il avait, après un temps d'arrêt, prononcé ces derniers mots avec une brusque assurance.

Mademoiselle de Saint-Alais se redressa, comme pour lui demander compte d'une pareille audace de langage ou pour couper court à une conversation gênante ; puis, cédant vraisemblablement au très explicable désir de connaître la pensée tout entière de M. de Mauvineux :

— Si c'est une question détournée, — dit-elle,

L*AVENTURE DE m"« DE SAINT-ALAIS 201

d'une voix plus moqueuse qu'irritée, — je la trouve indiscrète; si c'est une assertion poliment ou prudemment restreinte, il me sera permis, je le suppose, d'en réclamer l'éclaircissement.

— Ce n'était là, — répondit Amaury, — ni une question ni une affirmation; c'était l'explication de mon dire et de ma conduite. Il peut se faire que je me sois trompé, mais je vous atteste qu'il n'y a pas eu d'autre considération pour m'empêcher de solliciter plus tôt, et par des voies plus correctes, une solution à mes... à mes an-

Et il ajouta, avec une involontaire chaleur d'accent :

— Le mot n'est pas trop fort, allez I car je vous aime étrangement... Néanmoins, je suis prêt à tout entendre; et, puisque nous sommes là tous deux, isolés, et que rien ne vous gêne pour vous exprimer avec sincérité, souffrez que je vous demande de prononcer, par un mot, un seul si vous voulez, un oui ou un non, sur le sort de cet amour, qui, pareil à tous les amours du monde, a eu le tort de naître avant de savoir s'il était

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appelé à vivre... à vivre heureux, du moins... Remarquez que je ne sollicite de vous aucune confidence, aucun détail. Voici ma question : Aije quelque chose à espérer de vos sentiments, dans le présent ou dans Tavenir, ou bien y a-t-il entre nous, et pour jamais, quelque infranchissable obstacle ? Je saurai me soumettre, croyezle, à une condanmation sans appel, comme à une attente prolongée.

Assez vivement impressionnée par cette loyauté vibrante, dont Télan était communicatif et entraînant, parce qu'on le sentait tout spontané, et même un peu contraire aux résolutions de celui qui parlait, Edmée allait répondre par un monosyllabe afiSrmatif et décourageant à la seconde partie de la question du baron. Elle comprenait que c'était pour elle un devoir d'autant plus strict de se montrer probe en sa réponse qu'on lui témoignait une confiance plus grande et une franchise plus inattendue. Mais, tout à coup, une pensée aiguë, perforante, lui traversa l'esprit et arrêta sa parole. Si le duc s'apprêtait vraiment déjà à épouser une héritière, quelle serait sa situa-

l'aventure d'e m^® de saint-alais 203

tion, à elle, en face de lui, après qu'elle aurait repoussé ce parti qui s'offrait et dont se fussent contentées, non pas, sans doute, les plus exigeantes, mais les plus nobles et les plus fières ? D était naturel que le duc se mariât un jour ou Tautre, puisqu'elle n'avait pas renoncé ellemême à se marier ; mais il lui parut que ce serait, de la part du jeune homme, une odieuse trahison de la précéder dans cette voie, surtout après ce qu'il lui avait dit récemment. — Ainsi, une simple interversion des rôles prenait à ses yeux des proportions énormes, et elle n'eût pas plus souffert peut-être à cette pensée d'un prodiain mariage pour le duc, s'il se fût agi vraiment de voir rompre par la félonie d'un fiancé un honnête projet d'union conjugale. C'est que, quand on est sorti de la logique du bien, on s'égare forcément dans l'inextricable réseau des chemins mal tracés; nos sentiments se compliquent alors de nos erreurs, et notre conduite s'embrouille, à mesure que s'accentue la complexité de nos visées.

La conscience d'Edmée fléchit tout de suite, et sans combat, devant la crainte de demeurer dé-

sarmée en face de M. de Trièves et en face de Tavenir, — désarmée, c'est-à-dire humiliée, esseulée, dupée. Les velléités de droiture qui s'étaient glissées en elle s'évanouirent soudain, et elle voulut que M. de Mauvineux ne pût concevoir de la réponse qu'elle allait lui faire ni espérance précise, ni découragement irrémédiable, afin de le maintenir longtemps à sa portée, comme un en-cas : c'était juste le contraire de ce qu'on lui avait demandé.

— Mais, mon cher monsieur, — dit-elle enfin, — si flatteuse que soit votre hâte de connaître mes dispositions d'esprit et de cœur, je ne pourrais cependant y satisfaire sans avoir l'air de trouver cet empressement chose naturelle et convenable... ce qui n'est pas, j'ai le regret de vous en donner l'assurance.

Le ton était parfaitement digne, sans raideur outrée ni légèreté hors de saison, et les termes étaient précisément ceux qu'il convenait d'employer. Aussi le baron ne pouvait-il, de bonne foi, se formaliser, ni même s'étonner de cette fin de non-recevoir tout à fait en situation. Il en res-

l'aventure de m"® de saint-alais 208

sentit, bien au contraire, une impression très favorable et toute voisine du contentement, parce qu'il crut s'être heurté à des sentiments de réserve, de pudeur et de modestie dont l'absence présumée avait naguère refroidi, pour un temps, non sa tendresse, mais son ardeur à précipiter le dénouement de son imbroglio d'amour. Il se borna donc à murmurer ces mots :

— Daignez me tenir compte de ce que j'ai été entraîné par les circonstances à formuler mes vœux tout à l'improviste.

n avait fait un geste qui annonçait l'intention de s'éloigner. Edmée lui dit alors, avec un sourire amical et une mollesse dans la voix, qui achevèrent de le dérouter :

— N'allez pas croire au moins que vous m'ayez irrémissiblement offensée. A tout péché miséricorde I

Elle lui tendit la main et se dirigea vers le château, tandis qu'il restait à méditer l'inconsistance et la frivolité des résolutions humaines, sur lesquelles des légions de petits Amours joufflus sont vraisemblablement occupées, sans

206 l'aventure de m^® de saint-alais

trêve, à souflfler, comme sur des moulins en papier.

Edmée rentra dans les appartements, après avoir contourné Tune des ailes du château pour passer devant la fenêtre d'une galerie du rez-dechaussée, au balcon de laquelle elle se souvenait d'avoir vu, trois quarts d'heure auparavant, le duc de Trièves en compagnie de madame et de mademoiselle du Charmoy. Le duc y était encore, mademoiselle Gilberte pareillement; mais madame du Charmoy manquait.

Mademoiselle de Saint-Alais traversa les salons et la galerie qui y faisait suite. — Il ne régnait pas grande animation dans cette enfilade de pièces dont les plafonds à fresques étaient à cinq ou six mètres environ de leur parquet en marqueterie , et qui auraient eu besoin d'une foule pour ne pas sembler désertes ; mais on jasait çà et là avec entrain, et l'aspect de ces longues salles, éclairées sans être illuminées, ornées de meubles luxueux ou artistiques sans en être encombrées, égayées de ces jolies demitoilettes d'été qui montrent si gracieusement,

l'aventure de m"® de saint-alais 207

sans étalage, des échantillons de bras et d'épaules, n'avait rien qui pût attrister la vue. Edmée causa partout, sans s'arrêter nulle part; elle disait une phrase, laissait tomber un mot avec un sourire, et passait. Elle arriva ainsi au balcon où se trouvaient le duc de Trièves et mademoiselle du Charmoy. — Ce balcon, très vaste, très profond, formait encorbellement à l'extrémité de l'aile droite et constituait une véritable annexe aux appartements de réception, ayant son pendant au flanc gauche de l'édifice, au bout de la salle à manger. C'était une espèce de loge à ciel ouvert, pourvue d'un large banc de pierre, qui en faisait le tour; on y était comme dans une avant-scène de théâtre, et le boulingrin bien peigné qui s'étendait devant la fenêtre tenait, en effet, du décor plus que du paysage.

Le duc était assis de côté sur le banc, près de mademoiselle Gilberte, assez près même ; et il lui parlait de manière à l'intéresser, car la jeune fille semblait tout oreilles, comme une pensionnaire qui se délecte à l'audition d'une mauvaise lecture. — Ce tableau de genre, gracieux pourtant, ne parut

208 l'aventure de m^® de saint-alais

pas du goût d'Edmée; elle eut, en effet, un froncement de sourcils et un pincement de lèvres, lesquels s'accentuèrent encore notablement, lorsqu'elle constata qu'on ne l'avait môme pas entendue venir et qu'elle avait pu dépasser le seuil de la fenêtre sans distraire les deux interlocuteurs, qui, d'ailleurs, lui tournaient presque |le dos. Depuis une heure peut-être qu'ils étaient là, à peu près seuls, que pouvaient-ils bien se dire ? Elle profita de leur persistante application d'esprit pour écouter leurs propos, — sans se cacher, du reste, les contemplant, debout derrière eux, immobile et souriant d'un sourire faux.

— Mon Dieu, — disait le duc, en tambourinant du bout des doigts sur l'appui-coude de cuir brun dont était vêtu le rebord de pierre du balcon, — il y a bien des manières de comprendre la liberté des femmes dans le mariage; moi, je ne la conçois qu'absolue, sans autres limites que leur bon goût et leur intérêt sainement entendu. . . à charge de revanche, par exemple, car je ne vois pas comment une femme qui serait en possession d'une indépendance complète pourrait dénier à son mari

l'aventure de m"« de saint alais 209

Tusage de franchises égales. A partir d'un certain niveau social, le lien conjugal n'est ou ne doit être qu'une fiction... Voilà, Mademoiselle, ce que je pense des devoirs d'un mari bien né. Puis-je espérer que mon libéralisme ne me fera pas trop sévèrement juger? Vous m'avez interrogé; j'ai répondu en toute sincérité. Ai-je eu tort ?

— Êtes-vous sûr de penser toujours ainsi ? — demanda, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux, mademoiselle Gilberte, qui se crut, de plus, obligée d'abaisser des cils démesurément longs sur de très beaux yeux noirs, lesquels, en leur innocence, ne méritaient pas semblable rigueur.

— Ma théorie n'est-elle point correcte? — fit le duc. — Bah I permettez-moi de croire que vous vous y rallierez un jour, et que, si votre mari avait l'impertinence d'en professer une autre, vous n'épargneriez rien à l'y convertir!

— Eh bien 1 non, — répliqua mademoiselle du Charmoy, en se levant, — un peu moins d'indépendance, un peu plus de solidarité, et les choses, si je ne me trompe, n'en iraient que mieux...

210 l'aventure de m"* de saint-alais

Tiens I mademoiselle de Saint-Alais I... Qu'il fait humide, depuis un instant ! Je rentre.

L'ingénue, dont la voix, quand elle le voulait, ne manquait pas d'assurance, et qui avait su parfaitement marquer par son accent que le langage du duc lui avait déplu, entoura de son bras la taille d'Edmée, en un geste familier à toutes les jeunes filles, et, après avoir dit : « Quoi 1 vous allez rester là ! Pr^ez garde de vous enrhumer », çUe s'éloigna.

Edmée, très calme, impassible même, — en apparence, tout au moins, — s'assit en s'éventant, quoiqu'il fît un peu plus que frais à cette heure avancée du soir.

— Pas de succès, monsieur de Trièves^. Vous arez fait fausse route.

— Écoutez, cette petite fille est très extraordinaire, — dit le duc, sans se laisser décontenancer. — Ma sœur me la jette à la tête, dans l'espoir que je l'épouserai ; je l'ai prise d'abord pour ce qu'annonçaient sa démarche, ses gestes, la candeur de ses yeux, c'est-à-dire pour une petite sotte, et j'ai commencé par lui débiter des niaiseries. Mais

l'aventuré de m"® de SAINT-ALAIS 211

voilà que, depuis deux ou trois jours, elle me pose des questions embarrassantes, m'oblige à in'expliquer sur mes opinions et mes idées, me soumet à une inquisition d'autant plus bizarre que ce petit suppôt du Saint-Office ne renonce pas pour cela à ses mines d'innocente : imaginez le personnage de Torquemada tenu par une rosière, sans cesse rougissante et troublée. J'avoue qu'elle m'intéresse ; il y a des moments où je me demande si quelqu'un ne l'a pas métamorphosée, depuis son arrivée ici; on dirait parfois d'un élève qui récite une leçon ; bref, je me pique au jeu, je voudrais savoir ce qu'il y a là-dessous, de quoi il retourne, je m'anime... sans m'exalter; c'est un sport comme un autre.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenue ? — demanda Edmée, d'un ton glacé, et comme si elle n'eût rien entendu.

— Prévenue de quoi ?

— De votre projet de vous marier tout de suite. Ne m'avez-vous pas dit le contraire? Pourquoi cette inutile hypocrisîe?Pourquoi ne pas m'avoir fait part de vos résolutions avec franchise et simplicité?

212 l'aventure de m"« de saint-alais

— Parce que je n'ai aucune intention arrêtée, je vous l'affirme. Ma sœur désire que je me marie, je vous l'ai dit ; je puis être contraint de le faire, un jour ou l'autre; mais je n'ai rien promis, si ce n'est de n'y point apporter de mauvais vouloir. Le jour où vous serez mariée vous-même, il faudra bien que je me résigne. Mais le plus tard sera le mieux... Je vous aime.

Ce qu'il disait était scrupuleusement vrai ; il n'avait jamais envisagé le mariage que conune une opération financière qui s'impose généralement aux hommes du monde, vers l'âge de trente ans, quand ils se sont montrés mauvais administrateurs de leurs deniers. U n'y eût pas songé dix minutes en sa vie, sans cette nécessité. — Et, de fait, on ne comprend guère que l'on se marie pour vivre dans le monde, à moins d'être menacé d'une prompte indigence, à laquelle seul puisse obvier le mariage. Voir sa femme passer de mains en mains, de bras en bras, même quand on ne lui a pas voué ou gardé une tendresse exagérée; se savoir constamment menacé du ridicule, à moins que l'on ne s'y sente déjà tout acclimaté, c'est un

rôle à ne tenter que des désespérés ou des imbéciles... Et le duc, tout en se rendant compte qu'il serait, tôt ou tard, acculé à cette inévitable solution, comprenait qu'il ne pourrait mettre aucun empressement à l'adopter, tant qu'il aurait encore quelques centaines de mille francs devant lui.

Après un silence, Edmée, qui, jusque-là, n'avait pas fait un mouvement, s'approcha avec lenteur de M. de Trièves, lequel, un genou sur le banc, la regardait, incertain du tour qu'allait prendre la conversation. Quand elle fut tout près, elle lui dit, d'une voix qui n'avait pas de timbre, et en fixant sur lui des yeux de somnambule :

— Est-ce que vous ne sentez pas qu'il y a quelque chose d'horrible et de bas à ce que nous faisons, ou plutôt à ce que nous acceptons l'un de l'autre? Est-ce que vous croyez que, si nous nous aimions, nous nous arrêterions à tous ces calculs et à tous ces compromis, honteux en eux-mêmes, honteux encore par ce qu'ils cachent de réserves criminelles quant à l'avenir et d'espoirs hypocrites...

Et, comme il allait parler pour se défendre :

214 l'aventure de m"« de saint-alais

— Ah ! — reprit-elle, de sa môme voix dormante et rêveuse, mais avec un peu plus de hâte dans le débit, — que ce soit délicatesse ou prudence, de votre part, et, de la mienne, raison ou lâcheté, nous mentons tous les deux, quand nous nous disons épris. Finissons-en donc une bonne fois avec ces misères. Ayons le courage de nos vilenies, et mettons de Thonnêteté dans nos défaillances. Marions-nous chacun de notre côté, sans amour, puisque c'est la loi, mais ne nous parlons plus d'amour... D'ailleurs, cela ne me plaît décidément pas.

Elle parut s'éveiller en prononçant ces mots. Elle avait parlé lentement, n'ayant que des intonations sourdes, éteintes, qui ne témoignaient d'aucun tumulte de l'âme, d'aucune indignation contenue, ni môme d'aucune surexcitation d'esprit, avec ce découragement, au contraire, cette fatigue de soi que l'on éprouve lorsqu'on se juge mal engagé dans la vie, sans que le regret aille jusqu'au remords, qui réveille et qui sauve. Mais elle éleva subitement le ton et répéta avec plus de force :

l'aventure DE m"« DE SAINT-ALAIS 215

— Non, décidément, je n'aime pas cela!...

Votre amour, si amour il y a, est de ceux qui savent attendre ; qu'il attende à distance I... C'est convenu ; vous ne m'en parlerez plus, même des yeux, n'est-ce pas ?

Redressée, ayant aux prunelles une flamme de colère et de fierté, elle fit un geste court de la main et se retourna. Mais son poignet avait été happé au passage, et elle se sentit irrésistiblement attirée en arrière, jusqu'au banc, où elle tomba dans l'étreinte forcenée du duc. — Celui-ci l'avait laissée parler, sans la quitter des yeiix, l'entendant sans l'écouter, recevant en plein visage le souffle caressant et frais qui s'échappait des lèvres de la jeune fille avec les mots qu'elle prononçait ; et, tandis qu'il la voyait pâle et morne dans sa toilette blanche, comme une épousée déjà veuve, se dresser tout contre lui, une folie instantanée s'était mise à lui galoper le cerveau. Complètement grisé, en l'espace de quelques secondes, par cette haleine pure de jeune fille, que sa bouche avait une fois déjà brutalement aspirée, il eût risqué un bruyant esclandre plutôt que de ne pas

216 l'aventure de m"® de saint-alais

s'opposer à la retraite d'Ëdmée en un pareil moment. Lui permettre de se retirer, c'était la perdre pour jamais peut-être. Dès lors, que hasarderait-il de plus à se montrer violent ?

Surprise par cette impétueuse attaque, mademoiselle de Saint-Alais avait poussé un léger cri, que le duc s'était empressé d'étouffer sous un petit éclat de rire, pour le cas où on l'eût entendu de la pièce voisine. Il l'avait entraînée vers l'angle le plus obscur du balcon et la tenait étroitement enlacée dans son bras droit, tandis que sa main gauche enserrait toujours le poignet de la jeune fille. Il se pencha sur elle, cherchant sa bouche dans l'ombre. Mais, tout à coup, une lueur de raison lui revint : il déraidit son bras et en modéra l'étreinte jusqu'à la rendre insensible; il desserra les doigts et laissa échapper le poignet qu'il avait meurtri. Ce fut, il est vrai, pour se ressaisir tout aussitôt, mais avec douceur, cette fois, de la main qu'il venait d'affranchir ainsi d'une pression douloureuse ; cette main, fine et grasse, molle et glacée, il se mit à la pétrir languissamment dans sa main sèche et brûlante, comme

L AVENTURE DE M^**^ DE SAlNf-ALA£S 217

pour la réchauffer. Puis, il glissa sur les genoux, et, en une sorte de râle, de sanglot, il murmura :

— Je suis fou, mais vous n'avez rien à craindre de moi... Je vous aime... Voyez... A vos pieds... pleurant comme un enfant...

Edmée éprouva une sensation d'inexprimable bien-être, en constatant que ce paroxysme de passion, qui Tavait, un moment, cruellement effrayée, s éteignait dans les larmes. Car le duc pleurait tout de bon ; les larmes sont la rosée chaude qui marque l'apaisement des grandes ardeurs des sens, comme des grandes crises de l'âme. Et Edmée sentait cette rosée sur la peau de son bras, nu jusqu'au coude. Mais elle sentait aussi une chaleur qui de ses genoux, où s'appuyait la tête de Maximilien, montait à sa poitrine, le long de son corps, et pénétrait jusqu'à son cœur, comme si sa chair n'eût pas eu plus d'épaisseur que le tissu léger de sa robe. A une émotion trop vive succédait pour elle une dangereuse torpeur : elle avait dompté l'amour; l'amour prenait sa revanche. C'était comme un assoupissement doux et tiède, après les courtes

218 L*AVENTtRE DE M*^« DE SAlNT-AtAlS

aflBpes d'un cauchemar; il lui semblait qu'un péril, en partie mystérieux, à demi déterminé seulement, ainsi qu'apparaissent les contours des choses dans les rêves, s'était brusquement évanoui près d'elle, dissipé, dissous, de par l'intervention d'un bienfaisant Génie; et, puisque ce Génie était l'Amour, pouvait-elle en vouloir à l'Amour? Et puis, un attendrissement, une pitié la gagnait, que favorisait par surcroît l'ébranlement oùl'avaient laissée les récentes conunotions dont tout son être vibrait encore : cet honune, ce libertin, là, à ses pieds, vaincu, implorant, il avait dû souffrir des douleurs inconnues, inconnues à elle, lui qui savait de la vie tout ce qu'elle en ignorait, des douleurs amères, cuisantes, terribles peut-être, dont elle avait été la cause, et qui la flattaient conune im hommage, coname un trophée... Ne devait-elle pas être indulgente?... Ehl grand Dieul est-ce qu'elle ne se trouvait pas elle-même, depuis im instant, sous l'influence d'un trouble singulier? Elle n'aimait pas, à présent, Maximilien plus qu'elle l'aimait la veille, assurément; tout à l'heure, même, elle s'était crue sur le point

l'aventure de M^^« de SAlNt-ALAIS 219

de le détester, de le haïr; eh bien! pourtant, il y avait quelque chose de son corps qui maintenant allait à lui secrètement, invinciblement, et quelque chose de lui qui venait à elle. Oui, elle avait rimpression d'un échange ininterrompu d'effluves corporels, d'une transmission réciproque et continue de fluide humain; et c'était pour cela, sans doute, qu'elle avait chaud sous l'étoffe mince et transparente dont était fait son corsage, alors qu'elle aurait dû frissonner de froid à la brise fraîchissante et humide de minuit; pour cela aussi que l'engourdissement, peu à peu, faisait place en elle à une inquiétude, à une angoisse, au besoin de s'éloigner du jeune homme on de s'en rapprocher davantage encore, de s'en rapprocher jusqu'à s'y absorber et à s'y fondre dans un effacement progressif de sa personnalité. Confuse, intimidée, et, avec cela, par instants, vaguement enorgueillie, mais, par-dessus tout, curieuse de l'aspect vrai de l'amour, — de l'amour dont on ne montre aux jeunes filles que le visage menteur, comme on ne montre aux visiteurs des musées de sculpture qu'un côté de cer-

220 l'aventure de m"* de SAIiNT-ALAIS

tains chefs-d'œuvre énigmatiques de Tantiquité, — elle continuait d'abandonner sa main à la caresse lente d'une autre main, qui brûlait d'un reste de fièvre contagieuse.

Pendant ce temps, Maximilien, dégrisé, se recueillait et se rassurait. Elle n'était pas perdue pour lui, celle qui était demeurée ainsi en contact avec sa passion déchaînée et qui semblait immobilisée par ce désespoir d'homme. Mais il ne fallait plus s'exposer à la perdre, à la laisser échapper, car elle lui tenait au cœur et à la chair d'une façon profonde, il ne l'avait jamais si bien senti; et, s'il voulait arriver à la posséder, il devait commencer par se posséder lui-même.

Or, pour cela, l'essentiel, c'était de ne plus affronter de trop près, avant l'heure, l'haleine et les parfums de cette virginité capiteuse qui l'affolait, — faute de suffisante habitude peut-être, — et dont ses narines sans cesse frémissantes de limier lui transmettaient implacablement, dans les rencontres scabreuses, le subtil fumet. Par deux fois déjà, il avait failli, de la sorte, tout compromettre et tout gâter.

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11 se releva, Thabit un peu fripé, les fleurs de sa boutonnière effeuillées, agonisantes, mais ayant encore assez de prestige amoureux, néanmoins, grâce à son âge, à sa distinction et à son aplomb, pour sortir indemne de la crise. Et il se rassit au bord du banc, pas trop près d'Edmée, presque loin, sans lâcher toutefois une main qu'il sentait moite, à présent, dans la sienne.

— Je suis fou! — répéta-t-il. — Mais aussi quelle folie n'est pas la vôtre! Nous mentons, ditesvous; n'est-ce pas vous seule qui mentez, lorsque vous niez notre amour? Qu'êtes-vous venue faire ici tout à l'heure, qu'y faites-vous en ce moment, si vous ne m'aimez pas?... Oui, je sais, nous avons formé des plans étranges, que vous jugez aujourd'hui inavouables et infamants... Je n'entreprendrai pas de vous démontrer qu'ils n'avaient rien qui fût inférieur à la morale courante; que sont pour moi ces desseins, ces calculs, que vous réprouvez? N'est-ce pas par une sorte d'entêtement d'amour que je les ai conçus, et uniquement pour ne pas renoncer à vous sans recours et tout d'un coup? Et encore, les ai-je, en une

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circonstance quelconque, bien nettement formulés?... Est-il sur terre un honnête honmie qui n'ait eu jamais ni crimes ni vilenies dans le cerveau, à Tétat de projets?.. Ds vous déplaisent; eflfaçons-les. Ne voyez plus en moi qu'un homme passionnément épris, prêt à tout accepter, à tout subir, pourvu que vous lui permettiez de vous aimer toujours et de vous le dire quelquefois, au moins pendant le temps que vous tolérerez sa présence...

— Prêt à tout subir, — répéta rêveusement Edmée, — à tout accepter...

Et elle ajouta, en se tournant avec vivacité vers le duc et en lui retirant sa main :

— Le mariage, par exemple?

— Si vous croyez, — répondit-il, d'une voix ferme et grave, — pouvoir être heureuse par moi sans le concours du monde, mon nom vous appartient, comme mon âme, comme tout mon être.

Il ne pouvait pas répondre autrement, et c'était la seconde fois que les emportements de sa passion l'induisaient à offrir ce que, à froid, il

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jugeait être un ridicule coup de tête. Mais le plus étrange, c'est qu'il avait conscience de ne rien promettre qu'il ne fût, dans le moment, prêt à tenir, — tant il est vrai que les femmes tombées gui ont cédé par amour sont mal venues à prétendre qu'elles ne pouvaient se faire épouser : le tout, c'est de le vouloir à temps et de ne pas intervertir l'ordre des concessions mutuelles. Un homme profondément pris va volontiers jusqu'à la ruine et va parfois jusqu'à la honte pour posséder une cruelle; donc, on peut toujours le mener jusqu'au mariage. — Les passionnés, au contraire du commun bétail humain, ne sont généreux et conciliants qu'à jeun, — mais ils le sont.

Edmée resta d'abord silencieuse. La gravité, le ton un peu solennel de M. de Trièves, qui l'avaient touchée, parce qu'ils lui étaient un témoignage de la sincérité des paroles prononcées, l'avaient, en outre, rendue pensive, en la contraignant de revenir à l'inexorable thème de ses méditations habituelles.

— Merci I — dit-elle enfin, avec une tristesse amère. — J'apprécie à sa valeur l'offre d'un pa*

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reîl sacrifice ; mais, bien entendu, je la repousse, cette oflfre, qui serait, si je Tacceptais, ToFigine de tant de regrets... de votre part... et peut-être aussi de la mienne, car, après tout, je ne serais sanc doute pas plus stoïque que vous-même, L'atmosphère du monde flétrit tous ceux qui y vivent; nous y vivons; nous n'y serons probablement jamais heureux... Mais cela vaut mieux que d'avoir à la regretter après l'avoir quittée, ce qui serait le dernier degré de l'abaissement... J'ai froid; rentrons, je vous prie... En tout cas, je vais rentrer, moi.

Elle avait eu, en effet, un chevrotement subit, qui avait entrecoupé ses paroles ; mais, de plus^ sa voix semblait mouillée de larmes.

M. de Trièves se pencha en dedans de la fenêtre, vers l'intérieur de la galerie: personne n'était plus là. On avait déserté la pièce pour les deux salons du milieu, où l'on dansait une valse chantée d'un opéra nouveau, chantée par un chœur improvisé de jeunes femmes, qu'accompagnait en sourdine la duchesse de Saveuse, tpii s'était remise au piano.

Dans un coin très éclairé de la galerie, au-dessous d'une lampe à réflecteur, un marbre posé sur un cippe de porphyre et, pour Tinstant, bizarrement affublé d'un voile rose, attira tout de suite les regards du duc. Une des danseuses, à moins que ce ne fût une des chanteuses, une rieuse en tout cas, avait eu l'idée baroque, tout en se débarrassant de son écharpe, d'en vêtir temporairement ce marbre, qui était un fort beau buste de femme ou de déesse, aux seins altiers et nus. M. de Trièves reconnut l'écharpe comme appartenant à une amie d'Edmée, jeune personne de joyeuse humeur, qui portait un grand nom, ce qui ne l'empêchait pas d'être remarquablement mal élevée ; on eût, d'ailleurs, deviné l'auteur de ce méfait, de ce crime de lèse-nudité, rien qu'à la nature de la gaminerie. Le duc courut au buste, s'empara de l'écharpe et revint au balcon, comme Edmée en descendait.

— Non, je vous en prie, restons là, dehors. . . On y est si. bien ! Voici de quoi vous envelopper.

Il enroula l'écharpe autour de la tête et des épaules d'Edmée, avec l'adresse d'un homme qui

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a l'habitude de manier les femmes; ce fut fait en un clin d'œil, et gracieusement fait. 11 contempla ensuite longuement son œuvre. La jeune fille, qui s'était complaisamment prêtée à ce man^e, croisa ses bras sur sa poitrine avec un joli mouvement frileux et attendit, comme résignée. Ses traits réguliers et purs, dans cej. encadrement rose, et sous la blême lumière d'un ciel étoile sans lune, apparaissaient revêtus d'une attendrissante mélancolie ; et ses yeux, d'un bleu si foncé qu'ils semblaient tout à fait noirs dans cette blafarde clarté, avaient, humides de pleurs à leur tour, la douceur noyée des yeux d'antilope.

— Eh bien ? — fit-elle. — J'attends,

Alors, avec une câlinerie dans le ton et dans le geste :

— Voyez, — dit le duc, — vous êtes tout attristée! Du moins, séchez vos yeux avant de reparaître là-bas.

Et, usant de précautions infinies pour se remettre en contact avec elle sans l'efîrayer, il en vint, toujours debout, à l'entourer de ses deux bras, ainsi qu'il l'eût fait pour la bercer en riant;

l'aventure de m"« de saint-alais 227

— Cette fonne nouvelle qu'il donnait à sa tendresse était opportunément choisie pour achever de lui gagner le cœur de la jeune fille, laquelle ne pouvait manquer de goûter ce côté poétique et touchant de Tamour, après avoir tremblé au contact de ses fièvres. Aussi ne fit-elle rien, cette fois, pour se dégager et ne déroba-t-elle ses lèvres que pour la forme au long baiser qui les guettait,

— Ah! — murmura Maximilien, en se reculant et en serrant dans ses mains ses tempes qui battaient à se rompre, — vraiment, votre souffle m'ôte la raison...

Puis, avec explosion :

— J'en jure, — s'écria-t-il, — vous serez à moi... U le faut!

Mais il ajouta plus posément :

— Parce que je suis à vous. C'est la logique des choses qui le prescrit et l'annonce...

L'infortuné duc, retombé dans son péché cinq minutes après le serment d'ivrogne qu'il s'était fait de ne plus s'exposer aux entraînements dangereux, sentait qu'il s'était enivré de nouveau à cette fatale coupe de corail rose dont il ne pouvait

décidément approcher sans vertige. -^ Heureusement pour lui, les dernières mesures de la valse au rythme exotique mouraient dans les gosier des chanteuses, apportant au silence de la nuft des échos étouffés de TOrient, qui se répercutaient vaguement sous les quinconces et les charmilles, et des couples de danseurs se dirigeaient vers le balcon.

— Rentrons maintenant, Edmée, voulez-vous?

Nous ne serons plus seuls ce soir*

Après quelques jours d*uiie paix relative, le château de Montiers s'anima. La marquise reçut quelques voisins, choisis parmi les notables gentilshommes de la contrée, — une contrée fort riche en antiques châtellenies, échues par morceaux, pour la plupart, à des mains roturières et indignes, mais riche aussi en gentilhommières inviolées, que peuplent encore les familles prolifiques des nobliaux aborigènes.

La présence de ces gentillâtres, ornés de leurs compagnes et de leur filles, lesquelles, à côté des brillantes amies de la marquise, semblaient des

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femelles plutôt que des femmes, était un sujet de stupeur moqueuse, qui, quotidiennement renouvelé, entretenait parmi la bande mondaine cette verve spirituelle s'exerçant aux dépens d'autrui, partout très hygiénique, mais, à la campagne, si particulièrement salutaire. On avait d'abord éprouvé de la gêne et de Tennui à frayer avec ces bipèdes campagnards, dont les plus civilisés passaient, • chaque an, trois semaines à Paris; puis, on s'y était accoutumé, et l'hilarité, une hilarité discrète, de bonne compagnie, ne s'afflrmant jamais, en présence de ceux qui la provoquaient à leur insu, que par des sourires voilés et des coups d'oeil ambigus, n'avait pas tardé à prendre la place du malaise primitif. Et on avait fini par savoir gré à la châtelaine de fournira ses amis cette distraction supplémentaire : au bout d'une semaine, on déclarait même ne pouvoir plus s'en passer. — En réalité, cela donnait matière aux épigrammes des hommes d'esprit de la bande, qui, faute de cet aliment, fussent peut-être demeurés court un peu trop tôt, ainsi qu'il arrive communément aux hommes

l'aventure de m"® de saint-alais 231

d'esprit, quand on ne renouvelle pas à temps, leur tête de turc.

Chaque après-midi, le duc, imprésario des fêtes diurnes offertes par la marquise à ses hôtes, avait la tâche de promener et d'amuser tout ce monde ; et il réussissait, par suite d'une savante ordonnance, à varier indéfiniment l'aspect des excursions, passant en revue tous les moyens de locomotion connus, depuis le maiircoach, — dont il se montrait sobre, parce que les Parisiens du château en étaient excédés, grâce à l'abus qu'on a fait, en ces dernières années, de la traction à quatre chevaux pour les promenades de printemps, — jusqu'à l'âne, cette monture des philosophes et des petites ouvrières en congé. Puis, c'étaient des parties de pêche en eau douce et en eau salée. Il proposa même de rappeler le Galaor, qui venait de rallier son port d'attache ; maiç les ex-passagers du yacht firent observer que les gros bateaux ont cet inconvénient que l'on se croit obligé de rester longtemps à leur bord, tandis que, avec les petits, on en est quitte en deux heures ; — cette objection peut servir à

232 l'aventure de m"® de saint-alais

expliquer pourquoi les yachts à vapeur changent si fréquemment de propriétaires.

Le duc de Trièves et le baron de Mauvineux, conmie s'ils se fussent donné le mot, profitèrent de ce tumulte de vie pour étudier leur terrain d'attaque, car on peut croire que ni l'un ni l'autre ne renonçaient à la conquête d'Edmée, quoiqu'ils fussent animés de sentiments et d'intentions assez dissemblables au fond.

Le duc avait compris qu'il devait, pour réussir, travailler d'abord à endormir la vigilance d'une pudeur, qui, mise récemment en éveil, allait, sans doute, demeurer quelque temps encore sur la défensive, puis concentrer tous ses efforts vers le point qu'il savait vulnérable, c'est-à-dire vers l'état d'hésitation, de flottement, où achevaient de s'user les résistances instinctives d'une conscience faible, qu'il avait contribué à désorienter. En évitant d'effaroucher l'amour de la jeune fille et en persévérant à noircir le monde à ses yeux avec- cette implacable et souriante ironie qui, ne sentant nullement le persiflage ni l'outrance, lui avait si bien réussi jusqu'alors, il croyait pouvoir se pro-

l'aventure de m"® de saint-alais 233

mettre un prompt succès, soit qu*il fût appelé à cueillir, comme un fruit mûr, cette virginité chancelante et convoitée, soit qu*il dût se contenter décidément de la certitude d'être le premier amant de mademoiselle de Saint-Alais mariée. — De mariage pour son compte à lui, il n'était plus question présentement : l'ivresse du baiser était dissipée. D'autre part, la froideur marquée de mademoiselle Gilberte du Charmoy, depuis le dernier entretien qu'il avait eu avec elle, lui faisait des loisirs. Sûr d'avoir ville gagnée le jour où Edmée, l'aimant sérieusement, serait, en outre, bien convaincue que la morale n'entre que pour peu de chose dans les lois mondaines, il s'appliqua, avec une remarquable adresse, à mettre en relief, comme par le passé, au moyen d'exemples impressionnants, pris autour de lui, la dépravation du monde, découlant, hélas ! disait-il, d'une sorte de fatalité dans les besoins, les conventions, les usages auxquels se trouve subordonnée son existence même.

Le mariage, bien entendu, était toujours présenté par lui comme la préface de l'adultère. Pourquoi

234 l'aventure de m"® de saint-alais

une femme qui a été mariée sans savoir au juste ce qu'est le mariage, et simplement par ce qu'il fallait qu'eUe le fût dans telles ou telles conditions, se priverait-elle de céder plus tard aux inspirations de son cœur? Son mari, se prive-t-il, lui, de cédera ces inspirations-là et à bien d'autres?... Et les jeunes filles, quand elles n'ont pas des choses de la \ie cette ignorance néfaste à laquelle tant de femmes sont redevables de leur malheur, croiton qu'elles soient toutes immaculées ? Il y a, en France surtout, une superstition à cet égard; on n'admet pas qu'une jeune fille appartenant à la société soit sujette aux accidents qui mettent à mal tant de virginités du commun, dans les fermes et dans les arrière-boutiques ; mais la chronique est là, qui livre des faits et des noms. Suivait un petit choix d'exemples : cette jeune personne du Faubourg qui avait été enlevée, ou, pour parler plus exactement, qui avait pris son vol avec le fils d'un ambassadeur étranger, ce qui n'avait pas empêché ses parents de la très bien marier en province, deux ans plus tard, grâce au silence payé des journaux; puis, cette fille de ministre, une

l'aventure de m*^® de saint-alais 23o

récidiviste de Tainour, celle-là, qui avait été reconquise trois fois par sa famille, vers la fin de TEmpire, sur des passions artistiques, ne pouvant prendre ni leçons de chant, ni leçons de peinture, ni leçons de danse même, sans se faire enmiener . par son professeur; et encore cette belle Agathe de Taulignan, qui fut surprise dans la chambre de l'ami le plus intime de son fiancé, la veille de la cérémonie nuptiale. — Ces propos et ces exemples, toujours déduits avec art, ne pouvaient pas ne pas produire, à la longue, une partie au moins de Tefifet attendu, autrement dit un scepticisme de plus en plus complet; or, le scepticisme n'est pas précisément le commencement de la sagesse...

des femmes. A la vérité, rien n'est moins significatif qu'un fait, ou même qu'un groupe de faits, les faits variant à l'infini, connue les caractères et les circonstances ; rien pourtant n'impressionne davantage, et les esprits les moins superficiels savent mal se défendre contre l'influence des exemples : à plus forte raison, les esprits et les consciences qui vacillent au hasard, comme les aiguilles des boussoles affolées. M. de Trièves ne l'ignorait point.

236 l'aventure du m*^® de saint-alais

Quant au baron de Mauvineux, qui s'était tout naturellement buté à sa passion et s'acharnait à son enquête, il se montrait fort empressé et très causant, mais ne découvrait rien, parce que le duc était trop habile pour compromiettre Edmée par une assiduité apparente et déplacée. Là où ni madame d'Argara, ni madame de Saveuse, ni aucune des femmes présentes ne trouvaient matière à scandale ou à médisance, un honmie, même en défiance, ne devait rien relever de suspect. Cependant, à force de faire bavarder Edmée, il en était venu à constater chez celle-ci un pessimisme en désaccord avec son sexe et avec son âge. Aussi, prenait-il, en général, l'exact contre-pied des théo^ ries de son rival, devinant bien qu'il y avait quelqu'un qui parlait à l'oreille de la jeune fille, mais ne s'estimant rien moins qu'assuré d'avoir déjoué l'incognito de ce quelqu'un-là.

Cet antagonisme anonyme ne laissait pas que d'amuser mademoiselle de Saint-Alais, qui était, de plus, flattée, ainsi que toute autre femme l'eût été à sa place, de la rivalité de ces deux hommes, tous deux remarquables à des titres divers. Elle avait

l'aventure de M^'* de SAINT-ALAIS ^37

assez d'intelligence et assez de goût pour préférer ce genre particulier de tournoi, où les adversaires, ne levaient leurs visières que pour elle, à un banal concours d'hommages, à une vulgaire compétition d'amoureux. Elle devait, en outre, à cette lutte, où elle était à la fois juge du camp et partie belligérante, Foubli partiel de ses préoccupations et de ses doutes : elle fut coquette, elle fut femme, ajournant encore les résolutions décisives. — Du reste, tout se résumait pour elle à savoir si, renonçant, par force majeure, à épouser le duc de Trièves, elle se résignerait à être simplement une honnête femme, après avoir épousé un autre homme, — peut-être M. de Mauvineux, — ou bien si, adoptant une combinaison chère aux jeunes filles d'esprit pervers ou perverti, — combinaison beaucoup moins rare qu'on ne le suppose, — elle prendrait un mari quelconque, sans cesser de garder à M. de Trièves une affection dont, un jour ou l'autre, il viendrait réclamer le témoignage matériel.

— Croyez-vous ce que vous dites ? Le pensezvous? — demanda-t-elle un jour brusquement à M. de Mauvineux. — Voyons, là, sur l'honneur?

Î38 L*AVENTURË DE M^^* DE SAtNT-ALAÎS

Cette foi au bien est-elle sincère ? Je ne vous demande pas si vous croyez au bien d'une façon quelconque... 11 y a des veaux à deux têtes et des moutons à cinq pattes ; il doit y avoir aussi des personnesvertueuses... Mais y croyez-vous comme à quelque chose de fréquent, de normal, tout au moins ?

— Mais certainement, Mademoiselle, — répondit Amaury. — Je crois que, même dans le monde, les honnêtes gens, y compris les honnêtes fenames, sont en majorité. Mon Dieu, je vous accorderai tout ce que vous voudrez quant aux apparences; elles sont détestables. Je vous accorderai même que le monde est une école de démoralisation; c'est un lieu conunun que de le lui reprocher, mais le reproche est fondé, et on le comprend de reste : comment serait-il sain de mener une vie dont le but à peu près avoué est, pour les fenmies, de coqueter le plus possible, et, pour les hommes, de mugueter tout à loisir? Eh bien! malgré cela, tous ces gens-là ne sont pas si noirs qu'ils en ont Tair. Ici, par exemple, pour deux ou trois fenmies légères, qu'il est inutile de nommer, d'autant plus

inutile que chacun les connsut, vous en avez dix dont la conduite, sinon la réputation, est intacte.... Vous voyez des hommes comme le marquis de Preu, qui consacrent ce qu'ils ont d'argent et de loisirs à éteindre, autant qu'il est en leur pouvoir de le faire, les rancunes et les haines...

— Oh ! pour ce qui est de M. de Preu, — interrompit Edmée, — l'exemple est mal choisi. On le couvre de fleurs M. de Preu, mais on ne le suit guère. Il le constatait dernièrement lui-même dans un discours passablement mélancolique, en dépit de ce ton de vaillance et de foi qui lui est habituel. J'ai lu cela dans une petite brochure adressée à mon père, et cela m'a rappelé un sermon entendu naguère dans la chapelle la plus ornée de Paris, une chapelle qui ressemble à une serre d'horticulteur. Le prédicateur exécutait des variations sur ce thème connu d'opérette : Trop de fleurs, mesdames ! n semblait d'avis, l'excellent homme, que le solide manquait un peu : la vertu et les offrandes monnayées.

— Soit ! tout le monde ne répond pas à l'appel de M. de Preu; mais on y répond, car ses œuvres

240 l'aventure de m^^® de saint-alais

vivent et lui survivront certainement... Voyezvous, Mademoiselle, les hommes sont partout égaux à eux-mêmes : nous ne valons pas moins que la bourgeoisie, qui ne vaut pas plus que. les ouvriers, lesquels ne sont pas inférieurs aux paysans. Si Ton faisait un inventaire moral pour chaque classe de la société en particulier, les désignations des valeurs et les sonmies partielles différeraient çîi et là, mais le total serait à peu près le même partout. Et l'ensemble ne serait pas mauvais.

— Penh 1 peuh ! — fit Edmée, en hochant la tête. — Ah çà ! — ajouta-t-elle avec un rire moqueur, — quelles drôles de conversations avonsnous ensemble, monsieur mon soupirant ! Savezvous que c'est très édifiant ?

— Je vous ferai observer, — répliqua le baron, — que c'est souvent vous qui leur imprimez ce tour philosophique, à nos entretiens... Je ne m'en plains pas, du reste. Je me demande seulement où vous avez puisé tant de désenchantement; on serait tenté de croire parfois que vous êtes l'écho d'une expérience plus vieille que la vôtre.

— Pensez-vous que quelqu'un me souiQe ? —

l'aventure de m^'® de saînt-alaîs 241

demanda Edmée, bravant en face le regard d*Amaury, où il était impossible de méconnaître une affirmation catégorique à Tappui de paroles conjecturales.

— L'idée m'en est venue plus d'une fois, je l'avoue.

— Ah ! oui, vous me croyez en puissance de passion, c'est juste.. . Alors, vous êtes persuadé que j'aime quelqu'un dont l'esprit influe sur le mien?

— Je le crains, voilà tout, — répondit M. de Mauvineux sérieusement.

— Et. . . à qui attribuez-vous, in pettOy ce. . . poste de confiance ?

— Vous tenez à ce que je prononce un nom ?

— Je vous en prie ; cela m'intrigue et m'amuse énormément, vos petites suppositions...

Allons ! dites. . . Qui est-ce?

— Trièves, — dit simplement le baron.

Edmée, certes, s'attendait à entendre nommer-

M. de Trièves, car le duc était à peu près le seul des hommes présents à Montiers sur qui se pussent être arrêtés les soupçons de M. de Mauvi-

neux. Elle fut toutefois choquée et mécontente. Il lui sembla qu'on venait de lui jeter ce nom à la face comme une insulte ; et il lui eût été permis de présumer que le baron savait tout ce qui se cachait, dans sa pensée, d'équivoque et de malséant sous ce nom seul, qu'elle ne s'en fût pas sentie plus froissée, plus courroucée. Elle rougit même, et de façon sensible.

— M. de Trièves ? — fît-elle, avec cet étonnement que toutes les femmes jouent dans la perfection, quoiqu'elles le jouent toujours de même. — Eh bien ! vous pouvez vous vanter d'être mauvais devin. Je connais le duc depuis mon enfance, et je le traite un peu en camarade aîné, parce que je l'ai vu venir chez ma mère, alors que j'étais une très petite fille ; mais c'est bien le dernier que je pusse prendre au sérieux, Maxi- ^ milieu 1... Ah ! mon pauvre monsieur de Mauvineux, quel triste flair 1

Elle riait d'un rire franc, qui eut de l'écho dans le cœur du baron ; le visage de celui-ci s'éclairait à vue d'œil.

— Vrai? — dit-il, — je me suis trompé?...

l'aventure de m"® de saint-alais 243

Il rîaît aussi, mais ses traits se rembrunirent tout à coup.

— Oui, je me suis trompé, — repriWI, — mais... trompé de nom, ou trompé.., du tout au tout? Pour le présent ou pour le passé?

— Du tout au tout, — répondit Edmée avec une sérénité merveilleuse. — Pour le passé comme pour le présent. . . Mais peut-être aussi pour le futur, vous savez.

— Que je suis profondément heureux! — s'écria le baron, tout à fait exultant. — Ainsi, vous n'aimez et n'aimiez personne?... C'est que je vous aime, moi, avec une jeunesse de sentiments qui me fait commettre toutes les sottises, toutes les maladresses... Ma jalousie avance de beaucoup sur mes droits. Bah l vous pardonnerez... Voyons, croyez-vous que vous puissiez, un jour, vous laisser aimer par moi ?

Edmée n'avait pas eu le temps de prévoir que la conversation tournerait court et se terminerait ainsi par une seconde sommation à bout portant. Cependant, il y avait tant de conviction, tant d'ardeur, et aussi tant de délicate bonhomie dans ces

aveux emportés, qu'elle oublia son mécontentement. Un seul homme lui avait, avant cela, librement parlé d'amour, et c'avait été pour l'eflFrayer, dès qu'il s'était affranchi de tout maintien convenu; celui qui lui en parlait maintenant ne lui causait aucune terreur, quoiqu'il fût en tête-à-tête avec elle dans une des allées les plus lointaines et les plus habituellement désertes d'un parc immense, où il l'avait rejointe pendant qu'elle s'y promenait solitaire. Le langage qu'elle entendait lui semblait neuf, bien qu'elle l'eût entendu déjà, bien qu'il fût aussi vieux que l'amour, que le monde ; c'était comme un chant enflammé et très doux, qu'elle eût voulu faire durer longtemps, toujours, sans avoir à se demander s'il signifiait quelque chose de précis; ce n'était pas ce cri rauque de fauve, suivi d'une caresse plus brutale qu'une morsure, et qui, par deux fois, l'avait glacée jusqu'au cœur. II est vrai que Maximilien avait commencé par lui parler à peu près de la sorte, et que, revenu de ses égarements d'une minute, il avait repris le même ton do prière et de soumission ; mais les deux

l'aventure î>e m"® de saint-alais 245

accès de brutale folie auxquels il avait cédé avaient suffi pour éveiller, à son égard, dans le cœur de la jeune fille, une défiance qui ne devait plus désormais y sommeiller que par instants. Pourquoi donc ne tremblait-elle pas, seule avec cet autre homme, qui se disait passionnément épris, lui aussi, et dont les regards brûlants racontaient Timpatience et Tangoisse ? Voici qu'à son tour il lui prenait la main, et qu'aucune crainte, aucune alarme secrète ne s'emparait d'elle à* ce contact: une étonnante sécurité régnait, au contraire, jusqu'au fond de son cœur. Et son injuste petite rancune, à peine née, mourait en elle, comme submergée par un flot montant d'amour.

De chacun de ses entretiens avec M. de Mauvineux, elle avait emporté un peu plus d'estime et de bienveillance pour cet interlocuteur sympathique, en même temps qu'une propension croissante à revenir de ses doctrines exagérément pessimistes, à se débarrasser de sa désespérance à fleur de peau. Non pas que l'optimisme, évidemment excessif, de M. de Mauvineux, eût fait

246 l'aventure de m"® de saint-alais

sur son esprit une impression comparable à celle que lui avait causée Tacerbe et froide médisance de M. de Trièves : le bien n'a jamais autant d'éloquence que le mal, et un mauvais prêtre, s'il en faut croire certain proverbe étranger, fait plus de tort au culte que n'en peuvent réparer dix bons. Mais il se dégage de tout ce qui confine à la perfection une puissante et inexprimable influence, que l'on subit, bon gré mal gré ; or, un homme qui est à la fois robuste et beau, intelligent et honnête, c'est un type de perfection humaine que l'on ne rencontre pas souvent et qu'il est agréable de rencontrer, — n'en déplaise aux gens qui prétendent que la perfection est ennuyeuse. En outre, M. de Mauvineux avait, aux yeux d'Edmée, un prestige particulier, s'affirmant de jour en jour davantage, et qu'il ne devait pas seulement à la recommandation du marquis de Preu, mais à sa ressemblance morale avec son ami, — ressemblance toute naturelle, car une vive sympathie admirative ne va pas sans quelque tendance à l'imitation, et l'esprit d'un homme finit toujours par se modeler sur l'esprit de celui

l'aventure de m"® de saint-alais 247

qui a été l'objet de ses plus grands enthousiasmes.

— Je vous en prie, — murmura le baron, — un mot, un mot qui ne soit pas une défaite. Poussez la générosité jusqu'à la franchise. Je vous aime ; m'aimerez-vous ?

A cet appel direct, qui lui était adressé de nouveau, il fallait répondre, et la réponse devait être, cette fois, décisive. Cette parole qu'on implorait d'elle, c'était sa vie tout entière qu'elle régirait.

— Quelle hâte toujours ! — dit-elle, en plaisantant avec effort. — Ne me laisserez-vous pas le temps de me reconnaître? C'est de l'amour... impératif.

— Eh! vous demandé-je de m'aimer? — s'écria Mauvineux. — Non, grand Dieu!... Pas encore. Je vous demande d'essayer, tout bonnement. Je m'informerai, de loin en loin ; et, le jour où vous pourrez m'adresser un signe tête affirmatif en réponse à ma question... tenez, un petit signe comme cela, pas davantage... ce jour-là, je courrai me jeter aux pieds de madame d'Argara pour la prier de me servir de truchement auprès de

248 l'aveîittre de m"* de saint-alais

madame de Saint-Alais... Voyons, tâchez seulement...

— Seulement! — fit Edmée.

Puis, elle reprit très vite :

— Soit! J'essaierai.

Et elle le quitta, le laissant à son ravissement. — Quant à elle, elle s'en allait presque heureuse, heureuse d'avoir enfin prononcé sur son propre sort un arrêt définitif, mais soucieuse encore en songeant à ce qu'il lui restait à faire, et honteuse de ce passé comme un peu louche, quoique matériellement intact (les baisers ne comptent pas, on le sait, surtout les baisers reçus, dans Tarithmétique des femmes), qu'elle apporterait à un honnête homme, son mari... Son mari! Oui, décidément, elle épouserait Amaury; elle dirait au duc de Trièves... Mais qu'il y a des questions difficiles à aborder! Si difficiles qu'on les renvoie toujours au lendemain, et qu'elle laissa passer huit grands jours sans rien dire, fuyant également ces deux hommes, dont la présence lui rappelait également l'obligation pressante d'en finir, s'arrangeant pour mettre constamment entre

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elle et eux des bavards et des importants, recrutant au besoin des fâcheux, pour se mieux garer de la solitude, tandis qu'ils s'évertuaient tous les deux à risoler, avec des roueries d'amoureux et des habiletés de tacticiens qui l'eussent jadis bien divertie.

Cependant, ce qu'on nommait à Montiers « le train d'été » s'accentuait, et le génie inventif du duc n'avait point à chômer. Les parties de pêche, les excursions, les papei^-hunts. les promenades à âne, qu'il appelait ses âneries, tout s'usait; et lâchasse, qui devait défrayer les plaisirs de la seconde série de Parisiens, n'était à ouvrir qu'un mois plus tard. L'emploi des soirées ne présentait pas, à beaucoup près, la même difficulté : il est convenu que, le soir, on fait toujours la même chose. Au surplus, les soirées regardaient la marquise, qui s'acquittait de sa tâche avec une patience et un sang-froid remarquables : la musique, la danse et quelques représentations théâtrales, pour lesquelles on avait mandé un jeune littérateur de salon, fort en crédit auprès des mondaines, c'en était assez pour satisfaire les plus exigeants. Tout

250 l'aventure de m"'' de saint-alais

cela, d'ailleurs, pris à petites doses et avec faculté pour chacun d'en user à sa guise, — condition indispensable et trop souvent méconnue d'une hospitalité vraiment libérale.

Mais les pr(^rammes d'après-midi commençant à se répéter, le duc se mit en tête d'oi^aniser, entre autres récréations nouvelles, des quadrilles équestres, dont le premier devait être dansé, ou piaffé en grande pompe, dans la cour d'honneur, sous les fenêtres de la châtelaine, le jour de la fête du village. Il y avait juste huit couples en état de faire figure dans un divertissement de ce genre: deux quadrilles complets. On revêtirait, pour la circonstance, l'habit de chasse, la livrée de l'équipage de Montiers, vert-bouteille avec collet, parements et retroussis amarante. — ta proposition eut un succès fou, les jeux de cirque et d'hippodrome étant tout à fait en honneur dans la France contemporaine, à tous les degrés de l'échelle sociale, — ce qui, pour le dire en passant, n'est pas un bien rassurant symptôme et ne peut guère être considéré comme un gage de longévité, si l'on en croit l'histoire.

L^VENTURE DE M^*« DE SAlNT-ALAIS 231

Le grand mérite du projet était de nécessiter de nombreuses études préalables, rien n'étant plus difficile que de bien danser un quadrille à cheval. Le duc s'était chargé de diriger le travail des répétitions, s'adjoignant conune aides de manège deux de ses amis, écuyers de haut renom. — Peut-être, à ne consulter que les titres et Thabileté technique, le baron de Mauvineux eût-il eu quelques droits à cet honneur ; car, en dépit du poids respectable qu'il devait à sa haute taille et à sa puissante charpente, c'était un cavalier de premier ordre et, qui plus est, un véritable dompteur de chevaux. Quoi qu'il en soit, M. de Trièves ne jugea pas à propos de faire appel aux lumières d'Amaury, lequel resta simple écuyer dansant.

Les écuries de Montiers étaient pourvues d'un grand nombre de chevaux de selle aptes à bien des services ; ce n'en fut pas moins une tâche ardue que de les initier tous aux mystères de Yen avant deux et de les ployer aux grâces de la pastourelle. Il y eut des récalcitrants, à peine plus sensibles aux avertissements de la chambrière qu'ils ne devaient l'être plus tard, le jour de la solen-

âoâ l'aventure de m*

nité, à la cadence marquée par les violons. Néanmoins, les répétitions eurent un bon résultat, qui fut d'amuser tout le monde. On passait, chaque soir, avant le dîner, une bonne heure à Fétude, c'est-à-dire sous un vaste hangar sablé, dépendant des communs et qui tenait lieu de manège. — Les couples de danseurs avaient été, bien entendu, appareillés dès le début, et le duc de Trièves avait pour partenaire Edmée, invitée par lui le premier jour, sous prétexte de lui faire monter un cheval incapable de se comporter dignement partout ailleurs qu'à ses côtés.

L'amour-propre se mit bientôt de la partie, chacun et chacune voulant faire pour le mieux, autrement dit moins mal que les autres; mais toute cette jeunesse élégante put se convaincre que les chevaux n'ont pas été inventés pour briller dans le cavalier seul, quoiqu'ils excellent dans le balancez vos dames. Il y eut des protestations terribles de la part des danseurs quadrupèdes, parmi lesquels la monture d'Edmée se distingua tout de suite par une insubordination hors ligne. C'était plaisir de voir la jeune fille, dans sa courte ama-

l'aventure de M^^« de SAINT-ALAIS 253

zone grise, qui lui collait au corps ainsi qu'un maillot, travailler son cheval, comme si de sa vie elle n'eût fait autre chose, et, fermement assise, le buste légèrement incliné en arrière, secouer, cravacher la bête et Téperonner de son unique éperon d'écuyère fixé au talon d'une botte mignonne.

Cela marchait aussi bien que possible; mais les demi-voltes et les pirouettes de la monture d'Edmée ressemblaient plus souvent à des épisodes de combat qu'à des manœuvres de danse. Le duc fit alors ce qu'on fait dans les cirques : il entreprit de soumettre le cheval au régime d'une poigne masculine, pour l'assouplir, de gré ou de force, et pour ne le rendre à celle qui devait le diriger que mis au point. Il le monta trois ou quatre fois seul ; puis, ayant assujetti à une selle de femme une jupe d'àmazone, il essaya de nouveau l'animal dans une répétition d'ensemble , le montant, cette fois, en femme. Le cheval se défendit déplus belle; ce que voyant, le duc parla de donner une autre monture à la jeune fille. Mais celle-ci repoussa avec horreur cette humiliante solution du conflit; elle tenait à n'en pas. avoir

254 L^AVENTURE DE m"« DE SAINT-ALAÎS

le démenti, d'autant plus que le cheval était fort beau. En conséquence, elle le remonta; malheureusement, elle faillit être désarçonnée et jetée contre un pilier. M. de Mauvineux, qui Favait secourue à temps, la pria alors de descendre, et, sautant, avec une prestesse inattendue, à califourchon sur la selle de femme, il fit exécuter au cheval, malgré Tincommodité de la position, tout ce qu'on en avait, jusque-là, vainement sollicité. Après quoi, il passa sa jambe dans la fourche et obtint, plusieurs fois de suite, en cette autre posture, un succès tout pareil. — Soit que le baron possédât vraiment de ces secrets merveilleux qu'ont certains dresseurs de chevaux, dont l'experte main n'a qu'à se faire sentir pour annihiler les plus fougueuses résistances, soit que la différence de poids eût étonné la bête, le triomphe du cavalier fut complet ; et, ainsi qu'il arrive quelquefois, si bien définitif que, dorénavant, n'importe qui, homme ou fen^ne, à condition de ne point commettre d'hérésie, aurait pu plier le révolté vaincu à tous les airs de manège.

L*AVENTURË DE M^« DE SAlNT-ALAIS 255

n y a, pour les hommes, un genre de mortification absolument inacceptable; c'est précisément à ce genre-là qu'appartenait la blessure involontairement causée par le baron à Tamour-propre de M. de Trièves. Un homme ne pardonne pas plus à un autre homme de l'avoir surpassé, en présence de témoins, à quelque exercice du corps où il croyait exceller, qu'une femme ne pardonne à une autre femme de l'avoir publiquement écrasée de la supériorité d'une beauté rivale de la sienne. Et, quand l'homme ainsi atteint au plus vif de sa vanité a reçu le coup sous les yeux d'une femme aimée, le déboire excède de beaucoup les bornes de la patience masculine. — Le duc avait assisté à la victoire de son ami, et à l'ovation qui était la suite obligée de cette victoire, avec une terrible rage au cœur. Son dépit était d'autant plus violent que les raisons de défiance ne lui manquaient pas à l'endroit du baron, dont il connaissait la passion, et qui, moins bon diplomate que lui, avait eu pour Edmée, dans Its derniers temps, maint regard, mainte attention de nature à trahir un amour de moins en moins discret.

2S6 l'aventure de m^^® de saint-alais

Malgré tout, M . de Trièves, se mangeant la moustache, resta maître de ses sentiments jusqu'au moment où, la répétition terminée, mademoiseUe de Saint-Alais crut devoir remercier chaleureusement M. de Mauvineux. Mais, à ce moment-là, tout sang-froid Tabandonna.

— Oui, oui, bravo I mon cher, — dit-il, d'une voix qui sifflait entre ses lè\Tes serrées. — ^ais le voisinage d'un dompteur tel que toi peut être utile à mademoiselle de Saint-Alais, puisqu'elle persiste à vouloir monter Régent; et, si mademoiselle du Charmoy te permettait de lui fausser compagnie et daignait m'accepter à ta place, je te demanderais de me succéder auprès de mademoiselle Edmée, comme aussi de régler la dernière répétition... car, décidément, je n'y entends rien.

Mademoiselle Gilberte fit signe, en rougissant, qu'elle ne s'opposait point, pour sa part, à ce chassé-croisé ; et l'on mit pied à terre pour aller s'habiller en vue du dîner, lequel devait être suivi d'une manière de comédie en vers libres:

ï Impromptu de Montiers, de M. Emmanuel Des- . trée, poète en titre des villégiatures mondaines.

l'aventure de m"® de saint-alais 287

En regagnant, par petits groupes, le perron du château, on parla beaucoup de rincident. — « Était-il vexé, Trièves I » disaient les amis du duc, qui étaient aux anges. « Qu'avait donc M. de Trièves ? » demandaient innocemment quelquesunes des dames présentes, tandis que d'autres ne se gênaient guère pour faire observer que, s'il n'y avait pas d'amour sous roche, il fallait que le duc eût un bien mauvais caractère.

Quant à Maximilien, il eût volontiers pourfendu, séance tenante, son ami Mauvineux. — Dans toutes les classes de la société, en haut aussi bien qu'en bas, les froissements d'amour-propre entés sur les rivalités d'amour irritent et démontent les hommes, jusqu'à les rendre méconnaissables. En bas, on joue des poings ou des couteaux; en haut, des épées: c'est toute la différence. Seulement, les impressions plus compliquées des hommes du monde, raffinement de leur sensibilité, qui les fait plus chatouilleux, leur habitude de sous-entendre ce qu'il n'est pas indispensable de formuler expressément, tout cela les rend encore plus accessibles peut-être aux ressen-

288 l'aventure de m^*® de saint-alais timents sans mesure et aux colères disproportion-

La petite scène, assez peu tragique au demeurant, à laquelle il venait d'être mêlé et où il avait eu un rôle doublement piteux, avait bouleversé M. de Trièves, jeté hors des gonds ce caractère, en général, mesuré et froid; — il est vrai que le duc n'était froid que par calcul et à force d'étude, car des passions ardentes lui brûlaient rame. — Il se demanda positivement, pendant trois minutes, s'il n'allait pas, tout de suite, chercher querelle à Mauvineux, l'occire en un coin du parc, puis enlever Edmée, à moins qu'il ne l'épousât. Fort heureusement, ces partis extrêmes et peu sérieux devaient s'évanouir de son esprit aussitôt que tomberait l'ébullition cérébrale qui les avaient enfantés. Demeuré seul, un peu en arrière du dernier groupe, faisant semblant de donner des ordres à un piqueur, il se passa la main sur le front, secoua la tête et haussa les épaules de lair d'un homme qui se trouve absurde et se réveille d'une rage imbécile. U posa question sur question à l'homme d'écurie qu'il avait pris

l'aventure de m"* de saint-alais 289

à partie, voulant se donner largement le temps de se calmer et de réfléchir, avant de rejoindre les hôtes de sa sœur.

Qu'il eût fait un pas de clerc et un acte de mauvais goût, point n'était besoin de longues méditations pour le reconnaître; mais, en somme, il en arrive autant à bien des gens, et les habiles, ceux qui ont la vue trop longue, sont plus exposés que les autres à ces mécomptes, tout* en eux étant compliqué, et leur existence se trouvant machinée comme une pièce à trucs, où la moindre distraction du machiniste porte le trouble et le désarroi. La bévue était chose accomplie; il s'agissait de n'en pas commettre de nouvelles. Or, une querelle avec Amaury, suivie ou non d'une aventure plus ou moins scandaleuse, il n'en eût pas fallu davantage pour mettre le sceau au ridicule que M. de Trièves venait de se donner. Il le comprit incontinent. Et, après tout, qu'y avait-il derrière la réserve d'Edmée ? Que cachait l'empressement de la jeune fille à le fuir, depuis hait jours? n n'en pouvait rien savoir. Mauvineux avait-il été plus favorisé que lui ? Nullement. Dès

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lors... Oui; mais, quand il récapitulait les nombreux motifs qu'il avait de douter et de craindre; quand il songeait qu'Amaury aimait Edmée; que celle-ci en était informée; qu'elle-même avait parlé du baron comme d'un candidat à sa main; qu'elle ne devait point avoir oublié mademoiselle du Charmoy ; et surtout quand il les voyait s'éloigner côte à cote sous les arbres, — elle, gracieuse, avec sa jupe grise d'amazone relevée haut sur ses petites bottes vernies, lui, courbant un peu sa grande taille, dans une attitude de cavalier servant, — le sang lui remontait aux yeux... Et alors, le besoin déparier sur l'heure à Edmée s'empara de lui et se fit si impérieusement sentir qu'il marcha dans la direction de la jeune fille, à grands pas.

Celle-ci causait toujours avec le baron, qui, après s'être plaint d'avoir été tenu à distance pendant un si long temps, avait risqué une allusion à la scène .du manège, allusion qu'Edmée avait laissée tomber sans la relever.

— Savez-vous une chose ? — reprit Amaury, après un court silence, et comme s'il eût été ramené malgré lui à une obsédante pensée. — Trièves

l'aventure de m"® de saint-alais 261

vous aime, si vous ne l'aimez pas... Oui, j'en réponds, le malheureux est jaloux...

Edmée fit un geste d'impatience et regarda le pommeau d'or de sa grosse cravache de manège, au lieu de regarder Amaury, qui, lui, selon son habitude, la regardait en face.

— Et, à propos d'amour, — se hâta d'ajouter Mauvineux, qui eut peur d'avoir mécontenté la jeune fille, — où en êtes-vous de vos essais ? Vous savez bien, de vos essais d'indulgence ?

— Mais... vous avez pu le voir, — dit Edmée. — Je me recueille.

— N'allez pas vous endormir, au moins I

— Bah ! vous m'avez menacée de sonner, de temps à autre, à ma porte.

— Enfin, lé petit signe de tête, vous savez?... comme ça. . . ce n'est pas encore pour aujourd'hui ? ' — Non. . . Mais, tenez, ce sera pour. . . pour aprèsdemain, le jour de la fête... Comme ça, ou le Contraire, bien entendu... enfin, la réponse. Et vous n'aurez pas à m'interroger. Quelle fleur aimez- vous ?

-p— JjSl pensée, parce qu'elle n'a pas d'odeur.

262 l'aventure de m"« de saint-alais

— Tiens ! moi, c'est l'œillet que je préfère, parce qu'il en a une assez forte. Voilà une contradiction qui n'est pas de bon augure. N'importe I Si c'est oui, vous entendez bien ? décidément oui, il y aura une pensée au milieu de la touffe d'oeillets blancs mon corsage. Si c'est non, il n'y en aura pas... Le langage des fleurs, un sélam, c'est moins neuf que le télégraphe, mais tout aussi commode pour économiser les frais de style ou d'éloquence.

Elle avait éprouvé subitement l'envie de se mettre elle-même au pied du mur, et elle s'était donné quarante-huit heures pour trouver le mot de l'énigme que représentait sa destinée.

A ce moment, le duc de Triève*? dépassait Edmée et Amaury, et, gravissant les premières marches du perron, se retournait pour leur dire, comme s'il eût voulu leur expliquer sa hâte :

— Je me dépêche : j'avais oublié la comédie de ce soir et mon rôle de régisseur. Il y a encore une foule de dispositions à prendre ; je mériterais une amende.

n avait recouvré un calme parfait. En arri-

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vant à la dernière marche, il s'arrêta, comme frappé tout à coup par un souvenir, et, se retournant de nouveau, il dit à Edmée, de sa voix la plus naturelle, mais avec cette indéfinissable insistance de ton qui révèle un secret entre les interlocuteurs :

— Mademoisdle Edmée, je voudrais bien vous dire deux mots.

Puis, ayant l'air de se raviser :

— Au fait, j'aurai tout le temps ce soir...

Vous avez un rôle, un bout de rôle qui ne vous absorbera pas. . . A tout à l'heure!

Son instinct l'avait merveilleusement servi; ces quelques paroles insignifiantes en ellesmêmes, cette anodine demande d'audience, d'autant moins compromettante qu'elle était formulée avec moins de mystère, c'était précisément ce qu'il fallait pour troubler profondément et la jeune fille et celui qui l'accompagnait. En efifet, avant même que Maximilien eût tourné le dos, le baron avait pris une mine funèbre et Edmée avait laissé paraître une certaine gaucherie de contenance. — Ce résultat foudroyant, si

264 l'aventure de m"® de saint-alais

peu en rapport, selon les apparences, avec la cause qui l'avait produit, était dû, en ce qui concernait le baron, à la conviction qu'on lui avait inenti naguère en lui donnant l'assurance d'une pleine et entière liberté de cœur dans le présent comme dans le passé, et, en ce qui regardait Edmée, à la peur d'une orageuse coor férence.

Il convient de dire que l'inspiration vraiment lumineuse qu'avait eue M. de Trièves n'était pas née seulement d^un instinct heureux, et qu'elle lui avait bien été un peu suggérée par la réflexion. — a S'il y a quelque chose entre eux, — s'était-il dit, — ce benêt d'Aniaury, à moins qu'il ne soit sourd à toute jalousie, se demandera ce que je puis avoir à dire à son idole; cela lui mettra toujours là puce à l'oreille, d'où inquiétude, découragement peut-être, en tout cas perturbation momentanée dans leurs bons rapports. 11 se rappellera peut-être que je connais Edmée depuis plus longtemps que lui : les amoureux, comme les maris, se défient, quand il ne sont pas absolument, sots, de. la théorie du premier occupant ;

l'aventure de m^*^ dï: saint-alais 265

ils savent bien que le cœur d'une jeune fille ne reste pas vacant pendant des années, comme un logis inhabitable. »

M. deMauvineux et mademoiselle de Saint- Alais se séparèrent au milieu du vestibule, sans avoir échangé trois paroles depuis Tintrusion de Màximilien dans leur colloque.

A dix heures et demie, il y avait grande affluence de monde dans les appartements du rez-de-chaussée, dont l-éclairage habituel se trouvait renforcé des feux d'innombrables girandoles, disposées le long des murailles. Aux amis de madame d'Argara s'était joint un contingent d'invités du cru, débarqué entre neuf heures et dix heures, de toutes sortes de véhicules campagnards, — voitures de chassé, demi-fortunes, berlines, chars à bancs, dog-carts, cabriolets même, — avec des toilettes bal de préfecture.

La marquise, si sévère, à Paris, pour ses salons, distribuait, à la campagne, ses invitations sans compter parmi la noblesse des environs, qui était naturellement fort jalouse de se montrer à Montiers, chez cette grande dame sans alliage,

l'aventure de m"« de saint-alais

laquelle représentait, avec une si universelle réputation d'élégance, l'aristocratie française et l'espagnole, ayant grefifé par son mariage un des plus vieux noms d'Estramadure sur le plus illustre nom du Dauphiné. — Cette femme étrange, à qui il arrivdt, on Ta vu, de mettre en question, sans sourciller, une des bases essentielles du principe même de la noblesse, à savoir la vraisemblance de la légitimité des origines, poussait jusqu'au scrupule le respect de ce principe et ne reculait, à la campagne, devant aucune des conséquences de la solidarité nobiliaire, accueillant comme s'il se fiit agi de parents à elle, une foule de gens plus ou moins titrés et particules, qui n'avaient de noble, en apparence, que le nom, et qui auraient pu, pour la plupart, donner raison à son scepticisme, tant il semblait qu'ils fussent nés d'unions morganatiques entre serfs et châtelaines. Elle voyait là, évidemment, l'accomplissement d'un devoir professionnel.

La comédie n'avait pas de temple à Montiers; on y sacrifiait dans un salon de dimensions moyennes, précédant la galerie ; et cette dernière

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pièce, qui n'était séparée de l'autre que par des pilastres richement ornés, faisait office de salle de spectacle.

L'animation, médiocre dans le public, qui avait eu le temps de lire et de relire de ravissants programmes illustrés, était grande, au contraire, derrière la draperie baissée figurant la toile. Emmanuel Destrée, un gentil garçon, blond, tout frisé, avec une barbe en pointe et un binocle, portant un habit de bonne coupe, mais dont les manches laissaient trop voir de larges poignets de chemise, se démenait, s'égosillait à la porte des coulisses, ou plutôt près d'un rideau double qui tenait lieu de porte, et qui, solidement épingle par le milieu, ne laissait rien voir de ce qu'il avait mission de cacher, tout en laissant entendre des rires et des exclamations de femmes en gaieté.

Devant ce rideau, se tenait Amaury, qui s'était offert à protéger le sanctuaire, arguant, pour obtenir ce poste de cerbère, ou mieux de chérubin, de la solidité de ses muscles et du prestige de sa stature. En réalité, il était on ne peut plus désireux, sachant que Maximilien serait du bon côté

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de la toile, c'est-à-dire avec les artistes, dont Edmée faisait partie, de ne pas le perdre de vue.

— Le seul spectacle qui eût chance de l'intéresser ne devait pas être visible de la salle.

Maximilien allait et venait sur la scène, installant le souflBeur, reconunandant l'éclairage à deux valets, rassurant un débutant qui avait trois vers à dire, en trois fois, promenant partout un zèle infatigable, mais non tumultueux, un zèle sans cris ni gestes, contrastant avec l'impatience trépidante du poète, que la lenteur et les retards de ses interprètes féminins exaspéraient, selon l'usage. — Cet Emmanuel Destrée, — qui avait su résister, dans les milieux les plus aristocratiques, au désir naturel de pratiquer entre les deux premières lettres de son nom bien sonnant l'incision d'une apostrophe, — était un poète de l'école de ceux qui n'ont pas la mauvaise habitude de tremper leur plume dans le sang de leur cœur, et qui cisèlent (c'est le mot qu'ils affectionnent) d'adorables montures pour des perles absentes : de jolis vers ; mais nulle trace de sentiments, ni même d'idées,

— quoiqu'ils s'attaquent maintenant à la métaphjN

l'aventure de m"« de saint-alais

sique. Le marasme de la poésie, en tant que littérature marchande, Tavait voué aux lectures de salon, d'où il avait glissé aux comédies, proverbes et impromptus sur commande; et, de fil en aiguille, de représentations en présentations, il était parvenu à la charge honorifique de poète et dramaturge pour gens du monde, à la ville et à la campagne. Possesseur d'une fortune presque ronde, doué d'une certaine distinction naturelle, ayant l'instinct vague des élégances de bon ton et un penchant très net pour les femmes bien élevées, il se contentait, pour l'instant, de jouer avec grâce ce personnage secondaire, publiant un petit volume, vers ou mélanges, chaque printemps, et comptant bien passer un jour, après avoir blanchi sous le harnais, des canapés du Faubourg à un fauteuil du quai Conti, — ses relationis aidant. Très malin, d'ailleurs, et très voluptueux aussi, il taillait des rôles agréables à ces dames et s'en réservait un qui n'avait rien d'amer, présidant lui-même aux études de ses plus jolies artistes, les flairant, les touchant, mais n'y goûtant que rarement, tout en glanant, deçà de-

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là, quelques menus profits, le rebut des amours mondaiûes : les faveurs d'une quadragénaire délaissée, ou celles d'une princesse russe, ou celles d'une marquise italienne.

Enfin, le rideau discret se fendit en deux, et les nobles actrices apparurent dans leur gloire, costumées à souhait pour le plaisir des yeux.

La pièce à représenter était un impromptu à cadre mythologique, dans le goût du dix-septième siècle, avec un dieu Pan, une Pomone, une Diane, un Actéon, des sylvains, des dryades et divers personnages de fantaisie, tout cela étant censé se rencontrer dans le parc de Montiers, à seule fin d'y célébrer les douceurs du séjour. Diane, c'était la duchesse de Saveuse, qui ne craignait pas de montrer ses jambes, bien qu'elle les eût maigres. — Dans ces pièces-là, — lesquelles remplacent avantageusement les tableaux vivants, jugés quelquefois trop crus, — il y a toujours une Diane, qui est assez ordinairement une duchesse et qui a, le plus souvent, les mollets grêles, sous prétexte que la tradition ne s'y oppose pas. — Actéon était un jeime vicomte à peine chauve ; Pan,

l'aventure de m"« de saint-alais 27i

un ancien capitaine aux cuirassiers de la garde; Pomone,une plantureuse comtesse; les sylvains, des hommes de bonne volonté ; et les dryades, des jeunes filles chastement vêtues de longues tuniques et d'amples péplums.

Parmi ces dernières, un peu sacrifiées sous le rapport du costume, Edmée brillait d*un incomparable éclat. Mêlés à ses cheveux de nuance indécise, les feuillages de sa coiffure païenne étaient d'un effet merveilleux. Ses yeux profonds, un peu troubles ce soir-là, comme il leur arrivait de l'être quand la jeune fille ne s'abandonnait pas toute au plaisir de plaire, avaient une séduction mystérieuse et voilée, qui s'harmonisait étrangement avec le caractère vague de son personnage de nymphe des bois. Sa tunique verte à larges plis ne laissait rien deviner de la grâce de ses hanches, et son péplum léger, renfort de tulle bien superflu, achevait de déguiser la fine rondeur de sa taille ainsi que les courbes sobres de sa gorge; mais son cou et ses bras, modelés dans une neige solide coumoie le marbre, s'échappaient radieux de ces gazes superposées

272 l'aventure de m"® de saint-alais

donnant Timpression d'une chair de déesse, trop éclatante pour des yeux mortels et aux trois quarts enveloppée, par charité plus que par pudeur.

— Allons! Mesdames, et vous, Mesdemoiselles, il est bien convenu que les entrées et les sorties s'opérant toujours du côté cour, faute d'un côté jardin, il y a lieu de ralentir les unes et d'accélérer les autres pour les groupes qui ne doivent pas se rencontrer en scène... On est prêt? Le souffleur est casé?... Du zèle, hein? le souffleur... mais de la modération aussi... Parfait! Maintenant, tout le monde dans les coulisses! Excepté vous, madame Diane. Vous savez, au lever du rideau : Fuyez, Ombres, fuyez

Et, tout en récitant, le sourire aux lèvres, comme un auteur qui affecte de ne pas se prendre au sérieux, les premiers vers de sa pièce, assez gracieux, quoique imités de Quinault, Emmanuel Destrée couvait des yeux les épaules de madame de Saveuse , d'un dessin très aristocratique, — et beaucoup plus olympiennes que les jambes de celte duchesse court-vêtue.Et le regard myope du poète

s'enflammait derrière les verres de son binocle. Il les connaissait de longue date, ces jolies épaules tombantes de grande dame; mais il aimait à les revoir. Malheureusement, il savait bien qu'on ne les lui montrerait jamais qu'en public; — il est vrai qu'on lui montrait les jambes par-dessus le marché.

Amaury, rentré dans les coulisses, se tint debout, indifférent et distrait, derrière la portière de soie qui en fermait l'accès, jusqu'au moment où Edmée entra en scène à son tour. — Elle avait une dizaine de vers à réciter, ce qu'elle fit avec une remarquable assurance, mais surtout avec un timbre de voix absolument enchanteur. Il se trouvait que ces quelques vers étaient précisément .ce qu'il y avait de mieux dans la pièce; elle en ;tira un parti prodigieux, imprévu pour le poète . Jui-même. Aussi, ^u moment où sa voix claire, insensiblement métallique, tombait en suivant la cadence mourante de son couplet, on eût pu apercevoir, entre les branchages du bosquet artificiel qui masquait l'entrée des coulisses, deux têtes qu'illuminait un rayonnement d'extase : celle de

274 l'aventuré de m*^* de saînt-alais

Fauteur et celle d'Amaury. — Maximilien , plus réservé, était resté derrière le rideau; mais il avait suivi du regard la manœuvre du baron, et il en ressentait apparemment quelque contrariété, car il se mit à se promener autour de la petite pièce qui servait de foyer aux acteurs improvisés, r^ardant les murs et le plafond avec de visibles mouvements d'impatience.

Pendant ce temps-là, les applaudissements continuaient, et Edmée, rappelée par des bis enragés aussitôt qu'elle faisait mine de quitter la scène, ne savait plus trop quelle contenance garder. Son aplomb, d'ailleurs, l'avait abandonnée, depuis qu'elle était là sans rien dire, saluant sans être sûre qu'il fallût saluer comme sur un vrai théâtre, mais le faisant à tout hasard, ne s'orientant plus, se demandant de quel côté était la sortie : en un mot, plus ahurie que ne le fut jamais aucune étoile de théâtre à son lever.

Les plus grands triomphes ont une fin; celui d'Edmée eut le sort commun, mais seulement après qu'elle eut répété ses stances à la Source du parc de Montiers, ce qu'elle fit beaucoup

l'aventure de m*^« de saint-alais 275

moins bien que la première fois, — naturellement.

Quand elle sortit enfin de scène, assez rouge et encore émue, ce fut pour recevoir les félicitations attendries de Tauteur et entendre de nouveaux bravos, auxquels Amaury mêla les siens. — Seul, le duc de Trièves se tint à Técart-Il attendit le moment où, débarrassée de Tadmiration bruyante de ses camarades de scène, la jeune fille s'apprêtait à s'asseoir dans un coin.

— Mademoiselle, — dit-il alors, en s'avançant et en saluant avec cette gravité sans raideur qu'il avait lorsqu'il abordait les femmes, et qui mettait dans ses saints comme le sérieux d'un rite, — j'arrive un peu tard, après tout le monde ; aussi ne sontce point des compliments que je vous apporte.

Puis, changeant de ton, parlant à voix basse :

— Pourquoi me fuyez-vous, Edméeî Pensezvous qu'il soit loyal de vous dérober à une dernière explication, indispensable pour vous comme pour moi? Vous savez que je vous aime au point de concevoir les projets les plus fous ; vous m'avez laissé croire que toute A^otre sympathie m'était ac-

276 L*AVENTtRE DE M^® DE SAINT-ALAIS

quise ; Tautre soir, je vous ai tenue dans mes bras, j*ai posé mes lèvres sur les vôtres sans que vous ayez témoigné décolère... Y a-t-il un lien entre nous, résultant de nos dires et de nos actes, ou bien tout cela n'a-t-il été qu'un jeu qui ne doit laisser de trace ni dans votre vie, ni dans la mienne?

— Vous choisissez singulièrement votre heure! — dit Edmée, en lançant un regard du côté de M. de Mauvineux, qui observait de loin, tout en causant avec deux ou trois acteurs au repos. — Du reste, — ajputa-t-elle, — ce sera bientôt dit. Si j'ai été quelquefois inconsidérée dans mon attitude à votre égard, après tout, rien ne nous Ue, ni promesses ni faits; et les circonstances suffiraient à me dégager, même au cas où je pourrais me croire moralement astreinte au respect de je ne sais :quel tacite engagement.... N'avez-vous pas vousmême, h plusieurs reprises, et spontanément, reconnu que tout mariage entre nous était impossible, et...

— J'étais prêt à vous épouser, j'y suis prêt encore, — interrompit Maximilien, qui pressen- . tait, d'après le ton d'Edméc, qua la jeiuiefilla allait

l'aventure de m"« de saint-alais 277

irrévocablement lui échapper. — Dès le premier jour, je vous ai dit, avec une loyauté que vous ne contesterez point, quel motif m*empêchait de déployer plus d'empressement à le faire. Si ce motif vous parut alors de nature à condamner pour jamais toute espérance de ma part, que n'avezvous, par la suite, montré plus de rigueur, moins de complaisance?

— Eh bien ! je le reconnais, j'ai eu tort, je m'en accuse, je Vous demande pardon. Je déclare, en outre, vous savoir gré de la vaillance... chevaleresque avec laquelle vous vous $tes exposé à un mariage absurde... Mais, encore une fois, je suis libre, parfaitement libre; vos assiduités me troublent, me gênent, me froissent... Laissez-moi...

Sa voix devenait brève, presque cruelle. Le duc de Trièves, très pâle, sentait les mots lui entrer dans le cœur comme des coups de couteau. Il reconnaissait, en cette jeune fille impérieuse et irritée, la femme devenue inexorable pour Fhommc qu'elle a cessé d'aimer.

— Vous allez vous marier ?— demanda-t-il avec un sourire méprisant.

â78 L*AVENTURE DE M^*« DE SAlNT-ÀLAlS

— Je me marierai quand bon me semblera, — répondit Edmée avec sang-froid et fermeté. — Mais ce n*est pas de cela qu'il s'agit. Je ne veux plus que vous me parliez de vos sentiments, et je tiens à ce que vous sachiez que, désormais, votre entêtement serait à mes yeux une véritable injure... Allons! ni brouille ni bouderie, n'estce pas? Imaginez-vous que vous êtes plus jeune de trois ou quatre mois, que vous avez du goût pour mademoiselle de Saint-Alais, mais que, resté maître de vous-même , en pleine possession de votre bon sens, vous vous en voudriez de songer, VOUS; prodigue ruiné, portant un nom illustre, à épouser une jeune fille sans fortune, élevée dans le monde, coquette, aimant le luxe... Ne vous gênez pas pour me noircir... imaginairement. Et épousez mademoiselle du Charmoy, ou quelque autre.

Elle ne raillait point, parlait maintenant avec douceur et souriait amicalement. — La partie était perdue, il n'y avait pas à en douter. Restait pour le duc à se retirer avec les honneurs de la guerre; si cuisante que fût sa blessure, il n'était pas homme à se montrer ridicule deux fois de suite.

l'aventure de m"« de saint-alais 279

— Puisqu'il en est ainsi, — (iiWl,en faisant violence à son agitation, — j'abandonne la lutte. Épousez Mauvineux... Oh! vous pouvez croire que je n'ai pas le moindre doute sur vos inten- . tions, quoique je ne les comprenne pas fort bien, étant donnée la position de fortune... Enfin, je vous affirme que je vous aimais, que je vous aime encore, et d'une afifection que tous les revers seront impuissants à détruire. Puissiez-vous n*avoir jamais à vous souvenir de moi ! Mais, s'il advenait, à une époque quelconque... il m'est permis peut-être de faire cette supposition après les alternatives et les revirements qu'ont subis vos pensées, s'il advenait, un jour, que vous eussiez besoin de vous appuyer sur la tendresse et sur le dévouement d'un homme, ce jour-là, rappelezvous...

n salua et sortit du côté opposé à celui où se trouvait le baron, qui n'avait pas perdu de vue, un seul instant, les deux causeurs, ne comptant sur aucun épisode romanesque pour découvrir la nature de leur intimité, mais se fiant à ses yeux pour cette besogne nécessaire.

280 l'aventure de m"« de saint alais

Edmée se retourna vers une glace, retoucha sa ooififure et arrangea les plis dé sa longue jupe avec un calme trop apparent pour n'être pas affecté. — Le duc, qui était souvent bon comédien, parce qu'il sentait et vivait le plus ordinairement ses rôles, avait retrouvé le ton juste, le ton amer, mais résigné d'un amant éoonduit qui ne veut pas plus renier sa foi que s'abaisser aux supplications ou aux injures. Il avait ainsi sérieusement ému et apitoyé la jeune fille. D'ailleurs, la sympathie est lente à s'envoler, quand il n'y a pas d'impardonnable outrage qui lui commande de s'enfuir; et le cœur est assez larçe pour donner asile à bien des sentiments rivaux, pourvu qu'aucun de ces sentiments n'ait le caractère d'une passion,

Edmée, voyant dans la glace qu'Amaury la regardait toujours, s'attendait à ce qu'il vînt à elle; et c'était surtout pour se préparer à soutenir l'abord du jeune homme d'un front rasséréné qu'elle avait pris le parti de consacrer beaucoup de temps à remettre de l'ordre dans une toilette où il n'y avait pas trace de désordre. Son attente

fut trompée : Amaury nô bougea pas. — 11 réfléchissait.

De môme que toutes les jolies feimncs ne sont pas bêtes nécessairement, — encore que les laides le prétendent, — tous les hommes de haute taille n'ont pas fatalement Tintellcct obtus, comme Tinsinuent certains petits hommes jaloux, et comme Maximilien, qui était de moyenne stature, avait le tort de le croire. En tout cas, le baron de Mauvineux avait à son service une perspicacité dont pourraient s'accommoder bon nombre de Lilliputiens prétentieux. C'était un adepte convaincu des théories physiognomoniques ; son esprit très fin, très sagace, lui avait plus d'une fois permis de lire à livre ouvert dans les âmes en regardant les figures. — Au reste, la plupart des choses cachées sont à la merci de nos regards ; il ne s'agit que dô savoir regarder. Heureusement, tout le monde ne sait pas. Mais Amaury s'y entendait assez bien.

iiussi étail^il pour lui dorénavant indubitable qu'E'Jmée n'avait pas dit la vérité en affirmant l'insignifiance de ses relations anpiicales

282 l'aventure de m"® de saint-alais

avec Maximilien ; Tamour avait eu quelque part à ces relations. Trièves, à tort ou à raison, se croyait des droits, auxquels lui, Mauvineux, portait ombrage. Mais quelle était l'étendue de ces droits-là? Ici, la question se compliquait, et toute sa perspicacité ne pouvait sufl&re à lui révéler le fond des choses. Quoiqu'il en fût, d'ailleurs, il n'admettait pas que l'on répondît par un mensonge à une interrogation directe du genre de celle qu'il avait adressée à mademoiselle de Saint-Alais; c'était là, pour lui, presque un aveu d'indignité, — en quoi sa finesse de jugement défaillait, car les femmes les plus honnêtes mentent quelquefois et seraient fort empêchées de s'affranchir de cette habitude, vu la jalousie déréglée des hommes et les difficultés de certaines confidences.

Le bon goût, non moins que le manque de confiance, lui défendait d'interroger de nouveau la jeune fille ; mais il y avait un autre moyen très simple de tout apprendre, ou de tout deviner» Ce moyen, il l'entrevit, après cinq minutes de recudl* lement»

l'aventure de m"® de saint-alais 283

n se dirigea vers la porte par laquelle était sorti le duc de Trièves et se trouva bientôt dans le vestibule. D jeta un coup d'œil rapide dans la salle à manger, tout illuminée déjà, et où le buffet était dressé ; personne, à part les gens de service, n'y avait encore pénétré. Devant le vestiaire, des laquais en culotte courte montaient la garde; d'autres, le nez aux vitres de la porte d'entrée, contemplaient la grande cour sablée, où quelques voitures attendaient, trouant l'obscurité des lueurs blafardes de leurs lanternes. De temps à autre, la porte s'entr'ouvrait, livrant passage à un valet, et une bouffée d'air humide, l'haleine d'une nuit fraîche, tordait un instant les couronnes de flamme des torchères.

— Avez-vous vu M. le duc de Trièves ? — demanda Amaury à un des domestiques.

— Monsieur le duc a traversé le vestibule tout à l'heure ; il doit être dans le parc, car il a envoyé chercher son pardessus. Si Monsieur le désire, j'irai voir.

— Merci, c'est inutile ; je le trouverai.

Une fois dehors, Amaury regarda dans toutes

284 l'aventure de m^^« de saint-alais

les directions et finit par apercevoir, assez loin, sous la voûte sombre d'une allée de sycomores, le point de feu d'un cigare.

— Qui va là? — cria le duc, lorsqu'il entendit marcher près de lui.

— Ami ! — fit le baron.

~ Tiens ! c'est toi, Mauvineux !

— Oui ; on ne respire plus là-bas. Fais-moi donc l'aumône d'un cigare ; j'ai à te parler*

— A tes ordres. Voici toujours le cigare. Allume-le au mien.

Amaury l'alluma lentement, et les mains des deux hommes restèrent en contact pendant quelques secondes. Malgré l'absence d'hostilité déclarée, il y avait entre eux tant de motifs d'inimitié et surtout tant d'impatience pour chacun de connaître la pensée de l'autre, que ce contact agita leurs doigts d'un léger tremblement.

— Un banc ! asseyons-nous, — dit le baron.

A peine assis, il reprit, en se tournant vers le

duc et en scandant un peu ses mots, coûime quelqu'un qui a peur de parler trop vite :

— Je parierais, mon cher, que tu caresses, en

l'aventure de m"' de saint-alais 285

ée moment, la pensée de me retrancher du nombre des vivants, à Taide d'un joli coup d'épéc.... Ouï, tu m'en veux à mort. Eh bien ! c'ed; insensé, permets-moi de te le dire ; et ce serait inexplicable, si nous étions ce que nous paraissons être : deux vieux camarades ayant de la sympathie l'un pour i autre... Oh I je parie et jo parlerai avec une sincérité d'Iroquois ; tu comprends que je ne suis pas venu te dénicher, à cette heure-ci, au fond du parc, pour t'entretenir de balivernes à double sens : il fait trop noir pour qu'il soit utile dé farder la vérité, et deux hommes qui causent seul à seul, la nuit, sans distinguer môme vaguement leurs traits, doivent pouvoir deviser de quantité de choses qu'il serait peut-être malaisé d'articuler en plein jour... Donc, je te disais que, si tu avais eu pour moi la sympathie que comportent habituellement quinze ou vingt années de relations et de camaraderie, tu n'aurais pas couvé tout de suite d'homicides projets, sous prétexte que j'aime mademoiselle de Saint- Alais et que je l'épouserai peut-être, un jour ou l'autre. Tu aurais commencé par m'avertir, par

Î86 l'aventure de m"* de saint-alais

me faire part de tes sentiments et de la priorité de tes droits ; nous nous en serions expliqués une bonne fois, franchement, comme cela se produit si souvent entre amis de notre âge, puisque deux amis, depuis que le monde est monde, ne peuvent pas se rencontrer auprès de la même fenmie sans avoir l'idée peu raisonnable de Faimer en même temps et l'idée encore moins pratique de s'en feire aimer tous deux à la fois. Ce que tu n'as pas jugé à propos de faire, toi, premier en date, moi qui suis le dernier venu, je vais l'accomplir. Écoutemoi donc avec attention... J'aime mademoiselle de Saint-Alais, sérieusement, profondément, passionnément... Je ne crois pas qu'elle m'aime; cependant, je suis sûr, j'ai la preuve qu'elle n'a pas d'antipathie pour moi. Bientôt, demain ou aprèsdemain peut-être, je serai fixé sur ses intentions. Mais, sachant ce que je sais, je ne veux pas aUer davantage sur tes brisées sans pouvoir me rendre cette justice que je n'ai fait, de propos délibéré, aucun tort à ta cause, et que tu l'as considérée toi-même comme perdue. Si tu as conservé l'espoir de gagner le cœur de mademoiselle de Saint-

l'aventure de m^« de saint-alais 287

Alais, je n'abdiquerai pas pour cela toute prétention, mais je me presserai moins, et je ne la presserai plus du tout de conclure ; je lutterai contre toi à armes égales : le plus heureux remportera, mais loyalement, au grand jour et à visage découvert, comme il convient. Parle.

— Il me parsdt, mon cher, que tu devrais savoir à quoi t'en tenir, — répondit le duc avec ironie. — N'est-ce point à mademoiselle de Saint- Alais qull appartient de t'éclairer sur nos chances respectives ?.•. Mais il n'importe guère. Tu te trompes, mon bon ami ; tu n'es sagace qu'à moitié. Oui, c'est vrai, j'ai un goût très vif pour mademoiselle de Saint-Alais; mais la pensée ne m'est jamais venue sérieusement de l'épouser: elle n'aura pas un sou de dot, et moi, je suis menacé de devenir, avant peu, gueux comme un duc de Bohême.

— Pourtant, tu lui as fait la cour?

— On fait toujours la cour à une femme qui vous plaît, cette femme fût-elle une jeune fille. C'est instinctif, cela, irraisonné, fatal.

— Quel pouvait être ton plan î

288 l'aventure de m^^« de saint-alais

— Eh I encore une fois, je n'en avais pas ; mademoiselle de Saint-Alais me plaisait, je k lui laissais voir ; * elle ne me témoignait point d aversion, j'attendais tout du Ciel... qui m'a trahi en t'envoyant au beau milieu de mon chemin... Tu vois que je t'imite et que je mets les pieds dans le plat. Baste I nous ne dînerons pas souvent ensemble quand tu seras marié, hein î

Amaury se leva, en soufiOant la fumée de son cigare avec bruit. Il avait bien envie d'éo'aser le duc sur le banc, sans autre forme de procès, au lieu d'aller au-devant de la querelle qu'on avait tout l'air de lui offrir. Edmée lui paraissait irrémédiablement souillée, quoiqu'il ne pût rien lui reprocher de déterminé. Mais il ne voulait pas de violence ni de querelle; et, d'ailleurs, sacol>re tomba vite.

— Ahl... Au fait, c'était ton droit peut^tre d'espérer !

11 y avait tant d'amertume dans la voix du Laron, que Maximilien eut peur d'une équivoque outrageante pour Edmée. L'honneur reprit le

dessus et imposa silence à la rancune. Il dit alors, ep se levant à son tour :

— Du reste, je déclare que j'ai été honteusement éconduit. Tu Tas bien vu, au surplus.

Ainsi, tu as le champ libre. Bonne chance !

11 s'éloigna. Amaury rentra bientôt au château^ mais ne reparut pas dans les appartements de réception.

Le lendemain, il resta silencieux presque tout le jour, même pendant la dernière répétition du quadrille, qu'il se refusa à diriger, et n'échangea avec Edmée, dont il était devenu le cavalier, que les paroles strictement nécessaires.

C'était un beau dimanche poui- une fête de village. Dès le matin, les rayons <lu soleil avaient percé le rideau gris oublié par un orage de la veille, et) vers midi, un vent d'est, qui faisait des fronces à Teau savonneuse de la rivière, balayait les lambeaux de nuages traînant encore au ciel. Aussi y avait-il du monde sur la place plantée d'arbres en quinconce, au bout de laquelle se dressait, imposante et superbe, la haute grille en fer forgé du château.

Cette fête de Montiers-sur-Yon était, pour ainsi dire, une invention de la marquise, qui en faisait

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tous les frais, — ce dont on lui savait gré dans le pays, parce qu'on ne pouvait la soupçonner, comme la plupart des bienfaiteurs ruraux, de nourrir une arrière-pensée électorale. Des jeux de toute sorte étaient installés sur la place, et des prix, attribués aux plus adroits, — des prix sérieux, en bonnes espèces, et s'élevant à des chiffres honnêtes. On eût dit une fête de la banlieue d'une grande ville, car on y venait de loin, des gros bourgs et des petits villages à vingt kilomètres à la ronde. Au cours de la journée, la marquise ne manquait jamais de faire le tour de la place, escortée de ses hôtes, s'arrêtant à toutes les petites boutiques et dévalisant les éventaires; et, le soir, l'inévitable feu d'artifice de Ruggieri marquait la fin des réjouissances. — 11 n'en coû-* tait à madame d'Argara que quelques poignées de louis ; et sa popularité se trouvait ainsi plus fermement assise dans tout le canton, et même dans tout l'arrondissement, que celle de maint tribun voyageant pour la liberté sans tourniquet à maca^ rons.

Ce dimanche-là, tout se passa, jusqu'à cinq

292 l'aventure de m"® de saint-alais

heures, selon les us et coutumes de rendroit, y compris la promenade autour de la place. Mais, vers cinq heures, seize chevaux furent amenés tout sellés dans la vaste cour ; cinq ou six violoneux, empruntés à Torchestre du Grand bal parisien de la fête, prirent position, à l'ancienne mode, sur une plate-forme improvisée, faite de planches que supportaient des barriques dressées; les fenêtres de la façade s'ouvrirent et se garnirent de monde ; — tout cela au grand ébahissement des villageois, qui, intrigués par ces apprêts peu ordinaires, n'avaient pas tardé à se masser devant la grille...

Quelques instants plus tard, huit couples en habit de chasse de drap vert sombre, rehaussé d'or et d'amarante, parurent sur le perron. — On avait voulu donner à la marquise le spectacle pittoresque et mouvementé du montoir, au lieu d'arriver sous »es yeux déjà en selle et deux par deux : c'était une petite variante au rituel des cirques.

Les femmes, — celles qui étaient vraiment jolies, du moins, — portaient cet uniforme plus

l'aventure de m"** de saint-alais 293

cynégetiqùfe ou militaire que féminin sans en ôtre écrasées ; leur costume, pour ne pas paraître en tout seyant, n'en avait pas moins le mérite de n'être plus de ce monde et de ressusciter, avec les retroussis et les lampions galonnés, des lignées de chasseresses depuis longtemps endormies dans la mort, mais dont le souvenir, conservé par le roman, se dresse et s'anime à la première évocation. — La duchesse de Savéuse et mademoiselle de Saint-Alais se faisaient remarquer par leur aisance : l'une cambrée, mince, altiùre, exhalant un grand parfum de race ; l'autre, belle, encore belle, toujours belle, — ni plus ni moins. Le baron de Mauvineux, dès qu'il avait rencontré Edmée au pied de l'escalier, l'avait enveloppée d'un regard anxieux. Aucune fleur ressemblant à une pensée ne figurait dans la petite touffe d'œillets blancs que la jeune fille portait à sa casaque. Bizarrerie! la physionomie du baron s'éclaira, et quelque chose comme un soupir de soulagement s'échappa de sa poitrine. Mais, au moment où, tout le monde étant descendu dans la cour, il allait offrir ses services à made-

294 l'aventure de m"« de saint-alais

moiselle de Saint-Alais pour la mettre à cheval, celle-ci lui dit, en l'arrêtant du geste et avec un sourire un peu confus î

— Ah! pardon, M. de MauvineUx, il me manque quelque diose... Je voulais une pensée pour mon bouquet, et je savais en pouvoir trouver une non loin d'ici. Il n^ ^n vivait pas ÛÊÊts la serre où j'ai pris mes œillets. Tenez, là, du oôtédes^ècttries, dans la plate-bande de cette corbeille, voulez-vous?.*^.

Amaury restait devant elle, comme pétrifié.

Après une seconde de stupeur et de paralysie, il devint très rouge, s'agita, acheva de se troubler et, finalement, balbutia :

— Vous croyez?.. Vous y tenez? C'est que nous sommes en retard...

Edmée le regarda avec ètonnement, croyant tout d'abord à unNOubli. Puis, une teinte pourpre s'étendit sur son visage, et elle dit d'une voix qui cinglait :

— Vous n'y mettez pas d'empressement.

D'ailleurs, ce n'était qu'une fantaisie, un simple capride... N'en parlons plus.

Il la mit à cheval, et les violoneux ayant fait

l'aventure de m"« de SAINT-ALAIS 295

grincer leurs archets sur les cordes criardes de leurs victîx instruments déjetés, les deux quadrilles se formèrent; — et une danse commença, telle que, de mémoire de nonagénaire, il ne s'en était vu danser h Montiers.

Ce fut une e$t)ôce de fantasia dans Une cour, une mêlée de chevaux en défense, quelque chose d'innomhiable, mais d'extraordinairement amusant, — dès qu'on eut renoncé à toute tentative sérieuse, — un enchevêtrement de croupes et d'encolures, des rires, des cris, des heurts, une bousculade, tin hourvari, un carroilsel dans une maison de fous. Le duc de Trièves y trouva sa réhabilitation équestre dans un cavalier seul étourdissant d'incohérence et de hardiesse, avec des lançades, des croùpades et des cajnHohs à donner le vertige. Seul, le cheval d'Edmêe, RêgeUt, comme s'il eût été magnétisé par le voisinage d'Amaury, qui pourtant ne s'en occupait guère, se montra correct ; monté par la jeune fille avec une énergie froide, il exécuta toutes les passes et tous les changements à cette allure cadencée et tride qui faisait la joie des vieux maîtres. — Cette

296 l'aventure de m^ de saint-alais

victoire isolée que remportait à la fin la volonté humaine sur la malice chevaline demeura, d'ailleurs, à peu près ignorée, dans la confusion et le brouhaha d'un divertissement que tous les spectateurs, tant ceux qui étaient aux fenêtres du château que ceux qui stationnaient à la grille, s'accordèrent à trouver d'autant plus réussi qu'il était plus radicalement manqué. — Que de chutes, au théâtre, se changeraient en triomphes, si les acteurs avaient licence de transformer ainsi, au bon moment, en pochades sans prétention les œuwes qui ne peuvent produire, dans le genre sérieux, l'efTet qu'on en attendait !

Aussitôt après la dernière figure de ce quadrille fantastique, on défila sous les fenêtres de la châtelaine, en la saluant, les hommes de la coiffure, les femmes de la cravache ; et l'on alla mettre pied à terre à l'entrée des communs.

Là, Edmée, en touchant le sol, et avant même d'avoir dégagé ses mains de celles de son cavalier, qui l'aidait à descendre, jeta^un regard impérieux au baron et lui dit, d'une voix dure qu'il ne connaissait pas :

L AVENTURE DE m"® DE SAINT-ALAIS 297

— Pardon I Deux mots, je vous prie.

Puis, le prenant à Fécart :

— Dites donc, monsieur de Mauvineux, voulez-vous m'expliquer votre conduite ?

Bien qu'il dût s'attendre à cette apostrophe, le baron témoigna, par son attitude un peu plus qu'embarrassée, de l'état de désemparement complet auquel il était réduit.

Peut-être avait-il caressé le projet de s'en tenir au vieux système, toujours expédient dans les situations analogues, du départ immédiat, précédé d'une lettre quelconque, explicative ou simplement évasive. Toujours est-il que, de toute la journée de la veille, il n'avait pu prendre sur lui de dire à la jeune fille cette chose énorme:

« Décidément, j'ai peur de vous; je n'oserai jamais vous épouser; j'y renonce, le cœur brisé. » Et, néanmoins, quelque ingrate et difficultueuse que lui eût justement semblé une pareille déclaration, il comprenait, en cet instant, que c'eût été presque une gentillesse au prix de l'effroyable incongruité qui lui était imposée par la circonstance actuelle, si facile à prévoir pourtant. Mais

298 l'aventure de m*'* de saint-alais

il avait ergoté avec lui-même, tei^iversé tout un jour et, en dernière analyse, reculé devant le terrifiant ennui de Tinitiative, espérant que les sentiments définitifs de mademoiselle de Saint- Alais, exprimés dans le langage muet qu'elle avait choisi, le dispenseraient à tout jamais d'un désistement motivé. Au surplus, bien que souffrant cruellement d'avoir à se retirer et d'être contraint de le faire en de telles conditions, il n'eût pu se résoudre à changer le sens de sa réponse, car il lui paraissait que, pour rien au monde désormais, il n'eût consenti à épouser Edmée.

II avait bien pu prendre son parti d'avoir à réformer une éducation ; il ne se résignait point à tenter le redressement d'un caractère. D'ailleurs, et toute idée philosophique ou morale mise à part, la connaissance qu'il avait de l'amour de M. de Triëves et des complaisances passées de mademoiselle de Saint-Alais suffisait à lui défigurer son idéal, à balafrer la poésie de son rêve ; et, quoiqu'il ne s'égarât pas jusqu'à soupçonner d'irréparables défaillances sous les coquetteries récemment dévoilées de la jeune fille, la

L*AVENtUfeE DE M^« DE SAINt-ALAIS 293

beauté de celle-ci ne llii apparaissait plus que tetnîe par le désir et par le cotitact de Thomme qui l'avait etlceîisée sans respect, et qui avait dû y être encouragé sans pudeur. — Malgré tout, s'il avait eu confiance dans l'avenir, il eût aisément passé condamnation sur les faits accomplis; il le sentait bien, sans vouloir se l'avouer à lui-même. Et, s'il manquait de confiance, c'est qu'il croyait trop à l'enchaînement des fautes, pas assez à l'influence des Jnilieux ; c'est qu'il n'était pas suffisamment convaincu de la toute-puissance que l'amour ou même la sympathie d'une femme peut conférer à un homme sur la vie et les pensées de cette femme. Il se savait aimé ou sur le point de l'être, et il renonçait à entreprendre la tâche la plus facile qu'il y ait au monde : la transformation d'une âme de femme par l'amour.

11 ne pouvait se dérober longtemps par le silence à la nécessité d'une réponse catégorique. Aussi, dès qu'il jugea les oreilles de tout le monde hors de portée, il aborda de front la difficulté :

— Eh bien ! Mademoiselle, — ditril, en repre-

300 l'aventure de m"® de saint-alais

nant sa fermeté, mais avec une douceur de ton qui était à elle seule une excuse, — voici les motifs de mon trouble, de mes hésitations de tout à rheure. Vous n'avez pas cru devoir me dire la vérité, Tautre jour ; même vous avez cru devoir me dire tout le contraire. Or, la vérité, je Tai apprise...

— Et quelle est-elle, cette vérité? — demanda Edmée, avec plus d'étonnement que de hauteur ?

— Si vous n'avez pas aimé le duc de Triéves,vous lui avez du moins permis de vous dire qu'il vous aimait; vous le lui avez permis souvent, longtemps, ce qui prouve qu'il ne vous était pas désagréable de le lui entendre dire et répéter. Or, c'est ce que vous niiez formellement, l'autre jour.

— De qui tenez-vous cela ? — demanda encore Edmée.

— De Trièves lui-même, — répondit Amaurj'.

— Ayant découvert, sans le secours de personne, que Maximilien vous aimait, j'avais le droit, en lui avouant ma propre passion, de l'interroger sur l'avenir qu'il supposait à la sienne.

— M. de Triéves vous a-t-il dit qu'il eût des

droits à faire valoir ? que je fusse, à un titre quelconque, tenue de lui demander son avis ou de lui redemander ma parole ? Je ne pense pas qu'il ait menti.

— Il ne m'a rien dit de pareil, en effet.

— Eh bien 1 alors?...

— Il y a des droits, — répliqua M. de Mauvineux, — qui découlent naturellement des faits.

— Enfin, que vous a dit au juste M. de Trièves ? — articula nettement la jeune fille, en fronçant le sourcil. — Je veux le' savoir.

— Oh ! rien qui vous puisse compromettre. H a reconnu qu'il vous aimait, m'adonne à entendre qu'il avait pu, quelque temps, se croire aimé, mais s'est empressé d'ajouter, avec une loyauté irréprochable, que, ne pouvant ou ne voulant l'épouser, vous l'aviez prié de no plus vous importuner de ses soins.

Pendant qu'il prononçait cette phrase, la raillerie, une raillerie involontaire^ se faisait jour à travers ses paroles. Que n'eût-il pas donné pour oser dire à Edmée, en la regardant en face : « No saviez-vous pas qu'il vous courtisait sans avoir

302 l'aventure de m"« de sainî-alais

jamais songé à devenir votre mari ?» Il aurait pu de la sorte éclaircîr peut-être ce qu*il y avait encore pour lui d'obscur et d'indécis dans la conduite de la jeune fille.

— Bref, —reprit mademoiselle de Salnt-Alais, — vous me reprochez deux choses : d'abord, d'avoir été aimée ; ensuite, de he point vous l'avoir dit. Et c'est surtout, n'est-ce psis ? ce dernier grief qiri vous obsède. Vous m'en voulez de ne vous avoir point livré un secret qui ne m'appartenait pas^ et d'avoir eu cette pudeur qui existe pour Pâme comme pour le corps, et qui fait qile nous préférons, nous femmes, un insignifiant mensonge à l'aveu que quelqu'un a jeté soti dévoltt sur nous et que nous en sommes informées... Ah ! qu'on a raison ! — ajouta-t-elle, en s'emportant presque, — et qu'il est vrai que vous n'avez que de Tégoïsme et de l'orgueil ! Et plus tous vous sentez ou plus vous vous croyez de vertu, moins vous êtes capables de comprendre trne femme ne ressemblant pas au modèle officiel des poupées que l'on vous fait épouser, et qui se moquent si bien de vous, après le mariage... Tenez, il me

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plaît de vous le dire, maintenant que, de propos délibéré, vous avez coupé court à cette fantaisie, moi qui en arrivais, lorsque je vous aï rencontré, à mépriser tout le monde, j'étais en train de vous estimer, probablement à la veille de vous aimer... Allons donc ! Vous m'éclairez à temps sur ma véritable vocation, qui, bien décidément, se résume en deux mots : indifférence et ironie... Son teint, qui avait gardé de Texercice violent auquel eUe s'était livrée naguère, un reste d'animation, s'empourprait au feu de son discours. Elle était si belle et son accent avait tant de sincérité dans la colère qu'Amaury ressentit un double regret. Mais il était un peu tard pour se repentir, et il y eût eu quelque ridicule à se déjuger deux fois, coup sur coup. Il ne l'essaya pas ; d'ailleurs, il était peut-être plus charmé que convaincu.

— Si je vous ai offensée, — dit-il, — ma présence du moins ne vous offusquera pas longtemps. Je m'en irai dès demain.

— Vous vous en irez à cause de moi I — s'écria Edmée, en se calmant subitement. — Mais, je vous en conjure, n'en faites rien. Après la scène

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de M. de Triôves, Fautre jour, si Ton a remarqué... Vous en aller ! — reprit-elle, en riant. — Les hommes vertueux ne savent faire que cela, s'en aller... Enfin! vous m'en aurez guéri des hommes vertueux ; ce sera toujours cela que je vous devrai... Non, non, je vous en prie, ne vous en allez pas. Sérieusement, votre présence ne me sera nullement à charge ; vous ne me gênez en aucune façon : les choses n'en étaient pas à ce point-là. Dieu merci! Restez, restez, vous dis-je. La vie, au château, promet de devenir de plus en plus gaie : voici la chasse qui va ouvrir et nous amener du monde. Tâchez de trouver une jeune fille, ce qu'on appelle une vraie jeune fille, qui vous apporte sa première pensée... séchée dans son livre de messe^ et que vous n'aurez pas cueillie... Prenez garde seulement que, par la suite, elle ne se confectionne tout un herbier I

Et, riant toujours, mais fouaillant de sa cravache les massifs près desquels elle passait, elle planta là M. de Mauvineux, très déconfit et passablement marri.

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Il voulait partir le lendemain, le soir même ; mais il ne partit pas du tout. Quelque chose de plus fort, de plus poignant que la curiosité, et à quoi la curiosité n'était cependant point étrangère, le retint invinciblement.

— Ahl tu es là, Maximilîen, — dît madame d'Argara, en avançant la tête pour s'assurer qu'il n'y avait personne avec son frère.

Le duc passait en revue des dos de livres, bien alignés sur des rayons ménagés dans la boiserie d'une pièce du rez-de-chaussée, où les riches reliures fraternisaient avec les plantes rares. C'était, en quelque manière, une succursale de la grande bibliothèque du premier étage: la biblioflièque des fenunes ; tout y était disposé et combiné en vue de leur agrément. Il y avait là des sièges bas, sous de grands arbustes d'appartement; de peti-

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tes tables curieusement incrustées de métal et de nacre ou chaudement vôtues de peluche; des fleurs dans des vases de prix ; des draperies brodées ; des guéridons; des coussins; des poufs; des tabourets ; un piano dans un coin ; à côté du piano, une harpe, trop souvent muette ; enfin, des pupitres pour la lecture, et, par places, discrètement logés dans l'épaisseur des murs, des livres reliés avec art, — la plupart à images ou, au moins, à culs-de-lampe. — Je dierche, — dit le duc, — un ouvrage de vénerie assez récent, dont j*ai lu le titre l'autre jour. La chasse approche ; j'éprouve le besoin de renouveler mon érudition spéciale. On ne s'imagine pas comme il est facile d*être érudit avec une bibliothèque bien garnie ! Il y a là-dessus, à la vérité, un proverbe que tout le monde connaît, quoiqu'on l'ait mis en latin; mais, bah! nous ne nous en laissons pas moins prendre, chaque jour, à l'étalage d'un savoir puisé la veille ou le matin même dans quelque bouquin. Je veux te faire honneur... Mais tu as à me parler? Tu es entrée ici avec un air de précaution, de mystère. Qu'ya-t-il?

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— Je veux te parler, en effet, — répondit la marquise, en s'asseyant. — Je ne suis pas contente de vous, monsieur mon frère. Et pourtant, il y a quelques jours encore, je vous aurais volontiers décerné un satisîecit, tant votre conduite me paraissait digne et méritoire. Il n'en va plus de même aujourd'hui... Oui, tu avais bien commencé : tu n'étais pas trop empressé auprès d'Edmée, qui, de son côté, montrait de la retenue ; tu avais des attentions pour Gilberte du Charmoy ; j'étais très contente, très contente... Mais tout a changé. Gilberte te boude, tu ne t'occupes plus d'elle. . . L'affaire est même complètement manquée : la mère et la fille partiront ces jours-ci. . . Oh I je sais ce que tu vas me dire : ce n'est pas ta faute. . . Ça, c'est vrai ; la faute est à Pauline. . .

— A madame de Saveuse ! — interrompit le duc, fortement intrigué. — Ah ! par exemple !

— A Pauline elle-même, — reprit madame D'Argara. — Je l'ai entendue, ici même, donner k cette petite, je ne dirai pas de mauvais conseils... ils étaient excellents, mais des conseUs essentiellement nuisibles à nos intérêts. Entrée là, à côté.

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comme tout à Theure, et ayant saisi au vol deux ou trois mots de nature à piquer ma curiosité, j 'ai écouté sans me faire voir. Cette vipérine petite duchesse, que j'adore, du reste, démontrait à Gilberte, en des termes d'une convenance parfaite, que le bonheur conjugal ne peut résulter que d'un mutuel servage, et que, s'il n'y a pas beaucoup de bons ménages dans le monde, cela vient uniquement de ce que la plupart des hommes du monde sont partisans de la liberté réciproque. « La liberté dans le mariage, disait-elle, voyezvous, ma chère, c'est l'anarchie, quelque chose comme la Commune en politique. Quand vous serez sur le point de vous marier, tâchez de savoir, au plus tard la veille, quelles doctrines professe votre futur époux à cet égard ; et, s'il se déclare pour l'indépendance, fuyez : c'est qu'il ne vous aime pas et n'entend épouser que votre cassette. » n faut croire que Pauline savait à quoi s'en tenir sur tes théories, car, peu de jours après, le thermomètre de tes relations avec Gilberte était à zéro. Les petites filles veulent toujours qu'on les aime. — Tiens, tiens! — fît le duc. — J'en avais

vaguement Tidée, que Ton me desservait en sousœuvre auprès de ma... fiancée. Enfin, tu vois, je n*y suis pour rien ; car je ne pouvais pas deviner... — Oui, oui, entendu : la coupable, c'est Pauline. Je lui en veux d'autant plus que sa ridicule jalousie l'a conduite dans une mauvaise .direction, et qu'elle aurait pu peut-être employer utilement son savoir-faire à lacérer la toile d'araignée de la belle Edmée... Ceci m'amène au second point de ma mercuriale, qui en est aussi le plus intéressant. Je trouve, mon cher ami, que, depuis le commencement de la semaine, l'attitude de la jeune Saint-Alais est absolument compromettante pour elle et pour toi. J'ignore à quoi il feut attribuer ce changement regrettable ; mais, la voir, après tant de jours de réserve, se jeter publiquement à ta tête, te rendre impossibles, alors même que tu aurais moins de bonne volonté, toute circonspection et toute retraite, c'est horriblemeat choquant, je te le déclare... Voyons, que signifie cette scène d'hier ? Elle monte à côté de toi sur le siège du break, sous prétexte de mener à quatre ; et, au retour, prétendant avoiç froid, elle t'em-

vGooQk

l'AVRNTURE de m"« de SA1NT-AI.A1S 311

pninte ton pardessus et Fendosse.., Je sais bien qu'il faisait nuit ; mais ce n'est pas de Tqpinion des passants que je m'inquiète. Ah çà ! M. de Mauyineux ne l'épousera donc pas ? Un instant, j'ai espéré,..

— Ma chère VaJentine, — dit le duc, en se remettant à parcourir du regard les titres des volumes encastrés dans la muraille, — tu exagères considérablement l'importance de quelques actes de gaieté. Nous ne sommes pas des quakers, ni des bourgeois du Marais, que diantre !

— Veux-tu que je te parle franchement ? Tu finiras par l'épouser,

— Je ne le pense pas.

— Alors, que prétends-tu faire ?

— Je te l'ai dit : flirter. Je flirte, nous flirtons ; c'est un verbe qui se conjugue fort agréablement.

— Oh ! un verbe bien irrégulier I On ne sait jamais où l'on en est de la conjugaison. Mon sentiment est quç tout cela finira très mal. Vois-tu, il y a eu bon nombre d'hommes aussi forts que toi qiû ont fiûi par être pris à ces traquenards fleuris. Vous autres hommes, d'ailleurs, vous

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avez une infériorité par rapport à nous, qui est de ne pas rester maîtres de vos sens ; on ne possède ni force ni liberté vraies, quand il suffit d'un bras nu qui vous frôle, ou d'une jupe qui se relève pour vous mettre à merci. Cette infirmité de votre nature vous rend dignes d'indulgence, sans doute; mais vous êtes à plaindre... et je te plains.

Elle parlait de tout cela très tranquillement, avec cette assurance qui est le charme particulier des femmes bien nées, — de celles, du moins, qui sont restées fidèles aux véritables traditions aristocratiques. Ce qu'elle disait à son frère, elle l'eût dit à tout autre homme de son monde. — L'aristocmtie prude, bigote, hypocrite, qui affiche aujourd'hui la prétention saugrenue de représenter le passé, est une invention toute moderne, au contraire ; ce n'est évidemment qu'à force de mésalliances greffées sur des bâtardises que ces gens-là ont pu en arriver à prendre les timidités et les sucreries du langage pour un signe de race chez les femmes. Le propre de la grande dame authentique, c'est, non pas, à coup sûr, d'em-

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ployer des mots crus dans la conversation, ainsi que certains littérateurs, qui ont connu trop d'étrangères appartenant à la noblesse d'importation, ont essayé de le faire croire, mais de formuler ses vues sans reculer jamais devant l'expression de sa pensée et de savoir toujours s'acquitter de cette besogne, quelque souci de netteté qu'elle y apporte, avec des termes reçus ou acceptables. La marquise d'Argara était, par privilège de naissance, exempte des vains scrupules et de l'esprit timoré qui ne siéent qu'aux femmes de moyenne extraction, — à supposer qu'ils soient parfois seyants. Elle s'exprimait avec une clarté remarquable ; avant qu'elle eût achevé ses phrases, on l'avait comprise. Le duc la comprit donc, et très bien.

— Allons! — lui dit-il, — tu crains que les amabilités de mademoiselle de Saint-Alais ne me montent un de ces jours à la tête et qu'elles ne itf obligent à lui causer un dommage. . . réparable. . . Eh bien! tu te trompes. J'ai offert... mon Dieu oui, dans un de ces moments de faiblesse auxquels tu faisais allusion tout à l'heure, j'ai offert à

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mademœselle de Saint-ÂIais de Tépouser, et die n'a eu garde de me prendre au mot, ayant ^i, dès longtemps, par ma bouche, que je suis mal dans mes affaires. EUe a voulu épouser Mauvineux... Je ne sais pas pourquoi, par exemple, car il n'est pas fort ridie. Enfin, cela marchait trèsbien^ tout à MX bien. Mais, crac ! Amaury, qui est mdns épais que je ne l'aurais cru, a percé à jour le mystère de mon inoffensive tendresse; et il me paraît que cette découverte l'a indisposé plus que de raison. Je ne suis pas au courant de ce qui s'est passé; ce qu'il y a de certain, c'est que je reviens sur l'eau.

— Oui, on se rabat sur toi.

— Peut-être. En tout cas, il serait trqp tard. Capable, il y a quelque temps, de toutes les folies, je crois, — même de la plus g:rave, — pour satisfaire, en im moment de trouble et de griserie, un goût très vif, presque une passion, je suis aujourd'hui plus rassis, moins exposé; il y aura toujours entre Edmée et moi une image et un souvenir : l'image de Mauvineux et le souvenir de cette infidélité...

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On sentait la rancune sous cette confidence, à à laqudle le duc s'était laissé entraîner, après avoir paru désireux de ne rien dire de plus à sa sœur que ce qu'il lui avait dit précédemment. En réalité, il ne pardonnait point à Edmée d'avoir fait les yeux doux à Amaury ; mais il ne réussissait pas davantage pour cela à se dégager de T^reinte opiniâtre d'un amour plus persévérant encore que maltraité: d'où une sourde irritation contre la jeune fille et contre lui-même, et aussi un besoin de vengeance, ou de revanche, à peine conscient, tant il était naturel.

— Eh bien ! s'il en est ainsi, — dit madame d'Argara, après avoir un instant réfléchi, — mon pronostic ne sera pas moins grave. Tu n'épouseras pas Edmée ; mais, pour peu qu'elle continue de te provoquer, tu iras jusqu'au scandale, soit que, consentante, elle commette... la grande sottise, soit que, résistante, elle t'affole et te pousse à bout... Tiens 1 je t'en prie, va-t'en, quitte Montiers.

— Tu me mets à la porte ! — s'écria, en riant, M. de Trièves. —Et cela, à la veille de recevoir un

316 l'aventure de m"^ de saint-alais

nouveau contingent d'invités, et quel contingent ! des chasseurs !

— Je fais appel à ta raison. Enfin, prends garde, je t'ai crié : Casse-cou !

Elle ajouta :

— Pense que tu es chez moi.

Après quoi, elle se retira, ayant une mine un peu sérieuse, qui lui allait divinement.

Le ton de la marquise faillit troubler le duc. H se demanda tout de bon, pendant au moins vingt secondes, s'il ne serait pas sage à lui de suivre le conseil qu'on lui donnait. — C'est que madame d'Argara avait une dialectique faite pour impressionner son monde, une dialectique de vieux philosophe, mesurée et pénétrante, qui empruntait des grâces presque enfantines de sa mince et délicate personne un attrait persuasif, peu habituel aux discours des logiciens. — Itfais que pouvaient de froids arguments, même affilés par un charmant esprit de femme, contre les sourires renaissants d'Edmée ?

Deux jours plus tard, les nouveaux hôtes de la marquise débarquèrent. C'étaient des hommes.

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pour la plupart, des chasseurs, la « série de Touverture ». Néanmoins, madame du Charmdy et sa fille furent seules à partir. D*ailleurs, s'il y avait deux séries, chaque année, à Montiers, la seconde n'avait été instituée qu'en vue de la chasse, quoiqu'elle fût habituellement convoquée pour une date de huit ou dix jours antérieure à la solennité, et elle ne comptait guère aux yeux de la marquise ; aussi les invités faisant partie de la première, en général composée d'intimes, profitaient-ils, le plus souvent, des dimensions hospitalières du château et des instances affables de la châtelaine pour prolonger leur séjour. Madame d'Argara n'était pas femme à réglementer son hospitahté, à inviter les gens de telle date à telle autre, — ce qui est une grosssièreté bonne pour les monarques.

M. de Trièves, dans le but de faire patienter les nouveaux arrivés et de clore dignement l'ère de la pêche, en attendant celle de la chasse, proposa, un beau soir de la fin d'août, une partie de pêche maritime et nocturne sur des barques des Sables, pour le lendemain. — Quand on n'est pas en tout petit comité, à la campagne, il y a nécessité abso-

318 l'aventure de m^ de saiht-alais

lue de faire quelque choee, tous les jours et tous les soirs : cela diminue la somme de repos sur laquelle on a le droit de compter, aux champs ; mais cela économise l'ennui.

Au surplus, depuis deux ou trois jours, la mer était phosphorescente, et il était permis d'espérer, en dépit des irrégularités et des caprices dont ce gracieux phénomène est coutumier, que l'on* en pourrait jouir encore la nuit suivante.

Dans l'après-midi qui précéda cette partie nautique, la dernière de la saison, les hommes se livrèrent, sur le boulingrin, devant le balcon de la galerie, à un jeu qu'on essayait de mettre à bi mode, cet été-là, et qui eût mérité de rester en honneur, plutôt que le barbare et stupide tir aux pigeons, où l'on massacre de la volaille à journées faites. Au moyen d'une espèce de raquette à ressort, de baliste modernisée, un volant de forme spéciale et de grosseur ordinaire était lancé en Tair, à une assez grande hauteur, avec un mouvement de rotation très rapide, et il s'agissait de trouer à coups de fusil la pdote empennée avant qu'elle eût touché la raquette, sur laquelle la

ramenait un mécanisme des plus ingénieux. Bien que le tir fût au petit plomb et à portée moyenne, on manquait beaucoup, on manquait même tout le temps; de sorte que les femmes, qui, d'abord groupées sur le balcon pour assister à cette joute d'adresse, — préparation pacifique aux hécatombes prochaines, — avaient essayé en conscience de s'y intéresser, étaient venues bientôt, lasses de voir invariablement retomber le volant avec toutes ses plumes, se mêler aux tireurs, pour les railler et, au besoin, leur disputer une palme qu'on ne paraissait pas devoir décerner de sitôt. Le baron de Mauvineux s'était abstenu de concourir; resté dans la galerie, le nez sur un journal, il entendait les voix et même les propos des concurrents, parmi lesquels chaque maladresse nouvelle provoquait de longs éclats de rire. — Le bon Amaury avait, depuis plusieurs jours, la physionomie particulièrement maussade des gens qui ont à se plaindre d'autrui sans se reconnaître le droit de se montrer tout à fait contents d'eux-mêmes.

— Ah! touché la plume I Bravo, Trièves!

Enfin!

320 l'aventure de m"** de saint-alais

— Oui; mais ce n'est qu'une plume qui a été atteinte.

— Bah ! quand on a touché la plume, l'oiseau n'était pas loin, dit le proverbe.

— C'est un commencement; mais il est évident que vous avez besoin d'être encouragés, Messieurs.

C'était la voix d'Edmée. Amaury, lorsqu'il entendit cette voix, se leva tout d'une pièce, comme si une invisible main se fût brusquement abattue sur son épaule, et il alla s'accouder au balcon.

— Eh bien I que chacune de nous. Mesdames, — reprit la jeune fille, — parie une discrétion avec un des tireurs, à son choix... Comme je suis l'auteur de la proposition, et qu'il n'est que juste que je m'expose plus que les autres, je gage que M. de Trièves ne renouvellera pas son imparfait exploit.

— Tenu 1 — dit le duc, en s'inclinant.

Amaury se mordit la lèvre, alla se rasseoir,

revint au balcon, et enfin, ne pouvant demeurer en repos, prit le parti de sortir à son tour et de

l'aventure de m"« de saint-alais 321

rejoindre parieurs et parieuses. Derechef, On criblait i air de petit plomb.

— Ah ! ah ! Mauvineux, — dit quelqu'un, — vous arrivez, tout alléché par Tenjeu. Trop tard, mon ami; le jeu est fait.

— C'est que c'est un fameux fusil, Mauvineux 1

— Eh bien ! qu'il le montre.

— Oui, mais qui tiendra contre lui ?

— Oh ! mon Dieu, — fit Amaury, — je suis sûr que mademoiselle de Saint-Alais, qui est une intrépide, ne reculera pas devant une gageure en partie double. Me trompé-je?

— Soit ! — dit Edmée, avec une indifférence absolue. — Je parie donc que vous ne ferez même pas ce qu'a fait M. de Trièves.

Le baron prit un fusil des mains d'un vieux garde-chasse qui avait ses invalides au château et k qui était confiée la mission de charger les armes. Il se campa dans une pose classique, les jambes un peu écartées, le coude droit à la hauteur de l'œil, et, au lieu d'attendre la chute du volant, ainsi que le taisaient la plupart des tireurs soùs prétexte que la vibration rotatoire qui accom-

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pagnait le mouvement ascensionnel de ce but mouvant les gênait, il tira un peu haut, comme il eût fait pour un pigeon, dès qu'il vit les petites plumes Manches s'élever au-dessus de l'engin de projection, dont la masse noire constituait un point de repère assuré pour l'œil. Le volant, touché en plein, ne retomba pas sur la raquette.

— Allons I vous avez gagné, — dit Edmée, avec mi léger accent de dépit.

— Oh ! c'est très simple, — fit modestement le baron. — Toujours l'œuf de Christophe Colomb, vous savez. Personne, sans doute, n'a remarqué que le volant ne tourne sur lui-même, en montant très vite, que pour dérouter le tireur, et que cela ne l'empêche nullement de monter droit, ou à peu près, tandis qu'il redescend avec force zigzags des plus difficiles à suivre.

Le jeu avait perdu tout attrait, non seulement parce que l'explication de M. de Hbuvineux paraissait devoir le rendre trop facile, mais parce qu'il n'y avait plus rien à glaner pour l'amour-propre des tireurs. On quitta la place.

Maximilien n'avait laissé échapper, cette fois.

l'aventure de M^^^ de SAINT-ALAtS 323

aucun signe de contrariété. D'ailleurs» il était à noter que, depuis la volte-face exécutée par Edmée en sa faveur, il affectait une insouciance complète, répondant aux avances de la jeune fille dans la mesure que comportait le caractère flatteur de ces avances, mais ne prenant aucune initiative^ attendant les invites et s'abstenant d'en Cadre. Même il n'avait plus dit un mot du passé; c'était à croire que la fltrtation interrompue recommençait sur nouveaux frais. Aussi M. de Mauvineux put-il rester en arrière avec mademoiselle de Saint-Alais sans que le duc fît mine de s'en inquiéter.

Lorsque tout le monde fut en haut de l'escalier double et tournant qui conduisait des parterres du parc à la terrasse, Amaury arrêta Edmée, comme celle-ci s'apprêtait à gravir les mardies de marbre à son tour. Se- trouvant au pied des degrés, cachés par les circonvolutions de l'escalier, on ne pouvait les voir.

— Je n'ai rien à ménager, — dit le baron,. — puisque je me suis attiré» sans doute» en fois, tout votre ressentiment. Je ptm donc 1er hardiment. Au reste, cette hardiesse que )•

vais mettre dans mes paroles, c'est l'usage qu'il me plaît de faire du droit que m'a donné le gain démon pari...

— Ah 1 bon! vous me réclamez déjà le paiement de la dette que je viens de contracter envers vous et dont le montant est à fixer par vousmême... Enfin, vous êtes mon créancier... Mais tâchez d'être discret : le nom et la nature de la convention l'exigent.

— Oui, je suis votre créancier, — dit Amaury d'un ton sérieux. — Vous ne savez pas à quel point le mot est juste. Quand on a pris à un homme le repos de sa vie, on lui doit beaucoup.

— Oh I oh ! ne nous écartons pas de notre sujet, — fit Edmée, avec une moue hautaine.

Amaury eut un frémissement qu'il réprima. H se mit à sourire avec douceur.

— Pardon ! Vous oubliez que je suis en possession de choisir le sujet de cet entretien, que je réclame de vous comme solde de notre gageure... Écoutez-moi donc avec patience. Aussi bien ni» serai-je guère long... Vous êtes en train de vous compromettre et de vous perdre...

l'aventure de m"« de saint-alais 325

— Plaît-il?

— Oui, de vous perdre... Par rancune, par dépit, vous achevez ce que vous aviez commencé sous Tempire de sentiments dont je ne connais pas bien la nature, ce qu'avait interrompu le mouvement de sympathie qui vous a un instant portée vers moi...

— Ah ça I sérieusement, — s'écria Edmée, livide et tremblante, — vous croyez que je vais écouter jusqu'au bout une aussi inconvenante sortie?

— Oui, — dit le baron, qui avait pâli, lui aussi, — vous m'écouterez, parce qu'il faut que vous enteiidiez ce que je crois devoir vous dire, et que c'est probablement la dernière fois que je vous parlerai.

Edmée se détourna, haussa les épaules, puis mit le pied sur la première marche de l'escalier. Amaury lui saisit le bras avec une violence étrange.

— Quel jeu jouez-vous avec le duc? — lui demanda-t-il, en la regardant au plus profond des yeux. — Vous savez qu'il ne vous épousera pas, . . Le savez-vous bien, au moins? Moi, je le sais; je

326 l'aventure de m"* de saint-alais

le sais, parce qu'il me Ta dit. A peu près ruiné, il n'est pas homme à commettre une pareille folie... C'est de lui-même que je le tiens. Dès lors, où allez-vous? A la honte; vous y courez.. . Eh ! oui, vous me haïrez, maintenant que je vous ai presque outragée, après vous avoir blessée. Mais qu'est-ce que cela me fait ? Je préfère votre haine à votre dédain ; et, si ma brutalité sert la cause de votre honneur ; si je vous éclaire en vous insultant, bénie soit votre colère : elle vous sauvera peutêtre de vous-même, malgré vous 1

Il lui lâcha le bras, avec un geste rude, comme pour la repousser loin de lui ; mais il ne paraissait pas disposé à lui livrer passage.

— Ah I — dit Edmée, hors d'elle, — décidément, il faudra que j'appelle, si vous ne me laissez passer.

— Non, n'appelez pas... Écoutez-moi encore.

Au prix d'un prodigieux effort, il s'apaisa.

— Tenez, — reprit-il, d'une voix étranglée, — j'ai perdu la notion des choses permises, le sens des mots m'échappe... A quoi bon m'excuser? D'ail-

l'aventure de m"« de saint-alais 327

leurs, je suis bien aise de vous avoir dit ceh... Et puis, il y a un moyen d'effacer ces violences de langage... Je vous aime toujours, Edmée. Dernièrement, je vous ai cruellement blessée; mais pouvait-il en être autrement? Songez à ce que j'ai dû éprouver, moi qui vous adorais et qui n'attendais qu'une parole de vous pour vous consacrer ma vie, lorsque j'ai su que vous m'aviez menti, que vous aviez aimé, lorsque j'en ai été réduit à me demander si vous ne continuiez pas d'aimer, et quel homme I un homme que je connais, qui n'a pas le respect de l'amour, de la femme, pas même celui de la jeune fille!... Ah ! si vous vouliez, si vous pouviez, en toute conscience, me dire que le souvenir de cet homme disparaîtra de votre esprit, que vous n'avez eu que de la coquetterie, de la légèreté, pien qui ait engagé sérieusement l'avenir.. . Vous m'entendez bien? Je ne parle que de votre âme; vous ne supposez pas. .. Si, loyalement enfin vous pouviez mettre... il me serait presque permis de dire remettre votre main dans la mienne...

— Jamais I — s'écria Edmée.

328 l'aventure de m"* de saint-alais

Elle avait retiré sa main, dont il essayait de s'emparer.

— Vous m'avez pourtant presque aimé, souvenez-vous, — murmura M. de Mauvineux, qui, tout à fait calmé, était redevenu très doux.

— C'est vrai, — répliqua froidement mademoiselle de Saint-Alais, — j'ai été sur le point de vous aimer, je crois vous l'avoir dit... Mais je ne vous aime pas, parce que je n'aime pas les prêcheurs, les examinateurs de conscience, les gens qui raffinent sur le sentiment et sur l'honneur, les casuistes, les ergoteurs, en un mot les hommes vertueux : j'aime mieux les autres, leurs antipodes. Affaire de goût, n'est-ce pas ? Après tout, je ne suis pas le prix Montyon, moi ; je n'appartiens pas de droit au plus méritant.

— Bien ! — fit Amaury, — aehevez de vous perdre.

Elle le regarda en face :

— S'il me plaît de me perdre, comme vous dites en votre jargon de Prudhonwne, ce n'est pas vous qui m'en empêcherez... Domptez des chevaux, mon cher monsieur: c'est ce que vous faites

le mieux ; mais vous ne dompterez jangais les femmes, soyez-en sûr... En tout cas, si vous vous croyiez des aptitudes pour ce rôle difficile, il fallait tenter sur moi vos premières expériences, alors que votre vertu désarmée, se faisant humble et souriante pour plaire à mon indignité, avait endoimi en moi toute défiance... C'est mon plaisir de vous le dire aujourd'hui : vous auriez réussi... peut-être.

Elle passa rapidement devant lui et monta l'escalier. 11 n'essaya pas, cette fois, de la retenir.

On dîna plus tôt que de coutume, car on devait s'embarquer à la nuit, et l'on avait une grande heure de voiture en perspective.

Pendant le dîner, Amaury observa chez Edmée cette animation factice qui est le prodrome habituel des grandes crises morales comme des petits coups de tête chez les femmes, et qui l'avait une fois déjà frappé, quelques semaines auparavant. Cet état de belle humeur artificielle pouvait d'autant moins demeurer inaperçu pour un observateur, même plus désintéressé que ne Tétait M. de Mauvineux, qu'Edmée n'avait rien de commun

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vraim^t avec ces jolies écervelées, toujours caquetantes et toujours agitées, dont fourmille le monde, et qui en sont à elles seules le bruit et le mouvement. Mademoiselle de Saint-Alais avait la majesté de la beauté : les espiègleries ne lui allaient point ; et, quoique son visage, grâce à des yeux pleins de nuances et de lumière, eût ce sceau de vie et d'expression qui trop souvent fait défaut aux lignes sans reproche , la correction de ses traits et la vénusté flère de ses formes protestaient chez elle contre les efforts d'attitude et les rires grimaçants des gaietés débordantes. — Une belle femme est une statue vivante, mais qui ne doit vivre, rire, aimer que par les yeux; la passivité lui sied mieux que Faction ; le maniérisme la dégrade, le calme la déifie; et son amant même, s'il n'est un butor sacrilège, doit préférer la voir immobile, plutôt que contournée.

Or, ce soir-là, Edmée, le buste exactement pris dans un corsage sombre, qui donnait à sa poitrine l'attrait sévère d'un beau bronze, se démenait plus que de raison pour être gaie, se penchant vers ses voisins, les provoquant à rire, riant elle-même.

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mais d'un rire court, à chaque instant brisé. Le duc de Trièves, ayant à sa droite madame de Saint- Alais et à sa gauche la duchesse de Saveuse, semblait voyager à travers nues, quoiqu'il trouvât, par habitude, un mot à dire, de temps en temps, à droite et à gauche, alternativement. Son regard un peu morne, ainsi qu'il l'était d'ordinaire au repos, mais brillant d'un feu voilé, comme la flamme d'une lampe de deuil derrière un crêpe, suivait dans le vague les évolutions d'une pensée qui ne voulait point se fixer sur Edmée. Fidèle à son rôle expectant, le duc évitait, autant que possible, de regarder la jejgine fille : c'était de la prudence, en même temps qu'une[tactique habile. — On mangeait peu et vite, comme on le fait dans tous les repas qui précèdent un départ ou une excursion, même quand on n'est pas pressé. Le soleil baissant jetait dçs lueurs rougeâtres sur la nappe et sur les visages, logeant ses rayons perdus dans les caissons peints du plafond, ou les suspendant aux saillies dorées, plaquant, çàet là, des reflets de fournaise sur les chevelures blondes et sur les barbes fauves- — Calypso I — murmura la voix de la duchesse,

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à un moment où les conversations devenaient bruyantes en fusionnant, — qui pleurez-vous?

Madame de Saveuse, la tête à peine tournée vers M. de Trièves, n'avait pour ainsi dire pas desserré les lèvres en articulant sa question moqueuse. — Ces deux divorcés causaient souvent ensemble, et sans le moindre embarras; mais ils écartaient judicieusement de leurs entretiens les personnalités, de sorte que l'interrogation de la duchesse était peu conforme à des habitudes de langage consacrées par plusieurs mois déjà de mutuelle adhésion.

— Qui je pleure? — fit le duc, en regardant, avec étonnement d'abord, puis avec malice, son ancienne maîtresse. — Vous, probablement.

La duchesse prit un petit air pointu qui valait à lui seul tout un historique de sa liaison passée avec son voisin; sûrement, ce n'était pas elle qui l'avait rompue, cette liaison.

— Non, ce n'est pas moi que vous pleurez; on ne pleure pas les gens, quand on est assis à côté d'eux. C'est bien plutôt, sans doute, quelque insaisissable ou quelque fugitive.

l'aventure de m"® de saint-alais 333

— Non, sérieusement, vous vous trompez...

Au contraire, j'aurais plutôt sujet de me réjouir. Imaginez-vous que je suis débarrassé d'une menace de mariage. Je vous le dis en confidence, Valentine s'était mis en tête de me faire épouser mademoiselle du Charmoy... Oui, cette petite Gilberte qui vient de s'en aller. Je lui ai fait la cour tout de travers ; elle est en fuite.

— Ahl... Alors, vous ne vous mariez pas ?

— Pa^ tout de suite.

— Enfin, c'est une bonne occasion perdue.

V^oulez-vous que je vous aide à en trouver une autre? Voulez-vous que je vous marie, moi?

— Non, merci... J'aimerais autant que vous continuassiez de m'en empêcher.

On se levait de table : toute réplique était impossible. D'ailleurs, la duchesse n'eût pas trouvé la seule bonne qu'il y eût à faire; car, égarée sur une fausse piste, elle ne soupçonnait même pas l'amour, le désir chronique dont souffrait Maximilien : les femmes ont de bons yeux, mais à condition de n'avoir aucun intérêt personnel à bien voir.

834 l'aventure de m"« de saint-alais

La nuit tombait. Les deux postillons, culottés de noir et gantés de blanc, portant la veste havane passementée d'argent de la livrée d'Argara, la plaque au bras et le chapeau ciré descendu jusqu'aux oreilles, attendaient sur leurs chevaux, fouet à Tarçon, la jambe relevée, dans une pose ennuyée que protégeait Tombre. Enfin, on parut sur le perron, puis on s'installa longuement sur les hautes banquettes du char à bancs. Le duc monta le dernier; il y avait une place sur la, dernière banquette, à l'arrière, où trônaient à l'aise Edmée et une autre jeune fille : il s'assit entre elles deux. Un clappement de langue donna le signal, et l'attelage s'enleva.

Tandis que les arbres défilaient grand train des deux côtés de la route, à travers les teintes estompées et douteuses d'un soir de fin d'été, Maximilien sentait, de plus en plus nettement, le bras d'Edmée s'appuyer sur le sien. C'avait été d'abord une sensation sans caractère défini, un peu incertaine même. Il y a des femmes, et aussi des jeunes filles, inconscientes ou à peu près, qui ont le don d'éveiller ainsi chez des voisins impressionnables.

l'aventure de m"® de saint-alais 335

par des attouchements vagues, par de simples frôlements, que Ton peut attribuer au hasard, une foule de pensées malséantes, qui ne trouveront jamais d'application directe, de donner la volée à des essaims de petits désirs, qui ont bientôt fait de devenir grands. Après s'être demandé quelle part de conscience et d'intention il convenait d'attribuer à la manœuvre d'Edmée, le duc, pris d'une juste défiance envers lui-même et tenant pour suspectes les coquetteries d'attitude de sa voisine, opéra une légère retraite de corps, mais, au bout de cinq minutes d'un isolement qui lui pesait, sans doute, le bras se rapprocha de nouveau, et une molle pression se fit sentir encore, à laquelle il eût été de mauvais goût de se soustraire plus longtemps. Le duc s'abandonna donc à ce doux contact. Malgré les plis du tartan qui enveloppait Edmée, il percevait, jusque dans les moindres détails, l'anatomie de ce bras si souple, si rond, si déhé, qui, au travers d'une double ou quadruple épaisseur d'étoffe, le caressait de son contour parfait, — à ce qu'il lui semblait, tout au moins, tant est subtil et divinatoire le

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tact des hommes passionnés ou sensuels, — deux variétés assez proches Tune de Tautre, les passionnés n'étant que des sensuels qui, de parti pris, dramatisent leurs appétits.

Une heure de ce régime, c'était à peu près ce qu'il fallait pour ramener l'amour de M. de Trièves à cet état d'exaltation dont, à deux reprises, Edmée avait constaté les effets compromettants. Aussi, en descendant de voiture, le duc chercha-t-il tout de suite l'occasion d'isoler la jeune fille et s'empara-t-il de son bras pour la guider dans le chemin creux qui conduisait à la mer.

Quant à Amaury, sans bien démêler, dans l'obscurité, l'importance de ces amoureux manèges, il avait vu la jeune fille assise à côté du duc, tout près; et c'en avait été assez pour faire sourdre de son cœur une irrésistible colère, que pouvaient seules dominer la curiosité terrible de savoir jusqu'où iraient les choses et la résolution vague de les empêcher d'aller jusqu'au bout, fût-ce en supprimant M. de Trièves.

Ainsi, ces deux hommes si différents, si inégaux par l'âme, avaient été successivement amenés au

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même point, jetés au vertige des mêmes visions sanglantes et ridicules : la passion avait nivelé leurs âmes, comme l'ivresse nivelle les intelligences, dès qu'elle atteint un certain degré d'intensité. — Il est charmant d'avoir une pointe de vin; ignoble de se soûler : l'amour ne devrait jamais être, pour l'élite, que cette pointe de vin, qui réchauffe sans exalter, incite aux entreprises, vous met dans le cœur un paradis, — quelquefois celui de Mahomet, — et vous illumine la cervelle. Au lieu de cela, neuf fois sur dix, c'est une sombre et despotique passion, qui absorbe tout, détruit tout et abrutit tout le monde.

Se glissant, à la suite du couple, dans le chemin noir bordé d'arbres courts et difformes, Mauvineux entendit ce commencement de conversation :

— Me direz-vous pourquoi vous me revenez ainsi ?

— A quoi bon? Profitez-en... Mais surtout, soyez vous-même : pas d'élégie.

Au fond d'une anse étroite éclairée par la lune, qui montait dans un ciel opalin, étendant ses rayons au loin sur Feau, où Ton eût dit la chevelure reflétée d'une énorme comète, deux bateaux de pêche, un œil de feu ouvert au bout du mât, se balançaient, mouillés près du rivage et bercés par une brise courte venant de terre. De petites lames au clapotis rythmé blanchissaient, en se brisant, le bord arrondi de la crique, et sur l'argent de ce circuit d'écume s'allumaient, çà et là, des flammes diamantées, des phosphorescences, tantôt éparses comme des lucioles, tantôt i^unies

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et groupées en une sarabande de feux follets. On était servi à souhait; la mer était de parole.

Les barques se trouvant à vingt-cinq ou trente mètres de la grève, il suffit d'un canot pour y porter tout le monde, — une quinzaine de personnes, — en deux voyages.

Amaury, s'entêtant à un espionnage qui lui labourait le cœur, mais à la préoccupation duquel il ne pouvait plus s'arracher, avait tenu à s'embarquer en même temps que Maximilien et Edmée, au lieu de suivre madame de Saveuse, à qui il avait fini par offrir son bras Jusqu'à la plage, et qui avait pris place, elle, des premières, dans la petite embarcation, tandis que le duc et mademoiselle de Saint-Alais arpentaient le rivage de compagnie; si bien qu'il se trouva sur le même bateau qu'eux, assis juste en face d'eux, dans une excellente situation pour se faire torturer à fond, pendant deux ou trois heures.

Quand la barque, après avoir pris le vent, se coucha pour ranger la côte et descendre le chalut, M. de Trièves, autorisé par les circonstances, passa son bras entre le dos d'Edmée et le rebord

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du bateau, et il Ty laissa, profitant de rinsouciant abandon de là jeune fille et du peu d'attention que ses compagnons, — sauf un, — prêtaient à ses gestes. Et, pendant longtemps, il demeura ainsi, glissant, de minute en minute, dans l'oreille d'Edmée de ces paroles habiles qui troublent les femmes sans les effrayer, se raillant lui-même et raillant l'amour, tout en lui empruntant les mots les plus ardents de son vocabulaire, cherchant, dans les plis du châle, une main qui ne se dérobait plus qu'aux trop longues étreintes. — La seule personne qui eût pu gêner ces épanchements furtifs n'était pas là : madame de Saint-Alais, imi- 'tant les personnes d'âge et les ennemis de la navigation, n'avait pas voulu quitter Montiers. Quant à Amaury, on ne paraissait pas s'inquiéter grandement de ses sombres regards; pis que cela : on semblait les braver ouvertement.

Deux heures durant, on regarda les marins immerger et haler tour à tour leur chalut; deux heures durant, une pêche miraculeuse et féerique, avec un filet dont les mailles humides scintillaient comme les nœuds d'une résille géante par-

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semée de brillants, captiva tout le monde, à Texception des trois personnages préoccupés. Pendant deux heures, des poissons étranges, enduits de lumière, frottés d'égrisée, s'abattirent sur le pont, qui ruisselait et étincelait, ainsi que le comptoir fantastique d'un joaillier de légende orientale. Ils grouillaient et luisaient comme un amoncellement de lampyres, pêle-mêle avec des mollusques, des coquillages, des crabes, des galets, des fucus, qui, phophorescents comme eux, comme eux avaient été dragués par le filet magique; et tout cela, piétiné, écrasé sous les lourdes semelles ferrées des grandes bottes des marins, rendait des bruits bizarres, où l'on distinguait l'éclatement . des seiches, l'écrasement des coquilles, le grincement des carapaces, au milieu de l'éclaboussement ininterrompu d'une lumineuse poussière d'eau jaillissant sous les pas et retombant sans cesse en pluie de feu d'artifice, éblouissante, monotone.

Pas un détail de l'intimité nouvelle ou renaissante d'Edmée avec le duc de Trièves ne fut perdu pour Amaury, qui souffrait mille damnations, mais

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qui se sentait de plus en plus rivé à cette triste et abjecte besogne de Fespion d'amour, guettant et comptant dans Tombre les caresses et les baisers qu'on lui vole. Il remarqua tout : serrements de mains cachés, enlacements sournois, regards enflammés du duc, laisser-aller d'Edmée, tout, jusqu'aux frôlements d'épaules, jusqu'aux inclinations de tête, tout, excepté le caractère triste et comme résigné de l'abandon de la jeune fille. L'imagination aidant, il voyait celle-ci souriante et tendre; et il se rappelait avec amertume le mot cynique, mais profond, de ce grand libertin à qui l'on demandait : « Combien vous faut-il d'heures pour réduire une vertu bien armée ? ï> et qui répondait : « Cela dépend du temps qu'il fait. » — Le temps était si beau, ce soir-là, la mer si belle, la scène si poétique, si enchanteresse, tout le décor si merveilleux, — et la vertu, hélas! si peu solide !

Quand, un peu avant l'aube du jour, les barques remirent tout le monde à terre, on était plus ébloui qu'ensommeillé, chacun croyant voir encore luire partout et danser, à travers les der-

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nières ombres, des feux errants, chacun croyant fouler aux pieds des cailloux adamantins.

On s'engagea, pour gagner les voies carrossables, dans le chemin creux que Ton avait suivi en venant; et, au retour, comme à Taller, Edmée s'appuyait au bras du duc de Trièves, loin derrière le gros des nocturnes promeneurs, et plus abandonnée, plus disposée à se compromettre qu'on ne l'avait encore vue.

Ayant savouré tout à l'aise le fiel de son impuissante jalousie, M. de Mauvineux se demanda sérieusement ce qu'il ferait pour empêcher le duc de Trièves d'en venir à ses fins, qu'il pressentait déshonorantes pour Edmée, et assez proches; il y avait là plus qu'une rancune personnelle à satisfaire, il y avait un dessein infâme à déjouer. C'était, du moins, ce qu'il se disait. — Il ne pouvait s'arrêter longtemps au projet élémentaire d'une provocation. Provoquer le duc, avec ou sans le secours d'un prétexte, c'était beaucoup de tapage certain et de scandale probable pour un résultat des plus problématiques; car, depuis la disparition des tragédiens de cape et d'épée, qui

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illustrèrent les théâtres du boulevard, on ne voit plus guère de gens se planter en face d'un rival, lui dire tranquillement : « Je vais vous tuer », et le faire comme ils Tont dit. — « Le duel tue bien moins de gens que le coryza mal soigné », — a dit un statisticien impitoyable.

Tout ce que trouva le baron, ce fut de ralentir sa marche et celle de sa compagne, la duchesse d ' Saveuse, de manière à se laisser rejoindre par le couple traînard. Mais celui-ci ne mit aucun empressement à seconder ces vues charitables. Si bien que M. de Mauvineux finit par se retourner et par interpeller M. de Trièves :

— Hé bien I — fit^il, d'une voix singuUère, qui tremblait en raillant. — Arriverez-vous ?

Le duc ne répondit rien d'abord. Il continua d'avancer lentement, penché vers Edmée, la soutenant avec affectation ; puis, quand il fut tout près :

— Tiens ! tu es donc le chien du troupeau î Mords-tu ?

M. de Mauvineux lui lança un regard qui flamba dans la nuit.

l'aventure de m"® de saint-alais 34S

— Quand il le faut, mon cher, — répliqua-t-il en étouffant sous un rire badin les vibrations de sa voix puissante.

Madame de Saveuse, qui commençait de somnoler doucement au bras d'Amaury, tout en trottinant à côté de lui, se redressa avec vivacité et curieusement fouilla la nuit de ses yeux fauves, tout d'un coup ravivés.

Mais le feu ne devait pas encore prendre aux poudres, cette fois-là.

Pendant les deux jours qui suivirent, les hôtes de Montiers se reposèrent : ils l'avaient bien gagné. D'ailleurs, ils n'étaient plus séparés de l'ouverture de la chasse que par une moitié de semaine.

Ces deux jours de repos ne furent pas sans agitations et sans tourments pour Amaury. L'esprit perpétuellement hanté par le même cauchemar, il voyait partout des voies scélérates et des embûches de séducteur; il soupçonnait dans les moindres démarches de sinistres et damnables combinaisons. Le peu de littérature galante qu'il s'était assimilée jadis, à l'ombre de son pupitre de coUé-

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gien, lui fournissait de nombreux motifs d'inquiétude; maintenant que sa foi d'honnête homme, son culte pour la Jeune Fille, cette divinité des cœurs droits, ce palladium des foyers, ne le défendait plus contre les audaces du soupçon, il se rappelait ces monstres de dix-sept ans, qui, comme la Cécile des Liaisons dangereuses, remettent, dès la première sommation, entre les mains d'un sacrilège, la clef du sanctuaire, la clef de leur chambre, en même temps que celle de leur cœur ! — Une pensée le rassurait pourtant, c'est que mademoiselle de Saint- Alais partageait avec sa mère un des appartements du premier étage, et de tous le moins propice aux incursions ou invasions criminelles, entouré qu'il était de voisinages gênants.

Le duc eut avec Edmée, en ces deux jours, plus d'un entretien suspect à des regards prévenus; mais aucun ne paraissait présenter de caractère directement alarmant: Le couple surveillé conversait dans un coin de salon, ou sous les ombrages du parc, sans rechercher, en apparence, un isolement complet, d'ailleurs fort diffi-

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cile à réaliser, à la campagne comme à Paris. — De fait, si le baron avait pu surprendre le secret de ces causeries tête à tête, il n'en eût pas été sensiblement plus avancé. Il y était question d'amour, sans que la hardiesse des mots excédât de beaucoup les bornes des conversations mondaines; il y régnait même un ton d'ironie légère et de scepticisme hautain, qui, tout en les relevant singulièrement et en les tirant de l'ornière banale des amoureux devis, n'y laissait que peu de place aux sérieux mouvements d'éloquence. Du reste, pas de railleries à l'endroit du rival évincé : le duc savait qu'une femme, même trahie ou désenchantée, se cramponne d'autant plus à un souvenir aimable qu'on semble davantage en attaquer l'objet, et que c'est affaire aux hommes sans expérience et sans esprit de dénigrer celui qu'ils aspirent à supplanter. — Dire du mal d'un rival, c'est aussi maladroit que d'en dire trop de bien; car on monte, en pareil cas, la tête aux femmes à peu près aussi sûrement par le premier procédé que par 'e second.

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Le duc ne médisait donc point d'Amaury et ne raillait personne que lui-même, se disant décidément incurable, digne de pitié, ridicule, et vantant les amours sans chaînes qu'il avait follement désertées. Sans se dissimuler aucunement la grande part qu'avait eue le dépit dans le brusque retour d'Edmée, il voyait là une belle revanche à prendre, que lui offrait inopinément un sort capricieux, et qu'il ne laisserait pas échapper; l'heure seule était incertaine pour lui. Les revers imprévus qu'il avait essuyés, l'échec infligé à sa vanité auraient pleinement suffi à triompher de ses scrupules, si, d'aventure, il lui en était demeuré quelques-uns au fond de l'âme. On lui avait demandé d'être lui-même : il le serait ; de ne pas faire d'élégie : il n'en ferait point.

Mais, pour aborder les grandes tentatives et obtenir des résultats plus substantiels qu'une de ces interminables et énervantes flirtations à l'américaine, il fallait d'autres occasions que ceUes que l'on peut attendre du train habituel de la vie de château. — Ayant repris position, le duc s'occupa de faire naître ces occasions.

L'avant-veille du jour de Touveriure de la chasse, M. de Trièves convia les hôtes de sa sœur à un déjeuner dans une propriété qu'il possédait aux environs. C'était une grande habitation, depuis longtemps vide, autrefois dénommée château, mais déshéritée de son titre par l'abandon, et désignée seulement sous les noms de Maison de chasse et de Clos de Mautaillis. Située au centre de terres giboyeuses, environnée de bois et de tirés bien gardés, elle retrouvait, chaque an, au retour de Tautomne, quelques jours de vie. — Les Trièves, dont les biens patrimoniaux étaient au cœur du

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Dauphiné, n'avaient jamais dormi plus de deux nuits de suite sous son toit; mais trois générations de ducs y avaient donné des déjeuners de chasse.

C'était, en fait, un lieu assez propre à ces sortes de parties. L'habitation était un lourd bâtiment carré, couvert en ardoise, flanqué de deux pavillons d'architecture non moins indigeste; mais tout cela, enfoui sous les arbres, entouré d'un parc admirable, où la végétation, livrée à elle-même depuis un demi-siècle, avait eu le temps de faire deis siennes, avait un aspect rude et sauvage qui n'était pas pour déplaire à des chasseurs, — d'autant que, dans le parc même, le gibier abondait. Et, tout autour du mur d'enceinte, dans un rayon d'un kilomètre, des taillis, fameux par toute la contrée, rattachaient le vaste enclos boisé à des forêts également peuplées de bêtes.

Comme on devait chasser à Mautaillis un jour prochain, c'est-à-dire aussitôt après avoir fait l'ouverture sur les terres de la marquise, le duc avait eu l'idée d'y conduire les invités de sa sœur ,afin de s'assurer sous leurs yeux que bêtes et gens, gibier

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et gardes, étaient prêts à recevoir leur visite. Il voulait les promener à travers son domaine, leur donner un avant-goût du plaisir qui les y attendait et les émerveiller par toutes les dispositions savantes qu'il avait prises en vue de maintenir à ce beau territoire de chasse sa réputation séculaire. — Il voulait probablement autre chose encore, car il insista avec complaisance sur la nécessité où Ton serait de partir de bonne heure et de rentrer tard, ce qui eut pour effet, sans doute prévu, d'empêcher les femmes mûres et, parmi celles-ci, madame de Saint-Alais, d'accepter l'invitation ; ce qui eut aussi pour résultat de retenir au logis madame d'Argara.

On ne déjeuna qu'à une heure tardive, après une longue route sous un chaud soleil dont les rayons piquaient aussi fort qu'en juillet. Le repas, qui eut lieu à l'ombre de deux hêtres jumeaux, sur une pelouse échevelée, dans le fouillis herbeux de laquelle la faux avait pratiqué séance tenante une large tonsure pour l'installation de la table, fut gai comme le sont tous les repas de ce genre, lorsque le maître d'hôtel a eu l'esprit de retarder

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!>a montre. On aurait déjeuné toute la journée, si des fanatiques, sur un mot de M. de Trièves, n'avaient manifesté le désir de parcourir quelquesuns des sentiers de ces tirés célèbres où il était impossible de faire trois pas sans écraser un Japin. On se leva de table lentement, paresseusement, à regret, et Ton traversa le parc pour gagner les tirés, non sans avoir admiré, de loin, grâce à l'avertissement du duc, l'aspect poétique d'un chalet planté au beau milieu d'un petit lac, sur un morceau de terrain formant îlot dans cette espèce de mare ombragée par des saules. — Ce chalet avait été une des fantaisies du feu duc, qui, à coup sûr, ne s'en était pas servi trois fois dans tout le cours de sa vie. Mais c'était à l'époque où les chalets faisaient fureur, où la Suisse débordait la frontière avec ses cabanes historiées, où les pavillons, les villas, les maisons de ville même, dans certaines régions, prenaient une tournure helvétique ; et le feu duc s'était avisé tout à coup que son h3l)itation de Mautaillis, ainsi que les deux pavillons attenants, était vraiment par trop horrible et par trop inhospitalière, même pour

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quelqu'un qui n'y séjournait jamais plus de vingtquatre heures. Et il avait expédié en Vendée, un jour qu'il n'avait rien de mieux à faire, une grande quantité de planches numérotées, de l'assemblage laborieux desquelles était résultée cette petite construction, pittoresque et hygiénique, — à ce qu'on prétendait dans ce temps-là. L'effet, du reste, était agréablement mélancolique, sinon gracieux : vue de loin, à travers les arbres, avec sa toiture dentelée, qui s'effondrait, ses carreaux brisés, sa galerie extérieure entourant le premier étage d'un collier de bois sculpté, la rustique maisonnette, dont les planches jaunâtres avaient reçu la patine du temps et les stigmates de l'humidité, sous forme de taches vertes et de taches noires, avait l'air d'un nid d'amoureux vidé par un drame.

— Délicieusement sinistre ! — s'écria madame de Saveuse.

— Si vous voulez, — dit le duc, — nous visiterons cela tout à l'heure. Il y a des années, des siècles, que je n'y ai mis les pieds; mais j'ai défendu qu'on y touchât... C'était très gentil làdedans, autrefois...

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— Je meurs d'envie d'y aller, — dit quelqu'un.

— Eh bien ! il sera fait selon votre désir, — répliqua le duc. — Nous reviendrons par là. Je vais envoyer chercher les clefs... s'il y a encore des clefs.

Il donna un ordre à un garde, qui précédait la compagnie, et continua quelque temps de parler à ce garde, tandis qu'on cheminait tranquillement, les hommes en fumant, les femmes en cueillant des fleurs sauvages et en se composant d'agrestes bouquets avec ce zèle infatigable dont la botanique militante les enflamme, sans renoncer pour cela à caqueter ni à coqueter avec ceux de leurs compagnons que le cigare n'absorbait pas. — C'était un aimable spectacle que celui de cette petite troupe mondaine, lâchée dans ce parc inculte qui revenait à l'état sauvage, mais qui, par cette journée de soleil, sous ses feuillées criblées de rayons, avec les groupes élégants qui en réveillaient les échos et en peuplaient passagèrement les solitudes, avait la majesté des lieux déserts, sans la tristesse des lieux abandonnés. — De loin en loin, un lapin traver-

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sait le chemin en sautant, pour pénétrer dans un fourré, comme un boulet en pleine volée. Mais ce n'était là qu'un insignifiant prélude.

Au bout d'une large allée montante, envahie par les broussailles, une massive porte verte, dont la peinture est tout écaillée, s'ouvre sur les tirés. A peine a-t-on le pied dans une sente que les lapins eflfarouchés partent de tous côtés, se réfugiant sous les cépées, roulant parmi les souches reverdies, comme des pelotes de^ laine grise d'où s'échappe une touffe blanche : la petite queue retroussée, le funeste point de mire. Et, dans chacune des travées ombreuses où on les prend si bien en enfilade, quand il ne s'agit pas d'une simple reconnaissance non offensive, les bestioles fuient, déboulent, commç si le tocsin avait résonné par les rues vertes de leur cité. Çà et là, des poules faisanes quittent en trottinant les couverts, et des coqs diaprés traversent les allées avec une hâte qui reste majestueuse. — C'est amusant au possible, môme pour les profanes, ces excursions pacifiques dans des taillis de chasse bien peuplés. Aussi tout le monde prit-il plaisir à la promenade.

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En rentrant dans le parc, on alla droit au chalet insulaire, sur le territoire duquel donnait accès un pont de fer gracieusement courbé. Les portes étaient ouvertes. On visita.

Des pièces élevées, qu'éclairent de nombreuses fenêtres sans volets faisant de la maison une vraie lanterne; des cloisons nues de bois verni; un mobilier de campagne, perse et bois peint : rien absolument qui mérite de retenir Tattention, si ce n*est une chambre située au premier étage, tendue de cretonne claire et où se voient des traces de recherche et de confort, les reliefs d'un luxe relatif, les vestiges d'un passage de femme. Étant donné que la galanterie est une vertu de famUle chez les Trièves, et que le père de Maximilien a longtemps porté, sans lassitude apparente, le poids d'un veuvage prématuré, il n'y a rien de trop hardi à supposer que ces frais supplémentaires ont été faits jadis dans im but galant. On sourit et l'on chuchote. Puis, on s'apprête à redescendre,

— Franchement, ce n'était pas la peine, — dit le duc, — de vous faire venir l'eau à la bouche.

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Ce que c'est pourtant que la traîtrise des remembrances enfantines I J'avais le souvenir d'une bonbonnière créée par mon père, d'un coup de baguette, au milieu d'un vieux domaine humide et sombre... En vérité, je vous dois des excuses... Il tira sa montre.

— Nous avons encore deux heures à passer ici. Les chevaux ont huit lieues à faire, et ils en ont fait huit, ce matin, par la chaleur : il Idur faut encore du repos; surtout moins de soleil...

Le garde qui avait accompagné les promeneurs dans les tirés et ne les avait quittés un instant que pour aller quérir sa femme, espèce de porte-clefs dans cette grande prison vide de Mautaillis, parut sur l'escalier et s'avança, la cape à la main :

— Monsieur le duc viendra-t-il au bois Rouillé? Il est quatre heures.

— Ah! c'est vrai... Messieurs, je veux vous offrir la semaine prochaine, une chasse royale, au bois comme en plaine. J'ai quelques mesures à arrêter sur les lieux mêmes.... Mesdames, vous m'excuserez si je disparais pour une heure. Le parc est à vous ; la ferme, que vous n'avez pas visitée,

358 l'aventure de m"® de saint-alais

vous appartient, contenant et contenu... Enfin, il y a un lawn-lennis dans le coffre de la voiture ; mais j'aime à croire que vous n'en serez pas réduites à cette extrémité. Au reste, les gens sont à vos ordres... Bref, chacun fera ce qu'il lui plaira de faire pour tuer ces deux heures : le meilleur moyen de tuer le temps, à ce que je me figure, c'est de ne pas proclamer de quelle manière on s'y prendra pour le tuer.

On descendit.

Au moment où Edmée posait sa main sur la rampe de l'escalier, le duc avança la sienne et serra légèrement les doigts gantés de la jeune fille, en lui adressant un regard qui était une prière. Mademoiselle de Saint-Alais s'arrêta et laissa passer les deux ou trois personnes qui la suivaient. Amaury était déjà descendu..

— Savez-vous, — murmura M. de Trièves, en reculant jusqu'à la porte de la chambre qu'on venait de visiter, — que je viens de me livrer à une prodigieuse dépense de combinaisons machiavéliques, de mettre en œuvre toutes les ressources de la diplomatie et de la ruse, pour

l'aventure de m*^« de saint-alais 359

arriver.,, à quoi? Devinez... A vous parler quelques minutes, ici, absolunient seul avec vous, sans avoir à me surveiller moi-même, comme là-bas, à composer mon maintien, mon visage, mon regard, le son même de ma voix. Cette contrainte de tous les instants m'est devenue odieuse.

— Vous avez quelque chose à me dire ?

— Quelque chose!... Une infinité de choses.

— Toujours les mêmes ?

— Peut-être de nouvelles.

Il prit un air grave :

— Edmée, il faut que nous causions à cœur ouvert, une bonne fois... Oh I je le dis sérieusement. Cela vous fait sourire... Eh I mon Dieu, oui, je le sais bien, nous avons beaucoup causé ensemble depuis quelques mois, mais pas souvent à cœur ouvert... vous, du moins. Or, je vais partir bientôt ; c'est peut-être un adieu que nous aurons à nous dire; il importe que nous ne nous quittions que parfaitement éclairés sur nos sentiments... définitifs.

— Ah çàl où est votre diplomatie en cette affaire? Pensez-vous que nous puissions rester

ici, en U^te-à-tête, à bavarder?.. Avant cinq minutes, tout le monde saurait que nous recherchons les petits coins et que nous en avons cru trouver un bon. Vous manquez d'ingéniosité dans vos combinaisons.

— Aussi n*est-il pas question de rester ici, mais d'y revenir.

— Ah !.. bien, j'aperçois le bout de l'oreille de Machiavel ; mais j'ai peur que d'autres aussi ne le découvrent... avant la fin de la journée.

— Je ne crois pas que ce soit à craindre. On en a pour deux heures à tourner dans le parc, dans la ferme ou ailleurs. Quinze personnes, livrées à elles-mêmes, ne vont pas rester rivées les unes aux autres pendant deux heures d'horloge ; on va se grouper selon les sympathies ou les goûts du moment : ceux-ci joueront à quelque chose ; ceux-là se promèneront ; d'autres se reposeront ; d'autres encore deviseront d'amour sous les ombrages, les plus sensés, ceux-là... Dans un quart d'heure, soyez ici ou en bas : la porte restera ouverte, et moi je vous attendrai ou vous rejoindrai, sans que personne se doute de ma

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présence, puisqu'on me croira fort loin... Allons, descendez ; et, tout à l'heure, revenez... Je vous en prie, que cet échafaudage qui m'a coûté tant d'efforts d'imagination, tant d'évolutions et de calculs, ne soit pas perdu : qu'il serve à me procurer l'entretien suprême d'où sortira peutêtre quelque résolution dont dépendra notre avenir.

— Mais... — fit Edmée.

— Non, non, je ne vous écoute pas, — interrompit Maximilien, en poussant doucement la jeune fille dans l'escalier. — J'ai assez souffert par vous pour que vous m'accordiez cette grâxîe...

Ds arrivèrent en bas trop peu de temps après les autres visiteurs pour qu'on eût remarqué leur aparté à deux.

— Brrr 1 — fit madame de Saveuse, après avoir regardé la maison du dehors, et en reportant ses yeux sur le paysage environnant, — on dirait un mausolée de bois, édifié par une Artémise économe.

Le duc s'éloigna à grands pas avec son garde ; et,

362 l'aventure de m^* de saint-alaîs

selon les prévisions du jeune homme, la compagnie désœuvrée se fractionna, les uns se dirigeant vers la ferme, sous la conduite de la femme qui avait apporté les clefs du chalet et les remportait sans se mettre en peine de refermer les portes, les autres s*éparpillant deux par deux sous les arbres.

Mademoiselle de Saint-Alais marcha quelque temps à côté de madame de Saveuse et du poète Deètrée ; puis, profitant d'une discussion d'éthique chevaleresque et galante, sur un point digne de passionner une cour d'amour, discussion qui, selon l'usage, ne tarda pas à s'élever entre eux, elle les laissa s'éloigner insensiblement, tandis qu'elle moissonnait des coquelicots dans les hautes herbes. Quand elle en eut une brassée, elle regarda autour d'elle. Personne n'était plus en vue. Elle remonta alors vers le chalet, d'un pas incertain, comme si elle eût ployé sous le faix de sa gerbe couronnée d'écarlate, et, parvenue au pont, elle se retourna pour promener un nouveau regard alentour. Tout le monde avait bel et bien disparu; ce coin reculé du parc était redevenu silencieux

l'aventure de m"* de saint-alais 363

et désert. Un instant, elle demeura sur le pont, à regarder Teau dormante, que recouvrait une pellicule verdâtre, trouée par places et comme rebroussée.

Avec ses fleurs éclatantes dans les bras, sa toilette claire et son attitude penchée, c'était une Ophélie moderne.

Enfin, elle se dirigea vers la porte entr'ouverte, hésita quelques secondes sur le seuil, et se trouva bientôt dans le salon du rez-de-chaussée, qui sentait le moisi plus que la vétusté. Elle jeta ses fleurs sur un guéridon presque neuf d'aspect, mais dont le pied mangé branlait, s'assit dans une bergère, secrètement vermoulue sous les ruches et les floches d'une garniture encore présentable, ôta ses gants, et, prenant un à un les coquelicots, se mit à les assembler et à en égaliser tant bien que mal les tiges, qu'elle rompait d'un petit coup sec de ses doigts. — A un certain moment, elle crut entendre du bruit et se leva, la figure vaguement inquiète. Elle s'était trompée. Elle se rassit.

Qu'était-elle venue faire ? Elle se le demandait

364 l'avbnturk db m"* db saint*alais

avec bonne foi. Maximilien n'avait plus rien, ne pouvait plus rien avoir à lui dire, quoi qu'il eût prétendu à cet égard; et, eût-il eu quelque chose à lui apprendre, elle ne se fût pas souciée outre mesure de le savoir, car c'était bien le dépit seul qui l'avait ramenée vers lui. De plus, ce rendez-vous était nettement périlleux; y venir, n'était-ce pas s'exposer aux entreprises d'un homme qu'elle savait prompt à toutes les hardiesses, bien qu'elle eût réussi jusqu'alors aie contenir à peu près? Il est vrai qu'elle le croyait sincèrement incapable de lui avoir tendu un guet-apens et d'user envers elle, non seulement de violence, mais de ruse méchante. Néanmoins, puisqu'elle ne l'aimait plus, à supposer qu'elle l'eût aimé jamais, ce dont elle n'était pas fort sûre elle-même, pourquoi courir le risque d'une aventure désagréable? — « Oui, pourquoi ?» — se disait-elle. Et elle ne trouvait pas de réponse bien satisfaisante. — La vérité est qu'une certaine curiosité, non pas tant de son esprit que de son corps, l'avait attirée. Elle s'était rappelé la scène du balcon, et un frisson léger, qui n'était pas un

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frisson d'horreur, avait couru sous sa peau au souvenir de cet émoi de tout son être bouleversé, puis engourdi, révolté d'abord, mais presque aussitôt subjugué, charmé. Car, si la nature a charitablement institué que la vierge serait avertie par une insurrection spontanée de sa pudeur, dès que sa virginité se trouverait en péril, elle n'entend pas, cette prévoyante, et bonne, et hypocrite nature, que la répulsion fasse longtemps échec à sa grande loi d'amour; et, si la jeune fille s'efforce presque toujours d'échapper à la première étreinte de l'homme, presque toujours aussi, elle recherche la seconde, — avec ou sans conscience. En outre, Edmée se sentait moralement retombée dans la nuit. Par deux fois, un point lumineux avait brillé devant elle comme un phare; deux hommes, successivement, lui avaient paru s'élever au-dessus de toutes les têtes pour offrir à sa vue un idéal et un guide : l'un de ces hommes ne s'était même pas occupé d'elle, d'elle dont la beauté pourtant courbait les fronts sur son passage, comme fait un ostensoire qui traverse une foule agenouillée ; l'autre, pris

366 l'aventure de m"« de saint-alais

d'inquiétude, rebuté par les apparences, lui avait infligé un affront sanglant, dont son orgueil souffrait encore, quoiqu'elle le sût vengé, cet affront, et au delà, par les propres souffrances de celui qui en était l'auteur et par le dédain qu'elle avait opposé à de nouvelles tentatives de sa part...

— Ah! que c'est bien d'être venue!... Je vous jure que, pas une fois en ma vie, je n'ai éprouvé d'impression de bonheur qui fût comparable à celle que j'ai ressentie là, à l'instant, sur ce seuil, en vous voyant si gracieusement occupée... occupée à m'attendre.

Edmée s'était levée.

— Par où donc avez-vous passé? — dit-elle, avec un insensible embarras.

— Ah! voilà!.. D'abord, j'ai fait le tour du parc, à l'extérieur, ce qui m'a pris pas mal de temps; puis, j'ai abordé le chalet par derrière, après une minutieuse inspection destinée à me donner l'assurance que nous n'avons aucune indiscrétion à redouter... Mais remettez-vous donc là, dans le fauteuil, et continuez d'arranger vos

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fleurs... Moi, tenez, ici, à vos pieds... comme cela.

Il avait un ton de bonne humeur et d'expansif contentement, où tintait un accent de gratitude, joyeux conmie un carillon. La carnation de son visage, habituellement un peu éteinte^ s'était avivée par la marche ; ses yeux, qui eussent été fort beaux si Torbite en eût été moins cave,*brillaient d'un juvénile éclat ; et vraiment il semblait qu'un souffle de jeunesse, mais de bonne et franche jeunesse, l'eût transfiguré. Edmée, commençant à le bien connaître, avait été frappée de cette expression nouvelle, qui de distingué le faisait beau, dès le moment où elle l'avait vu paraître devant elle, le chapeau à la main, sans rien de cette courtoisie un peu compassée dont il était coutumier. Une fois de plus, Almaviva était devenu Lindor, et Lindor n'avait que l'âge de son travestissement d'écolier. — La jeune fille se sentit toute réconfortée : elle avait besoin de se rassurer.

— Quel luxe de précautions ! — dit-elle, en se rasseyant. — Que de marches et de con-

368 l'aventure de m^** dk saint-alais

tremarches ! Quelle inquiétude des surprises !

— Ah ! dame ! écoutez donc, si Ton nous voyait ensemble dans ce réduit solitdre, après ma fausse sortie... Mais il n'y a aucun danger qu'on nous voie. Admirez la tortuosité de mes plans : j'ai fait visiter le chalet, afin que, tout le monde le connaissant, personne n'eût plus ridée de venir rôder autour... Ah! que vcnlà une entrevue amenée de loin !

— Et, si je m'étais ïefusée à venir, ou bien si quelqu'une de ces circonstances habilement ménagées s'était retournée contre vous ?

— C'eût été partie remise, voilà tout ! — répondit Maximilien, qui, assis sur un tabouret, aux pieds d'Edmée, lui baisa la main. — Je suis patient, vous le savez bien ; rien ne me rebute : je l'ai montré... Mais, — reprit-il, en désignant du regard les deux fenêtres, — nous sommes bien en vue, ici, quoiqu'il ne doive passer personne, selon toute apparence; et, par-dessus le marché, nous sommes bien mal assis. Montons donc au premier ; nous y trouverons peut-être des meubles qui se tiennent encore sur leurs jambes; et puis, s'il

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vient quelqu'un dans nos parages, nous le verrons arriver de loin.

Ce disant, il se leva. Quoiqu'il eût parlé sur un ton tout à fait indifférent et, en quelque sorte, désintéressé, Edmée eut un mouvement d'alarme, une velléité de refus. Mais elle se fût sentie gênée de témoigner ouvertement sa répugnance ou ses craintes. D'ailleurs, en quoi était-il plus compromettant ou plus dangereux pour elle de monter au premier étage que de rester au rez-de-chaussée? Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient ouvertes, en haut comme en bas ; et la remarque de M. de Trièves'ne manquait pas de justesse.

— Conmie vous voudrez, — dit-elle. — J'emporte mes coquelicots ; je les arrangerai pendant que vous me raconterez vos petites histoires. Seulement, vous tâcherez de ne pas être prolixe ; je vous donne un quart d'heure pour me dire tout... mais, là! tout, cette fois... de manière que nous n'ayons plus jamais à recourir à ces conciliabules secrets, entourés de mystère comme des réunions de nihihstes et prémédités comme des assassinats»

370 l'aventure DE m"® de saint-alais

Au pied de l'escalier, il lui offrit son bras avec une grâce câline; mais elle refusa, ayant ses fleurs à porter.

Lorsqu'ils furent arrivés dans la chambre, dont la porte demeura entre-bâillée, il lui fit admirer la Vue quV)n avait des fenêtres ; mais, pour l'empêcher de trop s'avancer vers le balcon, où l'on eût pu l'apercevoir de loin, il la retint doucement par la taille. — Au premier plan, les saules trempaient leurs panaches en détresse dans l'eau morte du petit lac artificiel; au delà, s'étendaient des pelouses couvertes de hautes herbes déjà roussies et blondissantes, et, plus loin, le château se dressait, massif et grave conune une citadelle, sous un soleil attardé de canicule.

— C'est beau, ce parc, — dit Edmée, — mais bien triste. Seule, cette chambre a gardé quelque chose de vivant; on y a vécu : la vie y a laissé son empreinte et son parfum.

. — Oui, on y a vécu, — répliqua MaximiUen, en poussant les battants de la croisée, — mais si peu ! Celui qui l'a habitée...

l'aventure de m"« de saint-alais 371

— Oh!... celuil — fit Edmée, — vous pourriez dire celle.

— Soit! disons donc : ceux qui Tout habitée étaient des oiseaux libres et capricieux... Cette chambre, voyez-vous, n'a jamais été une cage où se soient trouvées parquées des existences, où Ton ait emprisonné des révesaux ailes reployées et impuissantes. On y arrivait le soir, on s'y aimait vingtr quatre heures, et l'on en repartait sans y laisser beaucoup plus de traces de son séjour que ne laisse de ses plumes, aux endroits où elle s'est posée, l'hirondelle en voyage. Le vague parfum qui traîne ici, c'est celui de l'air libre, de la brise, parfum jadis apporté du dehors; et voilà bien pourquoi cette pièce est la seule où l'on respire autre chose que le relent des vieux gites.

— Allons ! — dit Edmée, en s'installant sur une chaise basse , au milieu de ses coquelicots, éparpillés autour d'elle sur le parquet, — je vous ai octroyé un quart d'heure de libre éloquence ; je ne m'en dédis pas... Je n'ai pas de montre; mais voici qui me servira à mesurer le temps : quand

372 l'aventure de m"« de saint-alais

mon bouquet sera fini, je lèverai la séance ; cela vaut tous les chronomètres et tous les sabliers du monde.

M. de Trîèves jeta un coussin près de la chaise d'Edmée et s'y laissa tomber.

-^ Savez-vous une chose ? — dit-il, sans s'autoriser du voisinage pour risquer aucune nouvelle privante, — il n'y a d'heureux sur terre que ceux qui s'aiment mystérieusement... Est-ce que vous n'avez jamais compris le charme de ces liaisons secrètes, que rien ne révèle au monde? Esirce que vous ne seriez pas heureuse de vivre, sans jamais l'avouer, pour quelqu'un que vous aimeriez, et dont personne ne soupçonnerait le nom?

— Pour vous, par exemple? — fit Edmée, railleuse.

— Pour quelqu'un, je le répète, que vous aimeriez.

— Ah! voilà! c'est que je n'aimerai jamais personne, peut-être, assez profondément pour mettre tant de joie à cacher ce qu'il est si n&* turel et si facile de laisser voir.

— Cet amour-là pourtant, Tamour furtif, est le seul qui vaille le mal que Ton se donne pour être heureux; c'est aussi, hèlas! le seul qui ne meure pas prématurément étouflfé par le réalisme de la vie*

Voulant se maintenir quelque temps encore sur ce terrain de simple conversation, il partit de là pour faire l'apologie de toutes les variétés d'amour qui n'aboutissent point au mariage; mais il le fit avec un accent de passion cachant assez bien la trop simple et très prosaïque ambition du libertin. — C'est là, du reste, la thèse préférée de tous les hommes en quête de défaillances féminines; à les entendre, non seulement l'amour est plus agréable sans chaînes, — ce qui n'est pas étonnant, — mais l'amour libre est le seul qui s'éternise, — ce qui est purement insensé ; car nulle part on ne voit moins durer l'amour que là où il a pris indûment naissance, nulle part surtout on ne le voit plus mal finir : l'habitude, qui, dans le mariage, le transforme assez souvent, partout ailleurs le tue sans compensation. Mais ce n'en est pas moins une admirable

374 l'aventure db m*^ de saint-alais

matière à développements hardis que le thème adopté par M. de Trièves ; et il en tira bon parti, parlant avec ime chaleur croissante, arrivant insensiblement à la transition visée. Sa bouche, vers la fin de son homélie à rebours, était peu éloignée de la nuque blanche d'Edmée, si peu éloignée que son souflBe, à force de se rapprocher, finit par soulever de petites mèches aérantes, toutes dorées par dessous. La jeune fille le repoussa doucement :

— Là I mon bouquet est fini. Et votre harangue? Vous savez que je m'en vais...

— Ce n'est pas sérieux 1 Je n*ai encore rien dit.

— Miséricorde I rien dit t.. Enfin, c'est tant pis pour vous I

Comme elle se levait en secouant sa jupe, il lui entoura la taille d'un geste franc, osé,

— Non, restez, — dit-il, en parlant bas, près de l'oreille de la jeune fille. — Ne voyez-vous pas que j'ai besoin de vous, que je ne puis me résigner à vous perdre?... Edmée, faudra-t-il renoncer à vous pour jamais?... Ah I grand Dieu I si vous

l'aventure de m"* de saint-alais 375

pouviez m'aimer comme je vous aime... Si vous saviez ce qu'est Tamour, Tamour d'un homme qui vous désire, mais sait vous respecter...

U était apparemment de l'école de ceux qui mettent tout le respect dans les paroles et ailleurs toute ^'audace, car il l'enveloppa tout entière de ses bras et lui murmura quelques mots à peine distincts, mais très implorants et très doux. — Sa grande puissance de séduction était dans sa voix, qu'il avait fort agréable et qu'il dirigeait avec une sûreté de virtuose, modulant ses déclarations avec un art consommé, un étrange souci des nuances et des gradations. Cette voix passait vite de l'oreille d'une femme à son cœur.

Le duc de Trièves avait aussi une manière à lui, et bien dangereuse, d'unir la décision à la douceur : Edmée n'avait rien fait encore pour se dégager, qu'elle était déjà dans une situation où la défense nécessitait presque l'emploi de la force. Mais, outre que son savoir était assez étendu pour la mettre en grande défiance à l'égard des gestes de M. de Trièves, son innocence physique n'était

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plus telle que Ton pût avoir raison de sa pudeur par la surprise. Une nouvelle étreinte, accompagnée d'un baiser, la réveilla de ce commencement de torpeur qu'elle avait appris à connaître et qui est, en pareil cas, le commencement de la fin.

— Ah! laissez-moi, s'écria-t-elle, en se rejetant en arrière, — ou je croirai que vous m'avez tendu un piège, un piège abominable... Laissezmoi, vous dis-je, vous m'outragez I

Elle se dégagea brusquement et regarda le duc avec plus de colère que d'effroi. Mais celui-ci, d'un mouvement rapide, se plaça entre la porte et mademoiselle de Saint-Alais, Alors, la jeune fille eut peur tout de bon; le sang qui lui était monté aux joues reflua vers le cœur; elle devint toute pâle. C'est qu'elle avait vu luire, au fond des regards de M. de Trièves, un terrible reflet, le reflet de ce désir d'homme arrivé au paroxysme, grandi jusqu'à la folie, peut-être irrité jusqu'au crime par l'exacerbation que produit un subit contact succédant à une longue attente. La vue de la porte, toujours entr'ouverte derrière le duc.

l'avbnture de m"* de saint-alais 377

ne suflBsait plus à la rassurer. Toutefois, elle sVforça de recouvrer son calme et y parvint.

— J'ai conunis une légèreté, — dil>^lle. — Auriez-vous l'intention de commettre une lâcheté?*.. Oui ou non, voulez-vous me laisser sortir?

— Nonl... Tout à l'heure; pas maintenant.

Elle dominait le duc du regard et du geste; et

le jeune homme, le visage contracté, l'air mauvais, paraissait hésiter. Il hésitait, en effet. U savait, en venant, qu'il aurait à compter avec bien des résistances; il n'était même pas venu, peutêtre, avec l'idée arrêtée de s'emparer, ce jour-là, de mademoiselle de Saint-Alais; mais il avait trop fermement cru, pendant un instant, les choses en bon chemin pour se consoler d'un échec irréparable. La révolte d'Edmée, à la fois tardive et brusque, l'avait dérouté, puis exaspéré : il l'avait attendue plus tôt, cette révolte, au premier mot, au premier geste; il ne l'attendait plus, lorsqu'elle s'était produite, et elle l'avait affolé d'autant plus que, tout de suite, il en avait compris les ^conséquences. L'espoir lui. serait dorénavant in-

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terdit; il n'aurait plus aucune chance dé réussir, ni même aucune occasion de rien tenter. Il ne s'agissait plus d'une de ces émotions qui se peuvent apaiser par de caressantes et humbles paroles ; venant si tard, un pareil trouble compromettait irrémédiablement l'avenir. Donc, il fallait triompher suî l'heure, ou s'avouer vaincu. Mademoiselle de Saint-Alais, voyant que le duc ne s'effaçait pas pour la laisser passer, fit iin geste impérieux et marcha résolument vers lui.

— Non, vous ne sortirez pas ainsi ! — s'écriat-il, en prenant une voix et une expression moins dures. — Pas ainsi !

— Et qui donc m'en empêchera?

— Moi, je pense... moi qui vous... Je vous en conjure ! restez pour ine pardonner.

Il cherchait à la ressaisir.

— Ah ! assez, je vous en prie ! — fit mademoiselle de Saint-Alais, dont la terreur diminuait. — Vous avez pu vous méprendre ; j'ai contribué moimême à rendre la méprise excusable, peut-être; soit! Mais, à présent, vous ne sauriez prolonger

une telle scène sans me dé venir odieux, haïssable... Ce n'est pas celaque vous voulez, n'est-ce pas? Allons!

— Mais comprenez donc que ce que je veux, c'est vous î — murmura M, de Trièves, les dents serrées, blême avec du rouge autour des yeux. — — Non, pardon!... Ce que je voudrais, au prix de ma vie, c'est de ne pas vous perdre... Soyez ma femme, ma femme, entendez-vous ! Ah! vous voyez bien que je n'ai pas l'intention de vous outrager..

Il étendit la main vers elle. Prompte, elle lui échappa; mais lui, plus prompt encore, s'appuya de dos à la porte, qui se ferma avec un bruit sec. La jeune fille terrifiée n'eut pas la force de crier. Elle se retourna vers les fenêtres; mais le duc l'arrêta par le bras :

— Vous ne m'avez donc jamais aimé?

Elle retrouva sa voix pour lui jeter ces mots à la face, avec Un mépris qui sifflait et cinglait:

— Non, jamais, jamais!... J'ai cru Vous aimer; mais il m'a suifi de rencontrer un honnête homme pour être détrompée. C'est celui-là que j'aime,

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entendez-vous ? quoique vous m'ayez fait perdre son affection, que vous m'en ayez presque rendue indigne... Ahl s'il savait!

La porte, brusquement rejetée en dedans, culbuta à moitié M. de Trièves et laissa voir M. de Mauvineux, dont le visage rayonnant n'était pas celui d'un justicier de mélodrame. Son premier regard fut pour Edmée, un regard plein de reconnaissance; le duc n'eut que le second, qui était plus chargé de dégoût que de haine.

— Vous! s'écria M. de Trièves, — qu'est-ce que vous venez faire iciî Écoutez-vous aux portes, comme un laquais?

— Mademoiselle de Saint-Alais m'a appelé, — répliqua tranquillement le baron. — J'étais là, je suis entré. .. Malheureusement, — ajouta-t-il d'une voix plus basse, — je ne suis pas venu seul: il y a du monde tout près d'ici. On s'est aperçu de l'absence de mademoiselle de Saînt-Alais, qui durait depuis plus d'une heure : moi je m'en étds aperçu bien avant cela, et pour cause : je vous épiais. Je suis arrivé ici avant les trois ou

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quafa*e personnes qui s'étaient mises en chasse; j'ai entendu des voix; maïs, pour protéger Fhonneur de mademoiselle de Saint^Alais, je me suis efforcé d'écarter les curieux en leur élisant qu'il n'y avait personne dans le chalet; et, à peine ont-ils eu le dos tourné, que j'ai monté l'escalier... Ils sont là, dehors, tout près... Pas d'éclats de voix; que tout se règle. . .

Le duc n'avait plus figure humaine ; il balbutiait d'inintelligibles paroles :

— Se règle. . . se règle... Laquais !... Tenez I... Il s'était jeté, le poing fermé, sur M. de Mauvi-

neux, en proie à une rage batailleuse de portefaix. Le baron allongea son bras dans toute sa longueur, comme un ressort qui se détend; et le duc fut lancé contre la cloison, qui fit entendre un craquement.

A ce moment, deux ou trois têtes parurent à la porte, avec une expression de curiosité, que mitigeait un sentiment d'angoisse et aussi de gêne.

— Allons ! — dit M. de Mauvineux, en s'a-

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dressant au duc, — il est impossible de taire votre lâcheté, Monsieur.-

Puis, se retournant : •

— Monsieur de Trièves, — repriWl, sans aucune exagération de solennité, — ' a gravement insulté mademoiselle de Saint-Alais; je suis arrivé à temps pour empêcher qu'il ne Tinsultât plus gravement encore, peut-être. Comme mademoiselle de Saint-Alais veut bien devenir la baronne de Mauvineux, cette affaire ne regarde que moi. . . A demain, vous. Monsieur. . . Si vous m'en croyez, nous ne retournerons ni l'un ni l'autre à Montiers, du moins ce soir.

Le baron de Mauvineux et le duc de Trièves se battirent le surlendemain. M. de Trièves fut blessé, — seulement blessé, malgré la bonne envie qu'avait son adversaire de le tuer, peut^ être à cause de cette envie même : dans les duels, comme dans toutes^ les circonstances possibles, la mort n'est qu'un accident que l'homme ne gouverne point.

Que sera la baronne de Mauvineux ? — Une honnête femme, puisqu'elle aime son mîtri et

l'aventure de m"® de SAINT-ALAIS 383

qu'il n*y a pas apparence qu'elle doive fréquenter beaucoup le monde par la suite. — Mais elle a aimé deux hommes avant d'aimer son mari !

— Quand on veut épouser une femme qui n'ait jamais aimé personne avant vous, il faut la prendre à peine nubile ; encore n'est-ce pas dans le mondé qu'il convient de l'aller chercher.

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