RAPHAËL , MORALES
MORALES, accourant.
Ah I Raphaël, je te cberchais.
RAPnAEL.
C'est toi , Morales ?... Hé bien, quelles nouvelles ?
mobalÈs.
Je sors de noire auberge ; notre hôlc veut absolument savoir qui nous sommes.
HAPHAEL.
Bon !.. noos ne le savons pas noiis-nu'mss.
MORALES
Hun) I je crois qu'il soupçonne !a \ erile.
RAPHAËL
Comment ?
MORALES
En le quittant, sans avoir satisfait 'la curiosité, ]e Pai cntcnrlu murmurer les épithètes de chevaliers (i'indus'rie , d'iutii^aiits , d'avcuturitns...
RAPHAËL
Le sot !.. parce que nous ne l'avons pas encore payé?., il y a tant d'honnêtes gens qui ue vivent pas autremtni !
MORALES
C'est ce que je lui ai dit ; mais cts bourgeois , ces petits esprits , n'entendent rien auxusigcs du monde.
RAPHAËL
Nous le quitterons. As- tu e'té au bureau des voilures tk Grenade , re-» tirer notre valise ?
MORALES, à voix husse.
Notre valise ? elle n'y était plus: mais nous en possédons une autre ua peu mieux garnie.
RAPHAËL
Une autre !.. comment., ftipon ! tu l'aurais dérobée ?
MORALES
Ah I quel soupçon î... toi qui connais ma probité, mes vertus I
RAPHAËL
C'est justement pour cela !... avec ta probité, tues le coquin le plus intrépide dts deux Castilles ! et je tremble toujours que les ve. tus ne finissent par me raclire aux prises avec l'inquisition. Mais explique-moi-dona celte énigme ?
MORALES
Ce malin , je passe au bureau des voitures pour y prcnîhre nos effets arrivés cette nuit par le courrier; juge de ma surprise, lorsqu'à la pbce d'un modeste porle-manleau, e»u me reaul une valise semblable à la nôtre en apparence, uiais d'une pesanteur aduiiiablolJe reste d'abord stupéfait; mais craignai'.tles explications , je paye vile, et je m'esquive adroilenieat chargé de ce précieux butiu.
RAPHAËL
Quoi ! notre valise ?
MORALES
Je devine la «anse de cette erreur... Les adresses se seront déchirées ca roule... Le maître de ce porte-manteau ^ pressé en arrivant de gagner sou auberge , et trompé p.ir la forme , se sera emparé du notre... Au surplus, nous ne nous plaindrons pas de l'aventure; regarde ce porte-feuille qui devient notre propriété; ihenferme sans doute de bons billets auporteur.
Eh! malheureux, nos papiers e^ui peuvent nous coaipromeUre! ti* correspoudauce avec uos anciens compagnons de foUt ',
Mflfoi, tant pis pour celui qui les possède maitiienant ; je n'irai pas les reclamer.
RAPHAËL, avec impatience.
Voyous ce que contient ceporte-feui'le: depêchc-!oi. MORALES, ouvranl le porte feuille.
Oui, prenons connaissance de notre bien. ( Il tira un tnédaillGn ). Un poitrail I
RAPHAËL , le prenant.
C'est celui d'une jeune femme!... Oli I l;i charmanJe personne!
MORALES
Oui, la peinture c?t fort bien... mais l'entourage me panût encore mieux... Quels gros brilLiiitsI
RAPUAEL, regardant toujours.
Un chiffre!... le iicm d'Elvire!
MORALES
Elvirc I
RAPHAËL
Eh! oui, la (iHe du vieux Gusman... { Il montre la grille). Qui loge dans ce brillant hôtel dont lu vois le jardin.
imoralÈs.
Attends donc : lu m'avais chais^e de prendre des renseignements sur lui... j'y suis! Ce Gusm.in a un neveu, m'a-l-oii dit, un certain PcJro de Grenade, qui vImiI pour épouser sa fille... La valise, le porlelenilie, le portrait, tout doit appartenir au neveu. ( Tirant des lettres). Eh! parbleu! ceci nous en apprendra davaiitigc.
RAPHAËL, les prenant.
Des lellicsî justement c'est de Gusman.... Il écrit à son Hère Alvarès. (Lisant). « Après vingt ans d'absence... » (^-/ lui même ). Bon ! {Lisant). « Oublions nos querelles et que l'hymen de nos enfants...» {A lui-même). Ah! il est question de mariage, de dot!... Voyons, voyons, cela me regarde.
Il lit tout bas.
MORALES , fouillant dans le portefeuille. Billels doux... pelits vers... La triste chose que le portefeuille d'un amoureux.
RAPHAËL, vii'emcnt.
Morales, que t'a-t-on rapporte du caraclèie de Gusman?
MORALES
Avare , ambitieux et crédule à l'excès.
RAPHAËL
Ambitieux!.. Ah! ça, tout le monde s'en racle donc?
MORALES
Il donnerait, je crois, maigre son avarice, la moitié oe son bii^n pour un pelilbout de parchemin : il ne rêve que grandeurs, distinctions. ...11 se prosterne devant un titre, et ferait mille bassesses pour s'a! ier à quelque grande fanv le. Tous ses projets d'elevnlion ont échoue; il s'est riouve trop heureux de retomber dans la fjîjatice, et de donner sa fille à "^on neveu , dont le pcrc a fait une furtune corsidéiable ù Grenade.
HAPHAEL, lisant ion jours.
C'est bien cela!
MORALES
Eh! mais, à quoi rêves-tu donc?
RAPHAËL, vivement. A un projet délicieux I
MORALES
De fortune ?
BAPIIAEL.
gluirc!
MORALES
P.irie vite, tu sais que je suis toujonis prêt.
RAPHAËL
Je vois pnr cctlc coirespondance que Pérlro ne s'est pas encore pre'scnte chez son oncle; ii r.e doit arii.'cr à Mddiid que dans deux ou trois jours, pour épouser la fille de Gusinan.
MORALES
Eh bien ?
RAPHAËL
Muni de ces lettres et du portrait d'Elvire, si je prenais la place du cher ueveu !... Gusman n'a pas rtvu Pedro depuis vingt ans... Etabli à Grenade, avec son père Alvarcs, que des inlerèls de comru'rce ont fixé dans celle ville, le jeune Pedro lui-rnêir.e ne doit avoir qu'un souvenir confus de Madrid et des parents qu'il a quittes dans son enfance.
MOllALÈS.
Allons dono, un nom suppose I... Uu iival à la place du futur!... C'est usé, on ne voit que cela partout.
RAPHAËL
Tu crois ?
MORALES
Nous-mêmes, nous avons déjà employé celte ruse cinq à sis fois : ça ne nous a jamais réussi.
liaison de plus pour la tenter de nouveau!... D'ailleurs je n'ai pas le choix Avs moyens... L'important est de prévenir Pedro; et je n'ai rjju de mieux pour le momeut que de lui piendre son nom.
MORALES
M.is où cela te mènera-t-il?
RAPHAËL
A un mariage brillant, qui me raccommodera avec mon père!... Ce i)o;i Gil Pérez, cet honnête marchand de Tolède, ne voulait-il pas kc
mettre à la tête de son magasin?
MCSALÈS.
Fi doue î
RAPHAËL
Me vois-tu dici, dans le comptoir , une aune à la main ?
moralÙs.
La belle peispoclive !
RAPHAËL
Dése?2<;'ré d'être coalrarié dans mes gcût>-, je me lançai à corps perd'a
dans tous les {genres de dissipaiion... Mon pèro jeta ]e.s hauts cris; mon ODcie, l'aîgii zil i'.dnc.Kior, .s'en tuêla; on nielendit que je ne hantais que la mauvaise sociéié... Je ne te quit ,iis pas à ceUc époque. MGRALÈi, saluant.
Merci.
RAPnAEL.
Bn-f! on vo'i'ut me f.iire enf. jmtr, ui! me dosbcrita... XJn tipage d'enfer !.,. Je ui'.M II ippai; < t tu ,>cns qu'aj'rè- uu pan il éclat, je ne puis songer à rcpiraî je à Tulèle, à moins qu'une graurlc ton. ne n'impose silence à louifi) les mauvaises laig es, et ne me xeude la tcudres»e de mes hous parents.
mopalÈs.
J'entends bleu; mais Gusman en ira- 1 il ?...
RAPHAËL
Mon plan est tout f>rme. J* ce m'iicct.' d'abord, à la faveur des lettres etdii p irliai: , p;ii f lire e'conduirr Pedro; je m'imparedc l'tsprit de toute la maison j j séduis les valets, je parle seuliuu nt à la petite, économie au père... Tu cuinais mon adresse pour ces sortes d'occasions! D main je suis l'jdoie de touîe l.i fimille, j'épouse, je touchi- la dot , je deviens riche, Lonuêle homme, cela va de suite, et l'amour me l'ait tout pardonner.
MORALES
Eu ce cas, dépêchons-nous d'ei'frer ch(Z le beau-père.
RAPHAËL
J'' vjle k notre hô:cl pour y prendre un habit ])lus convenab'e, et me bien péi étitr de mon personnage. Toi, IVIoralè>, ani.once mou arrivée, fais préparer l'apparlcmcut du prétendu, dispose les esprits.
MORALES
Sois tranquille.
RAPHAËL, en sortant.
De l'audace, mou ami, de l'audacej il n'y a que cela qui réussisse daiiS le moude.
Il sort en courant.