I.'AVr\TI'BIF,R
Les soldats avaient l'ordre d'obéir an chevalier , ils se précipitèrent sur le duc , qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne:
— C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth.
Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris assourdissants du chevalier qui , depuis le commencement de cette scène feignait d'être en proie à une profonde colère et frappait des pieds avec fureur.
Un des soldats , au moyen de son écharpe, réussit facilement à bâillonner le duc ; il fut ainsi mis dans l'impossibilité de remuer et de parler. i(0
M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte , entra bientôt; il trouva Angèle pâle, horriblement agitée. Quoiqu'elle prévît l'issue de cette scène , de cette lutte , elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue.
— Qu'ya-t-il donc, monseigneur?... s'écria Chemeraut.
— Il y a, monsieur, dit le Gascon , (pie ce misérable a osé me tenir des propos d'une si abominable insolence que, malgré le mépris qu'il m'inspire , j'ai été obligé de le faire bâillonner !
— Monseigneur, vous avez eu raison... mais
LE DEPART. o
j'avais prévu que ce misérable sortirait de sou iarouche silence.
— Cette scène , d'ailleurs , s'écria Croustillac , n'aura pas été inutile , monsieur. J'hésitais encore. Oui, je l'avoue , j'avais cette faiblesse... Maintenant, le sort en est jeté; les coupables subiront la peine de leur crime. Partons , monsieur , partons pour l'anse aux Caïmans ; j'ai envoyé mes ordres au capitaine Ralph ; je ne serai content que lorsque j'aurai vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors, nous retournerons au Fort-Royal.
— Décidément, monseigneur, vous voulez assistera ce triste embarquement?
— Si je veux y assister , monsieur ? mais je ne donnerais pas pour le trône d'Angleterre le moment précieux , inestimable , où là , devant moi, je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!
— Décidément, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en hésitant encore.
— Décidément, M. de Chemeraut, s'écria Cioustillac d'un ton véritablement imposant et menaçant, tout à fait dans l'esprit de son rôle. J'aime à être obéi (juand je ne demande rien (jue de juste. Faites tout préparer pour le dé-
part , je vous en prie ; si ce misérable ne veut pas marcher , on le portera à bras ; mais , surtout, bâillonnez bien serré , car il profère de si horribles paroles , que je ne voudrais les entendre à aucun prix.
Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché ; on lia les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.
— Etes-vous prêt , M. de Chemeraut ? dit Croustillac.
— Oui, monseigneur ; il faut seulement que je distribue les postes de la marche de l'escorte.
— Allez donc, monsieur, je vous attends ; j'ai d'ailleurs quelques ordres à donner ici.
Le gouveineur salua et sortit.
Angèle et le chevalier restèrent seuls.
— Sauvé... sauvé par vous ! s'écria Angèle.
— J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse ; mais, sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... il était imj)Ossible d'en finir autrement... Une nousreste qne quelques moments, Chemeraut va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?,.. Allez vite les chercher, niadame... em{)ortez-les. Une fois tout ceci découvert, ujare à la confiscation.
LE DÉPART. iî
— Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l'appartement du duc.
— Courez donc les y prendre ; je vais sonner Mirette pour qu'elle vous prépare quelques habillements.
0 généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu!... et vous...
— Soyez tranquille, une fois que je n'aurai plus à veiller sur vous, je veillerai sur moi ; mais vite, vite, vos diamants ; Cliemeraut peut revenir, je vais sonner Mirette.
Le chevalier frappa sur un gong.
Angèle entra chez Monmouth.
Mirette parut.
— Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appeler toujours monseigneur.
Mirette fit un signe de tête affirmatif.
— Ah ! dit Croustillac en étant l'épée et le baudrier du roi Charles, (pii apparienaient à Monmoulh, et auxquels le duc tenait beaucoup, lâche que le panier soit assez grand pour contenir cette épée.
— Oui, monseigneui'.
— El puis, demande aussi à la nudâlresse
qui m'a re(,'u hier ici, ma vieille épée de fer, mon justaucorps vert , ma paire de bas rose (it mon feutre gris... J'ai laissé celte défroque dans l'appartement où je me suis habillé en arrivant... sauf l'épée, que tu m'apporteras ; tu feras mettre le tout dans un autre panier dont un des soldats se chargera.
Blirelle sortit.
Le chevalier se dit : C'est un enfantillage , mais je tiens énormément à ce pauvre vieil habit ; je l'endosserai avec d'autant plus de j)laisir qu'il me rappellera les aventures du Morne-au-I)iable... et que ce sera mon unique vêtement ; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse de ce velours noir à manches rouges qui est un peu trop voyant. Après un moment de silence et un profond soupir , le chevalier reprit : Allons, Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux, du courage... Elle est bien jolie, cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh ! cette fois... ça me lient là, au cœur... je le sens bien. Jamais je ne l'oublierai... c'est do l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour, ilenreusement que ce danger, ces émotions, tout cela m'étourdit... Ah ! la voici.
Angèle rentrait, en effet, portant un coffret.
— Nous avions toujours tenu ces i)ien'eries
eu réserve dans le cas où nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier. Notre fortune est mille fois assurée. Hélas ! pourquoi faut-il... que vous... !
La jeune femme s'arrêta, craignant d'offenser le Gascon ; puis elle ajouta tristement, les larmes aux yeux :
— Vous devez me trouver bien lâche, n'estce pas ? d'a^ oir accepté sans hésiter votre admirable sacrilice?... mais vous serez bon et indulgent? Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. 11 s'agit de l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie;... mais, tenez, ce que je vous dis là est d'un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... Je suis folle... pardonnez-moi...
— Plus un mot de cela , madame... je vous en supplie... Voici l'épée du duc, c'est celle de son père, voilà aussi cette petite boite à portrait qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez toutcela dans le grand panier.
— Homme excellent et généreux, s'écria Angèle attendrie. Vous songez à tout...
Croustillac ne répondit rien ; il détourna les yeux pour que la duchesse ne vît pas les
grosses larmes qui coulaienl sur ses joues hàlées. Il tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d'une voix étouffée :
— Adieu... et pour toujours adieu !... Vous oublierez, n'est-ce pas? que je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez ([uelquefois de moi comme...
— Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèleen fondant en larmes.
Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre, et dit à Crouslillac :
— Voici ce que j'étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir ce gage de notre amitié, c'est en vous l'apportant que j'ai entendu votre conversation avec le colonel lUit- 1er... Acceptez-le, ce sera un double souvenir et de notre amitié et de votre générosité...
— Donnez... oh ! donnez, s'écria le Gascon en pressant le médaillon sur ses lèvres, je suis lroj)payé de ce que j'ai fait pour vous... et pour le prince...
— Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraul, et...
— Voici Mirclle... à noire rôle, s'écria Croustillacen interrompani la duchesse.
lE DEPART. y
Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits du chevalier.
Angèle mit le coffre de diamants et l'épée de Monmouth dans la vanne caraïbe.
M. de Chemeraut entra en disant :
— Monseigneur, tout est prêt.
— Monsieur, offrez votre bras à madame, je vous prie, dit le chevalier à M. de Chemeraut, d'un air sombre.
Angèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier :
— Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père Griffon... merefuserezvous cette dernière grâce?
— Justement, monseigneur, dit Chemeraut, le révérend éveillé par le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.
— Il est là ! s'écria Angèle, Dieu soit loué !
— Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre. M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra ; il élait grave et triste.
— Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments d'entretien.
Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.
10 I.E OÉPAUr.
— Monseigneiu', ditCheiueraut en montrant un papier au Gascon, voici une lettre saisie sur le colonel Ruller : elle ne laisse aucun (Joute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse... Rutlersera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.
— Nous reparlei'ons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique... Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard.
— J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, ditCliemeraut. Puis il ajouta :
— N'emportez-vous rien? monseigneur.
— Un soldat de l'escorte est chargé de ce <jue j'ai de plus précieux, dit le chevalier, mes pajjiers... mes diamants... Quant à cette maison et à ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père Griffon ; pour rien au monde, je ne Aoudi'ais revoir jamais (|uoi que ce soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement tralii.
— Madame la duchesse ayant une chaise; ])()ur être transportée , monseigneur , j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.
— Très-bien, monsieur... Voici ma criminelle épouse.
En effet, Angèle sortait avec le père Griffon, îlle avait les yeux pleins de larmes.
Au grand étonnement de M. de Chemeraut, 2e religieux sortit gravement sans adresser une parole à Cronstillac, qui dit tout bas à l'envoyé français: Le révérend blâme ma conduite, son îilence est très-significatif... mais il n'ose pren- [Ire le parti de ma femme contre moi. Voulezvous offrir votre bras à madame ? ajouta le Gascon.
Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.
Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond silence pen- [lant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans.
Tous, à l'exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de l'issue de cette aventure.
La petite baie oiV était mouillé le Caméléon n'était pas très-éloignée de l'habitation de la Barbe-bleue.
Lorsque l'escorte y arriva , l'horizon se rougissait déjà des premières lueurs du soleil levant
15 lE DÉPART.
Le Caméléon, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait gracieiisemeni STir les vagues , amarré à un coffre de sauvetage, ce mode de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.
Non loin du Caméléon, on voyait un des gardes-côtes de l'île qui croisait toujours dans ces parages, seul point de la cabesterre qui fût abordable.
La chaloupe du Caméléon, commandée par le second du capitaine Ralph, attendait au dé- ])arcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs avirons levés, prêts à nager au premier signal.
Le cœur du Gascon battait à se rompre... Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de stratagèmes.
Enfin la litière où était renfermée Monmoulh arriva sur le rivage, et fut bientôt suivie de la chaise d'Angèle.
Les soldats de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère, le Gascon dit à Angèle d'une voix émue :
— Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au patron du
canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres... Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...
M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpris.
L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et d'échapper lui-même à M. de Chemeraut ; il ne doutait pas de la résolution et du dévouement des cinq marins de la chaloupe ; il pensait à s'y précipiter avec Angèle et Monmonth, et à ordonner aux matelots de faire force de rames, pour rejoindre le (kiméléon, afin d'appareiller en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente, devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès en était possible.
Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.
Une voix, d'abord assez lointaine, mais trèsretentissante, s'écria :
. -^ Au nom du roi, arrêtez 5 que personne ne s'embarque !
Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans.
— Au nom du roi, que personne ne s'embarque ! s'écria-t-il de nouveau.
— Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire que l'on n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des pilotis de l'embarcadère, je n'aurais pas laissé la chaloupe pousser au large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.
— C'est bien, Thomas. Et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup de fusil en manière de signal, le garde-côtes n'eût pas laissé mettre le brigantin à la voile.
Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette scène.
Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable , puisqu'au moindres signal le garde-côtes se fût opposé au dépari du Caméléon.
L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M. de Chemeraut, et leur dit :
— Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous allez, messieurs ; d'après l'ordre de M. le gouverneur , personne ne peut embarquer ici sans un permis de lui.
— Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagné se compose des
LE UÉPAUT. 15
s^ardes du gouverneur, vous le voyez, je n'agis pas sans son agrément.
— Une escorte, monsieur, dit rofficier d'un air étonné? Vous avez une escorte?
— Là... près du môle, monsieur, dit Crouslillac.
— Oh! c'est différent... monsieur, le jour était tout à l'heure si faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuillez m'excuser, monsieur, veuillez m'excuser.
Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du gouverneur, les examina un instant et continua avec une excessive volubilité.
— Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se dirigeaient vers l'embarcadère, et comme justement le Caméléon, brave navire, du reste, qui appartient à la Barbebleue, et qui a bravement coulé un pirate espagnol , et comme le Caméléon, dis-je, était venu celte nuit s'amarrer sur un corps mort '...
— Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable, dit le chevalier à M. de Chemeraut; vous devez comprendre combien cette scène m'est pénible.
' Sorte de coffre destiné à l'amarrage des navires.
— Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant , les personnes qui vont s'embarquer, s'embarquent sous ma responsabilité personnelle. Je suis M. de Chemeraut , commissaire extraordinaire du roi, et chargé de ses pleins pouvoirs.
— Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...
— Alors, monsieur, levez donc la consigne.
— Rien de plus juste, monsieur, la consigne étant maintenant sans aucun but, il est inutile de la maintenir. Thomas ! s'écria le parleur éternel à son factionnaire : Tu sais bien la con îigne que je t'ai donnée ?
— Laquelle, lieutenant?...
— Comment, tète sans cervelle !
— Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à l'inslanl au Fort- Royal, dit Chemeraut.
Le lieutenant continua intrépidement :
— Comment ! lu as oublié la dernière coiïsigne que je t'ai donnée ?
— La dernière... non, lieutenant.
— Non, lieutenant.. . eh bien ! répète-la donc, voyons cette consigne? Puiss'adressantà M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son soldat :
il n'a pas plus de mémoire qu'un oison , je ne suis pas fâché de lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.
— Morbleu, monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'éducation de vos factionnaires, dit Chemeraut.
— Eh bien ! Thomas, cette consigne !
— Lieutenant, c'était de ne laisser embarquer personne.
Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lève cette consigne.
— Embarquez-vous , madame , à l'instant , 'écria Croustillac, ne pouvant modérer son
impatience.
Angèle jeta un dernier regard sur lui.
Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte.
A un signe de la Barbe-bleue, les marins firent force de rames et se dirigèrent vers le Caméléon.
— Monseigneur, vous êtes satisfait njaintenant? dit Chemeraut.
— Non, non... pas encore, monsieur, je ne serai complètement satisfait que lorsque j'aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon d'une voix altérée.
18 lE DÉ HAUT.
— Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il tremble encore de colère quoique sa vengeance soit assurée.
Tout à coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumière ardente, qui rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer à l'horizon... le soleil connnença de s'élever majestueusement en inondant de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...
En ce moment le Caméléon, qui avait été rejoint par la chaloupe, déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant parle bout le câble qui l'amarrait à la bouée...
Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... pendant ({uclques secondes il masqua complètement le disque du soleil et parut enveloppé d'une éblouissante auréole. . . puisle léger navire tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de s'avancer vers la haute mer.
Croustillac resta immobile dans une conteni- })lation douloureuse, les yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu'il avait si brus(iucmenl, si follement aimée.
L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc» qu'on agitait vivement à l'arrière du brigantin.
LE DÊfAKT. VJ
Celait un dernier adieu de la Barbe-bleue.
Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si rapidement, qu'il s'effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et brumeuse du matin...
Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur les flots.
Pendant quelque temps, Crouslillac ne put suivre des yeux le Caméléon... Lorsqu'il le revit ; le brigantin s'enfonçait de plus en plus à l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace.
Enfin, doublant sa dernière pointe de l'île, il disparut tout à fait.
Lorsque le pauvre Croustillae n'aperçut plus rien... il ressentit une émotion profondément douloureuse ; son cœur lui sembla vide et désert comme l'Océan.
— Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous serons à bord de Fa frégate.
Regrets,
Tant que Crousiillac s'était trouvé en face de son sacrifice , tant qu'il avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Angèle et de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son dévouement , mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait amèrement la présence de la '^emme pour laquelle il allait tout braver... Sous le regard d'Angèle il eût gaiement affronté
22 RtUKETS.
les plus grands périls , mais il ne devait plus jamais la revoir...
Telle était la seule cause de son morne abattement.
Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée , le regard fixe , l'air sombre , l'aventurier restait muet et immobile... par deux fois M. de Chemeraut lui dit :
— Monseigneur, il serait temps de partir. Croustillac ne l'entendit pas.
M. de Chemeraut, voyant l'inutilité de ses paroles, lui toucha légèrement le bras... en répétant plus haut :
— Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant d'arriver au Fort-Royal.
— Mordioux, monsieur, que voulez-vous?
s'écria le Gascon en se retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.
La figure de ce dernier exprima tant d'étonnement en entendant l'homme qu'il prenait j)Our le duc de Monmoulh prononcer cette bizarre exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise ; il retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air impassible, puis, comme s'il fût sorti d'une distraction profonde , il lui dit d'un ton bref :
— Maintenant, monsieur, partons.
Et remontant à cheval, le Gascon prit la route de Fort-Royal toujours suivi de l'escorlc et accompagné de M. de Chemeraut.
Croustillac n'était pas homme , malgré son chagrin, à désespérer complètement du présent.
M. de Chemeraut , revenu de sa surprise , attribuait la sombre taciturnité du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier, envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'état de son cœur et faisait le raisonnement suivant :
— La Barbe-bleue (je l'appellerai toujours ainsi. C'est ainsi que je l'ai entendu nommer la première fois, lorsque j'ai pensé à elle sans la connaître) la Barbe-bleue est partie... bien partie , je ne la reverrai jamais , au grand jamais. C'est évident... Il me sera impossible d'échapper à son souvenir. .Te sens que je suis pincé au cœur... C'est absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... La preuve de cela,... c'est que cette petite femme m'a bouleversé complètement : avant de la connaître , j'étais insoucieux , babillard et gai comme l'oiseau sur la branche... très-peu scrupuleux
à l'endroit de la délicatesse , et maintenant nie voilà triste, morose, taciturne... et d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la Barbe-bleue ne m'offrît en partant quelque rémunération autre que le médaillon dont elle a eu la générosité d'ôter les pierreries. Hélas ! désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel changement! Moi qui, autrefois , tenais d'autant plus à la braverie des ajustements que j'étais plus mal troussé ; moi qui aurais fait mes beaux jours de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d'or, j'aspire au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert, et mes bas roses; fier de me dire : Je suis sorti de ce potose... du Morne-au-Diable , de cette mine de diamants tout aussi gueux que lorsque j'y suis entré. N'est-il donc pas , mordioux , bien clair qu'avant de connaître la Barbe-bleue , je n'aurais jamais eu de ma vie de ces pensées-là ?... Maintenant que me reste-t-il à espérer ? se dit Croustillac en adoptant , selon son usage , la forme inlerrogative pour faire ce qu'il appelait son examen de conscience.
— Voyons : sois franc, Polyphème ! Tiens-tu beaucoup à la vie ?
— Eh!... eh!...
BEGRETS. 25
— Que t'en dirait d'être pendu ?
— Hem ! hem !
— Voyons , franchement ?
— Franchement ? Eh bien ! la potence pourrait, à la rigueur , m'agréer, si la Barbe-bleue était à même de me voir pendre. Et encore , non... c'est une mort ignoble, une mort ridicule : on tire la langue ! on gigotte !
— Polyphème , vous avez peur... d'être pendu?
— Non, mordioux, mais pendu tout seul , pendu à l'écart... pendu comme un chien enragé... pendu sans que deux beaux yeux vous regardent , sans qu'une jolie bouche vous sourie...
— Polyphème , vous êtes un fat et un stupide ; croyez-vous pas que Sa Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre dernière danse? Encore une fois , Polyphème , vous rusez , vous cherchez toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu , vous dis-je.
— Soit , allons... oui , j'ai peur de la potence, j'en conviens, n'en parlons. plus... Écartons ces probabilités-là... n'admettons pas dans notre avenir cette crainte exagérée ; mordioux , on ne vous pend pas pour si peu... Tandis que la
l'aventvrifr. 5. 3
prison est possible pour ne pas dire probable.. , parlons donc de la prison.
— Eh bien ! que vous semble de la prison , Poliphème ?
— Eh!... eh!... la prison est monotone en diable , je sais bien que j'aurai la ressource de penser à la Barbe-bleue ; mais j'y penserais autant , j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois , dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle ! oui , décidément , c'est là que je veux finir mes jours , rêvant à la Barbe-bleue. Seulement la retrouverai-je , cette vallée paternelle ? Hélas ! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai longtemps , sans doute , avant de retrouver cette chère vallée.
— Polyphème , vous divaguez à dessein , vous voulez échapper à la prison aussi bien qu'à la corde , malgré votre phœbus philosophique.
— Eh bien ! oui, mordioux, j'y veux échapper ! A qui avoucrai-je cela, si ce n'est à moimême? Qui me comprendra , si ce n'est moimême?
— Ceci admis , Polyphème , comment éviterez-vous le sort qui vous menace ?
— Jusqu'à présent cette route n'est guère
propre à une évasion, je le sais... à droite des rochers , à gauche la mer , devant moi , derrière moi, l'escorte... Mon cheval n'est pas mauvais ; s'il était meilleur que celui du bonhomme Chemeraut , je pourrais essayer de lutter de vitesse avec lui.
— Et puis , Polyphème ?
— Et puis , je laisserais en roule le bonhomme Chemeraut.
— Et puis?
— Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne , je gravirais les rochers , j'ai de longues jambes et des jarrets d'acier...
■ — Mais , Polyphème , on retrouve bien les nègres marrons, vous qui n'avez pas leur habitude de cette vie nomade , on vous retrouvera facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la battîie qu'on fera pour vous rattraper.
— Oui... mais au moins j'ai quelques chances d'échapper... tandis que suivant le bonhomme Chemeraut , comme le mouton suit le boucher qui le mène à la tuerie , je tombe en plein au milieu de mes partisans ; le Mortimer me saule au cou , non pour m'embrasser, mais
pour m'étrangler en voyant que je suis ou plutôt que je ne suis pas... tandis qu'en tentant de m'échapper , je puis réussir... et qui sait, aller rejoindre peut-être la Barbe-bleue! Le père Griffon lui est dévoué, par lui je saurai toujours où elle est, s'il le sait...
— Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez celte femme sans aucun espoir ; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous ait pris complaisamment pour lui , il est aussi beau , aussi grand seigneur , aussi intéressant que vous êtes laid, ridicule et homme de peu, quoique de race antique... Polyphème.
— Eh, mordioux! que m'importe !... En revoyant la Barbe-bleue, je ne serai pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne jouit pas d'un beau site , d'un admirable tableau , d'un magnifique poëme , d'une musique enchanteresse , quoique ce site, ce tableau, ce poëme , cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l'espèce de mon contentement auprès de la divine Barbe-bleue.
— Une dernière observation, Polyphème...
Votre fugue, heureuse ou non, n'éveillerat-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne compromettrez-vous pas ainsi ceux que
VOUS avez , je l'avoue , assez habilement sauvés?
— Il n'y a rien à craindre de ce côté , le Caméléon marche comme un albatros ; il est déjà le diable sait où ; l'on mettrait à ses trousses tous les gardes-côtes de l'île, qu'on ne saurait où le chercher. Ainsi donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval est plus vite que celui du bonhomme Chemeraut...Le bonhomme me semble justement trèscogitatif , à cette heure ; la grève est belle et droite. Si je partais?
— Voyons... essayez... Partez, Polyphème!
A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement avec une grande rapidité.
M. de Chemeraut , un moment surpris , regarda fuir le chevalier ; puis ne comprenant rien à cette bizarrerie du prince, il se mit à sa poursuite.
Monsieur de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent écuyer... Son cheval , sans être supérieur à celui de Croustillac, étant beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le chevalier avait déjà prise.
M. de Chemeraut courut sur les Iraces de l'aventurier en criant :
— Monseigneur... monseigneur... où allezvous donc?
Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la course de sa monture.
Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un coude en cet endroit, et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs de rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux.
M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.
— Morbleu, monseigneur, s'écria-t-il, quelle mouche à piqué Votre Altesse? Pourquoi ce courre si furieux et si subit?
Le Gascon répondit froidement et hardiment :
— J'ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... ce pauvre Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis... malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l'endroit de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées. . . les fuir ! à toute force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.
— Il me parait , monseigneur , que moralement et physiquement , vous les fuyez à toutes
jambes , malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous leur échappiez davantage. M. de Chemeraut appela le guide.
— A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.
— Tout au plus à une lieue , monsieur. Monsieur de Chemeraut tira sa montre et dit
à Croustillac :
— Si le vent est bon , à onze heures nous pourrons être sous voile et en route pour la côte de Cornouailles où la gloire vous attend , monseigneur.
— Je l'espère, monsieur , sans cela il serait absurde à moi d'y aller. Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal commencer que de l'inaugurer par un meurtre.
— Que voulez-vous dire, monseigneur?
— Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis superstitieux , monsieur ; cette mort me semblerait d'un fâcheux présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc formellement sa grâce.
— Monseigneur, son crime a été flagrant, et...
— Mais , monsieur , ce crime n'a pas été commis , j'insiste pour que le colonel ne soit pas fusillé.
— Il expiera , du moins , monseigneur , par
une détention perpétuelle, son audacieuse tentative.
— En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espère du moins , ce qui abrège infiniment le temps. . . D'ailleurs le colonel pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles , ce qui serait véritablement dommage...
— Il sera fait , à ce sujet , ainsi que vous le désirez , monseigneur.
• — Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit... .l'ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour d'aujourd'hui , comme disent les bonnes gens , est néfaste... Or, pour rien au monde, je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante que la nôtre, sous l'influence d'une heure que je me crois fatale... D'ailleurs, je me sens fatigué , vous devez le concevoir en songeant aux émotions de toutes sortes qui m'assiègent depuis hier.
— Quels sont donc vos desseins, monseigneur?
— Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de faire ce que je désire... c'est-à-dire de ne mettre à la voile que demain malin au soleil levant.
— Monseigneur...
— Je sais , monsieur , ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis enfin , je suis décidé à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... Je vous apporterais le sort le plus funeste , j'attirerais sur votre frégate tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul, ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et je dois commencer mon apprentissage de la solitude.
— La solitude? mais , monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les agitations qui vous attendent.
— Eh ! monsieur , répondit philosophiquement Croustillac , le malheureux trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans ses regrets... Une femme que j'aimais tant !... ajouta-t-il avec un profond soupir.
Ah ! monseigneur... dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre à l'unisson de Croustillac , c'est terrible... mais le temps cicatrise de pires blessures.
— Vous avez raison , monsieur , le temps cicatrise de pires blessures ! j'aurai du courage.
Bien reposé , bien remis de mes fatigues et de mes cruelles agitations, demain je me consolerai , j'oublierai tout... en embrassant mes partisans.
— Ah ! monseigneur , demain sera un beau jour pour tous !
La position du chevalier commandait trop d'égards à M. de Chemeraut pour qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon, il acquiesça donc , quoique ,à regret , aux volontés de Croustillac.
Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte , espérait trouver l'occasion de fuir, il se souvenait que la Barbe-bleue lui avait dit :
Nous ne serons pas ingrats ; une fois le prince en sûreté, nous ne vous laissei'ons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement tâchez de gagner du temps.
Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses amis , sachant toutes les difficultés qu'ils auraient à braver et à vaincre pour le secourir , il voulait en tout cas ne pas sacrifier cette chance de salut , si incertaine qu'elle fût.
Ainsi que l'avait annoncé le garde, on arriva au Fort-Royal au bout d'une heure de marche.
Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville , du côté des savanes ; il fut facile d'y parvenir sans rencontrer personne.
M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes.
Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement intrigué de ce justaucorps de velours noir, à manches rouges. Mais songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable , il n'osait envisager Croustillac qu'avec une profonde déférence.
Le baron, profitant du moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un regard mélancofique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à son évasion , le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut :
— Je comptais sur une dame, monsieur?
Cette litière que vous aviez emmenée...
— Eh bien ! M. le baron, vous comptiez malheureusement... sans votre hôtesse...
— Vous avez dû avoir bien chaud par ce
S6 RËGSETS.
coup de soleil matinal? ajouta le baron d'un air dégagé , quoiqu'il fût piqué de la réponse de M. de Chemeraut.
— Très-chaud , monsieur... et votre hôte aussi... Vous deviez lui offrir quelques rafraîchissements...
— J'y avais songé , monsieur , dit le baron , j'ai fait mettre trois couverts,
— Je ne sais, monsieur le baron, si monsieur (et il montra le chevalier) daignera nous admettre à sa table.
Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente curiosité.
— Mais , monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage ?
— Monsieur le baron , je me vois malheureusement dans la nécessité de vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non de...
— Il suffit, il suffit, monsieur ; voulez-vous demander à l'hôte que j'ai l'honneur de recevoir , s'il veut me faire la grâce d'accepter ce déjeuner?
M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci, prétextant sa fatigue , demanda de déjeuner seul dans sou appartement.
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M. deChemerautdit quelques mots à Toreille du baron qui , aussitôt , offrit son plus bel appartement à l'aventurier.
Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont un de ses gardes avait été chargé , et qui , on le sait, ne renfermait que les vieux habits du Gascon.
M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui remit ce panier.
— Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de trois millions de pierreries?... dit négligemment Croustillac.
— ■ Quelle imprudence, monseigneur!... s'écria M. de Chemeraut. Ces gardes sont sûrs... mais...
— Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien à craindre...
— Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à lin cette entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses nécessaires, une fois le débarquement opéré.
— Il n'importe , dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je n'avais pas prévu cette
disposition du grand roi , et je voulais mettre au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang , de fortune et d'influence !
Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.
Le départ.
Croustillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se coucha, espérant que le sommeil le calmerait et lui donnerait peutêtre quelque heureuse idée d'évasion ; il avait reconnu avec chagrin l'impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait ; les deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au pied du bâtiment.
Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à ré-
fléchir sur les événements bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas que le Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si étranee, les manières et le langage de Croustillac, quoique assez habilement adaptés à son rùle, sentaient parfois tellement l'aventurier, que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer l'identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la Barbebleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.
Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir : que la veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le Morne-au-Diable,
M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans doute duré jusqu'alors.
Quant à IVutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa conviction à l'endroit de
Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le colonel concourut-il, de son \^ côté, et à son insu, à donner plus d'autorité ncore au mensonge de l'aventurier.
Le soleil était sur le point de se coucher, M. de Chemeraut, complètement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission, pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont il se berçait.
— Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître Daniel, et commandant le trois-màts la Licorne, arrive de Saint-Pierre avec son navire ; il demande à vous entretenir un moment pour affaires très-pressées.
— Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron ?
— Parfaitement, monsieur ; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis, s'avançant vers l'escalier par lequel il avait monté, le baron dit à un de ses gardes :
— Fais monter maître Daniel.
Nous avons oublié de dire que la frégate avait
reçu l'ordre de mouiller à l'extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le désir de passer la nuit à terre.
Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur.
La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche, trahissait un assez grand embarras.
Le digne capitaine de la Licorne, si souverainement roi à son bord, semblait gêné, mal à son aise ; ses joues, toujours plus que vermeilles, étaient légèrement pâles, le tressaillement presque imperceptible de sa lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation ; il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche ; à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son cou couleur de brique ; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux mains.
Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approcha de M. de Chemeraut dont
la figure sèche et dure, dont le regard perçant semblaient l'intimider beaucoup.
— Je suis sur que cet homme est en nage, dit tout bas le gouverneur à monsieur de Chemeraut, d'un ton pitoyable.
En effet de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes du front chauve et hàlé de maître Daniel.
— Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.
— Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d'un ton plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.
Enfin celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en s'adressant à M. de Chemeraut :
— Monseigneur...
— Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je vous écoute.
— Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive à l'instant de Saint-Pierre avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle, tafia...
— Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement, que voulez-vous?
— Voyons, maître Daniel, mon garçon, ras-
siire-toi, explique-toi et essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron.
— Or, monseign... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons de huit et quelques sacrels ou pierriers, ma cargaison est d'une telle valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et des pirates...
— Eh bien ?
— Mais va donc ! parle donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi.
— Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.
— Peste ! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle demande, maître Daniel, dit le baron ; on t'en donnera des frégates de Sa Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison !
M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et répondit :
— C'est impossible ! la frégate marche trop vile, elle ne pourrait diminuer de voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou !
Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien.. . Sans médire de la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien
m'engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse , quelle que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue.
— Je vous dis que vous êtes fou. La Fulminante est de la première vitesse.
— Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si cette fière frégate marche plus vite que la Licorne... eh bien ! cette guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un bon bout de chemin à l'abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah ! monsieur, une cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre bon roi, s'ils s'emparaient de la Licorne...
— Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre, n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué ; sa mission est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi.
— Oh ! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait seulement m'approcher en me voyant si bravement accom-
pagné : sauf votre respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens ne sont pas là...
— Pauvre brebis de maître Daniel ! dit le gouverneur.
— Âh ! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon.
M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne gênait en rien la liberté de la manœuvre de la frégate, le capitaine Daniel s'engageant à suivre la marche de la Fulminante ou à être abandonné. Néanmoins M. de Chemeraut refusa.
— Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte, un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manœuvre de la frégate... C'est impossible.
— Mais, monsieur... ma riche cargaison...
— Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est impossible...
— Hélas ! mon Dieu , moi qui suis venu exprès de Saint Pierre pour vous faire cette
demande! dit Daniel d'un Ion douloureux.
— Eh bien ! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous couvrirai pas de mon pavillon.
— Pourtant, mon bon monsieur...
— Assez ! dit M. de Chemerautd'un ton haut et rude.
Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut.
— A-t-on vu ces trafiquants ! A les entendre, il n'y a pas d'autres intérêts que ceux de leurs cargaisons ! dit M. de Chemeraut.
— Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse l'escorte, dit le gouverneur d'un air étonné.
— Il y en a très-peu, en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit brusquement M. de Chemeraut en se retirant.
Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel. Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif éclat, qu'elle éclairait parfaitement sa chambre.
Le chevalier alla regarder par ses fenêtres ; les deux factionnaires se promenaient paisiblement au pied de la muraille.
— Diable, se dit le chevalier, il m'est déci-
dément impossible de m'évader de ce côté, il v a au moins vingt pieds à descendre pour tomber sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette manière de quitter l'hôtel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côté.
Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger ; mais une vive lueur, qui se projetait sur le parquet, lui apprit que la pièce voisine était éclairée , et probablement occupée.
A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur sa cheminée, le chevalier alluma une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction mélancolique ; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.
— Mordioux, le hasard est furieusement bien nommé le hasard ! se disait le Gascon. Il m'a toujours eu en particulière affection. S'il était béatifié. . . j'en ferais mon saint et mon patron. . . Hasard-Polyphème, sire de Croiistillac ! Lorsqu'à bord de la Licorne j'avais parié d'épouser la Barbe-bleue, qui aurait prévu que celte folle gageure serait presque gagnée? car enfin aux
lE T)ÉPART. 49
yeux de l'homme au poignard et de M. de Chemeraut, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du Morno-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée ! Lorsque j'ai quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu, ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit que je partais ( non pas directement, il est vrai ) pour aller révolutionner les Cornouaillois sous le nom du duc de Monmouth au profit du roi Jacques et de Louis XIV !... Mordioux, on a bien raison de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait pénétré ceci? Ah çà ! le moment critique approche... Je suis quelquefois tenté de tout découvrir au bonhomme Éhemeraut? Oui, mais je pense que chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de 3 ou A lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin d'œil, tandis qu'en pleine mer, il n'y aura peut-être pas de gens aptes à me juger ; je pense enfin que si la Barbe-bleue a prié, je suppose, le père Griffon, de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme Chemcraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter... Mieux vaut donc garder
le silence. Oui, tout bien considéré, reprit Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l'erreur de Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que j'aie à prendre.
Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé...
Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrètement d'ici.
En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte et vit avec désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.
L'un s'en courut chercher le baron ; l'autre dit à Croustillac :
— M. le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chambre de monsieur avant qu'il eût appelé, M. le baron va venir à l'instant même.
— C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin ; il fait très-chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore, non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin ; je préférerais l'espace, la savane... le grand air...
— C'est bien facile, monsieur, en descendant la galerie, on se trouve dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.
— Très-bien ; alors, mon garçon, conduismoi vite ; j'aspire après les champs comme un oiseau en cage...
— Ah ! c'est inutile, monsieur, voici monsieur le baron ; il vous conduira lui-même, dit le laquais.
— Au diable le baron ! pensa Croustillac. Le gouverneur n'était pas seul, monsieur de
Chemeraut l'accompagnait.
— Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé , nous venions vous éveiller.
— M'éveiller... et pourquoi?
— Le vent et la marée n'attendent personne : la marée descend à trois heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend ; nous avons juste le temps de partir, monsieur.
— Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits.
Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de Chemeraut et le
mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon devint ainsi absolument impossible.
Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit :
— Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que vous m'avez prêté ; je peux maintenant vous le dire , les indications qui m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le secret en avait été parfaitement gardé.
— Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient ces indications? s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brûlait de savoir.
— Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne dépendra pas de moi que vous soyez récompensé selon vos mérites.
Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.
— Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en regagnant lentement son hôtel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosité. C'était bien la peine de suer sang et eau
et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal instruit de choses de la dernière importance, et qui se passent dans mon gouvernement encore !
La frégate.
La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade du Fort-Royal. La chaloupe qui portait Croustillac et sa fortune s'avança rapidement vers la Fulminante que l'on voyait mouillée à la sortie de la baie.
Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d'honneur de l'embarcation qui sem!)lait voler sur les eaux.
56 lA FRÉGATE.
— Monsieur, dit-il à Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au discours que je compte prononcera mes partisans; vous comprenez... il faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne ; or, tout ceci a besoin d'être longuement élaboré. Ce sont les bases de notre entreprise. Il faut encore leur dévoiler toutes... les conséquences de l'alliance ou plutôt de l'appui moral, c'està-dire matériel, que nous prête l'Angleterre ou plutôt la France... Enfin, dit Croustillac qui commençait à s'embrouiller singulièrement dans sa politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain dans la matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante possible.
— Il est très-probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait arriver.
— Cet enragé... c'est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.
— Il n'y a pas à en douter, monseigneur,