I.E RETOllK
vue des côtes de France , j'ignorais que vous fussiez le propriétaire de la Licorne..
— Ah çà ! mon père, m'expliquerez-vous... ? dit Croustillac.
— Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses , monsieur le chevalier , reprit Daniel , que c'est lui qui m'a remis tout à l'heure une lettre de mon correspondant du Fort-Royal , qui m'annonce, qu'en vertu de la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de la Rochelle , il a vendu la Licorne et sa cargaison aux fondés de pouvoir de M. le chevalier Polyphème de Croustillac , ainsi donc la Licorne et sa cargaison vous appartiennent , M. le chevalier... Vous me donnerez reçu et acquit de ladite Licorne et de ladite cargaison , lorsque nous aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.
Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine , maître Daniel , voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui gardait rancune , 11 reprit avec un nouvel embarras :
— Que le père Griffon , qui me connaît de-
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puis des années , vous l'affirme et vous le croirez, monsieurle chevalier... je vous jurequ'en vous demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que j'avais affaire à mon armateur et au maître de la Licorne... Non, non, monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui , tout chargé , peut valoir au moins deux cent mille écus...
— Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier.
— Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à vendre en bloc et tout de suite... mais en ne se pressant pas, on aurait cinquante mille écus de plus.
— Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du Morne-au-diable , apprenant que de graves intérêts me rappelaient subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur part. Pardonnez-moi , ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé l'élévation de votre caractère en ne vous révélant qu'à cette heure le bienfait du prince...
— Ah ! mon père, dit Croustillac avec amertume , en tirant de son sein le médaillon que la duchesse lui avait donné et qu'il portait sus-
pend» à un pauvre lacet de cuir , avec cela j'étais récoiiipensé en gentilhomme... Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond en me faisant cette splendide aumône !
Le lendemain la Licorne entra dans le port.
Croustillac , usant de ses nouveaux droits , emprunta vingt-cinq louis à maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre avant vingt-quatre heures.
Le père Griffon alla loger au séminaire.
Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain midi.
A midi , le chevalier ne parut pas , mais il fit remettre ce billet au religieux par un gardenote de la Rochelle.
— Mon bon père ,... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert... je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur ce bâtiment et sur sa cargaison... Fous emploierez le tout en bonnes œuvres, selon que vous Ventendrez. Le tabellion qui vous remettra ce billet, se considtera avec vous pour les formalités , il âmes pouvoirs.
Adieu, mon bon père ; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne V oubliez pas dans vos prières.
Chevalier de Croustillai.
Et le père Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier.
YII
L'abbaye.
L'abbaye de Saint-Quentin, située non loin d'Abbeville et presque à l'embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la province de Picardie ; chaque semaine ses nombreux tenanciers lui payaient en nature une partie de leurs redevances.
Pour représenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où cette dîme énorme était apportée au couvent,
126 l'abbaye.
A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les événements dont nous avons parlé, les tenanciers de l'abbaye étaient réunis par une brumeuse et froide matinée d'automne dans une petite cour située à l'extérieur des bâtiments de l'abbaye, et non loin de la loge du portier.
Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes, qui avaient servi à transporter l'immense quantité de denrées destinées à l'approvisionnement du couvent.
Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d'un petit escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d'une voûte en ogive par laquelle on sortait de l'intérieur du cloître.
Le père cellérier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette voûte.
La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt surle fond obscur du passage à l'extrémité duquel il s'était arrêté ; de crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capucede son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait largement autour de son énorme oJxîsilé.