SCENE V
Militaires! Tous six?
FABRICE
Comme vous.
Comme moi ?
Je leur fais compliment.
FABRICE
Car vous l'êtes, je croi ?
Parbleu, si je le suis! Nous autres gentilhommes!... J'ai tué de ma main ou blessé dix-huit hommes,
(A part.) En duel. (Haut.) On m'a laissé deux fois parmi les morts, Et si je vous montrais, monsieur, mon pauvre corps... Un crible!
FABRICE
En vérité, monsieur ?
C'est à la lettre.
Je suis si laid à nu que je n'ose m'y mettre.
FABRICE
La gloire est à ce prix. Buvons à vos exploits !
C'est là tout le profit que j'en tire : j'y bois! La bouteille est finie, holà !
(Entre un valet.)
FABRICE
Du vin d'Espagne.
Et dans quel régiment fîtes- vous la campagne ?
Ah ! dans quel régiment ? dans le Royal Infant.
(Au valet.) Mais ouvrez ce balcon, car l'air est étouffant
FABRICE, à part.
Est-ce qu'il dirait vrai? tendons-lui quelque piège.
(Haut.)
J'ai dans ce régiment un ami de collège.
INNIBAL.
Qui se nomme?
FABRICE
Artaban.
AJVNIBAL.
Je le connais beaucoup.
FABRICE
Vous êtes bien heureux ! buvons encore un coup ! À ce cher Artaban !
Buvons !
FABRICE, à part.
Son œil se trouble.
A1XNIBAL.
Ventrebleu ! plus je bois et plus ma soif redouble ! Regardez-moi ce jus, l'abbé, ce jus divin Que le monde a nommé modestement du vin! C'est le consolateur, c'est le joyeux convive A la suite de qui toute allégresse arrive ! Au diable les soucis, les craintes, les soupçons . . . Quand je bois, il me semble avaler des chansons ! Verse encore un couplet et nargue du tonnerre ! Buvons à plein gosier et chantons à plein verre ! Ça, n'avez- vous plus soif?
FABRICE
J'ai fait ce que j'ai pu.
Oyez ce que chantait certain moine trapu :
(Il chante.)
Le vin est nécessaire , Dieu ne le défend pas 1