‹ L'aveugle de Saint-EustacheChapitre 29 sur 35 · LE PHILTRE BLEU · texte numérisé non relu

LE PHILTRE BLEU

Roman canadien inédit par Jean Féron

Sont réservés tous droits de traduction, reproduction, d'adaptation, de mise au Théâtre et

au Cinéma par Edouard Garand, 1924.

— Mais... Lina, s'il est un ciel en ce monde ou dans l'autre, ce ciel, c'est moi que le possède, moi seul ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! merci. Mon bonheur dépasse tout ce que j'aurais pu rêver... j'ai un héritier!

— Un fils. . . que vous aurez !

De nouveau le docteur attira sa jeune femme sur sa vaste poitrine. Juste à cette minute une sonnerie électrique vibra.

Le docteur sursauta.

— Qui donc peut venir ? Il n'est pas dix heures !

La jeune femme consulta une pendule placée dans un angle de la pièce.

— Dix heures moins quart ! murmura-t-elle. Eh bien ! je parie que c'est le facteur.

— Vous dites vrai, Lina. J'y vais.

— Pardonnez, j'y vais à votre place. Je suis plus jeune... Je reviens de suite.

Légère, gracieuse, elle sortit du cabinet sous le regard extatique de son seigneur et maître.

Elle reparut quelques minutes après, apportant une masse de journaux et de lettres qu'elle déposa sur un guéridon tout auprès du divan.

— Le courrier est très volumineux ce matin, dit le docteur en prenant un journal.

— Voulez-vous que je vous aide à l'examiner? *-— Si vous voulez, Lina. Voyez aux lettres,

moi, je me charge des journaux.

Tous deux se mirent activement à la besogne.

— Ah ! fit la jeune femme au bout d'un moment, deux lettres d'Italie : l'une à Pia, l'autre à Maria !

— Sont-elles de Florence ?

— Toutes deux, oul

Le docteur eut un sourire vague.

— Bon, je sais ce que c'est, dit-il, en amplifiant son sourire.

— Chut ! fit la jeune femme en posant un doigt sur sa bouche et en jetant un coup d'oeil vers le plafond.

— Bah ! dit le docteur, elles dorment si bien qu'un coup de tonnerre ne les réveillerait pas.

— Un coup de tonnerre serait peut-être impuissant, mais un seul nom, même prononcé à voix très basse, murmuré à l'oreille, pourrait les réveiller.

— Oh! Oui, Lina... un nom d'amour, c'est un souffle qui pénètre jusqu'à l'âme, je le sais bien !

— En ce cas, taisons-nous !

— A propos, Lina, quand auront lieu les épousailles de vos soeurs ?

— Je n'en sais rien. Mais ces lettres pourraient fort bien apporter un avis officiel. Et la jeune femme se mit à rire.

— Ah! vous savez, Lina... je veux en être informé pas mal à l'avance, afin que je puisse avoir tout le temps de choisir les cadeaux que je désire leur présenter en ce beau jour.

— Oh ! vous le saurez à temps, n'en doutez pas.

— Il n'y a pas d'autres lettres ?

— Presque rien... quelques lettres d'affaires, je pense. Ah ! tenez, en voici une de Québec, du Château-Frontenac' Elle m'a l'air d'avoir un cachet personne!.

LE ROMAN CANADIEN

— Ouvrez, chère amie, vous savez bien qu'il n'y a pas et ne peut y avoir de secrets entre

nous !

La jeune femme obéit. Elle retira une petite feuille de papier sur laquelle s'étendait une écriture fine et allongée.

— Lisez, chère amie, commanda le docteur. La jeune femme lut :

"Mon cher oncle".

"Douze années de séparation! Je vous "cherche et vous pense à Québec, j'arrive, et 'Ton m'informe que vous êtes à Montréal. "Alors, mon désespoir. . . Je pars de New-York "avec cette information : "Votre oncle ?" "Le docteur Jacobson?". . . Mais il est établi "en la vjlle de Québec" ! . . . A Québec, néant "de l'oncle Jacobson ! . . . Je m'informe encore, "toujours, sans cesse : "Votre oncle ? Le Doctour Jacobson ?".... Mais il est établi à Montréal" ! . . . Eh bien ! je doute naturellement "de la véracité de l'information, et, doutant, "je ne veux nullement chasser l'ombre davantage. Je veux vous revoir, mais vous me "fuyez ! J'attends donc que vous m'ayez dit : "Mon cher neveu, viens, je t'attends" ! . . . ' Alors seulement j'irai vous attrister de mon "insuportable personne ! Néanmoins, j'aurai "accompli un devoir de délicatesse et de fa- "mille : j'aurai salué ma tante, madame Lina "Jacobson.

"Votre très affectueux neveu" Benjamin Jacobson, Château-Frontenac. Québec."

Le docteur éclata de rire.

— Ah! bien, voilà ce qu'on peut appeler. un revenant ! Ce pauvre Benjamin ! . . . De fait, je l'avais totalement oublié !

— Il vit à New- York ?

— Il y vivait, il y a bien, en effet, une douzaine d'années. Oh ! c'était alors un gamin. Un jour, il disparut, ou du moins je le perdis de vue. Je ne m'en préoccupai pas, sachant qu'il avait un peu de fortune du côté de sa mère. Le voilà qui reparaît ! Ah ! ah ! ah ! ... Il est bien toujours le même : bavard, hâbleur... c'est un frou-frou que ce neveu ! Tu ne le connais pas ?

— Vous ne m'en avez jamais parlé.

— Puisque je l'avais oublié... N'importe! je ne peux lui refuser de venir embrasser sa jolie tante. Ce qu'il va se pâmer, Lina, en vous voyant ! Savez-vous une chose ?

— Dites donc, pour voir!

— Il me jalousera. . .

— Mais non... Il est peut-être mariç également et à plus belle que moi !

— Marié ? Peut-être. A plus belle que vous ? Jamais ! Je doute même qu'il soit marié, car ii me le dirait. Je pense qu'il n'y a pas de bois dans ce garçon pour en faire un mari.

— Lui direz-vous de venir ?

— Certainement, je vais lui jeter un mot à la poste au cours de cette journée. S'il est aussi amusant qu'en sa première jeunesse, nous aurons un agréable passe-temps avec lui.

A cette minute des rires éclatèrent à l'étage supérieur, des rires jeunes et joyeux.

— Ah ! fit la jeune femme en se levant, Maria et Pia se lèvent. Je monte leur porter les deux missives.

— Allez, Lina, pendant que j'achève de dépouiller le courrier.

Le docteur baisa encore sa jeune femme au front et la laissa s'éloigner.

Il acheva de parcourir le courrier, puis il alla à son bureau pour faire sa correspondance. Il se mit à écrire lentement, posément.

Un quart d'heure s'écoula.

De nouveau des rires tombèrent par cascatelles de l'étage supérieur, puis retentirent des jappements et des glapissements étouffés. L'instant d'après, la porte du cabinet ouvrant sur le raxge vestibule fut poussée rudement, comme un vent rageur, et trois femmes, toutes trois jeunes et belles, bondirent dans le cabinet. Toutes trois, riaient largement, couraient, dansaient avec une grâce qui jeta du rêve dans la prunelle noire et admirative du docteur. Et derrière ces trois déesses, deux bêtes accouraient par sauts, bonds de ricochets, ganbadaient tout autour de la pièce, jappaient, miaulaient, glapissaient, rugissaient, ivres toutes deux de la joie des trois jeunes femmes. De ces deux bêtes, l'une était un grand singe roussâtre et à demi pelé, l'autre, une panthère toute noire, mais légèrement tachetée de blanc et de gris.

— Eh bien ! s'écria le docteur en accourant au-devant des jeunes femmes, je parie, à voir votre joie démonstrative, éclatante, que les nouvelles de Florence sont superbes !

— Noël ! . . . cria Lina.

— Oh ! oh ! fit le docteur en simulant un air grave et en regardant les deux autres jeunes femmes, ou mieux les deux autres jeunes filles.

— Et moi je parie, fit l'une d'elles avec un sourire mystérieux, que vous ne pouvez pas, docteur, deviner la nouvelle !

— Mademoiselle Pia, répondit gravement le docteur, je parie que je la devine !

— Je tiens le pari ! s'écria l'autre jeune fille.

— Eh bien ! Maria, je vous parie à vous et à votre soeur Pia. . . que parierais-je donc ?... Tenez, je vous parie le plus fin petit souper...

— Peuh ! interrompit Pia avec dédain, un souper. . .

— Nous soupons presque tous les soirs! dit également avec dédain Maria.

— Alors, reprit le docteur, je vous parie... Attendez ! . . . Je vous parie \a tête de mon neveu !

— Hein ! votre neveu ? s'écria Maria .avec

surprise.

— Quoi! vous avez un neveu maintenant?

demanda Pia non moins surprise que sa soeur

Maria.

— Certainement. Vous ne me croyez pas ? Demandez à Lina.

— C'est vrai, déclara celle-ci en riant.

— Ah ! mais, votre neveu, avant de le parier, est-il au moins joli garçon ?

— Magnifique garçon !

— Et il est riche, je suppose ? demanda Pia.

— Je le pense assez riche.

— C'est dit, déclara en riant très fort Maria, sans en connaître davantage de votre neveu, nous acceptons sa tête !

— Ah! mais, là, attendez un peu! Je dis la tête. . . oui, je la parie, certes; mais je parie également le coeur !

— Le coeur également ? se mit à rir,e Maria.

LE ROMAN CANADIEN

Hélas ! mon cher docteur, il est trop tard et il n'y a plus rien à faire ! Pariez donc autre chose ï

Le docteur éclata de rire à son tour.

— Maria, dit-il, je vous déclare coupable!

— Coupable ? de quoi ? fit Maria surprise.

— D'avoir noué un hymen secret !

— Comment le savez- vous ? Pas par votre neveu, j'imagine ?

— Non... par la lettre que vous avez reçue! C'est-à-dire que je devine la nouvelle, et que je gagne mon pari!

Un éclat de rire général éclata.

— Et ce n'est pas tout, ajouta le docteur; je m'invite à la noce et j'y tiens !

— Noël ! Noël ! cria encore Lina.

Derrière le groupe joyeux, un bruit de verre

ou de cristai qui casse retentit, et tous se retournèrent avec effroi. Ils purent voir le grand singe se rouler dans un débris de verres et de bouteilles qu'il avait, en gambadant avec la panthère, renversés d'un petit buffet placé dans un angle de la pièce. Le singe hurlait, et !a panthère trouvant la chose fort comique, dansait autour du grand singe

— Ici. Gippee ! commanda le docteur! Et tôt Bobbee. quel massacre me fais-tu là ?

Le singe et la panthère, à la voix du maître, s'approchèrent timidement. De la main le docteur caressa les deux bêtes et dit :

— Pia, j'avais songé à vous faire un cadeau de noce, mais je cherchais quelque choses d'original et de rare à la fois. Eh bien ! je vous donnerai mon singe. Bobbee !

Les trois jeunes femmes se mirent à rire de plus belle.

— A vous. Maria, continua le docteur, je vous donnerai Gippee !

— Ah ! bien non. s'écria Maria avec horreur. Voulez-vous que j'attrappe la lèpre ?

— Mais si je vous garantis que sa lèpre sera guérie ?

— Guérie, si vous voulez . . . merci bien :

— Ainsi donc, vous ne voulez rien ? Tant pis!... Mais non... tant mieux, puisque je garde mes bêtes avec ma femme !

Un nouvel éclat de rire retentit, des mains battirent. Lina mit un baiser furtif sur les lèvres de son mari, et les trois jeunes femmes, riantes, folles, s'enfuirent.

Demeuré seul, le docteur Hiram Jacobson croisa les bras, pencha la tête, sourit et murmura :

— Allons! je suis content. Je voulais Maria et Pia aussi heureuses que leur soeur Lina. et Je pense que j'ai réussi là encore ! Décidément, depuis ces trois ou quatre ans tout me réussit.- O femme ! ce que tu as de puissance et de prestige sur l'existence d'un homme ! . . . Et Bons, nommes, qui nous glorifions de nos succès, de nos gloires, de nos fortunes, nous oublions souvent que le génie, qui nous conduit à tontes ces choses si belles et si enviées de ce monde, c'est toi qui nous le donnes. O femme!...

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