ACTE III
DARCY
Eh bien, oui, ma bosse; est-ce que vous croyez que je ne me sviis pas aperçu qu'elle était là, depuis trente-cinq ans que je la porte? j’ai beau taire parfois des songes d' Adonis, j’ai beau rêver toutes les nuits que je la vois qui prend deux petites ailes et qui s’envole en chantant comme pour me dire un adieu, que je lui rends de bon cœur, j’ai beau respirer à pleine poitrine en m’écriant, je suis droit, je suis beau ! je me reveille, hélas ! ma main se porte en tremblant à mon épaule, l’illusion s’évanouit et la réalité que je palpe, tressaille sous ma main, comme pour me dire, en se moquant de moi : Bonjour, bossu.
LOUISE
Monsieur Darcy, vous êtes un grand philosophe.
Non, mademoiselle, si je ne riais pas de ma bosse, les autres en riraient; j’aime mieux que l’initiative vienne de moi. Mais tout cela ne me dit pas l’irrévocable projet de mademoiselle Geneviève?
GENEVIÈVE
Mon projet?
LOUISE
Elle veut entrer au couvent.
DARCY
Aucouvent, à votre âge! comment, vous êtes jeune, vous êtes belle, et vous prétendez... allons donc, au couvent ! si vous étiez bossue, à la bonne heure.
* GENEVIÈVE
Est-ce qu’il n’y a pas d’autre chagrin que celui-là ?
DARCY
Ce n'est pas un chagrin, je ris toujours, moi.
GENEVIÈVE
D’autres malheurs ?
DARCY
Ce n’est pas un malheur, je ne me plains pas plus qu’on ne me plaint... Seulement cela m’a un peu contrariéau commencement de ma carrière, j’étais un bon garçon, un peu naïf, un peu bête, le monde voulut absolument me trouver spirituel et méchant comme tous les... Quand je disais une bêtise on se mettait à rire en disant : Comme il a de l’esprit ce bossu-là 1 Quand je plaignais quelqu’un, on prenait cela pour de l'ironie, et on se disait : Comme il est mécnant!.. Quand je voulais secourir ceux qui souffraient, ce qui m était bien facile, puisque j’ai cent cinquante mille livres de rentes, on se méfiait de mes bienfaits, comme s’ils cachaient un piège, on s'éloignait de moi comme d’un animal dangereux : vous comprenez à quel point cela
L’AVEUGLE
m’exaspérait; car enfin, je ne pouvais pas garder, inutiles et sans fruits, les cent cinquante mille francs par an que m'avait jetés le hasard. Aussi j'di pris un grand parti et je me suis fait médecin; je me suis dit: Si les malheureux s'éloignent de moi, les malades n’en feront pas autant, ils sont dans leur lit, ils ne pourront pas se sauver.
LOUISE
Vous avez un excellent cœur, monsieur Darcy.
DARCY
Vous crov&z ?
GENEVIÈVE
Oui, monsieur, oui..,
DARCV, leur prenant la main.
Vous avez peut-être raison, mesdemoiselles, mais dans tous les cas, convenez que ce pauvre cœur là est diablement mal logé.
LOUISE
Vous plaisantez toujours.
darcy. *
Vaudrait-il mieux vous attrister? non pas! et pour en revenir à notre petite recluse, je veux qu'elle me promette d'attendre un peu avant de réaliser son irrevocable projet.
Attendre... à quoi bon?
DARCY
Qui sait? ma petite garde malade... (Ba..) Je me connais en affections de toutes sortes, et j’ai opéré bien des cures que l'on croyait impossibles.
GENEVIÈVE
Je ne vous comprends pas.
DARCY, baa.
Et moi je vous ai devinée.
GENEVIÈVE, troublée.