L'aveugle-né
Dans la partie la plus pittoresque et la plus soliire d'une de nos provinces du centre s'élevait, il y [)eu d'années, une habilatiun clnrmanlc, qu'avait it bàlir un ancien onicicr supérieur relire du serce vers la fin de l'empire. 3Ialheureusementle vieux •ave n'avait pu longtemps jouir du bonheur qu'il ait espéré trouver dans celle paisible retraite, il ait mort à la rentrée des Bourbons par suite d'un ces de colère qui avait fait rouvrir l'une de ses blesres.
Pendant quinze ans madame Laclos, c'était le nom de sa veuve, resta confinée dans celle solitude, occupée exclusivement de l'éducation de son lils et de sa iille; et on comprendra facilement tout ce que cette tâche maternelle avait de pénible quand on saura que Justin Laclos, l'ainé des deux enfants, était aveugle de naissance. Peut -être les soins, les veilles que lui coula ce fils chéri, abrégèrent ses jours ; quoi qu'il en soil, la bonne mère, trois ans environ avant l'epoquc où commence cette histoire, était allée rejoiiidre son mari; en sorte que le beau domaine de Grandpré et les riches fermes qui en dépendaient n'avaient plus pour propriétaires en 1854 que deux orphelins : une jeune fille de vingt ans et un jeune homme de vingtquatre qui n'avait jamais vu la lumière.
L'habitation élait un peu plus qu'une maison de campagne ordinaire et un peu moins qu'un château. On lui avait donne la forme d'une sorte de pa\illon de chasse d'une élégante simplicité. Primitivement, l'édifice avait été entouré des fermes et des étables nécessaires à l'exploitation ; mais madame Laclos s'élant aperçue qu'un pareil voisinage incommodait son fils, qui, conmie tous les aveugles, avait les sens d'autant plus délicats qu'il élait privé de l'un des plus importants, avait fait jeter bas toutes ces constructions prosaïques et transporter les habitations des fermiers et des troupeaux à deux cents pas de là, dans une situation où elles ne pouvaient causer à son fils bien-aimé de sensations désagréables. De la sorte, la maison était isolée, et de l'extrémité d'une avenue de jeunes ormes qui y conduisait, on pouvait en ad-
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mirer sans didicullé les gracieuses proportions.
Du reste, celle maison présentait certaines particularités curieuses. Ainsi, par exemple, chacune des renêlres était grillée- dans sa partie inférieure, non pas sans doute par crainte ries voleurs, car le grillage ne consistait qu'en un treillis de (il de laiton incapable de résister à une agression sérieuse, mais seulement dans le l;ulde jirevenir un accident à l'inlérieur, cl l'ancien perron de pierre, par lequel on arrivait à la grande porte d'entrée, avait été remplacé par une pente douce en maçonnerie de manière à éviter l'angle brusque et dangereux d'un escalier.
Dans le délicieux jardin qui s'étendait derrière la maison, les Uiêmes précautions miiuiticuses avaient été prises pour éviter toute chute, l!)ut embarras, toute gène. Les arbres qui le décoraient était entourés de plantes touffues et molles qui pouvaient amortir un choc contre les troncs des arbres ou prévenir de leur présence. Les allées étaient couvertes d'un sable fin et si uni que chaque pied qui le foulait y laissait sa trace, même le pied léger de Zoé Laclos, la jeune sœur de Justin. \\\s une branche luxueuse ne pouvait heurter le promeneur, pas un c^nillou aigu ne se trouvait sous ses [»as. Au milieu du jardin, un petit jet d'eau lançait sa gerbe de cristal jusqu'au sommet des tilleuls qui ombrageaient une terrasse voisine, mais le bassin elait entouré par une baiustra le rustique qui empêchait que l'on pût glisser sur ses bords. Enlin,le trop plein du jet d'eau se rendait par un conduit souterrain à un joli canal qui entouiait le jardin de trois côtes, conjcinleuienl a\ec une muraille blan-
-î l'aveugle-^é.
chcet (ablctécà hauteur d'appui, au-tlrssus de laquelle le regard [)larjail sur les ravissants paysages de la cam pagFie environnante.
Cependant, maigre ces précautions irdinies qu'avait prises la bonne madame Laclos pour préserver son fiJs de tout accident , le jeune aveugle ne ressemblait en rien au type misérable que le nom d'aveugle rappelle à l'idée du vulgaire. Justin Laclos elait un beau jeune homme leste, robuste, dégage, qui ne regretlait pas d'être privé de la lumière parce qu'il ne pouvait se faire une iilée de celte privation, et qui ne se gènail pas pour rire au nez des étrangers qui lui témoignaient une pitié humiliante. Ses yeux étaient clairs et brillants, bien qu'eNiilemmenl dénués de vie; mais ses autres sens étaient arrives par l'usage à un tel degré de perfection qu'ils pouvaient presque lui tenir lieu de celui qui lui manquait. Il recoimaissail une personne au bruit de ses pas, à l'odeur de son haleine, au toucher de sa main. On disait qu'il pouvait se promener seul à trois lieues à la ronde autour de S: s domaines sans avoir besoin de guide. Sa puissatice d'intuition, son art de deviner ce dont il n'avait pu prendre connaissance à la manière des autres hommes, étaient si extraordinaires, que des étrangers refusaient parfois de croire que des sensations si correctes, des jugements si nets, pussent appartenir à un homme qui n'avait jan ais vu la lumière. Les I aysans du voisinage, qui avaient souvent asec lui des relations toutes commerciales, car Justin f^aclos elait seul administrateur de S(m l)ien et de celui de sa sœur, ne pouvant s'expliquer sa sagacité et sa péné-
l'ateugle-né. î
Irilion, jiiraienl k'iirs prands dieux qu'il sp faisait passer pour avcu;ile afin que l'on se déliât nmins de lui, mais qu'en réalité il n'y avait personne au monde qui fut plus difficile à tromper et à qui on put moins donner le change sur la vérité.
Du reste, Justin avait reçu une éducation aussi hrillantc que pouvait le permettre sa fâcheuse infirmité.Sa mère, après s'être con'saincue.dansun vi)yage qu'elle fit à Paris pour consulter la Faculté, que son fils ne pourrait jamais recouvrer la vue, a\ait décidé un homme spécial, ancien élève du célèhre Hauy, et professeur lui-même h l'iristitul royal des Jeunes- Aveugles, à venir s'elahlir à (irandpré. M. Sandons, c'était le nom du précepteur, n'avait alors que cinquante ans environ, et cependant ses fatigues et ses travaux consciencieux lui avaient donné une vieillesse prématurée; il accepta donc comme un bienfait sa position nouvelle dans une campagne paisible, au milieu d'une fam.ille qui avait pour lui le respect et l'affection d'un père. Par son secours, Justin apprit d'abord à lire dans les livres en relief pirliculiers aux aveugles, et que l'on faisait venir h grands frais de l'Institut de Paris. Puis il enseigna à son élève l'histoire, la géographie, les mathématiques, la musique, les langues, suivant des |)rocédes particuliers et qu'il est inutile d'énumerer ici. Il ne quittait Jnslir» ni jour, ni liuit, rectifiant sans cesse ses jugements dans des termes qu'il savait devoir donner à l'aveugle le.-^ idées les j»lus justes de la réalité. Aussi Justin, qui avait un désir ins^Uiable d'ap[tren(lre, fit-il de rapides progrès.
li csl vrai que lo zélé préccplcur avait trouvé, oiir raccoiiiplisscmcnt de sa longue eldillicile lâche, <leux oxcc'lenls auxiliaires dans madame cl mademoiselle Laclos. La mère de Jusliu exigeait qu'on eût p;)ur lui un respect, un dévouement qui tenait du (anatisme, et elle-niême en avait donné l'exemple. Aussi, Z)c s'était-elle haiiituée dès la plus tendre enfance à consid-rer son frère comme une sorle de divinité à laquelle il fallait nécessairement o!;éir, devant laquelle il fallait aigurer toute personnalité. Fidèle h ce système d almegalion, elle embrassa les goùls de Justin afin d'être la compagne nécessaire de lous SCS instants, et M. Sandons eut ainsi deux élèves au lieu d'un. Elle étudia tout ce qu'on faisait étudier au jeune aveugle, et souvent ses explications naïves, ses encouragements atTectueux vinrent en aide aux <'{Tiirls du précepteur. Elle s'instruisait afin de pouvoir lui répeler ses leçons; elle avait mis toute son organisation au service de ce frère chéri; il était la tète qui pense, elle était la m-An qui agit.
Après la mort de madame Laclos, M. Sandons ne (piillapar l'Iialiitalion de Grandpré; il était l'exécutrur teslamentaire de la défunte, et par ses recommandalions expresses, il devait passer le reste de ses jours avec ses deux élèves. Cependant, quand l'éducalion de Justin fut finie et quand il eut rendu à ses |)upilles les comptes de sa tutelle, le bon vieillard allait parfois dans une province voisine faire visite à quelques parents qui lui restaient, et Z )é restait seule avec son frère h Grandpré. C'était alors que, seule responsable de la sûreté du jeune aveugle, mademoi-
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selle Laclos redoublait de soins pour le préserver de tout accident. Si Justin, ce qui n'arrivait jamais, eût fait une chute, la pauvre Z"é eût cru voir la nuit suivante l'ombre de sa mère venir lui reprocher sa coupable négligence. Aussi ses attentions étaient si minutieuses, si incessantes, que Justin, un peu irritable malgré la bouté de son cœur, en était parfois impalienlé et surtout humilié.
En effet, on aurait tort de s'imaginer que le jeune aveugle se crût réellement dans une position d'infériorité vis-h-vis des autres hommes. Cet instinct étonnant, ce miraculeux prosseutimont de la réalité que la nature lui avait donné en compensation de ce qui lui manquait, le rendait fier au delà de toute expression. Il sentait qu'avec moins de moyens il parvenait à peu près au même but que le commun des hommes, etque, malgré son organisation incomplète, il n'avait pas moins une supcriorité morale sur la plupart de ceux au milieu desquels il vivait. Il était blessé profondément qu'on put le croire incapable d'accomplir sans aide les principaux actes de la vie usuelle, et il n'avait pas tenu à lui qu'on n'eût fait disparailre depuis longtemps ces singuUèr.s précautions dont la tendresse maternelle l'avait entouré; c'était même là le sujet ordinaire de ses railleries à la bonne Zoé, qui ne savait résister qu'en se mettant à couvert derrière les ordres exprès de sa mère défunte, autorité qui avait toujours été sacrée pour le jeune Laclos.
Un dimanche matin, pendant une des absencesque M. Sandons faisait de temps en temps pour aller vi-
H LAVErCIE NÉ.
siter sa famille, Justin, seul dans sa chambre an premier étage, attendait que Zoé vînt le prendre |)our aller à la messe au village voisin. On était en été, et la fenêtre était ouverte sur une belle campagne qu'éclairait le brillant soleil de mai. Des hirondelles passaient et repassaient devant cette fenêtre en poussant des cris joyeux , et le jeune aveugle se promenait dans sa cham!)re en sifflotant, aussi joyeux et aussi heureux qu'elles.
L'extérieur de Justin , comme nous l'avons dit , ne répondait en rien à l'idée qu'on se fait vulgairement d'un aveugle. C'était un l;eau çarcon au visage calme, aux lèvres souriantes. Son œil bleu, limpide, un peu égaré, se tournait parfois vers la lumière, comme s'il eût pu en ressentir les effets , et il disait quelquefois en plaisantant qu'il avait la même facnlle que l'aigle, celle de regarder fixement le soleil. Ses longs cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules, et tout son extérieur attestait une certaine coquetterie caractéristique. Sa redingote était du plus fin velours gros-vert i\ boutons de jais, sa cravate et son gilet étaient de soie, et son léger pantalon d'été de l'étoffe la plus douce au toucher. Ne pouvant juger des couleurs, l'aveugle voulait dans ses vêtements le moelleux, le poli , qui pour lui constituaient le beau et le précieux. La chambre même où il se trouvait portait le cachet de ce goût singulier pour les sensations qui proviennent du tact et de l'ouïe. Pas de formes aiguës, pas d'angles droits, pas de corniches dans les jolis meubles qui la décoraient, mais des ronds, des méplats, des contours fondus. Ttuil était
adniiraiilomenl combiné psiiir fl.Uîcr le toucher d'une main dclicatc, el on avait lait disiiarailrc loiile aspérité qui cùl pu roiïenser. Des tentures élastiques revêtaient les murs; les fauteuils étaient de velours, les rideaux des étoffes les plus satinées.
A voir Justin dans cette ciiambre qui avait toujours été la sienne, un observateur non prévenu n'eût |>u croire qu'il fût privé de la vue; il y avait dans sa démarche, dans ses allures, une aisance inconcevable. Son pas était assuré, ses mouvements pleins d'abandon. Chaque recoin decetle pièce semblait familier à l'aveugle, comme au petit oiseau le nid qu'il a façonné de brins de mousse el de laine apportés un à im. Il allait . revenait , s'arrélail, fredonnait un air comme un jeune étourdi qui dotine un libre cours h sa bonne humeur.
Un moment il s'arrêta devant la fenêtre; sans doute il ne pouvait admirer ce beau soleil qui éclairait en ce moment la campagne, les riches couleurs, les formes harmonieuses qui se mêlaient, se groupaient, pour former des arbres, des montagnes, des prairies, des ruisseaux, mais il entendait le gazouillement des hirondelles qui voltigeaient autf/tir de la maison, les cris joyeux des insectes dans les buissons, le murmure du jet d'eau dans le jardin; il sentait une brise tiède et parfumée se jouer autour de son front; il saisissait enfin le peu qu'il pouvait dans les sensations délicieuses que lui envoyait la riche nature étalée devant lui, et ce peu suffisait sans doute pour le ravir d'aise et d'admiration , car il resta un moment silencieux, dans une sorte de contemplation.
10 l'avedgle-?«é.
Puis toul h coup il s'éloigna vivement fie la fcn^-lre en poussant une exclamation d'clonnenienl. Un bruit lointain qui eût été à peine appréi iablc à l'ouïe d'une personne ordinaire venait de se faire entendre distirïctemcnt à l'oreille exercée lic Justin : c'était le son de la choche de la paroisse, située au village de Saint-Florent, à près d'une lieue de là.
Le jeune aveugle ne fit qu'un saut jusqu'au mafînifique piano de |)alissandre qui était tout ouvert à l'autre extrémité de la chambre. Il exécuta rapidement et avec une sorte d'impatience enfantine un motif brillant, animé, qu'il termina brusquement par un point d'orgue plein et sonore comme un signal. A peine les sons s'etaient-ils éteints dans l'instrument qu'une portière se souleva, et une charmante jeune fille en robe blanche et en chapeau rose s'élança dans la chambre : c'était mademoiselle Laclos.
Zoé était plus petite que son frère, mais au premier coup d'œil il y avait entre eux une telle ressemblance qu'on eût pu les prendre pour jumeaux. Seulement, ses yeux vifs et pleins de feu donnaient à ses traits celle \ilalité qui manquait à la physionomie plus grave de Justin. Elle semblait prêle à se mettre en Kiute pour la paroisse, car elle tenait à la main son ombrelle incertaine, et rien ne manquait à sa toilelle fraîche cl gracieuse. Son premier mouvement fut de se jeter au cou de Justin en disant avec un peu d'inquiétude : Frère , je t'en prie , ne le fâche pas ! — Il faut donc vous appeler aujourd'hui , petite coquette? dit Justin en souriant avec malice. Oh! oh! quelle
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loilellcl conlinua-l-il en passant lôgcrcmo:it la main sur la parnrc de sa sœur; je ne suis plus étonné qu'on m'ait fait attendre une grande heure! et pturquoi tout ce luxe, ma bonne ()clile sœur? Est-ce pour les paysiins de la j)aroisse que tu as fait tous ces Irais d'élégance, ou [)our ce bon vieux curé qui chante si faux? — Oh ! non , mon frère , répondit Zoé avec un petit air d'importance; lu ne sais donc pas? Il y aura aujourd'hui des et rangers h la messe de Saint-Florent. — Des étrangers! Je ne sais quels étrangers peuvent venir à notre paroisse, si ce n'est ces gros marchands de bœufs qui exhalent une si alîreuse o.deur de tabac et d'ail mêles ensemble? — Tu oublies les dames qui sont arrivées tout récemment à la Pommerie.,.. Des dames de Paris, rien que cela! Elles sont pourtant venues ici pour le rendre une visite avec ce monsieur si élégant qui les accompagne. Mais tu ne veux recevoir personne; pas même de l;ons \oisins qui le font des politesses et des a\ances!
Et Zoé eloufTa un soupir dont elle voulait dérober l'existence à son frère.
— Allons, dit Justin d'un air boudeur, lu vas me tourmenter encore sur ce vilain sujet-là? Pourquoi veux-lu que je reçoive de slupides curieux qui viennent me visiter comme un animal inconim? CfS gens-là ne peuvent croire qu'un aveugle soit autre chose qu'un vieillard en guernlles, conduit par un chien en raclant du violon! Leur curiosité, tu l'avoueras, n'est pas de nature à me rendre bien fier : et puis il faut écouler les observations, lesjerémiades : u Pauvre jeune homme! C'est bien dommage! (^)ui
]"-! i/aveuglk-né.
sVn sorail (ionte! o Ils s'ima;^inenl que h^ir pilié m'est alisoliimenl nécessaire, et qu'ils me doivent l)ien cela pour ma peine de m'êlre montré. Dieu me pardonne, je crois que s'ils osaient tirer leur bourse el m'offrir un gros sou... Mais, tiens, laissons cela. Ouand je ne ris pas de ces visiteurs imbéciles, il faut qu'^je me mette en colère contre eux, et en ce moment je PC veux pas me fâcher, ma bonne petite Zoé!
En même tenijis, il déposa encore un baiser sur le front pur de la jeune (ille. C"}!e-ci sembla encouragée par cette marque d'affection , el continua avec un
peu d'hésitalion en baissant la \oix : C'est que tu
ne sais pas ce qu'on m'a dit encore, mon frère? Il parait que ce jeune élégant qui accompagne les dames de Francheville, et qui doit passer la belle saison avec elles à la Pommerie... — Eh bien? ~ Eh bien, on dit que c'est un savant professeur de médecine h Paiis! Et si tu voulais protiler de l'occasion...
Elle fut interrompue par un bruyant éclat de rire que poussa Justin.
— J'ai le mot de l'énigme! s'écria-t-il d'un ton goguenard: je me doutais bien qu'il y avait dans tout ceci quelque chose dont je découvrirais tôt ou lard le secret! Et ne m'as-tu pas dit que nous rencontrions souvent cet étranger dans nos promenades? — Oui, mon frère, dit Zoé en rougissant. — C'est cela! le savant médecin de Paris rôde autour de chez moi , et im de ces jours il va nous tomber ici comme une bombe; on va regarder mes yeux; on va me promettre une guérison radicale pour la quinzaine; on va sortir les bistouris et me martyriser à discrétion peu-
(Jaril six mois.... et au bout de loul cela, on s'avisera de s'apercevoir que ma maladie est incurable ; ce qui est vrai , Zoc ! — Moej frère! — Si ce médecin se présente chez nous encore une ("ois, lais-moi l'anàliedc
le mellre à la porle. — Mais — H n'y a pas i!e
mais! Sandons s.iit coml.ien la Faculté m'a fait souffrira Paris, < t je ne me soucie [)as de souffrir encore des opérations interminables et inutiles; mon cas est incurable, je le sais, et cela m'est fort indifférent. Que le monde et les méilecins s'en aillent au diable ! Et nous, continua-t-il brusquement en changeant de ton, allons à la messe !
11 eût été imprudent à Zoé d'insister sur un pareil sujet , au moment où elle voyait son frère si mal disposé pour les hommes en général et pour les médecins en particulier. Aussi elle changea de conversalion, et elle dit à Justin en lui présentant sa canne et son chapeau : Frère, tu as donc renvoyé Pierre et Jeannctim?
Il est bon de savoir que Pierre, un jeune drôle de vingt ans, fils d'un fermier de Justin , el Jeanneton, une grosse paysanne, formaient tout le domestique des deux orphelins.
— Oui , Pierre est allé porter à la ville, chez le notaire, des papiers importants; et quant à Jeanneton, elle est déjà partie p^iur la paroisse. Mais pourquoi toutes ces questions, ma petite Zoé? — C'est que, mnn frère, répondit mademoiselle Laclos avec embarras, nous allons être obliges de faire seuls le chemin de Saint-Florent, et je crains... — Voyons, que crains-tu? — Fcoule, mon frère, lu sais que les
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|)aysnns do ce pays ne nous vculrnl pas de l,ic;i. Tu es d'une scvérilesi rigide à l'égard de nos vdisiiis! lu ne veux pas comprendre que ir.ênie quand nu a de son cùlé la justice et le bon droit, il faut souvent faire de grandes concessions ! Les procès que lu as gagnés coiilre les geiis de celte commune l\ml liiit beaucoup d'ennemis... Kt si Tuii de ces mallieureux nous rencoîUrail dans un endroit écarté, moi si faible, et loi...
Elle allait dire : Et toi, aveugle; mais elle se retint à temps en apercevant dans les muscles du vis.ige de son frère un léger mouvement dont elle connaissait la signification , et elle se hâta de lerminer en balbutiant : Enlin, mon ami, je pense que nous ferions bien de descendre à la ferme pour prier quelqu'un des fils de Guillaume de nous acconipagner.
Le jeune aveugle resta pensif pendant quelques sec )ndes et reprit d'un ton mélancolique : Serail-il vrai , ma sœur, que loi aussi lu blâmes ma conduite à l'égard de celle race pillarde et tracassière qui nous entoure? Ne fallait-i! pas défendre conlre elle les biens que noire père et notre mère nous ont laissés? Tu sais, ma Zoe, condjien j'ai été patient, parce que ces gens, me disais- tu, étaient poussés au vol par la misère; mais il a fallu enfin porler reniède au mal. Nos propriétés étaient comnie une proie à tous les manants des environs, parce qu'ils me croyaient incapable de les défendre. A deux lieues à la ronde or» se cbauffait avec le bois de l'aveugle, on ne vivait que du fruit volé dans les enclos de l'aveugle, on ne nourrissait les troupeaux qu'avec le foin coupé dans les prairies de l'aveugle ; j'ai dû prouver enfin à tous
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ces misérables que je savais au besoin comment m'y prendre pour arrêter ers dcprédalions. Si j'ai été trop sévère , ma sœur, est-ce doiic à toi de me le reprocher ? — Oh ! lion , non , Justin , dit la jeune fille avec émotion; ce n'est pas là ce que je veux dire. Mais ces gens ne savent pas combien tu es jjon : ils sont montés contre toi, et il serait possible que quelqu'un d'eux.... — Que m'importe toute cette canaille! dit l'aveugle avec dédain; va, va, ils sont trop lâches pour oser attaquer un homme disposé à se défendre. Il est vrai, continua-t-il , en se retournant du côté de sa sœur avec une visible expression de tristesse, que lu me considcresplutôt comme un enfant qui a luimême besoin d'un protecteur, que comme un homme capable de te protéger dans un danger. Aussi, ma Zoé, si tu crains quelque chose en m'accompagnant jusqu'à Saint-Florent, tu peux rester ici. J'irai seul; tu sais que cela m'est facile.
Avant qu'il eut terminé ces paroles, la jeune fille s'était jetée à son cou en pleurant, et elle dit d'une voix entrecoupée de sanglots : Justin ! ingrat! pjuxlu me parler ainsi? Tu sais bien que c'est pour toi , pour loi seul que j'éprouve des inquiétudes. Justin , pourquoi me reprocher toujours de n'avoir pas oublié les recommandations que me fit notre mère à son lil de mort ?
Justin était lui-même profondément ému.
— Allons, Zoé, reprit-il en se dégageant doucement , tu es une bonne et charmante enfant, quoique trop craintive; notre pauvre mère t'a laissé toute son aflèctiun et aussi toute sa faiblesse pour moi. L'une
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el l'autre vous vous ùlcs exagère le lualheurde mon existence, quoique je ne puisse vous en biàuier. Mais laissons ce sujet, ma sœur, et puisque tu veux bien te fier à ma force et à mon courage, partons bien vile; l'heure nous presse, et sois assurée que tout inollVnsif que tu me supposes, je saurai bien te faire respecter au besoin.
En même temps il agita avec une sorte t!e complaisance un gros jonc à pomme de métal qui avait appartenu à son père, et qui pouvait dans un cas de nécessite être d'un grand secours. Zoé sourit tristement à celte démonstration belliqueuse et se prépara à suivre son frère, en cherchant devant une glace à faire disparaître la trace de ses larmes.
— Allons! en route, ma petite sœur! dit gaillardement Justin, qui avait déjà retrou\é toute sa gaieté.
Et sans attendre de réponse il sortit de la chambre en sautillant, franchit les escaliers quatre à quatre par une sorte de bravade. Il traversa, toujours en courant, le corridor conduisant à la porte extérieure. Arrivé là , il franchit d'un seul bond le talus que sa mère avait fait pratiquer autrefois pour remplacer les marches du perron. C'était un tour de force que Justin ne manquait jamais d'exécuter chaque fois qu'il était en liberté , comme pour se convaincre lui-même de l'inutililé des précautions qu'on avait prodiguées autour de lui.
Apres ce saut périlleux, qui prouvait autant sa force et son agilité qu'une connaissance [)arfaite de la localité, il s'arrêta fièrement, et se retourna \ers
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sa sœur pour recevoir les éloges qu'il atleudail de mademoiselle Laclos. Celle fois il fui Irompé dans son allente; Zoé referma la porle de la maison, prit d'un air distrait le bras que son frère lui présentait, et ils se mirent à marcher en silence dans la direction de la paroisse.
Justin et Zoé Laclos, en quittant Grandpré, suivaient un de ces chemins de pclile vicirialilé qui , dans le Borri et dans le Limousin, soril par raomenls à peine assez larges pour que les deux roues d'une charrette à I œufs puissent passer entre les haiesqui les hordent, puis qui s'évasent tout à coup de manière à occuper un vaste espace, suivant que le terrain qu'ils traversent est plus ou n)oins i)roduclif. De temps en temps un ruisseau descendu de quelque montagne voisine les coupe sans façon, et le piéton doit se Inmver f(.rt heureux lorsque l'insouciance des passants a laissé deux ou trois grosses pierres, afin qu'on puisse continuer sa roule satis^e mcllre dans leau quelquefois jusqu'à mi-jambe. De profondes ornières sillonnent ces chemins, et quand elles ont été desséchées par les chaleurs de l'ele, elles forment des crevasses dans lesquelles les faux pas sont faciles. Enfin des châtaigniers, des chênes et d'aulrcs arbres pour lesquels il n'est besoin d'aucune culture, projettent à
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chaque instant des branches mortes dans l'étroit espace laissé pour le passage, et malheur au promeneur qui ne s'occupe pas également des obstacles qui menacent à la fois son visage et ses pieds.
On conçoit ce qu'une pareille roule avait de fatigant et même de dangereux pour le jeune aveugle. Cependant, sous prélcxtequ'elle était trop étroite pour deux personnes de front, et qu'il fallait se rapprocher le plus possible de l'ombre des arbres qui bordaient le chemin, Justin avait quille le bras de sa sœur et s'avançait d'un pas ft:rmc et assuré. Le chemin lui était trop familier pour qu'il n'en connût pas tous les détours. Il évitait parfaitement les ornières qui en rayaient parallèlement les deux extrémités, en marchant sur la ligne même qu'avaient dû suivre les bœufs conducteurs. Quant aux ronces et aux branches mortes, il lui eût été plus ditTicile de s'en garantir, si Zoé, qui le précédait de quelques pas, n'eût, à son insu, écarté doucement avec la main le feuillage parasite. D'autres fois elle se contentait de heurter, omme par hasard, la branche, de l'extrémité de son ombrelle, qu'elle avait ouverte, car le soleil était brûlant, et ce bruit, tout léger qu'il était, suffisait pour avertir le jeune aveugle de la nature et de la distance de l'objet qui pouvait le blesser. Ce petit manège durait déjà depuis quelques instants, lorsqu'un mouvement un peu trop étourdi de Zoé découvrit tout au pointilleux Justin. Cependant il ne se fâcha pas, comme cela lui arri\ail quelquefois, des soins dont il était l'objet, et il dit à sa sœur du ton de la plaisanterie : Ah ! je l'y prends encore, petite fille 1 Pourquoi
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toujours l'occuper de moi? Voyez le beau dommage quand une Ijraiiche de ces châtaigniers me touchcrail le visage! Si nous étions en automne el si l'arbre avait ses fruits hérissés de piquants, je ne dis pas... mais aujourd'hui, en plein mois de mai? D'ailleurs lu sais bien que mes yeux ne risquent rien, quoique des (lalleurs m'aient dit bien souvent qu'ils étaient aussi beaux el aussi purs que les tiens!
Zoé, sous prétexte de continuer la conversation que son frère avait entamée, se plaça à son côte de manière à pouvoir surveiller plus exactement ses mouvements et à être plus tôt prête à le garantir de tout accident.
— Oui, Justin, dil-elle en le couvrant de son ombrelle pendant qu'elle-même restait exposée à toulc l'ardeur du soleil, tes yeux sont beaux, il est vrai! Mais je voudrais au prix de tout mon sang qu'il ne leur manquât pas... — Allons donc, enfant! interrompit l'aveugle en riant, n'ai-je pas les tiens, auxquels il ne manque rien et dont je fais un fréquent usage? Mon Dieu, Zoé, pourquoi toujours t'apitoyer sur mon malheur imaginaire? Je pardoiuie cette folie à ceux qui ne me connaissent pas et qui se croient obligés de me faire l'aumône de leur pitié. Mais loi , Zoé, toi qui sais combien je regrette peu cette lumière dont vous me parlez sans cesse, je ne comprends pas les éternels regrets et tes plaintes amères! Mais je suis heureux, ma sœur, je suis heureux , entends-tu bien? el je mesoucie fort peu d'être privé d'un avantage dont, malgré toutes vos explications, je ne puis comprendre le prix. Avec toi, Zoé, avec mon cher
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précepteur Sanuons, je ne crains rien, je ne désire rien ! et si le souvenir de notre bonne mère, qui nous a été ravie trop tôt, ne venait parfois attrister ma pensée...
Zoé s'arrêta comme pour obliger son frère h prêter une plus grande attention aux paroles qu'elle allait prononcer.
— Ecoute, Justin, lui dil-dle d'une voix mélancolique, ce qui m'inquiète, c'est une parole de celte excellente mère que nous pleurons tous les jours. Je me rappelle toujours un mot qu'elle prononça quelques mois seulement avant le moment affreux où nous l'avons perdue. Justin , disait-elle, Justin sera heureux peut-être tant qu'il aura les goùls et les habitudes de l'enfance: mais qui sait ce qui arrivera de lui quand l'âge des passions sera venu? Et cette parole, mon frère, elle est restée dans ma mémoire comme une prophétie de la sainte femme qui nous aimait tant.
Ils continuèrent leur route en silence. Le souvenir que Zué venait d'éveiller avait rendu Justin tout pensif. EnGn pourtant il se redressa et dit lentement à sa sœur :
Eh Lien, Z ié, pourrais-tu me dire ce que c'est que l'âge des passions? — Mais... je ne sais trop, mon frère, dit Zoé. aussi naïve et aussi inex{)érimentée que son frère des choses de la vie. — Alors pourquoi nous effrayer d'un danger que nous ne connaissons pas? dit Justin avec une insouciance |»eut-être alTectée.
Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin, né-
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lanl plus resserre cnlrc (ioiix haies sombres et touffues, s'élargissait tout à coup et laissait le reganl s'étendre jusqu'aux exln'mités de l'iiorizon. A droite et à gauche étaient des pièces de blé vert encore, mais dofit les épis déjà formés ondulaient au Sfiuffle de la lîrise avec les hluels, les nielles et les coquelicots dont ils étaient.parsemes. Fin lace des pn^meneurs, à un quart de lieue environ, se montrait le clocher bizarre de la petite et vieille église paroissiale; çà et là s'élevaient quelques fermes ou quelques pauvres chaumières, mais on n'apercevait aucun habitant, et la campagne était comme abandonnée a cette heure consacrée à la prière.
Cependant Justin resta immobile tout à coup, el l'oreille penchée du côté d'un des champs voisins dont il était le propriétaire, il lit signe à Zoe de garder le silence. La jeune fdle s'arrêta à son tour et prêta l'oreille; mais elle ne put entendre autre chose que le frémissement des épis qui se heurtaient l'un contre l'autre à chaque souffle du vent.
— N'as-tu rien entendu? demanda l'aveugle à voix basse. — Non, mim frère, répondit Zoe de même. — Kh bien, moi, je suis sûr d'avoir entendu le bruit d'une faucille dans ces blés qui ne seront mûrs que dans un mois, et je sens une odeur de verdure qui ne peut me tromper. Zoé, je suis convaincu que quelqu'un de nos pillards de voisins a prolité du moment où tout le monde est à la paroisse pour venir faire du dégât dans nos blés. Je parie que ce drôle de Jean Poulloux, qu'on appelle je ne sais pourquoi le cuirassier, ou quelqu'un de sa clique... — Oh ! mon frère,
pcux-lu penser... — Silence! dit brusquement l'aveugle.
Cette fois, Zoé elle-même entendit dislinctement plusieurs voix prononcer quelques paroles en patois, et en même temps elle aperçut en didérents endroits delà pièce de blé les épis s'agilcr et disparaître comme foulés aux pieds ou arraches par des déprédateurs invisibles.
— Qui va là? s'écria Justin d'une voix forte et irritée.
A cet appel brusque et inattendu, les têtes de deux ou trois enfants m.alpropres et misérables se montrèrent au-dessus de la nappe mobile de chaume vert, f/aîné avait sur ses ep.iulcs une énorme gerbe que les deux cadets venaient de préparer en conmiun avec lui, et qu'il se disposait sans doute h emporter. A la vue de Justin et de Zoé, les Iroils petits voleurs restèrent un moment ébahis et comme pétrifiés. Mais Tainé, revenu le premier de son etonnement stupide, donna le signal de la fuite en jetant son fardeau et en s'écriant de toute la vigueur de ses poumons : L'aveugle 1 l'aveugle! sauvons-riousî — Tu avais raison, Justin, dit Zoé avec inquiétude; ce sont les enfants du cuirassier, l'homme le plus dangereux du pays et notre ennemi mortel !
Mais Justin, en entendant les mauvais garnements senfuir à travers le ble, qu'ils écrasaient sans pitié, était et»(re dans une colère terrible.
— Drôles, pillards, engeance maudite ! criait-il avec rage, votre ivrogne de père n'est donc pas content du procès que je lui ai fait déjà et qui l'a ruiné? Je vous
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ferai chasser du pays et je ferai meUrc en prison loule votre race de bandits et de vauriens, allez! Je vous retrouverai, soyez-en sûrs, et vous verrez si votre mauvais sujet de père me fera peur!
Mais, pendant qu'il parlait, les enfants étaient sortis du champ et avaient disparu à l'autre extrémité derrière un pli du terrain. Zué chercha à calmer son frère et à l'entraîner, de peur de mauvaise rencontre dans ce lieu désert; mais Justin ne céda pas facilement; il voulut s'assurer que les maraudeurs ne reviendraient pas erdever les gerbes qu'ils avaient été obligés d'abandonner. C'-'pendanl Zoé, dont les inquiétudes étaient plus vives de moment er* moment, devint si pressante que l'aveugle ne rc>sisla plus.
— N'importel reprit-il enfin encontinuantsa route, l'affaire n'en restera pas là! il faut que tout cela finisse. Couper du blé vert dans un champ qui n'est pas à soi est un crime sévèrement puni par la loi! Nous verrons ; je jure que ce misérable cuirassier ma le payera! il est temps entin de faire un exemple qui avertisse les autres! — Mon frère, dit Zoé avec dou- Cf'ur, à quoi t'a servi déjà de faire condamner cet homme à des dommages-intérêts considérables pour le tort qu'il l'a fait l'hiver dernier? Il n'a plus rien; sa famille et lui vivent d'aumônes et de pillage. — Je les ferai tous arrêter comme voleurs et vagabonds, et le pays en sera débarrassé. — Mais on les relâchera plus tard, et quand ils reviendront ils ne seront que plus acharnés contre loi ; n'ayant rien à ménager ni rien à perdre, ils seront plus dangereux que jamais. — Il faut donc, ma sœur, que je les laisse ravager à
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leur aise nos propriélés? demanda Justin d'un ton d'Imnieur. — Non. mon frère; mais il faut pardonner i)C'auconp h la misère qui les ponsse. Si tu savais combien ils sont malheureux I Pierre, qui a passé il y a quelques jours près (le la maison que le cuirassier s'<'sl bâtie, là derrière le taillis, m'a dit qu'on ne pouvait rien voir de plus triste et de plus pitoyable :une hutte faite en branchage et recouverte d'une couche de boue; de la paille pour toit, pas de meubles, pas de lit! et c'est là que toute la famille a passé l'hiver rigoureux que nous venons de quitter. La vieille mère Poulloux, qui a près de quatre-vingts ans, le cuirassier, les trois enfants, tout cela couche par terre sur des feuilles sèches. Le plus souvent ils manquent de nourriture; c'est à faire saigner le cœur! — Sont-ils réellement si liialheureux! demanda Justin, dont la colère s'éteignait peu à peu à mesure que Zoé parlait ; ce cuirassier est fourré dans le cabiret de Saint-Florent dès qu'il a quelque argent, et j'ai entendu dire que sa femme, la mère de ces trois petits drôles qui étaient là tout à Iheure. était morte par suite des mauvais traitements qu'il lui avait fait soutTrir. — Ce n'est pas du cuirassier qu'il s'agit, mon frère; mais de sa vieille mère, de ses enfants, qui mourront de faim si on le leur enlève !
Bien que le jeune aveugle exigeât des autres la justice rigoureuse qu'il exerçiil envers tous, il avait le cœur bon, et le récit que lui avait fait Zoc l'avait vivement touche.
— Eh bien, soit, ma petite sœur, reprit-il après avoir fait quelques pis en silence, je n'exercerai au-
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runc poursiiito contre ces gens-Ih; cl même, puisque lu m'assures qu'ils sont si pauvres, envoie-leur quelque argent, mais en secret; et fais-leur bien dire que je n'ai pas connaissance de celte aumône, que je suis toujours irrité contre eux... Peul-êlre cela leur inspirera-t-il de moilleurs sentiments. — Ohl que tu es bon, mon frère! dit Zoé avec une joie naïve; mais je leur ai déjà fait des aumônes, et hier soir encore j'ai envoyé à la mère Poulloux quelques sous pour qu'ils puissent avoir un morceau de viande à leur dîner aujourd'hui dimanche. — Ils sont, ma foi, bien reconnaissants! dit .Justin avec un sourire ironique.
Zoé ne repondit rien, car elle ne voulait pas avouer à son frère que le principal motif de sa charité envers les Poulloux provenait de la crainte où elle était que l'un d'eux n'attaquât Justin quelque jour où il parcourrait sans défiance ses propriétés: elle ne voulait pas avouer non plus que, pourvu qu'on n'inquiétât pas son frère, le saccagemnnt des blés et le pillage des fourrages et des bois lui étaient fort indifférents. De telles craintes eussent éveillé dans Justin des susceptibilités que Zoé croyait plus prudent de laisser dormir en ce moment.
Cependant, madetnoiselle Laclos était loin d'être tranquille sur sa situation présente; elle savait qu'il fallait passera quelque distance de la misérable demeure des Poull-oux; sans doute déjà les en fan tsétaiciit allés raconter la chaude alarme que leur avait doimée Justin et les menaces qu'il leur avait adressées. Elle coimaissait assez l'impudence de celui qu'on appelait le cuirassier, pour craindre que cet homme ne viol
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insulter Jiislin, qu'il ne sup;)os;ut pns capable de se défendre. Aussi, fut-elle plus effrayée que sur[)rise lorsqu'à un coude que faisait le chemin, elle aperçut tout h coup à sa droite, sur une eminence, une pauvre hutte, et, sur le chemin même, assez près |)our qu'il ne fût plus possible de les éviter, toute la famille Poulloux et le cuirassier, qui, à la vue de Justin et de sa sœur, s'approcha d'eux d'un air menaçant.
Poulloux était un grand gaillard de près de six pieds et qui eût sans doute été terrible si sa force eût répondu à sa taille colossale; mais il était si maigre, si efflanqué, la misère et la débauche avaient tellement énervé ce grand corps étique, qu'un souffle eût paru suffisant pour le renverser. Sa barbe noire et inculte faisait ressortir encore la pâleur livide de son teint et la rougeur de son nez bourgeonné; son aspect était sinistre et hideux. Les vêtements en haillons qui le couvraient n'étaient pas non plus entièrement de la forme et de l'étoffe des vêtements que portent les paysans. 11 avait un habit noir en lambeaux, qui, bien qu'il ne fût pas d'une coupe tout à fait moderne, avait du pourtant donner une tournure cossue à son premier propriétaire quelque vingt ans auparavant. Son pantalon, de la toile la plus grossière, eût jure avec ce débris informe d'une aisance passée, si le gilet, d'une étoffe de laine, assez commune du reste, n'eût servi de transition assez heureuse entre les guenilles de paysan et les guenilles de bourgeois réunies sur sa personne. Un méehant bonnet de police crasseux et posé sur l'oreille complétait ce costume qui convenait parfaitement à un Hobcrt Macairc de village.
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Cet homme clalt originaire da pays; mais, parti comme conscrit pendant les guerres de l'empire, il n'avait rapporté, au bout de sept ans de prétendus services militaires, que des vices ignohles et une incorrigible paresse. En réalité, presque tout ce temps s'était passé pour lui dans les prisons et les salles de discipline, où ses désertions, son ivri)gnerie, ses querelles, le rejetaient sans cesse dès qu'il en était sorti par hasard. C 'pendant le cuirassier (car c'était réellement dans ce corps d'élite qu'on avait placé d'abord Jean Poulloux, eu égard à sa haute taille), le cuirassier donc, de retour dans son pays, avait une espèce d'argot de corps de garde qui imposait aux paysans de son voisinage. Bien qu'il fut plus pauvre que les plus pauvres d'entre eux, il exerçait sur tous une sorte d'autorité. D'ailleurs, on le savait dangereux, et ceux qui le connaissaient le mieux le croyaient capable de tout. Le bruit courait, comme nous le savons déjà, qu'il avait tué sa femme dans un accès de colère, et tout faisait supposer que ce bruit était fondé. Enlin, on allait jusqu'à dire qu'il avait plus d'une fois battu sa mère, l'horrible vieille jaune et déguenillée qui (liait sa quenouille de chanvre sur le bord du chemin; et ses enfants, demi-nus et soutlVeteux, portaient toujours des marques de son épouvantable brutalité.
Tel était l'homme qui s'avançait au-devant de Justin et de sa sœur, dans des dispositions sans doute très-peu pacifiques; et pour augmenter encore le dégoût qu'inspirait sa vue seule, le cuirassier venait de s'enivrer avec l'argent que Zoé lui avait fait remettre la veille daiis d'autres intentions.
2<S l'aveuglk-né.
A la vue du cuirassier, madomoiscllc Laclos frissonna ; elle se serra corilrc son frère en l'averlissant tout bas de l'approche de ce misérable; mais Justin so contenta de sourire d'un air de mépris et continua son chemin.
î.e cuirassier, arrivé à quelques pas du frère et de la sœur, se posa insolemment au milieu de la route comme pour leur barrer !e passage, et dit d'une voix rauque en portant la main à son bonnet de police pour saluer mademoiselle Laclos : Pardon, excuse, mademoiselle, mais je voudrais, sauf votre permission, avoir quelques mots c:e conversation, enlre-z-hommes, avec ce particulier- là.
Il désignait Justin, dont Zoé continuait de tenir le bras.
— Laissez-nous tranquilles! dit brusquement l'aveuiïieen cherchant à j»asser outre; nous n'avons pas aiïaire à vous. — Allons, Poulloux, dit la jeune fille toute pâle et tremblante, éloignez-vous; mon frère m'a déjà promis qu'il ne ferait aucune |)oursuite contre vous pour les degàts que vos enfants ont commis dans nos blés; seulement que pareille chose n'jirrive plus.
Mais le misérable resta immobile, et dit d'un ton de politesse soldatesque eu s'adressant toujours à Zoé, Pardon, excuse, mademoiselle; le cuirassier est galant et sait les égards qu'il doit au sesque. J'ai élé soldat français et je suis incapable de manquer à l'honneur envers une personne féminine qui a eu des procèdes pour moi et pour ma famille. Enfin, suffit. Ouanl à ce pekin, conlinua-l-il en toisant Justin
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d'un air fanfaron, j'ai deux petits mois à lui dire entre qualrc-z-ycux, parce que, voyez-vuus, l'affaire ne peut pas s'arranger comme ça. — Ah çà, aurez-vous bientôt fini? s'écria l'aveugle avec impatience; moi, jo n'ai rien h vous dire, sinon que vous êtes... — Mon Irère, murmura Zoé à son oreille, ne l'irrite pas, il cstivr^, il ne sait ce qu'il fait. — Pardieu! je le sens bien qu'il est ivre, répondit Justin en se dclournanl avec un profond dégoût; mais qu'il aille cuver son vin et qu'il nous laisse i autrement...
Il pgila sa canne d'un air menaçant; le cuirassier fit un [tas en arrière el reprit d'un ton d'itnportance : O-î n'est pas ainsi que les choses doivent se passer entre Français. Ce particulier-lh a insulté mes fils en les appelant voleurs et canailles, el moi, militaire français en retraite, il m'a traité d'ivrogne et de mauvais sujcll Ci ne peut pas se passer ainsi! Il n'ira pas plus loin avant d'avoir dit, une bonne fois pour toutes, s'il est aveugle ou s'il ne l'est pas, afin de savoir s'il est susceptible de manier la paille de fer comme un brave, ou s'il n'est qu'un conscrit incapable de la chose. Et voilà.
En prononçant cette allocution dans laquelle perçaient les doutes des gens tlu pays sur la cécité de Justin, le cuirassier posa fièremenl un poing sur sa hanche, tandis que de l'autre main il caressiil sa sale moustache noire, dans l'allitude d'un fior-à-bras de corps de garde qui saisit l'occasion de molester un inoffensif bourgeois. Justin ne put s'empêcher de sourire de l'elrangcté de la question qui lui était adressée; mais comme elle (lattait son amour-propre.
il répondit sans trop de colère : Oui-dà , M. le cuirassier français; cl vous croyez que si j'avais des yeux comme les vOlrcs, je n'aurais rien de [)lus presse que d'aller faire des armes avec vous, parce que, vous et vos enfants, vous vivez toute l'année des vols que vous me faites? Allez, mon cher, si vous n'étiez ivre, je vous dirais que vous êtes fou. — Allons, PouUoux, se liàta d'ajouter Zoé pour efUicer l'effet des dernières paroles de son frère, vous savez bien que Justin n'y voit pas, et qu'il ne peut accepter de duel avec personne.
Le cuirassier prit un air aimable, et, quittant l'attitude majestueuse qu'il supposait capable d'imposer à Justin en lui donnant une grande idée de sa bravoure, il dit avec une apparente satisfaction :
Si vous m'en répondez, ma jolie demoiselle, cela me suffit ; je lui pardonne pour cette fois à cause de vous. C'est que, voyez-vous, je lui aurais coupé la figure en zigzag, mille canons! Il aurait bien fallu qu'il me rendit raison; mais il est aveugle, n'est-ce pas, tout à fait aveugle? Parole d'honneur? — Tenez, en voici une preuve, dit Zoé d'une voix étouffée en tendant une pièce de monnaie à l'ivrogne; et elle ajouta tout bas : C'est pour votre pauvre famille! — Oh ! vous, ce n'est pas la politesse qui vous manque, répliqua le misérable en plaçant l'argent dans sa poche; mais je voudrais être bien sûr que vous ne me trompez pas. — Aurez-vous bientôt fini? s'écria Justin, que Zoé avait toutes les peine du monde à contenir.
Les yeux du vagabond étaient animés et un affreux sourire effleurait ses lèvres.
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— Eh bien! voyons, dit-il en se rapprochant brusquement de Zoe, puisque ce monsieur est aveugle, il ne pourra savoir ce que je fais. Le soldat franr<iis est galant et volage.
En même temps il voulut approcher sa bouche impure du frais et gracieux visage de mademoiselle Laclos, comme pour l'embrasser. Zoé se rejeta vivement en arrière pour l'éviter, en poussant un cri d'horreur. A ce cri, Justin devina tout; il repoussa avec violence le cuirassier et lui assena sur la tête un si terrible coupde canne, que le vagabond alla tomber à quelques pas de là, tout sanglant.
A la vue de celle catastrophe qu'elle avait fait tant d'efforts pour prévenir, Z)e perdit la tète tout à fait. Justin, au contraire, se tint sur la défensive jusqu'à ce que le bruit sourd du corps qui tomba par terre et les gémissements du blessé lui curent appris que son ennemi était hors de combat.
— Mon frère, mon frère, lu l'as lue! s'écria la jeune ûlle avec desespoir en vojatit le cuirassier étendu presque sans mouvement à ses pieds. — Ne crains rien, Zoé! répondit Justin exaspéré; le drôle n'esl qu'étourdi et il en reviendra; sa tète est tro{) dure pour qu'on puisse la lui casser d'un seul coup de carme; d'ailleurs, quoi qu'il arrive, il a mérite son sort, et ce sera un fléau de moins pour la commune!
Pendant toute la scène qui venait d'avoir lieu, la grand'mèrePoulloux était restée impassibleà vingt pas de là, indiiïércnte en apparence à ce qui se passait. Les enfants étaient groupes à ses pieds, dans un si-
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lence slupi'le; mais leurs yeux avaient été fixes pendant tout le dialogue sur les étrangers que leur père osait arrêter avec tant d'impudence. Aussitôt qu'ils le virent tomber ils accoururent en pleurant et en criant, avec leur mère qui, ayant jeté sa quenouille, s'avança les ongles en avant vers le frère et la sœur. Los enfants s'étaient munis de cailloux , et la vieille harpie se fût jetée sur Justin pour le déchirer si Zoé, qui était connue de toute la. famille comme une bienfaitrice, n'eût fait à l'aveugle un rempart de son corps. Ils n'oîïèrent l'attaquer avec une pareille sauvegarde; mais s'arrètanl à quelques pas, ils commencèrent uîi horrible concert de plaintes, <lc hurlements, de menaces qui s'adressaient à Justin.
— Ça ne le portera pas bonheur, loup-garou! dit la grand'mère en tendant vers lui ses doigts crochus et décharnés; c'est ainsi que tu traites le pauvre monde, Lucifer! Va, tu as beau avoir un bon ange de sœur, tu n'es pas moins vendu au diable, qui t'étranglera quelque nuit, si les juges de la ville ne te punissent pas pour avoir tue mon fils 1 — Ce malheur est arrivé par votre faute, dit Zoé avec reproche; si vous aviez gardé pour vous et vos petits-enfants l'argent que je vous avais envoyé, Jean ne se serait pas enivré. — Il me l'a pris de force, dit la vieille d'un ton sombre ; Fnais ce n'est pas une raison pour que cet assassûieur... — Albns doncl \ieille sorcière que vous êtes, répondit Justin d'un air de mépris, au lieu de brailler ainsi vous feriez mieux de porter secours à votre fils , vous et ces vauriens-la , à qui il en arrivera quelque jour autant s'ils suivent les
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traces de leur père! — il commence à revenir à lui I dil Zoé a\cc joie en remarquant que le blesse, tout en murmurant des paroles étouffées, semblait faire des efforts pour se relever sur son séant. — En ce cas, nous n'avons plus rien à faire ici, dil Justin tranquillement en jetant sa bourse aux pieds de la mère lV)u!loux; tenez, voici de quoi faire soigner cet homme s'il est malade. D'ailleurs, envoyez chercher au village M. Durand , le chirurgien , et dites-lui que je payerai tout, \isiles et médicaments. Allons, éloignons-nous, ma sœur.
La vieille ran.assa la bourse avec une sorte de défiance et en compta lentement le contenu aux yeux des enfants éblouis. Aucun d'eux ne songeait plus déjà au blessé, qui cherchait, tout en jurant, à se remettre sur ses pieds.
— Justin, je t'en supplie, dit vivement Zoé en retenant son frère, retfurnons chez nous; n'allons pasau villageaujourd'hui; la messe est finiesans doute. Je suis sûre que la nouvelle de ce fâcheux accident va se répandre, et Dieu sait jusqu'à quel point elle irritera les paysans contre toi. — Qu'importe! répondit Justin avec fermeté; lu vois bien que lu avais tort de penser que je ne saurais pas le défendre ! — Mais je l'en prie; je t'en prie... — Allons! viens donc, pelile peureuse! dit ra\eugle en l'entraînant doucement du côté de Saint-Florent.
Zoé jela un regard en arrière. La vieille et les enfants, revenus de leur contemplation devant les pièces d'argent que Justin leur avait remises, s'étaient avisés enfin de songer un peu à celui dont la blessure leur
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avait valu une si bonne auhaine. L'aîné, sur l'ordre de sn grand'mère , s'était placé pour soutenir la tête du cuirassier, tandis que la vieille elle-même cherchait déjà sur le bord du chemin certaines herbes dont elle connaissait les propriétés bienfaisantes pour les blessures. Quant au cuirassier, il semblait, bien que son visage fût couvert de sang, que la connaissance lui revenait graduellement, car il avait déjà appliqué un coup de poing sur l'oreille à un des marmots dont les cris l'importunaient sans doute.
Un peu rassurée, Zoé se laissa conduire vers le village, qui n'était plus qu'à une courte distance. Le jeune Laclos avait été plus ému lui-même qu'il ne voulait le faire paraître des suites de cet événement; aussi gardait-il le silence, et sans s'en apercevoir avait-il doublé le pas. Zoé reprit enfin, lorsqu'ils n'eurent plus à craindre d'être poursuivis :Mon Dieu ! Justin, que va-l-il arriver de ce malheureux? Je tremble quand je songe que le coup que tu lui as porté peut être mortel. — Tu m'es témoin, Zoé, répondit l'aveugle d'un air grave, que je n"ai pas été maître d'agir différemment et que tout autre à ma placé eût fait ce que j'ai fait ! Il était impossible de tolérer l'insolence de ce misérable, et s'il vient à mourir des suites de cet accident, tu avoueras que j'étais dans le cas de légitime défense et que sa mort ne peut m'être imputée. — Wais ses enfants, Justin , sa vieille mère, que deviendront-ils? — Je crois que cet homme était plutôt un fardeau qu'un appui pour sa famille; mais ne t'inquiète pas, Zoé, nous prendrons soin de la grand'mère et des enfants; je te le promets.
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Zoé pressa la main de son frère qu'elle tenait dans la sienne pour diriger sa marche, et au même instant une antique croix de bois qui élevait ses deux bras \ermoulus au-dessus d'une haie, sur le bord du chemin, l'avertit qu'ils entraient dans le village.
Saint-Florent, bien qu'on lui donnât le nom de village dans le pays et qu'il eût ses foires mensuelles dans le calendrier du département, n'était réellement qu'un hameau d'une douzaine de maisons dont les j)rincipales s'élevaient sur la place de l'église. La maison blanche à volets verts du notaire, le cabaret que l'on reconnaissait à son bouquet de gui desséché suspendu au-dc^^sus de la porte, le presbytère en ruine du desservant, étaient les monuments les plus remarquables de cette place sale, raboteuse et dont un des angles était occupe par un enclos de noyers. L'église elle-même était un de ces édifices simples et grossiers dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Ses murailles noires et hérissées de giroflées, de pariétaires et d'orpins n'avaient aucun ornement. Le portail, bas et étroit, était seulement décoré de deux maigres colonncttes privées de sculptures. Quant au clocher, il se composait simplement d'un pignon élevé au-dessus du toit et évide par le milieu de manière à laisser voir son unique cloche, exposée à toutes
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les inlempcries îles saisons, ce qui avait donné au métal une sonorité rauquc.
Justin et Zoé, en déliouchanl sur celte place, reconnurent que roffîcc divin était commencé. 11 ne restait plus devant lï'glise quo les esprits forts en saliots pour qui les reunions de chaque dimanche à la paroisse n'étaient qu'une occasion d'échanger leurs denrées et de vendre leurs bestiaux. Les femmes, les jeunes gens et ceux que n'a\ait pas touchés cet athéisme grossier qui vient de l'ignorance campagnarde étaient daiis l'église, où se faisait entendre cette voix fausse et chevrotante que Justin reprochait si fort à son pasteur. Quant aux sceptiques qui restaient au seuil de la maison de Dieu, ils allaient et venaient sur la place, riant, disputant et se frappant vigoureusement dans les mains pour la conclusion de leurs marchés, cérémonie qui avait pour résultat ordinaire de conduire les parties contractantes au cabaret voisin.
Cependant ce jour-là un objet nouveau pour eux semi)lait captiver leur allenlion etexpliquer au moins [)Our celle fois leur inuilîérence religieuse. C'était une magnifique calèche attelée de deux chevaux de prix et arrêtée dev;\nt le porche de l'église. Un cocher en éclatante livrée était assis sur le siège et regardait de là comme du haut d'un trône les pauvres gens qui, la bouche !)éante. admiraient ce brillant équipage et se communiquaient à voix basse leurs naïves observations.
— Les personnes nouvellement arrivées h la Pomnîcrie sont ici , dit Zoé avec un sentiment de joie
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qu'elle ne chercha pas à cacher. — Que nous importe! — C'est que, mon frère, reprit mademoiselle Laclos avec embarras, si nous avions besoin de secours...— Et pourquoi, Zoé, compterais-tu sur des personnes qui nous sont étrangères, que nous ne connaissons pas, et que, [ our ma part, j'ai peu d'envie de coimailre, plutôt que sur moi, ton frère, ton meilleur ami ?
Zoé ne savait que répondre, lorsque heureusement pour elle leur entrée dans l'église interrompit la conversation
L'intérieur du petit temple campagnard était parfaitement en harmonie avec la pauvreté de l'extérieur. Les murs verdàtres et humides n'étaient décores d'aucune fresque ni d'aucun tableau; seulement dans quelques niches obscures s'étalaient des saints de bois du plus grossier travail, et des madones bizarrement accoutrées de clinquant et d'oripeaux flétris. Le chœur n'avait rien de plus son.plueux : sur l'autel quelques grands chandeliers de cuivre, des vases de verre bleu contenant des fleurs de la saison , un petit tabernacle de buis jadis dore, mais qui n'avait conservé de la durure primitive qu'une teinte rougeàlre : c'était là tout le luxe que le conseil înunicipal de la commune avait cru suflisant pour les solennités du culte dans l'église paroissiale. Mais il régnait dans cette enceinte un silence, un recueillement que certes on chercherait en vain dans certains temples fashionables de Paris.
Au moment où Justin et Zoé arrivèrent, la messe était déjà fort avancée, cl ils eurent h marcher entre
deux rangées d'assislanls pour gagner le banc qui leur était destiné, dans le sanctuaire même, et dont ils payaient chèrement la location au curé. Sur les bas côtés de la nef était agenouillée presque toute la population campagnarde de la commune; les hommes, presque uniformément vêtus de gros droguet bleu, leur chapeau de paille à une main et leur chapelet à l'autre; les femmes, en coiffes de toile bise, en robes de drap, en fichus de couleurs tranchantes; et tous marmottaient les mêmes prières que leurs pères avaient marmottées tous les dimanches, à genoux sur les mêmes pierres, pendant plusieurs siècles.
l-.'entrée de Justin et de Zoé Laclos excita parmi eux un léger mouvement de curiosité, mais il n'y avait rien d'hostile contre le frère et la sœur dans les regards qui se tournèrent vers eux; plusieurs signes de lête affectueux furent même adressés à Zoé, et tout le monde se dérangea respectueusement pour lui livrer passage. Mademoiselle Laclos chercha rapidement dans cette foule ceux sur qui elle croyait pouvoir compter en cas de besoin : ils étaient peu nombreux sans doute; cependant l'aspect calme de cette assemblée rassura un peu la timide enfant; elle respira plus librement, et conduisant toujours son frère par le bras, elle s'avança vers le chœur.
Lorsqu'ils furent installés à leur place accoutumée, et seulement alors, Zoé parut songer aux personnes étrangères qui se trouvaient dans l'église. Elle leva les yeux et elle aperçut h quelques pas d'elle, dans le banc qui faisait face au sien, de l'autre côté du sanc-
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luaire, les riches habitants de la Pommerie, les maîtres de la brillante calèche qui stationnait à la porte de l'église. Il y avait deux dames, l'une d'un âge déjà avancé et mise d'une façon ri(Jicule; l'autre jeune encore et vêtue avec l'elegante simplicité qui caractérise la femme du monde; puis un jeune homme de trente ans environ, d'une tournure distinguée, en gants paille comme à un rout de la Chaussee-d'Anlin, et qui avait l'air fort étonne de se trouver, peut-être pour la première fois, dans une pauvre église de village.
Ces trois personnes saluèrent mademoiselle Laclos dès qu'elles se virent l'objet de son attt-ntion. Zoe avertit son frère à voix basse et s'inclina elle-même en rougissant. L'aveugle fit un signe de tête poli mais froid et se retourna vers l'autel, où ofliciail un vieux prêtre tout courbé par l'âge et les inûrmités, assisté par un pauvre paysan qui lui servait de sacristain à l'église et de domestique au presbytère, (^uant à Zoe, fort embarrassée, sans qu'elle-même sût précisément pourquoi, elle chercha longtemps son livre d'heures dans le tiroir de son prie-Dieu, où elle le renfermait chaque dimanche, et l'ouvrant précipitamment, elle se mit à lire les prières qu'il contenait avec une ardeur à faire croire qu'elle aurait prompteme.it rattrapé le temps perdu.
Dépendant, si elle avait oublie en apparence les nouveaux hôtes de la paroisse de Saint-Florent, ceuxci, au contraire, examinaient le frère et la sœur avec uneatlenlion telle, que l'on pouvait raisormablement supposer que c'était seulement pour les voir qu'ils étaient venus à l'église. Justin, en eflét, était en quel-
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que sorte une curiosité du pays; il n'eût tenu qu'à lui de voin (oujouis le tranquille ermitage de Grandpré encombre de visiteurs, et, comme on Ta vu, c'était justement cette curiosité humiliante qui lui avait donné un si invincible dégoût pour le monde. Zoé elle-même n'avait pas moins de célébrité à cause de son admirable dévouement pour son frère; mais cette aversion pour les visites, qui chez Justin provenait de l'amour-propre, tenait chez elle à la modestie; aussi tous les deux ne se montraient que bien rarement, et on n'a pas oublié qu'ils avaient refusé, contre tous les usages, de recevoir les habitants de la Pommerie lorsqu'ils étaient venus taire à Grandpré une visite de bon voisinage. Il n'était donc pas impossible que ces étrangers, nouvellement arrivés de Paris où l'on ne se pique pas d'assister bien régulièrement aux offices religieux chaque dimanche, eussent d'autres motifs que la piété dans leur visite à la pauvre église de Saint-Florent.
Mais celui de tous qui semblait le plus attentif à examiner Justin et Zoé était le jeune élégant dont nous avons parle. Du moment qu'ils avaient paru, il n'avait pas retiré de son œil le lorgnon d'écaiile suspendu ta son cou. M. Victor Neuilhac avait peut-être d'autres raisons qu'une simple curiosité pour étudier avec tant d'intérêt l'aveugle-né. Comme nous le savons, malgré son air'de jeunesse st ses manières frivoles, qui convenaient plutôt à un étourdi de salon qu'à un homme sérieux, il était déjà l'un des médecins les plus distingués de Paris, et peut-être pendant ce long examen cherchait -il à découvrir un cas prc-
deux de cécilé dont il comptait enrichir la science. Celte opinion était d'autant plus pp>l)ahlt' qu'on l'avait vu rôder très-souvent autour de la demeure de Justin et de Zoe Laclos, et qu'il avait fait inutilement tous ses efforts pour se rapprocher d'eux.
Quelle que fût la vérité sur ce p.jint, M. Victor, après une longue pause, laissa retomber son lorgnon et dit négligemment sans craindre de trouider l'office divin, à la dame qui était assise près de lui : Kn vérité, ma chère Eulalie, c'est un couple cliarmant : il est dommage que l'infirmité de ce pauvre garçon soit, autant que je puis en juger d'ici, complètement incurable. Oui, c'est grand dommage pjur lui et pour sa pauvre petite sœur.
En achevant cet oracle, qui malheureusement n'était que trop vrai, le jeune médecin ramena son lorgnon à la hauteur de son œil et sembla complètement ahsor'oé dans un nouvel examen.
La dame à laquelle il venait de s'adresser ne lui répondit que par un sourire bienveillant et mélan- ""colique qui semblait lui être habituel. C'était la plus jeune des deux, c'est-à-dire qu'elle pouvait avoir un peu plus de trente ans, et elle était encore remarquablement belle. On reconnaissait au premier coup d'œil une gracieuse Parisienne, une de ces femmes conservées dans l'atmosphère tiède et parfumée d'un salon, endormies d(jucement par le murmure des flatteries, pour qui tout le monde a des sourires d'admiration et des [)aroles flatteuses, jusqu'à ce qu'elles soient réveillées tout à coup par les désenchantements de l'àgc mûr. Ces séductions, ces enivrantes
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cajoleries du monde n'avaient pas manqué h madame de Franchcville, ainsi s'appelait cette dame. Restée veuve à vingt-qualre ans d'un vieux mari qui lui avait laissé une fortune immense, on l'avait vue longtemps continuer cette vie de plaisirs et de fêtes pour laquelle elle semblait née ; elle avait longtemps occupé ce trône éclatant de la mode qui semble à tant de femmes le point culminant de la félicité humaine; puis tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, elle avait quitté le monde bien longtemps avant que le monde songeât à la quitter. Une maladie qui l'avait frappée une année avant l'époque de son apparition à Saint-Florent avait été le motif apparent de l'abdication mystérieuse de celte reine des salons, et c'était à l'époque de sa convalescence qu'elle s'était décidée à venir habiter la Pommerie, une de ses terres dont elle savait à peine le nom trois jours avant son départ. Aussi les gardiens de la belle habitation de la Pommerie, qui depuis vingt ans n'en avaient pas vu les propriétaires, avaient été bien étonnés quand, un beau matin, une chaise de poste s'était arrêtée devant la grille, et quand on avait vu descendre le docteur Neuilhac, madame Eulalie de Francheville et la vieille demoiselle de la Pommerie, sa tante, qui semblait n'avoir été amenée là que pour chaperonner sa nièce.
Madame de Francheville était d'une taille au-dessus de la moyenne, pâle et langoureuse sans fadeur. Elle n'avait plus et peut-être n'avait-elle jamais eu cette fraîcheur de la jeunesse et de la santé qui passe si vite : mais rien n'égalait encore la pureté harmonieuse de ses traits, la régularité de l'ovale de son
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visage, l'éclat de ses yeux bleus, la teinte délicieuse de ses cheveux châtains qui, tonahantcn gra[)pcsde chaque côté de son visage, en faisaient ressortir la blancheur mate et satinée. Quoiqu'elle fût peut-être de l'âge où la parure commence à devenir indispensable aux femmes, elle était mise sans faste et sans prétention : une robe de soie brochée grise, une mantille noire, une capote de crêpe blanc, composaient sa toilette, et, malgré cette simplicité, rien qu'à voir sa manière de porter ces ajuslements, rien qu a voir sa pose, ses mouvements, on reconnaissait en elle la grande dame, la femme habituée à voir tout cédera sa volonté, à son sourire. Mais il était vr;ii aussi que la teinte de mélancolie répandue sur ses traits faisait supposer que tant d'avantages n'avaient pas préservé madame deFrancheville des chagrins qui atteignent parfois les plus privilégiés.
A côté de cette belle et noble créature s'agitait, comme pour faire un contraste vivant, une petite vieille rechignée, assemblage bizarre de bijoux, de cachemire, de bonnet à fleurs, et dont la figure rouge et pleine de morgue avait à peine à se faire jour au milieu de tout cet étalage de toilette. Mademoiselle de la Pommcrie était, au moral comme au physique, une caricature dont les travers et les ridicules fatiguaient bien souvent sa charmante nièce; maiscomme on le verra plus lard, elle avait ses raisons pour avoir consenti à se séquestrer au fond d'une campagne solitaire avec celte vieille tante prosaïque et acariâtre, qui, comprenant sans doute qu'elle était nécessaire, ne se gênait pas pour donner un libre cours à sa méchanceté naturelle.
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Au moment où le docteur avait adressé la parole h madame de Franclioville, celle-ci avait levé sur lui sou regard triste, lent, chargé dame; mais Victor s'élant rapidement détourné, elle tomba dans une profonde rêverie en contemplant Justin et Zoé Laclos, ces deux orphelins qui vivaient inconnus dans ce coin du monde, et dont l'existence devait lui sembler si étrange, à elle, brillant météore du luxe et de l'orgueil.
Elle était donc plongée dans une méditation au fond de laquelle il y a\ait peut-être des regrets et de l'amertume, lorsque la ^oix aigre et désagréable de sa tante la rappela tuul à coup à clie-niême.
— N'c[ilendez-vous rien, Eulalie? disait la vieille demoiselle en désignant la porte de l'église; on dirait que ces paysans se disputent ou se battent sur la place voisine! En vérité, ma chère, je ne comprends pas que vous ayez iiisislé pour nous faire venir ici, au milieu de ces louidauds, et tout cela pour voir un jeune homme qu'on dit aveugle et une demoiselle qui me fait l'effet d'une niaise de village!... Mais, écoutez donc!
Une sourde rumeur se faisait entendre en effet parm.i les paysans qui étaient restés sur la place; mais il n'y avait là saiis doute rit?n d'effrayant pour madame de Franclieville, car elle répondit d'un ton calme et plein de confiance : Ne craignez rien, ma tante; M. Victor n'e>l-il pasa\ec nous?
Le jeune médecin ne parut pas s'être aperçu de ce qui se passait au dehors; cependant il lit un mouvement de surprise, quand il vit que Zoe pâlissait, et
qup, laissant tomber son livre d'heures, elle se pe.-ichail vivement vers son frère. Mademoiselle Laclos avait cru rcconnaitre parmi les voix nombreuses qui se faisaient entendre sur la place la voix de la vieille Poulloux, la mère du cuirassier.
Cependant le tumulte du dehors sembla se calmer, et l'office divin se lerinina tranquiilement. Zoc avait repris quelque assurance, et elle avait fini par croire que ses sens l'avaient trompée. Au moment où le coup de sonnette final annonça que le vieux prêtre allait rentrer à la sacristie, Justin dit rapideiiient à sa sœur : Regarde, Zoé, si dans la foule qui sort de l'église, tu n'aperçois pas quelqu'un de nos métayers. — Je n'en vois aucun, mon frère, répondit Zoé, dont cette question réveilla toutes les craintes; seulement la vieille Jeanneton est là, et si tu as des ordres à donner... — Jeanneton ne peut nous être d'aucune utilité, répliqua tranquillement l'aveugle; et ces étrangers sont-ils sortis de l'église? — P.iS encore, mon frère; ils attendent sans doute que îa foule soit passée. — Ou [dulôt ils attendent que nous sortions nous-mêmes, a(in d'entamer des rela lions que je désire éviter. Il parait que c'est un parti pris! C'est bien; nous iulterons de patience; on n'a pas idée d'une obsession parei le.
En parlant ainsi, Justin se rassit et croisa les bras sur sa poitrine d'un air de tranquille résignation. Zoé, qui n'osait manifester les soujjÇons qu'elle avait conçus, et qui d'ailleurs était embarrassée par les regards que les étrangers s'obstinaient à tenir attachés sur elle et sur sîju frère, continuait de prier pendant
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que la foule qui encombrait Teglise s'écoulait peu à peu. Cependant au bout d'un instant, ne pouvant jîlus maîtriser son inquiétude, elle dit à Justin : Mon frère, pourquoi donc désirais-tu trouver ici quelqu'un de nos fermiers? — Parce que, ma pelile Zoé, tu avais raison de croire tout à l'heure que c'était cette mégère de Poulloux qui était là sur la place ; j'avais déjà reconnu sa voix.
Zoé eut besoin de toute sa puissance sur elle-même pour retenir un cri d'effroi.
— Oh! mon Dieu! murmura-t-elle, elle aura répandu le bruit de cette funeste aventure du cuirassier; elle va ameuter contre nous tout le pays; sortons, mon frère, sortons bien vite avant qu'elle ait eu le temps... — Les bourgeois de la Pommerie sontils partis? demanda Justin sans se déranger. — Non, mais ils font leurs préparatifs de dépari; la vieille dame parait très-impatiente... Je vais leur parler, n'est-ce pas, mon frère? Je vais leur demander leur appui, les prier de nous accompagner... — Je ne le veux pas, ma sœur, dit l'aveugle d'un ton bref.
Il était sans exemple que Zoé eût désobéi à un caprice et à plus forte raison à un ordre de Justin; aussi elle le regarda d'un air consterné et les larmes lui vinrent aux yeux. Justin ajouta rapidement : Pourquoi contracter des obligations envers ces genslà quand nous pouvons très-bien nous passer de leur secours? Ecoute, Zoé, à supposer que tes suppositions soient vraies, tu sais très-bien que tu n'as rien à craindre personnellement des habitants du voisinage ; tous n'ont pas l'insolence de ces ignobles Poul-
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loux, cl s'ils sont assez mal disposés pour le loupgarou, car c'est ainsi qu'ils ni'a[)pellenl, il n'en esl pas un qui ne lût très-heureux de le rendre service. Si donc ces rustres avaient l'intention, ce que je ne crois pas, de me faire un mauvais parti pour le coup malheureux qu'a reçu le cuirassier, il n'y aurait de danger que pour moi, et il m'importe de prouver hautement que je ne crains personne. C'est la conviction de mon indulgence et de mon impuissance qui les a rendus insolents. Nous retournerons chez nous par le chemin de Laval, au lieu de passer près de la maison de Poulloux; là, je pense, nous n'aurons rien à craindre; ils sont trop lâches pour oser m'attaquer dans un endroit un peu fréquenté. Tu vois donc bien qu'il est inutile de demander à ces étrangers un service humiliant et qu'ils ne seraient peutêtre pas disposés h rendre de bonne grâce.
Il prononça ces paroles d'un ton décidé et qui n'admettait pas de réplique; aussi Zoé, maigre ses terreurs, n'osa-t-elle insister sur son projet. D'ailleurs, madame de Trancheville el le docteur venaient de quitter l'église, précèdes par la vieille dame, qui grommelait entre ses dents de tous ces retards. Mais Z!)é n'ahandonna pas son projet favori, et tant que le bruit de la voilure n'annonçait pas le départ de ceux qu'elle se représentait comme des protecteurs, il lui restait une espérance.
— Justin, dit-elle, l'église est vide maintenant et il ne reste plus que nous; je t'en supplie, partons.
L'aveugle n'avait plus d'objections à faire; il se leva, et tous les deux gagnèrent le porche de l'église.
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Arrivée sur la pliicc, Zoé jela un cuup d'œil rapide autour d'elle, cl elle put s'assurer que les étrangers n'étaient pas encore montés en voilure; elle les vit au contraire fort occupés a l'autre extrémité de la place à écouter quelques pajsans qui leur parlaient respectueusement et d'un air animé ; mais elle eut bien peu de temps à donner à ces observations, car à peine se fut-elle montrée avec son frère sur le seuil de la porte, que les murmures et les imprécations de la foule qui encombrait le porche réclamèrent toute son attention. Elle reporta donc son regard plus près d'elle, et la première personne qu'elle reconnut fut la vieille Poulloux qui pérorait en patois au milieu d'un nombreux auditoire.
On devine sans peine ce qui s'était passé. Après que Justin et Zoé avaient eu quitté la famille Poulloux, on avait transporté le blessé dans sa chaumière et un des enfants était allé chercher le chirurgien du village qui, ayant Justin pour garantie de ses frais de visite, s'était rendu sans difficulté auprès du cuirassier. Ce chirurgien, ignorant comme un frater et qui avait du reste une vieille rancune contre les Laclos, n'avait pas hésité à déclarer la blessure très grave, soit qu'en ctTet elle lui parut telle, soit qu'il eût seulement Tintenlion de se faire valoir dans le cas où il parviendrait à la guérir.
En écoulant cet oracle, les Poulloux, que l'argent de Justin avait calmes un moment, jetèrent les hauts cris; la grand'mère, vindicative et intéressée comme toutes les vieilles paysannes, était accourue sur la grand'[»lace pour raconter sju malheur et sans doute
pour l'exploiter. La foule, assez mal disposée pour le jeune aveugle, avait pris parti aussitôt; la haine du pauvre contre le riche s'en était mêlée, et quelques minutes avaient suffi pour exciter au profit du cuirassier, qui du reste n'était guère aimé dans la paroisse, une vive fermentation qui pouvait se traduire en voies de fait contre Justin.
Zoé comprit le danger dès qu'elle eut vu les visages animés, les gestes menaçants de ceux qui se pressaient autour d'elle. La foule était compacte et il était difficile de passer si ceux qui la composaient n'y mettaient un peu de bonne volonté. Ils s'écartèrent cependant devant le frère et la sœur, mais lentement et non sans faire entendre de sourds murmures. Zoé tremblait et Justin a\ait peine à la soutenir. Tout à coup la voix de la vieille Poulloux se lit entendre au-dessus de toutes les autres : C'est lui 1 c'est lui! disait-elle en désignant l'aveugle de son doigt crochu; regardez-le tous! c'est lui qui a assassiné mon pauvre Jean! — Assassiné? répéta Justin avec force en s'arrêtant n^ialgre les efforts de sa sœur pour l'entraîner; ah çà! vieille folle, c'est encore vous que je trouve ici occupée à répandre des mensonges et des calomnies, au lieu de rester chez vous pour soigner votre ivrogne de Gis, qui n'a que ce qu'il mérite! — Mon frère, je t'en supplie! nmrmura Zoé en se serrant contre lui, ne parle pas ainsi. Si tu savais...
Elle fut interrompue par un gros meunier tout saupoudré de farine, et qui dans l'occasion était le beau parleur du village : Voyez-\ous ce monsieur manqué l dit-il d'un ton bourru; ne faudra-l-il pas
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lui laisser assommer le pauvre monde qui aura par hasard ramasse chez lui une poignée ou deux de hie vert ! Allez, allez, on dit que vous êtes aveugle, mais le diable est bien fin, et si ce pauvre cuirassier était mon parent...
Justin quitta brusquement le bras de Zoé et se plaça fièrement devant celui qui venait de parler.
— Ce n'est pas ])arce que les enfants du cuirassier m'ont volé du blé que j'ai frappé le père, dit- il d'une voix imposante, mais parce qu'il avait insulté ma sœur. Et quant à ceux qui viennent dans mes champs faire des dégâts ou couper à coups de hache mes arbres fruitiers, si je les trouvais à la portée de ma canne comme Jean Poulluux, jeles traiterais comme lui! Retenez bien cela, tous tant que vous êtes!
Une nouvelle explosion de murmures et de menaces accueillit ces paroles; la vieille vociférait des injures qu'on ne pouvait distinguer au milieu du bruit. Zoé était parvenue à ressaisir le bras de son frère, mais maigre le respect et la bienveillance que les assistants éprouvaient pour elle, ses efforts étaient inutiles puur se faire ouvrir un passage. Vainement elle s'adressa à quelques-uns des assistants pour obtenir leur appui, ils ne semblèrent pas la comprendre. Enfin, voyant le danger devenir de plus en plus imminent au milieu de cette foule irritée, elle allait élever la voix pour appeler au secours, quand tout a coup on dit avec force à quelques pas : Allons, place, méchante canaille! Au même instant, ceux qui entouraient le frère et la sœur s'écartèrent respectueusement, et le dccteur Victor Neuilhac, une légère
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badine à la niain, entra d'un air dédaigneux dans le cercle qui vcnail de se former autour des deux orphelins
A la vue du docteur Neuilhac, Zoé rougit. Victor Sidua, et dit avec grâce en s'adressantà Zoé : Nous venons d'a|>i)rendre, mademoiseUe, le fâcheux événement qui a ameuté contre M. votre frère tous les badauds de ce vilhige. L'exaspération est telle en ce moment qu'il y aurait du danger pour vous et pour lui à retourner chez vous seuls et à pied. Madame de Franchevillc, voire voisine, me charge de vous prier instamment de permettre que nous vous accompagnions dans sa voilure jusqu'à Grandpré. — Monsieur, balbutia Zoé en regardant son frère, qui restait calme et froid, je ne sais si nous devons... — Oh ! vous ne pouvez vous dispenser d'accepter I continua l'élégant docteur avec insistance; madame de Francheville ne vous le pardonnerait pas; et quant à moi, mademoiselle, un refus me causerait le plus vif chagrin. Un goût exclusif pour la solitude peut juslilier le refus de recevoir des visites, mais repousser les services de voisins, d'amis, lorsqu'ils peuvent être nécessaires , ce serait une fierté malenlendue dont je crois mademoiselle Lacliis tout à fiit incapable.
De toutes les formules d'invitation que pouvait employer Victor, celle-ci était certainement la plus maladroite et la plus capable d'iiriler Justin. Kn ne s'adressant qu'a la sœur, le docteur froissait dans tout ce qu'il aNait de plus irritable l'amour-propre du frère. Aussi Justin se hàta-t-il de répondre d'un ton poli mais sec : Je remercie madame de Franchoillc
et vous, monsieur, de celle aimable invilalioii ; mais ni ma sœur ni moi ne pouvons i'accepler : ce serait vous détourner inutilement du chemin de la Pomraerie. Vous vous êtes exagéré le danger que nous pourrions courir en retournant chez nuus. Ma sœur n'a rien à craindre, et d'ailleurs je lui ai donné la preuve que, si Hiiule et si inutile que je puisse paraître, je n'ai recours à personne pour la faire respecter.
En achevant ces mots, il salua et voulut s'éloigner. Le docteur resta slupcfait comme si quelque grand prodige venait de s'accomplir sous ses yeux; il n'avait cru trouver en Justin qu'une sorte d'enlanl docile et soumis, et il venait de se heurter à un homme lier, indépendant, plein de volonté. Cependant un regard de Z;jé venait de l'encourager à renouveler ses instances d'une manière plus adroite, lorsqu'il lui arriva un auxiliaire qui semblait devoir être plus heureux.
C'était madame Eulalie deFrancheville elle-même. Impatientée et inquiète peut-être du résultat de la conversation du docteur avec les deux orphelins, elle laissa dans la voiture sa vieille tante, qui grondait j'ius que jamais de tous ces retards, et elle s'avança pour joindre son invitation personnelle à celle que Neuiihac avait déjà présentée en son nom. A l'a^tproche de celte belle et noble femme, qui semblait prendre ainsi sous sa pruleclion l'adversaire audacieux de toute cette population campagnarde, les murmures, qui avaient continué pendant la conversation de Victor et des jeunes gv^ns, s'arrêtèrent tout à coup; la vieille mère PguIIoux elle même cessa ses criaillerics.
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el 1c cercle nombreux qui s'était formé autour des trois jouiios gens s'ouvrit n^spectueusement. Ce silence subit, le mouNcment que firent ceux qui s'écartèrent pour livrer passage à la grande dame, avertirent Justin qu'il se passait près de lui quoique cbose de nouveau. D'ailleurs, le frôlement léger d'une manlille de soie , le parfum qu'exhale la toilette d'une élégante, avaient suffi pour apprendre à l'aveugle quelle était la [)ers<mne qui s'approchait, et avant niême qu'elle lui eût adressa' la parole, il l'avait saluée avec politesse.
Eulalie de Francheville se tourna d'abord vers les curieux qui se pressaient autour d'die, et leur dit d'un air de gracieuse autorité : Eh quoi ! mes braves gens, est-il donc d'usage dans ce pays que l'on étoutTe les étrangers qui s'arrêtent un moment pour causer? Eloignez-vous un peu. je vous prie, il y n place pour tout le monde.
Sans doute ces paroles, prononcées en français, ne furent pas comprises de tous ceux à qui elles étaient adressées : mais les manières imposantes de madame de Francheville, son ton , son geste, en disaient assez. Les curieux et les curieuses obéirent à son invitation et se dispersèrent, sans pourtant quitter encore le village. Il est vrai que la plupart étaient employés, soit comme métayers, soit comme simples manœuvres dans les vastes dépendances de la Pommerie, et que personne ne se souciait de se rendre hostile la propriétaire de ces riches domaines. Li vieille mèrePoulloux elle-même s'était retirée en répétant : N'importe, si mon fils meurt, je saurai bien
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rcirouvcr ce îoup-garoii, malgré lous les richards cl loulcs les mijaurées de la terre ! Ils se soutiennent les uns les aiilros, mais nous verrons bien!
Le danger avait donc cessé provisoirement pour Justin, et les groupes qui erraient rà et là sur la place ne semblaient plus éprouver que de la curiosité. S adressant alors au frère et à la sœur, qui raltendaicnl n la même place, madame de Francheville dit d'une voix affeclueuse : Kh i.-ien, mes chers voisins, vous acceptez, n'esl-il pas vrai, la proposition que le docteur vous a adressée en mon nom? Oh ! pour cette fois je vous en voudrais à la mort , je vous en avertis î Savez-vous que vous m'avez déjà fait une grosse injure en refusant de me recevoir lorsque je suis allée vous faire ma visite de bon voisinage? Laissez-miri vous reconduire chez vous dans ma voiture. Votre pardon est à ce prix.
La voix de madame de Francheville avait un timbre pur et mélodieux, aussi doux et aussi pénétrant que la plus suave musique. Aux premiers sons sortis de la l)Ouche d'Eulalie, Justin avait fait un mouvement comme s'il eût éprouvé tout à coup une sensation nouvelle et délicieuse à laquelle il s'abandonna irrésistiîtlement, A mesure qu'elle parlait, il semblait ravi dans une sorte d'extase. Ses lèvres à demi ouvertes formulaient un sourire inachevé, et sa lêle élait gracieusement penchée sur son épaule du côté de la jeune femme, comme pour recueillir plutôt les sons divins qui s'échappaient de ses lèvres. Lorsqu'elle eut cessé de parler, Justin était si ému , les idées inconnues qui venaient de s'éveiller dans son àmc
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élaienlsi délicieusement confuses, qu'il lui fui impossible de prononcer un mot de réponse.
Zoé, qui s'aperçut de son émotion , sans en comprendre la Ciiuso, se hâta de venir à son secours.
— Madame, dit-elle avec timidité, mon frère est plein de reconnaissance pour votre aimable procédé; mais il ne croit pas avoir de motifs suffisants pour accepter une proposition... — M. Laclos m'a déjà dit assez nettement sa pensée à ce sujet, dit le docteur d'un air un peu piqué; il veut à toute force jeter un défi à ces imbéciles paysans et s'en retourner à pied a\ec mademoiselle. — Ce serait une imprudence impardonnable! dit madame de Francheville avec un air d'inquielude véritable. Je comprends que M. Justin, téméraire et résolu comme le sont d'ordinaire les jeunes gens, trouve une sorte de plaisir à chercber le danger ; mais cela ne lui est permis qu'autant qu'il est seul à l'affronter. Quels que soient son courage et son zèle pour éloigner de mademoiselle Laclos toute injure, il vaudrait mieux ne pas l'exposer à en rece^oir.
On voit que madame de Francheville avec son instinct de femme avait adroitement évité recueil contre lequel avait échoué le docteur un moment auparavant; tout se réunissait pour la rendre irrésistible dans ses instances. Aussi Justin, remis enfin de son trouble, répondit-il d'une voix un peu altérée et tremblante: Recevez mes remercîments, madame, pour tant de bontés; mais il me semble que vous devez avoir toujours raison. Si donc la crainte de vous gêner en acceptant les places que vous voulez
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liien nous offrir dans votre voiture... — Oh ! que cela ne vous inquiète pas, dit étourdi menl Eulalic; il n'y a en effet que quatre places dans la voilure; et l'une d'elles est déjà occupée par ma tante; mais j'avais un projet que je puis maintenant mettre à exécution :je désirais prier notre cher docteur de faire une visite à ce malheureux qui a été victime de l'accident, afin qu'il s'assure par lui-même de la gravité de cette blessure dont on fait tant de bruit; nous le reprendrons en passant. Vous ne voyez aucun inconvénient à cet arrangement, n'est-ce pas, Neuilhac?
Le docteur, dont cet arrangement déconcertait .sans doute quelque projet secret, jeta un regard suppliant sur madame de Francheville. Celle-ci détourna la tête avec malice.
— Aucun, madame, répondit enfin le pauvre docteur; mon devoir doit passer avant mes plaisirs.
Justin vuulut lui îidresser quelques excuses, mais madame de Francheville ne lui en laissa pas le temps, et elle dit vivement : Allons, messieurs, je suis enchantée de vous voir si dociles l'un et l'autre, et je vous en remercie; donnez la main à mademoiselle jusqu'à la voiture, docteur; nous vous devons cette compensation. Et vous, M. Laclos, conlinua-t-elle en s'adressant à Justin, puisque vous voulez bien être mon chevalier pendant quelques instans, j'attends que vous en remplissiez les devoirs.
En même temps elle posa familièrement son bras sur celui de Justin , comme pour l'engager à la conduire jusqu'à la voilure. Celle légère faveur, que la position exceptionnelle du ca\alier rendait si natu-
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relie, oxalla 1;\ {[iivic do l'aveugle. Celto femme avait Heviné toutes les petites susceptibilités, toutes les imperceptibles délicatesses du caractère singulier de Justin. Des le premier moment elle le traitait comme un homme du mondeordinaire, et en s'avançant vers la voiture, elle semblait se laisser conduire par lui plutôt que le conduire elie-mè:ne. Justin, de son côté, coioprit toutes les nuances de celte merveilleuse intelligence de femme; la joie, l'orgueil, l'espérance, layonnaient sur son visage, et il dit à son aimable guide avec une profonde émotion: Oh! madame, vous devez être bien belle.
Madame de Francheville ne répondit pas d'abord à celte galanterie, où se peignait la pensée naïve d'un aveugle de naissance, qui confond assez volontiers la beauté physique avec la beauté morale. Elle tourna la léte pour regarder le docteur , qui avait offert son bras à Zoé, puis elle reprit d'un air distrait :
— "J'espérais, M.Justin, que vous seriez moins flatteur que bien d'autres : mais qui vous fait supposer que je suis belle? — D'abord votre voix divine, et puis... je ne sais pourquoi, mais il me semble que vous devez reunir toutes les perfections. — Si vous vous trompiez ! — Oh! je ne me trompe pasi dit l'aveugle avec l'accent d'une conviction profonde.
En ce moment les deux couples furent séparés; soit hasard, soit volonté de l'un de ceux qui marchaient les derniers, Zoé et son cavalier avaient donné, on ne sait comment, dans une troupe de ces badauds, qui, le nez au vent et la bouche béante, regardaierit li
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voilure où mailamcdeFranchcvillo et Jll^ilin venaient (le monter, sins s'apercevoir que l'autre cou|)le était loin derrière eux. Cet incident laissa isolés, pendant une minute environ, les deux jeunes gens, et le docteur en profila pour dire à voix liasse et rapidement à Zoé: Excusez ma hardiesse; mais depuis plusieurs jours je cherche avec ardeur l'occasion de vous parler en secret, et si vous étiez assez bonne... — Je vous ai de\iné, monsieur, répondit la jeune fille avec la même vivacité, et cette occasion je l'ai désirée comme vous. Un vifétnnnement se peignit surles traitsde Victor Xcuilhac, qui se méprit peut-être sur le sens de cette naïve réponse. Mais il était trop présomptueux pour réfléchir, et trop habile pour ne pas poursuivre vivement ce qu'il regardait comme un avantage.
— ¥.h bien, mademoiselle, si vous voulez me désigner un endroit où demain... — Oui, monsieur, répondit Zoé avec précipitation: demain à midi, à la Table des moissonneurs; c'est un monument antique situé à deux cents pas de Grandpré; tout le monde pourra vous l'indiquer. Si nous étions plus rapprochés de la maison, mon frère pourrait se douter de notre entrevue. — Oh ! merci, merci; j'y serai.
Ils se turent, car ils étaient arrivés près de la voiture, et le docteur avait remarqué un regard de défiance attaché sur lui par madame de Francheville au moment où cette conversation finissait. II donna la main à Zoé pour l'aider à monter en voiture, salua, et fit signe au cocher qu'il pouvait partir.
— A revoir, docteur, et sins rancune, dit madame de Francheville d'un ton de douce moquerie en pas-
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sanl la tête h la porlièrc au monienl où 1 1 voilure parlait au galop. — Pauvre j;ilouse! dit Vicloj- Neuilliac en ricanant, elle croit m'avoir donne une leçon!
Puis arrêtant le preniier paysan venu, il se fil conduire à la chaumière du cuirassier.
A quelques portées de fusil seulement de Grand pré, sur le bord d'une lande couvorle de genêts et de Ijruyères, élait un de ces monuments grossiers de la su[)erstition gauloise que l'on rencontre assez fréquemment dans les campagnes les plus désertes de certaines vieilles provinces. Il se composait d'une énorme pierre de granit posée liorizonlalcment sur deux autres pierres plus petites de m.anière à former une sorte de table élevée environ d'un pied et demi au-dessus du sol ; c'était donc réellement un des t/o^wiew celtiques dont la véritable destination est peutêtre encore inconnue. Il était recouvert d'une couche spongieuse de mousse et de lichen sous laquelle avaient disparu les aspérités primitives de ce bloc fruste et irrégulier. N'eût été la tradition bien avérée qui attribuait sa formation h des races éteintes depuis bien des siècles, on eût pu le prendre, comme nous l'avons dit, pour une table gigantesque destinée à servir aux repas champêtres d'une horde de travailleurs au temps de la moisson, et c'était de la que venait le
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nom de Table des moisson?ieurs qu'on lui avait donné dans le pays.
Quelques arbres sauvages avaient poussé sans culture alentour et formaient un petit bouquet de bois qui couvrait le monumeril d'une omijrc épaisse el délicieuse pendant les chaleurs. Des touffes d'hièbles et de prunelliers s'élevaient, sans le masquer, au-dessus des ajoncs de la lande; c'était un endroit charmant et l'on pouvait parfaitement voir de là tout ce qui se passait à Grandpré, dont on n'était séparé que pir un terrain vague et quelques buissons.
Zoé venait quelquefois s'asseoir sur la pierre gauloise, un li\re h la main, et elle affectionnait particulièrement ce petit bocage; elle était là en quelque sorte sous la protection de son frère et des personnes de sa maison, el c'ét;iit peut-être cette considération qui lui avait fait choisir cet endroit de préférence à tout autre pour son entrevue avec le jeune docteur, car elle y trouvait à la fois deux conditions importantes : la solitude et la sécurité.
Bien avant Tlieure qu'elle avait fixée, Victor Neuilliac, en costume simple de chasseur et un fusil à la main afin de ne pas donner de soupçons à ceux qui eussent pu le rencontrer, s'était glissé mystérieusement vers la Table des moissonneurs, et là, assis sur la masse de granit, il attendait en silence sinon avec patience l'exécution de la promesse qu'il avait eu si peu de peine à obtenir. Son regard ne quitta pas un instant la porte par laquelle il s'attendait à voir sortir la jeune fille; mais, soit qu'il eut devancé de beaucoup riicurc du rendez-vous, soit que peut-
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être Zoé eût compris l'irapruclence de sa démarche, la jeune fille ne venait pas. Le soleil était au zénith : c'était le moment où la chaleur force les travailleurs d'interrompre leur ouvrage, et la campagne était déserte. Cependant, personne ne paraissait du côté de la maison, qu'on eût dite abandonnée.
— Serais-je joué? murmura le chasseur avec dépit. Ma foi, cela serait bien possible; car j'en suis encore à comprendre comment cette jeune camp;ignarde qui parait si modeste et si timide m'a ainsi jeté à la tète un rendez-vous que j'osais à peine den;ander. Il faut, pardieu, que les femmes de ce i)ays soient bien naïves ou bien malicieuses! Qui sait! Elle est peut-être làbas derrière les rideaux de l'une de ces fenêtres à rire de ma mystification, et c'est pour en jouir pleinement qu'elle m'a désigné un endroit si rapproche de sa maison ; elle n'a pas même voulu avoir à se déranger pour se moquer de moi. Oh ! non, non, cela n'est pas possible! elle avait un air de casideur ! Il faut qu'il y ait dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas encore et qu'elle m'expliquera peut-être. Attendons.
Il se promena un moment avec une résignation forcée dans le petit bocage; mais bientôt, bannissant même toute prudence, il monta sur la pierre druidique afin d'observer avec plus de facilite ce qui se passait du côté de la maison. Mais à peine occupaitil ce poste depuis quelques minutes que l'une des fenêtres sur lesquelles il tenait toujours son regard attache s'enlr'ouvril furtivement et on agita avec raj'idilé ur! mouchoir Manc. Victor comoril sans d;;Ule
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ce que l'on voulait lui dire el sauta à bas du monument en murmurant d'un air moqueur :
Non, non, ma petite prude, je ne vous compromettrai pas davantage en me montrant ainsi, d'autant plus que j'ai mes raisons pour cela. Mais, hâtezvous, ou bien, quoi qu'il en doive arriver, je ne réponds plus de rien !
Comme il achevait ces mots, quelqu'un sortit enfin de la maison, et le docteur put parfaitement reconnaître mademoiselle Laclos, qui, munie de son ombrelle et d'un livre, se dirigeait de son côté. Elle marchaitd'abord lentement et se retournait parinlervalles comme pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie; mais quand elle fut à quelque dislance de l'habitation, elle b'indit avec la légèreté d'un jeune faon ; el. prenant s» course, elle arriva tout d'un Irait h la Table des moissonneurs.
Victor fit quelques pas au-devant d'elle et lui dit avec chaleur : xVimable enfant! que vous êtes bonne de vous être souvenue de votre promesse!
La jeune fille, toute rose et mise hors d'haleine par celte course rapide, se laissa conduire à la pierre monumentale, où elle s'assit; [)uis elle dit avec une confusion charmante en baissant les yeux : Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir fait attendre; je voyais bien de la fenêtre que vous vous impatientiez ; mais je ne pouvais ainsi quitter mon frère; j'écrivais sous sa dictée à notre meilleur ami, notre précepteur, M. Sandons, qui est gravement malade dans son pa)s. Et d'ailleurs, monsieur, vous l'avouerai-je? conlinua-l-clle avec plus d'embarras encore, depuis
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hier ii m'est venu dans l'esprit que celte démarche à liquelle je m'elais engagée dans un moment d'irréflexion n'elait peul-êlre pas très-convenaijle; et, s'il m'eût été possible de vous donner avis... — Mademoiselle, dit Victor avec vivacité et d'un Ion de reproche, comment pouvez-vous craindre de vous fier à un homme d'hoimeur?
La jeune fille relira sa main, dont le docteur avait jugé à propos de s'emparer, et lui dit avec la tranquillité de l'innocence : Aussi, monsieur, n'ai-je pas hésité à mettre en vous toute ma confiance, et je suis sûre qu'elle ne sera pas trompée.
11 devenait évident que chacun d'eux raisonnait dans un sens différent et dans un but opposé. Les dernières paroles de Zoé frappèrent le jeune médecin, et il commença à se douter que mademoiselle Laclos pouvait bien ne pas être venue à ce rendez-vous dans les mêmes intentions que lui. Dès que cette pensée lut entrée dans son esprit, il se tiiit sur la défensive et se montra réservé. Zoé, au contraire, avait repris plus de calme et d'assurance : Avant tout, monsieur, continua-t-elle, voudriez-vous bien me dire ce que vous pensez de l'état de ce pauvre homme que mon frère a blesse hier si malheureusement? Est -il vrai qu'il y ait du danger pour sa vie? — Nullement, mademoiselle, répondit Victor, qui n'était pas venu à la Table des moissonneurs pour parler médecine; pourvu qu'il soit sobre, je reponds de lui ; dans huit jours il sera guéri. — Oh ! je n'attendais pas moins d'un homme dont la répulalion d'habileté est si grundo, dit la jeune fille d'un air d'admiration, et
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quand j'ai appris que vous étiez notre voisin j'ai retrouve l'espérance que j'avais depuis longtemps perdue.
Toutes ces flatteries achevèrent de desenchanter le pauvre Neuilhac; malgré son aplomb d'homme du monde, il avait réellement un air fort ridicule en ce moment; mais Zoé était trop candide et trop préoccupée d'une pensée intime pour remarquer son embarras.
— Eh bien, docteur, dit-elle avec finesse, vous conviendrez que je vous avais deviné? — En èles-vous bien sûre, mademoiselle? — Vos démarches depuis que vous êtes arrivé à la Pommerie pouvaient-elles me laisser un doute à cet égard? Votre attention à regarder mon frère la première fois que nous vous avons rencontré , là-bas, près du moulin ; la visite que, sur votre demande, sans doute, madame de Franchevillea bien voulu nous faire, à nous, pauvres campagnards, comme si une grande dame parisienne eût pu trouver quelque agrément dans notre société; votre assiduité à vous trouver sur noire chemin chaque fois que nous sortions, tout cela ne prouvait- il pas que vous cherchiez à nous parler, mais que l'antipathie bien connue de Justin pour les médecins vous empêchait de venir à nous sans y être invite? N'était-il donc pas probable que vous aviez reconnu dans la cécité de mon frère un cas curieux à observer, guérissable peut-être, et que, dans votre aniour pour la science et pour l'humanité, vous \ouliez vous rap|»rocher de nous nfui d'essayer cette cure difficile? Uh ! si cela était, d^>cleur, je deviendrais folle de
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jiiie! Voyons, ne me trompez pas, et je sais que vous ne pouvez vous tromper vous-même : dites, ne restet-il aucun moyen de rendre la vue à mon frère? — Mademoiselle, je n'oserais affirmer... je ne puis être sur...
— Oh I je le comprends, vous ne voulez pas me donner une espérance qui pourrait ne pas se réaliser, dit la jeune fdle avec chaleur et les larmes aux yeux; mais dites-moi du moins qu'il n'y a pas impossibilité absolue, dites-moi qu'il y a une seule chance de succès I On vous a dit vrai lorsqu'on vous a annoncé l'aversion de Justin pour une science qui est restée impuissante jusqu'à ce jour; mais nous ferons tous les deux une ligue contre lui. Je me charge, s'il le faut, d'exécuter, malgré lui, les ordres que vous m'aurez donnés. D'ailleurs, je le supplierai tant qu'il ne pourra nous refuser; il prendra confiance en vous. Mais de grâce, docteur, dites-moi si vous croyez que la science humaine puisse encore guérir le pauvre aveugle.
En parlant ainsi, elle attachait son regard plein d'angoisse sur Victor. Celui- ci semblait hésiter; deux fois il voulut répondre, et deux fois il garda le silence. Enfin pourtant, il prit son parti, et dit à voix basse ; Peut-être, mademoiselle!
Zoé, dans son enthousiasme, se leva brusquement.
— Monsieur, que Dieu vous récompense pour tout le bonheur que me donne cette précieuse parole I s'écria-t-elle. Quoi ! mon pauvre frère ne serait plus comme une exception au milieu des autres créatures? Il verrait le ciel, la nature, les hommes I Oh!
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essayez cette giiérison, monsieur; vous réussirez sans doute, car, jo le sais, vous avez déjà fait presque des miracles dans votre art; et quand le succès aura couronné vos efforts, quand Justin aura recouvré la lumière, lui et moi nous vous aimerons, nous vous vénérerons comme notre bienfaiteur, et notre pauvre mère, qui est morte avec l'horrible pensée que son fils chéri était condamné à des ténèbres éternelles, vous bénira du haut du ciel, monsieur.
Cette exaltation augmenta encore le malaise du docteur. Une rougeur involontaire colora son visage. Il força doucement Zoé de se rasseoir, et il lui dit d'un ton froid : J'ai regret, mademoiselle, de détruire des rêves si beaux; mais il serait cruel d'entretenir dans votre cœur des illusions qui pourraient être bientôt brisées. Je vous dois la vérité avant tout. L'élat de votre frère est grave, si grave même qu'il y a peut-être de la folie à tenter une pareille guérison. — Il n'y a donc plus d'espérance? — Je ne dis pas tout à fait cela; mais cette espérance est si fragile que ce serait un grand malheur de baser sur elle de grands projets d'avenir. Cependant, sans vouloir vous garantir un succès qui, dans ma conscience, est plus que douteux, je ferai cet essai que vous désirez avec tant d'ardeur, mais à une condition. — Parlez, monsieur, dit la jeune fille avec empressement.—Cette condition, c'est que vous voudrez bien me garder le secret, dit le docteur avec une sorte de honte. Vous sentez que si je ne réussissais pas... — Oui, oui, je comprends, dit Zoé avec un léger sourire; mais sera-t-il nécessaire que Justin soit averti?
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— Je nVn snis rien encure, mademoiselle; il f.nil avnnt loul que je voie votre frère plus souvent et surtout de plus près que je n'ai pu le faire jusqu'ici, et pour cela il faudra que vous tentiez de vaincre l'aversion que le monde lui inspire; il faudra venir vous-même à la Pommcrie avec lui. Je l'etudierai, je l'examinerai sans qu'il s'en doute, et au bcsuin nous lui déclarerons nos projets; mais d'ici là ce secret restera entre nous deux. Seulement , conlinua-t-il en baissant la voix avec embarras, si vous avez la bonté de m'accorder parfois des entretiens particuliers comme aujourd'hui , nous pourrons causer de lui, des sjmptômes qu'il éprouve: nous ferons, à son insu, quelques expériences dont vous me communiquerez le résultat; et si ces expériences réussissent, si la cécité est réellement guérissable... Vient -il quelquefois ici, M. Justin? — Oh! rarement, monsieur, et d'ailleurs à moins qu'il ne prenne par les landes, il est facile de le voir de loin. — Eh bien ! si vous le permettez, je viendrai quelquefois vous surprendre ici, puisque c'est un endroit que vous préferez; mais jusqu'à ce que je me sois assuré qu'il existe des chances suffisantes de succès, souvenez-vous, je vous supplie, de nos conventions; pas un mot à votre frère; pas un mot à madame de Francheville, que vous devez, m'a-t-on dit, \isiter quelquefois. Elle est ma cliente, ajoula-t-il avec intention, et je crains... — Il sufTit, monsieur, dit Zoé avec hésitation, car il y avait dans tous ces arrangements quelque chose de mystérieux dont elle se deOait par instinct. Puisque vous mettez à ce prix les soins que vous devez donner
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il mon frère, soyez assuré que voire secret sera bien garde. Cependant je vous demanderai une exception en faveur de notre bon vieil ami , M. Sandons, pour qui nous n'avons rien de caché. Retenu par une maladie, il ne pourra être ici avant un mois pcul-ctre; mais quand il sera de retour...
— Oh! d'ici Kà, j'aurai une opinion bien établie sur l'état de votre frère, dit vivement le docteur, et vous serez maîtresse de mellre votre ami dans la confi(]ence. 3Iais, mademoiselle, continua-t-il en fixant sur elle un regard pénétrant, vous ne m'avez pas parlé de la récompense à laquelle j'aurais droit d'aspirer si le succès venait couronner mes efforts, et peut-être pourrais-je vous paraître trop ambitieux dans mes prétentions. — Une récompenseï! répéta la jeune fille- avec exaltation; oh! ne craignez pas de demander trop! Regardez, continua-t-elle en désignant la campagne, tout ce que vous voyez de ce côté, ces belles prairies, ces fermes, cette forêt, tout cela est à nous, et tout cola appartiendrait h celui qui aurait élevé mon malheureux frère au niveau des autres hommes en lui rendant la vue! Nous ne lui demanderions plus que d'être ses fermiers, nous lui abandonnerions avec joie toute cette fortune qui est nôtre aujourd'hui , et nous croirions encore lui devoir une reconnaissance, un dévouement, une affection...—Vous ne me comprenez pas , mademoiselle , et c'est mal reconnaître mon zèle que de chercher à l'exciter par de pom.peuses consi'iéralions de fortune et d'intérêt. La récompense h laquelle j'aspire est plus digne de vous et de moi. — Zoé ! s'écria une voix forte à quelque distance.
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La jeune fille tressaillit.
— C'est Justin! dit-elle tout bas. Eloignez-vous sans bruit. Peut-être... — Zoé! répéta la voix qui se rapprochait, avec qui donc causes-tu là-bas? Il m'a semble que lu n'étais pas seule.
Victor Xeuiîliac voulait s'éloigner, mais la jeune fille lui fit signe de rester immobile.
— 11 est trop tard , murmura-t-elle; il vous entendrait ! pas un mot , pas un geste, pas un mouvement I — Hein! tu parles toute seule uiainlenant, continua l'aveugle, dont l'oreille délicate saisissait les sons les plus légers ; eh bien, ma sœur, [xjurquoi ne me reponds-tu pas? Je sais que lu es ici, pelile espiègle!
En même temps Justin pénétra dans le bocage par le côté de la lande et se trouva bientôt (ace à face avec les deux jeunes gens. Telle a\ait éle leur préoccupation qu'ils ne l'avaient pas vu venir et qu'ils avaient failli être surpris. Victor resta dans une immobilité complète, le coude appuyé contre un arbre, sépare de Justin seulement par la largeur de la pierre druidique. Quant à Zoé , elle s'avança au-devant de son frère et lui dit avec un trouble qu'elle cherchait vainement à dissimuler : Kh bien, oui, je suis là, Justin; mais j'allais rentrer, et si lu veux venir... — Laissemoi reprendre baleine, dit le frère en s'asseyant paisiblement sur le dolmen; il fait très-bon ici. Tiens, tu es donc seule? Je n'ai entendu s'éloigner personne, et cependant il m'avait semble....
En même temps i! tourna la tête à droite et à gauche d'un air soupçonneux , et , soit hasard, soit qu'il lut servi par cet inexplicable in-tinct qui lui était
particulier, soil qu'enfin Victor eut fait quelque iinperceplible mouvement ou produit quelque bruit léger, les yeux vifs mais sans expression de Justin semblèrent se fixer sur lui. Heureusement Zoé appela à son secours un de ces petits mensonges que les femmes improvisent avec tant de facilité: Ah! tu m'as donc entendue? dit-elle précipitamment; je lisais tout haut un de ces volumes de poésie qui nous sont arrivés dernièrement de Paris.
1/aveugle ne répondit pas, mais se tournant vers elle, il chercha la main de sa sœur et la retint un moment daiis la sierme : Comme ta main tremble! reprit-il entin. — C'est encore l'effet de celte maudite lecture! Au moment où tu m'as interrompue, j'étais tellement entraînée par le poète....
Justin n'avait jamais eu à se défier de sa sœur, dont la candeur et la vérité dictaient toujours les paroles. Aussi ces explications, qui eusseiU semblé embarrassées à un autre, lui parurent toutes naturelles. 11 sourit affectueusement et reprit avec gaieté : Pauvre enfant! 31ais laissons cela. Sais-tu bien, ma sœur, que je crains que nous ne soyons en relard pour notre visite à madame de Francheville? — Il est encore de bien bonne heure pour songera notre toilette, dit Zoé en se levant; cependant, mon frère, si tu le desires....
Justin l'obligea en riant à se rasseoir.
— Reste donc encore, enfant; ne sais-je pas aussi bien que toi que nous avons encore deux grandes heures avant qu'il soit nécessaire de nous préparera celte visite? 31ais lu ne peux te faire une idée, ma
sœur, (lu plaisir que je me promets à me trouver encore auprès de celte dame, d'entendre le son pur et harmonieux de sa voix! Depuis que j'existe, Zoé, je n'ai jamais ressenti pour personne ce que je ressens pour elle! Hier, près d'elle, il m'a semble que tout mon être se renouvelait; j'éprouvais comme de la joie, de l'admiration, du respect, niôk-s ensemble. Une fois, je ne sais comment, sa main a effleuré la mienne, et je ne puis te peindre la sensation délicieuse qu'a produite en moi le contact de celte main line et satinée. ïu es belle aussi , toi , et je t'aime de toute mon àme; eh bien, je ne sais pourquoi madame de Francheville me semble encore plus belle, et peutêtre l'aimé-je déjà tout autant que toi , bien que ce ne soit pas, il me semble, de la même affection. Elle a pour moi des égards, de petites attentions que tu ne peux avoir toi-même; cette dame enfin est peutêtre la seule personne au monde qui ait parfaitement compris et ma position et mon caractère. Toi, tu n'as pour moi que de l'affection et un dévouement sans bornes! Oh! je ne m'en plains pas, ma petite Zoé, mais lu sais que je suis habitué à penser tout haut en ta présence.
Zoé, en écoutant ces confidences, qui ne s'adressaient qu'à elle seule, s'agitait sur son siège avec inquiétude; elle jeta un regard à la dérobée sur Victor, qui était comme pétrifié à la même place, osant à peine respirer.
— Allons, Justin, tu me conteras cela chez nous, dit-elle encore.
Cette insistaricc éveilla les soupçons de l'aveugle.
— Au fait, Zoé, qu'as-lu donc aujourd'hui? Ta voix, tes actions, tes paroles ont quelque chose d'ex- Iraordinaire. Il est vrai que moi-même, conlinua-t-il en penchant la tête à droite et à gauche avec une sorte de malaise , il me semble que tout ici n'est pas à sa place habituelle, et quelque chose me gêne sans que je puisse dire quoi. — C'est une imagirialion , mon frère, dit la jeune fille d'uu air de reproche; depuis hier je le trouve aussi tout bouleversé. Tu es devenu indifférent pour tout ce qui t'occupait» pour tout ce que tu aimais autrefois. Tu ne songes même pas que nos propriétés, nos personnes peut-être sont Tnenacécs par les haines terribles qu'a soulevées l'accident d'hier. Tout-à-l'hcure , quand nous écrivions ensemble cette lettre à M. Sandons , lu ne savais plus trouver une parole du cœur, une consolation pour notre vieil ami malade, et maintenant voilà que moi-même, moi la sœur, la compagne, la meilleure amie, je vais m'exposer aussi à ton injustice, à tes reproches !
Il y avait dans ces paroles une intention peut-être trop marquée de faire une querelle à Justin, afin de distraire son attention. L'aveugle tomba dans le piège et répondit d'un ton chagrin : Tu m'accuses de dureté et d'injustice envers toi, Zoé; tu ne sais donc pas que tu es pour moitié dans les pensées secrètes dont je suis poursuivi depuis hier. Madame de Francheville me disait... — Toujours cette dame! dit Zoé avec humeur. — Elle me disait donc, continua l'aveugle sans paraître avoir entendu celte observation, elle, femme du monde, qui a dû lanl souïïrir à cause
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du monde, elle me disait que la tâche la plus ditTicile que je pusse accomplir ne serait pas de te détendre contre des malfaiteurs lels que ce misérable cuirassier, mais contre ces élégants muguets qui viennent toujours rôder autour des jolies femmes telles que loi. — Oh ! mon frère, comment cette pensée a-t-elle pu venir à une personne qui a entendu parler de notre genre de vie? Nous ne recevons ni étrangers ni voisins; nous vivons dans la solitude, dans un désert. — C'est en effet ce que j'ai répondu à madame de Francheville: et j'ai ajouté que je me sentais au besoin le pouvoir de te prolégerconlre touleespèce d'ennemis, quels qu'ils fussent ; que s'il en était un qui osât par liasard se glisser jusqu'à toi... — 3Iais pourquoi ne parler de cela, Justin, en ce moment? demanda timidement la jeunelille qui tremblait que son frère n'eût un soupçon de la présence de Victor. — Pourquoi , Zoé? Parce que, dans la nouvelle liaison que nous allons contracter avec nos voisins de la Pommerie, lu seras exposée peut-être au danger dont je te parlais tout à l'heure; parce que, ma sœur, il faut que tu me promettes, que tu me jures, à moi, ton seul ami, ton seul prolecteur dans le monde, que je serai partoul et toujours ton confident, que lu me confieras tous les secrets, que tu m'avoueras toutes les craintes, les espérances; que tu me répéteras les paroles qu'en aura murmurées à ton oreille. — iMon frère I s'écria Zoé éperdue et fondant en larmes ; n'as-lu pas toute mon affection, toute ma confiance?
— Ecoutez, mon enfant, continua Justin d'une voix grave et solennelle, jjien que je m'obstine par-
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fois à le croire el à vouloir le faire iroire aux autres, il se pourrait que je ne fusse pas tout à fait dans la condition des autres hommes. Ainsi , l'on m'a dit bien des fois que des frères se séparaient de leurs sœurs sans regret et sans plainte quand le moment était veiiu; que chacun d'eux avait alors une nouvelle affection, une nouvelle famille, et que l'un ne conservait pour l'autre qu'un sentiment doux, raisonnable, toujours plus faible que celui de mère et de femme, de père ou d'époux. Quant à moi, Zoé, je ne pourrai jamais n'avoir pour loi qu'une affection aussi éphémère et capable de ces sacrifices vulgaires. Depuis que j'ai la connaissance de moi-même, lu es près de moi comme un ange protecteur qui ne peut me quitter sans que je meure. Jusqu'à ce moment la pensée ne m'était jamais venue qn'une séparation fut possible entre nous; lu ne m'abandonneras jamais, lu l'as promis à notre mère à son lit de mort. Aussi, ma sœur , je me suis habitue à te considérer comme une partie indispensable de moi-nième. Je suis égoïste , peut-être , mais que veux-tu? la faute en est à ma mère et à toi, qui m'avez habitué à ce que tout pliât devant mes volontés et qui vous étiez faites mes esclaves. Aujourd'hui je t'aime au delà de toute expression et je ne puis supporter la pensée que lu doives jamais oublier ton frère pour un mari. Je serais jaloux, oui , ce devrait être là de la jalousie, je serais jaloux de l'intérêt que tu pourrais éprouver pour une autre personne quelle qu'elle fût , car ce serait pour moi une sorte de vol que vous m'auriez fait elle et toi. Et cependant, Zoe, si ce malheur devait ra'arri-
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ver, si, malgré les promesses et tes serments, tu sentais un jour que l'exisltjnce te pèse auprès de moi et que tu pourrais être plus heureuse auprès d'un autre, il faudrait me le dire, ma sœur; je ne voudrais pas te faire partager ce qu'il peut y avuir de pL-nible pour d'autres que moi dans la position d'un aveugle. Tu me promets donc... — Ohl Justin, Justin, s'écria la jeune fille, oubliant tout et se jetant dans ses bras avec transport, je ne to quitterai jamais 1 — Bien, bien, ma sœur, reprit Justin avec joie; tu me promets donc de ne rien me cacher de ce qui pourrait compromettre cette union fraternelle qui doit durer pendant toute la vie entre nous?
— Oui, oui, mon frère, répéta la jeune fille.
En même temps son regard s'arrêta sur le docteur Neuiliiac, qui était toujours là, à deux pas d'elle, immobile, debout, remords vivant et inexorable. Elle détourna la tète et s'atTaissa doucement sur le banc, comme si elle allait s'évanouir.
Justin sentit qu'elle défaillait, et il se hâta de la soutenir en disant avec désespoir : Zoé, ma bienaimée, qu'as-tu donc? Oh! mon Dieu, moi qui vais l'effrayer avec toutes ces idées lugubres I Et personne pour la secourir! Pierre ! Jeaimeton î cria-l-il de sa voix retentissante.
Cet appel , qui pouvait être entendu de la maison , rendait la position du docteur très-critique. Ceux qui seraient accourus au secours l'eussent indubitablement découvert, et une explication fâcheuse p(jur tous eût été inévitable. Il était impossible à Victor de faire un mouvement sans se trahir. Heureusement
Zoé avait encore assez de connaissance pour sentir l'imminence du danger.
— N'appelle i)as, Justin, dit-elle d'une voix inquiète, je me sens mieux! ce n'est rien !
Et sa volonté fai ant un effort victorieux pour surmonter la faiblesse fie l'organisation, Zoe par\intà se soulever.
— Tu m'as vraiment effrayé, ma chère petile! dit l'aveugle en s'essuyant le front , mais je te promets de ne plus revenir sur le sujet qui l'a causé une si vive émotion. De ton côté aie toujours en moi la confiance que tu m'as promise, et l'on saura si je suis incapable d'éloigner de toi toute séduction et tout danger.
En prononçant ces paroles d'un air fier, Justin se retourna encore du côte de Victor, et un observateur non prévenu de sa cccite eût pu croire qu'il regardait le docteur en face pour lui jeter un défi. La vérité, c'est qu'au moment où il avait appelé ses domestiques, l'aveugle avait senti que sa voix n'avait pas toute l'ampleur et la sonorité ordinaires et qu'un objet nouveau était interposé entre lui et la maison voisine. 11 étendait dcja le bras pour reconnaître l'obstacle que sa voix avait dû rencontrer, lorsque Zoé, assez bien remise, se leva précipitamment et saisit la main qu'il tendait en avant.
— Oui, partons, dit-elle; je me sens bien, tout à fait bien.
Justin ne se douta de rien et se laissa conduire. Ils s'avancèrent tous deux lenlement vers la maison.
Zoé ne se retourna pas, n'adressa pas un signe, pas un regard au docteur qui n'osait bouger avant
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qu'ils fussent loin. Il entendit raêrae Zoé qui disait doucement à son frère, toujours sans doute dans le Itut de capliver exclusivement son attention : Justin, je regrette que M. Sandons soit malade et ne puisse venir nous joindre dans un moment où il nous serait si nécessaire. — Pourquoi cela , Zoe? — Parce que je crains bien que l'époque terrible annoncée par notre mère ne soit venue pour toi.
La réponse de Justin se perdit dans l'éloignement.
Quand ils furent à une assez grande dislance pour que l'oreiMe même d'un sauvage ne pût reconnaître le bruit de ses pas, Victor Neuilhac respira loiiguement, et se dit à lui-même , comme pour se dédommager du long silence qu'il venait de garder : Voilà une situalion bien ridicule! j ai cru un moment que ce satané frère me voyait. Ma foi ! s'il ne m'a pas vu , il m'a du moins senti, car il se tournait vers moi d'un air.... Et c'est là l'amoureux que cette pauvre Eulalie s'est donné pour me faire enrager peut-être I N'importe! le pauvre diable l'aime déjà comme un fou , et cela les occupera l'un et l'autre! Mais cette sœur, cette pauvre petite Zoé! J'ai bien l'ait de ne pas me déclarer , car si je lui avais dit que je croyais venir ici en bonne fortune, elle eût été de force à avouer, au milieu de cette scène pathétique, que j'étais là! Mais voyons, que ferai-je? Faut-il la détromper au sujet de l'aveugle? Faut-il revenir? Faut-il battre en retraite?
Il réfléchit un moment en silence, et reprit en haussant les épaules : Ma foi ! je n'en sais rien encore. Je me suis ménagé les moyens de reculer honorablement : nous verrons !
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Puis, roprc?ianl son fusil, il se dirigea en toute hàle vers la Pommerie, pour qu'on ne s'aperçùl pas de sa longue absence.
La riche habitation de la Pommerie, que madame de Francheville occupait depuis quelque temps, n'était pas h beaucoup prèsaussiagreaiile par sa situation que celle de Grandpré, bien que par sa grandeur et ses dépendances elle valût près du double. C'était un vaste édifice, vieux et sombre, perdu entre cour et jardin, au milieu de marronniers gigantesques qui empêchaient de le voir à quelque distance et qui devaient intercepter à ceux qui l'habitaient la vue sur les campagnes environnantes. La vallée dont il occupait le fond était entourée de collines nues et stériles qui de tous côtés bornaient l'horizon. C'était donc un séjour assez triste, et on ne concevrait pas qu'une femme habituée au bien-être et aux riantes images comme madame de Francheville eût consenti à venir s'enterrer dans cette solitude, sans quelque motif impérieux dont elle seule peut-être avait le secret.
Une route de quelque importance descendait en serpentant d'une des collines et venait passer devant la grille même de la Pommerie. C'était un avantage dans la position de cette maison isolée et silencieuse; aussi avait-on cherché à le faire valoir en construisant sur le bord de ce chemin, de chaque côté de l'entrée
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principale, deux pavillons assez élégants, l'un à l'iisnge (lu jardinier, l'autre, un peu plus grand, destirté à servir de belvédère ou même dhahilation en cas de besoin. Là du moins on avait un peu plus d'air et de lumière que sous le dôme de feuillage qui étouffait l'édifice principal. C'était un pavillon qu'occupait l'intendant de madame de Francheville en l'absence de la maîtresse de ce domaine, c'est-à-dire presque toujours.
Or, un mois environ après les événements qui nous ont occupé jusqu'ici, un voyageur à cheval suivait, vers le milieu du jour, le chemin dont nous venons de parler et se dirigeait lentement vers la Pommerie. C'était un vieillard faible et pâle, qui semblait avoir à peine la force de se soutenir sur son cheval. Malgré la chaleur de la saison, il était enveloppé dans un grand manteau de drap, humide encore de la pluie qui était tombée pendant toute la matinée, et quand ce manteau s'entr'ouvrait par hasard, on p'-uvait apercevoir le costume simple et convenable d'un bourgeois aisé et le ruban rouge de la Légion n'iionneur. Cependant, quoique rien dans cet étranger ne put faire supj)oser la misère, on éprouvait à le voir un sentiment de pitié. Evidemment c'était un homme malade, voyageant pour quelque affaire du plus haut intérêt. Ses traits, naturellement calmes et bienveillants, étaient altérés par une souffrance physique, peut-être bien antérieure à la circonstance présente, mais qui ne s'était jamais réveillée plus forte qu'en ce moment. Sa tête se penchait à droite et à gauche avec abattement, et parfois il laissait échapper la bride de son
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( hoval, comme si ses içains n'avaient plus eu la force
(le la soutenir.
Le cheval qu'il montait était trop épuisé de fatigue pour al'user de la faiblesse de son conducteur. Soit que le vieillard, avec son lourd équipage et son énorme valise, excédât la charge ordinaire, suit que la traite eut été longue depuis le matin, dans des chemins mal entretenus, toujours est-il que le pauvre animal était rendu; il s'arrêtait de temps en temps, comme s'il se fût senti incapable d'aller plus loin, et c'était à grand'peine que le cavalier parvenait à lui faire continuer sa route. Enfin, arrive à une centaine de pas de la Pomraerie, il s'arrêta encore, et cette fois son maître ne chercha pas même à le presser de l'éperon, car il comprenait bien que ces haltes venaient d'une impuissance com.plcte et non de la mauvaise volonté de sa monture. Il jeta autour de lui un regard inquiet et dit avec un profond abattement : Allons I il faut se résigner; je m'arrêterai quelques instants à la Pommerie. puisque je ne puis faire autrement. M'arrêter ! quand je suis près du terme de mon voyage ! Quand une minute de retard peut m'empêcher d'arriver à temps pour prévenir de grands malheurs I
En parlant ainsi il était descendu péniblement de son cheval, qui,- soulagé d'autant, ne refusa plus de se mouvoir. L'étranger le prit par la bride et s'avança lentement vers l'habitation.
Arrivé à la grande porte, le vieillard parut surpris de trouver fermée la grille extérieure. Cette circonstance, légère en apparence, le rejeta dans de nouvelles hésitations, il réfléchit une demi- minute en-
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viroii avant de sonner, cl dans cet intervalle une courte conversation qui avait lieu dans l'intérieur du pavillon réservé, se fit entendre au-dessus de sa tète.
— Ma lanle, demanda une voix douce et inquiète, je viens d'entendre du hruit. N'est-ce pas lui qui rentre enfin? — Eh ! non, ma chère, répontiit une autre voix grondeuse et desagréahie; vous savez qu'il est sorti à pied, cl la personne qui \ient d'arriver est à cheval.
Bien que ces deux voix fussent également inconnues au vojageur, la nécessité où il se trouvait ne lui permettait pas de passer outre, el au risque d'un mauvais accueil, il se décida à sonner. Presque au même instant un domestique en livrée vint ouvrir la grille.
— M. Fléchel, l'intendant, est-il à la INjinmerie? demanda le vieillard un peu embarrassé à la \ue de ce nouveau \isage. — Non, monsieur, répondit le domestique; M. l'intendant, depuis l'arrivée de madame, est aile loger chez le notaire a Saint-Florent, — Ouoi ! dit l'étranger avec le plus grand étonnement, les maîtres de la Pommerie seraient-ils ici? — Depuis plus d'un mois, monsieur.
Une véritable consternation se peignit sur les traits maladifs de l'inconnu. Il se retourna comme pour s'éloigner; puis, revenant encore, il dit au domestique, qui attendait en silence : Eh bien, mon ami, si madame de Francheviile est ici, voudriez -vous lui dire qu'un ami, une connaissance de son intendant, sollicite la faveur de se reposer un moment dans la maison... J'ai encore du chemin à ftiire, et mon cheval est aussi faible el aussi fatigué que moi.
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Le domestique allait s'éloigner pour Iransmellrc celle demande à sa maîtresse, mais il n'en eut pas le lemps. Une jeune femme, pâle el souffrante, en élégant négligé el la têle nue, était debout sur le petit perron qui conduisait à l'un des pavillons et avait tout entendu. C'était madame de Francheville.
— Monsieur, dil-elle à l'étranger d'un air gracieux, bien que M. Fléchel ne soit pas ici, vous n'en êtes pas moins le bienvenu dans celte maison. Hubert, conlinua-l-elle en s'adressant au domestique, donnez l'ordre qu'on prépare une chambre et conduisez le cheval à l'écurie.
Le vieillard remercia avec politesse et remit à Hubert la bride du cheval el son lourd manteau de voyage.
— En attendant que votre chambre soit prêle, monsieur, reprit madame de Fr.incbeville, Noudriczvous me faire l'huniieur de vous reposer un moment dans ce pavillon? Vous semblez bien fatigué!
Le vieillard ne pouvait refuser l'invitation d'une si aimable hôtesse; il se mil donc en devoir de monter les marches du perron pour arriver jusqu'à elle; maii^ là ses forces le trahirent, et il fut obligé de s'appuyer contre la balustrade de bronze, après avoir fait uo pas. Euialie, avec sa bunte ordinaire, s'élança pour le soutenir, et, toute frôle qu'elle était elle-même, ell-j lui servit d'appui jusqu'à la porte du pavillon. L'étranger semblait confus de tant de complaisance.
— Recevez mes remercîmenls, madame, reprit-il d'un ton affectueux, en faisant un effort afin de n'être pas trop lourd au bras délicat qui le soutenait; mais
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ce n'est pas impunément qu'un vieillard de soixante et dix ans a pu faire trente lieues à clieval et d'une seule traite, alors qu'il n'était pas encore remis d'une longue et grave maladie. — Il a fallu, monsieur, un motif bien sérieux pour vous décider à un pareil voyage? — Oli! oui, bien sérieux en effet, madame!
Ils entrèrent dans une charmante pièce toute tendue en étoffe de couleur fraîche et gaie. Ouelques chaises et un guéridon en laque de Chine formaient tout le mobilier de cette espèce de boudoir, avec un petit lit de repos sur lequel était sans doute assise madame de Francheville un moment auparavant. Près de la fenêtre, couverte d'un rideau blanc qui tempérait un peu l'éclat du jour, était la vieille demoiselle (le la Pommerie, travaillant à un ouvrage de femme. Klle se leva en rechignant, à la vue de l'étranger, et elle sembla interroger sa nièce du regard , comme pour lui demander à quoi elle pensait d'introduire ainsi un inconnu dans son intimité.
Mais Eulalie, sans paraître s'apercevoir de la mauvaise humeur de la vieille fille, lit asseoir l'étranger sur le lit de repos, et elle se plaça sur une chaise a quelques pas.
— Veuillez attendre un moment, reprit-elle avec douceur; j'espère que vous n'auiez point à regretter l'absence de M. Flechet pour les soins et les égards que l'on aura de vous ici. — Un peu de repos, madame, voilà ce que j'ose réclamer de votre obligeante hospitalité.
Il s'ensuivit un moment de silence; madame de l""ranchc\ille examinait l'étranger avec trop d'atten-
lion pour qu'elle n'eût pas quelque motif secret dans ce miiiulieux examen.
— Monsieur, reprit-ellc enfui , vous paraissez si soufflant qu'il n'y a pas d'indiscrétion peut-être à vous demander si votre voyage doit être long encore?
— Nullement, madame; la force m'a manqué au moment où j'allais atteindre le buL II n'y a qu'une lieue à peine d'ici à Grandpré où je me rendais. — Ainsi doiic, monsieur, dit Eulalieavecun sourire de satisfaction, je ne m'étais pas trompée dans les espérances que votre vue seule m'avait fait concevoir; c'est bien 31. Sandons que j'ai l'honneur de recevoir chez moi?
— Quoi ! vous savez mon nom, madame? demanda le vieillard en levant la tête. — M. S:uidons! répéta la vieille fille en écarquillant ses yeux rouges pour mieux regarder l'hôte de sa nièce. Monsieur est le précepteur de l'aveugle et de... — Oui, mademoiselle, dit M. Sandons avec etonnement. Mais puis-je savoir comment il se fait... — Que nous sachions votre nom? reprit Eulalie. Oh ! monsieur , nous savons encore l)ien d'autres choses, et ce que nous savons me rend iièreet heureuse d'avoir pu recevoir chez moi l'homme le plus honnête, le plus dévoué, le plus estimable. — Madame, dit Sandons avec douceur en s'inclinant, ce n'est pas répondre. — Eh bien ! je ne chercherai pas, dans l'état de fatigue où vous êtes, à vous faire deviner des énigmes, et je vous dirai en deux mots que nous nous sommes bien souvent entretenus de vous avec nos petit voisins M. et mademoiselle Laclos. On m'avait parlé vaguement de votre retour prochain et... — Ces chers enfants viennent donc ici quelque-
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fois? demanda le vieillard d'un air pensif. — Oh! souvent, monsieur; surtout ce bon Justin. Je l'ai même fait prier de me rendre visite aujourd'hui, et dans quelques instants peut-être il sera ici. — C'élail lui peut-être que vous attendiez tout à l'heure, demanda M. Sandons en regardant fixement la jeune femme; au moment où j'allais sonner à la grille, j'ai entendu...
Celte allusion, un peu délicate sans doute, fit rougir madame de Fnincheville et elle se hâta de répondre : Oh! non, non, monsieur. C'était... une autre personne.
M. Sandons appuya un moment son front sur sa main et reprit d'un ton triste et pénétrant : Eh bien, madame, puisque vous voyez quelquefois mes chers pupilles, peut-être pourrez-vous faire cesser une inquiétude qui est pour moitié dans les souffrances que j'éprouve. Avant-hier seulement, après Un long silence, j'ai reçu de Zoé une lettre qui ne contient que quelques mots, mais dont le sens est des plus alarmants. Mademoiselle Laclos me supplie instamment de partir aussitôt après la lecture de sa lettre Un malheur inévitable, me dit-elle, les menace, elle et son frère, et ma présence seule peut en atténuer l'effet. Vous savez assez sans doute, madame, l'atîectionqueje porte à ces deux pauvres enfants, pour croire que je n'ai pas hésité un mouient, malgré mon état de faiblesse et de maladie. Depuis que j'ai reçu celte fatale lettre, j'éprouve une mortelle impatience, el si vous saviez quelque chose sur ce malheur dont on me parle, je vous supplie, madame, au nom de
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lotit ce qu'il y a de plus sacré, de me le dire. — Un inallietirî dit madame de Franchcville slupefailc; je puis adlrmcr que je ne sais rien de lout ceci, et je ne comprends pas...— Eh! mais, je sais de quoi il s'agit, moi! dit mademoiselle de la Pommerie en quittant son ouvrage ; la petite a \oulii parler des querelles de son frère avec les paysans du pays. — Des querelles, diles-vous! on ne m'a rien écrit à ce sujet. — Oh! c'est certainement de cela qu'il s'agit, reprit la vieille fille, qui se laissait aller volontiers au plaisir de bavarder; il n'est question que de cela dans le voisinage. Imaginez-vous qu'il y a quelque temps M. Laclos a eu le malheur de donner un mauvais coup à un mendiant. H paraît que dès l'abord la blessure n'était pas grand'chose, au dire du docteur Neuilhac, qui s'y connaît. — Abrégez, abrégez, ma tante, dit madame de l'rancheville à voix basse; M. Sandons est déjà bien fatigué. — Alors, contez vous-même, dit la demoiselle d'un ton d'humeur. — Mais, ma tante, je ne connais pas les détails de cette affaire. — Laissez-la donc racontera ceux qui la savent, dit mademoiselle de la Pommerie avec aigreur. Je vous ai dit biendes fois, ma chère nièce... Mais je; ne veux pas abuser de la patience de monsieur, et je reviens à mon histoire. Celle blessure n'était donc rien dans le commencement, et on pouvait la guérir; mais qu'a fait ce misérable cuirassier? Vous connaissez sans doute cet himime, monsieur?
Sandons s'inclina en signe d'assentiment.
— Le cuirassier donc était en voie de guérison et tout (jromeltait d'aller pour le mieux, lorsque le
drôle qui , dil-on, est le plus grand ivrogne de la commune, s'est mis à s'enivrer tous les jours, avec l'argent que lui envoyait pour ses besoins mademoiselle Laclos; si hien que depuis quelque temps son état a empiré, sa blessure s'est rouverte, et au moment où nous nous trouvons on désespère de sa vie. — Pardon, mademoiselle, interrompit Sandons avec une impatience à peine contenue, mais je ne vois pas encore quel rapport cet événement peut avoir avec la lettre... — Eh! vous ne voyez pas, dit la vieille fille en pinçant ses lèvres, que cet événement a exaspéré tous les imbéciles de ce pays, et ils sont nombreux, contre vos deux étourdis de pupilles; nous avons eu déjà assez de peine à les tirer des mains de ces lourdauds une fois, à Saint-Florent, et nous nous sommes même exposés pour eux à de grands dangers, mais enfin nous ne pouvons pas être toujours là et batailler contre tout un pays pour les défendre. J'ai eu assez peur pour une fois, et... mais je reviens. Le bruit que le cuirassier ne guérirait pas de sa blessure s'est répandu dans le voisinage, et que croiriez-vous qu'il est arrivé? — Je l'ignore, dit M. Sandons pâle d'inquiétude.— Eh bien ! toutes les nuits, des gens qu'on ne connait pas ou dont on ne sait pas les noms vont couper à coup de hache les arbres de Grandpré, ravagent les foins et les blés, tuent les bestiaux, et Ton dit même que tout récemment on a cherché à mettre le feu à une des granges; si bien que les fermiers, épouvantés de tous ces ravages et des menaces qui leur sont parvenues qu'ils seraient ruinés de fond en comble s'ils ne quittaient pas les domaines de Grand-
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]ire, sont partis depuis plusieurs jours, laissant toule l'exploitation livrée aux malfaileurs inconnus. Vous jugez dans quel embarras doivent se trouver les deux jeunes gens, avec un petit paysan et une paysanne pour domestiques, lorsqu'ils risquent peut-être d'être assassinés. — Assassinés! répéta madame de Francheville avec terreur. On vous aura exagéré les événements, ma tante! M. Justin ne m'a jamais parlé des dangers....
— Il avait défendu de vous en parler, dit mademoiselle de la Pommcrie avec un sourire méchant; il avait trop peur que vous lui défendissiez de venir seul ici, et comme il ne se déplaît pas à la Pommerie... — Désormais, dit Eulalie avec inquiétude, je lui enverrai toujours la voilure pour l'accompagner. Ce bon jeune homme, si juste, si généreux, si énergique! Eh bien! M. Sandoiis, voilà les malheurs qu'annonçait cotte lettre de Zoé. Les aviez-vous crus aussi grands? — Ils sont grands, madame, mais ils sontréparal)les; et je vous avouerai que j'avais craint d'abord qu'ils ne le fussent pas. Maintenant j'espère que, dans queiqu«"s jours, si Dieu veut bien m'accorder un peu de force et de santé, toutes ces déplorables querelles s'arrangeront pour le mieux. — Et si je puis vous être utile en quelque chose dans cette pacification, dit madame de Francheville avec grâce, ne m'épargnez pas, M. Sandons. Comme vous je suis amie de M. Laclos et de sa sœur, et j'ai le droit... — Les voici I dit tout à coup mademoiselle de la Porameriequi s'était mise à la feiiêtre.
El au même instant on entendit sonner à la cloche de la grande grille.
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— Qui donc, ma lanlc? — M. Justin el le docteur Ncnilhac. — Ensemltle? — Oui, ensemble.
ftladame de Francheville sembla désagréablement aiïectéede celtecirconstance, mais avant qu'elleeùteu le temps de refléchir, les deux jeunes gens entrèrent dans le pavillon. Justin était en grande toilette; le docteur, au contraire, était en costume de chasse, le fusil à la main. M. Sandons se leva et fit quelques pas, mais tousiesdeux le saluèrent en silence; Justin ne lerecj)nnaissait pas encore.
— Je vous remercie, M. Justin, de n'avoir pas oublié mon invitation, dit ma^lame de Francheville; quant à 31. Neuilhac, continua-t-ellc en fixant un regard pénétrant sur le docteur, je ne suis plus étonnée qu'il délaisse une malade si son ardeur pour la chasse l'entraîne jusqu'à Grandpré. — Ne le grondez pas, madame, dit Justin; car aujourd'hui il a trouvé dans ses excursions une occasion de me rendre service. — Un service? — Oh! rien, dit le docteur avec négligence; un misérable paysan qui suivait M. Justin en vociférant des injures contre lui. Je l'ai châtie comme il le méritait. — Et je vous en remercie, docteur, reprit madame de Francheville qui semblait un peu rassérénée par cette particularité si simple en apparence. Du reste l'agression dont M. Laclos a été l'objet prouve que les cr.dntes dont je causais tout à l'heure avec un de ses plus chers amis ne sont que trop fondées. — Un ami, madame? dit l'aveugle en penchant la tète à droite et à gauche, comme cela lui arrivait parfois quand il se trouvait face à face avec une personne étrangère; mais puis-je savoir...
Une mnin faible el trcmitlanle se plaça dans la sienne. Jnslin ne fit que l'efTleurer, el, ouvrant les bras, il s'écria avec une explosion de joie : Sandonsi vous! vous ici? Mon maître I mon père! mon bienfaiteur!
Sandons s'y précipita en pleurant el ils se tinrent un moment embrassés.
Tous les assistants étaient restés stupéfaits de cet instinct inexplicable qui, par le simple contact de la main, avait révélé au jeune aveugle la présence de son vieux précepteur. Madame de Franchcville laissa passer les premiers transports, puis elle dit à Justin avec douceur : Je suis fâchée, M. Laclos, de troubler la joie bien naturelle que vous éprouvez de revoir M. Sandons; mais je ne dois pas vous laisser ignorer que mon hôte est malade, épuisé de fatigue, et que c'est la nécessité de prendre un peu île rcp )s qui nous a valu l'himneur de sa visite. Or voici Hubert qui attend depuis une demi-heure que nous laissions aller notre cher malade pour le conduire à la chambre qui lui a été préparée. — Oh! madame, le plaisir de voir Justin sain el sauf me tient lieu de repos, dit Sandons avec bonté. — Nous devons obéir aux ordres de madame de Franchcville, dit Justin avec soumission ; je lui demanderai seulement de vous accompagner jusqu'à votre chambre pour vous soutenir. Nous avons tant de choses à nous dire, n'est-ce pas, mon excellent père? — Soit; mais [)renez garde que votre affection ne prive votre ami du repos dont il a si grand besoin. Je vous attends dans quelques instants.
Justin se leva et prit le bras de M. Sandons pour
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le soutenir pnnilanl le trajet qu'ils avaient h faire jusqu'au curps de logis principal. Mademoiselle de la Pommerie était sortie du pavillon depuis quelqu. s instants, et Neuilhac allait ainsi se trouver seul avec Eulalie. Il se leva et s'approcha de M. Sandons en offrant complaisamment de le soutenir de l'autre bras.
— Non, non, docteur, dit precipil.imment madame de Francheville, Huhcrt suffira avec )1. Justin, et elle ajouta plus bas : Restez, j'ai à vous parler.
Neuilhac regarda sortir le petit groupe des étrangers, et debout au milieu de la pièce il sembla hésiter un moment s'il ne devait pas les suivre. Son front était froncé, ses lè\res serrées.
— Victor I murmura une voix suppliante près de lui.
Il fil un pas vers la porte.
— Victor 1 répéla-t-on avec un accent plus pénétrant encore. — Eh bien, soill dit Victor avec colère en se jetant sur une chaise ; je ne puis supporter plus longtemps une pareille existence; il faut que tout cela finisse; parlez, madame, je vous écuule.
Dans une des chambres les plus confortables de la Tonimerie, Smdons avait été commodément établi sur un canapé moelleux. Un grand feu avait été allumé dans la chambre pour sécher ses vêtements encore humides de pluie, et devant lui, sur un pl.ileau d'argent, on avait placé tous les rafraichissements qu'un zèle ingénieux avait cru convenables à sa position de santé.
Justin était assis près de lui, tout entier à la joie de se retrouver avec son vieux précepteur; et, mal-
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gre les recommandalioiis de madame deFranrlicville, il ne semblait pis dispose à le qiiiUer silùl, d'autant moins que Sandons, dans son impatience de savoir ce qui s'était passe à Grandpré pendant son absence, employait tous les moyens pour le retenir. Cependant il n'avait fait encore aucune allusion à la lettre qui Tavait déterminé à ce voyage fatigant et précipite; il commençait à soupeoimer que Justin pouvait trèsbien ignorer le malheur dont parlait Zoé, et qu'il était plus prudent de chercher à pénétrer ce secret avec adresse.
— Justin, dit-il enfin à son pupille qui venait de lui raconter les persécutions dont il était l'objet de la part des paysans du voisinage; Justin, n'avez-vous pas à vous reprocher un peu de roidcur et de sévérité envers ces hommes dont vous vous êtes fait d'implacables ennemis? Avez-vous oublié la douceur et l'indulgence de votre bonne mère? Oh 1 je me reperts amèrement de vous avoir quitté. Quand je suis parti, vous étiez estimé, respecté, sinon aimé, et quand je reviens, après deux mois d'absence, vous m'apprenez vous-même que vos propriétés sont dévastées, que votre vie est menacée. Et qui sait quels malheurs vous attendent encore? Justin, qu'avez-vous fait de cette vigilance, de cette sagacité, de cette activité que je vous ai connues autrefois? Vous et votre jeune *œur vous êtes entoures de dangers et vous n'avez tenté aucun moyen pour vous en préserver! Vous n'avez pas mên.e songe à m'appeler plus tôt, moi qui par dovoir et par affection serais venu à votre secours?
Justin courha un moment la tête, comme accablé sous le poids de ces reproches, qu'il sentait mérités.
— Mon cher précepteur, reprit-il avec un peu d'embarras, j'ai peut-être commis une grande laute en ne m'en rcpportant qu'à moi du soin de faire cesser les dangers dont vous me [ïarliez tout à l'heure, et surtout en me renfermant dans une coupable indolence qui m'etonnc moi-nîème. Vous avez raison, je suis près de la ruine, et tel a été le trouble de mes idées depuis quelque temps, que c'est vous le [)remier qui me faites comprendre qu'un abime où je puis tomber est devant moi. il est vrai que Zoé a voulu deux ou trois fois m'elTrayer par de vagues soupçons. — Zoe? répéta Sandons à qui ce nom fionnait une transition toute naturelle pour en venir à ses tins; Zoé a donc conçu des inquiétudes plus sérieuses que les vôtres? — Oh! vous savez combien cette pauvre enfant est timide, dit l'aveugle en souriant ; tout la tourmente, tout lui fait peur. C'est vainement que j'ai cherché à la rassurer. Je ne sais pourquoi elle est malade, agitée, et souvent je lentends pleurer... — Et, dites-moi, Justin, rei»ril le vieillard en pesant chacune de ses paroles, éles-vous bien sûr que ce soient vos querelles avec les gens du voisinage qui causent seules les chagrins de votre sœur? — Mais... je le crois; à m.oins que quelque enfantillage... — Eh bien? — Eh bien, reprit l'aveugle en se rapprochant d'un air confidentiel, je vous dirai entre nous, Sandons, que je crois que Zoe est jalouse. — Jalouse? répéta le vieillard tout étourdi
ptir celle expression; jalouse? et de quoi? — De ce que je viens ici lous les jours sans l'emmener avec moi ; elle lait lous ses efîorls pour me retenir chaque fois que je sors ; elle me parle de dangers qui nous menacenl, elle pleure, elle se désole; mais je vois bien que ce n'est pas la crainte que les gens du pays m'attaquent qui l'occupe le plus, car, excepté aujourd'hui que cet ivrogne de meunier m'a dit des injures de loin, on ne s'en est encore pris qu'à nos bois el à nos prés. Elle a donc un autre motif pour que je reste à Grandpré, et ce motif, j'en suis sur, c'est la jalousie.
— Mais enfin, mon cher pupille, de qui votre sœur pourrait-elle être jalouse ici? Je ne comprends pas.
— Eh bien, eh bien! dit Justin en baissant la voix et en se rapprochant encore du vieillard, je vous ferai une confidence cnlière, et cette confidence vous exjiliquera bien des choses qui jusqu'ici vous ont semble incompréhensibles. Vous ne savez pas, Sandons, pourquoi depuis un mois je semble oublier que nos propriétés sont si gravement compromises, pourquoi je iK'glige celle pauvre Zoé qui a pour moi une amilio si profonde, pourquoi enfin toutes mes alTections, toutes mes facultés semblent anéanties a la fois? C'est que depuis un mois je n'ai plus qu'une pensée, qu'une atTeclion qui absorbe toutes les autres, c'est que... j'en ai douté bien longtemps, mais à présent je ne puis me tromper, c'est que... je suis amoureux! — Amoureux, vous! s'écria Sandons. — Et pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas donné vous-même, lorsque vous avez fait cette éducation dont je suis si fier, le sentiment de ma dignité i)ersoniielle? Ne m'a\ez-
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VOUS pas dil que pour parvenir au niveau des autres hommes je devais me considérer dès l'abord comme leur égal? Vous m'avez donc trompé? Je suis donc réellement dans cette condition d'infériorité morale où me placent les préventions du vulgaire? Et si cela n'est pas. pourquoi ne pourrais-je éprouver une affection vive pour une femme et la lui faire partager? Le vieillard secoua la tète d'un air consterné.
— Puis-je savoir au moins quelle est cette femme? demanda-t-il. — Vous la connaissez déjà... madame deFranclieville.
— Malheureux! reprit Sandons en se laissant aller sur le canapé avec douleur; vous aimez madame de Francheville? Mais, au nom du ciel ! qu'espérez-vous d'un pareil amour? — Ce que j'espère? répéta l'aveugle avec enthousiasme; oh I vous ne savez pas combien cette femme est douce, bonne et belle entre toutes les femmes! Vous ne savez pas quels trésors de patience, de dévouement, de raison elle renferme dans son cœur ! Dès la première fois que je me suis trouvé en sa présence, il y a eu dans tout mon être une révolution merveilleuse : je me suis senti plus grand, plus fier, plus intelligent! Tout ce que je connaissais de l'humanité m'a\ait heurté de sa pitié, froissé de son orgueil; elle seule, peut-être, a su descendre jusqu'à moi ou m'élever jusqu'à elle Siins m'insulter, sans m'avilir... Que tous ceu\ qui m'ont été chers me lepaidonnent, mais celte femme a plus fait pour mon bonheur que tout le reste de l'humanité. Elle a fait plus que vous, Sandons, [dus que vous, qui pourtant m'avez comblé de tant de bien-
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faits en développant à la fois ma raison cl mon cœur; plus que ma pauvre sœur, qui s'est dévouée à me servir ; plus que ma l)onne mère elle-même dont j'occupais toutes les pensées sur la terre et dont j'occupe sans doute toutes les prières au ciel! Knfin que vous dirai-je? D'abord mon âme était inondée d'admiration et de respect en présence de celte femme; j'éprouvais pour elle quelque chose de celte affection mystique que l'on ne ressent que pour Dieu; c'est elle qui a franchi l'espace, c'est elle qui s'est rapprochée de moi, qui m'a souri, qui a caressé de timides espérances, et j'ai fini par croire, Sandons, que, toute céleste , toute divine qu'elle est, elle pourrait aussi m'airaer comme je l'aime.
vSandons ne savait que répondre. Comment expliquer à cet aveugle, convaincu et obstine, certaines nuances de sentiment, certaines différences sociales, qu'il n'avait jamais pu comprendre? Aussi fut-ce d'un ton de découragement et depilié qu'il dit à son élève : J'ai toujours cherché, Justin, à vous prémunir contre des rêves insensés plus funestes pour vous que [tour toute autre personne du monde, et dont vous ne pouvez pas même apprécier le danger. Cette funeste passion en est la preuve. Comment avez-vons pu croire qu'une femme jeune, riche, élégante, qui a été sans doute l'objet de bien dt-s passions , de bien des flatteries, pût finir par aimer un...
— Un pauvre malheureux aveugle? n'est-ce pas ce que vous vouliez dire? interrompit Justin, sans colère et sans aigreur. Et qui vous a dit, Sandons, que ce n'est pas peut-être ce que vous appelez mon
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infirmité qui a fixé sur moi Tallenlion de celte noLie créature? Ne vous ai-je pas dit qu'elle etarl tuule honte, toute générosité, toute intelligence? Pourquoi ne serait-ce pas l'etrangeté même de mes goûts el de ma condition au milieu des hommes qui aurait attiré sur moi sou estime, sa bienveillance, son afîeciion? Du jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, elle a eu pour moi des attentions, des égards, des soins délicats qui m'ont comble de reconnaissance. Depuis, elle m'a accordé toute sa confiance. Elle s'est plainte à moi, avec sa douce voix, des malheurs de l'existence sociale; elle a maudit le monde, qu'elle a connu, avec moi, qui ne veux pas le connaître; enfin elle a versé dans mon cœur le trop plein de ses ennuis, de ses chagrins, de ses souffrances, comme on les \erse dans le cœur d'un ami que l'on croit dévoué, courageux et fidèle. Dites, Sandons, comment devais-jo interpréter cette estime, ces préférences, ces effusions de lame, ce plaisir d'écouter mes consolations, sinon par celle pensée que madame de FranchcNille avait pour moi une affection à part, supérieure peut-être à celle qu'a pu lui inspirer toute autre personne appartenant à la condition commune de l'humanité.
Mais Sandons secouait toujours la tête en répétant avec désespoir : Non, non, Justin, c'est impossible I — Vous doutez encore, Sandons! reprit l'aveugle d'un ton plus gai et en baissant la voix ; eh bien I dans quelques moments peut-être il ne me restera plus aucun doute à moi même. Ce malin, madame de Francheville m'a fait dire qu'elle desirait me parler
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en secret, qu'elle avait des choses importantes à me confier. Vous le voyez, c'est presque ce qu'on appelle un rendez-vous , et sans doute tout va se décider. Aussi avez-vous remarqué son trouble lorsque je suis arrivé en compagnie de son docleur? — C'était donc vous qu'elle attendait avec tant d'impatience? demanda Sandons avec étonnement; elle m'avait dit cependant... — De l'impatience! s'écria Justin transporté; vous avez remarque qu'elle attendait quelqu'un avec impatience? Oh ! c'était moi, Sandons, c'était moi, n'en doutez pas, et j'en mourrai d'orgueil et de joie.
Il N avait tant de naïveté, d'abandon, de bonne foi, dans ces espérances qui, chez tout autre que Justin, eussent ressemblé à de la fatuité, que Sandons sentait son cœur se serrer et qu'il n'osait pas détruire d'un seul coup les illusions du pauvre jeune homme. Cependant, croyant remplir un pénible devoir, il allait essayer de jeter du moins quelque doute dans sa pensée, lorsqu'un cri perçant , mais affaibli par la distance, se fît entendre jusque dans la chambre où se trouvaient les deux interlocuteurs.
Justin se releva brusquement et resta un moment immobile et silencieux, écoutant si le même bruit ne se renouvellerait pas.
— C'est la voix de madame de Francheville! dit-il en6n avec l'accent de l'inquiétude; on dirait un cri de douleur! Sandons, excusez-moi ; il faut que j'aille savoir qui a pu arracher à madame de Francheville un semblable cri; il serait possible qu'un accident... — Allez, mon enfant, dit le vieillard avec mélancolie. Aussi bien cette conversation m'a épuisé et le sujet
l'avfugle-né. 99
en est trop sérieux pour que je n'aie pas besoin de toutes mes facultés lorsque nous le reprendrons. Allez, et quand vous devrez quitter la Pommerie, revenez me prendre, nous retournerons ensemble à Grandpré.
Justin secontentadelui serrer la main, et il s'élança vers l'escalier qu'il avait eu l'occasion de descendre et de monter souvent depuis qu'il fréquentait l'habitation.
Il avait remarqué que le cri qui l'avait tant effrayé était parti du pavillon extérieur, et ce fut de ce côté qu'il se dirigea avec toute la rapidité que lui permettait la connaissance des localités. En parcourant l'allée de marronniers, il fut heurté violemment par une personne qui s'enfuyait précipitamment vers la maison. Au bruit des pas, Justin crut reconnaître Victor Neuilhac.
— Docteur I docteur I s'écria l'aveugle qui supposait avec raison que personne plus que Victor ne pouvait lui donner des explications précises sur la cause du bruit qu'il avait entendu.
Mais soit qu'il se fût trompé, soit que le docteur ne jugeât pas à propos de lui repondre, le personnage inconnu monta en silence l'escalier que Justin venait de quitter.
L'aveugle de plus en plus inquiet, sans toutefois pouvoir définir les motifs de son inquiétude, s'avança vers le pavillon, dans lequel régnait en ce moment une grande agitation.
Lorsqu'il arriva, madame de Francheville, pâle et égarée, était en proie à de violentes convulsions.
100 l'ateugle-né.
A demi couchée sur son lit de repos, elle se déballait entre les mains de sa tante et de sa femme de cham- Itre, qui lui donnaient tous les secours que réclamait sa position. Justin resta un moment immobile sur le seuil du boudoir, sans être remarqué au milieu du trouble et cherchant à deviner par les bruits divers la cause de cette étrange agitation.
Eulalie, dans une sorte de délire, repoussait les soins qu'on lui prodiguait, et disait d'une voix faible cl saccadée : Non !... laissez-moi !... je veux mourir ! Il ne me reste plus que la honte!... la souffrance!... laissez-moi, vous dis-je ! je ne saurais plus supporter la vie, après un tel éclat; je veux mourir. — Mourir! répéta une voix lente et grave qui fit tressaillir les trois femmes.
En même temps Justin s'approcha, aussi pâle qu'Eulalie elle-même. A sa vue, madame de Francheville repoussa celles qui lui prodiguaient des secours, se souleva convulsivement, et, saisissant la main de l'aveugle , elle lui dit d'un air exalté : Ohl soyez le bienvenu , Justin , mon bon Justin ! Vous seul êtes pour moi un ami franc, sincère, désintéressé! Vous seul n'avez pas les vices et la lâcheté des autres hommes; vous seul m'écoulerez avec bonté, avec indulgence pour mes fautes, avec respect et pitié pour mes douleurs! Aussi c'est à vous que je veux tout dire, c'est à vous que je veux demander conseil cl protection.
Puis elle ajouta d'un ton sec et bref: Qu'on nous laisse! — Mais, ma nièce, dit mademoiselle de laPommerie avec aigreur, je ne consentirai pas, dans l'elat
l'aveugle-né. l*'l
où vous êtes... — Je suis ici chez moi, reprit Eulalie avec plus fie force, et j'ai le droit de commander.
Celle fois les deux femmes, vaincues par celle Niolencc à laquelle madame de Franclicville ne les avait pas accoutumées, ne résistèrent plus et sortirent en donnant des signes d'élonnemenl et d'effroi.
Restes seuls, Justin et madame de l'rancheville se lurent un moment. L'aveugle, vivement frappé do cerlaines paroles que venait de laisser échapper la jeune femme, était debout à quelques pas d'elle, somhre et rêveur. Eulalic cherchait à se remettre de la crise douloureuse qu'elle venait d'éprouver, el déjà les spasmes nerveux qui un moment auparavant soulevaient sa poitrine comir.ençaient à se calmer peu à peu.
— Madame, reprit enfin le jeune Laclos d'un air grave et froid, vous m'avez dit que vous me feriez connaiire la cause de l'état affreux où vous CMes; si cette cause lient à un secret que vous ne vouliez révéler qu'à moi seul, parlez sans crainte; voire secret ne sera point trahi.
Madame de Franchoville força doucement Justin de s'asseoir près d'elle et elle lui dit avec confiance el abandon : Ne me parlez pas avec celte froideur lorsque je soutTre, Juslin; mainlenant plus que jamais, j'a besoin de celle amilie douce el consolanle que vous m'avez vouée, car je suis bien malbeureuse!
Cette voix harmonieuse et mélancolique qui avait produit sur l'aveugle une si profonde impression la première fois qu'il l'avait entendue, ne devait pas manquer de l'emouvuir encore; el cependant une le-
gère altération qui s'effaç<i rapidement de ses traits fut le seul indice de celte sensibilité intérieure.
— Je vous écoute, madame, avec attention et respect. — Justin, reprit la jeune femme en se rapprochant de lui et en prenant les mais de Laclos dans ses mains blanches et effilées , peut-être serez-vous l)ien sévère pour des fautes dont vous ne pouvez apprécier toutes les excuses , et cependant je ne veux rien vous cacher ! Vous avez le bonheur de ne pas savoir encore ce que c'est que l'amour, Justin, et peut-être ne le saurez-vous jamais; mais du moins vous avez entendu dire que les plus grands supplices, les plus affreuses tortures que puisse souffrir la pauvre humanité proviennent de cette passion, qui cependantrenferme tant dcdouceurset tant dejoies; etpeut-êtredansvotreétat de prudente et tranquille sagesse, serez-vous indulgent pour une pauvre femme qui n'a aimé qu'une fois et qui vient d'acquérir l'affreuse certitude qu'elle n'a pas été payée de retour.
Justin était aussi calme, aussi immobile en apparence qu'un bloc de marbre. Eulalie continua : Je crois vous avoir dit déjà, Justin, comment j'entrai dans le monde. Veuve à vingt-deux ans d'un vieillard pour qui je n'avais jamais eu que de l'amitié et du respect, riche, belle peut-être (on le disait du moins), je devais trouver bien des charmes à cette vie de luxe et de dissipation qui s'étendait devant moi. Aussi, pendant quelques années, ai-je bu avec délices à cette citupe enivrante d'orgueil et de prospérité, qui semble si douce à toutes les femmes. J'étais heureuse alors! sans pensées, sans regrets, sans désirs, je me
laissais aller à celte insouciante et folle existence où chaque saison ramèiie ses plaisirs et chaque beau jour sa fête. Entourée d'hommages, enivrée de flatteries, je ne songeais pas que je pourrais plus tard payer bien cher ces instants de félicité. Je n'aimais que le plaisir, ou plutôt je me laissais bercer par lui sans le rechercher et sans le fuir; je ne l'eusse pas regretté s'il m'eût quitté tout à coup.
Il vint cependant un moment où mon âme, assoupie sous une enveloppe de mol égoïsme et de paisible indifférence, se reveilla. Je finis par sentir du vide autour de moi ; je compris que j'étais seule; je voulus me créer une distraction innocente en protégeant de mon crédit, de mon pouvoir, de tous mes avantages quelque mérite ignoré, quelque grandeur en germe, et soit hasard, soit caprice, je distinguai dans cette foule d'adorateurs qui formaicrit ma petite cour un homme qui, plus que tous les autres, me semblait digne d'intérêt et de dévouement.
Cet hon;me, Justin, était alors le plus soumis, le plus respectueux, le plus obscur de tous ceux qui se pressaient autour de moi. Tout jeune encore et à peine sorti des bancs des écoles, il s'était, comme tous les ambitieux, jeté à corps perdu dans le njoridc pour y devenir ce que le hasardet sonambilion pourraient le faire. Je ne sais pourquoi mon regard s'arrêta sur lui; je ne sais pourquoi son visage pàli par l'étude, son costume simple, ses manières timides, attirèrent mon attention, car je ne l'aimais pas entore, lui! Quoi qu'il on soi!, ce fut lui que je choisis, peut-être parce qu'il était le plus humble et que j'aurais plus à faire pour l'élever.
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Cet homme, Justin, dont je voulais être la créatrice, pour qui je voulais avoir de l'ambition, puisque je n'en avais plus pour moi-même, cet homme enlin que je voulais combler de mes bienfaits, sans savoir pourquoi, par distraction, par caprice de femme, vous le connaissez déjà ; c'est le docteur Neuilhac.
Justin fit un signe de tête roide et lugubre comme celui que dut faire la statue du commandeur lorsque don Juan l'invita à souper.
— Oh ! si vous aviez vu Victor à cette époque, reprit madame de Francheville en s'animant; si vous aviez vu comme il était attentif, flaltour, insinuant! Du reste, il avait une véritable science; né pauvre, il avait cherché dans le travail une compensation à la fortune qui lui manquait. Ma tâche pour le produire dans le monde était donc facile, et mes efforts furent bientôt couronnés de succès. J'étais puissante alors; je tenais ce futile hochet qu'on appelle le sceptre de la mode, chacune de mes paroles était un oracle du bon ton. J'usai de ma puissance en faveur de mon protégé; je l'introduisis dans les plus brillants salons; je le recommandai aux personnages les plus éminents; on ne pouvait être mon ami qu'en consultant pour les moindres maux le docteur Neuilhac. Bientôt même ce qui n'avait été pour moi dès l'abord qu'une alTaire d'amusement devint une affaire d'amour-propre, et grâce à cet orgueil de bienfaitrice, grâce à mes efforts, a mes démarches, le succès de Neuilhac fut immense : j'ose croire encore qu'il fut mérité.
Mais il eût mieux valu pour moi, Justin, avoir échoué dans tous mes projets! au mouicnl où je me
félicitais de ces trioraphes si facilement obtenus, un grand malheur me menaçait; comme le sculpteur de la mythologie, je vins, sans m'en douter, à m'éprendre de mon propre ouvrage; j'aimai Victor, moi qui n'avais jamais aimé jusque-là.
Il était trop haljile et trop pénétrant pour ne pas s'apercevoir bientôt du sentiment qu'il avait fait naître, et comme il n'avait que de l'amliition dans le cœur, il chercha à l'exploiter. Il n'était pas encore arrivé aus^i haut qu'il l'avait désiré, sans doute, et par mon secours, il croyait pouvoir arriver au faite, A force d'inslances et de ruses, il me décida à continuer mon œuvre; il me força à ne plus rien ménager pour le porter au sommet de la roue où il avait marqué sa place. Que ne pouvais-je pas alors, reine des salons» recherchée et obéie de tous, moi qui ne rencontrais partout que dos esclaves obéissants! Aussi il obtint, soit ruse, soit intrigues, soit véritable mérite, tout ce qu'il voulut obtenir; jeune encore, il arriva au point où arrivent à peine les plus anciens et les plus courageux; il est vrai que je fus épuisée par cette lutte sans trêve, et qu'en me trouvant avec lui près du but vers lequel il m'avait forcée de marcher, je m'aperçus avec terreur que ma santé était perdue, que mes plus belles années étaient usées par l'intrigue, et que ma réputation était compromise par l'ardeur de mon zèle à le servir.
Alors, Justin, j'ouvris les yeux et je demandai compte de tant de pertes et d'abnégation. Victor avait acquis plus d'honneurs et de dignitcs (juc de richesses; il avait compromis mon nom; un mariage était
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nécessaire, indispensable; il fut résolu et annoncé dans le monde. Depuis trois ans ce mariage n'a pas eu lieu par la faute de Victor,
Je ne vous dirai pas tous les révoltants mensonges, tous les misérables subterfuges dont il s'est servi pour colorer ses refus; une fois c'était sa position à lui qui n'était pas faite encore, une autre fois c'était moi qui aimais trop le monde et qui ne pourrais porter avec patience la chaîne du mariage. Pour lui ùter tout prétexte à ce sujet, je quittai cette vie brillante où j'avais compte tant de beaux jours; mais ce sacrifice fut encore inutile : Victor se rejeta sur le mauvais état de ma santé, qui nécessitait un nouvel ajournement. De ce moment, Juslin, il me resta bien peu d'illusions, et je crus deviner que j'aimais un ambitieux, au cœur sec et froid, qui ne pouvait aimer personne et qui me rejetait comme un instrument inutile du moment que je n'étais plus nécessaire à ses projets d'élévation.
Eh bien, Justin, pourriez-vous croire que celte misérable consolation, de penser que si Victor ne m'aimait pas il ne pouvait du moins en aimer une autre, me fut aussi retirée? Après avoir tant sacrifié à cet homme, après tant de preuves de dévouement, d'amour et de constance, au moment où j'attendais en silence et sans me plaindre la réparation qui m'était promise et à laquelle j'avais droit, j'appris tout à coup que dans ce monde que j'avais quitte il n'était bruit que des intrigues et des liaisons scandaleuses de Victor. Dans les premiers moments, je ne voulus pas croire, mais bientôt j'acquis des preuves accablantes et il ne
me resta plus de doute que son indifférence ne fût que pour moi seule.
Oh ! vous ne sentez pas, Justin, vous ne pouvez pas sentir tout ce qu'il y a de poignant dans une pareille situation! Avoir aimé jusqu'à l'adoration, jusqu'à la folie, avoir joué sur cet amour force, courage, réputation, espérance, bonheur, et se voir méprisée, exposée aux risées, oubliée pour d'indignes rivales... Oii ! oui, Justin, vous êtes bien heureux de ne pas connaître ces angoisses incessantes, ces afîreuses tortures, car elles épuisent et elles tuent.
F,n même temps, madame de Franche\ille jela un regard morne sur ses mains diaphanes et amaigries; puis, relevant les yeux, elles les attacha un mornent sur Justin. Il ne faisait encore aucun mouvement; sa belle figure grave et solennelle n'avait d'autre expression que celle d'une profonde allenlion, bien que ses lèvres fussent serrées convulsivement l'une contre l'autre et couvertes d'une légère écume. Sans savoir pourquoi, Eulalie, en examinant le jeune aveugle, éprouva comme un sentiment d'épouvante; elle devinait instinctivement que dans l'intérieur de cet homme de bronze, dont elle ne voyait que l'impassible surface, il se passait quelque chose d'horrible qu'il ne voulait |)as encore révéler.
Elle se détourna avec un léger tressaillement, et elle reprit avec moins d'assurance qu'auparavant : Maintenant, Justin, ce que j'ai à vous dire vous intéresse peut-être autant que moi, et c'est pour vous communiquer certains soupçons qui n'ont fait que se confirmer depuis que je sous ai fait prier ce matin
de passer à la Pommerie, car je ne songeais pas encore aux circonslaiices funestes qui ont amené le long et cruel récit que je viens de vous faire.
Elle attendit un mot de réponse de son auditeur, dont l'attitude, rimmohilité, le silence, lui inspiraient un vague effroi. Aussi fut-elle surprise et rassurée quand Justin, s'animanl tout à coup, lui dit d'un Ion d'urbanité parfaite : Vous auriez tort de penser, madame, que je n'ai pas écouté votre récit avec un \if intérêt; j'attends que vous veuilliez poursuivre et que vous m'appreniez comment, moi (et il appuya sur le mot; j'ai pu trouver une place dans votre bisloire si intime et si triste.
Mais si ces paroles étaient convenables et même affectueuses, elles furent suivies d'un sourire amer et sinistre, qui eût rendu à madame de Francheville toutes ses appréhensions si elle s'en fut aperçue.
— Avant tout, Justin, reprit-elle, il faut que vous sachiez quelles ont été les causes de notre voyage et de notre séjour ici. Je vous ai dit que la jalousie était venue joindre toutes ses tortures à celles qui déjà me déchiraient le cœur. Je résolus, il y a quelques mois, de tenter une expérience sur laquelle, helas! reposait mon dernier espoir. Je ne dis que si je pouvais enlever pendant quelque temps Victor à ses habitudes, à sa vie dissipée du monde, à ses occupations absorbantes, me trouver avec lui dans le silence d'une solitude où il réfléchirait enfin au S(jrt qu'il m'a fait, où il ne verrait que moi, où ma pensée l'occuperait à tous les instants, il pourrait peut-être, jiar un heureux retour sur lui-même, se sentir touché de tant
(Vabncgalion cl do tant de patience, cl m'accordcr cnlin celle réparalion dont le monde lui a fail un impérieux devoir. Je songeai alors à celle lerre où nous sommes, la plus lointaine et la moins agréable de mes terres, mais où, me disail-on,3e trouverais celle retrailc ignorée et paisible que je cherchais. Ce fut avec beaucoup de peine que je décidai Victor à ce voyage, mais enfin j'y parvins et j'arrivai ici avec lui et ma tante, me fiant au calme de celte retraite, à ma constante et aux remords de Neuilhac, pour la réussite complète de mes projets.
Vous savez, Justin, combien ces espérances ont été tôt brisées. Au lieu de ces soins, de ces attentions exclusives auxquels je m'attendais, Victor, dès le premier jour, n'a songe qu'à passer des journées entières à chasser ou à visiter seul les sites pittoresques du voisinage. Quand je me plains quelquefois de cet abandon, il me repjnd par des banalités polies ou des plaisanteries; si je lui adresse des reproches, il s'irrite, il s'emporte; et c'est h la suite d'une de ces discussions qu'aujourd'hui même, au moment où je lui reprochais d'être resté toute une journée sans me voir, il est entré dans une violente colère, et il m'a dit. Juslin, il a eu l'aifreux courage de me dire que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait m'aimer, qu'il en aimait une autre cl que. ne pouvant l'épouser, il allait retourner à Paris et m'abandunner dans ce désert !...
En achevant ces paroles, Eulalie versa d'abondantes larmes, qui déjà bien dca fois pendant le cours de son récit avaient été sur le point de couler; lé souvenir de la scène qui avait eu lieu avant l'arrivée
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(le Justin détermina une recrudescence de sanglots et de spasmes névralgiques, contenus depuis quelques instants. Quant au jeune aveugle, les éclats de celte affreuse douleur ne parurent pas même l'occuper, et lorsque madame de Francheville se fut un peu calmée, il demanda de sa voix sourde et austère : Ainsi donc, madame, vous êtes condamnée partout et tonjours au supplice de savoir que vous n'êtes pas aimée, que l'on rit de vos souffrances, qu'un autre, plus heureux, vous insulte et vous brave?.... Oh! c'est un affreux supplice que celui-là, madame! Et nous autres, pauvres aveugles, pauvres parias de l'intelligence et du cœur, nous pouvons aussi comprendre cela!
Cette fois, madame de Francheville s'éloigna brusquement de Laclos : elle venait de s'apercevoir qu'elle l'avait cruellement blessé, sans connaître encore toute la profondeur de la blessure.
— Justin, demanda-t-elle avec l'accent de l'intérêt, qu'avez-vous donc? Pourquoi cet air, ces paroles étranges?
Justin resta sombre et muet, comme s'il n'avait pas entendu la question.
— Madame, demanda-t-illui-mêmeaprèsune pause, m'excuserez-vous de vous rappeler que vous m'avez parlé de soupçons que je puis éclaircir, et... — Mais, je ne sais, dit timidement Eulalie, si je dois, en ce moment où vous semblez en proie à une émotion si extraordinaire, vous communiquer des suppositions qui sont de nature à vous causer un vif chagrin, à vous irriter peut-être?... — Oh! parlez sans crainte, ma-
dame, répondit l'aveugle en s'animant par degrés; si je suis pour les autres une sorte d'être inutile, incomplet, incapable de sentir, et bon tout au plus à consoler lorsque l'on souffre, comme les vieillards; qui ne peut avoir ni affections, ni désirs, ni espérances, j'ai du moins la force d'un homme pour porter le poids de la douleur, et aussi lourd que soit le fardeau, il ne forcera pas mon orgueil à crier merci. Regardez, madame, continua -t- il en se tournant vers Eulalie d'un air de fierté, dans le moment qui vient de s'écouler, mon âme a été brisée en mille pièces; j'ai souffert au dedans de moi-même des tortures de damné; eh bien, regardez, mes mains ne sont pas crispées par la rage, ma poitrine n'est pas meurtrie,
mes cheveux n'ont pas blanchi sans doute Oh!
nous autres aveugles, nous savons souffrir dans le calme et le silence, je vous assure, et c'est pour cela, madame, que vous pouvez parler sans crainte, je suis prêt. — Justin ! s'écria madame de Francheville à qui la vérité apparaissait tout entière en ce moment, Justin! je tremble de vous comprendre!.... Quoi! vous dont je croyais l'amitié si pure, si désintéressée... — Ne parlons plus de moi, madaFiie, interrompit Justin qui avait repris son calme apparent, car c'est de vous surtout qu'il s'agit en ce moment, et permettez-moi de revenir... — Eh bien, Justin, dit Eulalie qui, dans son trouble inexprimable, comprenait à peine le sens des paroles, il s'agissait de votre sœur... c'est-à-dire non, ajouta-t-elle en se reprenant vivement, j'avais soupçonné que Victor, sous prétexte de se rendre à la chasse... cette rivale inconnue!...
Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! ayez pitié de moi I inler-
rompil-elle en se couvrant les yeux de son mouchoir.
L'aveugle restait froid et inexorable en face d'elle.
— 3Iadame, reprit-il, si j'ai Lien saisi le sens de vos paroles, vous pensez que cette rivale inconnue, qui vous a enlevé l'amour de ce.... M. Victor n'est autre que ma sœur Zoé. Pourrais-je vous demander, madame, si M. Victor vous a avoué... — Oh î non, non, Justin; ce sont des soupçons personnels. J'avais pensé... on m'avait dit... — Si M. Victor ou tout autre vous avait dit quelque chose de contraire à l'honneur de ma sœur, ce serait un exécrable mensonge, madame ; et puisque vous semblez craindre pour vous et pour l'homme que vous aimez une simple et timide jeune fille élevée loin du monde, dans l'obscurité d'une campagne, voici, madame, qui doit faire cesser vos craintes : ma sœur ne se mariera jamais, elle me l'a promis, elle l'a promis à ma mère mourante; elle n'aimera jamais, parce que toutes ses affections, depuis son enfance, sont concentrées sur son frère; elle n'écoutera jamais des paroles d'amour, parce qu'elle a en moi une noble confiance qui les lui ferait répeter à mon oreille un instant après qu'on les aurait glissées aux siennes; voilà quelle est celle que vous croyez votre rivale, madame; et je vous laisse à juger si elle doit paraître dangereuse à madame de Frnncheville.
Eulalie était restée étourdie de cette brusque et inflexible franchise, qui déconcertait toutes les précautions et toutes les délicatesses du langage. L'aveugle se leva.
— .Te suppose, dit-il en s'inclinant, que j'ai satisfait
l'ayeugle->'é. 113
à toutes les questions de madame de Francheville, et je la prie de recevoir mes adieux.
Il se dirigea lentement vers la porte. Eulalie, dans le chaos de ses idées, semblait également incapable de penser et de parler.
— Adieu, madame, répéta-t-il d'une voix sonore avant de sortir, soyez heureuse! — Justin ! s'écria la jeune femme en faisant avec effort quelques pas vers lui pour le retenir; de grâce, quelques mots d'explication... — Un seul, madame, dit l'aveugle avec solennité ; je vous aimais et je vous pardonne!
Quelques minutes après, Justin et Sandons se présentaient à la grille pour sortir de la Pommerie. Sandons conduisait par la bride son cheval sellé et bridé. Au bruit que produisit la porte en s'ouvrant, Eulalie parut sur le perron du petit pavillon.
— Justin! Justin! s'ecria-l-elle tout en larmes. Le jeune Laclos s'arrêta, quitta le bras de son
compagnon, et se tournant du côté où se faisait entendre la voix, il s'inclina poliment : J'ai l'honneur de saluer madame de Francheville, dit-il à voix haute, et de la remercier de l'hospitalité qu'elle a donnée à mon ami.
En même temps il entraîna Sandons qui ne put que lever les mains au ciel en signe de douleur et de résignation en regardant madame de Francheville, puis ils prirent en silence le chemin de Grandpré.
Quand ils furent à une certaine dislance et dans un endroit où ils ne pouvaient plus être vus ni entendus de la Pommerie, ils s'arrêtèrent tous deux instinctivement. Sandons prit la main du jeune homme et la
lli l'ave LGLE-NÉ.
pressa vivement. Celte fois la sloïque résolution de Justin se brisa tout à coup ; les larmes jaillirent avec abondance de ses yeux, et se jetant dans les bras de son père adoptif, ils se tinrent un moment embrassés sans prononcer une parole.
— Allons ! courage, mon Justin , dit le vieux précepteur sitôt qu'il eut recouvré la voix; il vous reste un ami sincère et une sœur qui vous aime plus que tout le reste du monde; nous vous consolerons. — Oui, oui , Zoé m'aime bien , elle, dit l'aveugle en se remettant en. route; aussi maintenant je dois réunir toutes mes affections, toutes mes espérances sur ma bonne sœur Zoé.
Au moment où Justin et Sandons avaient quitté la Pommerie, le soleil était couché et la nuit s'avançait à grands pas. Ils suivaient la grande route pour atteindre un chemin latéral qui conduisait également à Saint-Florent et à Grandpré; Sandons était remonté en selle, et Justin marchait derrière le cheval, dont le bruit des pas l'aidait à se diriger. Les deux voyageurs n'avaient pas échangé une parole depuis le moment d'effusion dont nous avons parlé, car tous les deux avaient besoin de se recueillir après tant d'émotions.
Ils étaient sur le point d'arriver à l'embranché-
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inenl deschemins, quand une voix joyeuse et dégagée se fit entendre tout à coup à côté d'eux.
Bonjour, M. SandonsI bonjour, M. Laclos I disailon ; avez-vous fait bon voyage, M. Sandons?
Celui qui parlait ainsi était un jeune homme ou plutôt un enfant de treize à quatorze ans à figure fraîche et candide, au regard éveillé, et qui s'était arrêté pour voir passer les voyageurs. Son costume, auquel on avait cherché à donner une espèce d'elegance bourgeoise . différait peu cependarit de celui des beaux fils des villages voisins; mais un chapeau galonné qu'il portait fièrement sur l'oreille, donnait à tout son extérieur un caractère auquel il était difficile de se tromper; c'était un petit paysan faisant déjà l'apprentissage de la domesticité.
Justin et Sandons le connaissaient, et cependant la présence subite de cet enfant sembla les affecter d'une manière différente. Sandons, bienveillant pour tout le monde, lui fit un signe de tète amical, tandis que Justin, qui avait deviné au son de voix quel était ce nouveau personnage, se détourna avec un dégoût marqué, comme si cette rencontre avait éveille en lui quelque idée pénible.
— Ah! c'est toi, Chariot! dit le vieillard en continuant sa route pendant que le petit drôle marchait gaillardement à ses côtés; je te remercie, mon garçon ; ça ne va pas mal; et ton oncle, le maître d'école, s<^ porte-t-il bien? — Oui, oui, monsieur, il applique toujours des ferures, comme par le passé, dit Chariot en faisant la grimace; mais, conlinua-t-il en se redressant, depuis que j'ai fait fortune, je ne regarde
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pas mon oncle, qui m'a donné plus de giffles que de morceaux de pain, quand je demeurais chez lui. — Ah ! f u as fait fortune ! dit Sandons d'un air distrait ; c'est mal, mon ami, d'être fier de cela, surtout envers un parent qui t'a nourri et élevé, toi, orphelin... Allons, adieu, mon garçon; laisse-nous, car je ne suppose pas que tu suives le même chemin que M. Laclos et moi... — Faites excuse, M. Sandons, dil l'enfant en marchant toujours d'un air délibéré, une main dans la poche de son gilet, et de l'autre agitant son l'àton de néflier, je vais à la poste voisine comraanderun cabriolet pour mon maître. — Pour ton maître ! s'écria Justin, sur qui ces dernières paroles produisirent un effet électrique.
En même temps il se rapprocha de Chariot avec vivacité. Sandons, étonné de l'émotion qu'une circonstance si indifférente en apparence avait causée à son pupille, lui demanda s'il connaissait le maître de Chariot.
— Il est depuis un mois au service de Victor rseuilhac, dit l'aveugle d'un ton bref.
Sandons savait assez des événements de la journée pour comprendre l'importance des renseignements que Justin pouvait apprendre de cet enfant; aussi resta-t-il entièrement passif pendant la conversation qui suivit.
— Ainsi donc, reprit Justin avec une tranquillité étudiée, en s'adressant à Chariot, ton maître va partir, mon pauvre Chariot? — Ah! il vous l'a dit, fit l'enfant avec un etonnement naïf en regardant fixement l'aveugle; eh bien, croiriez-vous qu'il m'a donné
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deux pièces do cent sous pour que je ne dise à p'isonne qu'il allait partir? Voyez plutôt!
En nièaïc temps, il lira de sa poche deux écus de cinq francs qu'il éprouvait depuis un quart d'heure le hesoin de montrer aux passants. Puis, les remettant toul à ciiup dans son gilet, il dit en riant : Tiens! que je suis bêle! j'oublie toujours que vous ne pouvez pas voir! Aujourd'hui, à laPommerie, vous avez passe à côté de moi, et je vous ai ôté mon beau chaj)eau gaUmné sans que vous ayez senti que j'étais là... A propos, ce bon monsieur, croi riez-vous qu'il m'a promis de ne laisser le chapeau, le galon et toul, si...
Il s'arrêta avec hésitalion.
— Eh bien ! — Ma foi, puisqu'il vous a dit qu'il partait, continua l'enfant, qui éprouvait un besoin i.nperieux d'épancher sa joie, vous devez savoir le rcsle, vous qui êtes son ami; eh bien, oui, il me laissera le chapeau et il me donnera deux pièces de cent sous, si les chevaux sont à la croix de Saint-Florent demain malin, à quatre heures. Aussi, je ne me coucherai [)as cette nuit, et il peut être sur que demain le postillon et inoi nous l'attendrons à la croix avant le jour... Dieu! vais-je en avoir des pièces de cent sous! j'irai les faire voir à mon oncle le maître d'école; ça le fera bisquer. — Di'main, à quatre heures du malin! murmura Justin se parlant à lui-même; elle va bien pleurer!
Jl continua son chemin, absorbé dans une sombre mcdilalion. Chariot trotinait toujours à côté de lui, ùlant parfois son chapeau pour le regarder, faisant sonner ses écus et bavardante tort et à travers, quand
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loul à coup Justin sortit de sa rêverie et lui dit brusquement : Allons, va-t'en; tu nous fatigues et lu nous ennuies.
Chariot resta tout abasourdi de ce changement subit dont il ne pouvait soupçonner la cause. Il jeta un regard de côte sur Justin.
— C'est bon, dit-il d'un air sournois; je m'en vais, il'autant plus que vous allez prendre le chemin de Grandpré; ah çà ! monsieur, n'allez pas dire la chose h madame, au moins! Je perdrais tout, écus et chapeau, sans compter que le docteur, avant de partir pour Paris, me tirerait joliment les oreilles, et il les tire... comme mon oncle le maître d'école. — Et je le les tirerai moi-m.êmc, dit Justin impatienté de ce verbiage qui froissait si cruellement en lui des plaies toutes fraîches encore, si tu ne nous laisses bien vite; voici ton chemin, voici le nôtre; et va au diable! — C'est boni on y va, mes bons messieurs, dit Chariot d'un air doucereux, bonsoir et bonne nuit.
En ce moment les deux voyageurs étaient arrivés au chemin sombre et couvert qui conduisait à Grandpré; ils s'y engagèrent aussitôt, tandis que Chariot, debout au puint d'embranchement, et appuyé sur son bâton, les regardait s'éloigner. Mais quand ils furent à une certaine distance, le petit drôle, si humble tout à l'heure, voulut prendre sa revanche, et , plaçant ses deux mains de chaque côté de sa bouche pour en faire une sorte de cornet acoustique, il cria de toute la force de sa voix : Loup-garou... ou-ou-ou! Oh! le loup-garou... ou-ou-ou!
On sait déjà que c'était le nom que les gens du voi-
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sinage avaient donr.é injuricusement à Justin quand ils le voyaient errer à travers ses domaines.
Après avoir prononcé ce nom avec une intonation particulière, mais assez haut pour que l'insulte arrivât h son adresse, le polisson, enchanté de sa spirituelle vengeance, se mit à courir à toutes jambes dans la direction opposée à celle des voyageurs, comme s'il eût craint une poursuite à laquelle on ne songeait pas.
Justin sourit avec amertume de cette nouvelle preuve de la haine qu'il inspirait, et Sandons lui dit tristement : Pauvre Justin, les enfants eux-Uièmes profèrent des malédictions contre vous! — Hommes ou enfants, qu'importe! répondit Justin avec un profond mépris, tous sont trop lâches pour que je les craigne; si la soirée était moins avancée, vous pourriez voir autour de nous, dans celte forêt que nous traversons et qui m'appartient, bien d'autres preuves de leuranimosiîe contre moi; ils ont brisé les jeunes arbres et écorcé les vieux, mais ces misérables sont trop lâches pour attaquer de jour et en face; ce sont des chacals qui hurlent la nuit et ne dévorent que ce qui ne peut pas se défendre; encore une fois, je ne les crains pas.
Sandons soupira et la conversation tomba de nouveau.
Ils continuèrent de s'avancer lentement dans la forêt. La nuit était déjà noire sous l'ombrage des grands baliveaux; le bruit des pas des voyageurs s'amortissait sur les feuilles sèches qui recouvraient le chemin non pave. Bientôt cejjendajil on arriva à l'a-
venue qui servait d'esplanade à Grandpré, et à travers les arbres Sandons vit briller une lumière à Tune des fenêtres du premier étage.
— Zoe ne m'attend pas sans doute, dit le vieillard en ralentissant le pas de son cheval pour attendre Justin. Pauvre petite ! que sa joie me fera de bien ! — Je suis étonné qu'elle ne soit pas accourue au-devant de moi, dit l'aveugle; il faut que Zoé soit indisposée, car elle m'attend d'ordinaire sous les premiers arbres de l'avenue. — Une chose me surprend encore davantage, reprit Sandons en jetant un regard sur la maison, qui n'était déjà plus qu'à une petite distance, c'est que la seule fenêtre qui soit éclairée est celle de la chambre de votre feue mère... — Y songez-vous, Sandons? de la lumière dans cette chambre, à celte heure, à pareil jour? Avez-vous oublié que Zoé et raoi nous n'y entrons jamais qu'à des époques solennelles, au jour anniversaire de la mort de notre mère, par exemple; que nous y passons alors une journée à prier et à pleurer, puis que la chambre est refermée, et que nous seuls et vous avons le droit d'y pénétrer ? — Il ne me reste pourtant aucun doute, Justin ; je reconnais maintenant les rideaux qui décorent cette fenêtre; je ne me suis pas trompé. — Et Zoe, qui a dû nous entendre, et qui ne vient pas au-devant de nous! Sandons, que se passe-t-il donc ici? Allons-nous donc encore apprendre de nouveaux malheurs ?
En même temps ils arrivèrent à la porte principale de Grandpré, et Sandons descendit de cheval. Au bruit qu'ils firent, la grosse Jeanneton et le dômes-
liqiic Pierre parur nt sur le tains qui avait remplaee l'ancien perrun, et ce furent de grands cris de joie quand les braves gens reconnurent Sandons dans le compagnon de Justin.
— Ohl que niaderaoiselie va être contente! dit Jeannelon en frappant des mains avec joie; elle ne pleurera plus maintenant, j'en suis sûre! je vais la prévenir. — C'est inutile, Jcanneton, dit l'aveugle; nous voulons la surprendre. Où est-elle maintenant?... — Dans... dans la chambre de maman, dit la grosse fille en conser\ant a la cliamhre de madame Laclos le nom que lui donnaient les deux jeunes gens; elle m'avait dit de monter bien vite l'avertir quand vous arriveriez, et je vais... — Pierre, prenez le cheval, dit Justin, et vous, Jeanneton, occupezvous du souper de noire ami. Nous allons aller trouver Zoé; venez, Sandons.
En même temps il monta si rapidement l'escalier que son vieux précepteuravait peine à le suivre. Mais il avait un motif dans celte précipitation extraordinaire, car à peine avait-il mis le pied dans la maison qu'il avait entendu distinctement des gémissements et des sanglots qui partaient de i'etage supérieur. Son cœur se serra quand, parvenu au sommet de l'escalier, il put enfin recoimaitre qu'il ne s'était pas trompé et que c'était sa sœur qui pleurait et priait dans !a chambre de leur mère défunte.
La porte était entr'ouverte, et une bougie posée négligemment sur un meuble permettait d'apercevoir dans tous ses détails cette pièce impénétrable, qui était pour Justin et pour Zoé comme un sanc-
tiiairercspeclc. L'ameublement en était simple, mais parfaitement entretenu, quoiqu'il fût presque aussi ancien que la maison elle-même. Tout s'y trouvait encore disposé comme du vivant de madame Laclos, et la piété de ses enfants n'avait pas permis qu'on enlevât ou qu'on déplaçât aucun des objets qui avaient été à son usage, tous avaient été conservés comme de précieuses reliques. Le lit était dresse au fond de l'alcôve, derrière des rideaux de damas rouge; dans l'embrasure d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin, un grand fauteuil et une table à ouvrage marquaient la place qu'avait affectionnée madame Laclos; sur celte table se trouvaient encore une foule de petits ustensiles de femme ménagère et soigneuse, des ouvrages co:!imencés et qui ne devaient pas être terminés. A côte du fauteuil on avait place le tabouret en tapisserie que Zoe, étant enfant, avait occupé tant de fois aux pieds de sa mère. Mais les ornements les plus apparents de cette chambre étaient deux portraits à l'huile de grandeur naturelle; l'un, placé audessus de la clieminee, représentait un vieux militaire tout balafré, en grand uniforme de colonel; l'autre, suspendu en face de la porte, était l'image (l'une femme de quarante ans environ, d'une Ggure calm.e et douce, qui semblait sourire avec bonté : c't4aicnt les portraits du père et de la mère des deux orphelins.
Dans cette chambre si pleine de souvenirs, à la lueur douteuse et triste d'une seule lumière, Zoé était il genoux devant le portrait de madame Laclos, et elle donnait tous les signes du plus violent desespoir.
Ce n'était déjà plus la belle jeune fille, brillante de santé et de fraîcheur, que nous connaissons déjà. Quelques semaines avaient suffi pour altérer profondément ses traits si purs et si calmes; ses joues étaient amaigries et pâles, ses yeux étaient cernés et gonûés de larmes; à son innocente coquetterie d'autrefois avait succédé une indiffi-rence profonde qui se montrait dans sa mise et son maintien. Elle se lamentait en face de cette image qui lui rappelait les traits si chers de sa bonne mère, et telle était sa préoccupation qu'elle n'avait pas entendu Justin et Sandons s'approcher. Parfois elle adressait au tableau, comme elle eût pu faire à celle qu'il représentait, des paroles entrecoupées, des supplications inintelligibles où les noms de mère et Justin revenaient le plus souvent; puis, les sanglots et les larmes semblaient l'éloufîer, et dans les transports de sa douleur elle se heurtait le front contre la boiserie à laquelle elait suspendu le portrait.
Justin resta debout sur le seuil de la porte et arrêta Sandons qui allait entrer. Un profond respect pour celte chambre sacrée, pour la douleur affreuse de cette jeune fille, et peut-être une curiosité naturelle au milieu de si mystérieuses circonstances, les retinrent tous deux cloués à la même place.
Zoé venait de tomber dans un de ces accès d'abattement pendant lesquels la douleur semblait se recueillir pour éclater bientôt avec une nouvelle force. Ses cheveux s'étaient détachés et roulaient en longues boucles sur ses épaules; ses deux mains couvraient son visage, comme si elle eût voulu se cacher au re-
l'iî l'avelgle-né.
gard doux et bienveillant que sa mère laissait tomber sur elle.
Enfin, cependant, elle se pencha en arrière, et élevant avec ferveur ses mains jointes au-dessus de sa tète, elle fixa ses yeux pleins d'espérance et d'amour sur l'image de la morte, et elle dit d'une voix faible et plaintive : Oh! oui, ma mère; n'est-ce pas que vous me pardonnerez? iN 'est-ce pas que vous adoucirez le cœur de Justin et qu'il ne m'accablera pas de sa colère? Vous savez, ma mère , si, avant cette époque, j'ai tenu le serment que je lui ai fait à vous et à lui, près de votre lit de mort; vous savez combien j'ai aimé Justin, et lorsqu'il aura tout appris, ma mère, faites qu'il me tue, mais qu'il ne me maudisse pas...
Ces dernières paroles s'éteignirent au milieu des sanglots. Justin serra à la broyer la main de son vieux précepteur; mais la voix de Zoé devint plus inintelligible et occupa de nouveau toute son attention.
— Ils m'accableront de reproches, disait-elle avec terreur, ils seront sans pitié pour moi, et vous cependant, ma mère, vous savez quelles sont mes excuses. J'étais seule, sans conseils, sans appui, livrée sans défense aux séductions 1 Justin m'avait oubliée pour une étrangère; il ne comprenait pas nés larmes et mes prières quand je voulais le retenir; il me laissait toujours seule avec cet homme qui m'avait promis de si grandes choses et qui devait profiter d'un seul moment d'entrainement et de faiblesse... Oh! mon Dieu, que vous m'avez sévèrement punie d'un premier mensonge! Le jour où je fis à Justin ce
fatal serment de lui révéler toutes les séductions dont je pouvais être l'objet, j'étais déjà coupable, j'étais déjà parjure, et c'est la honte d'avouer cette première faute qui m'a ait tomber de mensonges en mensonges dans l'abimc où je suis... Oh! ma mère, ma bonne mère, que dira Justin lorsqu'il saura que je suis coupable et déshonorée?
La porte fut poussée doucement.
— Il te pardonnera, ma pauvre Zoé, dit-on avec un accent déchirant, car il est aussi coupable que toi.
En nic:ne temps Justin et Saiidons entrèrent dans la chambre. Le jeune aveugle, quoique fort paie et tremblant, avait pourtant ce calme apparent qui ne l'avait pas quitte pendant toutes les terribles épreuves de la journée. A sa vue Zoé po^j^sa un grand cri, et si Sandons ne l'eût soutenue, elle fût tombée sur le plancher.
— Oh ! non , non , s'écria-t-elle en regardant son frère avec égarement, tu n'as pas entendu mes paroles, n'est-ce pas, Justin? Là, en présence de notre mère, une sorte de délire s'est empare de moi, et peut-être... — Ne cherche plus à me tromper, ma sœur : le mensonge ne nous a pas réussi à tous deux; je sais tout. — Et tu ne me maudis pas, Justin? Et tu ne me repousses pas avec mépris? Et tu ne me chasses pas de cette chambre que je profane de ma présence?
Pour toute réponse, Justin lui ouvrit les bras, et la jeune fille s'y précipita. Sandons, appuyé contre la muraille, versait d'abondantes larmes en murmurant : Pauvres enfants 1 pauvres enfants î
Quand le premier moment d'cpanchemenl fut passé, le vieillard s'approcha, et prenant la main de chacun d'eux, il dit avec émolion : Mes enfants, permettrez-vûus à votre vieil ami de vous offrir ses secours dans les funestes circonstances où vous vous trouvez places? Peut-être l'intervention d'un homme calme et prudent pourra-t-elle aider à réparer ce qu'il y a de réparable dans \os malheurs. Dites-moi le nom du séducteur... J'irai le voir, je lui ferai entendre de sévères paroles, je lui peindrai vos chagrins, j'en appellerai à ses sentiments d'honneur... — Et il ne vous écoutera pas, Sandons, dit Justin avec énergie, parce que c'est un infâme et un lâche; d'ailleurs, vous savez que demain matin... la croix de Saint-Florent... Ma^ne craignez rien, je me charge de la vengeance. — Quoi ! s'écria Sandons avec étonnement, en regariiant Zoe; ce serait cejeune médecin voyageur... — Il m'avait fait espérer qu'H rendrait la vue à Justin, dit la jeune fille en se cachant le visage. — Que voulez-vous faire? demanda Sandons bas à l'aveugle. — Que Dieu et ma mère m'inspirent un projet de vengeance digne de nous tous! dit Justin en élevant la main vers le portrait; et maintenant, Sandons, continua-t-il avec plus de calme eu désignant sa sœur, je vous confie cette chère Zoé; veillez sur elle, consolez-la si de nouveaux malheurs viennent fondre sur elle; pour moi, j'ai d'autres devoirs h remplir.
En méaie temps, il sortit et se retira dans sa chanjbre, laissant Sandons et Zoé également effrayés des projets de vengeance qu'il seml>lait rouler dans sa
l'avei'Gle-né. 1 i7
pensée. Le vieillard n'osait dire la vérité à mademoiselle Laclos sur le départ prochain du docteur, el cependant il chercha à lui donner des espérances qu'il n'avait pas lui-même. Zoé l'écoulait à peine; c'était encore, comme toujours, son frère qui l'occupait. Quoique la imit s'avançât, Justin ne s'était pas couché; on l'entendait se promener à pas lents dans sa chambre. Le vieillard et la jeune fille allèrent chacun à leur tour frapper à sa porte; mais il ne les entendit pas, ou peut-être il refusa de répondre.
De leur coté, Sandons et Zoé ne songèrent pas non plus à prendre du repos. Vers les deux heures du matin, le précepteur, épuisé par tant de fatigues et de chagrins, s'était légèrement assoupi dans un fauteuil : la jeune fille, dans un morne aballejnent , restait immobile et silencieuse, attentive au moindre bruit.
Tout à coup elle poussa un léger cri et se leva.
— Qu'y a-t-il, mon enfant? demanda Sandons en s'éveillant. — Ecoutez !
On entendit distinctement refermer la porte extérieure de la maison. Zoé courut à la fenêtre et vit une espèce d'ombre qui s'éloignait en silence; elle la montra à Sandons en criant : Justin! mon frère î
On ne répondit pas et on s'éloigna avec plus de rapidité.
— Miséricorde I s'écria Sandons avec épouvante; ce que je craignais arrive, il va chercher Vautre pour le tuer. — Vous vous trompez, mon père, dit la jeune fille, Justin ne se dirige pas du côté de la Pommerie. — Mais il prend le chemin de Saint-Florent... et c'est
à Saint-Florent que Neuilhac a ordonné à une voiture de poste de l'attendre ce matin à quatre heures... Allons, ma fille, éveillez le domestique, la servante, et mettons-nous tous à la poursuite de Justin, pour éviter un crime, peut-être.
Pierre et Jeanneton, comme leurs maitres, ne s'étaient pas couchés; en cinq minutes tout le monde fut prêt.
— Oh ! restez, mon père ! s'écria la jeune fille en voyant Sandons chanceler; vous êtes faible, souffrant...— Non, non, Zoé, dit le vieillard en levant les yeux au ciel, Dieu me donnera encore un peu de force pendant deux heures! et, s'il le veut, qu'il me laisse mourir après!
Juslin, sans répondre à l'appel de sa sœur, s'était jeté dans le chemin couvert que nous connaissons déjà et qui conduisait à Saint-Florent. L'aveugle était vêtu d'une sorte de par dessus grisâtre en velours, comme presque tous ses habillements, et il avait enfoncé sur son visage un chapeau à larges bords afin de se garantir contre les ronces et les branchages qui pouvaient le blesser dans sa course rapide. A chaque pas qu'il faisait, on entendait une espèce de choc sec et métallique comme celui de deux pistolets qui se heurtent l'un contre l'autre, et il tenait à la main ce même jonc dont il avait fait un si terrible usage un mois auparavant contre le cuirassier.
Le jour n'avait pas encore commencé à poindre, et malgré les difficultés du chemin, l'aveugle marchait dans l'obscurité beaucoup plus vite relativement qu'une personne clairvoyante. Il secroyait même
l'avki:glk->é. \i^
déjà à une distance suffisante de Grandpré pour n'avoir pas à craindre d'être poursuivi, lorsqu'uji bruit lointain de voix et de pas qui s'élevait dans cette direction lui apprit qu'il s'était trompé. La finesse de son ouïe ne lui permit même pas de penser un moment que ceux qui marchaient derrière lui fussent des étrangers; il avait reconnu le pas lourd du vieillard malade et le son fêlé des sabots des domestiques, guant à Zoé, dont le pied était trop léger pour produire un bruit appréciable à quelque distance, un éclat de voix, parvenu jusqu'à son frère, l'avait trahie. Cependant, comme leur marche était ralentie par Sandons, Justin espérait encore pouvoir leur échapper. Il doubla le pas, et peut-être ses efforts eussentils ete couronnés de succès, s'il eût marché toujours entre les deux haies fourrées qui le couvraient de leur ombre; mais parvenu à un endroit uni et sans arbres, un rayon de lune qui l'éclaira tout à coup le fit découvrir.
— Justin! mon frère! attends-nous! cria Zoé de sa voix perçante.
Justin, sans paraître avoir entendu ce nouvel appel, se précipita en avant, espérant toujours être confondu dans l'obscurité avec les masses de feuillages et les troncs d'arbre qui bordaient la route Mais bientôt il comprit qu'il s'était trompé dans son' calcul. Zoé venait de charger Jeanneton de soutenir le vieillard tandis qu'elle-même, avec le domestique jeune gars alerte et résolu, s'élança vers le point où Justin venait de se montrer.
Cette fois l'aveugle avait perdu, dans cette plaine
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découverte, les avanlages que lui donnaient l'obscurité et la rapidité de la marche, et il comprit qu'en continuant à suivre le chemin, il serait infailliblement atteint; aussi, prenant son parti, il se jeta hardiment dans un fourré de genêts et de joncs qui dépendait de celte même lande, dont la Table des moissonneurs occupait la lisière.
Comme il ne craignait ni de froisser sa toilette, ni de se déchirer le visage, il disparut dans les genêts, qui montaient bien au-dessus de sa tête, et bientôt il fut impossible à ceux qui le poursuivaient de reconnaître sa trace. Cependant il entendait encore les cris et les lamentations de sa sœur, les instances et les supplications de son vieux maître , et à quelque distance derrière lui les ajoncs étaient bruyamment agités par le domestique, que la jeune fille encourageait dans ses ardentes recherches. Justin , exaspéré par cette insistance, eut la pensée un moment de se montrer tout à coup à ses amis, et de tâcher d'obtenir d'eux, soit par des ordres formels, soit par des promesses, la faculté de continuer tranquillement sa marche vers Saint-Florent. Mais il songea aussitôt aux difficultés que rencontrerait l'exécution d'un pareil plan ; d'abord ni Zoé ni Sandons ne se rendraient facilement, et beaucoup de temps précieux serait perdu en paroles inutiles. D'ailleurs , il jugeait , par l'acharnement qu'on mettait à suivre ses pas, qu'on avait deviné son projet de vengeance, et certes, avec de telles craintes, ni prières ni menaces n'eussent décidé Zoé et vSandons à laisser Justin courir les chances d'une pareille entreprise. Il ne restait donc
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à l'aveugle qu'à éviter leur poursuite, soit en se c<ichant, soit en prenant sur eux beaucoup d'avance, puis, lorsqu'il les aurait déroulés, à tenter d'arriver avant eux à l'endroit où devait se trouver son mortel ennemi , Victor Ncuiihac.
Ce projet une fois arrêté, Jusiin s'élanra avec plus d'ardeur qu'auparavant à travers les broussailles, perçant droit devant lui , comme un sanglier blessé que poursuivent les chasseurs. Pendant un moment encore il entendit les voix si connues de ses amis, le bruit que faisait Pierre dans les genêts et les fougères, puis tous ces bruits s'affaiblirent par la distance et s'éteignirent tout à fait. Néanmoins, l'aveugle ne s'arrêta pas ; toujours tourmenté de la crainte qu'on ne voulût mettre obstacle à celle vengoaiîce dont il avait caressé la pensée depuis quelques heures, il courait avec une sorte de frénésie. Bientôt il sortit du fourré; mais croyant entendre de nouveau des cris dans le lointain, il continua de s'enfuira travers les blés déjà mûrs, à travers des prairies, des bois de chàlaigniers, au risque à chaque instant de se briser le front contre un tronc d'arbre et de rouler dans un ravin ou dans un fossé.
Cependant , après un quart d'heure de celle course furieuse, le silence et la solitude qui régnaient autour de lui l'engagèrent à s'arrêter enfin au pied d'un arbre; il était accablé de fatigue, et cela se conçoit si l'on se souvient qu'il avait passé toute la nuit dans d'affreuses angoisses, après une journée enliere d'agitation physique et morale. Il s'assit sur l'herbe, et, découvrant son front inondé do sueur, il reprit haleine un moment.
l'-l l'aveigle-né.
Là il n'avail plus h craicdrc d'clro aperçu, et par rorme de distraction il lira de sa poche deux pistolets d'arroii ; il en ouvrit avec précaution les bassinets, comme pour s'assurer que le mouvement n'en avait pas dérange l'amorce , et qu'ils ne tromperaient pas sa haine dans le l;esoin.
— Mon pauvre père ne se doutait pas, murmura-l-il, quel crime afTreux devaient punir ces armes qui lui ont appartenu, et surtout il ne se doutait pas que ce serait son fils aveugle qui en ferait usage ! N'im[)orte! je vais faire ce que mon père lui-raên:^.e eût fait, s'il vivait encore, pour venger l'honneur de ma sœur! L'infâme séducteur donnera réparation ou se battra avec moi... Mais s'il était lâche, et s'il allait accorder {•elle réparation que je dois lui demander... un mariage avec Zoé !
11 serra les dents et frappa la terre du poing à celle pensée; mais il reprit après quelques réflexions silencieuses : Oui, oui , il aimera mieux le combat, (t d'ailieursje le forcerai bien à ce duel, moi, car c'est SI vie que je veux et rîon pas ses expiations! Il faut que je nous venge tous, elle d'aljord, puis Zoé, puis ir.oi... pourvu que, par Icursolte démarche, ma sœur cl San'ions ne Nicniient pas déranger ces projets! mais il faut que j'arrive avant eux, et j'arriverai... Ils me chcrchenl pcul-élre encore dans la lande; allons, regagnons le chemin, et dans quelques instants peut-être tout sera firn. . lui ou moi.
En parlant ainsi il rei<îara ses pistolets dans son pardessus, et reprenant sa canne , il se leva et se disposa à se remettre en marche.
l'avelgle-né. 1 Ôo
Cependant quand il fut dcLout il resta cloué à 1 » niènie place, en proie à une anxiété suhile; il ne s:ivait plus précisément d;' quel côté se trouvait situe Saint-Florent et le chemin frajc qui y conduisait.
Pour expliquer ceci il f.iul savoir que l'une des causes de la merveilleuse facilite de l'aveugle à se diriger à travers le pays, venait de ce que, parlant d'un point cormu , il pouvait facilement établir les rapports de dislancc et de position de certains autres points au moyen d'une suite de signes intermédiaires qui lui étaient 'particuliers; mais on conçoit facilement que lorsque cette cl'.aine de jalons que l'aveugle s'était établie à son usage était momentanément inlerromi^uc ou lorsque la positicm du point de départ au moyen duquel il c!al;!issait la position relative des autres points lui cehappiit, il retombait tlaiis l'impuissance commune aux aveugles de se diriger dans un endroit nouveau pour eux. Or, dans sa course précipitée, il avait eu a dévier tant de fois de la ligne droite soit en traversant les bruyères de la lande, soit en tournant les buissons et les autres obstacles qu'il avait reiicnntres, qu'il lui était absolument impossible d'avancer avec la certitude d'arriver au but.
Des qu'il eut compris sa p«3sition, il pâlit, et une sueur fre,ide inonda son visage : Egare! dit-il avec effroi , égaré [)our la première fois de ma vie, lorsque je vais accom[)lir la plus legitiiue, la plus sainte de toutes les vengeances! Egaré! quand chacune des minutes qui s'eCiMjJenl vaut dix années d'existence, quand ce misérable va partir et rendre peut-être pour
toujours ma haine impuissante ! Oh! non, non; Dieu ne le permettra pas.
Il s'appuya contre l'arbre qui l'avait abrité, et chercha dans le silence de la nuit quelque bruit vague et lointain qui lui servit à retrouver sa route. La nature était morne et muette; à peine si un imperceptiblesoufile faisait frémir par intervalle les feuilles des arbres; il sentait un vide immense autour de lui, une effrayante immobilité.
Cependant il se remit en marche après un examen silencieux. Il s'était orienté autant qu'il avait pu, d'après la position de la lande qu'il venait de traverser, et il se dirigea vers la partie de l'horizon où il supposait que devait se trouver le chemin de Saint- Florent. Mais il n'y avait plus dans ses allures et dans sa démarche cette assurance, cette tranquillité qui lui était ordinaire dans ses promenades; toute son aisance factice avait été anéantie du moment qu'il avait perdu ces signes de reconnaissance qui faisaient sa force. 11 marchait lentement, le visage un peu penché en avant, les mains tendues, hésitant à chaque pas, s'arrêtant à étudier chaque obstacle et à l'éviter.
Une demi-heure s'écoula, et bien que Justin eût fait un quart de lieue peut-être depuis sa dernière halte, il n'avait pas encore trouvé ce chemin si connu vers lequel il avait cru marcher. C'était vainement qu'il avait cherché un murmure de ruisseau, un pli de terrain, une odeur de plante qui pût lui servir d'indice, sans doute il avait déjà foule plus d'une fois les prés, les champs, les châtaigneraies qu'il ve-
l'ave UGLE-XÉ. 13d
nait de traverser et qui étaient à une demi-lieue tout au plus de Grandpré. Mais alors il avait eu pour se diriger le relevé précis du lieu dont il était parti et des lieux intermédiaires: il avait eu en quelque sorte le connu pour guide vers l'inconnu , et dans ce moment, au contraire, il n'était pas bien sûr qu'en marchant toujours il ne se trouvât tout à coup à Grandpré, dont il élait parti. Cependant il continuait de marcher, toujours soutenu par l'espérance.
Bientôt enfln la nature semhla sortir un peu de son assoupissement; la brise, comme il arrive avant le lever du soleil , fraîchit et souffla plus C(jnstammenl ; de petits oiseaux firent entendre timidement leurs premiers chants dans les buissons; une lueur d'un violet pâle colorait le ciel à l'orient : c'était ce moment poétique que les Italiens appellent Valba et qui précède l'aurore. Mais tous ces signes qui annonçaient l'arrivée prochaine du jour ne faisaient qu'augmenter l'impatience et le désespoir de Justin.
— Il est trop tard! disait-il en frappant du pied.
Que n'eùt-il pas donné en ce moment pour entendre dans le lointain la voix de Zoé ou les pas de Sandnns, au risque d'être forcé d'employer la violence pour échappera sa sœur et à son ami lorsqu'ils l'auraient remis dans le chemin de Saint-Florent? Que n'eùt-il pas donné pour se trouver face à f.ice avec un de ses odieux paysans qui lui avaient fait tant de mal , ou pour se heurter à la muraille d'une de leurs misérables chaumières?
Cependant une observation qu'il avait faite en quittant sa maison lui rendit un peu de courage; il
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avait remarqué que lorsqu'il suivait le chemin de Saint-Florent il allait directement contre le souffle du vent; or, comme la brise avait augmenté, il lui était plus facile d'apprécier le point d'où elle soufflait et de s'orienter avec quelque apparence d'arriver au but; mais qui pouvait dire si le vent n'avait pas changé aux approches de l'aurore? Aussi Justin erra bien longtemps encore sans être parvenu à acquérir la certitude qu'il ne tournait pas le dos à ce but si désiré. Ses vêtements étaient humides de rosée, ses mains et son visage étaient déchires par les épines et les ronces qui se trouvaient sur son passage à chaque instant; ses pieds étaient gonfles par la fatigue et endoloris par la marche. Pendant ce temps, le jour grandissait, les heures s'écoulaient, et les chevaux qui devaient emporter loin de toute vengeance le séducteur de Zoé, l'heureux amant de madame de Francheville, piaffaient sans doute depuis longtemps au lieu du rendez-vous.
Toutes ces pensées torturaient l'aveugle plus que les souffrances physiques et épuisaient son énergie. Aussi , arrivé à l'extrémité d'un terrain vague et nu où il avait espéré un moment qu'il trouverait le chemin, tout son être se détendit à la fois; la force et la volonté lui manquèrent, et, se laissant tomber sur les genoux , il appuya son front contre la terre qu'il arrosait de ses larmes : Oh! mon Dieu , disait-il avec l'accent du désespoir et de la prière , vous avez voulu éprouver mon courage, vous avez voulu briser cet orgueil indoniplable qui me faisait croire que j'étais place au niveau et peut-être au-dessus des autres
hommes; au moment où j'avnis le plus hesoin de force et de courage , vous m'avez accablé du poids de ma faiblesse et de mon impuissance! Eh bien, mon Dieu! je crie vers vous et j'iropiorc votre pitié! Je suis la plus humble, la plus chetive, la plus misérable de vos créatures! Mun Dieu! ayez pilié de moi! car tout mon orgueil n'était que ridicule vanité, et je n'ai pas même la faculté de (iirigcr mes pas aussi bien que le plus frêle et le plus petit enfant î
Il y avait dans cet aveu sans témoins, dans ce cri du cœur poussé vers Dieu, dans cette défaite d'un homme fort et énergique qui avait voulu lui 1er contre une organisation incompicle dès l'origine, quelque chose de solennel et de douloureux. Celte épreuve avait été Irop forte; pour la première fois le robuste paria s'avouait vaincu.
Mais, au même instant, comme si ce Dieu à qui s'adressent ceux qui souffrent eût voulu le recompeuser de l'aveu arraché si péniblement à ses lèvres, un bruit humain, un éclat de voix se (il entendre à quelque distance. Juslin se releva d'un bond; la force et le courage lui revenaient avec la facullé d'agir; loul son visage s'était animé; il écoula.
Celle fois, au lieu d'une voix il en entendit plusieurs, non pas nettes et distinctes, comme elles le sont à l'air libre et à une courte dislance, mais confondues, éloijffées dans un étroit os[>ace de manière à ne former qu'un murmure confus. Juslin devina qu'il n'était qu'à une centaine de pas d'une maison habiteo par une famille nombreuse et dt)nt les proprielaires étaient déjij éveilles.
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De ce moment il n'hésita plus dans sa marche; il ie redressa, le visage tendu vers le point où le hruit vague d'une conversation se faisait entendre, il arriva droit à celte habitation, dont le nom seul devait lui indiquer l'endroit où il se trouvait et la route qu'il devait suivre. Tout en marchant, il pensa que peutêtre il allait recevoir un mauvais accueil; mais il n'avait pas à balancer dans un pareil moment, et, pour obtenir un seul mot de renseignement, il eût bravé la colère de tous les paysans de la commune réunis contre lui seul.
Dès qu'il toucha l'habitation, Justin reconnut que c'était une des plus pauvres et des plus humbles chaumières de la contrée. Les murailles en étaient faites de glaise grossièrement égalisée avec la main, pas d'étable, pas de jardin alentour. Arrivé à la porte qui était enlr'ouverte, l'aveugle sentit que cette porte était une misérable claie en branchage, qui ne pouvait servir ni de défense contre les malfaiteurs, ni d'abri contre le froid ou la pluie.
Dans cette affreuse hutte de sauvage, étaient entassés des hommes, des femmes et des enfants parlant sur des tons différents, dans la langue vulgaire du pays. Quand Justin fut entré, il comprit qu'il était dans un bouge étroit, sans air et sans lumière, et une affreuse odeur de vin et de malpropreté qui y rrgnail fut sur le point de le renverser asphyxie. Cependant il se roidit contre le dégoût, et il s'avariça dans la chaumière.
Bien qu'elle fût, comme nous l'avons dit, encombrée de monde, on garda un profond silence dès qu'il
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parut. Seulement une personne malade qui était couchée dans un coin de cet ignoble repaire, continua de faire entendre des gémissements et des ràlemenls étouffes.
— Mes braves gens, demanda Justin avec politesse en patois, pourriez-vous me dire comment s'appelle cet endroit, et si je suis loin de Saint- Florent?
Personne ne répondit d'abord, mais la porte se referma derrière Justin, et une main rude le saisit au c<jllet.
— Ah çà ! dites donc, fit une grosse voix que Justin reconnut sur-le-champ pour celle du meunier, uri de ses ennemis les plus acharnés, venez-vous, cornme ça, pour vous moquer de ce pauvre cuirassier que vous avez tué, loup-garou? — Il vient, cria derrière Justin la voix aigre de la mère Puulloux, il vient, le misérable sorcier, voir si UiOn pauvre fils est déjà mort afin de nous voler son sang pour faire des sortilèges... mais il ne sortira plus I sur mon àme, il ne sortira plus d'ici!
En même temps, elle s'était appuyée contre la porte, et elle cherchait des yeux quelque arme dont elle pût frapper par derrière le jeune aveugle.
Celui-ci tout sur[)ris de se trouver chez le cuirassier, étourdi par les hurlements de frayeur que poussaient les enfants à la vue du loup-garou, par les criailleries du meuriier, de la mère Poulloux et d'un autre voisin qui était venu avec le meunier savoir des nouvelles du moribond et boire de son vin par occasion, presque suffoque par les horribles ema-
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i»alions de celte huile immonde, resta un moment s.ins voix et sans mouvement au m.ilieu de ce cloaque. — Suis-je donc cht'Z le cuirassier? demanda-t il enfm avec elonnemcnt. — C'est moi ! présent à l'appel ! répondit une voix rauquc et halelante, en même temps que les mouveii;enls du malade faisaient craquer le grabat sur lequel il elait étendu; présent! que je dis. Êles-vous bon enCanl? Payez-vous du vin? ça va ! je suis soldat français en retraite...
Justin (^)mpril au son de cette voix que celui qui venait de parier était dans le délire cause soit par la lièvre, soit par le vin, et peut-être par tous les deux à la fois; aussi se tournant vers les deux voisins qui causaient tout bas d'un air sinistre en regardant l'aveugle : Je suis fâché, dit-il tranquillement, que tout l'argent que ma sœur envoie à ce malheureux suit employé à satisfaire son ivrognerie et l'ivrognerie de ceux qui l'approchent; mais j'y n.ettir.i ordre plus tard... Voyons, en est-il un de vous qui pour un ecu veuille me conduire jusqu'à Sainl-iiorent? — Tu nous donnerais la peau de loup-garou pleine de louis d'or que tu ne sortirais pas, vois-tu! s'écria la mère Poull !ux en grinçant des dents, je te tiens; lu es venu pour voir mourir mon lils que lu as assassiné; niais nous le tenons celle fitis...
lin même temps, à défaut d'autres aim.es, elle enfonçait ses cinq doigts crochus dans le bras de Justin. Celui-ci la repoussa aNcc violence, sans toutefois lui faire de mal. Les deux voisins restaient neutres, n ais continuaient de se parler bas.
— Ue quoi ! de qwoi! disait le cuirassier toujours
l'aveccle-né. 141
en délire, et doul ce léger tumulte avait attiré l'alteritiou ; je crois qu'on se nermel de battre la mère Poulloux! Merci! excusez, camarade; il n'y a que moi qui ai le droit de lui administrer ces correctionslà, à cette bonne mère, surtout quand elle a de l'argent et qu'elle ne veut pas m'en donner pour aller boire! Je suis Français et galant... Du vin! j'ai soif. — Père, dit un des enfants en se rapprochant avec ciïroi, c'est l'aveugle ! le loup-garou, il est venu ! — Ah ! bah, dit le père, au milieu des hoquets et des ràlemeiits; je sais ce que c'est; nous avons eu des raisons ensemble et il vient arranger l'affaire; mais ra n'est pas possible celte fois! il faut qu'il se balte a ce qu'il voudra, le sabre, le bancal, la latte, la baïonr elle, ça m'est égal à moi! je suis soldat et Français; il suffit. — Ah çà ! voudrez-vous bientôt me laisser sortir, vieille mégère? demanda Justin avec force à la vieille Poulloux qui avait repris son poste en face de la porte. — A moi, voisins, au secours! cria la vieille; à moi, enfants, il faut tuer le loup-garou! — Ou du moins il faut qu'il se souvienne d'être venu ici, dit le meunier en s'emparanl lestement de la canne de Justin; voici le bâton avec lequel il a assassiné ce pauvre Jean, et je vais... — Oue personne ne m'approche ou ne porte la main sur moi ! s'écria Justin avec force en repoussant le second voisin qui cherchait <à le prendre à bras le corps pour le fouiller, car c'était là le vrai l)ut de cette agression; si l'on ne me laisse pas sortir d'ici, je brûle la cervelle au premier qui se trouvera devant moi.
En même temps il tenait un de ses pislolels à cha-
Hâ l'avf.l'gle->é.
que main et il se montra résolu à en faire usage. Tout le monde recula, même la vieille PouUoux, car la vue des armes à feu inspire toujours une profonde terreur aux campagnards.
— Ah! tu choisis le pistolet, reprit le cuirassier d'une voix de plus en plus faible et entrecoupée par le râle... C'est bon ! j'aime ça. Je suis cuirassier français... Du vin... donnez... moi... du vin...
La voix lui manqua tout à coup. Un profond soupir venait de terminer son affreuse vie.
— Il est mort! dit un voisin avec tranquillité. — Le père est mort! répétèrent les enfants d'un air étonné en regardant le corps. — Eh bien, il faut tuer Vassassineur, le loup-garou! Enfants, voisins, à mon secours ! il faut tuer le loup-garou ! Mon fils sera content !
Mais elle était seule cette fois pour attaquer l'aveugle; la vue des redoutables pistolets tenait tous les autres en respect. Justin se contenta de repousser de la main la vieille mégère; puis, ouvrant la porte, il se hâta de fuir cette scène d'horreur, poursuivi par les malédictions et les injures de tous les habitants de la chaumière.
Il courut avec rapidité dans la direction où il pensait trouver le chemin de Saint-Florent, et il disait avec une vive espérance : Mon Dieu, faites que j'arrive encore à temps pour me venger !
La cabane du cuirassier était située, comme nous l'avons déjà dit, sur unelégère éminence à une courte distance du chemin de Grandpré à Saint-Florent. L'aveugle n'eut donc pas beaucoup de peine à s'o-
rientcr, el quelques minutes après avoir quitté les Poulloux, il reconnut enfin sous ses pieds les ornières el le sol tourmenté du chemin tracé.
Dès lors tout ce qu'il avait souffert depuis la veille fut oublié ; un hasard inespéré venait de le conduire, après tant d'angoisses, près de l'endroit où il désirait si ardemment d'arriver. Devant lui, à un quart de lieue environ, était Saint-Florent, dont il entendait l'unique cloche sonner \ AngeLus en ce moment, et plus près de lui, à trois ou quatre cents pas seulement, se trouvait cette croix solitaire devant laquelle Victor Neuilhac avait donné rendez-vous à la voiture de poste, afin sans doute que son départ fût ignoré de tout le monde. L'endroit était bien choisi, à l'embranchement de deux chemins, assez loin de la première habitation du village, et Justin refléchit qu'il n'eût pu mieux trouver lui-même pour l'exécution de ses projets de vengeance.
A mesure qu'il approchait, son cœur battait de crainte et d'espérance. Neuilhac était-il déjà parti? N'avait-il pas changé le lieu du rendez-vous depuis la veille? Enfin ne se pouvait-il pas que Sandons el Zoé, qui devaient être arrivés à la croix depuis longtemps, se fussent établis là pour faire tout manquer? Cette dernière supposition, qui semblait si probable, inquiétait surtout le jeune aveugle. 11 résolut de n'avancer qu'avec de grandes précautions. L'affaire qu'il avait à traiter avec le docteur ne pouvait se traiter que seul à seul ; c'était donc à Victor seulement qu'il fallait se montrer dans le moment favorable.
Justin comprit d'autant plus la nécessité de la pru-
H 4 LAVEUGLF-NÉ.
(it'ncc qu'en avanrnil du côte de Sainl-Floreiil il entendit un bruit confus de voix et de pas, un piélineniL'iit de chevaux, dos claquements de louet; il était évident qu'il se passait là quelque chose d'extraordinaire, mais au moins tout ce mouvement prouvait à l'aveugle un point important : c'était que Neuilhac n'était pas encore parti.
Parallèlement au chemin que devaient suivre les chnnettes et les gens à cheval, il y avait là un petit senlier pour la commodité des piétons, suivant l'usage de beaucoup de campagnes où les voies de communication ne sont pas toujours soigneusement entretenues. Ce sentier, qui était familier à Justin, n'était séparé du chemin principal que par une haie épaisse, mais il n'était guère fréquenté que lorsque la mauvaise saison avait défoncé la roule principale, et en ce moment on pouvait le suivre presque avec la certitude de n'y faire aucune rencontre.
L'aveugle profita de la première brèche qu'il trouva dans la haie pour prendre ce sentier, au moyen duquel il pouvait arriver sans être aperçu très-près du lieu du rendez-vous, et il ne tarda pas à s'applaudir de celte mesure.
Il avait fait à peine une cinquantaine de pas elles bruits qui s'élevaient des environs de la croix commençaient à devenir plus dislincls, lorsqu'un incident particulier attira son altenlion.
Deux personnes venaient de sauter dans le chemin creux, en perçant la haie opposée à celle qui abritait Justin ; on eût dit qu'elles étaient arrivées à travers champs jusqu'à cet endroit, et les précautions qu'el-
l'avkuglk-né. 14o
les avaient prises prouvaient suffisamment qu'elles avaient des raisons pour n'être ni vues ni entendues de ceux qui stationnaient à quelque dislance. Justin se cacha derrière un houx et resta immobile.
— Nous y voilà! dit une voix joyeuse que l'aveugle reconnut sur-le-champ pour celle de Chariot; maintenant, M. le docteur, vous n'avez plus rien à craindre : par ce chemin-là, je suis sur de vous conduire jusqu'à la première poste sans que vous rencontriez personne, et ceux qui vous attendent là-bas seront bien attrapés! Nous prendrons à travers les bois de l'aveugle, et dans deux heures nous serons arrivés... Eh bien, M. le docteur, êtes-vous content de moi?
On ne répondit rien d'abord ; celui à qui s'adressait la question semblait occupé à réparer le désordre qu'une marche pénible à travers les buissons avait mis dans sa toilette; cependant il dit d'un ton distrait, après une pause : Oui, oui, mon garçon, et si tu n'étais pas si bavard, lu aurais les meilleures dispositions du monde pour devenir le plus grand vaurien... Oui, tu as pris le bon partie, et je t'en récompenserai. Sans toi j'allais tomber dans un affreux guêpier... Mais de quel côté allons'lhous? — Par ici, dit Chariot en tournant le dos à Saint-Florent; ma toi, ça vous ennuiera un peu, vous qui n'êtes pas habitué à marcher; mais que voulez-vous! ça ne sera pas long; deux petites lieues...
Le mailre et le domestique se mirent en route,
140 l'aveugle-sé.
et Justin, revenant sur ses pas, les suivit avec précaution (icrrière la baie. Celte fois son ennemi ne pouvait plus lui échapper; dans quelques minutes il devait se trouver face à face avec le docteur Neuilhac.
— Ah ch\ dis-moi, petit drôle, comment celte pensée t'est venue de venir au-devant de moi et de me faire courir dans des terres labourées, au lieu de me conduire à la croix, où m'attendait tout ce monde? — Écoutez donc, M. le docteur, répondit l'enfant d'un air gaillard, vous m'aviez promis de me donner des pièces de cent sous et mon chapeau galonné si personne ne se doutait de votre départ... Ma foi! j'étais dune à vous attendre à la croix avec Dégourdi, le postillon : c'est comme ça qu'on l'appelle à la poste; lui fumait sa pipe, et moi j'arrangeais vos effets dans la voiture, quand tout à coup je vois à côté de moi madame de Francheville... Elle était venue toute seule, à pied, je ne sais comment; d'abord je ne la reconnaissais | as; elle n'avait pas son chapeau à fleurs, mais un petit bonnet tout petit comme celui de ma tante, la femme du maitre d'école, vous savez? puis elle avait les yeux tout rouges, et elle était enveloppée dans une espèce de capote noire. Moi, j'ouvrais d#grands yeux et je ne savais que faire, quand elle m'a dit en pleurnichant : Eh bien, Chariot, est-ce que M. Victor n'est pas arrivé? — M. Victor, que je lui ai dit (parce que je voyais bien la malice), il dort dans son lit, à cette heure; je ne l'ai pas vu. — Ah 1 tu veux faire le discret, m'a-t-elle
l'aveugle->é. I'i7
dit il'uri air niéclianl; pour qui donc celle voiluie, si ce n'est pour lui?
D'abord j'étais tout interloqué, mais ensuite je lui ai répondu : Ca, madame, c'est un cabriolel pour mon oncle, le mailre d'école, qui va à la ville. Mon oncle ne va jamais à la ville que dans une charrette à Lœufs, mais ça ne (ait rien, n'est-ce pas? C'était /?w ce que je lui disais là? — Et qu'a-t-elle répondu? demanda Victor avec agitation. — Rien ; mais elle est allée s'asseoir sur le bord du chemin en disant : C'est bien! j'attendrai. Bon! et d'une! que je dis. Je pensais en moi-même comment je pourrais faire pour vous avertir de la chose, quand tout à coup j'entends parlera côté de moi; je crus que c'était Dégourdi qui jurait en fumant , et j'allais lui répondre, quand tout à coup je lève les yeux et je vois devant moi... mademoiselle Laclos. Elle avait encore un petit bonnet, une capote noire et des yeux rouges... Et de deux I que je dis. Mais celle-là elle n'a pas parlé, elle n'a rien demandé ; seulement le vieux qui était avec elle, car elle était venue avec toute sa maison, m'a dit tout bas : Eh bien, il n'est pas arrivé? Nous sommes venus pour lui souhaiter bon voyage! Vieux hâbleur! — Et dis-mui. Chariot, reprit Victor avec agitation, les deux dames se sont-elle parlé? — Oh I si vous aviez vu conjme elles se sont regardées d'une drôle de manière! Elles ont fait la grimace et elle> se sont mises à pleurer comme des Madeleines. Alors le vieux pâle, qu'on appelle M. Sandons, s'est mis à leur parler bas, sans doule pour les consoler, et il les
148 l'avelgle-né.
a si bien consolées qu'elles ont (ini par larniojer comme deux fontaines.
Si Justin eût tenu entre ses mains le conteur qui, si jeune, pouvait rire de la souffrance de deux belles et nobles femmes, il l'eût étranglé volontiers. Victor Neuilhac lui-même fut révolté.
— Tu seras bien le plus intame vaurien de la terre, dit-il avec dcgoùt; et si je n'avais besoin de loi pour quelques heures encore... Mais voyons : comment as-tu fait pour t'échapper? — Oh! rien n'est [dus simple, dit tranquillement Chariot, qui en fait d'injures ne redoutait que les coups et restait indifférent pour tout le reste, quand j'ai vu si nombreuse société, j'ai dit ; Bon ! M. le docteur ne sera pas content si je ne vais pas le prévenir; il me tirera les oreilles ! Alors j'ai eu l'air de faire un tour de promenade et j'ai plante là Dégourdi, qui fume et qui jure encore... Quant aux autres, je ne leur ai pas dit bonjour. Alors, ma foil je vous ai rencontré à vingt pas de là dans le chemin, je vous ai dit la chose et nous avons décampé à travers champs... Ils s'arrangeront là-bas comme ils pourront! Dieu! que ce pauvre Dégourdi va jurer! Par exemple, je suis sur d'une volée de coups de fouet à la première rencontre, car il est brutal, Dégourdi !
Tout cela avait été débité par le jeune drôle avec une volubilité telle, que cinq ou six minutes avaient suffi pour les demandes et les réponses. Victor écoutait d'un air pensif et semblait chercher le mot d'une énigme : Tout cela, reprit-il , ne m'explique pas
l'avelgle-né. 1 lO
comment on a pu trahir mon secret. Voyons, Charlot, conNicns-en; tu as parlé à quelqu'un de mes projets? — Oh! à personne, M. le docteur, dit l'enfant avec un imperturbable sang-froid. — Quoi ! pas même à Hubert, ton ami? J'ai cru voir pourtant... — Ah! dit Chariot tranquillement, il a peut-être deviné où j'allais quand il m'a vu prendre le chemin do la poste.
— Voyons, voyons, de la franchise ! Hubert n'a pu apprendre à mademoiselle Laclos, par exemple...
— Oh! je vous jure que je n'ai parlé qu'à Hubert , dit l'enfant d'un air de sincérité, et encore quelques mots en passant... — Et à moi, impudent petit menteur ! dit une voix forte.
Victor et son jeune compagnon tressaillirent et s'arrêtèrent tout à coup. Ce n'était pas par vaine curiosité que Justin les avait suivis, en écoulant leur conversation; il avait fallu attendre qu'une trouée dans la haie lui laissât la faculté de les joindre, et que la place où il se présenterait à eux tout à coup fût convenable pour l'exécution de ses projets. Or le hasard l'avait servi à souhait; au moment où il parut, le docteur et Chariot se trouvaient dans l'endroit le plus étroit et le plus resserré du chemin; les buissons à droite et à gauche s'élevaient à une grande hauteur: derrière eux étaient la croix, le village et les persoimes qui attendaient Victor; devant eux Justin barrait le passage, une main sur la poignée d'un de ses pistolets sans pourtant le tirer encore de sa poche. II était donc impossibleaudocteuret àson jeune domestique d'aller en avant ou en arrière sans la permission
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<le l'aveugle qui, nous le savons, était robuste et résolu.
A sa vue Neuilhac pâlit, mais il se remit proraptement et demanda avec aisance à Justin : Puis-je savoir, M. Laclos, pourquoi vous vous placez sur mon passage d'une manière si extraordinaire? Que me voulez-vous? — Je vais vous le dire, Victor Neuilhac, dit Justin sans quitter son poste; mais avant tout , continua-t-il avec un accent menaçant en se tournant vers Chailot, que ce petit misérable s'éloigne bien vite, ou je jure que je l'écraserai comme une vipère!
Ces paroles et le geste dont elles furent accompagnées étaient trop significatifs pour que Chariot hésitât un moment ; il s'enfuit à toutes jambes du côté de la croix. Lorsque l'aveugle l'eut entendu s'éloigner, il mit à la main un de ses pistolets.
— Des armes! dit Yiclor en reculant d'un pas; monsieur, vous voulez donc m'assassiner? — Je ne veux pas vous assassiner, dit Justin avec mépris, quoique vos infamies aient pu vous mettre hors la loi de l'humanité; je veux seulement vous prouver que vous êtes ici en ma puissance, que vous ne pouvez pas m'échapper, et que si vous tentiez de le faire avant les explications que je suis en droit de vous demander, je vous tuerais sans remords dès que vous vous seriez éloigné de deux pas seulement! — Monsieur, quel que soit le peu d'estime que vous ayez de moi, j'ai la prétention de ne pas être un lâche... Vous pouvez parler; vous avez ma parole que
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je ne chercherai pas à m'éloigner avant de vous avoir donné satisfaction. — C'est bien; mais je vous conseille de ne pas vous agiter beaucoup en parlant , car je serai sur mes gardes. La manière affectueuse dont vous vouliez quitteraujourd'hui deux personnes qui doivent vous être chères me faisait tout craindre de vous; et il ne faut pas que vous m'échappiez 1 — Je n'y songe pas, monsieur, dit le docteur avec une tranquillité apparente; j'ai un trop grand désir de vous entendre après un pareil préambule. — Docteur Neuilhac, reprit l'aveugle d'un ton grave, vous devinez sans doute ce qui m'amène ici. Depuis hier j'ai pour vous une haine sans bornes et qui ne demande qu'à être assouvie; mais j'ai dû faire taire cette haine devant un impérieux devoir. Ce n'est donc pas de votre lâche conduite envets madame de Francheville que je viens vous demander compte; je n'ai ni droit ni mission pour cela. Le seul droit que j'aie est de venger une jeune et innocente sœur que vous avez condamnée à tout jamais à l'ignominie... Et d'abord niez-vous que ce ne soit vous qui l'ayez déshonorée?
Le docteur baissa la tète en silence.
— Vous avez, à dcfaut d'autre, le mérite de la franchise, dit Justin d'une voix sombre ; eh bien , comme je veux que cette explication soit régulière et telle que se pratiquent les explications de ce genre dans le monde où vous vivez , je ne vous dirai même pas que vous avez employé une ruse infâme pour tromper la confiance de ma sœur, que votre conduite,
Id2 l'aveugle-né.
en abusant de sa faiblesse, est celle du plus lâche des hommes. Je ne vous dirai pas cela, parce que j'ai encore une question nette et précise à vous adresser : Victor Neuilhac, voulez-vous épouser cette jeune fille que vous avez séduite?
Toute l'âme de Justin était suspendue aux lèvres du docteur après cette demande.
— Monsieur, dit Victor avec hésitation, je trouve étrange... — Un seul mot I dit l'aveugle tout haletant : oui ou non? — Eh bien!... non, je ne le puis.
Justin respira bruyamment, et une vive expression de joie se montra sur ses traits.
— Monsieur, reprit-il, je dois encore, si je ne mo trompe, vous demander les causes de ce refus, afin de remplir toutes les formalités d'usage.
Victor était vivement agité. Il répondit d'un ton ému : Je conviens, monsieur, que je dois vous sembler bien coupable et bien vil. En ce qui concerne la passion funeste dont mademoiselle Laclos a été la victime, je n'ai pour excuse que l'affection sincère que m'avait inspirée votre sœur; quand je me suis engagé dans cette déplorable intrigue, j'ignorais encore quel en pouvait être le résultat; je n'avais aucun projet, je vous le jure, et le hasard, les circonstances, l'entrainement, ont tout fait. Vous le comprenez, monsieur, je ne cherche pas à m'excuser; j'avoue ma faute, mais je l'explique, et je suis prêta en accepter toutes les conséquences. Maintenant vous me proposez d'épouser mademoiselle Laclos; si je n'avais pour mon refus des raisons puissantes, mon-
L*AVEUGLE-XÊ. Ilj3
sieur, je n'hésiterais pas à accordera une jeune fille (Hgne d'égards et de respect la réparation qui lui est due.
Mais si je ne me trompe, monsieur, vous connaissez assez de mon histoire pour comprendre certains devoirs impérieux que ma position m'impose. Vous savez quelles obligations j'ai contractées pour toute ma vie envers madame de Francheville ; j'ai été trop ingrat déjà à son égard pour oser lui porter un dernier coup. Je n'épouserai jamais madame de Francheville, parce que, sans pouvoir en donner de motifs, je ne l'aime pas et je ne l'ai jamais aimée; mais quelles que soient les légitimes exigences qui me pressent, je n'épouserai jamais une autre femme, parce que madame de Francheville est ma bienfaitrice, mon amie, et qu'une pareille union la ferait mourir de honte et de douleur. — Ainsi donc, monsieur, dit Justin le visage animé , les narines gonflées, il ne nous reste plus que le duel maintenant! Bien ! bien , Victor Neuilhac! je n'attendais pas moins de vous! Vous ne voulez pas accorder à mademoiselle Zoé Laclos la réparation que j'exige en son nom? Mais vous ne savez donc pas que moi aussi je serais mori de rage et de honte si j'avais vu ma sœur épouser son séducteur, l'homme qui a trahi madame de Francheville et qui s'est fait aimer d'elle? Vous préférez en appeler aux armes? Merci, 31. Victor! car ma haine pour vous m'étouffe et demande à se satisfaire... Hâtons-nous donc et choisissez votre arme...
En môme temps il présenja ses deux pislolcJs au
lo4 l'avecgle-né.
docteur en souriant; mais celui-ci recula d'un pas avec étonnement : M. Justin, dit-il, je ne puis accepter un duel avec vous; ce serait un crime. — Vous ne pouvez accepter un duel avec moi! s'écria l'aveugle avec un éclat terrible. Quoi! vous avez cru pouvoir me déchirer le cœur, froisser mes affections les plus saintes et les plus pures, flétrir mon nom, déshonorer ma sœur, faire le malheur de toutes les personnes que j'aime et le mien, et vous croyez échapper à ma vengeance en refusant le duel avec moi! Ah ! vous aviez pensé qu'un aveugle n'aurait contre vous d'autre recours que le recours stérile et ridicule de la loi dans une affaire d'honneur? Vous vous êtes trompé, docteur Neuilhac; il me faut la réparation des gens de cœur, à l'instant, à l'instant même... d'ailleurs le pistolet égalise les chances pour l'aveugle et pour le clairvoyant; on peut se battre h bout portant. — Mais, monsieur, en acceptant ce duel, je serais presque un assassin... — Aimez-vous mieux que je le sois tout à fait? dit l'aveugle avec un accent de menace, en appuyant un des pistolets sur le front de Victor. — Je proteste contre la violence qui m'est faite, dit le docteur; donnez, monsieur. Et il prit un des pistolets que lui tendait Juslin. — Ecoutez, M. Neuilhac, reprit l'aveugle d'un air satisfait, je veux rassurer votre conscience, afin que vous ne vous piquiez pas d'une générosité que je n'aurai pas pour vous. Voici mes conditions : nous allons nous tenir par la main d'abord, puis chacun reculera simultanément en comptant tout haut chaque pas; au cin-
quicme pas nous ferons feu à la fois... — Soit, monsieur, dit Victor, qui était forcé d'accepter toutes les conditions de son adversaire.
Chacun prit son arme à la main droite et se mit en devoir d'exécuter les conditions arrêtées. Justin dit encore avec énergie : Je vous le répète, monsieur, ne faites pas le généreux; ce n'est pas la première fois que je tiens un pistolet; souvent il m'est arrivé, en m'exerçant, d'atteindre à vingt pas le but que j'avais touché de la main un instant auparavant, et vous m'avez vu, je crois, faire des choses plus extraordinaires encorel Pas destupides ménagements, donc! Nos conditions, je vous l'ai dit, égalisent les chance?; le hruit de vos pas, le son de votre voix, suffiront pour diriger mon coup... et si vous me manquez, il sera possible que je ne vous manque pas... — Je n'aurai garde de l'oublier, monsieur, dit Victor, qui réellement en ce moment était convaincu que l'aveugle avait des chances de succès égales aux siennes.
Un morne silence régna un moment entre eux deux; leur main se louchait, et ils semblaient se la serrer; mais tout à coup ils se séparèrent, chacun comptant à voix haute le pas qu'il faisait en arrière. Au mot cinq les deux coups partirent simultanément,
Victor n'avait pas ménage Justin, mais Justin n'avait pas non plus exagère son adresse. L'aveugle avait été blessé au bras, mais sa balle avait traversé la gorge du docteur, qui tomba et mourut presque sur le coup, sans prononcer un mot.
Au bruit de l'explosion, des cris perçants se (ireîit
1Î56 l'aveugle-né.
entendre du cùté de Sainl-Florenl. Charbl était allé rejoindre ceux qui se trouvaient réunis autour de la croix, et ses explications embarrassées avaient déjà donné l'alarme. Quand, pressé de questions, il avait avoué que Justin et Victor étaient ensemble et seuls dans le chemin creux, on s'était mis en devoir d'aller les joindre; les coups de feu qui venaient de retentir avaient donc une signification et devaient faire concevoir les craintes les plus sinistres.
Zoé et madame de Francheville parurent les premières au détour du chemin, toutes deux pâles et haletantes.
— Mon frère I mon frère! appelait la pauvre Zoé. — Victor! mon cher Victor! où êtes -vous? criait madame de Francheville.
Toutes les deux se trouvèrent tout à coup face à face avec Justin qui, debout, son bras blesse appuyé contre sa poitrine, semblait les attendre. Les pistolets, tout fumants encore, étaient à terre, à côté du cadavre immobile el inondé de sang.
— Vous êtes vengées toutes deux, dit -il à voix basse.
!\ladame de Francheville se jeta à genoux près du cadavre. Zoé n'osait embrasser son frère.
En ce moment tout le reste de la société parut.
— Frère, demanda-t elle avec terreur, qui donc maintenant servira de père à mon enfant? — Moi, Zoé, dit le \ieux Sandons, qui arrivait en toute hâte; je vous donnerai mon nom, car je n'aurai paslongtem[»s à le porter moi-même!... — Tiens, le docteur est
l'avel'<île-né. 1o7
mort! dit Chailol d'un air étonné; eh bien, il ne manquait plus que cela pour faire aimer le loup-garou dans le pays... — Je quitterai le pays ce soir, dit l'aveugle avec calme; madame de Francheville, Zoé, Sandons, qui de vous pourra dire que je n'ai pas tait mon devoir de frère, d'ami et d'homme de cœur!
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