Traumatismes
C’est, de toutes les causes d’avortement, celle qui est le plus souvent invoquée par les femmes, et il est hors de doute qu’un traumatisme, en apparence peu considérable, est capable d’amener un avortement. Mauriceau rapporte le cas d’une femme qui avorta pour avoir levé les bras, afin d’attacher une tapisserie à un clou ; c’est assurément un cas exceptionnel. Le plus souvent les femmes attribuent leurs fausses couches à un faux pas, à une marche forcée, à une chute dans des escaliers, à des coups involontaires portés sur la région abdominale.
Quelle est la valeur de ces diverses assertions?
1° Marche forcée , faux pas. — Ils peuvent occasionner une fausse couche, cela est vrai ; mais c’est là encore un accident qui n’a d’effet que sur des personnes prédisposées.
2° Chutes. — Elles ont une valeur plus sérieuse ; tous les médecins connaissent des exemples de fausses couches qui sont survenues à la suite de traumatismes de cette nature, sans que l’on puisse avoir le moindre doute sur la sincérité de l’affirmation de la femme qui en a été victime.
Sue rapporte un exemple curieux, surtout parce que l’auteur de l’avortement était fort connu : « Le fameux Lulli, chargé de la direction du théâtre de l’Opéra, ne pouvait souffrir de voir enceintes les actrices de ce théâtre, non
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par scrupule, mais parce que leur grossesse les empêchait de remplir leurs devoirs. S’étant un jour aperçu que Mlle Le Rochois, une des plus célèbres, était en cet état, il lui demanda avec colère de qui était cet enfant. La demoiselle lui avoua qu’il était de Le Bas, basson de l’Opéra, qui lui avait même fait une promesse de mariage; Lulli voulut la voir, et Mlle Le Rochois tira aussitôt de sa poche un valet de pique, sur lequel elle était écrite. A cette vue, il ne put retenir son indignation, et donna brutalement un coup de pied dans le ventre de Mlle Le Rochois, ce qui lui fit faire une fausse couche (1). » Cependant il n’en est pas toujours ainsi, et parfois les traumatismes les plus violents ne parviennent pas à interrompre la marche d’une grossesse.
Mauriceau (2) rapporte le cas d’une femme, enceinte de sept mois, qui fut surprise dans son logis par un incendie elle noua des draps, les attacha à la balustrade de sa fenêtre et se laissa glisser. A la hauteur du troisième étage, elle lâcha prise et tomba sur un tas de pierres, se cassa l’avantbras, ce qui n’empêcha pas la grossesse de continuer. Elle accoucha au terme normal.
Brillaud-Laujardière (3) rapporte l’affaire suivante, qui eut son dénouement, il y a quelque quarante ans, devant la Cour d’assises de la Loire-Inférieure. Un paysan, qui avait engrossé sa servante, voulait a tout prix la faire avorter. Dans ce but, il montait sur un cheval vigoureux, plaçait sa servante devant lui et se lançait au galop à travers champs, puis, au plus fort de sa course, la projetait violemment à terre. Il employa ce moyen à plusieurs reprises et, voyant qu’il n’était suivi d’aucun effet, il lui appliqua sur l’abdomen des pains brûlants, sortant du four. Malgré ces manœuvres, la grossesse suivit son cours et se termina par l’accouchement à terme d’un enfant bien constitué.
(1) Sue, Essais sur l'art des accouchements , 1779, t. I, p. 208.
(2) Mauriceau, Observations sur la grossesse et l'accouchement des femmes. Paris, 1719, t. II, p. 198.
(3) Brillaud-Laujardière, De V avortement provoqué au point de vue médical, théologique et médico-légal, 1862, p. 179.
Hofmann (1) a signalé les deux cas suivants : Une jeune personne, se trouvant enceinte et désirant avorter, laissa tomber sur son ventre le battant d’une lourde porte ; il ne s’ensuivit aucun trouble. Dans un autre cas, au sujet duquel il dut faire un rapport à la Faculté de Prague, un paysan, après avoir employé, divers moyens internes pour provoquer l’avortement d’une domestique qui était enceinte de ses œuvres, la guetta et lui appliqua sur le ventre un violent coup de battoir. La douleur fit perdre connaissance à la jeune femme, mais la grossesse n’en fut pourtant pas interrompue, et l’accouchement eut lieu au temps normal.
En 1859, le Dr Guibout (2) rapporta le cas suivant, qui -montre bien, non seulement que le traumatisme, quelque violent qu’il soit, peut n’avoir aucune suite fâcheuse, mais qu’il en est de même des émotions morales.
Une jeune dame de Munich habitait la Californie avec son mari. Devenue enceinte, elle manifesta la ferme volonté de venir accoucher à Munich. Elle se mit en route. En traversant l’isthme de Panama en chemin de fer, le train qui la portait rencontra un autre train.
A la suite de cette collision, la jeune femme fut menacée d’avortement ; elle se reposa, puis s’embarqua pour Portsmouth et subit une traversée des plus mauvaises. Après un repos de quelques semaines à Portsmouth, cette jeune dame s’embarqua de nouveau et arriva sans encombre à Paris ; •elle fit, dans l’hôtel où elle était descendue, une chute et roula au bas d’un escalier ; le lendemain, des douleurs se manifestèrent. On constata une grossesse de huit mois environ ; le col était entr’ouvert, et le travail commencé. Comme elle était en outre atteinte d’une constipation opiniâtre, qui durait depuis quinze jours, on lui administra un lavement purgatif. Le travail d’expulsion s’arrêta, le col se referma. Cette dame remonta en chemin de fer le lendemain et
(l) Hofmann, Nouveaux éléments de médecine légale. Commentaires du professeur Brouardel, 1881, p. 165.
(*2) Guibout, Société de médecine du département de la Seine, 1859.
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accoucha heureusement peu de jours après son arrivée à Munich (1).
Dans le même ordre d’idées, le Dr Vibert a rapporté le fait suivant (2) : une dame, enceinte de trois mois environ, se trouvait dans le train qui fut tamponné lors de l’accident de Saint-Mandé. Dans le même compartiment, deux de ses enfants furent tués; son mari fut grièvement blessé; ellemême reçut des contusions sur tout le corps, et cependant la grossesse évolua normalement.
Quand l’avortement s’est produit, vous serez appelés, comme médecin légiste, à examiner la mère et le produit expulsé. Du côté de la mère, vous constaterez le nombre et le lieu des fractures et des contusions. Pour le fœtus, vous aurez à examiner s’il ne présente pas d’ecchymoses ou de fractures, surtout de fractures des membres.
Pour ce qui est de l’influence des émotions sur la production de l’avortement, vous noterez les syncopes, les lipothymies qui, quand elles sont prolongées, peuvent amener des troubles assez profonds dans la circulation placentaire pour entraîner la mort du fœtus ; ces cas sont rares, mais on ne peut en nier la possibilité.
3° Compression de V abdomen. — Cette manœuvre est fréquemment employée par les Indiens. Elle a été signalée comme cause d’avortement par Tardieu (3), qui cite un cas qui fut l’occasion d’un rapport de MM. René, Alquier et Dumas.
Un premier avortement, après qu’un. breuvage contenant de la sabine eut complètement échoué, fut provoqué par la compression du ventre à l’aide d’une ceinture spéciale. La même personne devint de nouveau enceinte et, ne voulant pas supporter la ceinture dont l’application avait été très
(1) Tardieu, Étude médico-légale sur l’avortement , 1898, p. 25.
(2) Vibert, Précis de médecine légale , 5e édition, 1900.
(3) Tardieu, Étude médico-légale sur l' avortement , 1898. Obs. LXXX,
douloureuse, l’avortement fut provoqué par la constriction de l’abdomen à l’aide d’un mouchoir, plié en cravate, appliqué au-dessus des hanches, tellement serré qu’il produisit des escarres.
Il est certain que la compression prolongée de l’abdomen peut amener l’avortement, par suite de l’entrave qui est ^apportée au développement de l’utérus; il y a là une action analogue à celle qui se produit quand l’utérus se trouve gêné par une tumeur abdominale ou par des adhérences consécutives à d’anciennes pelvi-péritonites. Aussi, s’appuyant sur l’autorité de Mauriceau, Baudelocque, Yelpeau, Jacquemier, Casper et Devergie, les experts conclurent-ils que la compression extrêmement énergique de l’abdomen, soutenue sans interruption, nuit et jour, pendant plusieurs mois, était capable d’amener l’avortement.
On ne saurait donc trop conseiller aux femmes enceintes de ne porter que des vêtements peu serrés, des corsets spéciaux, et, si le ventre est tombant, une ceinture de tissu élastique qui, en se prêtant aux augmentations successives du ventre, ne produira aucun désordre. Du reste, sans aller jusqu’à dire que le nombre des avortements occasionnés par la compression du corset est considérable, il est hors de doute que bien des fausses couches surviennent sous cette influence, surtout chez les jeunes femmes, qui, soit par coquetterie, soit par honte de leur état, cherchent à dissimuler leur grossesse.
4° Massage du ventre. — A côté de la compression, il faut citer le massage du ventre, employé comme manœuvre abortive.
Ce mode d’avortement qui, paraît-il, est usité en Suède, est dérivé de la méthode du massage suédois; cependant je ne crois pas qu’il ait été, au moins jusqu’ici, fréquemment pratiqué en France. En Suède, des gens se sont acquis une triste réputation comme presseurs de ventre (Bauchdrücker), et qui prétendent provoquer sûrement
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l’avortement par des pressions répétées sur le ventre des femmes enceintes.
La théorie sur laquelle repose l’influence abortive du massage est la suivante. Vous savez que, après l’accouchement, si l’utérus tarde à revenir sur lui-même, il se produit une hémorragie, qui peut, dans certains cas, être assez abondante pour entraîner la mort de la mère. Dans ces circonstances, afin de réveiller les contractions utérines nécessaires pour amener la rétraction de l’organe, les accoucheurs recommandent de frictionner le globe utérin, facilement perceptible à travers les parois abdominales relâchées. Souvent, cette seule intervention suffit et les contractions ne tardent guère à se produire, sans qu’il soit nécessaire d’employer une médication plus active.
Donc, un massage léger amène la contraction de l’utérus après l’accouchement, quand il est vide et atone. Partant de ce principe, certains masseurs peu scrupuleux ont pensé que le massage systématique du corps de l’utérus gravide, à travers la paroi abdominale, en même temps que le massage du col, par toucher vaginal, pourrait provoquer des contractions utérines suffisantes pour amener l’expulsion du fœtus. Dans ce but, le massage est prolongé pendant un quart d’heure ou vingt minutes et répété tous les jours et même plusieurs fois par jour.
Westrand rapporte un cas dans lequel l’avortement est survenu à la suite de pressions énergiques et très douloureuses répétées sur le bas-ventre.
Expérimentalement, Hofmann et V. Basch ont démontré que l’excitation, même légère, de la surface de l’utérus, gravide ou non, provoquait des contractions de l’organe. Il leur a semblé que c’était surtout l’excitation du corps de l’utérus qui déterminait les contractions de cet organe.
Je n’ai pas de données plus précises sur le résultat obtenu, mais je pense que le massage ainsi pratiqué est peut-être, de toutes les manœuvres indirectes, la plus favorable à l’avortement.