EFFETS IMMÉDIATS. — TRAVAIL ET EXPULSION
belge, que le temps indiqué par l’École française, pour la durée qui sépare l’expulsion de la tentative d’avortement, était une absurdité, — je dis le mot, car il est écrit dans la communication, — attendu que, dans certains cas, on avait vu l’avortement ne survenir qu’après un mois, trois mois, et même plus tard. Je vous assure que je fus tout d’abord surpris de cette attaque, quelque peu brutale dans ses expressions, mais je me suis reporté à l’original, et j’ai pu me convaincre que le désaccord entre l’École belge et l’École française ne résulte que d’une différence d’appréciation, au sujet de laquelle le Dr Corin avait été — je dirai poliment — léger, en ne se renseignant pas avant de porter sa critique devant l’Académie de médecine de Bruxelles.
La communication était basée sur l’observation suivante : une jeune fille, enceinte de quelques mois, s’était fait avorter par ponction des membranes, le 17 février; le 31 mars, le Dr Corin, appelé pour examiner cette femme, constata la présence d’un écoulement fétide, et il trouva, dit-il, par le toucher vaginal, l’avortement en cours d’exécution. Le col, ramolli et dilaté, permettait au doigt, introduit dans la cavité cervicale, de sentir à l’intérieur de l’utérus une tumeur tomenteuse et mobile.
Ce corps mobile ne fut expulsé que le 13 avril. Il était de forme plus ou moins cubique, tomenteux comme un corps placentaire et les villosités présentaient, à l’examen microscopique, du tissu fibreux et des cellules polygonales.
« J’ai conclu, dit M. Corin, que le 13 avril s’était produit l’expulsion d’un placenta (ce qui pour le public constitue la fausse couche), retenu dans la matrice et sortant seulement cinquante-sept jours après la manœuvre ayant déterminé l’avortement (1). »
Messieurs, cette dernière phrase vous montre de suite d’où vient l’erreur d’interprétation du Dr Corin.
En Belgique, on considère que l’expulsion a eu lieu
(1) Corin, Journ. méd. Belge , 4 sept. 1898.
au moment où l’œuf en son entier, fœtus, membranes et placenta, est sorti du sein de la mère. En France, au contraire, laissant de côté la délivrance, on dit que l’expulsion a lieu dès que le fœtus est expulsé. En interprétant le mot expulsion suivant le mode belge, il est bien certain qu’en France, comme ailleurs, on a vu, dans certains cas, le col de l’utérus se refermer après la sortie du fœtus et le placenta rester emprisonné pendant un temps relativement long, même sans donner lieu aux accidents dont je vous parlerai dans un instant.
Nous considérons, avec raison je crois, la rétention du placenta, non comme un temps de l’avortement, mais comme une complication.
L’avortement est plus dangereux pour la femme qu’un accouchement normal.
Depuis Hippocrate, tous les médecins sont d’accord sur ce point. « L’avortement, dit le médecin de Cos, est bien plus dangereux que l’accouchement ; car on ne parvient à détruire le produit de la conception que par des moyens violents, soit qu'on emploie des drogues ou des breuvages, soit qu’on ait recours à des moyens mécaniques ou de toute espèce. Or la violence est funeste, d’autant que ces pratiques risquent fort de lacérer la matrice ou de l’irriter jusqu’à l’inflammation (1). »
La cause de cette gravité réside dans un premier fait : la femme se trouve hors d’état de recevoir les soins nécessaires. L’avortement est le plus souvent clandestin, et, s’il survient une hémorragie, la femme qui, dans ce cas, court les mêmes risques que dans l’accouchement clandestin, peut succomber sans qu’aucun secours lui soit porté (2).
De plus, il y a un manque absolu des précautions les plus
(1) Hippocrate, Traité des maladies des femmes , traduction Littré, n. VIII, p. 252.
(2) P. Brouardel, L’infanticide , 1807, p. 56.
élémentaires. La femme qui s’est fait avorter est obligée de ne pas paraître malade; il faut qu’elle se lève, marche, se livre à ses occupations ordinaires, toutes circonstances favorables à l’éclosion d’accidents plus ou moins graves. Personne n’étant auprès d’elle pour examiner le produit de l’avortement, il peut y avoir une rétention du placenta qui reste ignorée, jusqu’au moment où surviendront des accidents septicémiques. Enfin, la malpropreté des instruments employés dans la manœuvre abortive peut inoculer des produits septiques.
Tardieu donne une statistique qui, à mon avis, ne doit pas être acceptée sans réserves. La voici : sur 116 avortements, il a noté 60 cas de mort, alors que sur 26 accouchements prématurés ou avortements médicalement provoqués, aucun n’avait eu de suites fâcheuses. La raison en est simple : les avortements médicaux, les accouchements prématurés sont connus de tous, la femme ne s’en cache pas; tandis que, pour l’avortement, ce sont bien souvent les accidents qui mettent sur la trace de l’acte criminel commis; ceux qui se sont favorablement terminés restent inconnus, ou si, par hasard, la justice est avertie, on constate que la mortalité est loin d’être aussi considérable que Tardieu l’a dit. Ainsi, dans l’affaire Thomas, sur 72 avortements, aucun accident mortel n’avait été la conséquence des manœuvres criminelles.