L.-E. BAKRIAS
polychromie, soit naturelle, par l’emploi de matières de couleurs diverses, genre dont la sculpture gréco-romaine a produit d’illustres spécimens, soit artificielle, et due à une ^peinture, comme il en existe également tant d’exemples antiques, depuis les grandes figures jusqu’aux statuettes de Tanagra.
Il est encore un ouvrage de Barrias, son monument de Victor Hugo, sur lequel nous nous arrêterons, bien qu’il ait soulevé d’assez vives critiques, pour une raison d’ « actualité », puisque nous sommes sur le point de voir, grâce à M. Paul Meurice, s’élèvera la gloire du poète un autre « monument », de genre dift'érent, sous la forme de cette « édition définitive » exécutée avec le concours de l’Imprimerie Nationale. L’histoire de l’œuvre de Barrias, — qui a coûté le prix exceptionnel de 260000 francs, — est intéressante et mérite d’être conservée: « ...Son érection fut décidée en 1886.... La souscription publique, ouverte la même année, produisit iioooo francs. Les architectes et sculpteurs consultés furent unanimes à déclarer qu’avec pareille somme il n’était pas possible d’élever le monument grandiose qu’avaient souhaité les promoteurs, et M. Paul Meurice, d’accord avec Vacquerie, crut préférable d’attendre quelques années encore. Il avait son projet. Vacquerie et M. Paul Meurice étaient chargés, par le testament de Hugo, de réunir les manuscrits que le poète laissait, et d’assurer la publication de ces feuillets, selon qu’ils le croiraient utile. Une part des droits d’auteur leur devait être remise pour ce difficile travail. Les deux amis
de Hugo résolurent d’abandonner en faveur de la souscription au monument cette part des droits, et, chaque année, la somme primitive se grossissait ainsi de plusieurs milliers de francs, dus à la générosité des collaborateurs du grand poète. »
« D’autre part, le trésorier de la souscription, M. Jumel, avait fait des i loooo francs versés un heureux placement, grâce à des Bons du Trésor, qu’il avait pu obtenir, et qui constituaient un excellent revenu à 5 pour loo. Si bien que 1 10 000 francs, placés à intérêts composés pendant quinze ans, rapportèrent encore près de looooo francs. »
« Enfin, M. Paul Meurice fit vendre à la maison Rouff, pour Sooooo francs, un droit important de reproduction des œuvres de Hugo, et la famille ajouta spontanéntent une souscription de Soooo francs au capital déjà en caisse. Cette fois, c’était plus qu’il ne fallait ; les frais étaient couverts et au delà. Barrias, à la demande de M. Paul Meurice, accepta d’exécuter le monument, auquel il travailla dans la Galerie des Machines et dont le modèle, disponible après la fonte des statues, a été offert par l’artiste à la ville natale du poète, Besançon. »
Parmi les dernières œuvres du regretté sculpteur, nous signalerons la figure tombale de la duchesse d’Alençon, et l’Horloge de la Bibliothèque Nationale, conçue et exécutée par lui, de concert avec M. Pascal.
Barrias avait toujours été d’une santé délicate. Il ressentait en outre la fatigue d’une existence vouée tout entière au labeur le plus consciencieux. Il fut saisi par le mal qui
devait l’emporter au sortir d’une séance de l’Institut. Il a succombé à ViufluenTia, après quelques jours seulement de maladie.
Discret, fu}^ant les occasions de se mettre en avant, ne recherchant ni les distinctions ni les places, il a eu néanmoins un cursus hononim des mieux remplis. Il était commandeur de la Légion d’honneur. Il faisait partie de deux commissions des plus importantes : celle des Musées nationaux, et celle du Conseil supérieur des Beaux-Arts. On sait que le nouveau sous-secrétaire d’Etat, M. Dujardin- Beaumetz, l’a remplacé, dans l’une, par son éminent collègue à l’Institut, M. Jules Coutan, et, dans l’autre, par M. Rodin.
Une des principales caractéristiques de Barrias était son affection presque passionnée pour ses élèves. En toute sincérité, il se réjouissait de leurs succès comme de victoires personnelles. Tout le monde a reconnu et vanté son exceptionnelle droiture dans la vie privée. De même, en art, c’est le scrupule, l’extrême conscience qui constituent l’unité de cette laborieuse carrière, partagée, pour ainsi dire, entre deux inspirations, l’une plus virile, l’autre plus tendre et plus gracieuse. Travailleur probe et loyal, il n’a laissé sortir de son atelier rien de Lâché. Il a pu, comme tous ceux qui créent, avoir ses heures de moins décisive réussite, mais à coup sûr aucun artiste n’a eu à un degré plus haut le respect de lui-même.