CHAPITRE XIII
La Constitution de 1908.
Que sera l'Eglise de Genève sous l'ère nouvelle que lui a ouverte le vote du 29/30 juin 1907 ? L'avenir le dira. Ce qu'on peut aflirmer et répéter avec reconnaissance, c'est qu'elle est entrée dans cette période sous les meilleurs auspices. La loi constitutionnelle qui régit dorénavant les rapports des cultes avec l'Etat laisse à désirer à beaucoup d’égards', mais elle a été rédigée avec bienveillance! Quant à l'Eglise elle-même, le soir du vote elle en prenait son parti: les anti-séparatistes avaient trop souvent répété que la Séparation, certes ils ne la voulaient pas, mais que l'Eglise, au fond, n'avait pas à la redouter, pour être découragés. A leur sens, ce n'est pas la vieille Eglise qui était battue le 30 juin. C'était la Patrie genevoise qui recevait un échec sérieux. C'était l'avenir du pays qui leur paraissait compromis. Quant à l'Eglise, elle a dans son divin chef un dé-
! Par exemple, la question des églises, temples et presbytères, puis la faculté de théologie qui reste, on ne sait pourquoi, sous la direction de l'Etat.
fenseur assuré, et plus que jamais elle peut répéter la vieille devise de Th. de Bèze :
Tant plus à me frapper on s'amuse, Tant plus de marteaux on y use.
Les divers corps directeurs de l'Eglise se montrèrent tous animés d'un excellent esprit : une même pensée dirigeait chacun : à tout prix maintenons notre Eglise nationale. (On nous croyait morts », s’écriait M. le pasteur F. Ferrier dans son beau discours à St-Pierre, le jeudi 14 mai, à l'inauguration des travaux de la Constituante. « On nous croyait morts, et voilà nous vivons. »
Au lendemain du vote, les anti-séparatistes n'étaient pas sans inquiétude ; on se demandait si l'on parviendrait à trouver un principe d'entente entre les divers extrêmes du protestantisme genevois. L'Eglise de Genève aux Protestants, s'étaient écriés les dixsept pasteurs séparatistes! dans leur manifeste. L'Eglise de Genève à rous les protestants, avaient répondu leurs collègues anti-séparatistes. Les premiers, qui d'ailleurs étaient pour la plupart presque effrayés du succès remporté, se rallièrent immédiatement au vœu de leurs frères et déclarèrent d'emblée de la facon la plus catégorique que, pourvu que leur liberté ne fût gènée en rien, ils entendaient bien respecter la liberté des autres. C’est dans ces dispositions rassurantes que le travail d'organisation s’entreprit.
La Commission des XIX, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, se mit presque immédia-
! Il faut relever ici que les dix-sept pasteurs séparatistes n'étaient,
au fond, que treize pasteurs en charge. Les quatre autres étant des pasteurs suffragants.
tement à l'œuvre. Sans doute elle n'avait qu un caractère ofhicieux et consultatif, mais elle tenait son mandat indirectement de l'Eglise entière, puisqu'elle avait été formée sur l'initiative du Consistoire par la représentation des divers corps directeurs de l'Eglise : le Consistoire, la Compagnie et les divers Conseils de Paroisse, tous issus du suffrage universel. Cette Commission avait été instituée en dehors et au-dessus des préoccupations dogmatiques ou politiques, et en particulier la représentation des partisans de l'Eglise nationale a été aussi forte qu'on pouvait le désirer, tout en maintenant la place de la minorité. Sur dixneuf membres, quatorze étaient anti-séparatistes. En tous cas, aflirme le rapporteur, M. le pasteur Genequand, au travail de qui nous empruntons presque textuellement ce résumé «une seule préoccupation a dominé les discussions et les travaux de la Commission : le maintien de l'Eglise nationale dans des conditions qui lui permissent de continuer ses belles traditions séculaires, celle surtout qui a fait la grandeur de son histoire, de marcher vers l'avenir. »
« La lecon capitale que nous donne l'Eglise de Calvin, c'est à la fois de se rattacher au passé par le lien de la foi commune, le même attachement au divin Maitre et, en vertu du principe de vie que notre Eglise conserve en elle par l'Evangile, de marcher constamment vers l'avenir, en cherchant à répondre aux besoins des cœurs, des esprits et des situations extérieures à mesure qu ils se présentaient". »
! Rapport général sur l’avant-projet de Constitution. élaboré par la Commission des XIX.
Par fidélité au passé, la Commission des XIX a changé le moins possible aux principes qui ont régi l'Eglise, et quand elle a innové, ce n'est qu'après de longues et sérieuses discussions. Enfin, entre le premier et le second de ses débats, ses propositions furent transmises aux corps constitués de l'Eglise qui les ont soumises à un sérieux examen. Les observations présentées ont été ensuite consciencieusement étudiées dans un second débat et l’on en a tenu compte en tant que cela a été possible. Et cest ainsi qu'a été présenté à la Constituante un projet auquel celle-ci n’a apporté somme toute que des modifications de moindre importance.
On trouvera cette Constitution dans notre III" partie. Nous nous bornerons donc à relever les points suivants : L'Eglise reste ce quelle était, l'Eglise nationale ; l'Eglise ouverte à tous les protestants du pays. Etrangers ou nationaux, tous peuvent s’y considérer comme chez eux et réclamer les services gratuits du pasteur de la paroisse. Les citoyens suisses sont seuls électeurs. La Commission, conformément à une décision du précédent Consistoire, avait introduit l'électorat féminin et celui des étrangers. La Constitution a préféré en rester au statu quo. Certes les propositions de la Commission étaient conformes à la justice. Sur ce terrain-là, il n'y avait aucune hésitation, mais était-ce opportun? La Constituante a estimé que cette extension du droit électoral devait être renvoyée à plus tard. Jusqu à présent les dames genevoises ont exercé une grande influence sur toutes les questions d’Eglise. Dans
quelle mesure le droit de vote augmentera-t-il cette influence ? C’est ce qu'on peut se demander. Quant aux étrangers, leur nombre n'est pas de nature à modifier le résultat du vote des nationaux. La question ne saurait donc avoir l'importance que d'aucuns y ont mis.
Une question qui à été fort débattue, c'est celle de l'inscription d'office sur les registres de l'Eglise. Un examen sérieux et répété de la Commission l’a conduite à ce système pour des questions d'ordre pratique et d'ordre juridique. Mais des motifs plus élevés et plus décisifs que ceux-là ont influé sur la Constituante comme sur la Commission. Ces corps ont estimé, et avec raison, qu'une fois séparée de l'Etat, l'Eglise n'avait pas plus qu'une autre le droit d'empiéter sur la conscience des citoyens en les inscrivant d'office sur ses registres. « Qui oserait dire, s'écrie le rapporteur, qu'en agissant ainsi nous sommes sortis de la tradition genevoise et réformée? » Mais la démarche personnelle est réduite à son minimum: il faut déclarer vouloir entrer dans l'Eglise, ou plutôt il faut « venir réclamer sa place au foyer protestant en disant : Je la veux. »
Le Consistoire est comme précédemment le Corps directeur de l'Eglise, avec l'accroissement d'autorité provenant du fait de la Séparation. Tout le pouvoir. qu'avait l'Etat sur l'Eglise revient au Consistoire. Beaucoup auraient désiré que ce corps fût transformé en Synode ; mais l'accord semblant difhcile sur cette question, qui à besoin d’ailleurs d’être reprise et
étudiée tranquillement !, on en est resté au statu quo, mais le corps est plus nombreux : il se composera de 9 pasteurs et 31 laïques.
La Compagnie des pasteurs est maintenue. Elle se compose de tous les pasteurs en office, mais elle peut, toutes les fois qu'elle le juge convenable, admettre à ses séances, avec voix consultative, des anciens pasteurs, des pasteurs auxiliaires ou suppléants et des professeurs de la Faculté de théologie de l'Université de Genève, s'ils sont pasteurs de l’Eglise®.
Une innovation qui était indispensable à notre avis, c'est la Commission du Saint Ministère, composée de treize membres dont quatre pasteurs élus par la Compagnie, sept laïques et deux professeurs de la Faculté de théologie de l’Université de Genève élus par le Consistoire. Cette Commission examine la valeur des titres théologiques présentés par les candidats aux fonctions pastorales et, à la consécration, elle s'enquiert de leur moralité et de leurs capacités,
! Ce qui complique cette question du Synode c’est la grande inégalité des paroisses au point de vue de la population. Telle paroisse de ville ou de banlieue comprend de dix à trente mille âmes, tandis quil y a des paroisses de campagne dont la population ne dépasse pas quatre cents protestants. Enfin, chaque paroisse se trouve déjà représentée dans les Conseils de l'Eglise par son pasteur qui siège dans la Compagnie.
? Il serait à désirer, croyons-nous, que dans la suite la Compagnie invitât les anciens pasteurs et les professeurs de théologie à faire régulièrement partie de son corps mais avec voix consultative seulement. Le Consistoire soumis à l'élection tous les quatre ans se trouve en fait complètement renouvelé tous les douze ou seize ans. La direction de l'Eglise y perd en fixité. Il peut donc y avoir de l'avantage à ce qu'à côté du corps directeur de l'Eglise la Compagnie, sans en revenir à l’inflexibilité d'antan, puisse être la gardienne de la tradition dans ce que celle-ci à de bon.
elle rapporte au Consistoire, qui statue en dernier ressort. Pour être pasteur, il faut avoir été consacré au saint ministère, être gradué en théologie de la Faculté de théologie de l'Université de Genève, ou être porteur d'un titre équivalent, avoir la maturité classique et justifier d'au moins deux semestres employés à des études universitaires.
Mais le point caractéristique de la Constitution est bien la Déclaration de principes. En général, ces énoncés, destinés sans doute à être le drapeau de la communauté qui l’adopte, au lieu de grouper autour d’eux tous ceux à qui ils s'adressent, trop souvent les divisent, etils ont pour résultat d'éloigner ceux qu'ils ne satisfont pas. De sorte qu'au lieu d'être un étendard qui rallie autour de lui, c'est trop souvent un symbole qui écarte. La Commission des XIX a voulu réunir autour d'elle, et par conséquent dans l'Eglise, tous ceux qui se réclament de Jésus-Christ. Aussi a-t-elle cherché le mobile de l'union moins dans la pensée ou dans la foi que dans le but de la vie du chrétien.
«Nulle constitution humaine n'est parfaite, » disait la Compagnie aux membres électeurs de l'Eglise, les invitant à venir librement sceller par leur vote aflirmatif la charte préparée par les représentants de la nation protestante. « Celle-ci n'a pas la prétention de l'être. Mais elle est une œuvre de loyauté et de foi. Elle est mieux qu'un compromis. Elle porte le sceau précieux des sacrifices réciproques. Pour respecter toutes les consciences, elle a demandé des sacrifices aux cœurs. Un accord dans le sacrifice est un accord
solide. Reconnaissants envers Dieu des lumières et des délivrances qui ont fait de notre petite cité une ville bâtie sur la montagne, sûrs de Dieu comme nos pères l'ont été, nous voulons, sans rien abandonner des valeurs de ce passé, marcher en avant et entrer pleins de confiance dans l'avenir, les yeux fixés sur le Christ vivant. Nous proclamons que notre Eglise genevoise reste unie à notre peuple pour le servir dans l'esprit de Jésus. Citoyens de cette antique patrie et pasteurs de cette vieille Eglise, nous voulons y demeurer les témoins de cet Evangile immortel qui affermit les patries et renouvelle les Eglises. »
Le dimanche 27 septembre 1908, comme le 21 mai 1536, le peuple protestant de Genève, en adoptant la Constitution ecclésiastique qui lui était proposée, à la presque unanimité des votants, a affirmé hautement sa volonté de rester librement groupé autour d’un seul drapeau, celui de Jésus, le Sauveur.
A CELUI qui, dès l’origine, n'a cessé d'être LE SoLeiL Er LE Boucrier, la Lumière et le Rempart DE L'ÉGLISE ET DE LA CITÉ DE GENÈVE, A EU/IMSOrENT RECONNAISSANCE, GLOIRE ET FIDÉLITÉ AUX SIÈCLES DES