PROLOGUE
A quelques minutes du Village vaudois de Ravinel, au-dessus du chemin communal qui va rejoindre la grande route de Bielle à Palaiseau, le Jura, au moment de ralentir ses dernières pentes, forme une sorte de repli, comme une draperie trop longue en touchant le sol. Un pré vallonné succède aux hêtres de la forêt, bordé à droite par ilh sentier pierreux qui longe un petit bois de châtaigniers, à gauche par un monticule qu'on nomme le Fantin, abrupt de ce côté-là, ses flancs arides hérissés de ronces et de genévriers, mais verdoyant au sommet,
couvert d'un gazon qui peut paîlrc deux ou trois vaches pendant que les chèvres bondissent et broutent autour des buissons sur la paroi ardue. Entre les premiers vallonnements du pré, planté surtout de ces cerisiers de montagne dont les a guignes » produisent un kirsch excellent, jaillit une source abondante et fraîche : elle descend d*abord en un petit ruisseau folâtre, s'évase ensuite en une sorte d'étang oblong, évidemment artificiel, entouré d'ornes, de saules, de vernes, puis forme un des ^ bras principaux de l'Ame, la jolie rivière au cours fleuri qui traverse Brenex, puis Bielle, et va se jeter dans les eaux du Léman, tout près du port de la vieille petite ville.
Il y a une trentaine d'années, ce coin du monde — le pré, les châtaigniers, la source, le Fantin même — appartenait depuis plusieurs générations à la famille Bertigny, française d'origine, jetée au pays de Vaud par la révocation de rÉdit de Nantes. Leur maison patrimoniale, construite en retrait du chemin, comprenait trois corps de bâtiment: les granges, du côté du Fantin; des écuries et des dépendances, sur le derrière; la maison d'habitation, grise, trapue, solide, avec des murs épais troués de petites fenêtres « à guillotine », un toit en au-
vent, un escalier extérieur pour conduire à rétîige unique. La porte d'entrée ouvrait directement sur une cuisine au plafond bas, un peu sombre, mais spacieuse, avec, au fond, une vaste cheminée où flambaient en hiver d'énormes troncs dont la fumée caressait des quartiers de lard, des jambons, des saucissons et aussi des gigots de chèvre et de « cabri ». Devant la porte, un magnifique tilleul relevait d'une noie pittoresque l'aspect sévère de cette habitation isolée. Il se dressait à l'entrée d'un potager entouré d'une palissade à claire-voie, où croissaient parmi les légumes des buissons de groseilliers, des églantines, des soucis, des tournesols, des géraniums, des passe-roses et quelques rosiers. Un champ d'avoine séparait le jardin de la scierie que les Bertigny avaient installée, vers le commencement de ce siècle, juste au-dessous de l'étang. C'étaient des hangars d'une construction fruste, sous lesquels montait et descendait en grinçant la grande lame infatigable qu'actionnait la prise d'eau. Des billots, des tas de planches, des troncs de sapin, des débris d'écorce en encombraient les abords, jusqu'au chemin que longeait, de l'autre côté, un ravin pierreux qui se changeait en torrent au moment de la fonte des neiges.
A 1;EAU œUUANTE
De père en fils, les Bertigny avaient vécu là, solitaires, fréqucnlant peu les gens du pays, montant le moins souvent possible au village dont un raidillon les séparait. On leur reprochait parfois d'être « fiers », comme s'ils se souvenaient encore que leurs ancêtres avaient possédé des titres de noblesse, avec un château, de belles terres el des droits seigneuriaux dans quelque coin de la Bourgogne. Pourtant ils n'y pensaient guère, simples braves gens qu'ils étaient, absorbés par le labeur quotidien, plus soucieux d'augmenter leur bien-être que d'exhumer de vieux parchemins inutiles. Vers la fin du siècle dernier, ils avaient eu des jours prospères.
Puis, la construction de la scierie n'ayant pas à beaucoup près répondu à leur attente, leur fortune périclita, sans cependant qu'ils tombassent dans la gène : la scierie, qui devait être une € affaire d*or », marchait tout juste; la terre les nourrissail ; ils possédaient trois vaches, des porcs, un petit troupeau de chèvres avec le bouc Samuel, et un cheval borgne, mais vigoureux, le Pelé, sans compter les poules, deux chats et la gueule inutile du Saint-Bernard, appelé Pataud. Vers 1872, ils ne formaient plus qu'une petite famille de trois personnes : Charles Bertigny, dont les deux frères étaient morts avant d'avoir
L'EAU COLPiANTE 5
atteinl Tàge d'homme, n'avait eu de sa femme, née Félise Druz, de Palaiseau, qu'un fils unique, qui fut appelé Louis (on donnait toujours ce prénom u Tainé ou à Tainée de la famille, de même que le bouc s'appelait toujours Samuel, le cheval le Pelé ou la Pelée, le chien Pataud ou Pataude). Ils eussent été des paysans plutôt aisés, sans une vieille hypothèque de dix mille francs qui pesait sur eux comme une malédiction. Le remboursement de cette dette fut l'idée fixe des Charles Bertigny, les fit travailler comme des bêtes de somme, les rendit économes jusqu'à Tavarice, âpres, rapaces, durs. A deux ou trois reprises, après de bonnes années, ils purent croire à la réalisation, du moins partielle, de leur désir. Mais l'hypothèque ressemblait à ce rocher que roule éternellement un des damnés des anciennes histoires : elle retombait toujours sur eux au moment où ils s'en croyaient délivrés. Une fois, ce furent des réparations indispensables à la scierie qui raflèrent leurs épargnes ; une autre fois, les frais d'un long procès contre les Druz (ceux de Palaiseau), à propos du Fantin; et ainsi de suite. Tout ce qu'ils purent faire, ce fut de la réduire de deux mille francs, peu de temps avant de mourir presque en même temps :
l'homme, tombé d'un cerisier, des suites de sa
i;eau courante
chute, après deux mois de souffrances; la femme, d'un coup d'apoplexie qui l'écrasa net. Louis venait d'entrer dans sa vingt-cinquième année. Il se trouva donc le seul propriétaire du < Pied-des-Bois >, comme on appelait dans le pays ce repli du Jura, dont il allait avoir la charge et les bienfaits.
C'était un joli garçon, brun de peau, avec des cheveux noirs qui bouclaient naturellement, une fine moustache relevée en crocs sur une bouche rieuse plantée de belles dents solides et gaies, des membres vigoureux qu'on devinait très beaux, avec surtout un air déluré, libre, hardi, qu'il devait peut-être à ses ancêtres gentilshommes. Bon ouvrier scieur et bon paysan, capable d'abattre à soi seul la besogne de deux travailleurs, il semblait destiné à mener de front, comme son père, son industrie et l'exploitation de son petit bien. Il passait pour c fort comme un ours et malin comme un singe ». Mais avec celte force et cette intelligence que personne ne contestait, il était d'un caractère mou, flexible comme les vernes ou les saules du' bord de l'étang, insoucieux comme l'eau de l'Ame quand elle n'a pas de turbines à mettre en mouvement et suit au petit bonheur sa pente naturelle, vite entraîné à n'importe quoi par n'importe qui.
Sans avoir un vice, il pouvait se conduire comme les pires garnements du village, par simple insouciance : il faisait alors des bêtises, qu'il regrettait d'ailleurs le lendemain, étant de ceux qui trahissent allègrement leurs bonnes intentions et ne s'en aperçoivent qu'après. Par rapport à l'hypothèque, il était plus disposé à s'en moquer qu'à la prendre au tragique : sesparentsy avaient tant pensé, qu'aussitôt après leur mort il n'y pensa plus. Pourtant son père n'avait pas parlé d*aulre chose pendant sa maladie :
— C'est bien dommage que nous n'ayons pas pu payer l'hypothèque, répétait-il à sa femme en voyant sa fin approcher; car lui, Louis... il ne la payera jamais...
Lorsqu'il eut accompagné le corps de sa mère jusqu'au cimetière, derrière l'église, où la femme prit place à côté du mari, Louis s'aperçut que la maison était vide. Seule, Adolphine, la 8ervanle,lui faisait compagnie : une grosse rousse, plus très jeune, deux fois mère par les hasards des ouvriers de campagne. Elle se montra dans des négligés provocants, prit des mines effarouchées aux approches du jeune patron, se troubla en lui parlant, puis, voyant qu'elle perdait sa peine, partit brusquement, par dépit ou dans l'espoir qu'il viendrait la chercher. Mais Louis,
8 !/E\L COUliAMK
qui avait son idée, la laissa courir, cl il s arrangea, pour son ménage, avec Ia grande Maria Pivert, la femme du garde champêtre, qui habitait une maisonnelle isolée enire le Picd-des- Bois et Ravinel, vers le milieu du laidillon : une puissante créature, haute comme un tambourmajor, qui travaillait comme plusieurs hommes pour nourrir sa nichée d'enfants; car son mari, un des rares blessés du Sonderbund, d'où il était revenu avec une jambe de bois, dépensait plus que ses émoluments à raconter à la pinte les histoires de sa campagne. Et pendant qu'il se piquait le nez à coups de petit blanc, ou sommeillait sous les arbres en laissant courir les maraudeurs, Maria fouillait les bois pour en tirer tout ce qu'ils peuvent rendre, faisait des ménages, portait au chemin de fer, dans sa hotte, des charges de bête de somme, saignait les porcs et les réduisait en saucissons célèbres dans le pays, où on les trouvait meilleurs que les vrais a payerne >. En l'engageant, Bertigny lui dit, avec un clignement d'yeux :
— Ça ne sera pas pour longtemps, madame Pivert. Je sais bien ce que je veux faire. Seulement, ça ne se peut pas tout de suite, et il faut manger la soupe en attendant.
Son idée, naturellement, c'était de se marier.
L'EAU COLRAiNTE 9
Elle datait de Tété précédent, de la rencontre, à r< abbaye », d'une fille de Borins, Marguerite Vionnay, en séjour cliez une amie. Pour la revoir ensuite, Louis dut faire plusieurs fois, à pied, les quatorze kilomètres qui séparent les deux villages, entre lesquels il n'y a guère de contact : car, tandis que Ravinel a ses bois, qui sont d'un bon rapport, Borins est en plein vignoble de la Côte, et Ton n'y pense qu'aux vendanges.
Cette diversité des intérêts et des conditions du travail déplaisait au père Bcrtigny :
— Comment veux-tu qu'on s'arrange? tâchait-il d'expliquer à son fils» Je sais bien que les Vionnay, et tout ça, c'est une bonne famille de par là-bas. Mais ils n'ont rien que des vignes. Qu'est-ce que tu y connaîtras, toi?... Si la bonne amie pouvait t'apporter un peu d'argent, et tout ça, je ne dis pas... Seulement, voilà! 11 paraît qu'elle a des tas de frères et de sœurs, et tout ça. Et avant d'augmenter nos charges, vois-tu, il faudrait bien rembourser encore un bout de l'hypothèque...
* Louis savait que lorsqucson père parlait de l'hypothèque, mieux valait ne rien répondre; mais il savait aussi que, la mère intervenant, on finissait toujours par s'entendre. Aussi se contentait-il de dire, sans reculer d'un pas et sans rien exiger :
— • Moi, je veux bien attendre encore un peu.
Et dès qu'il pouvait, il filait à Borins, par les belles routes couvertes d'une neige durcie qui craquait sous ses gros souliers. Tout le long du chemin, il se disait : « Je veux celle-ci, et pas une autre, et je finirai bien par l'avoir. » Marguerite, de son côté, trouvait moyen de venir causer un moment avec lui dans le bas du verger.
11 rentrait le cœur en fête, si joyeux qu'il en oubliait de s'arrêter dans les pinles. Parfois, le lendemain, son père lui demandait :
— Eh bien, tu as encore été là-bas?
— Bien sûr !
— Ah!....
Et c'était tout...
Aussi, quand Louis fut seul au monde, ne s'attarda-t-il point à peser le pour et le contre : il ne pensa pas plus aux vignes de ses c espérances » qu'à l'hypothèque de son héritage. Tout ce qui l'intéressait, c'était Marguerite. Et vraiment, peneonne n'aurait pu critiquer son désir: Marguerite Vionnay était une belle et bonne fille, comme on n'en trouve pas des treièe à la douzaine ; d'ailleurs si pleine de bon sens, si judicieuse, si raisonnable que le père Bertigny, s'il l'eût connue, l'aurait acceptée sans tant barguigner, rien qu'à cause de ses qualités sérieuses. Ces
qualités, au contrai re,Louisne s'enoccupaitguère: il ne pensait qu'au joli visage, rose de jeunesse et de santé, aux cheveux blonds, à lataille ronde de sa bonne amie qu'il avait tenue contre sa poitrine, en valsant sur la place du village, le jour de r « abbaye », aux belles lèvres qu'elle lui donnait quand il lui disait adieu, après leurs brèves rencontres. Le soir, assis seul devant la maison, sous le vieux tilleul dont les fleurs l'entouraient de leur parfum, il se rappelait ces baisers, làbas, dans la neige, ou leurs étreintes que cadençait la Valsé des Roses, jouée par le ménétrier borgne ; et rien qu'à ces souvenirs, il se sentait remué jusqu'au fond de lui-même. C'est pour cela qu'aussitôt que les convenances le permirent, il s'en alla lui-même — n'ayant aucun parent qu'il pût charger de la commission — présenter sa demande au père Vionhay. Le vigneron — un solide sexagénaire, au profil net, aux petits yeux perçants et clairs — le laissa parler comme il voulut, puis hocha la tête, caressa de sa main, nouée comme les racines d'un cep, ses joues que hérissaient les poils rêches de sa barbe mal rasée ; et il se mit à soulever les mêmes objections que le père Bertigny, bien qu'en sens inverse : qu'est-ce qu'une fille de la Côte s'en irait faire au Pied-des-Bois? Il faut se
marier dans son pays, avec des garçons dont on peut comprendre les affaires, non pas dans des endroits où tout est différent. Enfin, on verrait voir, car on ne se décide pas comme ça, dare-dare, pour oui ou pour non, quand il s'agit d'une chose aussi grave que le mariage. Louis partit la tête basse, après avoir échangé un regard plein d'incertitudes avec sa bonne amie, qui tordait dans ses doigts énervés le coin de son tablier bleu. Et le père Vionnay réfléchit, pendant une longue semaine : il examina l'affaire sous toutes ses faces, en causa avec sa femme, qu'il consultait toujours, parce que c'était une fine mouche qui voyait courir lèvent, pensa à son troupeau de filles qu'il faudrait bien caser, calcula que Louis, amoureux comme il l'était, et sans mère pour rien contrôler, ne serait sans doute pas exigeant pour le trousseau. Marguerite avoua sans fausse honte son goût pour le € montagnard ». La mère s'étant aussi prononcée, il dit enfin :
— Décidément, je crois bien qu'il faudra finir par dire oui !
Et l'on écrivit à Bertigny qu'il pouvait revenir.
L'hiver se passa en fréquentations qui montrèrent à quel point les jeunes gens se convenaient : au contact de l'àmo sérieuse deMargueritr,
Louis devenait plus réfléchi, comme s'il eût eu à cœur de montrer sa raison ; tandis que Marguerite, à laquelle on reprochait trop de gravité pour son âge, laissait mieux s'épanouir sa jeunesse, jusqu'alors absorbée dans les soins du ménage, au profit de ses sœurs cadettes. En les observant du coin de l'œil, le père Vionnay disait :
— Ça fait tout de même un joli couple I C'était l'impression de tout le monde : un joli couple, bren d'accord, vigoureux, fait pour le bonheur.
La noce fut célébrée au printemps : une noce gaie et^ sans faste. On se régala des bonnes choses du pays, d'un jambon qui tout l'hiver s'était balancé dans la cheminée, d'une dinde engraissée exprès ; on vida de vieilles bouteilles poussiéreuses, pleines d'un vin couleur d'or, orgueil du vigneron, qui valait les crus les plus fameux ; le pasteur prononça un bout de discours qui lit pleurer la mère Vionnay; et le couple partit à la nuit tombante pour le Pied-des-Bois. Le Pelé, qui avait eu un double picotin d'avoine, enleva d'un trot rapide les quatorze kilomètres, malgré les montées, et les jeunes époux, serrés l'un contre l'autre sur leur char à bancs, savouraient la fraîcheur de l'air parfumé qui fouettait leurs visages. De temps en temps, Marguerite
ii L'EAU COURANTE
disait, en désignant du geste une vieille église ou un bouquet d'arbres qui s'estompaient dans Tair brun :
— C'est joli, par là!
Louis répondait, comme un écho :
— Oui, c'est joli I
Et il cinglait les flancs du Pelé, pour arriver plus vile.
La nuit tombait quand ils traversèrent Ravinel, dont les huit quinquets brillaient déjà. Au bruit des roues sur la route, les gens se mirent aux fenêtres pour les voir passer. Devant la pinte, il fallut répondre à quelques plaisanteries :
— Hé, Louis I Qu'as-tu voir? Tu es bien pressé ! . . .
— ... Bien sûr I...
— Le feu n'est pas chez [toi I... Viens boire un verre, hein ?
— ... Une autre fois !...
Des rires suivirent le char à bancs, puis s'effacèrent. Le village s'éloigna. Le Pelé descendit avec prudence le raidillon, pour s'arrêter enfin en hennissant sous le vieux tilleul, devant la maison. La taille immense de Maria Pivert apparut sur la porte, une lanterne à la main : elle salua la jeune patronne, en montrant le souper qui attendait sur la table de la cuisine,
ornée d'un gros bouquet de narcisses. Marguerite la congédia, en la remerciant gentiment. Et les époux, debout sur le seuil, suivirent un moment du regard la grande silhouette noire qui s'enfonçait dans la nuit. Louis indiqua du geste la table servie à xMarguerite, qui secoua la tète en souriant.
— Tu n'as pas faim ?
— Non.
— Et soif?
— Non plus.
Au lieu d'entrer dans la cuisine, ils allèrent s'asseoir sous le vieux tilleul. Un air piquant venait des bois, chargé de parfums printaniers qu'il éparpillait en caressant leurs joues.
— Tu auras froid, toi qui n'es pas habituée, fit Louis.
Marguerite répondit :
— Ça ne fait rien I
Dans le ciel profond, la pleine lune venait d'apparaître, comme un grand œil moqueur :
pour sûr, ses rayons mettaient de la malice à tomber ainsi sur ce petit coin du monde, qui n'avait nul besoin de leur froide lumière. On ne distinguait d'ailleurs que les cimes argentées des arbres, les flancs décharnés du Pantin, le ruban jaunâtre de la route où les billots allongés au
16 LEAU COUKAME
bord du fossé prenaient des aspects de crocodiles fantomatiques. Dans le sommeil des choses, on entendait bruire le vent à travers les ramures et chantonner la voix fluette de rArnc. Les amoureux se turent ensemble, un long moment. Louis avait passé sa main autour de la taille de Marguerite, qui se serrait contre lui. Bientôt, le silence la gêna. Elle dit :
— Nous sommes chez nous !
Louis répéta, comme un écho :
— Oui, nous sommes chez nous !
Avec un rien d'orgueil et un geste circulaire de son bras libre, il ajouta :
— C'est à nous, tout ce que tu vois... la maison, la scierie, le Fantin, Tétang là derrière... Mon père nous y a laissé... C'était un brave homme, mon père !... Il disait souvent : € On n'est pas bien riche, mais on a ce qu'on a!... > Il disait aussi : & Quand on travaille, on fmit toujours par se lirer d'affaire!... » Il a rudement travaillé, luil...
— Nous aussi, nous Iravaillerons ! dit Marguerite avec émotion.
— Pour sûr! affirma Louis d'un ton moins persuadé... C'est qu'il avait de l'ambition, le père Bertignyl... Il disait encore : « Nous n'avons pas assez de terres, autour de la scie; il faudra
j;eau courante 17
s'arrondir, quand on aura remboursé Thypothèque... »
A ce mot d'hypolhèque, Marguerite tressaillit :
— L'hypothèque? répéta- t-el le. II y en a donc une?
Louis expliqua d*un ton négligent :
— Oui, une petite hypothèque de rien... Nous la rembourserons, puisque le père n'a pas pu... Et après, nous tâcherons de nous arrondir, comme il disait.
— Est-ce qu'on peut? demanda Marguerite.
Par là, derrière le Fantin, il n'y a pas grand'chose, je crois... Mais ici, de l'autre côté du chemin ?
— Ah ! de l'autre côté du chemin, c'est de fameuses terres!... Mon père les reluquait toujours... Mais on ne pourra jamais les avoir... Pas mèche!...
— Pourquoi ?
— C'est aux Chanteuille ! *
— Les Chanteuille?
— Oui, les meuniers, tu sais bien... Nous sommes un peu parents, par ma mère... Mais c'est des mômiers... des pingres... Nous ne nous causons pas... Qu'est-ce que ça fait? Ils sont chez eux, nous chez nous... Ils ne nous empêcheront
pas d'être heureux.
Bien qu'il sentit éveillée la curiosité de sa femme, il n'avait nulle envie de raconter les vieilles histoires du procès, les querelles de famille, les actes de mauvais voisinage. Il avança ses lèvres vers celles de Marguerite, qui lui donna les siennes ; et ils se tinrent ainsi embrassés longtemps, dans la paix infmie. L'œil curieux de la lune avançait dans le ciel, le vent se tut, ils eurent l'impression confuse qu'ils se trouvaient sur un îlot de joie, oublias du destin, prêts au bonheur pour toute la longue vie qu'ils commençaient ensemble.
— Rentrons, veux-tu? dit Louis, la voix tremblante de désir.
Elle murmura : < Oui >, mais ne bougea pas.
Et il attendit. Us ne pensaient plus aux Glianteuille, ni aux chicanes d'autrefois, ni à l'hypothèque. Un rêve incertain s'eslompait au fond de leur esprit : ils se voyaient d'âge en âge, toujolirs là, dans ce repli que le Jura faisait exprès pour eux, avec de beaux enfants qui jouaient sous le vieux tilleul... Les enfants grandissaient, mais le reste ne changeait pns : ils demeuraient jeunes... ils s'aimaient... c'était toujours la même chose : la maison là... la petite chanson de l'Ame... Pataud à ^a niche... le Pelé à récurie... eux deux aux bras l'un de l'autre...
En sorte que l'avenir infini se noyait dans l'heure présente...
— On est si heureux ! soupira Louis en attirant sa femme.
Elle se souleva pour le suivre. Louis tira le verrou de la cuisine, qui gardait son air de fête, avec les narcisses de Maria entre les assiettes blanches. Marguerite prit la lampe sur la table, et ils entrèrent dans leur chambre, la chambre où les Bertigny naissaient et mouraient depuis des générations.
C'était une grande chambre, au plafond bas comme celui de la cuisine. Des objets nouveaux, d'un confort inconnu aux ancêtres, venaient d'y prendre place, et semblaient un peu gênés parmi les vieilles choses. Dons le fond, le grand lit, haut, solennel, s'étonnait peut-être des rideaux blancs qui tombaient sur ses bois en conservant les plis de la boutique. Debout contre la paroi de droite, un bahut qui n'en avait pas remué depuis deux siècles, observait avec surprise deux vases de porcelaine bleue, placés des deux côtés d'une pendule dont le bronze représentait un berger avec son chien; des images d'autrefois — six estampes racontant l'histoire de M"' de la Vallière — avaient rapproché leurs passe-partout à baguettes de noyer pour
20 L'EAU COUUANTE
accueillir une glace lumineuse, dans un cadre doré; quatre chaises, dites € à la croix », semblaient attendre des visites distinguées autour d'une table ovale, recouverte d'un tapis vert, à dessins noirs. Ce n'était presque plus la chambre mortuaire où, moins d'une année auparavant, s'éteignaient les parents : c'était bien la chambre nuptiale, où l'avenir allait éclore. chambre pleine de mystère, t'ouvrais-tu ce soir-là pour la joie ou pour la douleur?...
Plus tard, quand les soucis furent là, Louis et Marguerite se rappelèrent les premiers mois de leur union avec ce mélange de regrets et de délices qui teinte de mélancolie les meilleurs souvenirs. Ils s'aimaient. Le mari travaillait dès l'aube, s'interrompait à onze heures pour le repas suivi d'une courte sieste, puis se remettait à l'ouvrage, jusqu'au soir, infatigable. Que la soupe était savoureuse, à la fin de ces bonnes journées! Les époux la mangeaient ensemble, dehors, sous le vieux tilleul, jusqu'à la fln de l'automne, puis au coin du feu quand vint l'hiver, dans des pots de terre de grandeur inégale : celui du mari, énorme, ventru, orné de dessins jaunes sur fond brun, celui de la femme plus petit, presque fm, avec un semis de fleurs rouges sur fond gris. Après la soupe, ils buvaient un verre de petit blanc : car, l'année ayant été excep-
tionnellement bonne, le père Vionnay leur avait envoyé une pièce de a nouveau * , à condition qu'ils payassent le fût; et le joli vin, encore un peu trouble, pétillait dans les verres et piquait le palais. Ils causaient des menus incidents de la journi'e : le mcrment de la « boucherie »
approchait, car le cochon ne pouvait plus se traîner à force de graisse, et Maria Pivert allait arriver, avec ses couteaux et ses outils ; Driveau, l'entrepreneur de Palaiseau, était descendu pour une commande:
— Un gaillard, ce Driveau, la Providence des maîtres d'état. Il construit des chalets, des maisons, des hôtels à la douzaine, et Palaiseau va devenir un grand village. Grûce à lui, avec la « scie D, noua avons du pain sur la planche.
BerUyny se frottait les mains en parlant ainsi; Marguerite disait :
— Pourvu qu'il ne veuille pas aller trop vite!
Elle était la prudence même : très sérieuse, mal«»ré ses yeux mutins, ïa fossselte de son menton et ses fins cheveux blonds, elle tenait les comptes de la maison comme un caissier, calculait sou par sou les dépenses et prévoyait l'avenir comme une vraie fourmi. Si Louis proposait un plaisir, comme un petit tour à Genève,
OU parlait de lui offrir une robe neuve, elle répondait gravement, comme aurait répondu sa feue belle-mère :
— Tu sais qu'avant tout, il faut penser à l'hypothèque.
Son mari éclatait de rire :
— L'hypolhèqueL. que le diable remporte, l'hypothèque I... Nous sommes jeunes : tâchons d'abord de jouir un peu de la vie !...
Marguerite le regardait d'un air de reproche et d'étonnement, comme on regarde une personne qu'on aime bien, mais qu'on ne comprend pas.
— Quand on est jeune, répondait-elle, c'est pour travailler. On jouit de la vie plus tard, dans la vieillesse. Tu connais le proverbe : « Gomme on fait son lit, on se couche. »
Gomme un vrai fou qu'il était, Louis la prenait au mot :
— Eh bien, allons nous coucher, en attendant I...
Les malheurs comniencèrent au printemps, quand Bertigny faillit être écrasé en déchargeant des billots. Il se tira d'affaire avec une épaule démise, un trou à la tête, des contusions par tout le corps. Mais Marguerite, enceinte de sept mois, fut tellement saisie quand on lui rapporta son mari plus pâle qu'un linge, évanoui,
24 L'EAU COrUANTE
ensanglanté, qu'elle accoucha avant terme d'un pauvre petit garçon, chélif, malingre, rabougri : une vraie boulette de chair pâle, avec une tête de poulet déplumé. Il fallut à la fois soigner le père, la mère et l'enfant, qui furent bien près d*y passer tous les trois; la mère Vionnay accourut avec une de ses filles et s'installa au Pied-des-Bois tant que dura le danger, utile, insupportable, bouleversant la maison, faisant rager son gendre et pleurer sa fille ; le docteur Malhorel montait chaque jour de Bielle, dans son cabriolet, en grognant contre les imprudents qui veulent aller au delà de leurs forces.
Marguerite se remit la première, la mère Vionnay s'en alla, le blessé guérit à son tour, le ménage rentra dans Tordre. Mais ce n^était plus comme avant: il y avait là le petit Louis-Auguste, qui exigeait à lui seul autant de soins que les vaches, le cochon, le cheval, la basse-cour; et puis Louis ne retrouvait pas sa belle confiance, son entrain joyeux, la gaieté insouciante qu'il rapportait du travail au foyer. Les remèdes ayant coûté lourd, il ne riait plus en pensant à l'hypothèque : quand arriva l'échéance des intérêts, il dut reconnaître que, comme disait son père, les gens qui ne doivent rien à personne sont décidément d'heureuses gens. Toutefois,
L'EAU GOURANTE 25
il était de trempe solide, et sa légèreté d'esprit, qui effrayait parrois Marguerite, Taidait à remonter sur sa bête : la confiance lui revint quand il ne sentit plus rien à l'épaule. Un moment on put croire que les affaires s'arrangeaient : une belle récolte de foin et de cerises compensa en partie le chômage forcé de la scierie, et le docteur Mathorel affirma qu'avec les années, le petit serait aussi fort qu'un autre. La secousse avait été rude : de meilleurs jours reviendraient...
Mais les deuxièmes couches de Marguerite furent pénibles : la sage-femme de Brenex, M*"* Lopin, qui pourtant savait son affaire mieux qu'un chirurgien, perdit la tête et envoya Louis chercher en hâte le docteur Mathorel. Il fallut labourer les entrailles de la mère pour en tirer une petite ûlle, qui arriva les pieds devant.
— ... Mauvais présage, dit Maria Pivert, venue à la rescousse, comme toujours dans les occasions graves.
— Bah ! répondit la sage-femme, ne croyez pas ces histoires. J'en ai vu venir au monde de toutes les façons ; j'en ai vu naître des treize et des vendredis : personne ne sait à quoi tient la chance !
Marguerite tomba malade des suites de l'ope-
ration : une phlébite Timmobilisa pendant les belles semaines du printemps, dont le soleil entrait à peine par la fenôtre à guillotine, dans la chambre triste. Plus encore que le mal, les soucis la tourmentaient, à cause du désarroi de la maison tenue à la diable par une servante engagée à la hâte, de l'argent qui filait comme le sable dans une écumoire, de Louis-Auguste qu'on négligeait, de la petite Anaïs qui supportait mal le lait de vache, même à cause de son mari, si sage, si rangé depuis leur mariage, qui risquait de reprendre le chemin de la pinte. Nouvelle maladie Tannée suivante, quand vint le troisième enfant, un garçon qu'on appela Salomon. Cette fois, ce fut rapide et terrible : une péritonite tordit la pauvre mère jusqu'à lui arracher, à elle pourtant si courageuse, des cris de bête qu'on égorge, dont Louis devait conserver longtemps le son dans les oreilles et l'épouvante dans le cœur.
— Est-ce que nous aurons toujours des maladies? demanda-t-il au docteur Mathorel, quand le danger fut passé ; il y a pourtant des tas de ménages qui ont des enfants sans être pour ça continuellement dans les transes.
Le médecin répondit à peu près comme la sage-femme :
L'EAU GOURANTE 27
— Que voulez-vous que j'y fasse? Il y en a qui ont de la chance et d'autres qui n'en ont pas. C'est la seule explication qu'on ait jamais trouvée aux injustices de ce monde.
Quand il causait avec sa femme pendant la convalescence, Louis disait :
— Cette fois, c'est bien fini, hein? Plus d'enfants, n'est-ce pas? Assez comme ça! Assez de maladies, assez de médecins I Mieux vaudra se tenir tranquilles.
— Bien sûr, ça vaudra mieux ! répondait la malade d'une petite voix fêlée... Ça coûte trop cher, ces visites, ces drogues et tout ça... On ne peut pas : c'est bon pour les riches !
Elle parlait avec ce regard d'angoisse qui lui échappait dès que la question d'argent se mêlait à leurs autres soucis. Or, justement, cette question se posait, cruelle, pressante. Toujours l'hypothèque 1 Les termes d'une aHnée étant restés impayés, le créancier — un richard, pourtant, un gros propriétaire de la Côte — menaçait de poursuite et de saisie. Et Bertigny suait d'angoisse à l'idée de leurs bêtes ou de leurs meubles vend us aux enchères devant la maison, sous le vieux tilleul. Harcelé par cette inquiétude comme un cheval par les taons, il partit un jour pour Borins, sans prendre conseil de sa femme, dans l'idée
que son beau-père Taiderait peut-être, puisqu'il ne s^agissait que d'un mauvais pas à franchir. Pourquoi non? Marguerite n'aurait-elle pas, tôt ou tard, sa part des belles vignes étagées au pied de l'église? Mais le père Vionnay, un dur à cuire qui tenait à ses biens plus qu'à sa peau, ne Tentendait pas ainsi. Il avait été tirer pour son gendre une bouteille de nouveau, et sa femme tournait autour d'eux, avec des regards de chèvre curieuse, une assiette de € bricelets d à la main. Dès les premières ouvertures, le vigneron secoua sa tête revêche, les yeux mi-clos, les lèvres rentrées, et il se mit à répondre avec une dure sagesse :
— Alo!,.. c'est pour m'emprunter de l'argent que tu es venu ?... Ça serait mauvais, parce que, vois-tu, quand on se fait des prêts entre parents, on finit toujours par se brouiller... Pour ces choses-là, tu comprends, il faut s'adresser à des étrangers. Y a des bourgeois qui sont là pour ça... C'est pas des genssi méchants qu'on le dit... Avec eux, tu comprends, ça se passe dans les règles... et on n'a jamais d'histoires tant qu'on paye ses intérêts... tu comprends 1...
Il rythmait ses phrases d'un mouvement régulier de sa grosse main velue, comme un maître de musique qui bat la mesure, ou les traînait
i;eau courante 29
avec la lenteur chantante de l'accent vaudois.
— Avec les parents, tu comprends, on ne se gêne pas... Et puis après, on ne sait plus où on en est... Voilà!...
Comme Bertigny Técoutait d'un air penaud, il se tourna vers sa fenpae :
— Eh bien, tu ne trinques pas, toi?...
— Rien qu'une larme! répondit la mère Vionnay en allant prendre un verre sur le vaisselier.
— A la tienne, Louis !...
— A la vôtre!...
Les verres vidés à petites lampées, Bertigny reprit, d'un ton qu'il tâcha d'assurer :
— Comme ça n'est pas pour longtemps, j'aimais mieux m'adresser à vous...
Le vigneron, presque solennel, le doigt levé, prononça :
— Quand on emprunte, vois-tu, on ne sait jamais combien ça durera!
— Enfin, puisque ça ne vous va pas, je verrai ailleurs... Il y a Matron, à Drusy, à qui on peut s'adresser, n'est-ce pas?
— Adresse-toi à lui, si tu veux, fit le père Vionnay, qui ne voulait rien donner, pas même un conseil. Celui-là ou un autre, tu comprends, c'est bonnet blanc et blanc bonnet I
— Eh bien, j'y vais aller aujourd'hui...
— Tu connais la route... A la tienne !...
Il n'y a guère que trois kilomètres de Borins à Drusy — la petite ville toute en longueur qui sommeille au bord du Léman, au pied du vignoble, comme un bon lézard bien tranquille. Le Pelé, qu'on avait dételé et qui trouvait sans doute insuffisante la brève demi-heure passée à récurie, les fit d'un trot maussade, étonné de tourner ainsi le dosa son écurie. On le détela de nouveau, et pendant qu'il prenait son picotin à l'hôtel du Cygne^ son maître cherchait dans la large rue droite, où flânaient de rares passants, le bureau de l'agent d'affaires.
II trouva un gros petit homme un peu crasseux, à crâne chauve, tout rond, d'une jovialité exubérante, le cœur sur la main, le geste franc, la complaisance incarnée. Et l'affaire s'arrangea toute seule, au milieu d'un verbiage complimenteur :
— On vous connaît même à Drusy, monsieur Bertigny... On sait qui vous êtes, qui est votre femme, qui est votre beau-père!...
Il ricana légèrement, comme s'il devinait la scène récente :
— ... Un malin, le père Vionnay !... Et qui a du foin dans ses bottes ! Seulement il n'attache pas ses chiens avec des saucisses. Ah ! non, par
exemple, non, non!... Vous ôtes dans l'embarras, cher monsieur Bertigny? Ça arrive, dans les campagnes... (Il cligna de l'œil). Je vois ça quelquefois, moi qui vous parle!... Demandez voir un peu par là les noms de ceux que j'ai sauvés du procureur... Et vous savez, par complaisance, parole d'honneur!... Car je ne suis pas comme d'autres qui exigent qu'on leur reconnaisse mille francs quand ils en donnent huit cents... Des usuriers, des bandits!... Je ne fais pas de ces cboses-là, moi, entendez-vous?... Même il ne faudrait pas me les proposer!...
Il s'animait, les yeux fulgurants, la bedaine agressive.
— Je ne prête qu'au taux légal, entendezvous?... Au 5 pour 100... Ne vous avisez pas de m'offrir davantage, je vous enverrais promener! Un billet renouvelable tous les trois mois, avec une petite commission de 4/2 pour 400 à chaque renouvellement... Une bagatelle pour les écritures, et voilà!... On fait le bien pour l'amour du bien, comme un bon chrétien qu'on est!...
Bertigny toucha la somme qu'il demanda, signa un papier timbré, vida une bouteille avec son prêteur et reprit le chemin de Ravinai. Il passa sans s'arrêter devant la ferme de son
32 J.'EAU COUKANÏE
beau-père. Comme la route monte, le Pelé marchait plus lentement : égayé par le bon vin et rbeureuse issue de sa négociation, Louis, tout en palpant son portefeuille, sous sa blouse, lui demanda :
— Hé ! toi, est-ce que tu me trouves plus lourd?
Et il rit tout seul de sa plaisanterie.
Quand Marguerite s'informa de l'hypothèque, il put donc la rassurer :
— Ne t'inquiète pas, va, c'est en règle.
Elle ne demanda pas comment : la maladie, en la rendant paresseuse, lui ôtait l'envie d'aller au fond des choses.
— Ah ! c'est arrangé ! répéta-t-elle avec un regard vague.
— Oui! oui! Je t'expliquerai quand tu seras guérie...
Ce récit, que Marguerite exigea dès qu'elle fut mieux, gâta sa convalescence : elle comprit sans peine que son mari avait emprunté une somme plus forte que de raison, dont le taux réel, avec les renouvellements et les commissions, atteignait le 8 pour 100, et qu'ainsi une charge nouvelle s'ajoutait à la vieille hypothèque. Alors, pour la première fois à travers ses épreuves, elle se sentit découragée. Mon Dieu !
qu'ils différaient déjà d'eux-mêmes, elle et son Louis I Comme ils s'éloignaient de ce beau soir de printemps où ils rêvaient leur avenir au clair de lune, sous le vieux tilleul ! Louis, avec sa barbe irrégulière que striaient des poils blancs, prenait des allures hésitantes de malheureux, un air circonspect, presque craintif, comme si dans sa force il pensait trop souvent aux billots qui vous écrasent au moment où Ton s'y attend le moins. Elle, ne gardait plus rien de sa jeunesse, avec ses traits tirés, son teint perdu, sa taille déformée, ses cheveux devenus si rares qu'elle en faisait à peine encore une tresse mince, un petit chignon de rien sur la nuque. Ah ! Ton a raison de dire que la vie est comme la montagne, où les chemins sont plus durs à mesure qu'on avance. Et quelquefois on a beau s'aider des mains et des genoux, le moment vient où Ton n'en peut plus!...
Pourtant, quand elle parlait du billet à ordre, qui l'empêchait de dormir, Bertigny haussait les épaules en répondant :
— ... Puisque nous le rembourserons!
La première échéance arriva, puis la seconde, puis la troisième : ils ne purent pas même payer les intérêts. Si bien que M. Matron leur suggéra lui-même de conclure une nouvelle hypothèque,
34 L'EAU COUIUNTE
en remplacement de Taulre et du billet, et leur offrit ses bons oflices pour mener à bien l'opération, moyennant une commission insignifiante :
— Ainsi, leur expliqua-t-il, vous n'aurez plus qu'une charge au lieu de deux.
Marguerite, qui celte fois accompagnait son mari, objecta :
— Seulement elle sera plus lourde !
Le gros petit homme lui jeta un regard de travers, en agitant devant son nez sa main grassouillette, aux ongles en deuil :
— Hé! que voulez-vous que j'y fasse? Mieux vaut avoir un sac sur le dos que les deux bras embarrassés. C'est tout de même moins fatigant.
La comparaison ne convainquit que Louis, toujours sensible aux belles paroles, et qui n'aimait pas penser au lendemain.
Après ces épreuves, la chance parut tourner : Driveau, l'entrepreneur, qui continuait à transformer Palaiseau, multiplia ses commandes; et îl payait rubis sur l'ongle. Les récoltes furent bonnes : rien qu'avec les cerises, on distilla plus de cent litres de kirsch, qu'un cafetier de Genève acheta en bloc. Les enfants croissaient et se portaient bien : jusqu'à Louis-Auguste qui, selon la promesse du docteur Malhorel, perdait son air minable de poulet qui a passé par les serres
du bon-oiseau, pour devenir un luron presque aussi fort que les autres. Marguerite, plus heureuse, retrouvait un peu de jeunesse, jolie encore avec l'expression plus gaie de son visage et de ses yeux doux. Si bien que les Bertigny oublièrent leur résolution d*être sages : une deuxième fille leur naquit, sans accident. Elle eut pour parrain son grand-père, auquel on n'en voulait pas de sa dureté, qui lui donna le nom d'Henriette ; et son baptome fut le premier qu'on célébra gaiement au Pied-des-Bois. Il y eut même un souper où le pasteur, M. Trémolaz, prononça un joli speech : étant un enfant du pays, fils d'un simple fermier de Luville, il connaissait toute Thistoire des Bertigny; aussi fit-il quelques allusions délicates à leurs tourments passés, en leur promettant un meilleur avenir.
Cette prophétie parut d'abord se réaliser :
Marguerite, après s'être relevée de ses couches sans difficulté, put nourrir son enfant, du moins pendant les premiers mois ; on n'eut pas besoin de se casser la tète pour faire face aux échéances, grâce aux commandes de Driveau ; on passa de bonnes soirées, après la soupe, à regarder les gamins gambader sous le vieux tilleul, avec les jpoules ou les cabris ; on porta même quelques
36 L'EAU COURAME
pièces d'or à la caisse d'épargne, dans l'idée d'acheter bientôt un successeur au Pelé, qui se faisait vieux. Mais un cinquième enfant — un garçon qu'on appela Etienne — arriva avec une jambe torse ; et cette jambe torse ramena la guigne. Marguerite prit un mauvais coup de froid, après lequel une nouvelle péritonite se déclara. Cette fois, le médecin ni les remèdes n'y purent rien : la pauvre femme expira après une agonie atroce, sans avoir un instant perdu connaissance, en se demandant à travers sa douleur : « Qu'est-ce qu'ils deviendront quand je ne serai plus là? >
Ce furent alors, pour Bertigny, des heures de désespoir et de désarroi. Pour alourdir leurs deuils, les riches ont inventé des visites, des cérémonies, l'appareil pompeux des obsèques où l'on joue et chante comme au concert, toutes sortes de salamalecs. Les pauvres ne sont pas non plus délivrés du souci de représenter : frappé d'une stupeur hébétée, sans autre concours que celui des Pivert — car à la Côte on était en pleines vendanges et les Yionnay ne purent venir que juste pour l'enterrement — Louis dut pourtant s'arranger avec l'état civil, auquel il faut toujours des paperasses à n'en plus Unir, commander les gants de fil noir qu'il
L'EAU GOURANTE 37
est d'usage d'offrir aux porteurs, louer les crêpes et les longs manteaux indispensables aux invités. Maria Pivert, qui connaissait son protocole, ne lui laissait pas un instant de répit. Elle répétait : € C'est rhabitude. > Et c'était un commandement aussi catégorique que ceux du Décalogue. A peine le malheureux eut-il le temps de pleurer tranquille dans un coin, jusqu'au moment où il se trouva, entre Louis-Auguste et SalomoD, derrière la bière qui emportait sa pauvre femme. A la moitié du raidillon, les brancardiers essoufflés durent prendre un temps de repos : le cortège s'arrêta; un lourd silence succéda au bruit des souliers ferrés sur la route sèche — et le veuf se rappela tout à coup, avec cette intensité que la douleur donne aux images qu'elle va chercher dans le lointain, leur arrivée dans le char à bancs, traîné par le Pelé jeune et vigoureux, la belle nuit printanière, le vent qui chantait dans les arbres, l'amour qui chantait dans leurs cœurs. Il dut étouffer un gros sanglot dans son mouchoir.
Ensuite, il fallut s'arranger, compter avec les servantes qui tâchaient d'exploiter la situation, négligeaient les enfants, ourdissaient des intrigues pour se faire épouser. La dernière des sœurs de Marguerite qui fût libre, consentit
38 ];eau courante
d'abord h venir au Pied-des-Bois, pour tenir le ménage : elle y fit la connaissance d'un garçon de Palaiseau, qui la demanda en maringe, et les difficultés recommencèrent. Jamais le pauvre veuf ne se fût lire d'affaire, sans l'aide de Maria Pivert : avec ses airs de gendarme, la grande femme avait un cœur d'or; bien qu'elle eût beaucoup de peine pour son propre compte, avec sa nichée d'enfants dont les deux aînés seuls commençaient à gagner leur vie, et son ivrogne de mari qui d -pensait tout au cabaret, elle trouvait encore des moments pour raccommoder les habits di'cliirés dos orphelins. Heureusement qii'à l'exception d'Anaïs et un peu de Salomon, ces pelits-lfi n'avaient que de bons instincts; car ils poussèrent chacun selon sa nature, comme les graines d'un champ où il y a de l'ivraie et du froment, sans qu'aucune volonté les dirige, aux côtrs de leur pèie triste, inquiet, irritable, épuisé de travail et de soucis, n'ayant plus d'autre pensi'e que de batailler conire la dette qui croissait toujours. En le voyant trimer, peiner, vieillir sans une minute de rrpit, Maria Pivert se rappelait le beau garçon d'autrefois, si joyeux dans son insouciance, étourdi, folâtre, taillé pour traverser l'existence en luron qui rit de tout à pleines lèvres ; puis elle se rappelait
aussi qu'elle-même avait été jeune, amoureuse et gaie, et qu'elle eût été bien étonnée si quelque diseuse de bonne aventure lui avait prédit qu'elle aurait quatorze enfants d'un ivrogne incorrigible. Elle se demandait alors : « Pourquoi donc est-ce que la vie cliange ainsi les gens? » Et, comme elle était résignée et pieuse, elle se disait : « Parce que c'est la volonté de Dieu I »
Des années passèrent.
Louis-Auguste devint un garçon très sérieux, consciencieux comme sa mère, d'une bonne volonté à toute épreuve. Avec son teint de demoiselle dont la fraîcheur bravait le soleil et le grand air, ses traits fins, d'un dessin régulier, qui rappelaient ceux de sa mère, le léger duvet blond qui ombrait sa lèvre, l'élégance de ses manières, il ne ressemblait ni à un ouvrier, ni à un paysan. De fait, il n'aimait ni le travail des champs, ni la scierie. Il aurait désiré plulôt s'en aller à la ville, pour être commis. Mais c'était un rêve: son père ayant besoin d'un aide pour économiser le salaire d'un ouvrier, il l'aida vaillamment; si parfois, le soir, après la soupe, il pensait encore à ce qu'il aurait voulu être -r- c'était pour s'amuser, comme les petits cnlanls courent apiès les oiseaux en sachant bien qu'ils ne les attraperont pas.
ÂO L'EAU COUHANTË
Son frère Salomon, sans avoir aucune vraie malice, fut plutôt pénible à cause de son étourderie, de ses coups de tète, de son goût pour le plaisir : s'il ne fut pris que deux ou trois fois à la maraude, c'est que le père Pivert n'aimait pas à faire courir sa jambe de bois ; mais il fut parmi les pires élèves du catéchisme. A seize ans, comme il était très fort et très adroit, il entra en apprentissage chez Marc Détruit, le maréchal ferrant, qui sut prendre de l'autorité sur lui et grâce auquel il devint un bon ouvrier — un peu noceur, un peu coureur, si l'on veut, mais sachant son métier comme un maître des anciens temps.
Etienne, le dernier-né, le pied-bot, fut le favori de Maria Pivert, qui lui enseigna tout ce qu'elle savait sur la forêt : en traînant sa jambe torse, il s'en allait cueillir des fraises, des framboises, des mures, des champignons même, dont il faisait avec sa mère adoptive un petit commerce ingénieux. Personne ne connaissait comme lui les multiples ressources de ces beaux bois, où l'on pourrait presque vivre comme les trappeurs des romans, tant ils fournissent de choses utiles, et jamais il ne s'enfonçait sous les ramures des vieux hêtres sans rapporter quelque chose — jusqu'à des renards qu'il prenait au piège, jusqu'à des vipères pour lesquelles la commune
donne une prime. Aussi son père, qui l'aimait bien, disait-il en le regardant boitiller autour de de la maison :
— Quand nous ne saurons plus à quel saint nous vouer, vous verrez que ce sera encore celui-là qui nous nourrira.
Souvent ainsi l'intelligence se développe chez ceux qui n'ont pas tous leurs moyens physiques : ce petit boiteux n'était pas seulement un fin coureur des bois; avec 'sa mine expressive, ses grands yeux réfléchis, son imagination qui inventait des histoires extraordinaires, il apprenait les leçons les plus difficiles sans avoir Tair d'y toucher. Aussi le régent, M. Luron, ne manquait-il jamais de dire au père, chaque fois qu'il le rencontrait :
— Voyez-vous, monsieur Berligny, il faut
l'envoyer au collège de Bielle : c'est moi qui vous
le dis. Que ferez-vous de lui par ici ? Avec sa
jambe faible, il n'est bon à rien, à la campagne.
Tandis qu'aux études, il fera ce qu'il voudra. Au
jour d'aujourd'hui, vous savez, les études mènent
à tout : votre garçon pourra devenir président
de la Confédération, tout aussi bien que M. Numa
Droz, qui n'était qu'un petit régent comme
moi.
Comme les gens de science, M. Luron ne pen-
i2 L'EAU COURANTE
sait jamais au côlé pratique des choses; le père l'écoutait avec plus de regrets que d'orgueil, et répondait :
— Bien sûr, monsieur le régent, mais que voulez-vous? Quand on ne peut pas, on ne peut pas I...
Les deux filles différaient l'une de l'autre autant que deux sœurs peuvent différer. La cadette, Henriette, une blondine aux traits menus, rappelait sa mère par sa douceur; son sérieux, son désir de bien faire ; son père, qui retrouvait en elle le bon sens tendre de Marguerite, eut le tort de la préférer, et de le montrer aux autres, qui, bien qu'elle fût la franchise incarnée, la traitaient de sainte nitouche. L'ainée, Anaïs, jolie comme un cœur, mais désobéissante, révoltée et tète à révent, fit l.i honte et le désespoir des siens : à dix-neuf ans, elle se laissa séduire par un ouvrier de passage, un étranger beau parleur qui revenait de servir en Algérie, et qui disparut dès qu'il la sut enceinte. Elle mit au monde deux jumeaux, qu'il fallut bien accepter, puisqu'ils étaient là sans avoir demandé à venir. Après un pareil malheur, que pouvait-elle espérer au village? Driveau, qui s'intéressait aux Bertigny, la plaça comme fille de cuisine dans une famille américaine en villégiature à Palaiscau, avec la-
L'EAU COlUANi'E AS
qu(3lle elle partit à la fin de la saison. S«n père, ses frères et sa sœur allèrent lui dire adieu à la gare de Bielle, et ne reçurent plus de ses nouvelles qu'à de longs intervalles.
La faute et le départ d'Anaïs furent le grand coup qui frappa Louis en plein cœur, qui lui enleva sa dernière fierté, son dernier courage, pour faire de lui, délinilivemcnt, un vaincu. Il eut désormais le sentiment de son irrémédiable défaite. Il se laissa vivre au jour le jour, sans rien attendre du lendemain, travaillant par routine, évitant le cabaret par un reste de pudeur où il y avait peut-être la paresse de monter jusqu'à Ravinel, Tennui de rencontrer d'anciens camarades plus heureux que lui. L'hypothèque pouvait grossir, les billets se multiplier, les intérêts s'amasser, les petites dettes s'ajouter à la grosse : il irait jusqu'à ce qu'il n'en pût plus, jusqu'à ce que la mort vint lui donner du bon temps. Trop heureux si, en partant pour le grand voyage, il laissait encore quelque chose aux enfants! Parfois, tandis que la grande lame que l'eau de l'Arno faisait monter et descendre sans relâche grinçait le long des troncs de sapin, il se demandait :
« Pourquoi diable est-ce que je suis né? »
El il ne trouvait aucune réponse à cetle
U I/ËAU COURANTE
questioilf Ou bien, il pensait à Marguerite, et il se disait :
c Ma pauvre femme est partie au bon moment... Pourvu seulement qu'elle ne voie pas, de là-haut, ce qui se passe par ici I... >
Pendant que les Bertigny déclinaient de la sorte, leurs voisins, les Chanteuille, dont le moulin marchait grâce à l'eau de leur source, augmentaientau contraire d'année en année leur aisance et leur prospérité. Ainsi le veut le destin, qui ne rend de comptes à personne : les uns réussissent, les autres échouent; la même rivière arrose les champs des heureux et ceux des misérables; parmi les plantes qui sucent la même terre et boivent la même rosée, il y en a qui croissent, il y en a qui meurent. Voyez encore les rejetons d'un même arbre: sait-on pourquoi ceux-ci deviennent à leur tour des chênes ou des hêtres, tandis que ceux-là se dessèchent et périssent? Tout est mystère dans ces choses-là: et si nous comprenons peu les secrets de la nature, qui mène sous notre règne sa vie inconsciente et passive, que pouvons-nous comprendre
46 L'EAU COUUANTE
à noire sort? C'est ainsi que les Bertigny observaient la prospérité des Chanteuillc, auxquels ils ne pouvaient s'empccher de porter envie.
Salonion surtout, qui avait une âme de violence; et comme il ne savait rien garder par devers soi, il s'en allait criant sa rancune à tout venant. Môme elle lui fournissait une sorte de refrain qu'il chantait à son patron pendant les heures de travail, tandis que les lueurs de la forge Tenveloppaient de leurs reflets rouges, et que, sous sa chemise entr'ouverte, la sueur trempait sa poitrine d'adolescent :
— Pourquoi sont-ils si riches, ces gaillardslà? Voilà ce que je voudrais savoir, moi... Des jocrisses, des pingres, des fesse-math ieul... Des mômiers qui ne pensent qu'à ramasser l'argent pour le cacher dans des bas !... Hou I...
Détruit écoutait d'une oreille en limant un écrou. C'était un beau garçon de vingt-neuf ans, taillé dans du roc, fort comme un ours, bon comme du pain. Sans compter ses quatre ou cinq moutards, qu'il surveillait d'un œil, sa forge était toujours pleine de gens : les uns venaient pour faire ferrer leur cheval, les autres pour une roue à réparer, beaucoup entraient pour causer, après le travail, la faux ou le râteau sur l'épaule; car tout le monde aimait le maréchal, à cause de
son entrain, de sa verve et de son bon sens. Qu'il fût en tête-à-tête avec son maître, ou qu'il y eût là n'importe qui, le fruitier, le syndic ou le père Pivert, Salomon, une fois le chapitre entamé, n'en continuait pas moins ses malédictions, comme un vrai sans-cervelle qu'il était :
— ... On les voit s'engraisser comme dos porcs avant décembre!... Et leur bouèbe? Habillé comme un prince, même pour garder les vaches!... Tout ça, bien entendu, avec notre eau, avec l'eau qui est à nous, qui sort de notre source!...
Détruit le laissait dire, sachant que les paroles soulagent. Mais les autres gens ne manquaient jamais de l'exciter, en le contrariant :
— Voyons, voyons ! Tu sais bien que l'eau coule pour tout le monde, et que les Ghanteuille ne font de tort à personne !
Il se retournait comme si on lui marchait sur les pieds, en lâchant le soufflet sans penser au fer qui rougissait:
— L'eau est à nous! répliquait-il. Et je voudrais bien savoir à qui nous faisons du tort, nous autres ?
Quelqu'un répondait:
— L'eau est à vous, l'eau est à vous!... Il faudrait voir ça !
Alors, Salomon devenait furieux ; et il fallait que Détruit, qui n'aimait pas les disputes, rappelât en prenant sa voix de patron :
— Prends les pinces, attrape la barre pendant qu'elle est chaude !... Dépêche-toi, 'cré mâtinl.. Est-ce qu'on gaspille le charbon comme ça!...
Tout en tapant à tour de bras sur l'enclume, il lui soufflait :
— Tâche voir de tenir ta panosse ! Est-ce que tu ne comprends pas qu'ils se fichent de toi?
Ces propos de Salomon ne signifiaient pas grand'chose : ils n'en finissaient pas moins par revenir aux Ghanteuille, après s'être chargés de venin en faisant le lour du village, ravivaient les vieilles rancunes, en préparaient de nouvelles. D'autant plus que les gens qui réussissent en veulent parfois à ceux qui ne réussissent pas, quand ils ont sous les yeux le spectacle de leur malchance. Bien sûr que cela n'est pas beau e ne peut guère s'expliquer. Mais, comme le répétait volontiers M. Trémolaz dans ses sermons, il y a dans le cœur de l'homme plus de rouelle que dans une vigne mal soignée.
Les Ghanteuille, originaires du Jura bernois, habitaient le pays depuis trois générations:
arrivés vers 1820, ils louèrent d'abord le vieux
LXVU COURANTE 49
petit moulin de la Palude, qui depuis un temps immémorial tournait sa roue au bord de TArne, puis en firent l'acquisition définitive, en même temps qu'ils acquéraient aussi la bourgeoisie de Brenex. Grâce à des améliorations patientes, l'humble moulin tout primitif était devenu un beau moulin, Tair battant neuf, avec des turbines des plus récents modèles, beaucoup mieux outillé que la plupart des antiques moulins du pays, qui mâchonnent le blé à la façon des vieillards brèche-dent : car ses propriétaires, gens d'initiative comme ceux de leur race, estimaient que dans l'industrie il faut savoir faire les frais nécessaires pour bénéficier de tous les progrès. Autour du moulin, il y avait d'ailleurs de bonnes terres, qu'une culture intelligente améliora, un domaine qui s'arrondit peu à peu. En sorte que la Palude était une belle propriété avec un petit bois, des prés, des vergers, une ferme très vaste, séparée du moulin par une cour au milieu de laquelle triomphait un fumier magnifique, le plus riche de la contrée après celui du Pré-des-Mottes.
Cette vaste ferme ne comptait alors — sans les domestiques — que cinq habitants.
Le chef de la famille, d'abord, le père Alexandre — « un vrai type », comme on disait,
50 L'EAU COIRANTE
à Bronex, à Luvîlle, à Ravin»'!, à Palaiseau, partout où on le voyait arriver sur son char à bancs pour trûter ses multiples affaires.
Quoiqu*il eût passé la seplantaine, il {«ardait une véritable beauté, avec sa liante taille droite comme un épieu, sa forte tête plantée sur un cou robuste où les veines saillaient sous lapt^au brune, SCS trails presque romains, qui rappelaient ceux qu*on voit sur les vieilles médailles, ses joues toujours bien ra>ées et sa chevelure intacte, coupée en brosse, couleur de fer. Laj^navit(î lente de ses mouvements soulignait encore son aspect imposant: il ne faisait jamais un pas, jamais un geste dont on eût pu croire qu'il ignorât Timporlance. Ses allures révélaient la réflexion soutenue, l'attention constinle dirig«'îe sur les moindies détails. Son caractère correspondait exactement à son extérieur : rigide, sévère, honnèle, scrupuleux avec dignité, tempéré dans ses ambitions par un grand esprit de justice, il était aussi respectueux des droits d'autrui que tenace, exigeant et strict dans la défense des siens. Il avait été pendant plusieurs années syndic de Brenex, qui conservait le meilleur souvenir de son administration. Les gens disaient volontiers :
— Au temps où Alexandre était syndic!...
i;eau gourante 51
pour signifier qu en ce temps-là les affaires de la commune marchai(3nt comme sur des rou- IctleSy et qu'il ne se serait passe aucune des iniquités du temps présent. La seule chose qu'on lui reprochât, c'était son adhésion àPÉglise libre, qui remontait au schisme de 1(S46, à Tépoque où les pasteurs vaudois refusèrent de lire en chaire un mandement gouvernemental. Le culte indépendant n'ayant pas d'autre fidèle à Brenex, Alexandre s'en allait le dimanche à Bielle avec les a aristos ». On ne lui en voulait pas autrement : il tenait pour la séparation de TÉglise et de rÉtat, pour les orthodoxes intransigeants en religion, pour les conservateurs en politique. L ensemble de ces opinions réactionnaires l'empêchait de représenter au Grand Conseil son cercle, qui professait les idées radicales. On ne Tea estimait pas moins.
Sa femme, née Catherine Daveyron, était la sœur du fermier du Pré-des-Mottes — une ferme modèle installée entre Bielle et Brenex, où les paysans de la contrée pouvaient voira Tœuvre les procédés de la culture moderne. Plus jeune que lui d'une dizaine d'années, elle avait toujours vécu dans son ombre, comme une plante sous un arbre trop touffu. Cette petite vieille, timide, effacée, silencieuse, avait Tœil à tout sans qu'il
y parût, et glissait inaperçue de la cave au grenier dans son éternel jupon de cotonnade gros bleu, avec son bonnet noir tuyauté et ses lunettes rondes dont les verres agrandissaient ses yeux, comme une fée qu'on ne fait jamais qu'apercevoir. Elle ne sortait de la Palude que le dimanche, pour accompagner au culte son mari, à côté duquel elle semblait une poupée minuscule, ratatinée et terne. Il regardait droit devant lui, tenait les rênes avec autorité, rendait de nombreux saints en traversant le village ; elle baissait la tête comme si elle craignait les regards. Aussi la disait-on sournoise, < comme une taupe » : et ce jugement montre bien qu'il faut se méfier des propos des gens, car on aurait pu battre le pays de fond en comble sans y trouver un être plus droit, d'esprit plus juste, de cœur plus chrétien. En vérité, personne ne la connaissait, voilà tout : elle seule savait ce qui se passait au dedans d'elle-même.
Il ne restait aux Chanteuille qu'un fils. Ami, qui travaillait au moulin, et deux iilles mariées : l'une, Salomé, avec Rebuchel, le propriétaire de l'hôtel du Sapin-Vert à Palaiseau, l'autre, Julienne, avec Jean-David Estain, un gros fermier de Luville.
L'aspect physique d'Ami, vers la quarantaine.
ne rappelait celui de son père qu'en des proportions réduites et comme faussées : une vilaine bouche, aux lèvres minces, aux dents mauvaises, un nez appointi, un menton fuyant garni d'une barbiche fauve, un aspect tordu qui lui valait son surnom de Barbouchet (Salsi^fis), donnaient à son visage, un peu dissymétrique, et à toute sa personne, une expression fausse et hargneuse. Celte fois, l'expression ne trompait pas : toujours en querelle avec les voisins ou les clients, le fils Chanteuille passait pour un mauvais coucheur, âpre, rapace, menteur, peu soucieux du choix des moyens pour avancer ses affaires. Peut-être une éducation bien comprise eût-elle amélioré sa nature. Mais son père, qui pourtant y voyait clair, ne comprit jamais par quels moyens oh aurait pu le corriger : il le battit comme plâtre dans Tenfance, selon Tadage : « qui aime bien châtie bien ]» ; ensuite, il le tint sous une dure tutelle, sans lui laisser aucune indépendance, en répétant :
— Quand je ne serai plus là, tu feras ce que tu voudras. Moi vivant, il faut marcher droit !
Sa plus grande faute fut de refuser toute espèce de satisfaction au besoin impérieux qui dominait son fils : le besoin d'acquérir. Au lieu de le tenir par là, il le chicanait sur les gages
d'ouvrier qu'il lui payait, ou sur les paris minimes qu'il lui abandonnait dans les bonnes aflaires, en disant :
— Tu te plains? Tu as tort. Tout ça finira par le revenir. Après moi, tout sera partagé selon la justice.
Cette vague promesse, au lieu d'apaiser Barbouchet, Teffrayait; car il se jugeait exploité comme un esclave et frustré du fruit légitime de son travail qui passait au patrimoine commun, pendant que ses sœurs et ses beaux-frères conduisaient leurs affaires à leur guise et s'enrichissaient sans entraves. Quelle inic^uité suprême si le père ne l'avantageait pas dans son testament, caché dans le tiroir secret du vieux bureau de marqueterie bernoise où dormaient les archives de la famille! Et celle-là serait irréparable...
Sa femme, née Justine Druz (des Druz de Palaiseau), était pire que lui, inquiète, jalouse, avec un teint jaune de bilieuse, une bouche en circonflexe, un front allongé sous les bandeaux de ses cheveux remplis de pommade, sèche de corps, plate comme une planche, sans rien de féminin. Peut-être son foie souvent malade contribuait-il à la rendre hargneuse; le fait est qu'elle déleslait tout le monde, son beau-père, sa bellemère, mais surtout les Bertigny et ses belles-
sœurs. Les Bc.ligay, dont elle était cousine au troisième dejrré, en raison du procès perdu contre eux par son pèrç,à propos du Fanlin : une vieille histoire, qui remontait à sa petite enfance; mais elle se rappelait la honte et la colère de ses parents, après l'arrêt qui les déboutait de leurs prétentions, et sa mère lui disant, un jour que la cousine Félise passait devant leur porte :
— Si jamais tu peux nuire à cette femme-là ou à ses enfants, rappelle-toi que ça sera juste!
A sa mauière, sa petite âme vilaine prêta ce jour-là le serment d'Annibal ; elle ne l'oublia jamais; après son mariage, elle y pensait chaque fois qu'étant montée dans le haut du domaine, elle apercevait par-dessus la haie les vaches et les chèvres des Bertigny paissant sur le sonjmet du Fantin, ou même en regardant la roue du moulin qui se serait arrêtée net sans a leur eau » : en sorte que rien qu'en entendant leur nom, le fiel lui montait à la bouche.
De même qu'elle haïssait les Bertigny pour le passé, elle haïssait ses belles-sœurs pour l'avenir. Celles-là aussi viendraient une fois ou l'autre lui prendre son bien, ou plutôt le bien de son unique enfant, de ce petit Ulysse, malingre, roux, d/*jà malicieux, qui était le seul être qu'elle aimât, et qu'elle aimait comme on
aime dans les passions exclusives avec de sourdes fureurs contre tous les autres. Or il ne s'agirait plus d'un maigre pré sur un tas de terre glaise — mais du moulin qui devait sa prospérité au travail d'Ami, du domaine que ses propres mains élargissaient. Sans doute, comme on s'élait fâchés sous des prétextes divers, Julienne et Salomé ne venaient jamais à la Palude. Elles n'en existaient pas moins, avec leurs maris et leurs enfants — de vraies nichées qui pullulaient comme les petits dans une cage à lapins. Trop souvent, le dimanche, au retour du culte, le père et la mère se détournaient de eur route pour passer par Luville, ou même ils montaient à Palaiseau, sans se soucier de la mine furieuse de leur bru. D'autre part, Rebuchet — un vrai montagnard sans façons, un gros bonnet aux habitudes impérieuses — ne se gênait pas pour s'arrêter au moulin quand il en avait envie, sans seulement saluer les jeunes. Et David Estain, plus discret, venait aussi quelquefois en catimini, avec des airs de fouine, pour les épier. Que le père fût emporté du jour au lendemain, comme cela pouvait arriver à son âge, malgré sa vigueur, et ces gaillards accourraient en bande, comme des loups ; ils s'installeraient à la ferme comme chez eux, se partageraient les
champs, le moulin, le domaine, selon les prescriptions inconnues, du testament, sous la sauvegarde de la loi, sans que rien pût contenir leurs convoitises — d'autant plus redoutables encore qu'ils s'entendraient entre eux comme des larrons en foire. Ami, s'il voulait rester là, le petit Ulysse, quand il aurait l'âge d'homme, ne seraient plus que leurs métayers, subiraient leurs reproches, plieraient l'échiné devant eux, n'ayant que leur part, le tiers, et leur rendant des comptes pour le reste. D'ailleurs, sans parler de l'intérêt, quelle joie pour ces exilés de rentrer en triomphe à la Paludel Justine voyait en imagination le gros Rebuahet, avec sa figure rouge comme une tomate, donner des ordres, étaler son ventre et son importance, imposer son avis, tandis que les yeux futés d'Ëstain fouillaient partout, méfiants et injurieux. Elle lisait dans le cœur de Salomé et de Julienne leur rancune longtemps impuissante, qui débordait enfin :
— Ah ! l'on nous a chassées I Eh bien, nous voici I Nous revenons. Et c'est nous, maintenant, qui sommes les maîtresses 1 A nous le moulin, les champs, la maison, les meubles, les bêtes — notre part de tout !
Positivement, Justine les entendait parler ainsi, quand elle y pensait, en épluchant les pommes
de terre pour la soupe, ou en reprisant les chaussettes des hommes, le soir, sous la lampe; alors, ses lèvres se pinçaient, minces et rouges comme une trace de sang, le circonOexe de sa bouche s'aggravait, son grand front rnenaçant se plissait de rides, la bile injectait ses yeux, sa figure devenait si mauvaise que sa belle-mère en frémissait sans savoir pourquoi...
Quand elle vit les Bertigny tomber de chute en chute, elle les délesta davantage, comme si sa haine s'exaspérait de n'être qu'à moitié satisfaite. Puis, cette chute lente, dont on pouvait presque calculer le terme, cet écrasement méthodique des pauvres gens broyés par la destinée comme le raisin dans un pressoir, lui suggéra un plan d'action très simple, qu'elle établit eu deux ou trois jours de réflexion. Après quoi, elle se mit à le suggérer à son mari, à demi-mots, à demi-voix, avec des réticences comme en doivent employer des malfaiteurs qui ne veulent pas même entre quatre yeux s'avouer leurs crimes. Il s'agissait simplement de guetter la ruine des voisins, de la hâter si possible — car il importait qu'elle fût consommée en temps utile — puis, quand ils seraient acculés à la faillite, à la liquidation, à la saisie, d'acquérir la scierie « pour un prix » et d'y transporter le
î;eau courante 59
moulin. Sa dot et leurs économies leur permettraient de tenter le coup sans en rien dire au père. Si, l'affaire réussie, il protestait, que pourrait-il? Il n'était plus en âge de diriger à lui seul son moulin. Fût-il tenté d'essayer, qu'il ne voudrait point avoir pour concurrent le fils qu'il avait eu jusqu'alors pour associé. Donc, il céderait. Le n^oulin se trouvant désormais au nom d'Ami et de sa femme, ils seraient maîtres de la situation quand sonnerait l'heure du partage : les autres ne pourraient réclamer que des bâtiments d'une valeur réduite, des parcelles de champs, leur part des prés et du mobilier. Le petit Ulysse aurait un bel avenir !...
En avril 4894, Bertigny se trouva dans l'impossibilité de faire face à ses échéances : les intérêts de son hypothèque, impayés depuis deux ans, formaient un gros chiffre, que compliquaient les intérêts de deux billets à ordre et de menues dettes courantes, prêtes à devenir criardes. Il obtint un délai, puis un deuxième, en donnant de petits acomptes, et les choses traînèrent ainsi, sans trop de difficultés, jusqu'en octobre. A ce moment-là, Tannée ayant été mauvaise, il vil clair comme le jour, malgré ce qui lui restait d'optimisme, qu'il n'avait aucune chance de s'acquitter dans un délai prochain. Le seul remède eût été de vendre un lopin de terre : il était impraticable, puisque l'hypothèque englobait tout, sauf le Fantin et le petit bois de châtaigniers qui ne trouveraient pas facilement acquéreurs, n*ayant guère de valeur que pour les propriétaires du Pied-des-Bois.
Trors ans auparavant, dans un de ces mo-
i;eau courante 61
ments où l'on ne songe qu'à faire flèche de tout bois, il avait vendu une vache en comptant pour la remplacer sur les portées des deux qui restaient. Mais Tune avait crevé d'une de ces maladies toujours un peu mystérieuses qui vous enlèvent une bête en un rien de temps, l'autre s'entêtait à n'avoir que des veaux. Son lait leur était indispensable : donc, impossible de s'en défaire. Quant au Pelé, moins nécessaire, il n'était plus qu'une pauvre vieille rosse, digne de son nom , qui ne rappelait aucun de ses prédécesseurs, dont aucun maquignon ne voudrait. Après avoir tenu conseil avec son aîné, Louis- Auguste, il résolut de recourir à son beau-père : bien des années avaient passé depuis que le vigneron Tavait éconduit; qui sait si Tâge ne le rendrait pas plus tendre? D'ailleurs, la vraie raison qui le décida, c'est qu'il ne voyait pas d'autre issue à ses embarras : on a beau être fier, quand la nécessité le veut, il faut bien plier l'échiné.
Donc, il partit sur son char à bancs, avec Henriette, parce qu'elle était la filleule de son grand-père, et le Pelé qui traînait la patte. La fillette, tout heureuse de détendre ses dix-sept ans dans une bonne course à travers le paysage où l'automne mettait ses belles teintes de cuivre,
de rouille et de pourpre, aurait bien voulu bavarder. Mais le père, pensif, ne répondait que par des monosyllabes. En écoutant les sonnailles des vaches à travers les champs, en suivant des yeux la fumée d'un feu de broussailles dans lequel des gamins, en gardant leurs bêtes, faisaient cuire des pommes de terre, elle trouvait Tair savoureux, la contrée agréable, le ciel souriant. Lui, sans rien regarder, il évoquait ses souvenirs ou méditait sur sa destinée : hélas I depuis vin-jt-deux ans, les mêmes efforts aboutissaient aux mêmes désastres, les mêmes soucis, les mêmes peines revenaient périodiquement, avec l'implacable régularité des saisons ! Ainsi les écureuils prisonniers tournent dans leur roue, en s'usant les pattes contre les barreaux ; encore, comme ils sont des bêtes, peuvent-ils se figurer que ça changera et qu'un dernier tour leur rendra la liberté des forêts; tandis qu'un homme, averti par l'expérience, n'a plus cette illusion là! Ahl misère que de nous! Les animaux et les choses ont du bon temps : le Pelé, quand il est rentré dans son écurie, ne pense à rien; le cochon ne sait pas que, si on l'engraisse, c'est pour le saigner en décembre; le bouc Samuel est un heureux gaillard, avec sa barbe deBelzébuth, soigné comme un prince pour qu'il puisse gagner
sa vie en faisant la noce; Peau de TArne ellemême, qui travaille un petit peu pour actionner la scierie, puis le moulin des Chanteuille, s'achemine ensuite bien paisiblement vers le lac, où elle se repose des fatigues qu'elle n'a pas eues. Tandis que les pauvres hommes triment le jour et se rongent la nuit pour payer les intérêts de leurs hypothèques et pour élever leurs enfants... Yoilà les idées confuses qu'un peu après avoir dépassé Ravinel, Bertigny résuma en mur-' murant :
— ... Non, la vie n'est pas drôle!
Henriette le regarda avec étonncment : n'ayant
jamais eu les bonnes années de son père, elle trouvait tout simple que la vie fût ce qu'elle est, et n'imaginait guère qu'elle pût être autrement. Aussi répondit-elle, avec conviction :
— C'est sûr, quand on n'est pas riche !
Après un silence, elle ajouta, en posant la
main sur le bras de son père :
— Il faut quand même avoir du courage.
Bertigny répéta — et les mots perdirent leur
sens, comme s'ils eussent été répercutés par un écho indistinct :
— Oui, sans doute, il faut avoir du courage!
Du bout de son fouet, il désigna le Pelé :
— C'est comme cette pauvre bête : à quoi ça
6i L'EAU COURANTE
lui servirait-il de ne pas vouloir marcher? Je n'aurais qu'à taper, et il faudrait bien I Seulement, voilà : elle sait qu'elle trouvera du foin dans sa crèche sans être forcée encore de courir après !
Henriette, le cœur serré, se mit à souffler dans ses doigts, car on est toujours sensible aux premiers froids, et dit, pour changer de conversation :
— J'aurais dû mettre mes mitaines !...
— Bah I fit Bertigny, on n'est qu'au milieu d'octobre. Il vaut mieux s'endurcir pour l'hiver : on ne sait pas trop comment on se chauffera !
Les Vionnay les accueillirent comme s'ils les avaient vus la veille, avec une tranquille indifférence de gens repus, dont rien ni personne ne trouble la quiétude :
— TiensI c'est toi, Louis... Avec la petite!... Alo, quoi? comment ça va?...
Le père, les pieds gonflés dans d'énormes pantoufles de lisière, se plaignit de ses rhumatismes; la mère, sèche comme une vieille chèvre et plus jaune qu'un citron, se plaignit de son estomac; puis, suivant les habitudes de leur hospitalité, ils s'en allèrent, l'un à la cave et l'autre d'armoire en armoire, chercher une
L'KAU (:OUUA>!TE 65
bouteille de vin, du pain, du fromage, des bricelets; et ils trinquèrent sans cordialité. Henriette devint rouge comme une pivoine dès qu'elle eut trempé ses lèvres dans le vin, car depuis longtemps elle n'en connaissait plus la chaleur bienfaisante. Bertigny eut beaucoup de peine à avaler un morceau de pain et de fromage, tant Tcmotion lui serrait la gorge.
Quand il eut donné des nouvelles des enfants et se fut informé, selon les usages, de ses beauxfrères et de ses belles-sœurs éparpillés dans les villages de la Côte, il se fit un silence profond, que rythmait le tic lac du coucou accroché à côté du vaisselier. Louis rassembla son courage et parla :
— Voici ce qui nous arrive, beau-père... Oui, voici pourquoi nous venons vous voir... L'année a été mauvaise, vous savez, chez nous comme par ici... La scie a chômé comme ça n'était jamais arrivé... Dans ces métiers-là, vous savez, il y a des hauts et des bas... Et là-dessus, voilà la faillite à Driveau... vous en avez bien entendu parler ?
Comme le vieux poussait un hum qui ne signifiait ni oui, ni non, Loiiis se mit à raconter longuement cette histoire, Téternelle histoire de l'entrepreneur qui « va trop vite » et finit un
beau jour par « se casser les reins > en laissant ses maisons en panne : bonne affaire pour les capitalistes qui les achètent à vil prix et s'enrichissent encore aux dépens des maîlres d'état, dont les créances tombent à presque rien.
— Il me devait aussi, à moi comme à tant de gens... Qu'est-ce que je toucherai?... Dieu sait!... Et quand?... Personne n'y peut dire I... Le-liquidateur répond : « Il faut attendre I » Pas moyen d'en tirer autre chose... Pourtant, s'il m'avait payé au printemps, comme j'y complais, j'aurais fait face à mes échéances... Et je ne serais p is dans l'embarras où je suis I...
Henriette baissait la tête, honteuse de l'humiliation paternelle. Les deux vieux écoutaient sans broncher : la mère, les yeux fixés sur le coquemar pendu à la crémaillère, qui commençait à bouillir ; le père en baissant et relevant la tête, dans un mouvement dont les plus malins n'auraient pu deviner le sens. Le coucou sortit de sa niche, chanta deux fois trois heures, et rentra; on entendit le bruit sec de sa porte qui se fermait, puis de nouveau le tic tac imperturbable. Enfin, le père Vionnay murmura :
— Oui... les faillites... Ça fait toujours des histoires!...
Bertigny devina qu'il feignait de ne pas comprendre et reprit avec plus d'insistance :
— Mais celle-là!... Non, vous ne pouvez pas savoir dans quel embarras elle m'a mis!... A cause de mes échéances... Quand on compte sur l'argent, n'est-ce pas? et qu'il vous manque !... et que vous avez affaire à des gens qui vous mènent par le nez !... Je me suis creusé la tête pour trouver une bonne idée... Et j'ai fini par me dire : « AlFons conter ça au beau-père, qu'on ne voit pas depuis des temps et des temps... 11 nous donnera peut-être bien un coup de main, cette fois I » Et j'ai amené Henriette... parce que c'est votre filleule... et une brave fille... qui ressemble à sa mère... et ne m'a jamais donné du souci !...
Le père Vionnay chercha le regard de sa femme, qui se détournait du coquemar pour se fixer plus haut, sur les dernières saucisses suspendues à la cheminée. Il se caressa le menton, frotta son pied droit qui lui faisait mal et resta bien deux minutes sans piper mot. Enfin, du ton mesuré d'un homme inébranlable dans ses desseins, il dit :
— Ecoute voir, Louis, je vais t'expliquer la chose comme elle est... pour que tu comprennes bien, cette fois !...
Il se tourna vers sa femme en faisant :
— N'est-ce pas ?
La mère Yionnay approuva de sa petite tète sèche de chouette empaillée, sûre de la suite. L'eau qui bouillait dans le coquemar se mit à chanter. Il continua :
— Quand nous ne serons plus là, la mère et moi... aloy tu comprends, tes enfants auront leur part... Ça, c'est sûr, et ils y peuvent compter dessus... Un joli morceau de vigne... et puis... Enfin de quoi les aider... Mais tant que nous sommes là, il n'y faut pas penser : ce qui est à nous est à nous... Tu comprends?...
— Oh I s'écria Louis, ce n'est pas un cadeau que je viens vous demander... Je ne voudrais pas faire de tort aux autres... Non, non, c'est un prêt... ^
Le vieux balança sa grosse main lourde devant sa poitrine, en faisant claquer sa langue contre ses dernières dents :
— Hum ! hum I Un prêt, un cadeau, un cadeau, un prêt, dans les familles, je t'y ai déjà dit une fois, c'est bonnet blanc et blanc bonnet... Et puis, tu comprends, c'est pas seulement ça : quand on donne aux uns, il faut donner aux autres... ou bien ça fait des histoires à n'en plus finir... Alo, tu comprends, on ne donne à per-
L'EAU COLIUNTE 69
sonne... Ça met tout le monde d'accord... N'est-ce pjis?
Il se tourna de nouveau vers sa femme, qui approuva d'un geste plus énergique. Et il remplit les verres en concluant :
— Ça ne doit pas nous empêcher de trinquer ensemble, tu comprends... Allons, à la tienne!
Le verre d'Henriette tremblait dans sa main, tant l'émotion la secouait. Quant à Berligny, il pliait les épaules, en homme qui a déjà reçu trop de coups sur le dos pour s'étonner de rien, il eut même le courage de répondre :
— Bien sûr!... Puisque ça ne vous va pas!...
Moi, je m'arrangerai autrement, voilà tout!
Le vieux lui décocha un regard de faux bonhomme, et dit :
— Pardine!... on s'arrange toujours!...
Et il voulut absolument leur offrir une seconde bouteille, pour se montrer généreux.
€ Bon Dieu! bon Dieu! songeait Bertigny pendant que le Pelé les ranienait en soufflant court vers Ravinel, comment sortirons-nous de là?... »
Son imagination ne lui montrant aucune issue, il se sentit tellement désespéré qu'il ne put s'empêcher de dire à sa fille :
— Us vont exiger le remboursement de l'hy-
70 L'EAU COUUANTE
poihèque... Nous ue pourrons pas !... Alors ils nous feront vendre... la maison, les meubles, et tout!... Et nous serons sur le pavé... comme des mendiants!...
Henriette, accablée par l'humiliation subie, commençait à comprendre leur vraie situation et se faisait petite à côté de son pauvre père dont elle sentait l'impuissance. Mais elle n'élait pas encore à Tâge où Ton jette le manche après la cognée. Elle tâcha de se redresser et de faire la brave.
. — Les choses ne vont pas toujours aussi mal qu'on croit, répondit-elle. Peut-être bien que ça s'arrangera, comme il dit.
A cette heure, Bertigny voyait tout en noir. Il s'abandonna dans un geste découragé qui le plia comme s'il allait se casser en deux, et répliqua :
— Comment veux-tu que ça s'arrange? Quand on doit de l'argent, il faut payer ; et quand on ne peut pas payer, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ?
Le Pelé, la tète tendue au bont de son col maigre, avançait à tout petits pas, par une montée interminable. Des chars remplis de jeunes gens joyeux les dépassèrent. Berligny n'avait pas même envie de fouetter sa bêle. A quoi bon ? On arriverait toujours assez tôt au
Pied-des-Bois. Il poussa deux ou trois gros soupirs et dit, la voix rauque :
— Si tu savais... quand je suis venu par cette route... ^sur ce char... avec ta mère... il y a vingt ans... Si tu savais !...
Une grosse larme roula sur sa barbe grisonnante. Henriette se serra contre lui, d'un joli mouvement de pilié tendre :
— Pauvre papa! fit-elle.
Il la regarda, un peu frêle, si gentille dans le tricot gris de son châle, et songea qu'il ne pouvait rien pour la rendre heureuse :
— Oh! moi, fit- il, j'ai eu mon bon temps!... Et ça finira comme ça pourra... Mais c'est quand je pense à vous, que ça me tourmente!...
Alors, Henriette retrouva son courage : elle se redressa tout de bon, Tair crâne, et repondit :
— Nous, papa, nous sommes jeunes!... Quand on est jeune, qu'est-ce qu'on craindrait?... Et puis, il y a le bon Dieu qui finira bien par nous venir en aide... Tu verras, en nous y mettant tous, en travaillant bien, on se tirera d'affaire !
Il continuait à se demander : « Comment?
Comment?... »
L'idée d'un nouvel emprunt lui traversa l'esprit ; mais qui diable aurait consenti à lui prêter quelque chose? Demander un caution-
nement? On renverrait promener. Pendant toute la nuit, il se mit la cervelle à l'envers pour trouver un moyen d'en sortir. Peine inutile.
Quand il faut de Targent, on ne peut pas faire a pssSy psss », comme aux petits pousssins. Le Seigneur Jésus, qui était la bonté même, l'a bien dit : € On ôte à celui qui n'a pas ! > Oui, les banquiers, les notaires, les lois, les procureurs, les gendarmes, tout le monde se ligue contre les pauvres gens, jusqu'à ce qu'ils soient encore plus pauvres : on les chasse de leur maison, on vend leurs meubles et leurs habits, on les jette à la rue comme des ciiiens galeux, et après on leur dit : « Vous n'avez plus un coin où dormir, plus un morceau de pain à manger, plus d'honneur, plus rien ; il ne vous reste que votre chemise et vos yeux pour pleurer. Allons! recommencez la vie, et tirez-vous d'affaire !,.. »
Pourtant, comme il fallait essayer quelque chose avant d'en arriver à cette extrémité, Bertigny, sans grand espoir, écrivit a M. Matron. La lettre resta toute une semaine sans réponse. La scierie chômait. Henriette et Louis-Auguste tenaient des . conciliabules pour discuter la situation, dont seuls ils comprenaient la gravité. Salomon, plus insoucieux qu'une linotte, dépensait au cabaret presque tout l'argent qu'il
gagnait, sans écouter les bons conseils de son patron, comme si la grosse affaire de ce monde était de jouer aux quilles en vidant des litres, dès qu'on a fini son travail. Etienne, toujours ingénieux, apportait un lièvre ou deux perdrix pris dans ses pièges. Chaque fois que le facteur passait, Vun ou l'autre lui criait :
— Rien pour nous, aujourd'hui ?
Sans se détourner de son chemin, sachant qu'on ne buvait pas à la cuisine, le facteur répondait :
— Rien pour vous !
Une fois pourtant, il cria :
— Une lettre !
Et il attendit au bord de la route qu'Etienne vînt la chercher.
C'était [uneHettre d'Anaïs. Toute la famille, même les deux jumeaux qui, sans comprendre, écarquillaient les yeux, se rassembla devant la cheminée pour écouter Louis-Auguste la lire â haute voix. Anais ^annonçait son mariage avec un valet de chambre irlandais : ils renonçaient à servir et s'établissaient marchands de tabac à Chicago. Elle ne parlait d'ailleurs pas plus des jumeaux que si elle ne les avait jamais eus. Aussi Bertigny, quand la lecture fut finie, se mit à leur caresser les cheveux en disant :
— En voilà deux dont la vie s'annonce bien!...
Henriette, a son tour, les serra contre elle et répondit en regardant son père :
— On fera toujours pour eux tout ce qu'on pourra !
Comme on désespérait de la réponse attendue, Henriette, un après-midi qu'elle était seule à la cuisine, vit arriver un char-de-côté, tout couvert de poussière. Il s'arrêta devant la porte, salué par les aboiements de Pataud, et M. Matron entra sans frapper. Elle courut appeler son père, qui travaillait à la scierie avec Louis-Auguste, tandis que le visiteur, introduit dans la chambre, furetait sur la cheminée, où il y avait les vases en porcelaine, la pendule, des coquillages venus on ne sait d'où, des échantillons de pierres curieuses qu'Etienne collectionnait. Il se trouvait partout chez lui, ce gros petithomme rond , franc, guilleret, malpropre, qui arrivait au secours de ceux dont la barque faisait eau. Son seul aspect rendait l'espoir aux plus découragés : car on savait son habileté à tirer parti des pires situations — sans cacher d'ailleurs qu'il y trouvait aussi son avantage, étant de ces beaux joueurs qui ne jouent que cartes sur table :
— ... Comme le prince de Bismarck, disait-il ' en riant.
Il ajoutait, les tempes plissces d'un nombre infini de petites rides qui couraient dans tous les sens comme les fils d'une toile d'araignée :
— Ce n'est pas seulement dans la politique qu'on trouve de fias diplomates!
Jamais il ne trompait personne par de fallacieuses promesses : sans doute, il présentait ses combinaisons sous leurs couleurs les plus favorables, avec autorité, en les appuyant par des calculs de probabilités magnifiques ; mais il ne manquait jamais de conclure :
— Après ça, vous savez, les probabilités ne sont que des probabilités. Moi, je ne garantis rien. Ça réussit ou ça ne réussit pas, comme les opérations chirurgicales !
De fait, tantôt ses clients sombraient, malgré ses combinaisons, comme un bateau crevé; ou bien ils rebondissaient pour un temps, comme un ballon qu'on a regonflé et qui remonte pour aller s'abattre un peu plus loin ; parfois même, des noyés revenaient à la vie, et Ton se mettait à crier au miracle. Ce n'étaient pas les cas les plus fréquents, mais c'étaient ceux qui faisaient le plus de bruit, comme les miracles des charlatans.
76 l/EAU COl'UANTE
Berligny, en bras de chemise, un linge ensanglanté au doigt où il venait de se fi\irc une coupure, arriva en s'excusant de sa tenue, suivi de Louis- Auguste, tandis qu'Henriette courait chercher une des rares bouteilles qui restaient à la cave, avec trois verres sur une assiette.
— Je n'ai que du rouge à vous offrir, monsieur Matron, dit Bertigny en prenant le lire- bouchon.
— Ça ne fait rien, ça ne fait rien, monsieur Bertigny. Le rouge,- le blanc, c'est toujours du fruit de la vigne... A la vôtre!... à celle de cette jolie fille, qui a des yeux comme des pervenches !
Henriette, pour cacher sa rougeur, alluma le feu préparé dans la cheminée. Les deux hommes s'attablèrent devant la table ovale, couverte d'un tapis de flanelle verte à dessins noirs. Louis- Auguste restait debout derrière son père, sans oser boire. M. Matron, qui n'aimait pas les inutiles préambules, aborda aussitôt la question, avec sa rondeur habituelle :
— Eh bien, qu'est-ce qui vous arrive? Ça ne va donc pas, les affaires ?
Henriette, debout dans le coin le plus éloigné, à côté du grand lit où elle était née, écoutait de toutes SCS oreilles. Hertifiny secoua la tête, passa
sa main sanguinolente dans sa barbe et se mit à raconter ses histoires, lentement, à peu près dans les mêmes termes qu'au père Vionnay, en insistant toujours sur la faillite Driveau.
— J'ai bien mon beau-père... Vous le connaissez?... Il [»ourrait m'aider, s'il voulait!... Puisqu'il y a la part des enfants, n'esl-ce pas?... Mais voilà... Il n'a pas envie... Il dit...
L'autre, qui balançait sa petite jambe ronde sans s'inquiéter des coups qu'il donnait au^ pied de la table ovale, interrompit :
— Il dit que la famille est la famille et que les affaires sont les atfaires. Je connais ça! Il n'a pas tort, le père Vionnay : c'est un principe excellent... La famille, c'est bon quand il n'y a plus moyen de faire autrement. Mais vous n'en êtes pas là ?
— Hé! mon Dieu, monsieur Matron... voyezvous... c'est selon !... J'aime mieux vous dire la vérité... On est dans un rude embarras!
Matron fit claquer ses lèvres en tapotant la table de sa main grassouillette, dont les ongles étaient toujours en deuil.
— Peuh I peuh ! peuh ! peuh ! Dans l'embarras, dans l'embarras?... Vous vous faites sans doute des soucis. pour des bagatelles!...
Bertigny le regarda en écarquillant les yeux et
78 L'EAU GOURANTE
en ouvrant 'la bouche d'étonnement. Bagatelles, l'hypothèque, les billets à ordre, les échéances remises depuis plus de deux ans, la somme enf^ouffrée dans la faillite Driveau? C'était sa vie, ces bagatelles-là...
— Des bagatelles, répéta le gros homme... Et vous allez voir... Vous avez, quoi ? quinze mille francs de dettes environ ?... dix-huit?... Mettons dix-huit... mettons-en vingt, pour faire un chiffre rond... Eh bien, quoi, la belle affaire!... Quand on a comme vous une fortune dans la main... une fortune, vous entendez ?
Bertigny échangea un regard stupéfait avec son fils, tandis qullenrietle faisait machinalement deux pas en arrière. Tous durent avoir la même idée : M. Matron devenait fou, là, chez eux, comme ça se voit quelquefois.
— Une fortune! balbutia le père... Où estelle? Je voudrais bien la voir!... Et toi, Louis?
— Eh bien, ouvrez vos quinquets !
M. Matron se dressa sur ses petites jambes, marcha vers la fenêtre à guillotine dont il écarta le rideau, étendit Tindex vers Tétang, dans le geste de Napoléon montrant les Pyramides.
— La voilà !
Les trois Bertigny, derrière lui, regardaient sans voir autre chose que les ornes, les vernes et
les saules, dont les dernières feuilles tombaient, avec le rideau de châtaigniers par derrière, et TArne qui suivait son chemin. M. Matron jcontinua :
— Oui, elle est là, votre fortune, là, là, sous votre nez!... Vous ne vous douiez donc pas qu'on cherche de l'eau partout?... L'eau, voyez-vous, c'est la grande affaire de l'avenir! Ça commence déjù. A Bielle, il se fonde une société pour éclairer la ville à l'électricité. A Brenex, un groupe d'agriculteurs cherche un emplacement pour établir un moulin modèle. 11 y a encore, à ma connaissance, une compagnie qui guelle l'occasion de fonder un établissement hydrothérapique pour faire concurrence à Divonne; car l'eau guérit, à présent, comme elle éclaire.
Vous vous éreinlez à scier des troncs d'arbres, et l'eau qui fait marcher votre scie, et qui est à vous... mais elle vaut à elle seule quatre-vingt mille francs, peut-être plus ! Commencez-vous u comprendre?
Bertigny, mal revenu de son étonnement, voyait pourtant que la fortune annoncée ne s'étalait pas en or monnayé dans son pré et qu'il s'agirait de la réaliser.
— Ah! c'est l'eau! fit-il avec un geste de déception.
Puis, après avoir un moment calculé dans sa têle :
— Mais alors... alorS... il faudrait la vendre.
— Pardine!
Des impressions conlradicloires se reflétèrent sur la sombre figure du scieur: la joie du naufragé qui voit poindre lecanoL sauveur, le doute du malchanceux qui garde la peur instinctive du bonheur. Il se tourna vers son fils et lui dit, à mi-voix :
— On vendrait la source, avec la scie et un bout du pré... On pourrait garder le reste, îicin?...
En dedans de lui, il pensait:
« Plus d'hypothèque, plus de billets à ordre, plus d'échéances, quel poids de moins sur la poitrine! »
— Eh bien ? demanda M. Matron, après leur avoir laissé le temps de réfléchir.
— 11 faudra voir! répondit Berligny.
Henriette, qui s'était rapprochée de son père,
lAchait de lui pousser le coude, pour le mettre •n garde. Quant à Matron, il connaissait trop bien l'indécision des paysans pour s'élonner de la réponse.
— Bien sûr, il faudra voir! Personne ne vous met Tépée dans les reins ! Seulement, si
VOUS ne vous décidez pas un peu vite... Ah!
dame, je ne sais pas ce qui peut arriver !... J'ai vu votre prêteur la semaine dernière : il veut être payé. S'il ne Test pas, il exigera le remboursement intégral de l'hypothèque, dès que la loi le lui permettra.
— Pourtant, dit Bertigny, puisque la source vaut tant que ça, il n'a rien à craindre... A la rigueur, on pourrait emprunter dessus...
Malron éclala de rire, et sa bedaine se secouait avec des glouglous :
— Hé! mon bon, vous figurez-vous qu'on peut emprunter sur de l'eau ?... Non, non, non, voyez-vous, pas mèche!... L'eau, ça n'est pas assez solide: ça court, ça va, ça vient, c'est capricieux... Et puis, est-ce qu'on sait jamais bien au juste ce que ça vaut?...
— Vous venez de dire, commenta Bertiî?nv...
L'autre interrompit :
— Oui, oui, je vous ai dit que votre source vaut quatre-vingt mille francs. C'est mon estimation, à vue de nez. Seulement, vous comprenez, elle les vaut — à condition que vous trouviez un amateur, et que vous ayez du loisir pour vendre... Autrement, si vous étiez forcé... ah! dans ce cas-là, je vous réponds qu'elle ne les vaudr.Mt pns !
82 I/KAIJ COUllANTE
Ce diable d'homme venait d'ouvrir de tels horizons devant les Berligny que tous les troisy lançaient déjà leurs rêves :
— Ça serait à voir ! affirma Louis-Auguste, qui songeait qu'une fois la scierie liquidée, rien ne Tempêcherait plus de quitter le Pied-des- Bois pour s'en aller à la ville gagner son paia dans un mélier de son goût.
— Facile! riposta Matron. Vous n'avez qu'à tâter d'une vente aux enchères. Il y a des chances pour que ça tourne bien, puisque les amateurs
/ne manquent pas... Mais je vous en avertis : il y en a aussi pour que ça tourne mal... Les acquéreurs (peuvent s'entendre entre eux... Enfin, c'est un hasard, quoi !...
Ils étaient retournés vers la table ovale, où la bouteille les attendait. Les deux hommes trinquèrent, tandis que Louis-Auguste et Henriette échangeaient leurs réflexions à voix basse, dans un coin. Bertigny réfléchit un long moment, le front dans ses mains. Matron promenait sur tous les pauvres objets ses petits yeux de commissaire- piûseur : à la fin, ils se fixèrent sur la série des six vieilles estampes en* couleurs qui représentaient les amours, les tristesses et la retraite de M'^' de la Vallière. ^
— Si on met en vente, demanda le scieur...
L EAU COLRANTE 83
et que ça ne monte pas assez... est-ce que nous pouvons garder ?
— Bien sûr !
— Alors, il y aura des frais?
— Naturellement.
— Avec quoi est-ce que je les payerai ?
A son tour, Matron parut réfléchir — mais très vite, à son habitude.
— D'abord, dit-il, ces frais sont peu de chose... Et puis, ma foi ! je vais vous faire une proposition. Vous êtes un brave homme, vous méritez qu'on s'intéresse à vous... D'ailleurs, il y a la source, qui n'est pas une garantie si on veut, mais qui en est une tout de même!... Eh bien, je vais essayer devons tirer d'affaire... On préparera une mise publique de toute votre boutique... je veux dire, de la partie qu'il faut vendre, c'est une question à examiner... Si ça ne marche pas, je vous ferai tout simplement un prêt, sur votre signature, qui vous permettra d'attendre une nouvelle occasion... Et ça ne tardera pas : j'en fais mon affaire!... Ça vous vart-il?.. Moi, je ne trouve pas d'autre moyea de vous tirer d'embarras...
Voyant que le scieur hésitait encore, consultait des yeux Louis-Auguste et même Henriette sans parvenir à prendre un parti, il ajouta:
84 L'EAU COUKAiNTE
— D'ailleurs, vous pouvez réfléchir... Personne ne vous mettra le couteau sur la gorge... Je vous donne une semaine pour vous décider...
Henriette, tout bas, demandait à Louis-Auguste :
— Et si on refuse?...
L'oreille fine de Matron perçut la question, à laquelle il se chargea de répondre :
— Si ton papa refuse, petite ? Eh bien, dame ! les choses suivront leur cours !
Avant de se remettre en route, Matron voulut faire le tour de Tétang et remonter jusqu'à la source, au haut du pré, sans s'inquiéter des mauvais chemins. Il examina aussi la maison, la grange, l'écurie, admira même le bouc Samuel, qui le regarda de son air narquois, en secouant ses cornes :
— Mâtin ! quel gaillard ! On dirait le diable en personne.. . Mais votre cbevala fait son temps : il faudra le remplacer !
Après quoi, il remonta dans son char-de-côté, et s'en alla en agitant la main par la portière, comme un monarque qui vient de rendre visite à quelqu'un de ses grands vassaux. Les jumeaux, qu'on avait cachés, accoururent pour le regarder partir. Henriette, toute joyeuse, s'écria:
— Voilà qui va arranger les choses !
Son père hocha pensivement la tête et dit :
— Attendez voir ! Tout ça n'est peut-être que des paroles. Rappelle-toi bien le proverbe i c II ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir couché par terre » !
Au Pied-des-Bois, le soir même, le lendemain, les jours suivants, l'étonnante proposition di M. Matron fat retournée dans tous les sens, et les avis furent divisés. Elle tentait Louis-Auguste, qui aurait si volontiers renoncé à son métier ; l'esprit aventureux de Salomon l'accepta d'emblée, sans réserve, joyeusement ; mais Henriette, après avoir partagé l'enthousiasme du premier quart d'heure, découvrit des obstacles et des difficultés, avec ce sens pratique qu'elle tenait de sa mère. Ce fut elle qui mit le doigt sur la principale objection : comment songer à vendre une bande de terre le long de l'eau et à garder le reste avec la maison ? D'abord, les acquéreurs n'accepteraient jamais cette combinaison ; et puis, la propriété tout entière suffisait à peine à nourrir la famille : que ferait-on quand elle serait réduite de moitié?
L'EAU COUfUlNTE 87
— On achètera plus loin, déclara Salomon, puisqu'on aura de l'argent !
— Plus loin? Où ça? Tu sais bien qu'il n'y arien à aclieler'par ici! Si on veut vendre, il faut vendre le reste, le verger, la maison, le Fantin, tout !
— C'est clair ! répéta Bertigny. Si on vend la scie, il faut tout vendre, et déguerpir!
C'était donc un complet changement d'existence, un saut dans l'inconnu. Salomon ne s'en troublail guère; mais Louis-Auguste, qui pensait aux autres plus qu'à lui-môme, sentit fléchir son enlniin. Quant au père, il tâchait de peser le pour et le contre, partagé entre son obscur attachement à cette maison où depuis trois siècles naissaient, mouraient, souffraient ceux de son nom, et la soudaine espérance de voir l'hypothèque, avec les billets et les cédules, s'évaporer dans l'arrangement. Chaque soir, devant la cheminée où l'on mnngeait la soupe dans les pots de couleur proportionnés à l'appétit de chacun, la discussion recommençait. Salomon, qui revenait de la forge, attaquait avec sa belle assurance :
— Eh bien, c'est-y décidé, cette fois?
— Si on t'écoutait, toi, marmonnait Bertigny, on commencerait par agir, pour réfléchir après.
— Ça vaudrait mieux I ripostait le garçon avec un regard hardi. A force de réfléchir, on laisse filer l'occasion ; et puis, quand on a pris son parti, c'est trop tard : bernique I
Henriette, qui ne se mettait à manger qu'après avoir servi les autres, insinuait, de sa voix grave, tandis qu'une ombre d'inquiétude traversait ses yeux fleur de lin :
— Si seulement on pouvait savoir ce que M. Matron a dans la tête !
Celte méfiance irritait Salomon ; car il voulait absolument croire en M. Matron comme en l'Évangile, et il criait en agitant ses mains noircies, aux doigts déformés par les coups de marteau :
— Comme si on ne savait pas que c'est la crème des honnêtes gens, cet homme-là I...
Est-ce que c'est lui ou le père qui touchera l'argent, dis voir?... Alors, quoi?
Le père, courbé sur sa chaise, tournait lentement sa cuillère dans son pot, comme si l'indécision lui coupait l'appétit; et il murmurait :
— Faudrait voir !
le front barré, sans parvenir à prendre un parti.
Alors Salomon, furieux, avalait sa soupe à
LTAU GOURANTE 89
Goups précipites ; puis Louis-Auguste reprenait, en tirant les fils de sa petite moustache :
— Moi, je pense à ce que nous ferions, si nous n'avions plus la scierie. C'est ça la question : il faut y refléchir d'avance.
Aussitôt Salomon rêvait tout éveillé, la cuillère en l'air :
— On s'en ira, parbleu! Est-ce qu'on est attaché ici comme des vaches au pied d'un arbre? On partira pour l'Algérie, pour l'Amérique. Des pays magnifiques, où il fait chaud toute l'année, où on gagne tout ce qu'on veut, quand on a seulement un peu d'argent pour commencer !
Une corde douloureuse vibrait à ces mois dans l'âme de Bertigny, qui répondait :
— Tu n'aimes donc pas ton pays, toi?... Gomme si les cailles vous tombaient toutes rôties dans la bouche, par là-bas!... Pas plus qu'ici, va !... Il y faut travailler comme partout! El c'est peutêtre plus dur!... Moi, j'aimerais autant acheter un joli bien, plus près du lac... là où il y a de la vîgne... par vers Borins, par exemple, puisqu'un jour ou l'autre vous aurez votre part de l'héritage à la maman...
— Tout vaut mieux que de rester comme nous sommes, ripostait Salomon. J'ai un métier, qui
n'est pas un mauvais métier : je me tirerai toujours d'aflaire. Mais vous autres, sacré nom d'unchien ! voulez-vous donc crever sur place quand vous n'en pourrez plus, sans avoir eu jamais un jour de bon temps, avec cette sacrée hypothLMjue qui finira par vous ronger jusqu'aux os!
— Ah ! soupirait Ucrligny, si seulement on pouvait se débarra^^ser de rhypothèque.
— lié ! tu sais bien qu'elle ne s'en ira pas toute seule! criait Salomon, qui montait comme une soupe au lait. C'est une gueuse qu'on ne chasse pas comme on voudrait. Voilà qu'il vient une bonne occasion de s'en délivrer, et vous êtes tous là à chercher midi à quatorze heures, au lieu de sauter dessus !
Le troisième jour, Henriette, qui s'était rassise après avoir recueilli les pots de soupe, et réfléchissait, les mains nouées sur ses genoux, eut une idée :
— Voyez-vous, dit-elle, moi, je crois que ce M. Matron est trop malin pour nous... 11 faudrait consulter quelqu'un d'entendu, avant de dire oui ou non... quelqu'un d'honnête... comme M. Battey, le notaire, par exemple...
— Consulter, consulter, grogna Salomon.
Est-ce que les gens peuvent mieux savoir nos affaires que nous-mêmes?
|;EAU courante 91
Mais Bertigny saisit la balle au bond, lout heureux de se décharger sur un tiers d'une part de responsabilité :
— Moi, je dis que c'est une fameuse idée!...
La petite sera comme sa mère : toute pleine de bons conseils!
Louis-Auguste approuva à son lour.
— Oui, on pourrait consulter M. Battey...
Tout le monde sait qui c'est, celui-là! On peut avoir confiance en lui!
— Eh bien, dit Salomon à son père, si tu veux lui parler, vas-y demain, et qu'on en finisse!... M. Matron n'attendra qu'une semaine. Et vous vous rappelez ce qu'il vous a dit, en partant : a Si vous dites non, les choses suivront leur cours!... »
Etienne, trop petit pour donner son avis, écoutait ces conversations de toutes ses oreilles, le cœur gros d'angoisse. II ne pouvait concevoir la vie ailleurs qu'au Pied-des-Bois, avec, à deux pas, l'élang où plongent les grenouilles, la forêt pleine de nids, de fraises, de papillons, la bonne Maria qui ne manquait jamais de lui donner une tranche de salée ou un morceau de coucon les jours de fournée — et Marthe Pivert, sa cadette d'une année, sa bonne amie, celle qui serait sa femme quand il aurait l'âge de se marier. Dès que l'école leur en laissait le loisir, les deux
gamins grimpaient ensemble sur le Fantin — Etienne était agile, malgré sa jambe torse — pour s'asseoir à côté l'un de l'autre, comme des personnes qui veulent discuter une grave affaire : Etienne, un peu pâlot, la figure mince sous sa tignasse rousse, avec des yeux immenses où passaient trop de choses ; Marthe, toute rose, florissante de santé, les cheveux au vent, toujours prête à montrer en riant les jolies dents de sa grande bouche, très gentille à voir dans son petit châle de tricot, avec ses souliers rapiécés et ses bas gris, mais beaucoup moins intelligente que son ami, qu'elle écoutait comme le bon Dieu en personne. Etienne racontait d'abord ce qu'on disait chez lui, le soir, en mangeant la soupe; et puis, comme son imagination vagabonde avait galopé tout le jour sur les thèmes recueillis la veille, il exposait ses propres idées et les projets que lui suggéraient les événements : des projets fantasques, chimériques, absurdes, puisés dans le Robinson suisse que lui prêtait le régent, dans des contes de fées, dans des histoires à dormir debout :
— S'ils partent, moi je reste, 'pas?... Je ne veux pas te quitter, moi...
La petite se serrait contre lui, prête à pleurer. Il reprenait :
— Jamais!... Jamais!... Nous irons plutôt dans la forêt!... Je saurai bien fabriquer une cabane!... Au Creux-du-Pacha, hein?... Personne n'y vient!... Et puis, c'est une clairière : on n'aura pas besoin de couper les arbres pour planter des choux et des pommes de terre... On dressera des pièges... on aura des lapins, des poules... ons'arrangerabien,nousdeux... Comme Robinson, tu sais?...
Ou bien, il consentait à partir, à condition d'emmener Marthe. Ils s'en allaient alors dans les pays inconnus, où il y a des forêts plus grandes, où Ton niche dans les arbres, comme des oiseaux, où Ton prend des tigres au lieu de lièvres, des lions au lieu de renards, et toutes sortes d'autres bêtes :
— On vend les peaux très cher... On trouve de l'or dans les cailloux... ou dans les rivières... Figure-toi, s'il y avait de l'or dans TArna!... On devient riche, et on est heureux...
La petite approuvait toujours :
— Gomme tu voudras, 'tienne, comme tu voudras!...
— ... Seulement, voilà, il faut que papa se décide. Et il ne peut pas se décider, papa!...
Cependant, le cinquième jour, Bertigny descendit à Bielle, à pied, pour économiser les
yi l/EAU COLIUME
fjais de remise du char à bancs et le picotin du Pelé. Il s'en alla tout droit chez M. Battey, dont l'étude se trouve au deuxième étage d'une vieille maison de la grand'rue, vis-à-vis de la placelte où se dresse Tarbre de la liberté. Un petit clerc, solitaire, avec des manches de lustrine» éciivaiL sur un pupitre noir, tandis que dos voix sortaient du cabinet du notaire. Une vieille paysanne attendait, sa face parcheminée tiraillée par un tic, les doigts noués à Tanse du panier couvert qu'elle tenait contre sa poitrine. Louis s'assit à côté d'elle, les deux mains sur ses deux genoux. Ils demeurèient longtemps ainsi, sans se parler, sans se regarder, roulant chacun pour soi des soucis qui se ressemblaient peutêtre. Puis M. Battey passa, reconduisant un client de marque, qu'il entretint encore un moment à voix basse, sur le seuil. Ensuite, il reçut la paysanne, qui sortit au bout de dix minutes, en Taisant des salamalecs. Ce fut le tour de Bertigny. Assis sur une chaise paillée, dans sa même immobilité rigide, à côté du bureau encombré de paperasses, il tâcha d'exposer son aflaire, encouragé par Tallenlion bienveillante du notaire : un petit homme tout chauve, avec des favoris poivre et sel, un double menton, le cou rentré, les oreilles roses, de bons yeux chari-
i;eau courante 95
tables derrière des lunettes qui vacillaient sur un nez en boule.
— Alors, dit M. Battey quand Tcxplication fut finie, vous voulez mon avis? Cela me paraît très simple, mon ami : à quoi bon vous mettre sur le dos les frais d'une vente publique dont le résultat serait incertain? Ces frais sont peu de chose, c'est vrai ; mais un échec déprécierait votre fonds. Puisqu'il y a des amateurs, laissezles venir, attendez. On ne regrette jamais d'avoir attendu !
[1 flairait une louche intrigue de ce Matron dont il connaissait la dangereuse habileté. Bertigny rougit au mot « attendre ».
— C'est que... voilà!... balbutia-t-il... Il faudrait... il faudrait -payer les intérêts 1... oui, les intérêts de Thypoibèque... Et je ne peux pas!...
Le notaire le dévisagea, comme s'il cherchait à lire, sur cette figure ravagée, les longs chagrins, les efforts repoussés, les angoisses répétées — la tragique histoire des petits soucis qui dévorent la vie.
— Vous êtes tous les mômes ! s'écria-t-il avec une brusquerie où il y avait pourtant de la compassion. Vous empruntez à tort et à travers pour faire face aux difficultés du moment, sans penser que c'est reculer pour mieux sauter, et qu'à
chaque emprunt nouveau vous avez moins de chance de retomber sur vos pieds !
Bertigny leva les yeux au plafond, où courait une araignée, puis regarda vers la fenêtre sans rideaux, où s'encadrait le peuplier planté en Quarante-six par des révolutionnaires en gaieté qui croyaient que tout le monde allait être heureux quand ils. auraient chassé les aristos; il répondit :
— On fait ce qu'on peut, monsieur le notaire ! Quand on est forcé d'emprunter, on est encore bien content de trouver des gens qui vous prêtent, allez I... A présent, par exemple, qu'estce que je ferais, si M. Malron n'était pas là?
Battey ne put réprimer un geste d'impatience qui suffit à déplacer ses lunettes. Il les rassujettit et se mit à jouer avec un crayon bleu. Par pitié pour ce pauvre diable, pouvait-il débiner les trucs de Thomme d'affaires qui, après tout, n'avait jamais eu maille à partir avec la Justice, dont nul ne pouvait établir la coquinerie que tous soupçonnaient^ et qui ne manquerait pas de poursuivre en diffamation quiconque parlerait mal de lui ?
— Tout ce que je peux vous dire, répondit-il en accentuant chacune de ses paroles, c'est que je ne sais rien, absolument rien de la création
d'une société pour l'éclairage électrique de la ville... Possible qu'elle existe; moi, je ne la connais pas!... Je ne sais rien non plus de ce syndicat de Brenex!... Mais M. Matron est peutêtre mieux renseigné que inoi... Il sait tant de choses avant les autres, M. Matron!... II n'est ni avocat, ni banquier, ni notaire ! Gela n'empèche pas qu'il nous mettrait tous dans sa poche. . . Allez ! c'est un habile homme !... Oh ! un homme très habile!... Trop habile pour moi, voyezvous... pour vous aussi, peut-être... Pensez-y I... D'ailleurs, je n'ai rien à lui reprocher !...
Bertigny n'avait point l'esprit assez subtil pour comprendre à demi-mots. La seule chose qu'il retint du petit sermon du notaire, ce fut l'hommage rendu à Tbabileté de Matron. En suivant à grandes enjambées la route du retour, sans avoir bu plus de trois décis à la Croix-Rotigey il se répétait la phrase insidieuse : a Un habile homme... un homme très habile... Pourtant, M. Batteyn'a pas l'air de l'aimer beaucoup... Et ça ne l'empêche pas de le trouver un homme habile... > Il fallait que l'optimisme de sa jeunesse *fût bien enraciné dans son cœur, malgré les expériences de sa pauvre vie ; car, au lieu de se dire : € Soa habileté servira à nous mettre dedans », il songeait : a Un homme aussi habile ne peut
•98 i;eau courante
manquer de nous sortir d'embarras!... » Un clair soleil, rare dans la saison, égayait le paysage; quelques vaches pâturaient encore autour des fermes ; Tair vif, la lumière épandue dans le ciel, la marche donnaient du courage. Aussi la décision laborieuse avançait-elle dans Tesprit du scieur. En passant devant la Palude, en voyant tourner la roue du moulin, il songea, sans beaucoup de malice : t Qu'est-ce qu'ils diront, ceux-là, si le syndicat de Brenex achète? > Et il se réjouit un moment en évoquant les •colères futures des Chanleuille. Gomme il arrivait au pontde TArne, il rattrapa M. Trémolaz, en redingote et cravate blanche, qui revenait d'un enterrement à Luville, son Évangile à la main.
— Eh bien, lui demanda le pasteur en lui rendant son salut, est-ce vrai, monsieur Bertigny, que vous allez vendre votre fonds pour quitter le pays ?
— Je ne sais pas encore, monsieur le pasteur. . . Je viens de Bielle pour examiner la chose. .*. Mais c'est bien l'idée aux enfants !...
— Quand on s'en va, monsieur Bertigny, on sait ce qu'on quitte, on ignore ce qu'on trouvera.
— Que voulez-vous, monsieur le pasteur?...
La jeunesse a ses idées... Ils n'ont peur de rien,
ces gaillards-là... Et quant à moi, voyez-vous, il y a trop longtemps que je trime : j'en ai assez !...
— Oui, oui, monsieur Bertigny, voilà vingt ans que je vous vois à la peine. Vous n'avez pas eu de chance. Mais vous avez toujours fait votre devoir. Aussi, Dieu vous récompensera.
Le scieur, peu dévot, cligna de Tœil malicieusèment :
—7 Peut-être bien que c'est lui qui nous arrange cette affaire, monsieur le pasteur?
M. Trémolaz savait vaguement que la cheville ouvrière en était Malron, qu'avec la meilleure volonté du monde il ne pouvait prendre pour un envoyé du Seigneur. Riais ses renseignementsétaient vagues, Bertigny ne semblait pas enclin à les préciser; d'ailleurs, qu'aurait-il pu dire contre un homme inattaquable à force d'adresse et qui ne se laissait pas marcher sur les pieds? 11 se tut donc, soupira, sans répondre, ôta son chapeau haut de forme pour s'essuyer le front. Et comme on arrivait devant la maison, les deux hommes se serrèrent la main sous le vieux tilleul. Pataud accourut en jappant, la queue en émoi, dressant ses grosses pattes contre la poitrine de son maître. Louis-Auguste, Henriette, Etienne, Salomoa qui venait do rentrer, demandèrent tous à la foi
100 L'EAU GOURANTE
— Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit?
— Je crois qu'il faudra se décider, répondit le père.
— Quand je vous disais, moi! s'écria Salomon.
Etienne s'éclipsa pour porter la nouvelle à Marthe, qui l'attendait sur le banc devant leur maison, et se mit à pleurer comme une Madeleine; car, à mesure que le moment approchait, les deux enfants comprenaient mieux combien il est impossible de jouer aux Robinsons dans la réalité. La grande Maria, qui sortait justement, les trouva plonges dans la désolation. Elle devina tout de suite la cause de leur chagrin, et leur dit pour les consoler :
— Ne pleurez pas comme ça, les bouèbes!...
D'abord, on ne sait pas ce qlii peut arriver!... Et puis, quoi? quand on s'en va, c'est pour revenir!... On se quitte, on se retrouve! C'est la vie qui veut ça.
Au fond, elle avait aussi le cœur gros en pensant qu'elle les verrait tons partir : le père, «i malheureux par le sort, qu'elle se souvenait d'avoir connu dans la jeunesse insoucieux, déluré, rieur, plein d'espérances, les enfants qui avaient grandi sous ses yeux, Salomon qui s'arrêtait presque chaque jour avec elle pour un brin
de causette, en revenant de a forge, le petit Etienne, qu'elle aimait comme un des siens. Oui, ces visages connus disparaîtraient, comme un vol de moineaux quand on les effraye, et Ton verrait arriver au Pied-des-Bois des figures nouvelles, des ingénieurs qui bouleverseraient tout, des richards qui regarderaient de haut le pauvre monde. Justement, Pivert rentrait à son tour, en traînant sa jambe de bois. Elle voulut lui expliquer la chose :
— Eh bien, il paraît qu'ils vont partir, les voisins, sais-tu?
Le garde champêtre, les yeux luisants dans sa face éméchée, était justement un peu plus ^ris que d'habitude. L'esprit alourdi, la langue pâteuse, il demanda :
— Qui ça, qui va partir? Quels voisins?
Maria se tut : depuis si longtemps, elle gardait
pour elle tous ses chagrins, tous ses soucis ; elle jpouvait bien rengainer encore celui-là !
Naturellement, de tels intérêts ne se brassaient pas au Pied-des-Bois sans remuer la contrée; d'autant plus que l'histoire de la source, centre de ces divers incidents, dégageait l'attrait mystérieux du « trésor découvert », qui fait le fond de tant de contes paysans. Le trésor, ce n'étaient plus les monnaies d'or enfouies au temps
àos Romains, ni les pierres précieuses abandonnées par quelque pacha dans ces bois qu'avait traversés la fuite des Sarrasins : c'était de l'eau claire, une simple source qui jaillissait depuis des siècles à la lisière de la forêt sans que personne eût jamais songé qu'elle valait une fortune. Aussi ne parlait-on que de cela devant les cheminées où commençait à fumer la charcuterie encore fraîche, au cabaret où le petit blanc de Tannée pétillait dans les verres, surtout à la forj^e, pendant que les chevaux attendaient leur tour. Là, c'était cette tête-à-révent -de Salomon qui, tout en tenant les pieds des bêtes repliés sur son genou, pendant que le patron coupait la corne ou plantait les clous — quatre coups par clou, pas davantage, et pas un ne ratait jamais I — c'était Salomon qui ouvrait la conversation, disant pêle-mêle tout ce qui lui passait par l'esprit; tandis que les autres, aussi prudents que curieux, retournaient trois fois leur langue avant de parler. Détruit, brave homme, qui devinait le manège, faisait son possible pour modérer le bavardage de son ouvrier :
— Est-ce qu'on raconte ses affaires à n'importe qui?... Tu barjaques comme une lessiveuse,
sans t'inquiéter de ce qu'on pense!... Tous ceux qui viennent ici ne sont pas tes amis!...
L'EAU COURANTE lOÎ
Il faut savoir tenir sa tapette, que diable!...
Inutile! La tapette fonctionnait sans repos ni Irêve, attaquant les Ghanteuille, exaltant Matron, vantant rélectricité, les syndicats, le progrès, les colonies. A l'entendre, les Berligny semblaient à la veille de redorer leur vieux blason, oublié jadis dans quelque village de la Bourgogne. Ou bien, on eût pu croire qu'ils revenaient déjà de la Californie, avec des sacs d'or. Aussi les malins faisaient-ils entre eux des gorges chaudes de cet enthousiasme qui, d'ailleurs, finissait toujours au cabaret, où ce jobard de Salomon dépensait les quarante sous de sa journée à payer à boire comme s'il ne savait que faire de son argent.
Les Ghanteuille — pas si bêtes — ne se livraient point ainsi. S'ils pensaient quelque chose, nul ne savait quoi, car ils n'ouvraient pas la bouche. Rien qu'à les voir, muets comme des carpes, fermés comme des coffres-forts, on pouvait dire:
— En voilà qui ne se laisseront pas tirer les vers du nez !
Personne n'aurait osé interroger, même indirectement, le père Alexandre : il était de ceux qui en imposent et qui ont bientôt rabroué les familiarités. Mais avec ce sournois de Barbouchet, on se gênait moins. Une fois même, le père
101 L'EAU COL'IUM'E
Pivert laclià^e lui tirer les vers du nez, un malin qu'avant d'êlre gris, il le croisait en montant au village. Sa jovialité lui permettait certaines choses, et comme, à jeun, il ne manquait pas de finesse, il en savait profiler.
— Tiens! C'est toi, Ami!... Je pensais justement à toi, ce malin, en longeantlepré auxBcrtigny, sous le Fantin. Je me disais comme ça : « H6! hé! il doit avoir son idée, le gaillard! »
Le garde champêlre cligna de l'œil, gratta son nez fleuri, frappa deux ou trois pelits coups de sdL jambe de bois sur le sol. Le fils Chanteuille ne broncha pas. L'autre continua :
— Qu'est-ce qu'il va faire? que je me disais» At-il envie d'acheter? N'a-t-il pas envie? La maison n'est pas fameuse, c'est vrai... Elle ne vaut pas la Palude, ah non!... C'est une vieille baraque qui tombe en morceaux... Mais enfin, il y aTeau... la source... Et si on vient à la vendre, Teau?... oui... si on vend le Pied-des- Bois, on vend la source avec... C'est clair!... Alof...
Il s'arrêta, en point d'interrogation. Barbouchet, tranquille, dit simplement :
— Qu'est-ce que tu veux que ça me f....?
Pivert écarquilla les yeux, gonfla les joues et
fît'un cercle avec sa jambe de bois.
L*EAU GOURAINTE 105
— Ah!... moi... je croyais... Tout le monde croit... que tu penses... à cause de Teau... ^pas?...
— L'eau? Eh bien, quoi, Teau? qu'on la vende ou qu'on ne la vende pas, est-ce qu'on l'empêchera de couler ?
— Non, bien sûr... Pourtant...
— Je te dis que je m'en bats l'œil !
— Oh! alo...
Et le garde champêtre le quitta, peu convaincu, mais tout pensif.
Cependant, le jour de la vente, il sembla bien que, pour une fois, Barbouchet avait dit la vérité : il n'y parut pas, non plus que son père, ni personne qui pût les représenter. Gela se passa dans la grande salle de l'auberge communale, bien proprette avec ses tables et ses chaises de noyer,^ son comptoir garni de bouteilles, les textes des lois nouvelles et des récents arrêtés collés aux murs, les 'portraits encadrés des membres vaudois du Conseil fédéral.
M. Battey présidait la cérémonie, assis devant une table couverte de paperasses. L'huissier de la justice de paix, venu de Luville pour remplir les fonctions de crieur public, donna lecture des clauses et des conditions. Une simple formalité, bien entendu : car depuis longtemps on pou-
100 L'EAl; COURANTE
vait lire tout cela sur de petites affiches placardées dans le \illage, ainsi que dans la Feuille des avis officiels. Chacun savait donc à quoi s'en tenir. Du reste, il n'y avait là qu'une quinzaine de curieux : Salomon, venu pour assister au triomphe, tandis que les autres attendaient au Pied-des-Bois, le syndic. Détruit, Driveau qui, depuis sa faillite, semblait toujours guetter un bon coup, et pas un inconnu, personne qui eût Fair de représenter une compagnie ou un syndicat quelconque. Quand l'huissier, de sa forte voix qui faisait vibrer les verres posés sur les plateaux d'étain, demanda si quelqu'un renchérissait sur le chiffre de la mise à prix — vingtcinq mille francs — les assistants s'entre-regardèrent avec des airs de méfiance qui devinrent bien vite malicieux. Ils se poussaient du coude en se disant à voix basse :
— Toi, peut-être?
— Non, toi.i. Allons, vas-y! Qu'est-ce qui t'arrête ?... C'est pour rien !...
Xe crieur répéta :
— Personne?... Personne?... Vingt-cinq mille francs, messieurs, vingt-cinq mille !...
On pouffa, mais pas trop haut, par crainte de Salomon, qui roulait dans son coin des yeux de possédé. M. Battey essuya ses lunettes. Le crieur
s'égosilla encore un moment. Les figures s'épanouissaient comme au spectacle d'une bonne farce. Seule, celle de Détruit exprimait la compassion. Il se rapprocha de Salomon et lui souffla :
— C'est embêtant, ça, nom d'un chien !...
Salomon, les poings serrés, aurait bien voulu
tomber sur quelqu'un, pour se soulager. Et le crieur commençait à rigoler :
— Voyons, messieurs I ne vous pressez pas !... Nous pouvons attendre !
Enfin, quand il fut bien certain que personne ne voulait donner vingt-cinq mille francs du Pied-des-Bois, M. Battey se leva en soupirant, rassembla ses papiers et fit un petit signe à Salomon, qui sortit avec lui, l'oreille basse, la mine penaude. Derrière eux les brocards éclatèrent, les plaisanteries jaillirent, comme des fusées :
— Et le syndicat de Brenex, où est-ce qu'il est?
— Il pourrait bien s'être perdu en route !
— Ceux de Bielle, avec quoi vont-ils s'éclairer?
— Avec l'eau du lac, parbleu !
Le dimanche après la mise, M. Matron arriva au Pied-des-Bois, tout franc, tout rond, à son habitude, prenant la chose avec la facilité d'un homme d'argent et l'indifférence de chacun pour les soucis du prochain. Les Bertigny, tassés dans leur cuisine, ressemblaient à des oiseaux qui se serrent les uns contre les autres sur un fil du télégraphe, quand l'orage approche. Active jusqu'en ce désarroi, Henriette tricotait des chaussettes pour son père, tandis que les jumeaux jouaient avec ses pelotons, comme des petits chats. Salomon, la tète entre ses mains, broyait du noir en mâchonnant un bout de (( grandson y^, n'osant aller à l'auberge par crainte des quolibets. La grande Maria, venue en. visite comme après un enterrement, suivie de sa Marthe qui babillait dans un angle avec Etienne, cherchait en vain des paroles réconfor-
tantes : quand les gens sont en deuil, on sait ce qu'il faut dire; mais quand il leur arrive des malheurs comme celui-là, comment peut-on les consoler? Elle appela d'un signe sa fillette et s'éclipsa, en voyant apparaître sur le seuil la face épanouie de Matron, qui se détachait en ^ vigueur sur le col noir de sa pelisse d'astrakan.
— Hé, bon Dieu, quelles mines vous avez tous I s'écria le gros homme en les regardant à la ronde. Oui, oui, sans doute, c'est ennuyeux, je comprends ça. Mais que voulez-vous? En affaires, il est rare que tout marche sur des roulettes et qu'on mette dans le mille du premier coup. Ça serait trop beau, vous savez I
Debout devant lui, la tête basse, Bertigny répétait :
— Pas un sou de surenchère, monsieur Matron... Pas un amateur!... Quand on donnait tout pour vingt-cinq mille francs... Tout, oui, la scierie, la maison, le Fantin, la source... la fameuse source I... Nous qui nous étions crus riches, monsieur Matron, parce que vous l'aviez dit!... Et voilà qu'à présent nous sommes plus pauvres qu'avant I
Pendant qu'il se lamentait ainsi, Henriette avançait le fauteuil où M. Matron s'installa. Il tendit ses petites jambes vers le beau tison qui
llambait dans la cheminée, enleva ses gants ourrés, se frotta les mains, et sa figure exprimait une bonhomie compatissante, une bienveillance presque attendrie.
— Nom d'un petit bonhomme, ne vous désolez donc pas, mes enfants! Il n'y a pas de quoi, parole d'honneur ! Plaie d'argent n'est pas mortelle. Si la vente n'a pas marché, c'est que personne n'y est venu !
Louis-Auguste demanda :
— Pourquoi est-ce que personne n'y est venu?
Yoilà justement ce que je voudrais savoir.
— Pourquoi personne n'y est venu ? Je vais vous l'expliquer...
M. Matron prit un air de mystère et se mit à balancer l'index devant son nez, pour souligner ses paroles.
— Personne ne s'est présenté aux enchères, parce que les Chanteuille ont fait courir le bruit qu'ils ont des droits sur votre eau. Voilà toute la malice !
Ils se regardèrent les uns les autres avec des oh ! et des ah ! — stupéfaits, faisant tous ensemble la même réflexion : quels droits les Chanteuille pouvaient-ils se figurer d'avoir sur cette eau qui, depuis trois siècles, jaillissait sur leur fonds incontesté '^ Salomon l)ondit de sa chaise en s'écriant :
— Ça, c'est trop fort !
— Ces gens-là croient que tout est à eux, dit Berligny d'un ton plus mesuré.
Il se mit à expliquer :
— Notre fonds est dans la famille depuis les fins commencements ! Est-ce que les Druz, les parents de la femme à Barbouchet, ne nous ont pas déjà fait un procès, dans le temps, par rapport au Fantin? Mais ils y ont bien vu... Et les juges aussi ont vu clair!... Ce qui est à nous, est à nous...
— Oui, oui, oui, oui, c'est évident, dit M. Matron en agitant ses mains potelées, aux ongles noirs. C'est l'évidence même. Seulement il y a un proverbe qui dit : « Qui terre a, guerre a ! » Avec Teau, c'est bien une autre histoire!
Louis-Auguste, le plus calme de tous, sentait pourtant la moutarde lui monter au nez :
— Qu'ils viennent voir ! dit-il.
Salomon ajouta, menaçant :
— Qu'ils essayent de nous la boire, notre eau!
— Ils ne peuvent pas, déclara M. Matron. Elle est à vous ! Vous, si ça vous chante, vous pouvez la boire... Oh ! jusqu'à la dernière goutte...
— Merci, interrompit Salomon, j'aime mieux le nouveau !
i 12 L'EAU COURANTE
— ... Ou la metlre en bouteilles, si ça vous amuse, comme Teau de Romanel... C'est votre droit : il faut qu'on le sache. Établissez-le bien clairement, de manière que personne n'en doute : et ces bruits tomberont d'eux-mêmes. Alors, les acquéreurs viendront comme les poulets quand on leur jette le grain !... En attendant^ moi, je suis tranquille comme Baptiste! A preuve que je vous apporte de quoi payer les frais de la mise... On va mettre tout bien en règle, pour les intérêts de l'hypothèque, pour ceux des .cédules, et je vous donnerai encore deux cents francs pour que vous soyez à l'aise. Ça vous va-t-il?
Ils remercièrent, en hésitant un peu. Ils pensaient tous : « Quelle anguille tient-il sous roche? » Mais l'essentiel, c'était de parer au plus pressé; et puisque Matron représentait leurs créanciers, ils se sentaient dans ses mains — dans ses petites mains grassouillettes, molles, toujours un peu humides, qui ne pouvaient pas être tout à fait propres. Elles fourragèrent sous la redingote, ces mains habiles, elles sortirent un portefeuille, d'où elles tirèrent des billets de banque, des quittances préparées, une feuille de papier timbré couvert de griffonnages :
— Voici l'argent, et les papiers à signer !
L'EAU COURANTE lia
Bertigny se mit à examiner les grimoires, tandis que Louis-Auguste les lisait par-dessus^ son épaule. Salomon marchait de long en large,, les pouces dans ses poches, en sifflotant.
Etienne, qui ne comprenait rien à ces affaires, fila sans bruit, pour rejoindre Marthe. lienrietlc écoulait en silence, comme il sied à une jeune fille : « Est-il possible, songeait-elle, qu'on puisse trouver ainsi de l'argent tant qu'on en veut, le prendre chez celui-ci, le porter chez celui-là, et s'enrichir à ce métier jusqu'à posséder des tas de maisons à Drusy, une campagne magnifique, et Dieu sait quoi! Tandis qu'il y a des gens qui triment toute leur pauvre vie, du matin au soir, à l'aner, à labourer, à bêcher, à fendre des troncs d'arbres, sans parvenir h nouer les deux bouts. » En rcfléchissaut ainsi, elle promenait ses grands yeux de son père, qui épelait les papiers à voix basse, en remuant les lèvres, à M. Matron, dont la jambe droite se balançait sur le genou gauche, dans un mouvement régulier que l'impaliencc acculera peu à peu. Mais le petit homme l'ayant regardée. d'une certaine façon, elle cessa son manège innocent et, tout en continuant à penser les mêmes choses, ne fixa plus que les grandes flammes de la cheminée.
11 i L'EAU COURANTE
Quand il eut terminé sa lecture, Bertigny demanda quelques explications. Matron les fournit avec son aisance accoutumée, en phrases courtes, claires, qui levaient les doutes.
— Alors il faut signer tout ça? demanda le scieur.
— Bien sûr !
— Va chercher la plume, Henriette!...
Comme la jeune fille se levait, Matron l'arrêta
<lu geste :
— Ne te dérange pas, petite. J'ai ce qu'il faut!
Il tira de la pochette de son gilet une plume à réservoir, qu'il ajusta sous les yeux étonnés de la famille.
— Voilà, monsieur Bertigny. Nous ne sortons jamais sans nos outils, nous autres !
Le père soupesa dans sa lourde main le petit tube en caoutchouc, d'où sortait la fine plume d'or. Puis il signa, sans hflte, la quittance et le papier timbré.
Matron reprit les papiers et la plume, qui disparurent dans ses poches, et se leva pour partir. ^
— On ne peut rien vous offrir, monsieur Matron ?
— Non, merci, pas aujourd'hui. Il faut en-
core que je monte à Palaiseau, pour cette faillite Driveau qui me fait voir les étoiles î
— Est-ce que ça ne sera pas bientôt fini? demanda Louis-Auguste.
— Oui, oui, dans quelque temps.
— Alors, on pourra toucher ce qui nous revient? fit Salomon.
Matron ricana :
— Heu! heu! Si vous comptez là-dessus!...
Quand on aura payé les frais de justice, le liquidateur, il ne restera pas lourd pour les créanciers !
— On disait d'abord, fitBertigny, qu'il y aurait du 45, peut-être du 20 pour 400.
— Du 5, mon brave. Et encore I...
Là-dessus, il boutonna sa pelisse jusqu'en bas
et monta dans l'antique char-de-côto qui l'amenait de Drusy. Debout sur le seuil, les Bertigny suivirent un instant des yeux le véhicule qui s'éloignait en balançant le long des ornières. Puis ils rentrèrent, reprirent leurs places devant la cheminée, et Salomon s'écria :
— Ces Chanteuille, tout de même, quels pandours ! Faut-il qu'ils en aient un toupet, pour dire que notre eau est à eux !
Louis-Auguste, qui réfléchissait, insinua :
— Ils ne disent pas qu'elle est à eux; ils disent qu'ils ont des droits sur elle!
' — Eh bien, où est la différence?
— En tout cas, fil le père sans approfondir, c'est cette histoire qui nous a empêchés de vendre. Ça, c'est certain I
— Probable que c'est ce qu'ils voulaient, fit Louis-Âuguste.
— Alors, dit Salomon, il faudra bien leur montrer que l'eau est à nous !
Et, frappé d'une inspiration :
— On n'a qu'à la couper, avec une écluse !
L'idée lui parut si bonne, qu'il éclata de rire,
comme si c'était déjà fait, et ajouta en riant plus fort :
— Ce que je donnerais pour voir le nez de Barbouchet, quand Teau s'arrêtera!...
Le père, lui, ne riait pas.
— Il ne s'agit pas d'aller de ce train-là, déclara-t-il. Couper l'eau... couper Teau... ça n'est pas une bagatelle !...
— Puisque M. Matron dit que nous pouvons la boire?
— Il faudrait être plus sûr que ça I... Ce qu'il dit, cet homme, ça ne prouve rien!... Si c'était un barbouillon?..* D'ailleurs, on n'est pas pressé... Voyons-les venir, d'abord, les Chanteuille!... Et Driveau, quelle autre canaille^ hein?
L'EAU C JURANTE 111
Mais les Chanleuille ne donnèrent pas signe de vie. Ils restaient chez eux, bien paisibles, commedès gens qui ne méditent rien contre le prochain. De temps en temps, les Bertigny les apercevaient derrière leur haie, ou les rencontraient dans le raidillon, quand une affaire les condui-^ sait à Ravinel. Ils se regardaient de travers, et cela n'allait pas plus loin. En attendant, la roue du moulin tournait nuit et jour, broyant des montagnes de blé : car, comme ils étaient riches et cossus, ils gagnaient tout Targent qu'ils voulaient.
Les choses marchèrent ainsi, tant bien qua mal, jusqu'au printemps. Un étranger, qui aurait passé par là, aurait dit devant la Palude i € Voilà un moulin qui ne chôme pas et de braves gens qui travaillent comme il faut travailler quand on veut laisser quelque chose à ses enfants! » Puis, en arrivant au Pied-d es-Bois^ en voyant disparaître sous la neige la scierie,, les billots, la maison qui semblait dormir comme un gros chien blanc au pied du vieux, tilleul, poudré de givre, il aurait pensé :
« Ici, on se repose, on est tranquille, oa attend la fin de Thiver pour se remettre à 1 ouvrage! > C'est souvent ainsi, dans la vie : les choses ont l'air de suivre leur cours, tout à la
douce, et chaque minute qui tombe prépare l'imprévu.
La récolte du foin fut très belle. Ce n'est jamais un bien bon signe, car il y a un proverbe qui dit : « Année de foin, année de rien. » Pourtant, c'est toujours ça de pris sur l'ennemi, comme disait le père Pivert quand quelqu'un lui payait cinq décis. Bientôt, dans le pré des Chanteuille, à quelques mètres en deçà de la haie, une belle meule se dressa, très haute, toute fière d'être là. Parfois, le petit Ulysse, leste comme un écureuil, grimpait jusqu'en haut et faisait la nique aux Bcrtigny.
— Attends! attends que je t'y prenne, bougre de bouèbe ! criait Salomon.
Le gamin, qui se savait chez lui, en lieu sûr, ajoutait le pouce de la main droite au petit doigt de la gauche, pour donner plus d'ampleur à son geste insolent. Les voisins ne pouvaient que tendre des poings impuissants vers sa silhouette de farfadet; et il demeurait assis sur sa meule, comme un roi sur son trône, poussant parfois des cris de sauvage victorieux pour attirer l'attention, quand Etienne, en revenant du bois avec Marthe, oubliait de le regarder.
Or, par une nuit du dimanche au lundi, la meule flamba comme un paquet d'allumettes.
Des flammes énormes parurent incendier le ciel, des gerbes d'étincelles montaient comme des fusées, s'éteignaient dans l'air ou retombaient encore brûlantes' sur le pré, sur la haie, jusque sur le chemin. Les Bcrligny sortirent de cliez eux en criant au feu. La cloche de Ravinel sonna l'alarme. Les pompiers des villages voisins accoururent. Mais il ne restait presque plus rien à brûler quand ils arrivèrent. Pour la forme, ils lancèrent quelques jets sur les restes carbonisés de la meule et s'en retournèrent en se demandant les uns aux autres :
— Gomment diable le feu a-t-il pu prendre à cette meule? Pour sûr qu'il ne s'y est pas rais tout seul !
Dès le lendemain, le juge d'instruction vint de Lausanne examiner les lieux. Les plus malins n'y pouvaient voir grand'chose : il y avait un gros tas de cendres noires à la place de la meule, des brûlots éteints alentour. On remarqua des ouvertures dans la haie, trop nombreuses pour avoir un sens, provenant sans doute des pompiers ou des gens accourus à la rescousse. Quelques personnes rappelèrent que la veille, à la tombée du jour, un chemineau avait traversé le village, en mendiant. Mais les uns djrent qu'il avait une grande barbe, les autres qu'il
n'en avait point; ceux-ci qu'il était jeune, ceuxià qu'il était vieux; qu'il portait une blouse bleue avec un chapeau de paille, ou une veste déchirée avec un chapeau noir. Gourez donc après ! En revanche, nul n'ignorait l'inimitié des Bertigny contre les Chanteuille, la fureur de Salomon quand le petit Ulysse lui faisait la nique du haut de la meule. Et justement Salomon n'avait quitté le cabaret qu'à des heures indues, avec une cuite de premier ordre, après avoir dégoisé des horreurs contre ses voisins. Personne ne lui savait le vin méchant, c'est vrai ; mais connaît-on les idées saugrenues qui peuvent jaillir du cerveau d'un pochard? Le juge voulut l'interroger sur place : comme le pauvre garçon, sur qui ces soupçons tombaient un lendemain de noce, se troublait en tâchant de vaincre son mal aux cheveux pour rassembler ses idées, sa culpabilité parut probable, et le •gendarme l'arrêta. Gela se fit en un rien de temps — trois mots du magistrat à l'oreille du gendarme, dont la grosse patte s'abattit sur l'épaule de Salomon éperdu — si vite, que les Bertigny, pour ainsi dire, n'y virent que du feu. Un grand silence se fit parmi les témoins et les badauds qui se pressaient sur le lieu du sinistre. Salomon cria, d'une voix désespérée : .
— Mais ça n'est pas moi]... Monsieur le juge, je vous jure que ça n'est pas moi!... Papa, papa! tu sais bien que ça n'est pas moi!...
Le gendarme, impassible sdus son képi, lui mit les menottes sans qu'il résistât; et tous deux partirent à grandes enjambées, à côté l'un de l'autre, comme de bons compagnons pressés d'arriver...
Pendant plusieurs jours, ce fut un va-et-vient continuel entre Ravincl et Bielle. Le j[uge — un finaud qui n'entendait pas venir à tout moment de Lausanne pour des prunes — voulut savoir tous les propos tenus par Salomon contre les Chantcuille. Et il y en avait, il y en avait! Les clients de la forge, ceux du cabaret, les membres de la Société du jeu de boules, tous durent venir à la queue leu leu raconter ses moindres paroles : ce qui leur prouva combien il est nécessaire de tenir sa langue, dans ce monde. Détruit, qui croyait à l'innocence de son ouvrier, fit son possible pour le défendre :
— Voyez-vous, monsieur le juge, c'est un garçon qui a la tète près du bonnet, ça c'est vrai... Il batoille à tort et à travers, comme une vraie tapette. Et il est bien un peu rognassier . . . Mais pour un mauvais garçon, je vous en réponds, ça n'est pas un mauvais garçon!... Je le
connais bien, moi qui le vois tous les jours... 11 ne ferait pas de mal à une mouche, même quand il a bu!... Aussi, monsieur le juge, cherchez bien, et vous trouverez que ça n'est pas lui qui a fait le coup !
- Les Bertigny auraient voulu s'enfermer dans leur maison comme des marmottes qui s'enterrent pour rhiver. Mais ils furent les premiersdont on réclama le témoignage. L'un derrière l'autre, le père, le fils aîné et la fille gravirent l'escalier tournant du château — cet escalier dont les prisonniers ont usé les marches de pierre et qui, en continuant à monter, conduisait à la cellule de Salomon. Henriette pleurait comme une fontaine, et c'est à peine si les deux hommes parvenaient à contenir leur émotion. Le juge, dans son cabinet, les retourna comme sur un gril, en leur posant à tous les mêmes questions — celle-ci surtout, qui lui semblait capitale :
— A quelle heure avez-vous entendu rentrer l'accusé, pendant la nuit du feu?
Hélas! ils dormaient à poings fermes, cette nuit-là, même Louis-Auguste, qui partageait la chambre de son frère. Tous firent la môme réponse >
— Moi, je ne l'ai pas entendu...
En disant cela — il fallait bien le dire, puisque c'était ainsi — le père tremblait de tout son corps; car le cri désespéré de Salomon, au moment de l'arrestation, résonnait à son oreille : « Papa! papa, tu sais bien que ça n'est pas moi ! » Oui, sans doute, il le savait, il le savait avec certitude. Mais que dire au juge pour lui prouver que c'était la vérité? Et il le regardait, en cherchant au fond de sa cervelle un mot, un fait, un argument, qui ne venaient pas. Pourtant, il ne semblait pas méchant, ce juge, bien installé dans son fauteuil, devant ses paperasses, l'air plutôt bienveillant, avec des favoris, une figure pâle, tirant sur le jaune, des yeux doux, limpides comme des yeux d'enfant.
— Voyons, dit-il, tâchez de bien vous rappeler. Le feu a éclaté vers deux heures de la nuit... Votre fils a quitté le cabaret à onze heures... Si vous vous souveniez de l'avoir entendu rentrer vers cette heure-là... çà pourrait avancer ses affaires !
Peut-être insistait-il ainsi, parce qu'il devinait la grande honnêteté du père, qui répondit, le front trempé de sueur :
— Puisque ça n'est pas lui, monsieur le juge...
— Ainsi, vous ne l'avez pas entendu rentrer?
iU L'EAU COURAKTE
— Je ne pouvais pas l'entendre, puisque je dormais !
— Voire fils aine, qui pourtant partage sa chambre, ne Ta pas entendu non plus... Cela peut encore se comprendre : à son âge, on a le sommeil lourd* Au vôtre, on l'a plus léger. En rentrant, Taccusé aurait fait quelque bruit, puisqu'il était ivre. Il vous aurait réveillé. Si vous ne l'avez pas entendu, c'est qu'il n'est pas rentré. Et s'il est resté dehors entre onze heures et deux heures, que voulez-vous donc qu'il ait fait?
Pas moyen d'échapper à cette logique, qui vous serrait comme des tenailles. Bertigny, pourtant, ne baissait pas les yeux. Du revers de sa grosse main laborieuse, il essuya son front, plus mouillé que quand il déchargeait les pesants billots devant la scierie.
— Écoutez, monsieur le juge, reprit-il, tout ça, ça peut avoir Tair d'être vrai... Mais ça ne l'est pas!... Nous sommes de braves gens, voyez-vous, de père en fils... Jamais un Bertigny n'a fait de tort à personne !... Lui, mon garçon, c'est vrai, il va trop souvent au cabaret; il dit tout ce qui lui passe par la tête, comme ça lui vient... Il est léger, il est colère... mais il n'est pas mauvais, et quand il m'a crié : a Papa, tu
sais bien que ce n'est pas moi ! i> alors, monsieur le juge, j'ai entendu qu'il disaitla vérité!... Je ne sais pas si vous avez des enfants, monsieur le juge... Mais si jamais une chose pareille vous arrivait... et si votre fils vous appelait comme ça... à son secours... quand le gendarme vient le prendre... rien qu'au son de sa voix, voyezvous... rien qu'au son de sa voix...
L'émotion qui lui gonflait le cœur fut la plus forle : un gros sanglot acheva d'exprimer sa pensée, et il pleura, la tête dans ses mains, la poitrine déchirée, sous l'œil du juge qui ne lui demanda plus rien.
En quittant ce cabinet de torture, tous avaient risqué la même question timide :
— Alors, monsieur le juge... est-ce qu'on pourra le voir bientôt, lui?
et reçu la même réponse cvasivc :
— Oui, oui, dans quelques jours !...
Ils se glissèrent sur la terrasse, d'où l'on peut observer les fenêtres closes des tourelles rondes, les fenêtres des cellules où les prisonniers se morfondent en attendant -qu'on les juge. Salomon était là, derrière ces barreaux, seul, abandonné, sans rien voir qu'un petit morceau du ciel, si loin, si haut! Partout autour, il y a la
liberté; au-dessous, dans les ruelles qui relient
i2C L*EAU COURANTE
le haut et le bas Bielle, les gens s'en vont à leurs affaires, tranquillement, comme ils veulent; les oiseaux courent dans l'espace, les nuages aussi ; «t les barques courent sur le lac, comme des oiseaux. Il y a du soleil, il y a de Tair, il y a de la gaieté, dans cet espace où s'étend Teau bleue, où se dressent les montagnes, où Ton distingue des champs blonds, des bois sombres, des villages, des clochers qui brillent dans la lumière. Et lui, là-haut... lui qui aimait tant courir...
— Pourtant, il n'a rien fait de mal! dit le père en se retournant, le poing tendu, vers les épaisses murailles, au pied desquelles leur petit igroupe s'agitait comme des fourmis.
Retraversant la cour qu'encombrent des vieilleries du temps des Romains, ils se trouvèrent dehors — libres, comme tout le monde, ^ux aussi ! Ils filèrent le long des murs, les yeux baissés, comme des coupables, poursuivis par la crainte d'être reconnus, d'entendre chuchoter iïerrière eux. Ils ne respirèrent que hors de la ville, quand ils virent s'allonger le ruban de la grande route. En traversant Brenex, ils croisèrent la diligence qui revenait de Palaiseau, pleine de gens joyeux. Louis-Auguste dit :
— Il y a beaucoup de monde, celte année, par là-haut I
En face, dans l'échancrure qui coupe la masse noire du Jura, on disting^uait un grand hôlel, tout blanc, tout neuf: celui-là même où Driveau s'était «cassé les reins». D'autres, rayant acquis pour un morceau de pain, commençaient à l'exploiter — et, sans doute, y feraient leur pelote.
— Ils gagneront de l'argent tant qu'ils en veulent, répondit Bertigny en soupirant. Et personne ne nous payera les planches et les poutres que nous avons faites pour cette bâtisse !
Après un silence, il ajouta :
— Ce n'est peut-être pas la faute à ce pauvre Driveau, après tout... Il en a mis, du travail, là dedans!... L'ai-je vu suer, grand Dieu, et s'essuyer le front... et courir comme un chat maigre à Bielle, à Drusy, à Lausanne... Tout ça pour que d'autres en profitent... Drôle d'histoire que la vie!...
Ainsi ils parlaient de choses et d'autres, sans dire un mot de leur grand souci : car ils roulaient tous les trois les mômes idées noires, et chacun voulait garder les siennes par peur d'enlever aux autres le rien d'espérance qu'ils conservaient peut-être.
Ce fut la grande Maria Pivert qui fit éclater la
vérité. Appelée devant le juge, elle raconta qu'éveillée par son mari, qui cognait contre la porte, sans pouvoir l'ouvrir tant il était paf, elle avait vu, au clair de lune, Salomon rentrer chez lui ; que même à ce propos elle avait dit à Pivert : « N'as-tu pas honte de te soûler plus que les jeunes? L'autre, là-bas, il sait au moins trouver le trou de la serrure! > Elle raconla aussi que plus tard, ayant dû ouvrir sa fenêtre pour changer l'air de la chambre commune, que rivrognc empestait, elle vit une ombre franchir la haie, près du fossé, et remonter le village. Au premier moment, on crut qu'elle inventait cette histoire pour venir en aide aux Bertigny. Mais un valet du syndic, qui fréquentait une desservantes de la Palude, vint à son tour faire une déclaration importante : l'ombre, c'était lui ; en attendant sa bonne amie, qui n'était pas venue, il avait fumaillé par le pré, autour de la meule, en sorte qu'une étincelle ou un bout d'allumette pouvait bien avoir mis le feu, sans qu'il s'en aperçut. Il aurait garde ça pour lui, si Ton n'eût soupçonné personne ; mais il aimait mieux avouer son imprudence que de laiscer accuser un innocent !
Salomon fut aussitôt mis en liberté, avec de bonnes paroles. On lui rendit ses effets; et il
rentra au Pied-des-Bois en respirant à pleins poumons Tair frais du soir, le bon air libre qui soufflait du Jura, comme d'un éventail. Tout le long de la roule, il se remplit les yeux de la beauté des choses, en se rappelant le petit coin du ciel vide qu'il avait contemplé pendant une semaine. Un peu avant Brenex, il rencontra sa famille, avisée par dépêche, qui venait Taltendre avec la petite Marthe à côté d'Etienne, et la grande Maria, toute fière de son rôle dont elle s'empressa de lui narrer l'importance. A Brenex, ils s'arrêtèrent pour prendre un verre, à la santé de Salomon, qui déclara:
— Le vin est fameux, quand on n'a bu que de l'eau pendant huit jours !... Mais c'est égal, je ne veux plus me soûler : ça coûte trop cher!
Il ajouta même, avec un petit soupir :
— Si je vois que je ne peux pas me corriger autrement, eh bien, je signerai la tempérance!
Dès le lendemain, il reprit son travail. Le brave Détruit, plein de confiance, lui avait réservé sa place. Mais, pendant quelque temps, les garçons l'évitèrent, et les filles le regardaient de travers : quand on a passé par les paltes du gendarme et du geôlier, et mangé la soupe du gouvernement, on a beau être innocent, on n'est plus tout à fait comme les autres. Toutefois,
130 L'EAU COUTANTE
comme Sulomon gardait le front haut et marchait droit, on finit par oublier son aventure ; et les filles recommencèrent à lui sourire, parce qu'il était joli garçon.
Salomon tint parole : on ne le vit plus que le dimanche au cabaret, d'où il sortait de bonne heure, en marchant droit. A part cela, il restait pareil à lui-même, blaguant pour épater le monde, batailleur comme pas un, à peine un peu plus prudent quand il parlait des Chanteuille. De temps en temps, quand la forge était pleine et qu'il jacassait comme une vraie pie, Détruit lui poussait le coude :
— Rentre ta panosse! lui soufflait-il. Ça ne t'a donc pas corrigé, tes huit jours de croton ?
Aussitôt, Salomon baissait son diapason — pour recommencer de plus belle, un instant après, tant il manquait d'escient.
Dans sa famille, c'était aussi lui qui prêchait la guerre à outrance contre les voisins. Les difficultés revenaient avec le terme des intérêts plus
132 I/EAU COUUANTE
lourds, avec le prêt de Matron à rembourser ; et il reprenait son idée de derrière la tête, en l'appuyant par des raisonnements qui avaient comme un faux air de sagesse à vous mettre dedans :
— Tu comprends, expliquait-il à son père:
il s'agit de leur prouver que Teau est bien à nous, 'pas? Bon! Sans quoi, on ne pourra jamais vendre. Eh bien, moi, je dis qu*il n'y a qu'un moyen, et que c'est de leur couper Teau. Et je dis que c'est le bon moment, puisque Matron va venir réclamer son argent, et que l'histoire de la mise recommencera, si on n'a rien fait d'ici là.
Louis-Auguste répliquait qu'il fallait être bien sûr de ses droits, pour risquer un coup pareil. Le père restait perplexe, incapable de prendre un parti. Une forte sécheresse, qui dura pendant tout le mois d'août, vint juste à point fournir à Salomon de nouveaux arguments : la source fléchissait, le regain brûlait sur place; on pouvait donc prétexter le besoin d'arroser le pré :
— Au moins, on n'aura pas l'air de faire ça rien que pour les embêter!... Personne ne pourra dire que l'herbe n'a pas besoin d'eau. Alors, quoi ? Ou l'eau est à nous, ou elle n'est pas à nous. Et si elle est à nous, qui est-ce qui peut nous empêcher de la donner à boire à notre herbe ?
Louis- Auguste, bien qu'il ne demandât qu'à vivre en paix avec les gens, ne trouvait rien à répliquer à ce raisonnement ; et Bertigny finit par s'y rendre. On mit une écluse au-dessous de la source, on creusa des rigoles dans le pré, en sorte que Teau se mit à courir à droite, à gauche, comme une petite folle qui ne sait plus où elle va. Il n'en sortait plus de Tétang qu'un très mince filet, qui se perdait 'parmi les cailloux, tout à fait insuffisant pour mettre en mouvement les turbines de la Palude.
Le jour où l'eau frétilla sur leur herbe, tout heureuse de l'aubaine, les Bertigny se battirent les flancs pour être de bonne humeur. Salomon répétait avec son air victorieux :
— On dira ce qu'on voudra, pour un bon tour, c'est un bon tour. Le nez qu'ils doivent faire, à la Palude — oh ! là ! là !...
Mais les autres éprouvaient une sourde inquiétude. Louis-Auguste, avec son sérieux de brave garçon travailleur, Henriette, si réfléchie pendant ses longs silences, le père qui regrettait ses moindres actes dès qu'il ne pouvait plus les changer, tous pensaient confusément : « Peutêtre bien que nous avons fait une bêtise I > Et cette idée les tourmentait. Seul, Etienne courait avec Marthe dans le lit de TArne, pour
134 L'EAU COURAiNTE
cherclier des écrevisses qui ne savaient plus que devenir.
Dans l'après-midi, le régent, M. Luron, passa devant la maison, en revenant avec son filet à champignons : car il s'y connaissait si bien que même en ces temps de sécheresse il dénichait quelques bolets par-ci par-là, des chanterelles attardées, des chevrettes, des orcillesde-singe, sans parler des langues-dc-bœuf qui croissent par tous les temps sur les troncs des chênes.
— Tiens, dit-il à Bertigny qui le saluait, la rivière ne coule donc plus ? Faut-il que ça soit sec!
Bertig-ny, gêné, expliqua :
— Ça n'est pas la sécheresse... La source ne s'arrête jamais... C'est nous qui avons mis l'écluse, pour arroser le pré.
Gomme l'autre écarquillait les yeux, il ajouta, d'un ton beaucoup plus afûrmatif que sa pensée :
— Nous en avons le droit.
Le régent se rappela les bruits qui couraient sur l'Ame, se mordit les lèvres et fît :
— Ah!...
A cette exclamation, le scieur se mit à ergoter comme s'il eût été devant un tribunal, expli-
<juant que l'eau appartenait depuis trois siècles à sa famille, que ceux qui disaient le contraire mentaient comme des arracheurs de dents, et qu'on verrait bien, à la fin, si les gens ne sont pas maîtres de ce qui est à eux. Le régent, appuyé sur sa canne, balançait son filet, en re- :gardant le bout de ses souliers. De temps en temps, son interlocuteur risquait un « Qu'en pensez- vous? » auquel il répondait par une exclamation vague ou par une petite moue qui ne disait ni oui, ni non. Mais on voyait bien qu'il n'approuvait pas ou qu'il réfléchissait aux conséquences possibles de l'acte accompli. Et cette attitude d'un homme grave, de bon conseil, causait au scieur une croissante angoisse. A la fin, le régent demanda :
— Est-ce que vous allez la laisser longtemps, l'écluse?
Bertigny s'empressa de répondre :
— Juste le temps qu'il faudra... pas plus!... Le régent sortit sa tabatière, l'offrit au scieur
qui refusa d'un geste, prit une prise, éternùa, puis, ayant ainsi évité de répondre, termina la conversation :
— Allons, au revoir, monsieur Bertigny.
— Au revoir, monsieur le régent.
Là-dessus, M. Luron se mit h gravir le rai-
dilloa, sans se presser, la tête basse et le dos plié, emportant le secret de son opinion.
A la Palude, le brusque arrêt de Teau n'étonna que les vieux qui ne s'attendaient à rien. Avec ses idées sur la fin du monde, le père Alexandre aurait pu croire que les fleuves remontaient vers leurs sources, comme il est annoncé dans les prophéties. Mais Barbouchet devina tout de suite ce qui se passait, et il se frotta les mains, dans sa joie de voir avancer les événements. Enfin, la bataille allait s'engager, sur le terrain de son choix : car il était bien sûr que les Berliguy dépassaient leur droit, et la perspective d'un procès avec eux lui rappelait l'histoire du pot de terre et du pot de fer. La seule chose qui Tinquiétât un peu, c'était son père : le vieil homme, en efi'et, n'aimait pas la chicane ; bien qu'il fût tenace dans la défense de ses droits, il pensait qu'il vaut toujours mieux s'entendre avec son adversaire, quand on peut, que de le traîner devant les juges; d'ailleurs^ en avançant en âge, il comprenait mieux la loi divine, qui n'est jamais inflexible, et il ne demandait qu'à pardonner à l'occasion, pour qu'on lui pardonnât au jour du Jugement. .Mais dans le cas particulier, il fut comme afi*olé par cette interruption de vie, par le spcctacledu lit desséché
L'EAU COURANTE la
de TArnc, dont la désolation changeait le paysage qu'il voyait toujours pareil depuis plus de soixante-dix ans, et aussi par cette menàr inattendue qui lui signifiait à brève échéance î.destruction de Tœuvre de sa vie. Son fils et sa br. se hâtèrent d'exploiter ce sentiment, en feignar/ de le partager avec plus d'ihtensité, en criant « Qu'allons-nous devenir? » comme si le moulin se fût écroulé sur eux. Si bien qu'il consentit partir dès le lendemain pour Lausanne, avec Ami afin d'y consulter un avocat de première marque.
Dans le train, ils passèrent en revue toule les sommités du barreau vaudois. Leur choi se fixa sur M. Lardin-Gollas, ancien député au.\ Chambres fédérales : un fin matois^ plein d'ex périence et d'aulorité, un de ces avocats qui n'ouvrent pas la bouche pour rien, mais qui rattrapent ce qu'ils coûtent en gagnant presque toutes leurs causes.
llien qu'à le voir, on sentait un de ces hommes sûrs de leur affaire, qui savent où ils vont. De taille moyenne, plutôt trapu, mais sans graisse inutile, aveo ses membres vigoureux et sa fine tête de furet, trop petite pour ses épaules, sans menton, toute en moustaches, avec ses yeux mobiles et perçants et de rudes cheveux fauves, il éveillait une grande impression de force, de
138 L'EAU COUTANTE
ruse et de volonté. II écoula tranquillement l'exposé de la situation que lui fit le père Alexandre, tout en parcourant les papiers dont le meunier entendait appuyer ses dires, Tinlerrompit par deux ou trois questions bien nettes, et conclut :
— Vous avez tous les droits, pas un doulc!
Puis, en cinq minutes, il leur donna des explications juridiques, dressa le plan des conclusions à poser et de la procédure à suivre — en petites phrases sèches, qui frappaient comme des coups de marteau. Quand il eut fini, les deux Chanteuille demandèrent ensemble :
— Alors, nous. . . qu'est-ce qu'il nous faut faire?
— Rien du tout. Vous irez en conciliation devant le juge de paix. Ne cédez rien, vous obtiendrez tout.
— Pourtant, dit le père, si on peut s'arran- :ger...
Ami ajouta, hypocritement:
— Bien sûr... ça vaut toujours mieux!
— Si votre adversaire capitule, dit M. Lardin- Collas, cela vous regarde. Tout dépend des conseils qu'il recevra. Mais sachez-le : il s'est mis dans son tort et vous pouvez l'étrangler.
Il tourna la main comme pour serrer la corde, se leva et reconduisit les deux paysans, qui
sortirent à reculons, en faisant des révérences. Après avoir consacré le reste de la journée à <îourir le chef-lieu, où Ton a toujours un tas de petites affaires à régler, les Clianteuille, quand ils se retrouvèrent en face l'un de Tautre aux deux coins de leur compartiment de troisième classe, auraient bien voulu se communiquer leurs impressions. Mais Abram Rebucliet, qui rentrait d'une session du GranJ Conseil, dont il était membre depuis quelque temps, vint s'asseoir à côté de son beau-père, auquel il se mit à parler politique, sans plus se soucierd'Ami que s'il n'eût pas existé. Ce ne fut donc que sur le chemin du retour, dans leur char, qu'ils purent causer tranquilles :
— Décidément, dit le père, ce M. Lardin- Collas, c'est Un rude homme !
Le fils répéta, avec conviction :
— Oui, c'est un rude homme!
Ils se regardèrent un moment. Par exemple, si, au lieu d'échanger des paroles qui ne révèlent jamais qu'une partie de la pensée, ils avaient pu lire directement dans Tesprit l'un de l'autre, ils se seraient aperçus que les mêmes mots traduisaient des impressions très différentes. Pour le vieux meunier, en eflet, M. Lardin-Collas était un « rude homme » parce qu'il parlait net, sans
ambages ni détours, d'un air d'autorité qui inspirait la confiance, parce qu'il posait des questions catégoriques et se prononçait sans barguigner, comme on doit le faire quand on est franc ; pour le jeune — parce qu'il était habile et impitoyable, parce qu'il gagnerait leur cause et tordrait le cou à l'ennemi.
— Il n'y va pas par quatre chemins! reprit le
K?rc.
Le fils enlra dans le cœur du débat :
— Aussi, il a bien vu que nous avions raison... mais là, ce qui s'appelle avoir raison!... Et il s'agira de lui laisser carte blanche pour la procédure, pour les dommoges-inléréls!
— Pour ce qui est des dommages, dit le père, il faudra d'abord voir s'ils nous rendent l'eau!
Barbouchet se serait bien gardé de démasquer ses batteries.
— Oui, oui, fit-il, on verra voir. Pour le quart d'heure, ils l'ont coupée...
Alexandre réfléchit un peu et dit, lentement:
— Seulement, s'ils n'y ont pas fait par méchanceté, on ne veut pas les assassiner pour ça. C'est des pauvres gens, tu sais !
Le regard noir d'Ami s'alluma dans l'ombre ; il dit seulement :
— Bien sûr!... Tout ce que je demande, moi,
c'est que nos droits soient établis pour qu'ils ne recommencent plus.
Mais plus lard, quand il fut seul avec sa femme, dans leur chambre, il parla sur un autre ton. Avec la précision d'une mémoire qui ne laisse rien échapper, il lui rapporta les moindres détails de la consultation. Quand il arriva aux dernières paroles de M. Lardin-Collas, il imita le geste féroce, en ajoutant:
— C'est bien l'homme qu'il faut pour leur tordre le cou... comme à des poulets I
Jusiine buvait ses paroles, épanouie comme une vilaine fleur pleine de poison. Puis elle s'assombrit tout à coup :
— Et le père? demanda-t-elle. Qu'est-ce qu'il dit de tout ça, lui ?
— Ah! lui, c'est toujours la même histoire... Si on l'écoutait!...
Justine insinua, plus soucieuse :
— Il faudra bien l'écouter... puisqu'il est le maître!...
— Heureusement que M. Lardin-Collas sera là. Et moi aussi...
— Toi, pour ce que tu peux sur lui!...
— Je ne lui dirai pas tout, sois tranquille... Et puis, ces Bertigny sont si bêtes!... Ils nous aideront, tu verras, à force de se mettre dedans!...
't42 L'EAU COURANTE
^C'est bien le diable si, en poussant un peu le père, on ne le fait pas marcher malgré lui !
Pendant que les jennes ourdissaient ainsi leurs plans, les vieux causaient de leur côté. L'idée de ce procès tourmentait la mère, car elle aimait la paix et connaissait son fils. Aussi, à mesure que son mari lui racontait le détail de la consultation, son visage se creusait d*inf|uiétude.
— J'ai dans Tidée que la Justine brasse quelque ^chose avec cette affaire, dit-elle à la fin.
— Que veux-tu qu'elle brasse? objecta le père ^^lexandre.
— Est-ce qu'on peut savoir?... Elle ponçonnera son mari... Elle lui fourrera dans la tête ses idées de vengeance et de méchanceté... Tu sais bien qu'on ne doit pas rendre le mal pour le mal, et que le Seigneur aime les miséricordieux.
— Ne te fais pas de tinlouin pour ça... Je sais que nous serons jugés comme nous aurons jugé nous-mêmes!
La figure de la mère Catherine ne se déridait pas:
— C'est que nous nous faisons vieux, vois-tu, toi et moi. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et il ne faudrait pas laisser derrière soi des mauvaises graines, que les autres feraient pousser...
l/fclAU COUiiANTE U3
L'eau revint au bout d'une huitaine, tout heureuse de recommencer à couler dans son ancien lit, où elle se remit à polir les cailloux, à lécher au passage les tiges des fleurs qui poussaient sur ses berges, à frétiller, à sautiller et à miroiter au soleil. Et les Bertigny, ne voyant point arriver de papier timbré, se rassuraient. Ayant entendu parler de Témotion soulevée à la Palude par leur coup d'Etat et du voyage à Lausanne, ils tâchaient de conclure que leurs voisins n'avaient plus d'illusions.
— Pour sûr, disait Salomon, Tavocat qu'ils ont vu n'a pas voulu se charger de leur sale cause, tant nos droits sont clairs. Nous pourrons peut-être recommencer, pour leur apprendre!...
— Non, non, répondait le père. Je ne veux pas arrêter l'eau rien que pour les embêter. Nous avons montré nos droits : c'est tout ce que nous voulions. Maintenant, leur moulin peut marcher ; ça ne nous gêne pas I
— Et ils ne pourront plus nous empêcher de vendre, avec les bêtises qu'ils s'en vont raconter I . . .
Mais, deux jours après que l'eau fut rendue, pendant que les Bertigny mangeaient leur soupe sous le tilleul, à la tombée de la nuit, le facteur
I ii L'EAU COURANTE
!eur apporla un grand pli jaune, pour lequel ils (Jurent signer sur un registre. Louis-Auguste, ayant remarqué le timbre officiel, dit:
— Ça vient de la Justice de paix du cercle de l/iville.
Ils se regardèrent, Tappétit coupé, tandis jue le facteur se remettait en marche en sifflotant, aussi insoucieux que Teau qui court des bonnes ou des mauvaises nouvelles qu'il promène dans son sac. Le père, enfin, déchira l'enveloppe et en tira une double feuille de papier timbre : dans un coin, en haut, Fécusson du canton de Vaud, avec la belle devise : Liberté et Patrie; puis, sous la sauvegarde de ces deux mots, quatre' pages d'écriture où les griers, les droits, les moyens de preuves, -les léclamations des Chanteuille étaient exposés ^out au long ; à la fin, la citation h comparaître en conciliation.
Le papier tremblait dans les mains du scieur, (jui lisait lentement, ligne après ligne, en s'arrêlant à la fin de chaque paragraphe pour promener un regard consterné sur ses enfants, debout autour de lui. Penché sur ses épaules, Louis- Auguste répétait chaque mot à voix basse, le front barré d'une ride d'angoisse et d'attention. Salomon, très sombre, regardait d'un air mena-
L'EAU COUr.ANTE 145
çant du côté de la Palude. Henriette avait les yeux pleins de larmes. Un des jumeaux s'étant mis à crier, Etienne le prit sur ses genoux, pour le calmer. Quand la lecture fut terminée, le père en résuma le sens immédiat, en disant :
— Ils nous demandent deux mille cinq cents francs de dommages ! . . .
Salomon interrompit :
— Fichtre!... Ils ne se mouchent pas du coude I . . .
— ... Et ils nous citent devant le juge de paix... Faut-il que j'y aille?...
— Bien sûr, dit Louis- Auguste. On ne peut pas faire autrement.
Il y eut un long silence, que rompît la voix émue d'Henriette :
— Le. juge de paix... c'est M. Biolle, n'est-ce pas?
— Oui, répondit Louis- Auguste.
— Oh! alors I... On dit que c'est un si brave homme!...
Elle tâchait de se rassurer.
— Oui, dit Bertigny, c'est un brave homme, celui-là... Mais qu'est-ce qu'il pourra? Si les autres ne veulent rien entendre?...
Salomon intervint à son tour, avec sa violence habituelle :
— Vous avez tous l'air époulaillés,s'écria-t-iI, comme des poussins quand ils voient le bon-oiseau... Ils commencent à peine à montrer les dents, et vous parlez tout de suite d'arrangement, comme si nous étions dans notre tortl Mafs ce qu'il y a sur cette feuille, nom d'un chien, c'est cette canaille de Barbouchet qui l'y a fait mettre par son avocat! Ça n'est pas l'Évangile, que diable!... Qui est-ce qui vous dit qu'il a raison?... Ils nous attaquent, on se défendra, voilà tout I... Les juges finiront bien par y voir clair : ça sera comme dans l'affaire de la meule !...
Bertigny soupira :
— C'est qu'il en faut, de l'argent, pour se défendre !
— On en fera: on vendra le char, le Pelé, la vache !
— Et puis après ? Quand on aura tout vendu, pièce à pièce ?
— Il y aura toujours la source, qui sera bien à nous, cette fois !
Le scieur prit sa tête dans ses mains :
— Tout ça, fît-il, c'est bien beau en paroles !... En attendant, on verra voir ce que dira M. Battey...
Dès le lendemain, quoiqu'il y eût par hasard
un peu d'ouvrage à la scierie, le père et le fils prirent ensemble le chemin de Bielle. Que de fois Bertigny l'avait fait, ce chemin, à grand s pas rapides, pour épargner les forces ou pour économiser le picotin du Pelé — tantôt suant dans la chaleur qui tombait du ciel bleu, tantôt cinglé par les mille lanières de la bise d'hiver. Il passait sans s'arrêter devant les deux auberges de Brenex, le Brochet et la Pomme-d'Or, buvait parfois un verre sur le guillon, dans la cave de quelque client qui l'arrêtait au passage, reconnaissait-un peu plus loin l'Arne — sa rivière — grossie de plusieurs autres ruisseaux, puis, au tournant qui suit le Pré-des-Mottes, voyait apparaître, au-dessous de lui, les toits étages de Bielle et les cinq tourelles de son vieux château. Ce jour-là, quand le château se dessina sur le fond bleu du ciel, le scieur s'arrêta, pris d'angoisse : faudrait-il retourner là, gravir de nouveau les marches usées de l'escalier tournant pour arriver à la salle du tribunal, comme lorsqu'il allait au cabinet du juge?...
M. Battey ne leur cacha pas que l'affaire se gâtait.
— Pourtant, répétait Bertigny, puisque M. Matron nousa dit que l'eau est bien à nous?...
Le notaire ouvrit son Code civil vaudois.
148 L'EAU COUTANTE
— La source est à vous, oui, ça, c'est clair... L'eau aussi... Mais le cours de l'eau? C'est une autre aOaire. Écoutez.
Lentement, en les regardant entre chaque mot, il lut :
« Article 427. — Celui qui a une source dans son fonds peut en user à sa volonté, sauf le droit que le propriétaire du fonds inférieur pourrait avoir acquis par titre ou par prescription. »
Bertigny dit :
— Pour des litres, les Ghanteuille n'en doivent pas avoir. Voilà trois siècles que nous sommes là, chez nous : s'ils avaient des titres, on y saurait!
— On n'en est jamais sûr. Savez -vous tout ce qu'il y a dans les archives ? Et, d'ailleurs, la prescription ne suffirait-elle pas? Écoulez l'article suivant : « La prescription, dans ce cas, ne peut s'acquérir que par une jouissance non interrompue pendant l'espace de trente années, à compter du moment où le propriétaire du fonds inférieur a fait et terminé sur le fonds supérieur des ouvrages apparents destinés à faciliter la chute et le cours de l'eau dans sa propriété. » Est-ce qu'il y a de tels ouvrages, sur voire fonds?
Le père et le fils se consultèrent des yeux, en hésitant :
— Il y a bien une espèce de barrage après l'étang, dit le père, un peu au-dessous de la prise pour la scierie.
— Est-ce eux qui l'ont construit ou fait construire ?
— Je n'en sais rien.
— Vous voyez comme c'est obscur!... Tâchez de vous arranger avec les Ghanteuille, ça vaudra mieux. Et, en attendant, allez voir un bon avocat, parce que tout ça n'est pas mon afifaire.
Les deux paysans restaient assis, le père immobile comme un boute-roue, ses deux mains sur ses deux genoux, He fils tournant son chapeau dans ses mains.
— AlOj dit Bertigny, il faut prendre un avocat ?
— Certainement !
Il regarda Louis-Auguste et soupira :
— Ça va nous coûter les yeux de la tète, monsieur Batley!... La justice devrait être pour rien...
— D'accord, dit le notaire, et cela viendra!
En attendant, allez voir M. Preudhomme. Je lui parlerai de vous ; il ne vous écorchera pas.
Ce nom rendit quelque courage à Bertigny :
— Oh! il doit nous connaître, fit-il. C'est son père qui a gagné pour nous, dans le temps^
150 L'EAU GOURANTE
contre les Druz, de Palaiseau, qui voulaient nous prendre le Fantin... Je me rappelle bien son père, moi... Je l'ai vu quand j'étais petit...
— Eh bien, c'est de bon augure, conclut le notaire. Le père avait une grande réputation d'honnêteté. Le fils la mérite encore. Vous serez entre bonnes mains !
M. Preudhomme ne passait pas pour un grand orateur, mais pour un excellent juriste ; et dans une affaire aussi difficile, semblait-il, mieux valait connaître à fond Técheveau embrouillé des lois que de savoir arrondir ses gestes et fleurir ses phrases. Ne plaidant pas ce jour-là, il se trouvait dans son étude, où les clients n'abondaient guère, en tête-à-tête avec son stagiaire. Celait un bel homme, de grande taille, le front haut et dégarni, la figure placide, couleur de cire, le regard très sérieux, un peu terne; au moral, un de ces bons esprits judicieux et droits, qui voient les choses comme elles sont. Partenaire habituel de M. Battey au piquet, il partageait la sollicitude du bon petit notaire pour les paysans de l'ancienne roche, décontenancés dans le monde moderne. Il s'intéressait à leurs difficultés, il tâchait de les aider, et, quand ils le consultaient en temps utile, les empêchait de « faire des bêtises». Bien souvent,
quand leur affaire tournait mal entre ses mains, il oubliait de leur réclamer ses honoraires; aussi était-il surtout l'avocat des pauvres. La tète penchée sur sa poitrine, il écouta le récit que recommencèrent les Bertigny, examina les actes qu'ils lui soumirent, le plan du Pied-des-Bois, leur posa des questions et prit son grand front dans ses mains, pour réfléchir. Après quoi, il leur lut les articles du Code civil et ceux du Code rural qui traitent des eaux et des sources, et se mit en devoir de les leur expliquer. Impénétrable aux distinguo de la loi, le scieur répétait avec une obstination de mulet :
— ... Puisque la source est sur notre fonds!... M. Preudhomme répétait ses explications,
patiemment, comme un maître d'école dont les élèves ont la tète dure, en cherchant des termes plus clairs, des comparaisons, des définitions. A la fin, Louis- Auguste demanda :
— Alors, puisque c'est ainsi... est-ce qu'on gagnera?
— Hé ! comment voulez-vous que je vous le dise ? s'écria l'avocat. Je crois bien que votre affaire peut se plaider; mais elle n'est pas fameuse, elle n'est pas de ces affaires dont on peut être sûr. De plus, je n'en connais encore que ce que vous m'en avez dit. 11 faut l'étudier de plus
près. A première vue, mon idée est que vous feriez mieux de vous arranger, si vous pouvez.
Il sourit en ajoutant :
— Tâchez de profiter de la cave au père Biolle, puisque vous avez la chance d'avoir affaire à lui.
Il était légendaire dans tout le pays de Vaud, le juge de paix du cercle de Luville, et les avocats du canton connaissaient bien son histoire. C'était un vieux sage, qui remplissait ses fonctions depuis Quarante-six. Il s'embrouillait bien un peu parmi le paquet des lois nouvelles que le Grand Conseil et les Chambres fédérales fabriquent par treize à la douzaine; mais son greffier, Jean-Jacques Bovion, un malin de la jeune école, les connaissait à sa place et l'empêchait de se mettre dedans. Quant à lui, sa grande idée, c'est que les lois sont faites pour les hommes, et non pas les hommes pour les lois : une idée d'autrefois, il en convenait, tout en la gardant. Aussi tâchait-il d'arranger ou d'arrêter les chicanes. Dans sa chambre, audessus de l'antique bureau à incrustations et serrures guillochées où il classait ses paperasses, il avait suspendu, dans un cadre doré, la belle lithographie qui reproduit le fameux tableau de Gleyre, la Mort du major DaveL Volontiers, il
i;eau courante 153
montrait du geste le héros, le bras gauche levé vers le ciel, la main droite dans la main du pasteur en robe et perruque qui l'encourage, tandis que le bourreau Tattend, appuyé sur un glaive à demi-enveloppé dans son manteau rouge, et qu'un des soldats de la garde cache ses yeux dans sa main; et il expliquait :
— Savez-vous ce qu'il dit, cet oiseau-là? Eh bien, il dit à ses compatriotes de ne pas se faire des procès pour rien. Et il avait bougrement raison.
Aussi, loin de considérer la séance de conciliation, qu'il présidait, comme une simple formalité, le père Biolle tâchait-il de la faire aboutir par des moyens appropriés, pour peu qu'il crût la chose possible. Au lieu de la tenir solennellement dans la salle de la Justice de paix, il proposait d'emblée aux plaideurs, aux avocats, s'ils étaient présents, et à son greffier, de venir « faire un tour à sa cave ». Là, il les chapitrait de vase en vase, en vidant selon l'usage trois verres à chaque tonneau ; en goûtant les diverses années, il retournait leur affaire dans tous les sens, les effrayait en parlant de frais, leur suggérait des compromis, ne les lâchait qu'après les avoir mis d'accord. Souvent ainsi, des ennemis acharnés qui voulaient à peine
trinquer en entrant, sortaient bras dessus bras dessous, se soutenant l'un l'autre ; en sorte que la cave du juge de paix de Luville rendait plus de vrais services que tous les tribunaux du canton.
En rentrant au Pied-des-Bois, les deux Bertigny Taisaient à l'envi son éloge, citant des cas où son petit blanc avait raccommodé des gens prêts à s'entre-déchirer. Mais ils parlaient ainsi pour se donner du courage; car ils sentaient bien, au fond d'eux-mêmes, qu'avec les Chanteuille, c'était la guerre au couteau, que les uns ou les autres devaient toucher des épaules. Un peu après avoir traversé Brenex, quand ils virent apparaître le toit de la Palude, Louis- Auguste dit :
— Ils sont pourtant heureux, ceux-là. Ils ont tout ce qu'il leur faut. Ils sont riches comme des Grésus. Pourquoi est-ce qu'ils veulent nous bourreauder, nous qui avons tant de peine?
Tristement, le père répondit :
— Il ne fallait pas couper l'eau!... Moi, j'y ai toujours dit : c'est une bêtise!
— Pour le tort que ça leur a fait!...
Ils se turent, en longeant la haie de l'ennemi, les yeux fixés sur les beaux bâtiments bien en-
tretenus, qu'on peut distinguer de la roule,' dans un bouquet d'arbres. Justement, le père Alexandre sortait du moulin, tout enfariné.
— Avec celui-là, dit Bertigny, on pourrait encore s'arranger. Mais il y a l'autre, le fils!...
— Le père est le maître, dit Louis-Auguste.
— Bien sûr... Seulement, il se fait vieux...
Enfin, on verra!...
C'est à croire que Bertigny avait des pressentiments : le père Alexandre fut pris de douleurs au foie, la veille même de la séance de conciliation; en sorte qu'il chargea son fils de le représenter, en lui recommandant bien de s'arranger, si possible. Le gaillard, que l'accident remplissait d'aise, promit tout ce qu'bn voulut, tout en se jurant de n'en faire qu'à sa tête. Ainsi, la fatalité intervient dans les affaires humaines, et il suffit souvent d'un petit hasard imprévu pour troubler le cours des choses...
... Le père Biollè, en complet de drap gris brun, attendait les parties à la maison de commune, avec Jean-Jacques Bovion, qui lui raconta ce qu'il savait de l'affaire : la vente ratée, les vieilles querelles de famille, les commérages, de vagues histoires sur les intrigues de Matron, que plusieurs soupçonnaient d'être de mèche avec Barbouchet. Le vieux juge écoutait, de
toutes ses oreilles velues, multipliant dans un grand eiïorX d'attention les rides de son front, de ses tempes, de ses joues, rapprochant les arcades de ses sourcils en broussailles et, selon son habitude, fourrageant dans son nez. Quand il eut bien compris, il s'écria :
— 'Cré nom de sort! ça ne serapas commode!...
— Je vous crois, dit Jean-Jacques.
— Pourtant, il faut bien que ça s'arrange 1 .. . Autrement, ceux du Pied-des-Bois... ils sont f.....!...
Le greffier répondit paisiblement :
— Pardine !
Et le juge répéta son juron :
— 'Gré nom de sort !
Bertigny arriva le premier, dans sa veste des dimanches, le front en sueur sous son lourd chapeau de feutre. Le père Biolle se mit d'emblée à le chapitrer :
— Eh bien, quelle diable d'idée .est-ce qui t'a pris d'arrêter l'eau de l'Ame, dis voir?... L'eau qui court, c'est le bon Dieu qui la fait courir!... Il ne faut pas se mêler de lui couper la route!...
Bertigny ne put que répéter son unique argument :
— Puisque la source est sur notre fonds!...
— Hé, la source, la source 1 cria le juge de paix, qui est-ce qui te parle de la source ? C'est du ruisseau qu'il s'agit... Vois-tu pas la différence?... Alors, tu as la comprenette diantrement dure !...
Bertigny baissait la tête, comme un maraudeur pris en faute. Le père Biolle comprit que les difficultés ne viendraient pas de lui; il se radoucit :
— Enfin, on tâchera voir d'arranger ça, si c'est possible ! . . .
Ami arrivait à son tour, endimanché, lui aussi, comme pour une fête, l'air en dessous, avec ses yeux faux, son teint jaune, sa barbiche rousse. Rien qu'à le regarder, on devinait qu'il se tenait sur son quant-à-soi, bien décidé à n'en faire qu'à sa tête. Le greffier échangea avec son patron un regard qui signifiait : € Nous en serons pour notre petit blanc. » Pourtant, le père Biolle commença comme d'habitude, en clignant de l'œil et en prenant son air bonasse:
— ... D'abord, nous allons boire un verre sur leguillon, hein?...
— Avec plaisir, monsieurlejuge, dit Bertigny. Chanteuille se contenta d'acquiescer d'un signe
vague, tandis que son air têtu s'accentuait et
qu'une espèce de sourire hargneux plissait ses
lèvres sèches.
Leur petit groupe sortit de la maison de commune. Comme il était trois heures et qu'on faisait les avoines, le village était presque désert : le large ruban de la route filait, blanc sous le soleil, entre les maisons blanches, aux toits lents, avec des géraniums sur les fenêtres, des lauriers-roses devant les portes. Seules, quelques commères stationnaient devant la fontaine — une belle fontaine à deux goulots, qui semblait, avec son grand bassin en pierre de taille, affirmer la prospérité du pays. Le juge de paix marchait en tête, avec Ami, qui détourna les yeux en passant devant la ferme de son beau-frère, où des gamins s'ébattaient sur la galerie ; le greffier, un peu goguenard, et Bertigny, tout pensif, suivaient à quelques pas.
Ils arrivèrent ainsi devant la maison de Biolle, très grande, placée entre Tauberge et la boulangerie. Comme souvent dans les villages vaudois, la cave se trouvait de plain-pied ; pour la garder fraîche, il fallait Taérer de grand matin. A part cet inconvénient, c'était une belle cave, profonde, spacieuse, avec une maggifique rangée de vastes « ovales T> qui semblaient battant neufs, tant ils étaient bien soignés, avec de poussiéreuses bouteilles étiquetées dans des casiers, et, dans un coin, le petit tonneau solide, où l'on prépare
le < vin forcé » qui fait la joie des femmes et des enfants, à cause de la mousse et du sucre candi. Le propriétaire referma soigneusement la porte derrière ses invités ; en sorte qu'il fallut allumer la bougie qui attendait dans un vieux chandelier de fer, posé sur le premier des « ovales j>.
— Celui-ci, dit le juge en frappant sur les douves du vase, c'est du nouante!... Peut-être qu'il n'est pas très fort... Mais il est doux au palais... C'est une une goutte !...
Il remplit son verre, l'éleva à la hauteur de son œil, dit: «A la vôtre!», le vida d'un trait et répandit à terre les dernières gouttes. Puis, l'ayant de nouveau rempli, il le tendit à Berligny qui, par politesse, lui fit signe de servir d'abord l'adversaire. Celui-ci accepta sans cérémonie, but après avoir répété la formule habituelle, et dit:
— Il est bon.
— Voyez-vous, reprit le juge en versant à Berligny, les procès, c'est toujours une mauvaise affaire, même pour celui qui gagne... Le major Davel avait rudement raison!... Moi, j'y dis chaque fois à ceux qui viennent : « Entre chrétiens, on doit se mettre d'accord ! ^ Savez-vous à qui ça profite, les procès?... Aux avocats qui
ne voient partout que plaies et bosses, et au gouvernement, à cause des tas de papiers timbrés qu'il vous force à acheter pour se dire la moindre des choses 1...
La tournée recommença, les propos continuèrent. Le greffier, qui savait tout ça par cœur, vidait son verre sans piper mot. Bertigny approuvait, ou faisait « hum! hum! » Ami Chanteuille se contentait de répéter à son tour, en touchant avec politesse le bord de son chapeau : € A la vôtre! » du même ton dont il aurait pu dire : < Je m'en bats l'œil ! »
Le juge s'approcha d'un second tonneau, qu'il caressa comme le précédent, des mêmes petites tapes amicales :
— C'est du huilante-neuf!... Il a plus de corps... Mais peul-êlre bien une idée moins de moelleux... C'est aussi une fine goutte!...
Pendant que les verres se vidaient à la ronde, avec les mêmes gestes et les mêmes remarques, il tâcha d'avancer d'un pas vers l'affaire :
— Votre histoire n'est pas bien terrible, à vous... J'en ai vu bien d'autres, moi, qui se sont arrangés là... Et ils ne l'ont jamais regretté... Tandis que ceux qui ne s'arrangent pas, quand les avocats leur ont mangé jusqu'à leurs chemises, ils me disent après : < Ah! si on avait su!...
1/EAU COURANTE UH
Ah ! si on vous avait écouté ! quand on était dans la cave!... > Mais après dîner moutarde, et vat'en voir s'ils viennent, Jean!... Tiens, j'allais oublier Jean-Jacques...
— A la vôtre, monsieur le juge, dit le greffier.
— ... Eh bien, voilà!... J'y ai réfléchi, à votre affaire, 'cré nom de sort! et je me suis dit comme ça : les Chanteuille, les Bertigny, on les connaît depuis des temps, on sait bien que c'est des braves gens!... Et voilà qu'ils vont se ringuer jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus!... Et pourquoi?... Pour de l'eau qui court!... Ils auront sur les bras les huissiers, les avocats, les tribunaux, tout le diable et son train... ça leur coûtera des mille et des cents... et des courses à Bielle et à Lausanne... et des nuits sans fermer l'œil !... Il faut qu'ils s'arrangent ! . . .
En concluant ainsi, d'un ton de brusque jovialité, il regarda, les deux parties : la mine de Chanteuille, fermée comme une porte de prison, lui parut de mauvais augure, car ce fut en hésitant un peu qu'il répéta :
— Il faut qu'ils s'arrangent!... Gomment?
C'est la question. Toi, Ami, qui es ie demandeur, voyons, qu'est-ce que tu veux? Dis voir!...
Barboucbet égoutta son verre, qu'il venait de vider, et le tendit à Biolle, en répondant :
— Moi, je ne demande pas mieux... Mon père non plus, il ne tient pas à plaider I Tout ce qu'on veut, c'est que notre droit soit reconnu et qu'on ne vienne pas nous couper l'eau sans rime ni raison!... Et puis aussi qu'on nous paye les dommages... Et alors, ça sera fini!...
Il parlait d'uoe voix basse, modérée, eh homme paisible, qui ne demande rien d'excessif et ne démordra pas d'une de ses prétentions. Le greffier, qui buvait à petites gorgées en l'écoutant, ne pouvait s'empêcher de rigoler un peu, tant l'entretien prenait la direction qu'il avait prévue. En inaugurant une nouvelle tournée, le juge demanda à Bertigny :
— Et toi, Louis, qu'est-ce que tu réponds?
— Moi, dit Bertigny, je ne demande pas mieux que de m'arranger aussi!... Sur cette affaire de droits, je n'y vois plus goutte !.-. Avant, j'étais bien sûr qu'ils étaient à nous, ces droits... par rapporta ce que M. Matron m'avait expliqué... et parce que la source est sur notre fonds!... Ça, par exemple, personne ne peut dire le contraire... A présent...- avec ce qu'il y a d'écrit sur la feuille... et le reste... comment voulez-vous que je sache?... C'est un amphigouri qu'on n'y
peut rien comprendre!... Reconnaître leurs droits... ça n'augmentera pas la valeur du Pieddes-Bois, bien sûr... Mais enOn, s'il le faut... on pourra voir!... Seulement, donner deux raille cinq cents francs... là, comme ça... parce que j'ai arrosé mon pré... je ne peux pas... Ça serait injuste!... Et puis, je ne peux pas !
— Si ça n'est que sur le chiffre que vous n'êtes pas d'accord, répondit le juge, il faut discuter, il faut voir!...
En même temps, il les poussait vers le troisième c ovale » dont il flatta la panse, au lieu de frapper sur les douves :
— C'est le huitante-cinq !... Je ne vous en dis rien!... C'est vous qui m'en donnerez des nouvelles!...
Courbé pour tourner le robinet, il répéta :
— Si ça n'est que sur le chiffre !...
Et, en se redressant :
— Pas vrai... toi... Chanteuille?...
Beau joueur. Ami répondit de sa voix calme, qui devint un peu sifiDante :
— On ne veut pas trop chicaner là-dessus I On se contentera bien de deux mille...
— Pas plus deux mille que deux mille cinq!
répondit Bertigny... Ça serait injuste... Et je ne peux pas ! . . .
— Eli bien, fais une ofifre, toi ! dit le juge. Le scieur se recueillit un moment, pendant
lequel le verre circula :
— Je veux bien m'engager... par écrit même... a ne plus couper l'eau !... Mais je ne veux pas donner d'argent!...
Il y eut un nouveau silence. Glianteuille, qui venait de vider son verre, fit claquer sa langue :
— Fameux !...
— Voyons, dit le juge, puisque tu leur reconnais des droits, tu avoues tes torts? Alors, les dommages...
Bertigny l'interrompit :
— Je n'avoue rien de rien !... Je fais une concession... pour avoir la paixl... Voilà tout!... Mais je ne veux pas donner d'argent I Je ne peux pas, et cane serait pas juste!...
Barbouchet répliqua, et sa voix s'aigrissait :
— Ça ne serait pas juste?... Il a fallu interrompre le travail pendant huit jours à la Palude. . . On a perdu des clients, qui étaient pressés et qui sont allés ailleurs... Ils ne reviendront peut-être pas!... Les autres nous ont fait des reproches... Tout ça pour un caprice!... Et quand on réclame des dommages, ça n'est pas juste !... Alors, qu'est-ce que c'est qui est juste, dis voir?...
— A présent, fit le juge, nous allons boire une bouteille de septante-six !... Hein?... Il n'y arien qui donne de bonnes idées comme celui-là!...
Le greffier rigolait davantage ; le septante-six, c'était la suprême ressource, la vieille garde qui charge quand tous les moyens sont épuisés. Il réussissait quelquefois. . .
Le père BioUe tira de sa pfiche un couteau en corne, à tire-bouchon. Il prit doucement la bouteille, la mit entre ses genoux, la déboucha d'un effort lent et régulier, en essuya le goulot avec son pouce, et recommença la tournée.
— Voyons, mes enfants, reprit-il, tâchez d'avoir un peu d'escient!... Il faut que chacun y mette du sien!... Un mauvais arrangement, comme on dit, vaut mieux qu'un bon procès...
Quand vous aurez passé par les avocats, les huissiers, le tribunal du district, le tribunal cantonal... vous verrez voir où vous en serez tous les deux!... Alors, autant vaut s'entendre pendant qu'on peut!... On sait bien que personne n'a jamais tout à fait tort ni tout à fait raison, 'cré nom de sort!... On sait bien ça!... Alors, quand on n'est pajs méchants, comme des ânes rouges... 'cré mâtin !... on se dit : c Moi, je céderai ça, et toi, tu céderas ça... et à la tienne!... j> Oui, voilà comme ça doit finir!...
C'est moi qui vous y dis. .. un vieux de la vieille. . . qui en a vu bien d'autres !... Voyons, Ami, sois bon bougre, baisse, baisse!...
Avec son calme imperturbable, Chanteuille répondit:
— Moi, comme j'y ai dit, je tiens au principe avant tout !... Et je sais aussi que c'est l'idée à mon père... Mettons quinze cents!
Avec son regard noir, il ajoula :
— Comptant, c'est clair!
Bertigny fît signe que non, simplement. Le juge lui souffla dans l'oreille :
— Dis que oui... Crois-moi!... Tu regretteras!...
Mais le scieur répéta son geste, en expliquant :
— Je ne peux pas !... Ces quinze cents francs, on ne saurait pas où les prendre!
— Moi, riposta Barbouchet, j'ai dit mon dernier mot !
Le père BioUe se prit la tète dans les mains: — Quels sacrés bougres de mulets vous êtes!... On a beau vous dire et vous expliquer... C'est comme si on chantait!... Eh bien, allez, plaidez, mangez-vous la laine sur le dos, engraissez les avocats et toute la boutique!... J'ai du septante, là, 'cré nom d'un chien!... Je voulais vous le
faire goûter quand vous seriez d'accord !... Mais je le garde pour ceux qui n*ont pas la tête aussi dure et qui écoutent ce qu'on leur dit!...
Et, se tournant vers Jean-Jacques, qui rigolait de plus belle :
— Va faire ton procès-verbal, toi!...
Sans s'attarder à Luville, Bertigny reprit à pied le chemin de Ravinel : un joli chemin, qui laisse à droite le vieux château roman dont un lierre séculaire couvre les murs et cache les fenêtres, monte un instant en pente douce, passe devant un beau tilleul aux ramures régulières et suit la lisière des bois, parmi des prés sans haies. A gauche, sous les derniers arbres clairsemés de la forêt, fleurissaient dans Therbe brûlée par Tété les vagues fleurs de l'automne : petits œillets des chartreux, plus rouges que des gouttes de sang, pâles coucous dentelés à Fodeur forte, chardons penchés dont les tiges poilues supportent à peine les lourds capitules violets, longs molènes jaunes montés en pointes sur l'arrangement symétrique de leurs feuilles cotonneuses. A droite, les prés se prolongent en plaine, jusqu'à la descente où disparaissent les
villages, les champs, les vignes, en sorte que le regard, passant par-dessus des richesses invisibles, plonge dans la nappe bleue du lac ou s'arrête sur la ligne mouvementée des Alpes que surplombe le formidable massif du Mont- Blanc. Égaré dans ce décor comme un insecte obscur au fond d'une ornière, le scieur ne voyait ni les fleurs sous ses pas, ni les montagnes lointaines. Ayant depuis longtemps perdu Fhàbitude de boire avec abondance, il sentait les fumées du vin monter dans sa tète alourdie :
non pour l'égayer comme autrefois, quand il trinquait avec les camarades dans l'insouciance de la jeunesse aux fêtes, aux vogues, aux abbayes, mais pour assombrir encore Thorizon déjà si noir de ses soucis.
Naturellement, il pensait! à son affaire ; et il ne savait plus s'il avait tort ou raison. L'eau, la source, son cours, la prescription : quels problèmes I Donner les quinze cents francs? Il ne les avait pas ! En plaidant, on gagne du temps : c'est le suprême espoir des malheureux. D'autre part, si le procès tournait mal, que resterait-il d'eux? et quand la malchance tient les gens, elle ne les lâche guère. Aussi répétait-il de temps en temps, à demi-voix, pour résumer l'inutilité de ses réflexions :
c Si seulement Matron ne nous avait jamais parlé de cette maudite source I »
Cette vaine idée le poursuivait comme un refrain. Hélas ! les choses peuvent-elles jamais être autres qu'elles ne sont? Y a-t-il des regrets qui abolissent le passé?
Au bruit d'un char derrière lui, Bertigny tourna la tète. Il reconnut Ami Chanteuille qui menait grand train un bel anglo-normand, à poil roux, payé dix-huit cenls francs à la dernière foire. La tentation l'effleura de héler l'adversaire, de reconnaître les torts qu'il n'était pas bien sûr d'avoir, d'implorer la paix. Un reste de fierté lé retint, et plus encore l'intuition que l'autre passerait tout droit sans l'écouter. Il se rangea donc sur le bord du chemin. Barbouchet lui jeta un regard haineux et narquois, en faisant claquer son fouet. Le char fila dans la poussière.
«Celui-là nous égorgera s'il peut, songea Bertigny, en le suivant des yeux; et il tournera le couteau dans la plaie... Ah! si seulement Matron!... »
Après le croisement de la grande route, le chemin change d'aspect : il longe un pâturage marécageux, s'engage entre deux haies où rougeoient les cynorrhodons, passe devant une très vieille « campagne », toute grise parmi les arbres, et
i;eau courante m
descend jusqu'au pont de l'Ame, sous les châtaigniers. Lày Henrielte attendait son père, adossée au parapet, les deux jumeaux cramponnés à ses jupes, ses minces épaules serrées dans un châle de laine brune, son éternel tricotage aux mains. Bertigny s'attendrit en l'apercevant . Ah! la brave fille, la vraie fille de sa mère, qui prenait sa part de tous les fardeaux, travaillait plus qu'une servante, se dévouait aux siens tout entière, sans songer à sa jeunesse ! Si jolie, avec ses bons yeux doux, son teint de demoiselle, le gracieux dessin de son visage et de sa bouche sérieuse, elle n'avait pas plus de coquetterie que d'égoïsme — avertie d'ailleurs par l'aventure d'Anaïs et sachant tenir à distance les garçons.
« Qu'est-ce qui peut bien l'attendre, dans la vie ? se demanda le scieur en approchant d'elle. Pauvres comme nous sommes, trouvera-t-elle un mari? Continuera-t-elle à s'esquinter pour nous, sans seulement prendre jamais un dimanche pour son plaisir? Ou bien faudra-t-il qu'elle s'en aille en place, à Bielle, à Genève ou plus loin?... Et les autres, mon Dieu!... Etienne avec sa jambe tordue?... ces deux bouèbes qui n'ont pas demandé à venir au monde et que leur mère oublie?... Moi, quand je n'aurai plus la force de travailler?... »
ilf L'EAU COURANTE
Cependant Henriette s'avançait vers lui, arec un sourire d'espoir :
— Eh bien?denianda-t-elle.
Le scieur répondit :
— C'est Barbouchet qui était là. Il ne reut rien entendre. On aura le procès !
Elle leva les yeux vers le ciel, comme font les gens qui ne savent plus où chercher du secours. Puis, en marchant à côté du père, qui avait pris la main d'un des jumeaux et baissait la tète comme s'il comptait les pierres du chemin, elle suggéra :
— Si on demandait à quelqu'un?...
— Quoi?... fit Bertigny, sans comprendre.
Elle expliqua, en rougissant :
— ...Oui... on pourrait demander à quelqu'un... de voir le père Alexandre... qui n'est pas mauvais, lui!... de lui parler... pour arranger les choses...
Le scieur se redressa, la figure endurcie :
— On ne peut pourtant pas s'abaisser jusquelà, déclara-t-il. Il y a des limites! Devant le juge, j'ai dit ce que je pouvais pour amener la paix. Mais je ne veux pas supplier comm^ un mendiant !
La voix plus basse, avec un geste d'impuissance, il ajouta :
— Et puis, à quoi est-ce que ça servirait ? Je commence à voir clair, dans ces embrouilles... Le fin fond de tout, tu sais, c'est que Barbouchel veut nous voir par terre... Eli bien, on se défendra, puisque c'est ainsi!
Ce fut l'avis de Louis-Auguste, qui venait de finir sa journée. Mais, debout tous les trois sous le vieux tilleul, ils parlaient de se défendre comme on parle de capituler, en comptant les avantages de Tennemi. A chaque phrase que l'un ou l'autre débitait lentement, ils perdaient un peu de leur courage : si bien que Bertigny retournait dans son esprit Tidée d'Henriette — cette idée de médiation qui semble toujours aux plus faibles leur suprême espérance, dans les petites affaires comme dans la grande politique. L'arrivée de Salomon les réconforta. Avec sa tête à l'évent, ce garçon-là pouvait se tromper plus souvent qu'à son tour ; c'était du moins un de ces lurons qui ne jettent pas, sans rien tenter, le manche après la cognée. A la suite de l'affaire de Fincendie, d'autres seraient devenus humbles, effacés, craintifs, hantés par les souvenirs de la prison et du geôlier. Lui, en quelques semaines, il les avait secoués pour retrouver son énergie et son ressort, comme si jamais la main d'aucun gendarme n'avait pesé sur son épaule.
— Oui, oui, je sais, dit-il, les Chanteuille ont de l'argent, et pas nous. Eh bien, on en trouverai On vendra le Pelé, le char, les vaches, si c'est nécessaire. D'abord, il s'agit d'établir nos droits. Pour le reste, on verra plus tard.
— Nos droits, murmura Bertigny d'un accent plein de doute, nos droits... sont-ils si sûrs?... Si tu avais entendu le juge de paix...
— Hé ! riposta Salomon, le père BioUe ne pense jamais qu'à mettre les gens d'accord.
C'est sa manie, tout le monde sait ça. Il t'a raconté ce qu'il a voulu, dans sa cave. Est-ce une raison pour répondre amen ? « Qui se fait agneau, le loup le mange )), comme on dit.
Montrons un peu les dents, que diable I au lieu de plier l'échiné comme des chiens battus !
Ces paroles hardies ne convainquaient pas le père, qui en avait trop vu, de toutes les couleurs, dans sa pauvre vie :
— Oui, oui, fit-il, c'est bon d'avoir du cœur au ventre. Seulement, quand on n'est pas les plus forts, à quoi ça sert-il ? La loi, vois-tu, lorsqu'on l'a contre soi, c'est une sacrée machine qui vous broie comme chair à pâté...
Pendant qu'on discutait ainsi, au Pied-des- Bois, Ami Chanteuille jouait à la Palude une
petite comédie de sa façon, réglée d'avance avec sa femme, pour mettre dedans ses père et mère. Les circonstances le favorisaient : le vieux continuait à souifrir mort et martyre, et le docteur Mâthorel, mandé par télégramme, avait déclaré qu'il ne s'agissait pas d'un rhume de cerveau. Aussi Justine, d'abord contente de voir son beau-père immobilisé dans un mpment ou il aurait pu contrecarrer ses machinations, commençait-elle à craindre une maladie à marche rapide, dont l'issue trop prompte la gênerait d'une autre manière, en introduisant dans raffaire les Estain et les Rebuchet. C'était donc de bon cœur qu'elle aidait sa belle-mère à préparer des tisanes, des potions, des cataplasmes.
Dès qu'il reconnut le pas de son fils dans le vestibule, le père Alexandre, qui pensait à son procès autant qu'à son mal, se souleva sur son séant :
— Eh bien ? demanda-t-il en le voyant apparaître dans l'entre-bâillement de la porte.
Barbouchet baissait l'oreille, en tâchant de donner à sa mine futée une expression de contrariété.
— Pas moyen de s'arranger avec eux ! répondit-il.
Justine, entrée à petits pas derrière lui.
176 L'EAU OOUIUNTE
poussa un gros soupir hypocrite, tandis que la mère, en train de sucrer une tasse de tisane, murmurait :
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
Appuyé sur sa main gauche, dans une pose tordue qui le soulageait momentanément» Cbanteuille fronçait les sourcils, Tair irrité :
— Comment ça s'est-il passé ? demanda-t-il.
Aussitôt Ami se mit à raconter à sa manière la scène de la cave, en insistant sur le grand esprit de conciliation qu'il avait témoigné — la voix peinée, le ton componctueux, coupant son récit de petites exclamations affligées :
— ... Le juge, de son côté, il a fait son possible... Oui, oui!... 11 y a même été de son vin bouché. Il montrait les ennuis des procès, les frais, les soucis, le temps perdu, et tout ça, à vous donner la chair de poule, quoi!... Mais l'autre ne voulait rien entendre... Rien de rien!... II a Tair d'une vraie brute, vous savez, ce moineau-là... Plus entêté quune vache espagnole... Etrogneux, par-dessus le marché... Ça n*est pas drôle, d'avoir affaire à des oiseaux de cette espèce... Une vraie teigne, ma parole!... On tâchait de lui expliquer les choses, et il répondait : « Puisque l'eau est à moi!... puisque Teau est à moi!... » Pas moven d'en tirer rien
L'EAU GOURANTE 177
d'autre !... Le père BioUe, nom de nom, parlait, criait, gesticulait, buvait... Tout ça pour rien!... Il recommençait, il s'essuyait le front, il n'en pouvait plus... A la fin, il a reposé le verre sur le guillon, et il a dit : « Tant pis pour vous, nom d'un sort!... On ne peut pas faire boire un âne qui n'a pas soif... Vous verrez ce que ça
vous coûtera!... » Et il nous a tous f
dehors... En rentrant, j'ai passé devant Bertigny... Si je n'avais pas été dans le char, je crois qu'il m'aurait sauté dessus, tant il avait l'air furieux ! . . .
La mère répéta son appel plaintif au Dieu de bonté, qui ne parvient pas toujours à faire régner la paix parmi les hommes. Le malade, dont la figure se chargeait de sévérité, la regarda en disant :
— Qu'y pouvons-nous faire? Quand les gens ne veulent absolument pas comprendre où est la justice, il faut bien qu'on leur y montre !
— Est-ce qu'on est jamais tout à fait sûr d'avoir raison, fit-elle doucement, avec ces histoires de justice et de droit ?
Son mari l'interrompit, de ce ton sévère, un peu grondeur, qu'il avait pris pendant presque toute sa vie pour lui parler :
— Comment veux-tu que nous ayons tort, puisque nous ne leur avons rien fait?
Elle insista, sans grande force, les yeux baissés :
— Et puis, des débattues comme ça... à notre âge... quand on voudrait tant rester tranquilles, jusqu'à la fin !...
— Est-ce nous qui avons arrêté l'eau? répliqua Barbouchet... Tu sais bien que c'est eux qui nous en veulent... Alors?... On ne peut pas se laisser tondre comme des moutons !
— Non, dit le père en approuvant d'un geste énergique de sa main droite, on ne peut pas... Quand on a des droits, il faut les défendre.
C'est le devoir!... Tant pis pour ceux qui les violent... La loi est là pour tout le monde. Il faut que les honnêtes gens s'entendent pour la faire respecter !
Ces raisons — des raisons d'homme — passaient par-dessus la bienveillance résignée de la vieille femme qu'elles ne convainquaient pas.
Elle aurait eu bien des choses à répondre; mais elle n'osait pas, ne s'étant jamais mêlée à ces affaires-là ; ce fut à peine si elle put objecter encore :
— Pourtant... ces Bertigny... ils n'ont pas de chance... ils sont malheureux... Et on sait bien
qu'ils ne sont pas méchants... Une fois déjà, pour la meule, on avait cru...
La voix aigre et nette de Justine lança :
— La meule, c'est vrai, ça n'était pas eux.
Mais pour l'eau, est-ce qu'ils nient?
— Nier ! s'écria Ami, jamais de la vie ! Ils diraient plutôt qu'ils sont prêts à recommencer!
— Tu vois bien, reprit Ghanteuille en s'adressant à sa femme; ils ruineraient le moulin, si on les laissait faire.
Ami expliqua :
— Ce n'est pas nous qui les attaquons. Nous sommes chez nous, ici. Ils n'avaient qu'à nous laisser tranquilles !
La mère Catherine baissa la tète, sans répliquer : les hommes devaient avoir raison, puisqu'il n'y a qu'eux qui se connaissent aux affaires ; mais quels soucis en perspective, juste au moment où le père se mettait au lit, peut-être pour y mourir!...
Ami voulut profiter de son avantage. Il dît :
— A présent, il s'agit de voir M. Lardin- CoUas, tout de suite...
Le malade, qui recommençait à souffrir et dont les yeux chaviraient, murmura :
— Tout de suite... tu vois bien que je ne peux pas!
— Naturellement. Mais moi, qu'est-ce qui m'empêche d'aller à Lausanne, demain?
Habitué à gouverner, le père Alexandre n'était pas encore prêt à lâcher la barre ; il riposta d'un ton catégorique, avec un regard de méfiance :
— Le feu n'est pas à la maison, et je n'ai pas encore un pied dans la tombe ! ... On a un délai, on attendra que j'aille mieux I
Le mieux ne vint pas : une bête aux dents rageuses déchirait presque constamment le foie du malade, ou c'était comme un fer rouge qui le traversait, ou bien encore une douleur plus légère, régulière, implacable, le serrait comme une tenaille. Il s'affaiblissait, supportant à peine un peu de nourriture : un verre de Villeneuve, un peu de café au lait, quelques cuillerées de soupe ; il prenait un mauvais teint couleur safran ; surtout il devenait doux, passif, presque craintif, à force de se sentir dans la dépendance de tous, de sa femme et de sa bru pour les drogues, les cataplasmes, les frictions, de son fils pour les affaires, du docteur Mathorel qui montait chaque jour avec sa seringue à morphine — la seule chose qui le soulageât vraiment. La grande lassitude des fins d'existence l'envahissait, détendait sa volonté, le pénétrait peu à peu d'indifférence. Quand on lui demandait des ordres, la décision lui man-
i/EAU COURANTE 181
quait : le pour et le contre se brouillaient dans sa tète. Il hésitait, remuait les lèvres, plissait son front, et finissait par se tourner contre le mur, en répondant :
— Oui, oui, faites ce que vous voudrez !
Comme pour le fatiguer, Barbouchet le consultait sur les moindres choses, en lui répétant à tort et à travers :
— C'est toi qui es le maître, tu comprends !
Je ne peux rien décider sans toi.
En même temps, il revenait au procès :
— Pourtant, il faudra bien que j'aille voir à Lausanne, pour l'avocat !
Le malade répondait :
— Attends voir encore!
Il ne céda qu'aux approches du délai légal, comme à regret, parce qu'on ne pouvait plus attendre :
— Eh bien, vas-y demain ! Seulement, prends garde!... Je vois bien que je ne pourrai pas m'occuper de cette affaire, moi... Et les avocats ne cherchent que plaies et bosses... Je ne veux pas que tu écoutes toutes leurs chansons... Tu vas me promettre de ne pas rognasser pour rien, et de ne rien demander de plus que ce qui sera juste I
C'était presque un blanc-seing. Ami promit
\m L'EAU COURANTE
sans hésiter, la main sur son cœur, dans une belle attitude de brave homme; et le père, en se retournant contre le mur, songeait :
« Qu'est-ce qu'ils vont brasser ensemble, lui et sa femme, si je ne suis pas là pour les surveiller?... Si je guéris, c'est moi qui mènerai tout... Sinon... >
Ses méfiances contre son fils se réveillaient,, l'emplissaient d'inquiétudes. Il les endormit, pour rester tranquille, dans un parti pris d'optimisme :
a En tout cas, conclut-il, rien n'arrivera que par la volonté de Dieu ! »
En attendant, M. Lardin-Collas rédigea la demande comme il le voulut, après une conversation avec Barbouchet qui lui laissa carte blanche. Recopiée d'une belle écriture ronde, cette demande remplit plus de cinquante feuilles de papier timbré. Tout s'y trouvait divisé et numéroté à la perfection : les faits, le droit, les titres, les conclusions. Elle était d'une telle clarté, qu'un enfant même aurait compris, et bourrée d'articles du Code et de citations empruntées à des. juristes fameux. Aussi, quand Bertigny eut épelé cet énorme cahier, que le facteur lui apporta dans un grand pli jaune, recommandé, fut-il pris d'un véritable désespoir : car M. Lardin-Collas-
I;EAU courante ^ 183
•établissait par A + B que des droits précis avaient été acquis sur le cours de l'Ame par les anté-possesseurs de la Palude; que ces droits fussent-ils discutables — et ils ne l'étaient pas — la prescription suffirait à les assurer, puisque le moulin existait de temps immémorial, et puisqu'on pouvait reconnaître sur la propriété même <les Bertigny, juste au-dessous de la scierie, des travaux apparents, destinés à faciliter le cours de l'eau vers la Palude, qui avaient été exécutés et entretenus jadis aux frais des Chanteuille ; et il offrait de prouver tout cela par tous les moyens de preuve à la fois : documents, témoignages, expertises. Les faits, les déductions, les textes du Code civil et du Code rural se reliaient comme les mailles d'un filet, dans lequel les Bertigny se trouvaient pris comme une famille de poissons. Cette fois, ce fut en vain que Salomon voulut parier de résistance et de bataille. Son père, que le désespoir rendait furieux, lui ferma la bouche en jurant comme un charretier, et lui mit sous le nez le cahier de papier timbré, en vociférant :
— Tu ne comprends donc rien, animal ? Tu ne vois pas que nous sommes f..... !
Ce fut Henriette qui leur rendit un peu de courage, en découvrant qu'il n'y avait pas un mot
de vrai dans Thistoire des travaux exécutés ea dessous de la scierie :
— Puisque c'est un mensonge, dit-elle avec son droit bon sens, peut-être que le reste n'est pas vrai non plus?... Il faut revoir M. Preudhomme!
Quand M. Preudhomme eut étudié le document en prenant des notes le long des marges^ il ne cacha pas aux j^ertigny que leur affaire se gâtait. Louis-Auguste et son père, assis en face de lui, dans son cabinet tout rempli de Codes et de dossiers, attendaient ses paroles comme les Hébreux la manne du désert. Son grand front chauve, couleur de cire, penché sur la demande^ Tavocat en relut les articles les plus probants, en les soulignant de gestes perplexes ou découragés :
— Vous ne m'avez pas soufflé mot de tout ça quand vous m'avez consulté ! s'écria-l-il. Vous avez donc fait comme le malade qui vient voir le médecin pour lui cacher son mal ? A quoi bon,, dites?
Les deux hommes se regardèrent, et le scieur^ qui suait d'angoisse, balbutia, du ton éperdu d'un enfant pris en faute :
— Est-ce qu'on y savait, nous?
L'avocat frappa de son poing fermé le groscahier, qui rendit un son mat :
— II fallait savoir !... On ne s'embarque pas à raveuglelte dans une affaire comme celle-là 1 Vous voyez : le moulin de la Palude exisie depuis des siècles... Le cours de TArne a été abergé à ses propriétaires par Leurs Excellences de Berne^ en 1004... C'est établi par un acte notarié... Que voulez-vous que Ton fasse là-contre, dites?... Tout ce qu'on pourra obtenir, c'est une réduction des dommages qu'ils vous réclament... Car ils sont exagérés, çn, c'est certain... Mais est-ce la peine de plaider pour cela?... La réduction ne compensera pas les frais... Arrangez-vous donc plutôt!
Bertigny recevait ces paroles comme autant de coups de massue, en arrondissant son dos. Louis- Auguste contemplait le bout de ses gros souliers, sans oser lever les yeux. Ils ne remuaient ni l'un ni l'autre. Gomme leur silence se prolongeait^ l'avocat demanda :
— Voyons, qu'est-ce que vous répondez?
Le scieur tâcha d'expliquer :
— C'est que, monsieur l'avocat... pour s'arranger avec eux, voyez-vous... il faudrait leur donner de l'argent. Le fils Chanteuiile y a biea dit, dans la cave au père Biolle... Et de l'argent, je ne sais pas où le prendre I... Voilà ce qu'il y a. d'abord... Et puis, il y a encore ça, voyez-vous,^
486 L'EAU COUIIANTE
monsieur Tavocat... Barbouchet est un mauvais bougre, et il ne veut pas qu'on s'arrange... Il y a toujours eu des rancunes, entre nos familles... Il veut se revenger, voyez-vous!... Et puis, ça «'est pas encore tout : il veut nous prendre la scierie... Oui, oui, c'est une idée qu'ils ont depuis longtemps sous leur bonnet... Lui et sa femme, ils veulent ça... Et ils sont aussi rusés l'un que l'autre !... Alors, puisqu'on ne peut pas faire autrement, il faut bien se défendre!...
— Il faut se défendre, il faut se défendre, marmonna l'avocat, c'est facile à dire! Mais 'Comment voulez-vous que je me charge de vos intérêts, dans ces conditions?... Si vous tenez à faire un mauvais procès, j'aime autant qu'un autre vous le perde !
Une inquiétude de brave homme passa dans 5on regard; il caressa ses longues moustaches tombantes qui donnaient à sa physionomie une expression presque toujours découragée ; et il •continua, d'un ton dont la rudesse voulue dissimulait quelque autre sentiment :
— D'abord, vous savez, je n'aime pas contester des droits bien établis : c'est un métier malhonnête, qui me déplaît. Et puis, ça peut aller loin, ce procès! Rien qu'en papier timbré, à soixante centimes la feuille, vous voyez ce qu'il
LTAU COURANTE 187
en faudra, pour continuer cette correspondance ! Et les expertises? C'est ça qui est une autre affaire ! On vous enverra des gens de tous les coins du canton : vous verrez les frais de déplacement!... Moi, vous comprenez, je pense à votre argent. Vous en avez besoin pour vivre, pour aider vos enfants quand ils voudront s'établir, pour faire marcher votre train : et vous voulez le jeter dans ce tonneau des Danaïdes de la justice, qui achèvera de vous ruiner... Vous me dites que vous y êtes forcés; mais alors, je ne suis pas rhomme qu'il vous faut... Il y a des avocats qui finissent toujours par croire que leurs clients ont raison : adressez-vous à un de ceux-là. Il se fera des illusions sur votre cause et la défendra mieux que moi, qui n'en puis avoir aucune.
En entendant parler ainsi contre eux, par scrupule, celui sur lequel ils comptaient, les deux Bertigny se regardèrent avec désespoir, comme si leur cause était déjà perdue. Pourtant, ils sentaient qu'il y avait quelque chose à répondre, puisque leurs adversaires mentaient, et puisque, en définitive, ils avaient des droits, eux aussi, ne fût-ce que celui de garder leur domaine ancestral et d'y trouver leur pain.
Louis-Auguste murmura, d'un ton de prière :
— Ah! monsieur l'avocat !
Quant au père, après s'être balancé un moment sur sa chaise comme un ours qui veut prendre son élan, il se mit à parler, sortant avec effort ses idées, cherchant ses mots ; et comme il voulait dire tout ce qu'il avait sur le cœur, il fit presque un discours sans s'en apercevoir :
— Vous dites que notre cause est mauvaise, monsieur l'avocat? Eh bien, moi, je vous dis que non!... Ça peut avoir l'air comme ça... quand on ne sait pas bien... quand on n'a pas examiné les choses telles qu'elles sont... Mais voyez-vous, ces grimoires, ces actes, ces paperasses, ces abergements, toute cette boutique, enfin, il faudrait y regarder de plus près... Et aussi pour cette histoire de prescription... pour les travaux qu'ils disent qu'ils ont faits sur notre fonds, quand ça n'est pas vrai!... Il y a des tas de mensonges, monsieur l'avocat, dans leur cahier... Qu'est-ce qu'ils y chantent, dites-moi voir?... Que l'eau n'est pas à nous ?... Allons donc ! Elle est à nous comme la terre, comme la maison, comme nos arbres!... Ils ont peut-être l'air d'avoir raison dans ce qu'ils disent : c'est parce qu'ils ont un fier toupet, voyez- vous!... Et aussi, parce qu'ils ont du foin dans leurs bottes. . . Et ce sacré bougre de Barboucbet se figure qu'avec de l'argent on
i;eau courante is^
fait tout ce qu'on veut... Maïs à quoi servirait la justice, dites-moi voir, monsieur Tavocat, si les^ riches pouvaient dépouiller les pauvres comme ça leur chante?... Les tribunaux, cane serait donc plus que des coupe-gorge?... Et les avocats^ est-ce qu'ils ne sont pas là pour empêcher ces iniquités?... Eux qui ont étudié pour ça pendant des années et des années!... A qui peut-on s'adresser, s'ils répondent comme vous?... Il faudra que nous nous laissions chasser du Pieddes-Bois, où notre famille trime et sue depuis plus de deux cents ans?... Qu'est-ce que nous deviendrons, après?... Des mendiants?... J'ai connu votre père, monsieur l'avocat : c'est lui qui nous a défendus quand les Druz dePalaiseau ont voulu nous prendre le Fan lin... comme les Chanteuille veulent nous prendre aujourd'hui tout ce qui nous reste... J'étais un tout petit bouèbe pas plus haut qu'une boite... Pourtant,, je me le rappelle bien, votre père... C'est pour ça que je me suis adressé à vous... Et aussi par rapporta M. Battey, qui m'a dit que vous n'étiez pas comme les autres... Et moi, je voudrais que. vous nous défendiez, comme a fait votre père!... Les Druz aussi, disaient que nous avions tort... Et votre père a fini par voir que nous avions raison!... Et vous, monsieur l'avocat, ça serait
ia même chose, voyez-vous!... Oui, oui, même si la loi n'est pas tout h fait pour nous... Quand vous aurez compris ça... quand vous aurez bien •compris qu'on veut nous dépouiller... et que c'est une grande iniquih' qui se manigance par là... alors, vous y mettrez du cœur... Et si on peut gagner notre cause, vous la gagnerez...
Et si on ne peut pas, eh bien, on aura fait son possible, quoi !
M. Preudhomme écoutait avec une émotion croissante ce discours qui sortait par lambeaux d'une tête en ébullition, remuait tant de vérités, €n appelait avec une si fruste et naïve confiance à la justice contre le droit, à l'humanité contre la loi. Il songea qu'en étudiant l'affaire, on découvrirait peut-être, au fond des archives de Brenex, d'autres actes ignorés, ou Dieu sait comment des faits ou des documents qui établiraient que, dans ce litige comme dans presque tous ceux qui mettent aux prises des intérêts opposés, aucun des adversaires n'a tout à fait raison. Il songea, surtout, que les Bertigny se noyaient, qu'il leur devait son ministère, qu'un îiulre ne ferait pas mieux, et que ce simple paysan venait de lui donner une bonne leçon de devoir professionnel. Il réfléchit un moment, les yeux perdus, poursuivant dans son esprit, jus-
L'EAU COURANTE t9t
qu'à leurs dernières conséquences, les raisonnements que le scieur venait d'esquisser. Puis soft regard, qu'un nuage d'inquiétude avait obscurci^ reprit sa tranquillité coulumiêre, les rides s'effacèrent de son grand front chauve; il répondit lentement, avec douceur :
— Voyez-vous, mon ami, le droit est une science très compliquée. Les hommes oat mi& des siècles à le fixer, et il ne faut pas croire qu'il est mauvais. S'il lui arrive de blesser des intérêts respectables, c'est toujours quand ces intérêts en heurtent de mieux établis. S'il ruine parfois de très honnêtes gens et profite à des coquins, ce sont la des accidents inévitables dansla lutte sociale, où tombent fatalement d'innocentes victimes. Mais il y a un point où vous avez tout à fait raison : l'avocat ressemble au médecin, qui ne doit jamais refuser de soigner un malade, même en un cas désespéré. C'est pour cela que je tâcherai de vous défendre. Je ne dirai rien qui me paraisse injuste ou contestable : je chercherai les points faibles de votre adversaire,, et surtout je m'efforcerai d'atténuer vos dommages... Seulement, laissez-moi faire une dernière tentative pour arranger les choses... Une tentative indirecte, bien entendu, car les règles de ma profession ne me permettent pas de me
présenter en médiateur à la Palude... Mais je trouverai bien quelqu'un qui se chargera de cette mission, si vous m'autorisez à tenter Tavenlure.
— Ah! monsieur l'avocat, soupira Bertigny, je sais bien que nous vous devrions une fière chandelle, si celte maudite affaire finissait sans procès !...
Après la partie de piquet qu'ils faisaient le soir au cercle, en buvant chacun ses trois décis de nouveau, M. Preudhomme et M. Battey discutèrent leur projet de médiation. Une grosse difficulté les arrêta : à qui confier l'ambassade? L'avocat proposa le pasteur de l'Église libre; mais le notaire, très radical, n'entendait pas recourir aux bons offices des « aristos 9 :
— Ce sont des gens de bien, disait-il, qui aimeraient mieux se couper le doigt que de le mettre entre l'arbre et Técorce.
Et il chantonna le refrain d'une vieille chanson satirique :
... Sans les bonnes œuvr', ô guél Sans les bonnes œuvres...
M. Preudhomme n'insista pas. Il proposa le maître d'école de Ravinel :
194 L'fiAU COURANTE
— Pas d'autorité, dit M. Battey.
Le syndic, connu pour son habileté à ménager la chèvre avec le chou, n'aurait garde d'entrer dans la bagarre. Restaient les deux gendres du père Alexandre :
— Ils sont à couteaux tirés avec leur beaufrère, expliqua le notaire, qui connaissait tous les potins de la contrée. D'ailleurs, Rebuchetest un pataud, qui met toujours les pieds dans le plat; quant à Jean-David Estain, s'il pouvait fourrer son museau de fouine dans Taflaire, on n'en sortirait plus.
11 demanda deux décis supplémentaires — ce qu'il ne faisait que dans les occasions graves — réfléchit en se grattant le nez et dit :
— Je ne vois guère que le docteur Mathorel. Mais voudra-t-il ?
— On le connaît, répondit M. Preudhomme :
il refusera d'abord; ensuite, il acceptera. Seulement, il s'agira de lui faire la leçon. Avec ses bonnes intentions, il est gaffeur comme personne.
— Dangereux ! fit M. Battey.
Pourtant, il appela d'un signe le docteur, qui venait de perdre sa partie de billard et prenait son chapeau pour sortir. M. Mathorel s'assit à côté d'eux, écouta leurs explications et fit la grimace :
— Moi, dit-il, je soigne les gens quand ils me font appeler; mais je ne me mêle pas de leurs histoires.
— Je sais bien, répondit M. Battey. Seulement, les plus malades ne sont pas toujours ceux qui sont au lit ; et je vous assure que les Bertigny ont autant besoin de vous que le père Chanteuillc. Ils sont à la côte, voilà la vérité. On ne peut pourtant pas laisser de braves gens se noyer ainsi sans tâcher de leur tendre la perche, que diable !
11 connaissait la bonté grondeuse du docteur, qui résistait rarement à la tentation de corriger en grognant les injustices du sort. Il ajouta, en clignant de Tœil du côté de M. Preudhomme pour souligner sa finesse :
— Vous comprenez, ils ont mis la loi contre eux, et les Ghanteuille sont riches I
Deux "arguments décisifs : M. Mathorel se méfiait des lois et prenait d'instinct — peut-être en y mettant un rien d'affectation — le parti des plus faibles. De plus, il se rappela confusément ses visites au Pied-des-Bois, quand le malheur commençait à rôder autour da la scierie. Il revit au fond de sa mémoire la douce figure résignée de Marguerite, si vaillante, dont les yeux s'étaient éteints dans le souci de ses orphelins. Et il dit :
— Je veux bien essayer de parler aux Chanteuille, moi. Mais vous savez, je ne suis pas diplomate. Que diable faut-il que je leur raconte?
M. Battey et M. Preudhomme, en s'excitant l'un Tautre, lui dressèrent le plan d'un vrai plaidoyer, où de bons arguments pratiques appuyaient un appel raisonné aux sentiments d'humanité du père Alexandre :
— C'est un vieux brave homme, expliqua le notaire, un véritable juste devant l'Éternel, qui peut comprendre cette langue-là. Seulement, il y a le ûls, qui n'est pas du même acabit. Celuilà ne demande que plaies et bosses. S'il était le maître, il ne voudrait rien entendre. Mais le père Alexandre gouvernera jusqu'à la dernière minute. Avec lui, tout peut s'arranger I
Le lendemain, M. Mathorel se fit conduire à la Palude, où son malade attendait la piqAre quotidienne.
Le Jura, noir et proche, s'enlevait en vigueur sur un fond de ciel gris, taché de suie ; l'aigre bise de novembre courait à travers la plaine, inclinant ou tordant les arbres dépouillés; le long du chemin, tantôt cachée par des haies^ tantôt apparaissant sur le bord d'un pré libre^ courait l'Arne insoucieuse; son gazouillement se perdait dans le bruit du vent, mais elle miroitait
et frétillait par-ci, par-là, sous des coups de lumière frisante, aussi sereine que si tout l'appareil judiciaire du pays ne s'ébranlait pas pour elle. Le docteur Mathorel se remémorait les arguments de M. Battey. Plus il approchait du but, plus ils lui semblaient insuffisants. Il cherchait mieux, ne trouvait pas, s'embrouillait, perdait confiance, sacrait in petto :
« 'Cré nom de sort, de quoi vas-tu te mêler^ espèce de brute qui pouvais si bien te tenir tranquille ? Le père Alexandre ne pense plus qu'à son mal : il est fini, on n'en tirera rien. C'est avec l'autre qu'il faudra discuter : et celui-là est un mauvais bougre, je le sais bien, moi, sans que Battey ait besoin de me le dire. Sans compter que sa chipie de femme est pire que lui.
Chacun pour soi et Dieu pour tous, voilà ce qu'on devrait toujours répondre quand des amis veulent vous embarquer dans dépareilles galères! »
Le père Alexandre attendait sa piqûre, assis dans son lit, jaune comme un coing, dodelinant de la tète, roulant des yeux pleins de douleur et poussant des gémissements plaintifs, tandis que sa femme, plus efiacée que jamais, tricotait des bas de laine grise dans l'embrasure de la petite fenêtre basse. Au bruit des roues qui résonnaient dans la cour, elle dit :
— Voici le docteur!
Aiissilôt, le malade se ranima, les yeux brillants de désir :
— Enfin !... enfin!...
Son regord, ses lèvres, son âme, tout son pauvre être labouré par la souffrance se tendait ▼ers le soulagement qui venait. De sa main fiévreuse, il déboutonna le poignet de sa grosse chemise de toile, relevant sa manche, dégageant d'avance son bras amaigri, pour gagner quelques secondes sur l'instant où la douleur s'enfuirait, -chassée par le poison bienfaisant. Et son oreille guettait le bruit des pas dans l'escalier :
— Docteur!... docteur!... Ah !...
Derrière le médecin, Ami arrivait avec sa
femme, elle en tablier, lui blanc de farine, ayant comme cSiaque jour interrompu leur travail pour être là, pour voir, pour deviner. CepciidanlM. Mathorel, au lieu de tirer desa trousse ta seringue bénie, dit posément :
— Voyons d'abord où nous en sommes.
Il interrogea, il palpa, il retourna le pauvre aorps autrefois si robuste, qui n'était plus que le réceptacle d'innombrables bacilles et de douleurs atroces ; puis, tout à coup, repoussant du geste le bras que le malade offrait toujours :
— A propos, vous avez un procès, à ce que
L'EAU COUKANTE 1U9
j'ai enlendu dire. Mauvaise affaire! Vous avez besoin d'êlre calme. A quoi voulez-vous que serve la morphine, si vous avez des soucis qui vous rongent? Vous ne pouvez donc pas faire un arrangement avec la partie adverse?
Ami et Justine, debout au pied du lit, la lête basse, se redressèrent d'un même mouvement; la mère, qui avait posé son tricotage, leva sur le médecin des yeux remplis d'une obscure angoisse. Quant au malade, il laissa retomber son bras sur ses couvertures, étonné, rappelé brusquement à ses vrais instincts. Despote, jaloux de son autorité, sûr d'avoir toujours raison, jamais il n'avait permis à nul étranger de se mêler de ses affaires.
— Oui, répondit-il, nous avons un procès!
C'est mon fils qui s'en occupe. Moi, je suis trop malade pour ça. Je n'y pense pas. L'avocat dit que nous gagnerons, parce que nous avons tous les droits. Je n'y pense jamais.
— Eh bien, riposta le docteur en regardant Barbouchet, votre fils doit songe/* à votre santé, d'abord. Il ne s'agit pas de faire de la chicane pour le plaisir d'en l'aire, quand on a un père gravement malade... un père qui a travaillé comme quatre pendant toute sa vie... et qui a besoin de repos... de calme... avant tout...
200 L'EAU GOURANTE
Quand même... il n'y a pas de danger... immédiat...
Le brave homme s'embrouillait, allait trop loin, regrettait ses paroles, tâchait de les rattraper. Justine poussa le coude de son mari, qui fit un pas en avant et répondit :
— On ne fait pas de la chicane pour le plaisir d'en faire, monsieur le docteur, mais parce qu'on y est forcé... vrai, forcé... Si c'était une foutaise, on fermerait les yeux, bien sûr!... Mais ça n'est pas une foutaise!... Ils veulent nous prendre Feau, monsieur le docteur!... Vous comprenez? C'est une question de vie ou de mort pour le moulin... Ils nous contestent des droits qui sont à nous... On ne peut pas les abandonner: ça serait la ruine !... N'est-ce pas, père?
Le malade gémit :
— Bien sûr !
Une douleur plus vive le secoua; sa figure se crispa, il tendit de nouveau son bras, eo implorant :
— Ma piqûre, monsieur le docteur !...
M. Mathorel ouvrit sa trousse et prépara sa seringue, sans se presser :
— Vos adversaires, C3 sont les Bertigny ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Ami.
— Ce rie sont pourtant pas de méci jantes gens» Je les connais bien, moi, depuis longtemps... Depuis plus de vingt-cinq ans !... Je les ai soignés dans leurs maladies... J'ai vu mourir la femme. Après, on dit que la malchance s'est acharnée contre eux... Ils ont beaucoup perdu dans la faillite Driveau... Pourtant, le père est un travailleur ! . . .
La mère Catherine, debout contre la table de nuit couverte de fioles, buvait les paroles du docteur. Doucement, de sa voix timide, elle intervint :
. — Oui, ils n'ont pas eu de chance... Ils sont à plaindre... Il ne faudrait pas...
Elle n'acheva pas sa phrase : un regard noir de sa bru venait de lui couper la parole. Elle baissa sa tête résignée et se mit à transporter une lasse vide sur la commode, en trottant menu, d'un pas furtif de souris effarée, pendant que Barbouchet expliquait, avec des réticences et des gestes embarrassés :
— Hé ! jene dis pas que ça n'est pas des braves gens... Ils n'ont jamais fait de tort à personne... Seulement, voilà !... lisse figurent qu'ils ont des droits... des droits qui ne sont pas à eux... et qui sont à nous ! ... Et ils font comme s'ils les avaient. . . Ils mettent des écluses où il ne faut pas... Et
ÎOÎ • L'EAU COURANTE
iroilà que le moulin ne peut plus tourner... Alors, vous comprenez, monsieur le docteur, quand même on n'aime pas la chicane... on est bien obligé de se défendre !... N'est-ce pas, père?... L'impatience de souffrir, que Tusage de la morphine développe chez les plus vaillants, tenait le malade haletant, exaspéré comme dans mi désir éperdu, les yeux fixés sur la seringue que le médecin venait de remplir. Il poussa deux ou trois petits cris d'enfant qui se plaint, en gémissant :
— Ma piqûre... d'abord... On causera après... Ma piqûre!...
— Tenez ! dit le docteur.
L'aiguille s'enfonça dans la peau flasque de €hanteuille qui se renversa sur ses oreillers, l'expression gourmande, savourant comme une friandise le soulagement presque immédiat:
— C'est comme des épines qu'on enlève, ditil... et qui ne font plus mal !... Ah !...
— Maintenant, reprit M. Mathorel, vous allez écouter, un petit moment... Parce qu'enfin... i^ous êtes un honnête homme... vous ne voudriez pas faire une iniquité!... Et puis, vous n'êtes pas intraitable... Même en ayant la loi pour vous, irous ne voudriez pas ruiner de pauvres gens... La loi, vous savez bien, ça n'est pas toujours la
L'EAU COURANTE 20a
justice... Vos voisins ont droit au soleil, comme tout le monde.
— Personne ne dit le coalraire ! s'écria Barbouchet. Ils ont droit au soleil, c'est clair ; mais ils n'ont pas de droits sur le cours de r Arne !
A son tour, Justine s'avança :
— Moi, dit-elle en jjeignant, c'est ce que je dis tout le temps à mon mari... 11 faut vivre en paix avec ses voisins... Les affaires vont bien, le moulin marche, qu'est-ce qu'on peut demander déplus?... Et les procès, c'est toujours une vilaine histoire !... Mieux vaut gagner un peu moins et vivre tranquille... Arrange-toi, que je lui dis^ arrange-toi avec Bertigny ! . . .
Ses paroles sonnaient si faux que M. Mathorel se tourna vers Ami, qui fit une grimace hypocrite en disant :
— Ah ! si on écoutait les femmes !
Justine soupira, d'un ton découragé :
— D'ailleurs, c'est eux qui ne veulent rien entendre !
— Mais non! s'écria le docteur en démasquant ses batteries. Ils ne demanderaient qu'à s'arranger, eux. J'en suis sûr!... Je le sais... Ça doit être voire avocat qui vous pousse... On le connaît, que diable, maître Lardin-Collas !
iOl L'EAU COURANTE
La petite voix flûlée de la mère Catherine intervint de nouveau :
— Si mon mari avait toutes ses forces, ça ne se passerait pas comme ça! L'avocat ne ferait pas tout ce qu'il veut !
Elle soutint, cette fois, le regard de sa bru, en ajoutant:
— Ça n'est ni chrétien, ni honnête, de bourreauder de pauvres gens!... N'est-ce pas, Alexandre?...
Le malade murmura :
— J'aimerais mieux... vivre en paix... avec tout le monde...
M. Mathorel se retourna vers Ami, d'un air sévère :
— Vous voyez!... Votre père et votre mère vous conseillent la modération, la justice...
Barbouchet posa sa main gauche sur son cœur et se mit à faire, de la droite, de grands gestes d'innocence :
— Mais, monsieur le docteur, je vous y ai déjà dit: c'est eux qui ne veulent rien écouter... C'est aussi ce que je réponds à ma femme, quand elle me répète comme une vraie orgue de Barbarie qu'elle a peur des procès... Et c'est la vérité vraie... Vous pouvez y aller voir!...
— Ah ! gémit Justine, vous ne les connaissez
L'EAU GOURANTE 205
pas, les Berligny... Moi, je fais lout ce que je peux pour amener la paix... Pourtant, je sais bien qu'ils ont toujours déteste notre famille, qu'ils nous ont toujours cherché des querelles d'Allemands... Leurs parents déjà aux miens, monsieur le docteur... Et ce M. Preudhomme qui mène leur cause... Eh bien, son père avait gagné pour eux un procès injuste contre nous... Vous voyez que ça remonte haut !...
La petite voix faible de la mère Ghanteuille affirma :
— Il faut pardonner aux autres, pour qu'il nous soit pardonné là-haut !
— Oh ! répliqua Justine, toute mielleuse, ce que j'en dis, ça n'est pas par rancune... Il y a longtemps que ces vieilles histoires sont oubliées. Et si ça ne dépendait que de nous ! ...
Ami l'interrompit, pour déclarer avec plus d'énergie :
— Bien sûr qu'on ne pense pas à la vengeance... Personne de nous ne leur veut du mal, à ces gens-là.. . On défend ses droits ; rien de plus!...
Il poussa l'efifronterie jusqu'à se retourner vers le malade, en demandant une fois encore :
— N'est-ce pas, père ?
Mais Ghanteuille sommeillait, les yeux fermés,
200 L'EAU COURAiNTE
sa forte léte romaine inclinée sur Tépaule. San fils le contempla un instant, feignit de s'attendrir» soupira :
— Mon pauvre père !...
Puis, en baissant la voix, il demanda :
— Ne pensez-vous pas, monsieur le docteur, que... que cette morphine... pourrait peut-être bien... hâter... hâter les choses?...
M. Malhorel le rassura, en ajoutant:
— Il n'y a pas de danger immédiat, je vous l'ai déjà dit... Selon les apparences, ça sera long, tros long. Il peut même avoir des rémitlences, de bons moments. Pourtant, avertissez vos sœurs et vos beaux- frères: cela vaut mieux.
La figure de Barbouchet s'allongea. Il regarda sa femme, dont les yeux sombres eurent un éclair furieux, vite réprimé. Use retourna vers sa mère, qui pleurait dans le coin de son tablier. Il gémit:
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
Puis il revint au procès, de lui-même, comme s'il tenait à donner une preuve évidente de sa bonne volonté :
— Enfin, puisque vous croyez tous que c'est moi qui veux la chicane... eh bien, j'essayerai encore quelque chose... Après ce qui s'est passé chez le père Biolle, je n'ai pas confiance. Mais
ça sera pour bien vous montrer qui veut la paix, qui veut la guerre... Et vous verrez!... votais verrez voir!...
M. Malhorel emporta cette vaj^ue demi-promesse, qui lui laissa plus de crainte que d'espoir. En rentrant à Bielle, il rencontra M. Baltey à deux pas de la gare et fit arrêter sa voiture pour lui raconter son ambassade. Le petit notaire s'écria :
— Dieu sait ce qu'il va nous manigancer, l'animal !
Le fils Chanteuille guetta l'occasion de tenir sa parole. Il était de ceux qui mettent toujours les apparences pour eux, de ceux auxquels on n'a jamais rien à reprocher, sinon des arrièrepensées qu'aucun œil ne peut lire derrière le front, des machinations tellement habiles que personne n'en découvre la trame. Sa figure chafouine n'exprimait que ce qu'elle voulait : même quand il méditait un mauvais coup, il excellait à prendre un air bonasse qui gagnait d'emblée la confiance des gens qui ne le connaissaient pas. Du reste, il combinait ses intrigues avec sa femme, qui avait un vrai génie pour ces choseslà; et il les exécutait ponctuellement, merveilleux de sang-froid, bardé de fausse bonhomie, sans jamais trahir son jeu par quelque coup de
bouloir imprévu. Sesparcnts seuls le devinaient; les autres le tenaient pour un finaud, pour un menteur, mais sans jamais le prendre sur le fait; en sorte que, bien qu'ils se méfiassent, ils se laissaient presque toi^jours rouler par lui.
Donc, deux ou trois jours après la visite du docteur Mathorel, ayant rencontré par hasard Marc Détruit, qui filait à bicyclette sur la route de Brenex, il jugea le moment venu de tenir sa parole à sa manière. Comme si toutes les circonstances se combinaient d'elles-mêmes pour favoriser ses plans, son anglo-normand battait le briquet ; la veille même, le valet signalait la chose, en proposant de le conduire chez le maréchal : car Détruit n'ayant pas, de concurrent dans la contrée, il fallait bien s'adresser à lui, quoiqu'il tînt le parti des Bertigny, sous peine de courir jusqu'à Luville. Barbouchet, qui avait son idée, répondit:
— Rien qui presse... Un de ces jours... On verra voir !
A peine Détruit disparu au tournant de la route, il fit seller sa bête, l'enfourcha et prit le chemin de Ravinel. En passant devant le Pieddes-Bois, il aperçut Louis- Auguste sous le hangar de la scierie et lui envoya un salut, que l'autre, étonné, lui rendit. Henriette épluchait des
L'EAU COUUANTE 209
légumes devant la cuisine; Etienne revenait de la forêt en portant quelque chose — peut-être un lièvre ou une couple de perdrix. La vieille maison avait son apparence accoutumée, cet ai] tranquille, un peu sévère, un peu souriant, qui ne changeait jamais, quels que fussent les éviinemenls qui menaçaient ou les souffrances qu'abritait son grand toit. Il pen^a :
« L'escalier ne vaut plus rien, le balcon pii< grand'chose: on réparera ça. Ce tilleul est troji grand, il donne de l'ombre et de rhumidile :
il faudra Tabaltre. »
Un peu plus loin, la grande Maria, dont 1;j tête énergique s'avançait à la fenêtre, renli;i précipitamment pour éviter de le saluer; ctqiian i il eut passé, la petite Marthe entr'ouvrit la porlf pour lui faire les cornes, par derrière. Tout en poursuivant ses plans, il gravit le raidillon, prit à droite de la maison de commune, se trouva engagé dans la troupe des gamins sortant de l'école et s'arrêta devant la forge. Salomon accourut, suivi de l'apprenti — un garçon de seize ans qui ne savait encore rien du métier — et resta bouche bée, son marteau à la main, en voyant l'ennemi en train d'attacher sa bête à la boucle, comme si c'était la chose la plus simple du monde. 11 retint les juroqs qui lui montaient
2fD ï;eau courante
aux lèvres : pas moyen d'envoyer promener le client; il fallait travailler pour lui comme pour tout le monde !
Ami commença, d'une voix paisible:
— Voilà mon cheval que j'amène pour que tu le ferres.
Salomon lui jeta un regard de travers, et, sans souffler mot, fit sauter les quatre fers avec celte prestesse qui faisait de lui un maître ouvrier.
— Est-ce qu'ils peuvent encore servir? demanda Chanteuillc.
Salomon haussa les épaules, les jeta de côté d'un geste dédaigneux et répondit :
— Vous savez bien qu'ils sont uses !
Puis il disparut dans l'atelier, où l'apprenti le suivit, et le soufflet se mit à gronder terriblement. En revenant, il dit:
— Il vous faudra tenir votre cheval: l'apprenti «l'aurait pasTacouet.
La hôte n'était pas commode ; Salomon devait espérer vaguement qu'elle se débattrait, lui fournirait l'occasion de sacrer un peu, ou peut-être enverrait une bonne ruade à son maître. Mais c'était à croire que l'anglo-normand s'était mis d'accord avec le patron, car il ne donna pas le plus léger signe d'impatience. Au contraire, tournant sa belle encolure, il se mit à suivre l'opé-
i;eau coluame 21 1
ration de son gros œil rond, en personne qui s'intéresse aux moindres détails. Deux ou trois minutes passèrent; Salomon qui, d'habitude, aimait à babiller en faisant son ouvrage, travaillait avec des mouvements nerveux, n'ouvrant la bouche que pour rudoyer l'apprenti, bien que le pauvre gamin s'efforçât de se rendre utile en tendant les tenailles ou le marteau. Deux ou trois paysans, qui passaient, s'arrêtèrent en groupe à quelques pas, devant l'auberge; et ils devaient se dire entre eux, avec des airs malins :
— Tiens ! tiens ! voilà Salomon qui ferre le cheval aux Chanteuille !
Dieu sait ce qu'ils ajoutaient à voix basse ou pensaient en dedans d'eux-mêmes !
Cependant, la corne d'un des pieds de devant grésilla sous le fer rouge. Ami reprit, en revenant au tutoiement familier, comme s'il n'avait pas remarqué le vous hostile de tout à l'heure :
— Eh bien, qu'est-ce que tu dis de nouveau ?
Salomon le foudroya du regard et répondit :
— Je ne dis rien. Je fais mon ouvrage.
Là-dessus, il rentra dans la forge pour rectifier un des fers ; des coups furieux sonnèrent sur l'enclume. Quand il revint, Barbouchet recommença doucement :
212 L'E.Vi; COURANTE
— L'ouvrage, ça n'empêche pas de causer ua brin !
— Cause tout seul si ça t'amuse... et tiens-moi la patte de ta bète. . . Je n'ai pas de temps u perdre, moi... ^
Ami, un des pieds de derrière du cheval retourne contre son genou, poursuivit, avec la môme douceur insinuante :
— Tu nous en veux donc bien, pour ce sacré procès?... Tu as tort... On peut plaider sans se détester... La justice, elle est là pour mettre d'accord les honnêtes gens qui ne s'entendent pas... Comment veux-tu qu'on fasse, quand on croit tous les deux qu'on a raison?... si personne ne veut céder?... Il faut bien que les avocats examinent la chose, pour que les juges disent le dernier mot...
SalOixion, qui venait d'enfoncer dans la corne, en quatre coups, comme son patron, les clous à têle carrée, se redressa en disant :
— Notre eau est à nous. Tout le monde y sait. Ça se voit bien : la source est là !
Et il prit un autre fer.
— Oui, convint le fils Chanteuille, la source est chez vous, personne ne dit le contraire, et je n'y remplirais pas une bouteille. Mais le ruisseau ? C'est ça la question. Le ruisseau n'est pas la source.
Salomon, le marteau en Tair, regarda son client bien en face et s'écria :
— Qu'est-ce que tu me chantes là, espèce de farceur? Ça n'est donc pas la source qui fait le ruisseau ?
Sans se départir de son flegme agaçant, Chanteuille expliqua :
— Pas toute seule : il y a le lit... Ça n'est pas vous qui l'avez creusé, le lit... Qu'est-ce que vous feriez de votre eau, si elle n'y coulait pas?
— Nous la boirions, siffla Salomon.
— Pas loi, toujours ! riposta Barbouchet, en éclatant d'un mauvais rire.
Puis, recommençant à raisonner :
— Si on bouchait le lit de l'Arne, au-dessous de chez vous, en un rien de temps vous seriez inondés. Oui, la maison, la scierie, les champs, tout... On ne verrait plus que le fin bout des arbres... et ça serait la source qui vous boirait... Alo?
— Aio, je m'en f...
Sur celte réplique, Salomon s'en fut chercher le troisième fer. Gomme il se sentait monter comme une soupe au lait, il tourna un moment par l'atelier, pour se calmer. A peine reparutil qu'Ami reprit, avec un entêtement qui donnait envie de le gifler :
^^ ... Il ne faut pas dire : « Je m*en f... !... D Ça n'avance à rien, ces paroles-là... Il faut voir comment .est la chose... Voyons! Feau qui court est à tout le monde...
— ... Pas la nôtre !...
— Les lois sont les mêmes pour tous, tu sais bien... Quand on a construit un moulin au bord d'un courant, et qu'il tourne depuis des siècles, personne n'a le droit de vous dire : « Enlevez de là votre moulin I » Ça n'est pas bien flifficile à comprendre, et Ton pourrait s'arranger sans les avocats. Mais si vous n'y comprenez pas, le tribunal y comprendra, lui, surtout quand M. Lardin-GoUas lui aura expliqué les choses. Car c'est un rude homme, M. Lardin- Collas, un fier avocat!...
Salomon roulait des yeux iurieux en enfonçant les clous et se mordait les lèvres pour se taire. L'autre continua :
— ... C'est un avocat comme il n'y en a pas quatre dans le canton... Aussi, j'aime mieux l'avoir pour nous que contre nous, je t'en réponds!... Quand il vous explique une chose, on voit tout de suite que ça ne peut pas être autrement.
Pour se soulager un peu, Salomon grogna :
— Les avocats disent ce qu'ils veulent!...
— Bien sûr! Mais ce qu'ils disent, ça ne doit pas empêcher leurs clients de causer entre eux, pour leur compte... de tâcher de s'entendre... Si tu voulais, on pourrait peut-être trouver un biais pour se mettre d'accord... Voyons! veuxtu venir boire un verre, à présent que tu as fini?...
— Non !
— Pourquoi?
Salomon, le dos tourné, détachait le licou :
— Parce que lu es un mauvais bougre, et que si tu viens me parler, c'est pour tâcher de me f dedans!...
Il se retourna, et d'un geste brusque jeta la corde à Barbouchet, en criant :
— Tiens! voilà ta bête. Emmène-la, et f...moi la paix. Je vous tous!
Un éclair passa dans les yeux du fils Chaiiteuille, qui marmonna, entre ses dents, juste assez fort pour être entendu de Salomon seul :
— Quelle brute !...
L'autre, qui étouffait de colère, lui cria :
— Qu'as-lu dit?... Qu'as-tu dit?... Répètes-y voir!...
Il tenait encore à la main le marteau qu'il maniait si bien : pour résister sans doute à la tentation de s'en servir, il le lança violemment loin
de lui et, les mains vides, s'avânça contre Ami. Celui-ci, tout mince, tout gringalet, beaucoup plus faible, mais content malgré sa peur de voir l'adversaire se mettre dans son tort devant témoins, recula de deux ou trois pas ; et rassemblant son courage, il réussit à siffler encore, les yeux dans les yeux de Tennemi :
— Brute, va!...
En même temps, il lâchait le licou — que l'apprenti se hâtait d'attraper — juste à temps pour se défendre : car Salomon bondissait sur lui, le prenait à la cravate et le secouait comme un prunier, d'une seule main. Un instant, Chanteuiile se défendit comme il put, des poings, des pieds ; ses efi'orts ne servirent qu'à exciter son ennemi, qui tapait comme sur un tambour. Les paysans se rapprochèrent, sans hâte, pour mieux voir. L'un d'entre eux, facétieux, se mit à exciter les combattants :
— Kss! Kss!... Vas-y, Salomon, tape!,.. Et toi, nom d'un chien, défends-toi !...
Un autre, mieux intentionné, suggéra :
— Il faudrait peut-être les séparer?...
— Pas encore, dit un troisième, goguenard.
Les appels répétés d'un cornet retentirent dans
la bagarre : c'était Détruit qui revenait en pédalant de toutes ses forces. II sauta de sa bicy-
dette, prit Salomon par l'épaule, en criant :
— Veux-tu le laisser, animal!... Tout de suite, ou je m'en mêle!
Malgré sa colère, l'ouvrier obéit à la voix du patron et lâcha son adversaire en le poussant avec une telle vigueur, que Barbouchet trébucha et finit par s'étaler sur la route, au milieu des rires de la galerie. Détruit jura, tira Salomon dans l'atelier et revint secouer la poussière qui souillait les vêtements du vaincu.
— Si c'est comme ça qu'on arrange les clients, chez toi? grogna Ghanteuille... Quand on a un chien enragé, mille tonnerres ! on l'attache !
Le maréchal, en continuant à le tapoter dans tous les sens, tâchait de tourner la chose en douceur :
— Mais non, mais non!... 11 n'est pas méchant, tu sais bien... Un peu vif, voilà tout !.. . Tu as dû l'exciter... Fallait pas venir pendant que j'étais dehors... Tu n'as pas de mal?...
Allons, bon !... Et ton cheval, il est bien ferré, au moins?... Belle bête !... Veux-tu prendre un verre, pour te remettre?...
Ami refusa. Les regards narquois des assistants l'humiliaient. On a beau avoir pris son parti d'une raclée à recevoir, le moment des coups est toujours pénible, surtout quand les gens
ont Tair de se ficher de vous. Il remonta donc sur son anglo-normand et partit au trot, sans saluer personne. Quand il eut disparu, Détruit demanda aux témoins :
— Enfin, voyons, qui est-ce qui a commencé ?
Aussitôt, chacun se mit à raconter la bataille
à sa manière, et toutes les versions différèrent.
— On ne pourra donc jamais savoir la vérité sur rien ! dit le maréchal.
Sa bonne figure franche exprimait ce désappointement qu'éprouvent toujours les braves gens quand ils se trouvent aux prises avec un problème compliqué. Quelqu'un lui répondit :
— Il y a un point sur lequel on peut être d'accord : c'est que Barbouchet a reçu une fière raclée!
Salomon revenait en se dandinant d'un air vainqueur, tout fier de sa force, sans écouter le patron qui lui répétait :
— Oui, oui, tu as fait un beau coup!.,.
Les leçons ne te profiteront donc jamais?...
Crois-tu avoir avancé tes affaires, ainsi?...
Le gaillard répliqua :
— En tout cas, il a eu la sienne !...
Il baissa l'oreille quand Détruit lui souffla, à voix basse :
— Tout ça ne fera que grossir le compte, mon
bonhomme... Et c'est encore ton pauvre diable de père quLdevra payer !
Le lendemain, Ami Chanteuille montra au docteur Mathorel son œil poché et ses bleus dans le dos, en geignant :
— Voilà ce que ça m'a rapporté, monsieur le docteur, de vouloir être conciliant, d'après vos conseils. J'ai cru l'occasion bonne. J'ai voulu parler de s'entendre... Ah! bien, oui... Il s'est jeté sur moi comme une brute!... Et si son patron n'était pas rentré, je crois bien qu'il m'aurait assommé... Car il est fort comme un ours, cet animal-là!... Enfin, n'importe!... A présent, personne ne pourra dire que je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour avoir la paix!... N'est-ce pas, Justine?... Et si ces brigands finissent mal, eh bien, c'est eux qui l'auront voulu!...
L'hiver fut très dur, comme il Test presque toujours au pied de l'âpre Jura ; les préparatifs et l'attente du procès remplirent les longues veillées.
Chez les r4hanteuille, le père Alexandre s'en allait lentement, avec des rémittences de quelques jours ou de quelques semaines ; il sortait du lit, se croyait guéri, traînait son squelette de la cave au grenier, ou s'installait au coin de la cheminée ; puis une rechute soudaine l'abattait, il souffrait comme un damné, et le docteur revenait avec sa petite seringue. On n'aurait jamais cru que la maladie et le poison pussent changer pareillement un homme, en si peu de temps : si maigre que ses os semblaient crever sa peau tannée, plus jaune qu'un citron, l'œil vitreux, les jambes flageolantes, il se désintéressait de tout, n'ayant plus d'autre idée que
de ne pas souffrir. A peine s'informait-il, de temps en temps, des affaires, des échéances, des rentrées. Jamais il ne parlait du procès qu'à sa femme, seul à seule, et brièvement, comme s'il eût été bien résolu à écarter cet inquiétant sujet, sans parvenir pourtant à le chasser tout à fait de sa pensée.
— A propos, commençait-il, qu'est-ce qui se passe, par là ?... avec l'eau, tu sais bien ?...
La mère Catherine répondait .
— Ami est encore allé hier à Lausanne.
Il réfléchissait en secouant la tête et reprenait :
— Pour voir l'avocat ?
— Je pense; il ne m'a rien dit.
— Il ne t'en dit rien, jamais ?
— Non, jamais.
— Ah!...
Ou bien :
— Alo, est-ce que ça va se plaider bientôt ?
— J'ai entendu Ami dire à sa femme que ça pouvait traîner encore,
— Longtemps?
— Je ne sais pas.
— Hum I... Je voudrais bien...
Il s'interrompait, sans dire ce qu'il aurait voulu, gardant pour soi son vœu stérile. Cepen-
dant Barbouchet, maître de la situation, prenait presque chaque semaine le chemin de Lausanne, pour presser M. Lardin-Collas. Il ne dormait pas sur un lit de roses, ayant de bonnes raisons pour redouter les difficultés qui ne manqueraient pas de surgir, si son père s'avisait de mourir trop tôt. Déjà, il se trouvait forcé de compte» avec les Estain et les Rebuchet, qui maintenant venaient à la Palude comme chez eux, pour voirie père, sans se laisser écarter par les regards noirs et les mines hargneuses de Justine. Estain furetait partout : ses petits yeux perçaient les murailles, comme des vrilles, ouvraient les armoires, comme des crochets, ou forçaient la serrure du vieux secrétaire en marqueterie bernoise dont les tiroirs cachaient le testament, les titres, les papiers d'affaires — tous les mystères dont le père Alexandre n'avait jamais soufflé mot à âme qui vive. On eût pu croire que Julienne calculait ses plans pour accaparer son père, tant elle tournait autour du lit avec des airs de tendresse qui semblaient un masque sur son dur visage de moricaude. Quant à Rebuchet, il étalait son importance, prodiguait ses conseils, donnait des ordres comme s'il eût été déjà chez lui. Ils amenaient leurs enfants, qui s'approchaient à pas de velours du grand-père, dont
les mains faibles caressaient leurs cheveux ; et ces mioches se liguaient pour battre comme plâtre, dans la cour, le petit Ulysse, que sa mère en fureur venait délivrer.
Ami évitait ses beaux-frères comme la peste, filant dès qu'il entendait le petit pas feutré d'Estain ou la grosse voix de Rebuchet. Malgré son habileté à se dissiper comme un nuage à leur approche, il ne put se soustraire aux explications qu'ils lui demandèrent ensemble, un jour qu'ils réussirent à l'attraper. Après tout, le procès engageait des intérêts communs: ils voulaient savoir. Et Barbouchet rusait pour ne rien dire, tout en faux-fuyants, en jérémiades, en / gestes d'innocence, en belles paroles. Seulement, avec Estain, il avait affaire à forte partie : pour pouvoir jouer son jeu comme il l'entendait, sans rendre de comptes à personne, il finit par s'engager par écrit à supporter à lui seul les frais du procès, si l'affaire tournait mal.
Après cet incident, il pressa davantage M. Lardin-Gollas. On eût dit que l'avocat s'amusait à retourner la question dans tous les sens, en virtuose de la chicane qui veut jouer toutes les variations de son morceau. D'ailfcurs, il se heurtait aux lenteurs calculées de M. Preudhomme, qui cherchait à atermoyer, dans l'idée que la
m L'EAU COURANTE
mort éventuelle du père Alexandre changerait la situation. Et puis, comme on sait, il faut du temps pour tout et la justice n'est jamais pressée.
Chez les Bertigny, c'était bien autre chose ! Ils ne savaient plus s'ils étaient chez eux, si la scierie leur appartenait encore, avec quel argent ils feraient face à leurs échéances. Matron montrait les dents, maintenant, voulait être payé, exigeait des acomptes — toujours franc comme l'or, bonhomme et rond comme une bille, mais obligé, disait-il, de penser aux intérêts qu'il représentait.
— Si c'était moi votre créancier, oh ! si c'était moi, je vous donnerais tout le temps qu'il vous faut. Mais j'ai beau leur expliquer, ils veulent toucher leurs intérêts. Ils disent qu'ils en ont besoin, qu'ils ont aussi des échéances comme vous. Dame I il faut que tout le monde vive !
Il ne faisait plus de visites au Pied-des-Bois, où les lettres chargées et le papier timbré arrivaient à sa place. Alors Bertigny partait pour Drusy — un vrai calvaire ! Ayant vendu le Pelé et le char à bancs, il ne pouvait plus s'y rendre, comme au temps jadis, au petit trot de sa bonne bêle : il faisait à pied l'éternelle route de Bielle, cette route dont il connaissait tous les bouteroues, où tant de pluies et de sueurs avaient
trempé ses blouses. 11 prenait le chemin de fer, descendait à la slalion qui se trouve à quelque distance de la ville, arpentait en hésitant la longue rue droite, large, déserte, pour échouer enfin dans le bureau noir de l'homme d'affaires, où les plaintes, les reproches, les supplications recommençaient :
— C'est pourtant vous qui nous avez poussés, monsieur Malron. Sans vous, nous n'en serions pas là. Vous êtes venu, nous vous avons écouté, et voilà!...
Le gros homme se frappait la poitrine :
— Moi, moi?... Vous allez dire que c'estmoi, à cette heure!... Ahîvoilà bien les gens!... On se décarcasse pour les obliger... On fait l'impossible pour arranger leurs affaires... Et quand ils se sont mis dedans jusqu'au cou, ils vous disent: «C'est votre faute!... » Mais sans moi, Bertigny, il y a un temps infini que le Pied-des- Bois serait vendu pour un morceau de pain, et que vous seriez dans la rue... Voyons, vous le savez bien !... Et puis, faut-il tout vous dire ?... Quand je vous ai parlé çle vendre votre source, vous vous êtes bien gardé de m'avertirqu'il y avait une servitude... Ah ! ah !...
— Est-ce que j'y savais, moi ?...
— Il fallait savoir, nom d'une pipe!... On
226 I;EAU COUflANTE
sait ce qu'on fait, dans ce monde... Quand on se trompe, 'cré mâtin, on est responsable !...
— Mais cette servitude, monsieur Matron, cette servitude... elle n'y est pas !... Le procès y fera bien voir...
— Oui, sans doute, si vous gagnez... Et si vous perdez?... Qu'est-ce que j'en sais, moi? Je ne suis pas juge!... je ne vois pas qui a tort ou raison]... Alors, je vous répèle: pour le capital, qui est garanti par l'hypothèque, il n'en est pas question... Mais les intérêts — payez-les...
On fit flèche de tout bois. On vendit les bêtes qui n'étaient pas indispensables. C'est ainsi que le bouc Samuel partit un beau matin, emmené par un amateur de Luville. C'était une espèce d'ami, ce grand diable de bouc noir avec ses cornes de Belzébuth, sa barbiche de vieux faune, sa bouche malicieuse et diabolique, l'odeur musquée qui sortait de lui comme d'une cassolette, quand il marchait en se dandinant avec ses airs bellâtres. Il gagnait bien sa vie, en fabriquant des cabris pour tout le village et quelquefois même pour Luville ou pour Brenex. Il était fort comme un ours, avec toutes sortes de ruses donton s'amusait. Quand il partit, aprèsavoir dévisagé l'inconnu qui l'emmenait, il avait un air narquois, comme pour dire : « Voilà des siècles
que je suis là, changeant de corps, mais toujours le même, comme Tâme de la maison. Vous me chassez, aujourd'hui : vous verrez que ça ne vous portera pas bonheur! i> En le voyant disparaître, sans se retourner, de l'autre côté du pont, Etienne se mit à pleurer toutes ses larmes ; et les autres avaient le cœur gros. On vendit aussi le Fantin : nouveau désespoir pour Etienne, qui en avait fait son royaume, et ne pourrait plus monter avec Marthe s'asseoir sur rherbe fine, pour rêver des projets chimériques en regardant au loin le beau lac joyeux et les glaciers des Alpes. Ainsi, la propriété s'en allait par morceaux, la maison se vidait : un antiquaire emporta le bahut et quatre vieilles chaises ; un brocanteur acquit, pour un morceau de pain, la pendule à sujet, dont la sonnerie était détraquée. Le départ de ces objets familiers rappelait aux enfants de bons souvenirs qui déjà s'effaçaient, au père des choses plus lointaines. Ils s'affligeaient en silence, chacun pensant que bientôt la vieille demeure n'aurait plus que ses quatre murs. Seul, Salomon prenait allègrement son parti de ces nécessités :
— Quand on aura gagné lé procès, disait-il, on rachètera une pendule qui marchera et une belle armoire neuve, avec une glace!
fîS L'EAU COURANTE
— Oui, oui, lu peux y compter! répondait Bertigny.
Et il sentait uu frisson lui courir dans le dos à ridée que, si Ton perdait, le reste se disperserait aux hasards des enchères...
Quelquefois, ils tâchaient de secouer leur obsession, d'oublier les menaces du lendemain, de travailler dans Tinsouciance en chantant les chansons du pays : « Roulez, tambours ! » ou « Les bords de la libre Sarine I » Cela durait un jour ou deux — jusqu'à ce que quelque incident coupât leur entrain : car, sans cesse, des experts, des ingénieurs cantonaux, des arpenteurs venaient étudier la source ou le cours de TArne. C'étaient de gros bonnets, pour lesquels il fallait bien se déranger. Ils arrivaient de Lausanne, à moitié transis par la bise terrible qui balayait la route. Comment les recevoir sans une bonne bouteille, ou des grogs, avec des bricelets? Les bottes tendues vers la cheminée, ils se retournaient pour reluquer le joli minois d'Henriette, qui écoutait dans un angle, et, tout en trinquant, ils entraient dans de confuses explications sur le Code civil et le Code rural. Ils connaissaient les choses, eux, aussi bien que les avocats, étant mêlés à tous les procès qui se plaident, bon an mal an, d'un bout à l'autre du canton. Mais ils
évitaient de se prononcer, ils répétaient, comme M. Matron, M. Battey ou M. Preudhomme:
c L'eau est à vous, ça, c'est sûr! » Et sur le reste, ils pataugeaient en gesticulant, sans rien affirmer de précis. Quand ils élaient partis, on retournait leurs propos dans tous les sens : chacun les avait compris différemment. On les commentait toute la soirée, on n'en dormait pas la nuit, et cela n'avançait à rien.
D'autre part, Salomon rapportait de la forge des potins ou des nouvelles qui les ballottaient comme des vents contraires: le père Alexandre s'en allait, tout doucement, et le docteur Malhorel affirmait qu'il ne passerait pas l'hiver... Les Estain et les Rebuchet revenaiéht au moulin : un jour ils ne voulaient pas entendre parler du procès et sommaient Ami d'arrêter les frais, mais, le lendemain, ils étaient plus enragés que lui... Tantôt, d'après les on dit, ils se mangeaient le nez comme des frères ennemis; tantôt, unis comme les cinq doigts de la main, ils déclaraient à tout venant qu'ils iraient jusqu'au bout, leur fallût-il dépenser cent mille francs.
— C'est les propres paroles d'Estain à Rabuel, le charron de Brenex, qui l'a répété à mon patron ! disait Salomon.
Ce € jusqu'au bout ^-faisait pâlir Bertigny et monter des larmes aux yeux d'Henriette : il représentait rinterminable série des tourments commencés, le papier timbré, les frais, les courses vaines, les renvois. Et le chiffre de c cent mille francs », lancé avec une telle désinvolture dans la balance de la Justice, leur causait un effroi presque mystérieux. Sans doute, ils ne doutaient ni de l'impartialité, ni de l'honnêteté des juges. Mais enfin, l'argent est l'argent, il a une terrible force. Comment lutter contre des gens si riches, qui peuvent faire sans compter les dépenses nécessaires? Les avocats sont comme les autres: ils travaillent mieux quand on les paye bien, et M. Preudhomme, qui recevait à peine de faibles honoraires, ne se donnerait pour sûr pas autant de mal que M. Lardin-Collas. Quailt aux témoins, si l'on en citait, ils ne manqueraient pas de faire le jeu des Chanleuille, dont tous seraient les fournisseurs, les clients ou les débiteurs. En vérité, c'était la bataille du pot de terre contre le pot de fer: l'issue en était d'autant plus certaine que, dans l'espèce, le pot de terre semblait bien ébréché, fendu, fêlé.
— Le village est contrenous, expliquait Salomon, qui finissait lui-même par se décourager et par s'assombrir. Parbleu! on ne nous voit pas
L'EAU COURAISTE 231
plus que les gens de Palaiseau, tandis que les Chanteuilie, eux, sont connus comme ^le loup blanc. Ils occupent des tas de monde, ils font gagner, ils dépensent, on leur doit de Targent, ils sont comme des seigneurs dans le pays Nous, personne ne nous voil jamais, nous vivons comme des ours dans leur tanière !
— Et puis, complétait le père, nous sommes pauvres. C'est ça qui fait tout : les gens trouvent toujours que les riches ont raison.
En réalité, les Bertigny n'avaient pour eux que^ les Pivert. Et quel appui! Tous les garçons avaient filé Tun après l'autre ; les filles, excepté Marthe, étaient placées dans des fermes voisines ou gagnaient au moins leur entretien chez les gens de Ravinel. Quant au garde champêtre, avec son nez rouge et sa jambe de bois, il n'était plus qu'un vieux pochard, inutile et facétieux — si bien qu'on parlait de le révoquer, malgré les glorieux souvenirs du Sonderbund. Sa femme avait depuis longtemps renoncé à lui faire des sermons inutiles; mais, tandis qu'autrefois elle ne se plaignait jamais, elle venait maintenant, à ses moments perdus, consoler ses voisins en leur contant ses propres misères. Énorme, écrasant de sa corpulence une des chaises de la cuisine, ou debout dans le froid dont sa
graisse la préservait, sous le tilleul décharné^ elle disait à Bertigny :
— Voyez-vous, il faut que chacun porte sa croix : c'est la volonté du bon Dieu... On se reposera dans Tautre monde, si Ton a fait le bien toute sa vie!... En attendant, on n'a qu'à supporter ses épreuves, comme les arbres supportent la bise et la neige... Vous, au moins, vous êtes ensemble, et c'est quelque chose. Tandis que moi, j'ai mes petits dispersés dans tous les coins du monde... Et puis, mon mari me donne plus de soucis qu'un enfant. Il est plein de dettes, et le régent me dit qu'on va lui ôter sa place... Si je pouvais travailler comme autrefois, ça irait encore!... Mais l'âge vient, les modes changent. On ne veut plus de moi nulle part pour faire boucherie, et je ne sais pas comment nous ferons pour tourner!...
Bertigny l'ccoutait d'une oreille, sans cesser de penser à ses gros soucis, et répondait en secouant la tête et en soupirant :
— Bien sûr!... On sait que la vie n'est pas rose, que vous avez vos peines comme les autres... Seulement, quand on risque d'être chassé de chez soi, voyez-vous, il n'y a rien qui vous casse les bras comme ça!...
Seuls, Etienne et Marthe gardaient leur insou-
i;eau gourante 233
ciance : pendant presque tout Thiver, ils s'amusèrent d'un bonhomme de neige qu'ils campèrent devant la maison, avec un manche à balai sur l'épaule et un vieux képi sur la tête. L'imaginalion d'Etienne brodait sur ce personnage : tantôt c'était un gendarme « pour les défendre contre les Chanleuille », tantôt un ouvrier pour aidera la scierie, ou bien un général, un milord anglais très riche, un ogre, un bon génie; si bien que la petite Marthe croyait presque à son exislence et parlait de lui comme d'un être vivant. De temps en temps, on le changeait : une couronne de papier doré en fit un jour un empereur; une autre fois, par un froid de Sibérie, Etienne lui aplatit la tète en forme de museau, et déclara que c'était un ours blanc. 11 devint dur comme un bloc de glace et fondit lentement, quand le printemps approcha. Des vestiges informes en subsistèrent longtemps après que la neige eut disparu du pré. Un jour, en revenant de cueillir des bouquets de primevères avec son ami, Marthe s'arrêta devant un dernier moignon qui coulail dans la boue ; elle dit :
— Le voilà mort jusqu'à l'hiver prochain!
— L'hiver prochain, répondit Etienne, Dieu
sait si nous serons encore par ici !...
Marthe réfléchit un moment et reprit :
— Si nous sommes ailleurs, il y aura aussi de la neige. . . Il y a partout de la neige en hiver. . . Et partout on peut s'amuser.
Elle n'admettait pas que rien put jamais la séparer de son camarade; lorsque Etienne voulait parler de leur départ et des pays où ils pourraient aller, elle lui mettait la main sur la bouche en disant :
— Tais-toi !... Tu dis ça pour me faire pleurer. . .
C'est à travers ces menus incidents qu'arriva le jour du procès : un de ces beaux jours d'avril où il y a de la gaieté dans la lumière, des sourires dans l'espace. Salomon ne voulut point assister à l'audience. Bien qu'il eût retrouvé, en temps ordinaire, son courage un moment abattu par l'affaire de la meule, l'idée de traverser la cour du château, de revoir le geôlier dans sa redingote grise, avec sa barbe en éventail, de gravir l'escalier tournant aux marches usées par les pieds des prisonniers, de rencontrer peut-être le gendarme qui l'avait amené de Ravinel — toutes ces inévitables perspectives lui faisaient courir un frisson dans le dos. Aussi s'en alla-t-il travailler comme à l'ordinaire, chez le bon Détruit, qui tâcha de le ragaillardir. Etienne restait à la maison pour garder les bêtes, avec son amie
LEAU COUUANTE 235
Marthe, devant laquelle il plaida leur cause, toute la journée, perçant à jour lacoquinerie des Chanteuille et faisant éclater la justice. Bertigny, Louis-Âuguste et Henriette furent donc seuls à prendre le chemin de Bielle, ils partirent de belle heure, endimanchés comme pour une fête, quand même ils auraient eu plutôt envie de se mettre en deuil. La grosse Maria accourut pour leur souhaiter bonne chance, et, debout sous le tilleul dont les bourgeons craquaient, suivit d'un 'regard pensif leur groupe qui disparaissait dans la matinée radieuse.
Des pousses tendres verdoyaient dans les haies, des touffes de primevères émaillaient les prés, un air léger courait dans l'espace ; cependant, grossie par de petits torrents venus de la montagne, rArne descendait, le long de la route, d'une bonne allure, en chantant plus fort, sans savoir de combien de chevaux elle avait la force, sans penser aux turbines qu'elle actionnait, heureuse peut-être, qui sait? dans sa paisible inconscience. Des chars à bancs, chargés de paniers, se suivaient sur la route : c'était jour de marché à Bielle, et les fermiers amenaient leurs produits de cinq ou six kilomètres à la ronde. Les trois Bertigny, les souliers blancs, avançaient comme des insectes lourds qui se traînent
dans la poussière. A de longs intervalles, l'un d'entre eux laissait tomber quelque phrase qui trahissait leur souci commun ; les autres répondaient; puis ils recommençaient à se taire. Un peu après Brenex, ils rencontrèrent le cabriolet du docteur Mathorel, qui montait à la Palude. Le médecin les reconnut. Il arrêta sa bête et les héla:
— Eh bien, c'est aujourd'hui, votre affaire?... Vous avez Tair de marcher à la guillotine...
Prenez courage, nom de D... ! Il ne faut pas crier avant d'être battus... Ça tournera peut-être mieux que vous ne le pensez !...
Il s'éloigna sans attendre la réponse.
Ignorant sa démarche auprès du père Alexandre, les Bertigny restèrent stupéfaits de cette intervention, qui prit un instant pour eux un caractère presque surnaturel. Arrêtés au milieu du chemin, ils se regardaient en s'interrogeant des yeux. Le père dit :
— Il paraît que les gens en causent, à Bielle.
Louis-Auguste ajouta :
— Et qu'ils ne trouvent pas tous que nous avons tort!
Bertigny réfléchit et conclut :
— Faudra voir !
Là-dessus, ils se remirent en route, plus légers, comme après un bon présage.
Un peu plus loin, ils furent dépassés par le char à bancs de Barbouchet, qui conduisait à côté de sa femme. Le fouet claqua. L'anglo-normand trottait d'une allure dont jamais aucun des Pelés du Pied-des-Bois n'avait approché, même dans les temps les plus prospères. Justine leur jeta un de ses regards de sorcière. Ils furent repris de leurs craintes : le couple Chanteuille semblait porter avec soi la veine, le succès, le triomphe certain.
Ils arrivèrent à Bielle bien avant l'heure de l'audience et se mirent d'abord à flâner sous les arcades bernoises du Vieux-Marché, parmi les paysannes entourées de leurs corbeilles, les servantes et les dames qui marchandent sans hâte, cherchent et comparent, en bavardant. Un mouvement de fourmilière pas trop pressée, de ruche où Ton a du temps à perdre. Ils observaient les ventes, échangeaient leurs réflexions sur les prix, saluaient parfois quelque bonne femme de Brenex ou de Ravinel.
— Autrefois, ditBertigny, la maman venait de temps en temps au marché... Elle n'apportait pas grand'chose. Pourtant, ça faisait un petit appoint.
Henriette répondit, très sérieuse :
— A présent, nous ne pourrions plus !
— Oui, dit Louis-Auguste, le jardin ne produit pas assez.
— Et on n'a plus ni le char, ni Je Pelé, ajouta le père.
Ils s'assombrirent, calculant leurs pertes successives, mesurant la lente et régulière déchéance qui les avait amenés là. Bertigny poussa un gros soupir et dit :
— C'est rudement vrai, tout de même, ce qu'il y a dans la Bible : à ceux qui n'ont rien, on leur ôte le peu qu'ils ont... Et ils ont toujours moins... de moins en moins I... jusqu'à ce qu'ils n'aient plus que leurs yeux pour pleurer !...
Quand ils eurent achevé leur tour de marché, ils descendirent, en passant par une vieille ruelle en pente raide, bordée de maisons en ruine, dans la ville basse. Elle était déserte comme une ville morte, tout le monde étant monté pour le marché : le vieux chevalier dont la statue de pierre grise décore la fontaine, et qui n'a pas d'autre distraction que de regarder les passants, devait s'ennuyer à périr. A peine si quelque marchande, fatiguée de rester assise derrière son comptoir, entr'ouvrait de temps en temps la porte d'une boutique, pour embrasser la rue d'un regard curieux. Ils flânèrent sur les quais,
observèrent les pêcheurs à la ligne qui tiraient de Teau quelques percheltes miroitantes, allèrent jusqu'au bout de la jetée en écoutant clapoter les flots. Comme ils avaient faim, ils entrèrent dans un cabaret, pour partager entre eux cinq décis, du pain et du fromage. Un groupe d'hommes, qui causaient autour d'une bouteille à étiquette, attira leur attention : ils reconnurent Driveau. L'ancien entrepreneur — dont la faillite était peut-être la source de tous leurs maux — semblait très à Taise, en complet gris, avec une chaîne d'or et des breloques qui se balançaient sur son ventre ; un chapeau de paille, qu'il portait sur l'oreille, lui donnait un air crâne; il tenait entre ses jambes une belle canne à corbin d'ivoire. Avant reconnu Bertigny, il le salua d'un petit air protecteur et indifférent, sans le moindre embarras. Et le scieur baissa la voix pour dire à ses enfants :
— Il y a des malins qui savent se retourner, dans ce monde!...
Louis-Auguste répondit de même :
— Ça me coupe l'appétit de le voir là, comme si c'était un mauvais signe !
Ils expédièrent à la hâte leur petit repas, remontèrent vers le château, car l'heure de l'audience approchait enfin ; et leur affaire se
240 L'EAU COURAiNTE
déroula dans une salle basse, au plafond en boiseries, dont les fenêtres ouvraient sur le lac. Le président, devant son pupitre surélevé, tendu de rouge, leur parut très solennel, bien qu'il eût une bonne Tigure, plutôt joviale, haute en couleur, coupée de moustaches militaires. A ses côtés, les quatre juges et le greffier, immobiles, gardaient des physionomies de sphinx, à la fois résignées, attentives et indéchiffrables comme des pages de caractères étrangers. Le greffier feuilletait des papiers — des liasses épaisses de papier timbré, à douze sous la feuille — le président posait de temps en temps, d'une voix blanche, sans accent, quelques questions ; les quatre autres paraissaient des statues de pierre, ne rappelant la vie que par les mouvements du visage et des mains qui leur échappaient à longs intervalles. M. Lardin-Collas et M. Preudhomme leur faisaient face, chacun devant un pupitre garni de drap rouge, comme celui des juges :
le premier, trapu, nerveux, chauve comme un vautour, avec un petit tic nerveux qui lui tiraillait la joue droite, tordait constamment les pointes de sa moustache entre ses doigts minces et très blancs; le second, lourd et pacifique, le dominait de son crâne en pain de sucre, couleur de ciei^e. Bertigny et Barbouchet s'assirent
derrière eux, en évitant de se regarder. Deux bancs, dans le fond de la salle, étaient réservés aux experts, qui devaiejat compléter ou commenter leurs rapports, et aux spectateurs : Louis- Auguste et Henrielte d'un côté, Justine de l'autre, et entre eux, quatre ou cinq curieux attirés par la renommée de M. Lardin-Gollas. Aucun témoin n'avait été convoqué.
D'abord, les Bertigny ne comprirent rien à ce qui se disait : le greffier lut des paperasses, en bredouillant, de cette voix basse et morne qu'on prend quand on est sûr de n'être pas écouté ; les experts entrèrent dans des explications confuses, hérissées de chiffres et de mesures ; le président leur posa deux ou trois questions, auxquelles ils répondirent longuement. Et puis, soudain, M. Lardin-Gollas se leva, d'un mouvement brusque, pareil à celui des diablotins à ressorts dont la boîte s'ouvre; et tout s'éclaira.
Oh ! certes, il méritait sa réputation, celui-là! Il ne parla pas plus de trois quarts d'heure, en courtes phrases, sèches, nettes, précises, dont chacune semblait couper quelque chose. Il fit l'histoire complète de l'Ame, du moulin de la Palude et de la scierie, depuis l'époque des Bernois, citant des dates et des textes. Il expliqua
les articles des Codes, en remontant jusqu'au droit coutumier des temps anciens, d'une façon si lucide que les plus embrouillés devinrent simples comme l'alphabet. Et. toutes ses paroles concordaient à établir les droits des Chanteuille avec une telle sûreté, que Bertigny baissait la tête comme un coupable, sans trouver dans son esprit un seul argument à répondre. Il s'effondra tout à fait quand l'avocat, se tournant vers lui, le doigt tendu comme pour le désigner à la vindicte publique, haussa le ton pour sa péroraison et supplia la justice d'affirmer la vérité de ses principes en condamnant sans pitié des imprudents qui traitent un cours d'eau comme leur chose et s'approprient des droits étrangers sans le moindre souci des prescriptions du législateur, ni des préjudices causés aux voisins.
Il se rassit. Les juges se regardèrent, en échangeant de petits signes qu'eux seuls pouvaient comprendre. Le greffier se moucha. Les curieux approuvaient de la tête, persuadés qu'un homme qui parlait si bien ne pouvait se tromper. Ami Chanteuille se retourna vers Justine, et leurs regards se croisèrent comme des rayons- Henriette et Louis-Auguste, les yeux à terre, se serrèrent l'un contre l'autre, d'un geste instinctif de crainte, de protection^ mutuelle. Et M. Preu-
dhomme, ayant passé deux ou trois fois la main sur son grand front dénudé, où perlaient des gouttes de sueur, se leva à son tour.
Sa famille était de celles dont les racines plongent depuis plusieurs générations dans le sol natal, dont l'histoire est un patrimoine d'honneur. Lui-même, on le voyait à l'œuvre depuis plus d'un quart de siècle, exerçant sa profession délicate dans un loyal esprit de justice el de désintéressement. On le savait toujours prêt à soutenir les faibles, fussent-ils trop pauvres pour rémunérer ses services, à lutter selon ses forces pour le bien sans compter avec ses intérêts, incapable de défendre une mauvaise cause par des sophismes, trop droit pour mettre sa conscience d'accord avec les désirs des clients. Il jouissait de l'universelle estime, et peut-être fùt-il devenu populaire, sans sa réserve un peu hautaine que soulignait son attachement à des traditions démodées. Mais il était un médiocre orateur : ses phrases sortaient péniblement, comme s'il les lirait de l'arrière de son cervelet pour les amener avec effort te long de son crâne qui n'en finissait pas, jusqu'à sa bouche aux lèvres molles. Elles étaient longues, cotonneuses, brodées de pâles adjectifs, de métaphores boiteuses, débitées d'un ton monotone, avec
m L'EAU COURANTE
des gestes gauches. Souvent, leurs incidentes enchevêtrées trahissaient ua doute anxieux, une perpétuelle hésitation. Tout son être se tordait dans une démonstration laborieuse, comme pour dire : « Je cherche ! cherchez avec moi ! b Une telle perplexité paraissait parfois pusillanime : elle donnait envie de hausser les épaules, quand on venait d'entendre M. Lardin-GoUas, catégorique comme un article du Code, net comme un théorème. Le brave homme discuta timidement quelques-uns des arguments de la partie adverse et s'appliqua surtout à démontrer la nullité ou rinsignifiance des préjudices causés aux Ghanteuille par l'interruption de Teau. Il mélangea si bien la question de droit et celle des dommages que, lorsqu'il eut parlé pendant une bonne heure, on ne savait plus de quoi il s'agissait. Un ennui désolé envahissait la salle : le président jouait avec son crayon bleu, un des juges cachait sa bouche pour bâiller à son aise, les yeux de Justine brillaient d'une joie victorieuse. Gomme il entamait un nouveau développement, M. Lardin-Gollas regarda sa montre, mit ses papiers dans sa serviette et partit : jugeant la partie gagnée, il rentrait plus tôt à Lausanne, en homme pour qui chaque minute a son prix. Ami l'interrogea du regard : il répon-
L'EAU COUr.ANTE 2i5
dit par un beau sourire de triomphe, haussa légèrement les épaules, et s'éclipsa. Vingt minutes après, M. Preudhomme, ayant tout dit, se rasseyait en pliant le dos, comme s'il n'en pouvait plus. Les juges soupirèrent de soulagement, deux des assistants ricanèrent. L'arrêt fut remis à huitaine.
Hélas ! il n'était douteux pour personne. En descendant l'escalier tournant, les curieux se disaient Tun à l'autre :
— Voilà une affaire très simple : Lardin- Collas a toujours raison, et Preudhomme ne fait pas honneur à la ville : on a presque honte pour lui, quand on l'entend. Les gens qui ne savent pas parler ne devraient pas se faire avocats !
On a beau s'attendre aux mauvaises nouvelles, le coup dont elles vous frappent fait toujours mal. fiertigny répétait à chaque instant :
— Le jugement, voyez-vous, c'est comme si je l'avais entendu!
Aussi ne voulut-il pas redescendre à Bielle au jour fixé. Louis-Auguste partit tout seul, pour écouter la lecture de Tarrêt. Il ne perdait pas souvent son calme, ce garçon-là : bien qu'il parût moins robuste que les autres, avec son teint de demoiselle et sa fine petite moustache, il avait du courage à sa manière, un courage tranquille, qui ne désespère jamais; en sorte que son père pensait quelquefois :
« S'il y a des chances pour que la famille se relève, quand je n'y serai plus, c'est Louis- Auguste qui la relèvera ! >
Le brave garçon accepta sans sourciller la corvée. Il se mit en route sans trace visible
d'émotion, bien propre, bien soigné dans sa meilleure blouse, avec un chapeau de paille pas trop défraîchi et son pantalon des dimanches qu'il reprisait comme un tailleur.
— Si c'est nous qui gagnons, dit-il en partant, je vous enverrai une dépêche, pour que vous sachiez plus tôti
Avec un petit ricanement plein d'amertume, Bertigny répondit :
— Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Je sais bien qu'on ne gagnera pas.
Pourtant, ils attendirent la dépêche toute la journée. Etienne rôdait autour de la maison comme une âme en peine, allait chercher Marthe, ouvrait avec elle l'écurie abandonnée du Pelé, le box où jadis le bouc Samuel se reposait de ses fatigues :
— Tu comprends, expliquait-il à la petite, si on ne perd pas, on pourra racheter les bêtes I Car, sans elles, il n'y a rien à faire I
A chaque instant, Bertigny quittait son travail, pour venir observer le chemin où passaient à peine, à longs intervalles, un char, un piéton tirant une vache, ou le facteur qui promène dans son sac, deux fois par jour, l'amour, la mort, la ruine et la fortune. Henriette, de son côté, sortait sur la porte de la cuisine, regardait vers la
route et n'apercevait que son père, appuyé contre un billot. lis échangeaient un regard, un signe d'intelligence, ou se rapprochaient pour se parler en baissant la voix, comme pour des choses importantes. Salomon revint de la forge un bon quart d'heure avant raidi. Us mangèrent silencieusement leur lard aux choux et aux pommes de terre, en buvant de l'eau : car leur provision de piquette était épuisée depuis longtemps, et ils gardaient pour des occasions les quatre ou cinq bouteilles de vin qui restaient au fond de la cave. Henriette, l'estomac serré par l'attente, put à peine avaler quelques bouchées. Les autres avaient faim quand même, à cause de l'habitude, du travail, du grand air, plus forts que les soucis. Tout à coup, Salomon frappa du poing sur la table en s'écriant :
— Eh bien, non ! Vous verrez qu'on ne perdra pas ! Ça serait par trop injuste, et il y a un bon Dieu, là-haut I
Avec l'amertume d'un homme qui en a trop vu et qui a trop réfléchi, Bertigny répliqua :
— Oui, bien sûr, il y a un bon Dieu !... Seulement, ses voies ne sont pas les nôtres, comme c'est écrit dans la Bible. C'est pourquoi les méchants ont si souvent la victoire, sans qu'on y comprenne rien !
— Il faut pourtant bien compter sur lui, dit Henriette; sans quoi, qu'est-ce qu'on attendrait, quand on est malheureux ?
Comme ils finissaient leur repas, la grande Maria apparut, avec Marthe. Elle venait faire acte de présence, pour affirmer sa bonne amitié.
Elle dit, en les regardant à la ronde :
— -Alors, c'est aujourd'hui, le grand jour?
— Oui, répondit le scieur, Louis-Auguste est là-bas.
— II faut espérer que Dieu les éclairera, tous ces juges!
Là-dessus, ils restèrent un moment à se contempler, comme pendant les visites de mort.
Salomon regarda sa montre :
— C'est rheure de rentrer à la forge, dit-il. L'ouvrage attend.
Et, se tournant vers Etienne :
— Si la dépêche arrive, tu viendras m'y dire au village, hein?
Marthe, qui tenait la main de son ami, répondit à sa place :
— Pas lui. Il ne peut pas courir assez vite.
Moi, j'irai!
Berligny haussa les épaules :
— Personne n'aura besoin de se déranger, conclut-il; la dépêche ne viendra pas!
250 L'£AU GOURANTE
En disant cela, il ne pouvait s'empêcher de penser :
€ Pourtant, si elle venait quand même?... > La voix qui parlait ainsi se fit plus forte, à mesure qu'approchait l'heure où la dépêche pouvait arriver : quelle délivrance de la tenir dans la main!... ou seulement de voir apparaître la fille du buraliste, au haut du raidillon!... Il voulut retourner à l'ouvrage. Mais comment travailler, dans cette attente? Il revint vers la maison, laissant la grande lame avancer toute seule. Et ils s'établirent tous sous le tilleul, impatients, énervés, pareils à des hirondelles inquiètes qui se serrent sur un fil du télégraphe avant l'orage. Henriette s'obstinait à tricoter; mais à chaque instant, elle laissait tomber ses pelotons, qu'Etienne ou Marthe courait ramasser. Quant à Bertigny, il se mit à prendre sur ses genoux les deux jumeaux, dont îl ne s'occupait presque jamais, pour les faire trotter et galoper comme sur un cheval; la gorge sèche, il chantonnait de sa voix rouillée, qui depuis vingt ans ne chantait plus :
Trot' trot' trolM Madame de Brot A chuté dans le pacot.
Moasu de Ropraz Est allé la releva...
D'abord, les deux mioches, qui craîgaaient leur grand-père, n'eurent pas l'air de s'amuser. Puis, ce jeu leur plut. Ils s'excitèrent, en riant, en tombant l'un contre l'autre. Leurs petites mains s'enhardirent à'saisir la barbe grise qu'ils n'avaient jamais vue d'aussi près. Les aiguilles d'Henriette, étonnée, s'arrêtèrent...
Vers les trois heures, ils eurent une fausse alerte, en voyant une jeune fille descendre le raidillon. C'était la fille du fournier, qui s'arrêta chez les Pivert.
— La dépêche serait déjà venue, dit Henriette.
— Moi, je ne l'attends p<is, réponditBertigny... Seulement, ça peut durer des temps et des temps, ces chinoiseries de la justice ! . . .
Un peu plus tard, Etienne, que les incidents du jour poussaient à la réflexion, demanda :
— Le télégraphe, ça part toujours tout de suite ?
— Bien sûr! répondit Bertigny.
— Et quand il y a beaucoup de dépêches pour le même endroit 7
— Ça ne fait rien !
Dans les grands yeux intelligents de l'enfant passa comme le reflet des infinies complexités de la vie, qu'il ignorait. Il se tourna vers sa petite amie :
— Comme c'est drôle, tout ça! fit-il. Est-ce que tu comprends, toi?
Marthe lui répondit, avec son bon sourire candide :
— Moi?... Oh ! lu sais bien, Tienne!... je ne comprends jamais rien ! . . .
Aux approches de quatre heures, Bertigny déclara :
— Cette fois, il n'y a plus d'espoir !
Et il retourna à la scierie, où Ton vit sa grande silhouette sombre passer et repasser parmi les troncs d'arbres.
La fin de l'après-midi les retrouva sous le tilleul, avec Salomon rentré de la forge. Leurs yeux restaient rivés sur le tournant du chemin, dans l'attente de Louis-Auguste, qui finit par déboucher de l'autre côté du pont. En les voyant, il leva ses deux bras vers le ciel et les laissa retomber d'un geste plus clair que des paroles, en même temps qu'il se mettait à presser le pas, instinctivement, comme autrefois le Pelé aux approches de l'écurie. Henriette ne retintplus ses larmes. Maria Pivert, restée aussi aux aguets devant sa porte, accourait. Bertigny lui cria :
— Cette fois, c'est bien fini, allez, madame Pivert!... Nous n'avonsplus qu'à vider les lieux... Ah ! misère que de nous ! . . .
J;EAU COUPiAlNTE S53
11 s'enfuil dans la cuisine, en tenant sa tête entre ses mains, comme un désespéré, sans attendre le récit de Louis-Auguste. Et le brave garçon dut courir après son père, pour lui montrer la copie du jugement qu'il rapportait, sur de grandes feuilles dont chaque ligne était numérotée. L'arrêt, motivé par des considérants qui n'en finissaient plus, donnait raison sur toute la ligne aux Ghanteuille, qui obtenaient deux mille francs de dommages-intérêts et les dépens. Au bas de la dernière page, dans là marge, on pouvait lire : « Écritures et papiers, 26 fr. 25. »
Tard dans la soirée, les Bertigny discutaient encore devant ce cahier, posé sur la table de la cuisine, sous la lumière de la petite lampe. Maria Pivert était revenue après son repas, pour partager leur affliction ou les aider de ses conseils, avec sa petite Marthe saisie d'un vague effroi. Ils posaient et retournaient la question suprême : <s Qu' allons-nous faire?» sans trouver aucune solution. Louis-Auguste, ayant raconté plusieurs fois les moindres détails de son voyage, se taisait, accoudé sur la table. Salomon seul parlait de lutter encore. Gomme il revenait sans cesse à cette idée, qui vraiment n'en était pas une, soj père finit par perdre patience et par crier :
— Tu ne sais pas ce que tu dis!... Est-ce
254 i/EAU COUHANTE
qu'on peut lulter contre les tribunaux?,.. Nous sommes à la dernière... à la dernière extrémité, entends- tu ?. . . an bout du rouleau ! . . . Plus rien !. . . Rien de rien!... Rien à vendre, personne à qui emprunter... Les Chanteuille vont réclamer leurs deux mille francs,... Et les frais, Dieu sait à quelle somme ça va monter !,.. Où veux- In trouver cet argent, voyons?... Alors, c'est les poursuites, la saisie, la vente aux enchères... Des choses qu'on n'a jamais vues dans notre famille!... Une ruine comme il n'y en a jamais eu !...
— On laisse pourtant aux gens le temps de se retourner, observa Maria d'un Ion d'encouragement, pour tâcher de le remonter un peu.
Il cria plus fort:
— Hé ! bien sûr, on ne va pas nous f..... à la porle demain matin... On nous laissera quinze jours, un mois, les délais légaux... Pardine!... Et puis après?... Serons-nous plus avancés?... H n'en faudra pas moins faire la culbute!...
— Je t'ai expliqué qu'il y a encore le tribunal cnntonal, suggéra Louis-Auguste. C'est lui qui juge en dernier recours.
— Ça coûterait encore de l'argent, fit Henriette.
— Au point où nous sommes, repartît le père en se calmant, ça n'a plus d'importance, va !
Et, se i^lournanl vers Louis-Auguste:
— Voyons, que t'a dit M. Preudhomme, en définitive?
Une fois de plus, Louis-Auguste recommença SCS explications : les délais, le recours, de nouvelles expertises, une dernière chance:
— Tu comprends, il faut le voir toi-même, l'avocat. Il ne m'a pas tout dit. 11 veut te parler quand tu descendras à Bielle. Peut-être bien qu'il a une idée !
— Pourquoi n'a-t-il pas eu celle de nous faire gagner? grogna Bertigny.
La grande Maria voulut expliquer la chose:
— Les avocats, vous comprenez... ils ne peuvent pas faire ce qu'ils veulent... Il y a les juges, et il y a la loi... Eux, ils parlent, ils parlent, sans que ça prouve rien...
— M. Lardin-GoUas, lui, sait bien prouver les cliuses, riposta Bertigny.
Avec cette injustice qui pousse les meilleurs des hommes à incriminer les autres pour expliquer leurs malheurs, il ajouta:
— Ah ! si nous l'avions eu pour nous, cet oiseau-là!... En voilà un qui sait ce qu'il faut dire!... Moi-même, après l'avoir entendu, je me demandais si ces gredius de Chanteuille n'avaient rien raison ! ... Tout ça, c'est une affaire de ruse! . ..
M. Prcudhommc, c'est un talàd/.encl qui dit blanc, et puis noir, et puis qui ne sait plus... Aussi, il jîcut bien être sûr que c'est sa faute si nous en sommes là!...
Celte sourde rancune ne Tempêcha pas de courir dès le lendemain chez l'avocat, en espérant encore Dieu sait quoi.
M. Preudhomme n'était pas fier : non certes qu'il eût aucune négligence à se reprocher; mais il sentait peser sur lui, comme un reproche, le désespoir de ce client effondré dans un coin de rétude, les mains sur les genoux, comme un moribond qui se traîne chez le médecin pour demander s'il est bien perdu. Et puis, tout en compatissant à cette grande misère, il souffrait aussi pour son compte personnel, dans son amourpropre: il se rappelait — souvenir cuisant d'une de ces injures sous lesquelles on n'a qu'à courber le front — le départ humiliant de M. Lardin- Collas qui, sans l'écouter jusqu'à la fin, sortait au milieu des chuchotements de l'assistance, en homme trop sûr de son fait pour perdre son temps. Une fois de plus, ce geste dédaigneux d'un grand confrère lui signifiait l'insuffisance de sa parole. 11 la connaissait depuis longtemps, il en souffrait toujours. Les mots ne sont que des mois, se répétait-il parfois pour se réconfor-
i;eau couuaînte 257
ter; mais il le voyait bien : les mots mènent le monde. Avec plus d'éloquence, il n'aurait pas établi les droits insoutenables des Bertigny, sur lesquels la loyauté de sa conscience l'empêchait de se faire aucune illusion : il eût peut-être obtenu quelque réduction sur les dommages. Et il répétait, en passant la main sur son vaste front dénudé :
— Je. vous l'avais bien dit !... Voyons, rappeiez-vous : ne vous ai-je pas averti?
— C'est vrai, convint Bertigny.
Il pensait, confusément:
« Puisque l'avocat me l'avait dit, de quoi puis-je me plaindre ? »
Intimidé par cette idée, il se fit aussi petit que possibIe,^en continuant :
— Je m'y attendais bien un peu, allez, monsieur Preudhomme!... Quand j'ai vu que vous ne vouliez pas nous défendre... j'ai bien pensé que notre affaire n'irait pas toute seule... Seulement, voilà!... On a toujours un reste d'espérance... On se dit qu'il peut arriver quelque chose... On ne veut pas se rendre comme ça, sans combattre... Et puis, voyez-vous, c'est ce chiffre pour les dommages, qui me casse les bras... Ces deux mille francs... Pour ça, je ne
peux pas l'avaler !...
258 L'EAU COUUAiNTE
Sans s'en douter, il mettait le doigt sur le point sensible; Tavocat, touché, lui jeta un regard angoissé :
— Oui, dit-il, ce chiffre est très exagéré. Je ne peux pas le comprendre. Les Chanteuille n'ont subi qu'un dommage insignifiant. Je croyais Tavoir établi, comme je crois avoir établi voire bonne foi... Mais les tribunaux sont terribles, quand on marche sur les droits du prochain, même sans y mettre aucune malice...
comme c'est votre cas... Enfin, il ne faut pas trop se plaindre. Ce chiffre excessif est plutôt un appoint pour notre recours : il le justifie. Et je ne crois pas que le tribunal cantonal le maintienne... Je ne crois pas...
Le scieur resla longtemps immobile, le front plissé, dans une attitude d'intense réflexion. Puis il reprit, en hésitant :
— Alors, monsieur l'avocat... vous croyez...
qu'il faut recourir?
— Je vous le conseille.
— Devant le... tribunal canton^!... à Lausanne ?
— Naturellement.
— Et alors... ça sera... encore... des dépenses?
— Hélas! oui, mon pauvre ami; cela coûte toujours !
— Beaucoup?
— Quelques centaines de francs.
Il y eut un nouveau silence.
— Et... si on ne recourait pas... qu'est-ce qui arriverait?
— C'est bien simple : le jugement rendu deviendrait exécutoire dans le délai légal.
— Hum !...
Un scrupule traversait Tâme honnête du scieur, un scrupule qu'il n'avait pas eu d'emblée, mais qui se mit à le tourmenter : courir de nouveaux risques, si Ton perdait, c'était augmenter une dette dont il se savait insolvable. Pour passer outre, il fallait se dire: « Qu'est-ce que ça peut faire de devoir un peu plus ou un peu moins? » Sa probité protestait. Il objecta :
— C'est que, voyez-vous, monsieur l'avocat... si le tribunal cantonal nous condamne encore.%. ça creuse un trou toujours plus grand... Et la justice aura beau vendre la maison, la scie, les prés, les meubles et tout... elle n'y trouvera pas son compte!...
— Encore une fois, affirma M. Preudhomme, je crois impossible que le tribunal cantonal maintienne ce chiffre vraiment exorbitant des doramages. En mettant donc les choses au pire, vous retrouverez d'un côté ce que vous perdrez de
260 1/EAU COLTiAKTE
l'aulre. Votre déficit n'aug:mentcra pas, et vous gagnerez du temps.
Une autre idée flollait dans Tespritde Bertigny: un homme de Borins, rencontré le matin même dans la rue, lui avait parlé d'une grave maladie de son beau-père. Que penser de cette nouvelle ? Si le père Vionnay ne guérissait pas, les enfants auraient la part de leur mère — un bon morceau de vigne, qui sait? peut-être de Targent comptant. Ça ne serait pas le Pérou, sans doute, avec la nichée des beaux-frères et des belles-sœurs qui s'abattraient sur l'héritage. Mais cela permettrait de parer au plus pressé, de payer les Clianleuille, d'obtenir de nouveaux délais de Matron. Peut-être môme que Tliomme d'affaires, voyant la situation s'éclaircir, faciliterait encore un règlement provisoire ; car il trouvait son compte à ces atermoiements... Ainsi, avant de couler bas, les naufragés se cramponnent à tout ce que leurs mains peuvent saisir, sans se soucier de la qualité des épaves qui les soutiennent sur Teau.
— Oui, dit-il, gagner du temps, c'est une grosse affaire !
M. Preudhomme, qui ne demandait qu'à lui rendre un peu de courage, se hâta d'ajouler :
— Et cela, du moins, c'est possible!... On
VEkU COURANTE 261
peut toujours reculer réchéance. Il n'y a qu'à épuiser les délais d'appel, à demander des reovois... Seulement, voilà le hic: les autres sont pressés, eux!... Parbleu! je vois clair dans leur jeu : le père est perdu ; tant qu'il est encore là, le fils est le maître, tandis qu'après, il devra compter avec ses beaux-frères... Alors, Lardin- CoUas pousse son affaire... N'importe, on fera ce qu'on pourra !... Quand il parle, Lardin-Collas a toujours l'air d'avoir raison. Mais la procédure est la procédure. On peut lui en remontrer!...
Ainsi, la mort rôdait : les uns voulaient aller plus vite, pour la devancer; les autres tachaient de gagner du temps jusqu'à ce qu'un coup de sa faux vînt arninger les choses. Selon qu'elle frapperait quelques jours plus tôt ou plus tard, à la Palude ou à Borins, les uns ou les autres auraient plus ou moins à se plaindre d'elle. Et tout ce que représentaient encore les deux vieux travailleurs qu'elle guettait — les lentes années où s'amassent les souvenirs de joie et de douleur, le labeur acharné des journées commencées avec l'aurore, les affections assoupies par la dureté des habitudes et qui, peut-être, à cette heure, éveillaient dans leurs cœurs des tendresses insoupçonnées — tout cela disparaissait derrière
!2G2 1;EAU COUUAiMi::
d'aulres soucis que gouvernaient des intérêts, presque étrangers. Ce n'étaient plus leurs personnes qui comptaient : c'était leur héritage, la terre engraissée de leurs peines, l'argent amassé par leur épargne; leur raison d'être cessait avant leur vie; pourquoi tardaient-ils à s'anéantir au profit de leurs enfants?... Ainsi, les fourmis s'agitent et passent et la fourmilière s'élargit, jusqu'au jour où elle s'effondre au coup de pied d'un passant.
Bertigny demanda encore :
— Mais enfin, monsieur l'avocat, dans ce recours... est-ce qu'on n'a point de chances degagner?
— Sur le fond de l'affaire, je ne crois pas.
— Pas une?... une toute petite?...
M. Preudhomme regarda la mine anxieuse deson client, hésita, faiblit — et se tira d'affairepar une phrase ambiguë :
— Avec le droit et les tribunaux, mon ami, on ne peut jamais être tout à fait sûr de perdre oa de gagner.
Une légère lueur d'espérance vacilla devant Bertigny, tandis qu'il remontait au Pied-des- Bois par la grande route poussiéreuse, à laquelle sourit de place en place l'Arne folâtre.
L'été passa. Une récolte de cerises exception-
L'EAU COUKANTE !263
nellement favorable, quelques bonnes commandes pour un nouvel entrepreneur qui reprenait, à Palaîseau, la succession de Driveau, leur permirent de vivre, de donner un acompte à Matron, de mettre môme en réserve quelques pièces d'or pour l'avenir. Leurs efforts, leurs petits succès rappelaient les dernières convulsions de l'agonie, quand le malade se retourne en disant qu'il va mieux, parce qu'il ne voit pas la mort à côté de lui. Une aubaine leur rendait du courage, ils recommençaient a faire des plans; et, presque aussitôt, comme si le destin s'amusait à leur taper sur les doigts, un avertissement du hasard les forçait à constater leur impuissance, une privation leur rappelait qu'ils étaient de vrais pauvres, désormais: plus de vaches à l'étable, plus de cheval pour les aider. En regardant les deux jumeaux, dont Henriette reprisait sans cesse les vêtements usés jusqu'à la corde, Bertigny répétait, avec ce petit rire amer qu'il avait depuis quelque temps et qui secouait sa grande barbe grisonnante :
— Ils seront bientôt assez déguenillés pour aller mendier au bord des chemins !
Mais ce qui leur faisait peut-être le plus de mal, c'était de voir chaque jour Justine, avec son petit Ulysse, rôder comme un chacal der-
2i)l L*EAU COURANTE
rière la haie, de Tautre côté du ravin. Pour sûr, elle les épiait; ses yeux de braise fixés sur leur maison, elle se demandait : c De quoi peuvent-ils bien vivre encore ? Quand vont-ils se résoudre à déguerpir? » Elle escomptait Theure où ils partiraient en emportant leurs bardes, comme des proscrits. Chaque fois que Salomon Tapercevait, en revenant de la forge, il grognait :
— Dire qu'on ne peut pas la tuer comme une bète enragée !
Quelquefois, Bertigny lui répondait :
— Pourvu que ça ne soit pas eux qui achètent la maison, quand on nous vendra!... Ça, voyezvous, je ne m*y résignerais jamais!... Et j'ai toujours pensé que c'était leur idée...
— Ce qui est sûr, disait alors Louis-Auguste, c'est que c'est Barbouchet qui gouverne la barque, à présent. Son père lui laisse faire tout ce qu'il veut, à la Palude, ses beaux-frères euxmêmes filent doux devant lui, et sa femme le mène par le bout du nez !
En effet, le père Alexandre avait abdiqué toute autorité. Dans ses bons jours, il se traînait encore de la cave au grenier, pour voir si tout était en ordre ; mais si maigre, si ratatiné, si faible, que personne ne le reconnaissait, et que lui-même ne se regardait plus
que comme son propre fantôme. En quelques, mois, ce vigoureux vieillard au profil romain, au regard de maître, aux membres d'athlète, cLait devenu un petit vieux, tout mince, lout courbé, tout jaune, tremblant et geignant sans cesse. II souffrait moins qu'au commencement, mais la morphine, en lui enlevant ses restes d'énergie, le livrait sans défense au mal qu'elle endort; à chaque réveil de la douleur, il se mettait à crier, à pleurer même, comme un petit enfant, en réclamant son poison.
Les gens disaient :
— Il en a déjà dans le corps plus qu'il n'en faudrait pour tuer un bataillon : sa dose d'un jour empoisonnerait trois hommes bien portants.
Gomme il devenait furieux quand il fallait attendre l'arrivée du docteur, sa femme dut apprendre à le piquer. Ce fut pour elle une véritable torture, car sa conscience lui reprochait l'emploi de ce remède maudit qui semble détruire Tame avec le mal et contrecarrer les desseins secrets du bon Dieu. Celle idée la han-^ tait, sans qu'elle osât la confier à personne. Dès que le malade rappelait en lui tendant son bras, elle levait ses yeux muets vers le ciel, comme pour demander pardon de ce qu'elle allait faire; puis.
26G i/ËAU COUUANTE
«lie enfonçait Taiguille sous la peau flasque et s'éloignait, Tûme alourdie comme après un acte coupable. Chaque fois, elle se promettait de protester; et puis, la fois suivante, elle obéissait encore, en silence. Cette passive faiblesse, ^'avait été toute sa vie. Elle se la reprochait d'autant plus, à cette heure, qulelle voyait bien que la maison changeait, comme si le vieil esprit s'en dissolvait avec les dernières forces du père Alexandre, sous l'action du liquide diabolique. Ami, sans prendre l'avis de personne, renvoyait de vieux serviteurs, qui depuis vingt ou trente ans travaillaient au moulin, pour les remplacer par des sacripants inconnus, mais servîtes, qu'il fallait presque toujours congédier au bout d'une quinzaine, tant il« faisaient mal leur ouvrage ; ou bien il commandait des réparations de son goût, en sorte que le décor changeait comme les figures ; et Ton entendait sa voix dure, si longtemps contenue par l'autorité paternelle, jeter des ordres impérieux et brutaux, dans la cour, au moulin, dans lacuisine, partout. Et puis — changement plus profond ! — tandis que la Palude était autrefois comme un temple de piété et de justice, il s'y brasî^it à cette heure des iniquités à faire frémir. La mère Catherine, après les avoir longtemps pressenties.
J;EAU COUltANTE 207
les voyait éclater maintenant : car Ami ne prenait plus la peine de cacher son jeu, depuis qu'il se sentait le maître. Quand il revenait de ses voyages à Lausanne, il les racontait à Justine, même en présence de sa mère, comme si cette vieille ombre mueUe n'entendait ou ne comprenait rien.
— Cette fois, na ne sera plus bien long.
M. Lardin-Collas dit que la fin approche. Plus moyen pour les autres d'obtenir de nouveaux délais. Ça n'est pas trop tôt, nom de Dieu l depuis le temps qu'ils me font courir, ces bougrcs-là !... Aussi nous allons serrer la vis...
Il répétait voluptueusement le geste d'étrangleur qu'il imitait de son avocat, la figure illuminée de méchanceté victorieuse.
— iMoi, répondait Justine, il me semble que nous allons écraser un nid de vipères!
Ami reprenait :
— Aussi, on n'en laissera rien... Il faut qu'ils déguerpissent de par là !... que le pays en soit nettoyé pour toujours !
En entendant ces propos de haine, la mère Catherine, l'effroi dans Tame et dans les yeux, s'en allait dans un coin prier le Dieu des opprimés :
— Seigneur! Seigneur! est-ce que la méchan-
* cetc régnera dans cette maison où pendant si longtemps on a suivi ta loi ? est-ce que tu laisseras triompher le mal et l'injustice?...
Un jour, elle entendit Ami qui racontait à sa femme les dernières nouvelles :
— Croirais-tu qu'ils réclament encore une -expertise?... Lardin-CoUas dit que c'est dommage, parce qu'avec les experts, on ne sait jamais... Ils trouvent quelquefois des choses... Ils ont leurs idées... Nous, par exemple, si on n'avait pas découvert ce vieux parchemin dans les archives de Brenex, notre affaire n'était pas si claire... Et puis, en tout cas, ça ferait du relard... Heureusement qu'il leur faut pour ça déposer deux cents francs à Lausanne... Et il paraît qu'ils ne les ont pas, les deux cenits francs... Ils n'ont plus rien!... Alors, on passera outre!...
Les Bertigny ne soupçonnèrent jamais l'origine des deux billets de banque qu'ils trouvèrent un malin dans une enveloppe à leur nom, qui leur parut tombée du ciel sur le banc devant la cuisine : ils étaient plies dans une feuille de papier sur laquelle une main lourde avait tracé •ces mots : « Pour vous défendre. »
Hélas! que pouvait une nouvelle expertise €ontre les actes notariés qui consacraient les droits
des Chanteuille? On offrit la dernière bouteille de la cave aux experts, qui tinrent des propos aimables et vagues et partirent en laissant un peu de cette monnaie d'espérance dont on fait volontiers Taumône aux malheureux. Et puis, le procès revint devant le tribunal cantonal, à la fin de l'automne. M. Lardin-Collas fut plus clair encore, si possible, plus incisif, plus péremptoire que la première fois. M. Preudhomme, qui avait en vain bûché ses auteurs pour y chercher des arguments nouveaux, pataugea comme à Bielle, diffus, prolixe et perplexe. Il eut la mince satisfaction d'obtenir une réduction de quatre cents francs sur les dommages, qui restèrent fixés à seize cents francs. Et cette fois, c'était fini.
Jusqu'au jugement du tribunal canlonal, les Bertigny étaient encore des plaideurs, c'est-àdire des gens attaques qui se défendent et peuvent avoir le dernier mot. Pour des raisons d'ailleurs étrangères au fond du litige, l'opinion publique se montrait plutôt favorable à la partie adverse. Pourtant, quelques-uns, comms Détruit, tâchaient de les défendre. Surtout, la plupart évitaient de se prononcer: car, selon le dicton favori du syndic, il ne faut pas mettre le doigt entre l'arbre et Técorce, et les gens prudents ne prennent parti que lorsqu'ils sont sûrs d'être du côté du plus fort. Aussitôt la sentence connue, ils ne furent plus guère que des bêtes traquées. Leur cas parut « clair comme de l'eau de roche » : ils n'éviteraient aucune des conséquences de leur erreur; ils seraient saisis; les créanciers attraperaient ce qu'ils pourraient. Naturellement, les
L'EAU COUllANTE 271
commérages dépréciaient la propriété, et tout le monde se gaussait de leur eau : une bonne farce, celle-là! l'histoire de ceux qui ont cru trouver un trésor et ne déterrent qu'une malle vide, ou qui réclament un gros lot en se trompant de numéro. Salomon, quand il traversait le village, rasait les murs comme après son emprisonnement; les autres restaient terrés comme des lièvres dans leur gîte, quand la chasse est ouverte. Au contraire, lorsque Ami Ghanteuille se montrait à Ravinel, le chapeau sur l'oreille, un murmure approbateur se levait sur ses pas :
— Ce sacré Barbouchet! disait le fournier, on peut dire ce qu'on voudra : c'est un malin !
Et le charron :
— Ça n'est pas le fin brave homme qu'était son père. Mais il s'entendra rudement à mener son affaire : il vaudra mieux l'avoir pour soi que contre soi !
Le dernier acte du drame juridique remplit la fin de l'hiver de ses lenteurs régulières, qui retournent patiemment le débiteur sur le gril de son insolvabilité. Les Bertigny, en somme, étaient encore chez eux. Ils allaient, venaient, mangeaient, buvaient comme avant — et rien ne leur appartenait plus : ni la maison, qui pouvait se délabrer à son aise, ni la scie qui continuait à
grincer le long des billots, ni le jardin endormi du même sommeil que les autres hivers, ni les •chèvres à peine un peu plus maigres que de raison. A l'époque habituelle, ils tuèrent leur cochon — le seul qu'ils eussent pu engraisser. €e fut, comme autrefois, la grande Maria qui le saigna, sur le trébuchet qui en avait vu passer tant d'autres. Pendant que la pauvre bête poussait des hurlements épouvantables, en perdant son sang peu à peu, pour les boudins, Bertigny dit, tout pensif :
— Celui-là sera le dernier que vous tuerez pour nous!...
La brave femme n'aimait pas les plaintes pendant sa € boucherie », car rien ne la mettait en gaieté comme de hacher la chair, pour la réduire en atriaux, en saucisses fraîches, minces et roses, et surtout en beaux saucissons, enfermés dans les boyaux gras, qui n'avaient pas leurs pareils dans le pays.
— Bah! répondit-elle, qu'est-ce qu'on en sait? Les choses s'arrangent mieux qu'on ne pense. •
— Pas toujours! répliqua le scieur; cette fois, je sais bien qu'elles ne s'arrangeront pas. On pourra peut-être gagner un peu de temps, à force de simagrées. Comme ça, on s'en iracahin-
caha jusqu'au printemps... Et puis, pafl... Il faudra sauter tout de même.
Le cochon poussa son dernier cri. La grande Maria, tout en maniant de ses bras d'hercule le cadavre de l'animal, dit en baissant la voix :
— Il paraît que le père Vionnay va plus mal... S'il venait à passer?... A son âge, il faut bien s'y attendre I
— Ahl ça, murmura Bertigny... ça... on verrait voir!.. .
Un instant, ils poursuivirent ensemble, chacun pour soi, cette mauvaise pensée. La grande Maria avait mis ses deux ' mains sanglantes sur ses hanches et semblait oublier le cochon. Elle reprit :
— Il y a des vieux grigous qui ne servent à rien!...
Mais la conscience de Bertigny s'était éveillée. 11^ protesta :
— Oh I moi, je ne souhaite le mal de per-^ sonne !
— Bien sûr! conclut-elle avec un brusque mouvement de ses larges épaules. Mais quand les gens meurent... Qu'est-ce qu'on y peut?
Et elle se mit à découper le cochon comme on découpe un poulet.
274 L'EAU COUIIANTE
Le soir, ils parvinrent à s'égayer un peu, en mangeant la «fricassée», avec l'assaisonnement "des plaisanteries que iMaria Pivert conservait d'une fois à Tautre, et les coq-à-l'une du garde champêtre invité comme les années précédentes. Ce fut comme une courte halte dans la marche d'une petite troupe sacrifiée, que guettent les canons ennemis.
Quand le souci leur accordait un répit, il les reprenait ensuite avec plus de force. Chaque jour, ils vivaient à Tavance, dans ses phases futures, la poursuite judiciaire entamée contre eux. Elle ne se manifestait encore que par un pîipier rose, qui n'avait l'air de rien. N'importe I leur imagination allait déjà jusqu'au bout du drame judiciaire — régulier comme une opération d'arithmétique — dont les moindres détails ont été prévus et réglés par des législateurs auxquels rien n'échappe, qui vous dépossède peu à peu au nom de la propriété et vous jugule lentement selon toutes les formes de la loi. De temps en temps, à force de chercher ensemble ou chacun pour soi, l'un ou l'autre croyait découvrir un expédient ; et la discussion commune en. montrait bien vite l'inanité. Alors ils concluaient, comme ces malades qui sentent venir la mort, en se regardant avec des mines de désespoir :
i;e\u goujunte ^2:5
— Il raudraitpoiirtantessayerquelquecliose... n'importe quoi !
Un jour, Salomon racontant que Détruit devait aller le lendemain à Drusy, avec son char, Bertigny, si lent d'habitude à se décider, prit la balle au bond el fit demander au maréchal de l'emmener :
— Je veux tâcher de parler à Matron, expliqua-t-il à ses enfants. En passant, on pourra peut-être prendre des nouvelles du père Vionnay... Henriette viendrait avec nous...
— Moi, pourquoi? demanda la jeune fille.
Le scieur ne dit pas son idée.
— Comme ça! fit-il, parce que...
Louis-Auguste dit, en réfléchissant :
— Tout ça ne servira peut-être à rien... Mais enfin... on ne sait pas... Il faut voir!...
Ils partirent tous les trois, de belle heure, les deux hommes sur le banc de devant, Henriette seule à rarrière. Il faisait un bon froid sec et vif de janvier. La neige couvrait les Alpes lointaines, qui se dessinaient crûment dans le ciel bleu où brillait un soleil sans chaleur, tandis qu'elle poudrait à peine les sapins du Jura, toujours noir, surmonté seulement par la calotte blanche de la Dole. Et c'était beau .
Quand on fut sorti du village, Détruit se retourna vers Henriette en disant :
— Ça fait tout de même du bien de sortir un petit peu, qu'en dites-vous?
Henriette sourit timidement, sans répondre.
Bertigny répéta, comme un écho :
— Oui, ça fait du bien !
— Et ça ne vous arrive pas souvent ! reprit le maréchal, toujours tourné vers la petite; on ne vous voit jamais. Tout au plus le dimanche, au sermon...
— Il y a beaucoup d'ouvrage à la maison, dit Henriette.
Là-dessus, les deux hommes se mirent à causer entre eux, sans plus s'occuper de la petite qui songeait à sa dernière course à Borins, au commencement de leurs malheurs. Ce souvenir assombrit son visage, que le froid bleuissait. C'est qu'en ce temps-là, malgré les soucis, elle pouvait encore jouir de l'air, du mouvement, des jolis aspects du pays, espérer en l'avenir, penser à sa jeunesse; car elle ne mesurait pas leur malheur et supposait qu'à travers leurs peines, ils vivraient quand même comme les autres gens, avec de bons et de mauvais jours. Cette fois, au contraire, rien ne la distrayait de son angohse, ni les clochers des vil-
lages, ni les auvents des fermes; et, sans laisser seulement ses yeux courir sur le paysage, elle écoutait la conversation des deux hommes.
Ils parlèrent d'abord, comme on dit, de la pluie et du beau temps, c'est-à-dire de la politique, des petits potins du village qui courent de porte en porte, des gros potins du monde que le journal raconte chaque matin : un anarchiste venait d'incendier une église... un nouveau régent remplaçait M. Luron, admis à la retraite... où se massacrait dans les colonies, au nom de la civilisation... le cheval du syndic avait crevé l'avant-veille, subitement.
— ...Une sale bête, dit Détruit, qui se débatlait comme un diable pour se Is^isser ferrer... ir n'y a que votre Salomon qui pouvait en venir à bout!...
Et il se mit à faire l'éloge de Salomon :
— C'est un rude gaillard, votre fils, vous savez ! ... Il a une poigne ! . . . 'cré mâtin ! ... Et puis,, c'est un brave garçon... Ça, personne ne dirait le contraire I... Autrefois, il buvait de temps en temps une petite goutte... Depuis l'affaire de la meule, c'est comme s'il avait la croix bleue... quand même il n'a rien voulu signer, pour n'avoir pas l'air d'un mômier... S'il entre à la pinte, il boit ses trois décis: jamais un doigt de
plus... Ça n'est pas comme le fils au charron, qui •est déjà plus ivrogne que le père Pivert... An moins, de ce côlé-là, vous pouvez dire que vous âvez de la chance ! . . .
Le scieur écoutait, la tôle penchée, sans se dérider.
— Oui, dit-il enfin, on pourrait être heureux quand on a des enfants qui marchent bien... Et les miens, on n'a rien à leur reprocher... C'est €omme la petite qui est avec nous : une brave fille, voyez- vous, c'est moi qui vous le dis!... Econome, dure à la fatigue, travailleuse comme «a mère... Et Louis- Auguste ! Sans lui, on ne saurait pas sur quel pied danser, à la maison !... Même Etienne, qui fait ce qu'il peut pour se rendre utile...
Il baissa la voix, pour ajouter avec une violence retenue, sans être entendu d'Henriette :
— Ça me ferait plaisir si tout allait bien... Mais quand je pense à ce qui les attend sans que ça soit de leur faute... voyez-vous, je me dis qu'il vaudrait mieux pour eux qu'ils soient des charoupes et des chenapans !
Jamais Détruit n'avait réfléchi aux troubles que le malheur prolongé peut amener dans les idées. Aussi, son honnête figure exprima-t-elle une véritable stupéfaction.
LEAU CJUI'.ANÏE 27^
— Vous ne pensez pas à ce que vous dites là ! s'écria-t-il. Avoir des enfants braves, qui font leur devoir, c'est la première des choses!
Le scieur poussa un de ces soupirs qui viennent du fond de Tâme et reprit:
— Vous ne savez pas c^. que c'est, allez ! que de devenir vieux, et de voir tout s'en aller, soi> bien, ses champs, sa maison.,» et de se dire qu'on laissera les siens plus pauvres que des mendiants... et qu'on n'a pas même su leur conserver ce qu'on tenait de ses pères... et que les méchants feront d'eux ce qu'ils voudront!... Non, vous ne savez pas ce que c'est que de voir tout ça, sans rien pouvoir faire!...
Détruit toucha de son fouet Tépaule du cheval qui trotta plus fort, et répondit:
— Il ne faut pas jeter comme ça le manche après la cognée, nom d'un chien!... La chance^ vous savez, ça va, ça vient, on ne sait jamais comment ni pourquoi!... Voyez Driveau, par exemple : avait-il Tair assez fichu, celui-là, après sa lessive de Palaiseau, avec ses maisons commcn« cées, son grand hôtel en plan, et, par-dessus le marché, criblé de dettes comme un chien de puces ! Vous en savez quelque chose, d'ailleurs, et moi aussi... Eh bien, il va recommencer ailleurs, dans l'Oberland ou dans le Valais, je
ne sais pas où !... lia trouvé des fonds. Il refera sa fortune. Qui sait? peut-être qu'il nous payera ce qu'il nous doit, un jour ou l'autre.
— Ça n'est pas la même chose !... Lui, vous comprenez, c'est un brasseur d'affaires, un de ces gaillards de sac et de corde, que rien ne démonte. Des oiseaux de cette espèce, ça finit toujours par se retourner. Mais moi?... Est-ce ■que je saurais fonder des sociétés, comme lui?., demander de l'argent aux autres pour risquer de le perdre?... Je sais travailler à ma scie, voilà tout!... Quand on me l'aura vendue, qu'est-ce que je ferai?... Et les enfants, qu'est-ce qu'ils deviendront?... 11 faudra qu'ils aillent courir le monde, comme des gueux...
Non, voyez-vous, je ne peux pas me résigner à ra!...
Détruit, que ces confidences troublaient, affirma :
— Voyons, vous n'en êtes pas encore là, que diable !
— Je n'en suis pas loin... pas si loin que vous croyez ! . . .
— Bah ! il doit bien y avoir un moyen d'en sortir !
Le maréchal plissa son front, comme s'il faisait tous ses efforts pour courir après une
idée. Et naturellement, il trouva celle qui venait à tout le monde :
— Votre beau-père?... Puisqu'il est malade, il peut s'en aller d'un moment à l'autre... A son âge !... El alors?... Ou bien, si vous saviez le prendre... si vous lui expliquiez votre affaire, là, comme elle est... pourquoi est-ce qu'il ne vous tendrait pas la perche?... C'est le grandpère de vos enfants, après tout!... Et il a de quoi, celui-là!...
Bertigny ne répondait rien, gêné par la perspicacité du maréchal, qui venait de deviner le vrai but inavoué du voyage : prendre des nouvelles, tâter le terrain, voir si Ton ne pouvait pas risquer une demande. Mais Henriette avait entendu : elle frissonna, l'âme traversée par le cuisant souvenir de leur première grande humiliation, dans la cuisine de la ferme. Aussi, profitant du silence qui suivit, elle se pencha à l'oreille du pauvre homme, en train de chercher peut-être comment il amènerait la chose, et elle lui souffla, très bas :
— Écoute, papa... tune lui demanderas rien, •dis!
Le scieur se retourna, vil les grands yeux de sa fille remplis de révolte et de fierté, et n'osa pas confesser ses secrètes pensées.
— Bien sûr que non, va! répondit-il.
Il renonçait ainsi, sans lultc, à jouer cette dernière carte ; et comme il avait bien perdu, lui, ses restes d'orgueil, il ajouta:
— Je sais trop bien que ra serait inutile !
Un moment après, il dit à son compagnon :
— V3yez-vous, Détruit, avec le pèreVionnay,, il n'y a rien à faire !...
— Qui sait? fit le maréchal.
— Rien de rien, je vous dis!... Il a des fils, iï a des filles, toute une bande... Et puis, il tient trop à son argent!... Je le connais, voyez-vous I Si on s'arrête chez lui, c'est pour voir comment il va, voilà tout...
Le maréchal, qui n'abandonnait pas facilement ses idées, reprit au bout d'un moment :
— Matron est un dur à cuire, lui aussi.. ..
Mais voilà... Il connaît le pays, et les affaires d'un chacun... Rien ne lui échappe, à ce bougrelà... Usait qu'après le père Vionnay, vos enfants auront leur part... que personne ne peut leur prendre... Alors, qu'est-ce que ça peut lui faire de vous prêter de l'argent, s'il est sûr de le ravoir?... C'est son métier, c'est ce commerce-là qui l'engraisse...
— C'est bien ce que je me dis... Seulement^
L'EAU COURANTE ^2Sd
voilà... Voudra-t-il? ne voudra-t-il pas?... On verra voir !
— Si vous savez bien vous y prendre, ça s'arrangera!... Un brave homme comme vous, un travailleur, ça trouve toujours du crédit!...
Ils approchaient de la ferme. Bertigny se tourna de nouveau vers sa fille, et, lui montrant une haie au bout du pré :
— C'est là-bas, dit-il, que ta mère m'attendait, quand nous nous fréquentions... Je venais à pied de Ravinel, et je rentrais la même chose. . . On ne sentait pas la fatigue, en ce tempsla ....
Il poussa un gros soupir et ajouta :
— C'est tout de même drôle de voir que les choses changent si peu, et que les gens meurent ou deviennent malheureux!... Ces noyers étaient là... et la même niche où un autre chien était attaché... un sacré diable de terre-neuve qui ne me reconnaissait jamais!... Et ce vieux banc à côté de la porte, c'est toujours le même... Et il y a presque trente ans de ça!... Et voilà que nous sommes devenus pauvres et que le père Vionnay va peut-être mourir...
La visite fut courte. Détruit, resté par discrétion dans la cour, à côté de son char, n'eut pas à se morfondre longtemps. A peine faisait-
281 i;evu courante
il les cent pas depuis un petit quart d'heure, en soufflant dans ses doigts, sans s'occuper de l'espèce de dogue qui aboyait contre lui en tirant sur sa chaîne, qu'il vit reparaître le père et la fille, sans personne pour les reconduire. Ils remontèrent tous les trois dans le char. Détruit fouetta son cheval. Ils se taisaient. Le cheval montait avec effort l'avenue en pente assez i-aide, qui rejoint la grande route. Quand ils furent sortis de la propriété et que la ferme eut disparu derrière eux, le maréchal demanda:
— Eh bien?... comment est-ce qu'il va, votre beau-père?...
Bertigny répondit :
— Je crois tout de même qu'il est bien bas.
— Avez-vous au moins pu lui dire quelque chose?
Le scieur secoua négativement la tête et se mit à raconter leur visite, en petites phrases espacées •qui, peu à peu, se précipitaient:
— Si vous aviez vu la réceplion qu'ils nous ont faite!..* En nous voyant, ma belle-mère nous a crié: «Ah! c'est vous! qu'est-ce que vous voulez?... » Elle avait un air furieux, comme si on venait pour lui faire du tort... Et il y avait avec elle deux de mes beaux-frères, qui se sont mis aussi à nous regarder de travers... Et il y
en a un qui nous a tourné le dos, comme s'il ne nous connaissait pas!... Alors, j'ai répondu: < Nous venons, la petite et moi, pour avoir des nouvelles du père Vionnay !... i — « Ah ! qu'elle a fait, on vous a dit qu'il est à la dernière, peutêtre? Eh bien, c'est des menteries ! . . . Oui, c'est les médecins qui disent ça, pour se faire payer plus cher!... Il est un peu malade, mais ça va déjà mieux !... d Alors, j'ai dit comme ça : « Puisqu'il est mieux, on peut lui dire un petit bonjour, en passant? j> Elle s'est mise à crier comme une sorcière qu'il n'avait pas besoin de visites, que ça le fatiguait, qu'il fallait le laisser tranquille. Et puis, tout à coup, elle a changé, elle a dit : « Attendez ! je vais voir s'il est réveillé ! » Alors elle est montée, et nous sommes restés avec nos beaux-frères. . . Ils n'ont pas pipé mot!... Ils marchaient parla cuisine sans plus nous regarder que si nous étions des chiens... Croyez-vous ça?.., Enfln, elle est redescendue et nous a dit de venir... Et elle nous a menés dans la chambre... Eh bien, il n'a pas trop changé, le père Vionnay... Il n'est pas beaucoup plus sec qu'avant... Seulement, son nez a l'air de s'avancer comme un bec de bon-oiseau.. Ses cheveux sont tout blancs... Il a laissé pousser sa barbe... Il souffle par petits coups, comme un soufflet
28(j L'EAU COURANTE
crevé... Je lui ai demandé; « Eh bien, comment ça va?... » Il m'a répondu sans remuer, en soufflant entre chaque mot : « Ça... va... mieux... beaucoup mieux... » — « Alors, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ?» — « C'est par là, dans les rognons... » 11 me regardait avec des yeux tout chose... Et puis, il a regardé Henriette... Il a dit : « C'est la petite?... » Elle lui a demandé: « Vous souffrez bien, grand-père?... » Il a répondu : « Oh ! pas tant! » Alors, la belle-mère s'est mise entre lui et nous : « Mais non, qu'elle a dit, il ne souffre pas tant!... Et puis, on va lui faire une tisane, que le meigea donnée... Ça le guérira mieux que les saletés des pharmacies !... » Alors, elle nous a presque poussés dehors... Et le vieux regardait toujours la petite... A la cuisine, elle nous a pourtant offert un verre... On a trinqué, sans seulement s'asseoir... Et elle nous a dit : « Si on vous demande comment il va,, il faut répondre qu'il va beaucoup mieux!... > Il se tut, hésita un moment et conclut :
— Vous verrez qu'elle l'empaillera, quand il sera mort, pour rester la maîtresse !...
Un dernier temps de trot, pendant lequel ils ne se dirent plus grand'chose, les amena devant l'hôtel du Cygne, au milieu de la longue rue, droite et large, de Drusy. Le maréchal détela..
Ils convinrent de Theure où ils se retrouveraient. Bertigny et sa fille se dirigèrent vers le bureau de Matron.
Ils attendirent longtemps. Mais ces lentes minutes ne leur semblaient pas mauvaises : elles étaient comme une balte dans Tmcertain et leur laissaient quelques restes d'espérance. Après tout, Matron les avait déjà sauvés plusieurs fois : son intérêt même ne l'engageai t-il pas à patienter? Puisque l'héritage du père Vionnay paraissait tout proche!...
Le gros homme écouta d'une oreille les explications embrouillées de Bertigny, tout en reluquant Henriette, qui rougissait sous son regard. N'ayant pas l'habitude de perdre son temps, il aurait interrompu le scieur dès les premiers mots, sans la présence de cette jolie fille. Pour un rien, avec son air candide et ses yeux fleur de lin, elle l'aurait altendri. Mais ce ne fut qu'une idée passagère, car il savait bien à quelles gens il avait afl'aire : à de braves gens, nés pour la misère, non pour la hontp, qu'on peut poursuivre, ruiner, condamner, qu'on ne pousserait jamais à l'infamie. Il abaissa donc ses lourdes paupières sur ses yeux qui s'enflammaient, pour les relever quand il se fut reconquis; et, coupant du geste les cxplica-
lions de Bertigny qui conlinuait à dévider récheveau de ses misères, il se mit à parler, en secouant son ventre et en agitant ses mains grasses, aux ongles noirs :
— Écoutez, Bertigny, j'ai été trop bon avec vous, trop patient. A cause de vos enfants, vous comprenez ! (Ses yeux, de nouveau, cherchèrent Henriette). Mais tout a une fin, dans ce monde. Maintenant, voyez-vous, vos prêteurs ne m'écoitteraient plus, si je leur demandais d'attendre encore. D'ailleurs, ma parole ! c'est un conseil que je ne pourrais leur donner. En âme et conscience ! J'ai une responsabilité, moi, que diable ! Aussi longtemps que j'ai cru que vous vous tireriez d'affaire, ça pouvait aller. A présent, je sais que vous ne vous en tirerez pas. Je le sais ! Ça me fait de la peine de vous parler ainsi devant votre fille. Mais puisque vous l'avez amenée, dame ! je ne peux pas m'empêcher de vous dire quand même ce que je pense. Vous me connaissez; je suis un homme tout franc, tout rond, qui n y va pas par quatre chemins. Eh bien, mon ami, vous avez fait trop de bêtisesf Oui, oui, ma petite, si votre père n'avait pas trop écouté certains notaires, certains avocats, je ne serais pas obligé de parler ainsi... Oh! vous m'entondez bien, Bertigny! Je ne dis pas que ce
ne sont pas d'honnêtes gens... Seulement, ils ne sont pas forts... Ahl ça, non, par exemple!... Ils ont fait encore plus de bêtises que vous... Et il vous faudra les payer... C'eat toujours ainsi que ça se passe, quand on n'a pas de chance... Et votre papa n'a pas de chance, ma jolie enfant!... Personne n'y peut rien... Pour moi, je n'ai qu'à m'en laver les mains... Quand les affaires ne vont pas, elles ne vont pas : voilà ce qu'on peut se dire pour se consoler !...
Il s'animait, s'égayait presque. Henriette, les joues en feu, retenait ses larmes, ne voulant pas pleurer devant tjet homme. Bertigny, placide, tournait son chapeau dans ses mains, d'un geste puéril qui contrastait avec la vigueur de ses membres.
— Pourtant, monsieur Matron, commença-t-il, honteux de ce qu'il allait dire et parlant quand même, tant il se sentait poussé par le désespoir à risquer cette dernière carte, pourtant... il y a encore mon beau-père... vous savez... Vionnay, de Borins... Il se fait vieux... Il est malade... Nous avons passé à la ferme, la petite et moi... Il est bien bas!...
Malron le toisa de la tête aux pieds et riposta, brutalement :
— Votre beau-père, voulez-vous savoir?... Il
a perdu sur les vins, ces dernières années. Ses vignes sont criblées d'hypothèques. Quand on partagera ce qui reste entre sa bande, chacun n'en aura pas gros comme un mouchoir de poche!... J'ai aussi des créances sur lui, moi : je sais ce qu'il vaut !
Bertigny reçut ce dernier coup en pliant le dos, comme un chien battu qui ne songe pas à se défendre. Henriette, au contraire, se leva d'un beau mouvement de fille vaillante, prête à la lulte, bravant le désespoir :
— Allons-nous-en, papa! dit-elle.
En même temps, elle fixait à son tour ses yeux limpides et méprisants sur Matron, qu'amusa cette vaine fierté. L'air guilleret, un peu narquois, il cligna de l'œil et répéta :
— C'est comme je vous l'ai dit, ma petite : on a de la chance ou on n'en a pas. Votre père n'en a pas eu. Tâchez d'en avoir davantage. Vous avez tout ce qu'il faut pour ça!
Ils sortirent. L'heure du départ était encore éloignée. Ils se mirent à rôder par la longue rue, où circulaient de rares passants, s'arrêtèrent devant les boutiques, regardant sans voir, zigzaguant d'un trottoir à l'autre. Bertigny tenait la main d'Henriette, et par moments la serrait, comme pour lui demander du courage.
— Ce Matron est un méchant homme! dit la jeune fille.
— Il y en a beaucoup comme lui, répondit le scieur. Qui est-ce qui a pitié des malheureux ?
Quand ils eurent monté et redescendu deux fois la rue, ils se décidèrent à entrer au café de rhôtel du CygnCf où ils burent lentement trois décis, en attendant le maréchal, qui finit par les rejoindre.
Détruit était de belle humeur, ayant vidé quelques bonnes bouteilles de la Côte avec des
marchands de fer ; et quand on est content,
on se figure volontiers que les autres le sont aussi.
— Tonnerre ! s'écria-t-il, ce qu'on va rentrer tard, là-bas!
Il se dépêcha d^atteler son cheval, et, en faisant claquer son fouet pour le départ, demanda gaiement à son compagnon, comme s'il était sûr d^une réponse favorable :
— Eh bien, ça a marché?...
— Non, répondit simplement Bertigny.
— Comment ça?
Le scieur se rappela la dernière parole de Matron, qu'il répéta en guise d'explication :
— On a de la chance ou on n'en a pas,
Détruit I . . . Nous, décidément, ça craque de tous les côtés I
— Nom de nom de nom de nom I grogna le maréchal dont la gaieté tombait... Alors, qu'est-ce que vous allez faire ?
— Comme je vous disais : la culbute !
Le scieur prononça ces mots d'une voix tranquille, comme s'il en avait pris son parti :
quand le malheur est là, quand on a épuisé toutes ses armes contre le sort, à quoi bon rouler des yeux tragiques, geindre ou crier? On est comme les mourants, qui ne souffrent plus ; par moments même, on pense que mieux vaudrait en finir tout de suite. Il ajouta :
— Jusqu'au bout, je sais bien, la chance sera contre nous ! . . .
Il faut dire que ses adversaires aidaient de leur mieux sa déveine : sans bruit inutile, sans perte de temps, en gens pressés qui savent où ils vont. Ami Chanteuille et son avocat menaient rondement leur affaire. Ils ne livraient rien au hasard, ceux-là. Leur activité résolue poussait la Destinée, dont le travail régulier s'accomplissait avec méthode dans les bureaux de l'Office des poursuites. De petits papiers blancs, jaunes ou roses, qui arrivaient de période en période par lettre chargée et tombaient dans la monotonie
i;eau gourante 29^
des jours, comme des cailloux dans un étang, en marquaient les étapes successives ; si bien qu'à chaque signature griffonnée sur le registre du facteur, Berligny avançait d'un pas vers le dénouement, sans presque s'en apercevoir. Vers la fin de février, la série réglementaire des papiersde toutes couleurs fut épuisée ; en sorte qu'uu beau malin, un fonctionnaire, annoncé la veille^ arriva pour saisir et inventorier la maison avec son contenu. 11 fallut le promener de la cave au grenier, lui ouvrir les armoires, les tiroirs de la commode, le voir compter les draps et lesessuie-mains qui restaient encore du beau linge inusable tissé par les aïeules, lui montrer le& vieilles malles pleines de chiffons, les outils dans la remise, les chèvres à l'écurie, en prenant bien garde de ne rien lui cacher : car il aurait suffi d'oublier quelque chose pour tomber sous le coup de la loi pénale, et gare aux gendarmes !
Ce fonctionnaire était d'ailleurs un brave homme, bon vivant, bien en chair, d'humeur agréable et bienveillante — tout content de faire un tour à la campagne, par une de ces belles journées froides où la neigo grésille sou& les pas. 11 admira le site. Il dit :
— On doit être tranquille, par ici!...
L'idée ne lui vint pas d'abord qu'il troublait
29i L'EAU COURAiNTE
cette Iranquillité. Quand il s'en aperçut, il tâcha aussitôt de réconforter les malheureux, qui tremblaient devant lui comme s'il eût été le bourreau :
— Ne vous faites pas tant de bile. Ça finit presque toujours par s'arranger, ces histoireslà!... En ai-je déjà fait, moi, des inventaires!... Les gens sont tout époulaillés, comme si c'était la fin du monde. Et puis, voilà qu'il arrive quelque chose, je ne sais pas quoi, un héritage, un arrangement... et mon ouvrage n'est plus que de l'ouvrage de singe... Pour tout dire, j'aime mieux ça. Je suis tout content quand j'apprends que la vente n'a pas lieu !
Pourtant, devant ces figures qui restaient consternées, devant le délabrement des étables et le vide de l'écurie, en découvrant à chaque pas un nouveau signe de misère, il comprit que c'était tout à fait sérieux. Cela lui gâta le plaisir de sa course : sa bonne figure ronde s'allongea, il cessa de tenir des propos consolants, il termina sa besogne avec discrétion. Quand il eut fini, les fiertigny le regardaient avec son grand cahier, comme s'il allait emporter la maison. Enfin, il éprouva le besoin de s'excuser un peu :
— Je vous demande bien pardon de vous
L'EAU COURAlNTE 295
avoir dérangés comme ça... Vous comprenez, c'est mon métier... Il n'est pas drôle tous les jours... et si j'avais le choix, j'aimerais autant en faire un autre... Mais on fait ce qu'on peut, il faut bien que tout le monde vive, comme on dit!
Et il partit en leur serrant les mains.
Le jour même, la nouvelle de l'opération se répandit dans le village, où elle souleva une grande émotion. Un peu plus tard, la rumeur publique la porta à la Palude. Ami et Justine se congratulèrent à demi-mots. Une des servantes raconta l'affaire à la mère Catherine, à qui son fils aurait bien voulu la cacher. Aussitôt, la vieille femme prit une résolution qu'elle méditait depuis longtemps : elle réunit tout son courage et tenta un suprême effort pour arrêter l'injustice qui se préparait sous son toit.
Elle voulut profiter, à la fois, d'un de ces moments, de plus en plus rares, où son mari retrouvait un semblant de forces, et de la présence de M. Mathorel. Ce n'était point sans scrupules, certes, qu'elle se résignait à ouvrir ainsi la question devant un étranger : comme tous les gens sages, elle estimait qu'on doit laver son linge sale en famille; mais elle se rappelait, d'autre part, l'intervention du (docteur
qui Tavait un instant remplie d'espoir ; elle ea devinait le vrai caractère ; elle comptait sur lui comme sur un allié nécessaire. Que pouvait-elle, seule, elle qu^on ne consultait jamais, contre son fils et sa bru? L'antipathie d'Ami pour ses deux beaux-frères la privant de tout secours de ce côté-là, dans sa faiblesse craintive de manquer d'énei^ie au dernier moment et d'imposer une fois de plus silence à sa conscience, elle prenait son point d'a]ppui ou elle croyait le trouver.
Comme d'habitude, Ami et sa femme assistèrent à la visite du médecin, debout au pied du lit, leurs deux figures tendues dans une même expression de ruse, de méfiance et de curiosité. Après avoir examiné son malade, le docteur dit :
— Ça ne va pas plus mal, aujourd'hui !
Pour le distraire un moment, il se mit à
lui parler du printemps qui viendrait bientôt, et des forces qui se renouvellent avec le soleil. Courbé en avant, le père Alexandre l'écoutait avec un vague sourire de doute et d'espérance, en balbutiant :
— Vous croyez?... vous croyez que ça ira mieux... avec la chaleur?...
— J'y compte bien I
— C'est que... voyez-vous... c'est si long... si long!...
— Avec un coffre comme le vôtre, on finit par triompher de toules les maladies !
Le docteur prit sa canne et son chapeau :
— Puisque ça va comme ça, dit-il, je ne reviendrai que dans trois jours...
Catherine, qui tremblait comme une feuille, l'arrêta en étendant la main ; et elle commença, d'une petite voix fêlée, timide, résolue, qui suppliait :
— Ne partez pas encore, monsieur le docteur. . . s'il vous plaît!... J'ai quelque chose à dire... à mon mari... et à ces deux-là... Devant vous!...
Ami et Justine dressèrent la tète, saisis d'une vague inquiétude. M. Malhorel, étonné, restait debout, son chapeau à la main. La petite voix grêle reprit, en s'affermissant un peu :
— Oui, monsieur le docteur, je vous demande de rester... Je vous demande ça, voyez-vous... parce que... je connais bien vos idées... 11 n'y a que vous... qui avez tâché d'arrêter... ce procès... ce maudit procès... vous savez bien !...
Elle s'était rapprochée du lit. Le malade la suivait de ses yeux vagues, où semblaient se réfléchir des images lointaines, recueillies aux confins de la vie, que les gens bien portants ne
298 • L'EAU COUUAXTE
perçoivent pas. Le docteur, perplexe, murmura :
— Mon Dieu, je ne comprends pas... ce que je puis...
Justine, malhabile à se contenir quand elle était surprise, intervint avec véhémence :
— Qu'est-ce que vous nous racontez là, mère?
Le procès est fini depuis longtemps I
La vieille femme s'avança contre elle, en liaussant la voix :
— Ça n'est pas vrai I
— Comment, comment ! dit Ami d'un ton conciliant, qui est-ce qui t'a mis ça dans la tête? Les juges ont jugé, monsieur le docteur y sait bien !
La petite vieille, ratatinée, redressa sa tête presque toujours baissée, humble sous son bonnet noir:
— Les juges ont jugé, dit-elle, mais voilà tout!... Ça n'est pas leur jugement qui finit l'histoire... On n'a pas encore vendu le Pied-des- Bois... Et c'est ça qui est la grande injustice!... 11 y a des mois et des mois que j'y vois venir... sans rien dire... parce que je ne sais pas, moi !... Je n'ai jamais commandé dans la maison... Je n'ai jamais su les affaires du moulin... Mon mari ne me les racontait pas... Et je n'avais pas envie de les savoir... parce qu'il y a une chose
dont j'étais sûre, voyez- vous... c'esl que mon mari était un homme droit... selon Dieu!... Et puis, après... quand j'ai vu commencer ces abominations... j'ai pensé qu'il se guérirait... que ses yeux s'ouvriraient... et qu'il arrêterait tout... Car il n'a jamais dépouillé les pauvres, lui!... Il n'a jamais rien fait vendre aux enchères!... Il ne voudrait pas mettre dans la misère des travailleurs... des travailleurs honnêtes... qui sont dans la peine!...
Elle prit la main de son mari, qui s'agitait sur les couvertures — une pauvre main de squelette qui, malgré la maladie, gardait ses déformations, une main toute brune autrefois, devenue, sous les draps, presque aussi blanche qu'une inutile main d'oisif. Justine, impatiente, fit un geste pour l'interrompre; mais la vieille femme, sans y faire attention, continua, en s'animant toujours plus :
— ... Car tu ne sais pas ce qu'ils font en ton nom, mon pauvre Alexandre !... Ils ont fait saisir le Pied-des-Bois^, comprends-tu?... lis vont vendre la maison, la scierie, les meubles et tout!... Ils veulent chasser les Bertigny... qu'on a toujours vus par là... des gens malheureux... des gens qui font pitié !... Oui, ils ont cette cruauté.. . Un homme est venu pour tout prendre, déjà...
300 L'EAU COUBANTE
Et ils sont là, bien tranquilles... comme s'ils ne savaient rien!...
Le malade s^agita dans un effort visible pour s'intéresser à ces choses. Mais peut-être qu'il en était déjà trop loin, dans ces régions proches de l'inconscience où le poussaient ensemble le mal et la morphine. Ses doigts pressèrent faiblement la main de sa femme ; il leva sur elle ses yeux vitreux, qui s'emplissaient d'angoisse, et il murmura:
— Oui... le procès... gagné... On l'a gagné... Je sais bien... Mais la saisie!... Quelle saisie?... On ne m'a pas dit. . .
— Tu vois bien ! s'écria Catherine en se penchant sur lui, ils te cachent la vérité!... Tu es encore le maître... et ils font leurs manœuvres... comme si tu ne pouvais plus rien... Mais c tout ce qui est caché sera découvert >, a dit le Seigneur...
Ami dut retenir sa femme, dont les yeux s'injectaient de bile, et qui allait tout gâter par une de ces soudaines colères qui triomphaient parfois de ses hypocrisies. Très maître de lui, il regarda le docteur, puis Catherine, et il dit, d'un ton digne :
— Mais enfin, mère, je te demande pardon...
C'est une affaire qui me regarde, puisque le père
est si malade... En tout cas, c'est une affaire qui ne regarde que nous...
— Il^me semble, en effet, commença M. Mathorel...
Catherine, dont l'exaltation croissait, lui coupa la parole :
— Ça regarde tout le monde, Ami !... Ça nous regarde tous!... Il ne faul pas fermer les yeux quand on voit le mal!... Il ne faut jamais dire : « Siiis-je le gardien de mon frère?... » C'était l'idée de ton père, quand il se portait bien... Je suis sûre qu'il la garde dans sa maladie...
parce que c'est l'idée de tous les chrétiens!... n'est-ce pas, Alexandre?...
Hors d'elle-même, Justine saisit le bras de sa belle-mère, en la tirant pour l'éloigner du lit; elle siffla, entre ses lèvres minces, que la colère blanchissait :
— Voulez-vous donc le tuer?... Est-il en état d'écouter vos histoires?... Vovons, monsieur le docteur, ne pouvez-vous pas dire que...
La vieille femme se dégagea, avec une vigueur dont la brusquerie ne semblait pas d'elle :
— Laissez-moi tranquille, vous!... Je parle à mon mari !... Je sais bien que tant qu'il est en vie, il aura la force d'aimer le bien, de combattre
le mal !... Il faut seulement qu'il sache !... Quand il aura compris ce que vous brassez en son nom, vous verrez voir!... 11 sortira du lit pour vous confondre!...
Ami leva les bras au ciel, en répondant d'un ton plaintif et contenu :
— Mais nous sommes dans notre droit!...
C'est nous qui avons raison !... Les juges y ont déclaré... Ceux de Bielle et ceux de Lausanne... Le tribunal cantonal après le tribunal du district... Est-ce que les arrêts des juges ne comptent plus pour rien?... Alors, à qui est-ce qu'il faut s'adresser?... L'affaire est bouclée... Le père en a eu assez de tintouin... Pourquoi veux-tu encore le bourreauder pour ça ?
A mesure que son fils parlait, Catherine redressait sa petite taille un peu voûtée, pour mieux lui tenir tète, et grandissait de toute la force de sa conviction.
— C'est vous qui le bourreaudez, dit-elle, puisque vous faites le mal en son nom !... Moi, je lui parle, parce qu'il faut qu'il sache!... Il est le maître... Il est responsable... 11 faut qu'il sache, je vous dis!... Vous voyez bien qu'il est dans la main de Dieu!... Il aura bientôt des comptes à rendre... Oh! on peut le lui dire, allez!... Il n'a pas peur de la mort... Ceux
I/EAU COUUAiNTE 30J
comme lui ne la craignent pas!... Mais il faut qu'il sache pour vous arrêter !.. .
Tous s'avançaient vers le malade, observant sbn émotion, épiant sa pensée, guettant sa réponse. Mais son regard errait toujours dans des espaces éloignés; s'il comprenait, le bruit de ces choses humaines ne lui parvenait qu'atténué, pareil aux échos de plus en plus sourds d'une bagarre dont on s'éloigne.
Sa femme se retourna vers lui et l'implora:
— Parle, Alexandre ! Dis ce que lu penses !
Dis ce que tu veux !
D'un geste frileux de la main libre qu'elle ne tenait pas, le malade ramena ses couvertures jusqu'à son menton ; ses lèvres s'agitèrent, mâchant d'abord des mots qu'on n'entendait pas; enfin, il murmura :
— Je veux... je veux... ce qui est juste... toujours!...
— Vous voyez bien I s'écria Catherine, en regardant son fils et sa bru.
Justine haussa les épaules, en grognant :
— Il n'a rien compris !
Âmi, plus conciliant, s'adressa au docteur pour s'expliquer :
— Il veut ce qui est juste... Tout le monde veut ce qui est juste !... Eh bien, ce qui est juste,
304 L'EAU GOURANTE
c'est que le dernier mot reste à la loi... parce que la loi est la même pour tous!... Tant pis pour ceux qui la violent... On les punit, ils ne Font pas volé !
— Que celui qui est sans péché leur jelle la première pierre ! s'écria Catherine... Moi, je dis autre chose !... Je ne sais pas la loi qui est dans les livres des hommes... Je sais ce qu'il y a dans rÊvangile, où il est dit qu'il faut s'aimer les uns les autres!... Et ce qui est juste, selon Dieu, voyez-vous... c'est de remettre sa dette au débiteur, quand il ne peut pas la payer... Ce que Dieu veut, c'est que les travailleurs meurent sous leur toit... c'est qu'on ne leur vende pas ce qu'ils ont pour les chasser comme des chiens...
Alexandre, je t'en supplie!... Disque tu es contre cette iniquité!...
Les yeux toujours perdus, le malade balbutia d'une faible voix d'enfant qui cherche, hésite et ne sait pas bien:
— Ce qui est juste... est juste... Voilà !... Aussitôt, Barbouchet s'empara de cette parole :
— Écoutez le père, dit-il, c'est lui qu'il faut écouter!... Il a beau être malade, il n'a pas des attendrissements de poule mouillée pour...
Calherine lui coupa la parole, d'un geste de telle autorité, qu'il s'arrêta net :
— De qui parles-tu, malheureux?... de ta mère, de celle qui t'a fait !...
Ami, dominé, serra ses épaules, battit en retraite vers Justine en balbutiant :
— Je veux dire que les affaires sont les affaires... et que les femmes... n'y comprennent rien!...
Les regards de sa mère le suivaient, le forçant à baisser le nez.
— Ça n'est pas des affaires! dit-elle... Non, ça n'est pas pour les affaires que tout change, par ici, depuis que Ion père est dans son lit!... Lui aussi faisait des affaires, et il les faisait mieux que toi... et personne ne nous maudissait... et personne ne disait que nous sommes de mauvais riches... Mais il faisait ce qu'il voulait, lui... Et toi, tu fais ce que ta femme veut...
Justine voulut protester :
— Il fait ce que je veux?... Moi, moi...
peut-on dire!...
La vieille femme se tourna contre elle :
— Oui, ce que vous voulez!... Et vous l'avez toujours mal conseillé... Et c'est vous qui le rendez méchant!... Il n'écoute que vous, et tout va mal, et la Palude n'est plus une maison bénie... Je vois tout ça depuis longtemps, allez!... Vous aussi, monsieur le docteur, vous y voyez bien !...
306 L'EAU COUHANTE
Et tout le monde!... Et le bon Dieu, qui esthfaaut... qui lit dans nos cœurs... qui sait fout ce qui s'y passe... et qui nous juge... par-dessus le tribunal de Bielle, et celui de Lausanne, et tous les autres tribunaux!... C'est sa volonté que je fais, en disant ce que je dis... Vous autres, TOUS ne m'écoutez pas... parce que vous êtes endurcis... dans votre péché... dans votre orgueil... Mais ton père. Ami, qui a toujours été juste... il faut qu'il m'entende, lai... pour qu'il puisse s'en aller en paix... sans que sa fin soit le contraire de sa vie... Alexandre, m'as-tu comprise?...
Le malade resta muet. Elle joignit les mains, les leva vers le ciel et se mit à prier comme une extasiée :
— mon Dieu! rends-lui les forces!... rien qu'un moment!... pour qu'il puisse faire ce qu'il faut... et partir ensuite, si tu le veux... mais sans rien laisser de mauvais par derrière !... Seigneur, rendsrlui les forces, pour qu'il fasse encore une fois ta volonté!... pour qu'il confonde les méchants!... pour qu'il sauve les justes!... Fais cela. Seigneur, pour la gloire de ton nom...
Amen!...
Le docteur, Ami, Justine se tournèrent ensemble vers le malade, comme s'ils pensaient
avec des sentiments divers qu'une telle prière devait être exaucée et qu'un miracle allait s'accomplir. Mais non. Le père Alexandre ne se leva pas comme les ressuscites de Jésus-Christ. Au contraire, son visage se crispa dans une douleur soudaine, il poussa de petits cris plaintifs en agitant les mains comme pour chasser des ombres qui flottaient autour de son lit.
— Tu vois bien, mère, dit Ami en feignant la douceur; tes paroles lui ont fait beaucoup de mal!
Alors, la vieille femme comprit que Dieu ne récoutait point. Elle mit la main devant ses yeux, courba son dos, se refit petite, humble, apeurée, et s'effaça dans un angle obscur de la chambre, en pleurant tout bas, pendant que le docteur calmait le père Alexandre.
Xlï
M. Prcudhomme, qui prenait une part très directe au désastre de ses clienls, s'ingéniait à retarder les poursuites. Mais pour continuer la lutte, pour justifier les oppositions, pour obtenir des délais, il fallait de Fargent. Or il n'en venait plus au Pied-des-Bois. L'eau continuait à jaillir de sa source, au haut du pré, à deux pas des derniers hêtres de la forêt ; elle suivait la ligne des châtaigniers, s'arrêtait comme pour se reposer dans l'élang, sous les saules, les vernes, les ornes, qui justement conwnençaient à verdoyer; ensuite, elle actionnait la scierie, quand par hasard quelque entrepreneur pressé, contiant ou pitoyable, envoyait un peu d'ouvrage; puis elle reprenait son cours dans son lit de cailloux, passait en clapotant sous le pont du chemin et s'en allait vers la Palude, aussi à l'aise chez les vainqueurs qu'elle venait de Têtre chez les
vaincus. Cependant, malgré Tair paisible que conservaient les choses, les poursuites suivaient leur cours, fixé dans ses moindres détîiils par la loi fédérale, et Ib dénouement approchait.
Un mois après la saisie — c'est-à-dire aussitôt le délai légal expiré — arriva la réquisition de vente des biens meubles (encore une feuille rose), car, pour les biens immeubles, il faut attendre au moins six mois, les lois ayant pour la propriété foncière des égards extraordinaires. Et l'encan eut lieu dix jours plus tard, dans les formes régulières, comme un incident très simple qui n'empêche, comme on dit, ni l'eau de couler ni la terre de tourner. Des gens de Ravinel, quelques-uns même venus des villages voisins, se réunirent devant la maison, sous le vieux tilleuK Le préposé s'assit devant une des tables qu'on tira dehors, tandis que l'huissier de la justice de paix de Luville restait debout à sa droite, pour la criée. On apporta l'un après l'autre, au hasard, les objets saisis, qui furent adjugés au plus offrant, selon l'usage. Comme c'étaient de pauvres choses, les amateurs se les disputaient sans âpreté, en hésilant, dans la crainte continuelle de les payer trop cher. Ainsi s'en allèrent les vieux meubles des parents, solides encore malgré
leur grand âge, les meubles plus modernes acquis par Louis au moment de son mariage, les rideaux de lit et de vitrage en broderie de Saint- Gall, le linge inusabler la vaisselle, puis le reste des récoltes, les chèvres — excepté les trois que la loi conserve au débiteur — jusqu^à la niche de Pataud, avec la grosse chaîne rouillée. Les acquéreurs examinaient leurs emplettes, s'en félicitaient ou les plaisantaient. Un moment, le père Pivert voulut se mêler à la petite troupe ; mais, plus gris que de raison, avec son nez couleur de tomate cuite, il fit un tel scandale, que sa femme dut l'emmener au milieu des rires. De temps en temps, une voix demandait :
— Où sont-ils donc, les Bertigny?
Des regards curieux se levaient alors sur une des fenêtres du premier étage, dont les contrevents à peine entre-bâillés remuaient quelquefois.
Ils étaient là derrière, en effet, tous, écoutant les bruits, guettant les va-et-vient, suivant malgré eux les phases du spectacle qui leur fendait le cœur. Tantôt ils se retiraient dans le fond de la pièce, ne voulant plus rien voir; puis ils revenaient, aiguillonnés par une curiosité douloureuse. Ils se taisaient ensemble ; c'est à peine si, à larges intervalles, l'un d'entre eux, en bais-
sant la voix, signalait quelque détail qui le frappait :
— C'est le charron qui aura la commode!
Ou bien :
— Voilà Batoux, de Brenex, qui emporte le fauteuil !
Ou encore :
— Le nouveau régent achète les casseroles : oa voit qu'il pense à se mettre en ménage.
A la fin il n'y avait plus que des chiffons, de vieilles ferrailles rouillces, des assiettes ébréchées, tous les détritus d'une famille qui n'a jamais changé d'habitat : on les mit ensemble pour tâcher d'en tirer quelques sous. Mais le crieur eut beau s'égosiller à les offrir : personne ne les voulut.
Le préposé demanda :
— C'est bien tout, maintenant, vous êtes sûrs? Des voix répondirent :
— Oui, oui, c'est tout, il n'y a plus rien.
— Eh bien, la séance est levée !
Un moment encore, on fureta par la cuisine, on piétina sous le vieux tilleul ; puis les assistants se dispersèrent, les Bertigny purent ouvrir leurs contrevents et errer dans leurs pièces vides, sortir même devant leur porte et tâcher de se reconnaître...
Vue du dehors, la vieille maison {i^ardait cet aspect réservé qu'ont les demeures des hommes, si discrètes sur les drames qu'elles recèlent, parlant à peine par les lézardes de leurs murs, par le délabrement de leur toit, ou par cet air désolé qui donne parfois tant d'éloquence au mutisme des choses. A peine semblait-elle plus triste qu'à l'ordinaire, et le jardin, qui la complétait si joliment, souriait comme la veille aux souffles printnniers. Mais en dedans, quelles désolations! Il n'y restait presque rien — juste ce que la loi, qui ne veut pas que personne meure de misère, déclare insaisissable : les meubles strictement nécessaires, des vêtements, quelques ustensiles de ménage, un peu de vaisselle, la grande Bible à couverture noire et les psautiers, c les denrées alimentaires et les combustibles nécessaires au débiteur et à sa famille pendant deux mois », la provision d'un mois de litière et de fourrage pour les trois chèvres. Partout, les gros souliers des vendeurs avaient secoué leur poussière; leurs mains brutales avaientarraché des clous, bousculé les quelques objets que la loi sauvait de leurs griifes. Dans la cuisine, le tas des ferrailles et des chiiTons invendus obstruait le passage; dans la chambre, le papier déchiré des murailles pendait par lambeaux, comme la peau d'un écorché. Que
restîiil-il de la vieille maison des ancêtres, aux armoires pleines, aux celliers garnis, modeste et pourtant prospère, cachant sa vétusté sous des airs confortables d'arrière-grand*mère soigneuse? On eût dit une masure après un pillage, une façon de lazaret préparé en hâte pour des pestiférés. Quand elle y revint, un moment après la fin de la mise. Maria Pivert ne la reconnut pas et s'arrêta sur le seuil, toute saisie, sans trouver de mots pour exprimer sa stupeur.
Bertigny, effondré dans un coin, sur une des chaises échappées à Tencan, cachait la tête dans ses mains, les coudes posés sur ses genoux, penché vers le sol comme un arbre déraciné ; Salomon, les bras croisés, la figure sombre, marchait de long en large, en soufflant fort pour exhaler sa colère; Etienne consolait les jumeaux, qui commençaient à pleurer en réclamant leur soupe; Louis- Auguste, debout devant la fenêtre, faisait des calculs de tête en s' aidant de ses doigts. Quant à Henriette, elle glissait d'un pas ouaté sur les briques, enlevait la poussière, tâchait de remettre un peu d'ordre dans la cuisine ravagée ; puis elle sourit aux jumeaux, en préparant le bois dans la cheminée, en suspendant la marmite à la crémaillère. Mais la grande Maria l'arrêta :
— Pas la peine, petite!... J'ai bien pensé que vous ne pourriez pas vous occuper de la mangeaille, aujourd'hui... Alors, j'en ai fait pour toute la bande... C'est prêt; je venais justement vous chercher!...
Les hommes ne voulaient pas.
— Des jours comme celui-là ! gémissait Berti^aiy, sans achever d'expliquer son idée, des jours comme celui-là !...
Pourtant, ils finirent par la suivre jusqu'à sa maisonnette, à mi-chemin du raidillon — jusqu'à cette maisonnelle si petite, que personne ne comprenait comment elle avait pu loger treize eniants à la fois. Naturellement, son mari n'était pas rentré : depuis longtemps, il ne revenait plus pour les repas, comme s'il se fût nourri d'absinlhe. Elle leur donna de la soupe, du pain bis, du fromage, une énorme tarte au raisiné dont les jumeaux se barbouillèrent les joues en riant comme des fous. Quelques bons verres de piquette arrosèrent le repas, qui s'anima peu à peu, malgré le chagrin des convives : car, quelque triste qu'on soit, on se réconforte toujours un peu, quand on a Testomac bien garni. Et puis, c'est aussi un grand soulagement pour les malheureux que de sentir de la sympathie et de parier de leurs misères. Les Berligny se plai-
gnireni tant qu'ils voulurent. La grande Maria les écoutait, soupirait avec eux, répondait :
— Sans doute!... Bien sûr!... On n'est dans ce bas monde que pour souffrir... Quand ça n'est pas d'une chose, c'est d'une autre...
Par maint exemple tiré de sa propre histoire, elle se mit à leur prouver qu'il ne faut jamais désespérer.
— C'est vrai que vous en avez vu de toutes les couleurs, convint Bertigny... Seulement, voilà: vos enfants sont élevés, vous êtes chez vous, bien tranquille...
Elle interrompit, en riant d'un bon rire indulgent et résigné :
— Et mon mari fait la noce, comme si nous avions des rentes!
— Ça prouverait que tout finit par s'arranger, dit gravement Louis- Auguste.
Salomon, à qui la piquette rendait son humeur vaillante, ajouta :
— Il y a bien des gens qui ne sont pas plus riches que nous, par le monde... Ça ne les empêche pas de manger et de boire... Quand on est bien portant, on trouve toujours moyen de se retourner!
Là-dessus, ils se mirent à chercher ensemble ce qu'ils pourraient faire, en s'encourageant les
uns les autres. Toutes sortes de beaux projets se croisèrent autour de la table, par-dessus les restes de la tarte au raisiné. D'abord, ils émig:i*èrent aux colonies, dans ces pays où le soleil vous chauflfe en hiver, où la terre vous nourrit sans qu'on ait besoin de s'éreinter pour la féconder, où les fleuves charrient de l'or pour vous faire de l'argent de poche. Salomon s'emballait tout de bon; mais la petite Marthe, les yeux remplis de larmes comme si Ton eût t'tr déjà à la veille du départ, se serrait contre Etienne en lui soufflant dans l'oreille :
— Non pas toi, 'Tienne!... Toi, tu restes ici avec nous!... pas vrai?...
En causant, ils changèrent d'avis : ils trouvèrent une combinaison pour garder la scierie Marlhe se rassura, trèo câline, sa grande bouche épanouie comme une fraise bien mûre. Ce fut Salomon qui protesta :
— Ah! non, par exemple, pas ça!.. C'est cette sacrée scie, avecla source, qui nous tire en bas !... Il faut qu'on s'en débarrasse, pour aller de l'avant !... Si elle se vend à peu près son prix, à l'enchère, moi je dirai que ce cochon de Barbouchet aura fini par nous rendre un fier service !
— Tu ne sais pas ce que tu dis ! répliqua le père. Quand on a du bien et qu'on vous le
prend, ça ne vous rend jamais service. La première chose, vois-tu, c'est de garder ce qu'on a, si on peut!... Et puis, quand on a une maison comme la nôtre, qui est à la famille depuis si longtemps, on s'y attache, nom d'un chien !...
L'émotion le reprenait. Il se leva pour donner le signal du départ; et il conclut, debout, en s'udressant à la grande Maria :
— Vous comprenez, quand on est dans la peine... et qu'on ne sait plus ce qu'on va faire... on barjaque, on batoille, on fait des plans... Ça soulage... Seulement, c'est des paroles, ça ne change rien aux choses!...
En rentrant dans la chambre où elle couchait avec les deux jumeaux, Henriette sentit que son père avait raison : la chambre était dévastée; il n'y restait que le lit, une chaise, la cuvette; pourtant, elle l'aimait et n'aurait pas voulu la changer contre une autre, même plus belle. Tout en déshabillant les petits, qui tombaient de sommeil, elle se demandait si vraiment il faudrait partir un jour, bientôt, et cette idée lui semblait inconcevable. Et puis, elle se mit à la fenêtre, et regarda devant elle, en pensant à des choses confuses, le petit coin de paysage qu'elle avait toujoursvu. Le'clair de lune, passant par-dessus
la maison qui entrait dans l'ombre, éclairait le pré des Chanteuille, derrière la haie elle ravin. Elle se dit qu'il en va de môme, dans la vie : les uns sont dans la lumière, les autres dans les té* nèbres; ceux-ci dans la joie, ceux-là dans la peine. C'est ainsi, sans doute, parce que ça doit être ainsi... Le cri lointain d'une hulotte rompit le silence où se perdait le murmure de l'Arne... Henriette referma sa fenêtre, en soupirant.
Les Bertigny passèrent Tété en vivant au jour le jour du lait de leurs trois chèvres, des légumes de leur jaidin, du salaire de Salomon, du peu que rapportait encore la scierie, dont la grnnde lame marchait à peine un jour sur quatre et se rouillait dans l'inaction. Quand une commande inattendue arrivait, ils ne s'en réjouissaient pas: car ils travaillaient sans entrain, sans espoir, non plus en ouvriers dont le labeur édifie l'avenir, mais en pauvres diables qui ne peuvent rien souhaiter de mieux que de ne pas crever de faim. Ces derniers mois furent comme un raccourci de toute leur existence ; seulement, les difficultés plus mesquines semblaient plus dures, TcLau de la misère les serrait plus fort, leurs soucis plus immédiats portaient sur de toutes petites choses • des souliers à renouveler
ou le compte du fournier qui voulait êlre payé sans retard.
Vers le milieu de juin, ils apprirent la mort du père Alexandre. Elle fit peu de bruit, le vieil homme étant resté pendant toute sa maladie, c'est-à-dire près de deux années, sans contact avec personne. Elle ne changea rien non plus à la suile des affaires : Barbouchet eut pour bien des choses maille à partir avec ses beauxfrères; mais pour le procès, il avait eu le temps de prendre ses arrangements, et c'est lui seul que les Bertigny trouvèrent devant eux. La grande Maria, qui épiait les nouvelles, leur raconta qu'aussitôt après l'enterrement, la mère Catherine avait quitté la Palude, pour s'en aller vivre à Palaiseau; elle ajouta, en baissant la voix :
— On prétend qu'elle les a maudils en partant, à cause de leur méchanceté... C'est un de leurs ouvriers qui y a répété au charron... Mais c'est peut-être des histoires!.,.
Bertigny répondit, avec indifférence :
— Qu'elle les ait maudits ou qu'elle ne les ait pas maudits, qu'e§t-ce que ça peut faire? Il ne nous en faudra pas moins déguerpir, et eux, ils ne s'en trouveront pas plus mal ainsi qu'ainsi !...
320 L'EAU COLRA^nH
Peu de temps après, on dimanche soir, ils élaient réunis sous le Tieux tilleul. Pendant toute la journée, des chars joyeux avaient passé, conduisant les gens de Rarinel à Tabbaye de Luville: car celte abbaye, très ancienne, est la plus gaie du pays, avec son tir où Ton gagne des cuillers d'argent, des services, des montres, des coupes, comme dans les tirs cantonaux. Les retours commençaient. Ce fut, dans la chaude nuit silencieuse, le fracas des roues tonnant sur le chemin sec, des bruits de rires, des refrains que scandait le trot des chevaux menés à des allures de casse-cou, parfois des sons de trompette ou de cornet à piston, quand un des compagnons appartenait à la musique. Le gai tapage passait, se proloDgeait uninstant, s'étouffait au haut du raidillon, pour reprendre un moment après. Et cette joie augmentait la tristesse des Bertigny, ou l'alourdissait de souvenirs. Le père, surtout, se rappelait : une autre abbaye... à Ravinel... par ua beau soir d'été comme celuilà... le ménétrier borgne raclant sur son violon. . . et lui, la poitrine de sa pauvre Marguerite contre sa poitrine... et leur jeunesse, leur jeunesse qui palpitait d'espérance... Mon Dieu! que d'événements, depuis ce temps-là !... Pourquoi donc la vie peut-elle changer ainsi les gens et les
choses ?... Pourquoi ment-elle à ses promesses? Pourquoi sème-l-clle tant de regrets?
Quant aux jeunes, ils s'attristaient autrement, en pensant qu'ils auraient pu s'amuser eux aussi... gagner la coupe d'honneur... valser sur le plancher dressé en plein vent, dans l'enclos que forment les belles branches épaisses des sapins maraudes pour la circonstance dans les forêts de la commune.
— Ce que c'est que la guigne! grogna Salomon en jetant son dernier bout de « grandson > qui lui brûlait les lèvres. Moi qui tire comme Guillaume Tell, si j'avais seulement de quoi payer les coups, je gagnerais une belle montre, aujourd'hui !...
Henriette dil :
— On croit qu'on gngne, dans les fêtes; mais ça coûte toujours plus cher que ça ne vaut !
Il y eut un silence, qui se prolongea. Les deux garçons le rompirent en même tem.ps, pour exprimer ensemble la même idée.
Louis-Aujiuste, sage et modéré comme à Thabilude, dit d'un ton posé:
— Il faudrait pourtant tâcher défaire quelque chose pour sortir de ce 'pétrin !
Tandis que Salomon s'écriait, avec violence :
i;eau gourante
« — Non, décidément... moi, je dis que ça ne peut pas durer comme ça!...
Leur père sortit de sa douloureuse rêverie, pleine de fantômes, pour répondre :
— Oui, c'est vrai... 11 faut réfléchir... 11 faut voir!
Le bruit d'un char, plus fort que les autres, les interrompit : des rires en partaient, de gros rires de garçons en goguette, des rires énervés de filles qu'on chatouille, mêlés aux sons d'un accordéon qui jouait l'air des Lanciers.
— C'est le fils au charron, dit Etienne, je reeôâûaisson harmonica!
Salomon reprit, d'un ton plus bourru :
— Moi, d'abord, je ne veux pas rester ici!... Quand on est trop malheureux dans un pays, on s'en va dans un autre... Le monde est grand, nom de Dieu !... Il y a Paris, il y a l'Amérique, il y a l'Algérie... Vous ferez ce que vous voudrez, vous autres... Si vous êtes enracinés là comme du chiendent, ça vous regarde... Moi, j'en ai plein le dos, je f. . . le camp ! . . .
Le père répondit, sans broncher, la voix très calme :
— Tu feras ce que tu voudras.
Louis-Auguste posa la main sur le bras de son
frère, le regarda dans les yeux, à travers l'obscurité, et dit à son tour :
L'EAU COI HAiNTE 3«3
— Tu peux partir si tu veux, c'est sûr... Tu es libre!... Seulement, voilà! Il faut un peu penser aux autres!... Tant que nous sommes comme ça, on ne peut pas se passer de ta paye, u'est-ce pas?... Avec quoi est-ce qu'on vivrait? Puisqu'on ne gagne plus rien avec la scie !... Donc, il faut prendre un parti pour tous à la fois !...
En écoutaat ces choses raisonnables, Salomon eut honte de soa égoïsme :
— Je sais bien ! convint-il en baissant le ton... Si j'ai dit ça, tu comprends, c'est parce que je suis tout chose, aujourd'hui...
Louis-Auguste retourna son idée, de sa voix calme de bon raisonneur :
— Il faut prendre une décision, je suis d'accord... Seulement, voilà, il faut la prendre pour toute la famille... On ne peut pas comme ça tirer chacun de son côté... Quand on saura bien ce qu'on veut faire, ceux qui pourront partir, par^ tiront s'ils veulent... Qu'en dis-tu, père?...
Le scieur ouvrit ses grands bras vigoureux, qu'il laissa retomber dans un geste d'impuissance et d'incertitude, en balbutiant :
— Moi, je ne sais pas... Je ne sais pas, voyezvous!... Tout est tellement changé, dans notre vie!... Je ne m'y reconnais plus... Mon métier.
3i4 L'EAU COURANTE
il moi, c'est de scier des arbres... C'est le seul que je sais... Et personne ne nous donne plus d'ouvrage, parce que les gens n'ont plus conliance.. . Et c'est déjà comme si la scie n'était plus à nous... Alors, quoi?...
Un nouveau silence se prolongea. Louis- Auguste réfléchissait, comme s'il creusait une idée très grave, qu'il ne sentait pas tout à fait mûre et qu'il hésititit à lancer. A la fin, pourtant, il se décida. Il dit lentement, en baissant la voix :
— Il v a la nouvelle scierie de Luville... celle de Grenuz... C'est un rude homme, ce Grenuz, et qui a de quoi !... Elle coulera toutes les petites scies comme la nôtre, c'est clair!... Grenuz paye bien ses ouvriers, à ce qu'on dit... Nous |ourrions y aller, le père et moi... Ça vaudrait peut-être mieux que de rester ici, à nous tourner les pouces... On gagnerait au moins ses journées... Et puis, on pourrait quand même loger au Pied-des-Bois... aussi longtemps que possible... pour économiser le loyer... Après la vente... on irait tous demeurer à Luville... avec Henriette et les petits...
Le brave garçon ne disait pas ce que lui coûtait ce projet, élaboré lentement, à travers bien des luttes intérieures : c'était renoncer à son
ancien rêve de devenir commis dans un magasin de la ville ; c'était rester ouvrier scieur, jusqu'à la fm, sans même avoir la consolation de travailler pour son compte. Il ajouta :
— Il faudra peut-être bien se serrer un peu le ventre ; maison aura toujours autant qu'ici !... Et puis, est-ce qu'on peut choisir, quand on est où nous en sommes?...
Salomon, ému, s'écria :
— Je gagnerai de l'argent, moi aussi, dans mes voyages. Je vous en enverrai, vous verrez ça!...
Les autres se regardèrent, sans répondre : ils pensaient à Anaïs, morte peut-être, car depuis des années ils ne savaient plus rien d'elle — ou qui, si elle vivait encore dans quelque coin de l'Amérique, les oubliait jusqu'à les ignorer. Ceux qui partent sont comme les feuilles tombées : le vent les emporte, et courez après !
— On pourra voir tout ça! répéta Bertigny.
11 écartait la décision, comme font volontiers, à bout de forces, ceux que le sort a terrassés.
— Et moi? demanda Etienne.
— Toi, répondit Henriette, tu resteras avec nous.
L'enfant protesta :
, — Pas comme ça, sans rien faire.
— Tu es encore trop petit pour gagner (a vie. . . Il faut que tu finisses ton école... Et puis, tu sais, il y a aussi des bois, à Luville : tu pourras toujours aller aux fraises, aux mûres, aux champignons, comme ici.
— Alors, si c'est la même chose...
Etienne laissa sa phrase en suspens, pour se
mettre à courir après les imaginations qui déjà galopaient devant lui : un trésor caché dans le bois de Luville... une mine d'or... ou des bijoux enfouis au temps des Sarrasins. . . des arbres mystérieux et nourriciers comme il y en a dans les livres : arbres à pain, cocotiers, choux-palmistes... Il battit des mains en continuant son rêve : ^
— On n'a pas besoin d'aller chez les marchands!...
Cependant, un groupe aviné de piétons suivait le chemin, avec des cris discordants. Puis un vent frais se leva du côté de la forêt et vint disperser les effluves des dernières fleurs du vieux tilleul, qui parfumèrent la nuit. Personne n'avait relevé la phrase d*Étienne, qui s'était étendu par terre, la tète sur les genoux d'Henriette. Ils ne parlaient plus. Un dernier char passa. La nuit devint plus profonde. Tous les arbres s'agitèrent, semant autour d'eux des
bruits de branches, des odeurs de feuilles. La voix de TArne s'entendait aussi. La hulotte voisine se mit à pousser avec insistance son petft cri cristallin et plaintif.
— Voilà déjà quelque temps que la choueUe chante par là, fit Henriette.
Louis-Auguste se leva, se secoua et dit:
— C'est l'heure de se coucher.
Il ajouta, quand les autres se furent à leur tour levés et secoués comme lui :
— Tu devrais aller voir Grenuz dès demain, père... Pourquoi lambiner?... Ici, rien ne marche plus, nous perdons notre temps !...
Le scieur, les mains dans ses poches, répondit, de sa voix qui hésitait toujours :
— Vas-y, toi, si tu veux... Moi, c'est fini : je ne suis plus bon à rien, je ne peux plus rien décider... Ça n'est pas ma faute: je n'y vois plus gouUe... Tâchez de mener la barque, vous autres, si vous savez mieux... Moi, je ferai ce. qiie vous voudrez!...
Et il rentra dans la chambre d'en bas, où. il couchait seul, tandis que ses enfants montftieBt Tun derrière l'autre l'escalier vermoulu qui mène à l'étage.
En peu de jours, les choses s'arrangèrent à' la volonté de Louis-Auguste. Grenuz — un gail-
lard vigoureux, avec une barbe rousse et des yeux résolus de brasseur d'affaires — Taccueillit très bien, en lui disant :
— Vous avez raison de venir à moi. Les petites usines, voyez-vous, elles disparaîtront Tune après l'autre, d'ici dix ans. Au jour d'aujourd'hui, il faut de grandes forces et de gros capitaux. Vous avez étc patrons, vous connaissez le pays, vous pouvez m'être très utiles et vous faire une position chez moi. Dès maintenant, je vous payerai un peu plus que les autres.
Chaque malin, à Taurorc, les deux hommes partaient ensemble, abattant à grands pas rapides les quatre kilomètres qui les séparaient de Luville. Ils emportaient avec eux du pain et du lard pour leur repas de midi, qu'ils arrosaient d'eau claire, el rentraient tard dans la soirée, après avoir travaillé comme des nègres : car ils tenaient à se monlrer dignes des bons procédés de Grenuz.
Même, Louis-Augusle s'intéressa bientôt à celte grande usine, oii des machines perfectionnées multipliaient les forces motrices et facilitaient l'ouvrage.
— Ici, disait-il à son père, sur le chemin du retour qui longe les derniers hêtres de la forêt, ici, on s'éreinte moins, ça va plus vile... Jamais nous n'aurions pu tenir la concurrence !
L'EAU COUliAiNTE 329
Berligny, dont Tamerlume subsistait, répondcût :
— Peut-être bien... Seulement, au Pied-des- Ëois, on était chez nous !...
Et il ne sortait pas de là.
Comme leur paye suffisait au ménage, Louis- Auguste, qui devenait décidément le vrai chef de la famille, dit un jour à Salomon :
^ A présent, je crois que tu pourrais partir, si tu es toujours décidé.
Mais Salomon profitait des leçons du malheur et des exemples de son frère; peu à peu, il apprenait à réprimer ses violences, à peser le pour et le contre, à penser aux autres.
— Bien sûr qiie je veux toujours partir, répondit-il. Seulement, voilà! Détruit a joliment d'ouvrage, ces temps. Et puis, j'aime autant rester avec vous jusqu'à la vente. Quand vous serez établis à Luville, mol, je partirai pour Bulle, où Détruit m'a trouvé quelque chose.
Ça sera pour commencer.
— Eh bien, conclut Louis-Auguste, la vente sera bientôt. D'ici là, tu peux garder ta paye : économise, pour avoir un peu d'argent pour la route!
Les Bertigny restèrent dans la maison jusqu'à
330 i;eau courante
la dernière minute. La veille de la vente seulement, ils Irausportùrent à Luville, sur le char du maréchal, les quatre ou cinq meubles qui leur reslaienl. Ce fut un vrai déchirement : on ne sait jamais, avant de les quitter, combien on s'attache aux lieux où Ton a tous ses souvenirs. Les jeunes prenaient la chose avec la sensibilité vive et superficielle de leur âge, pleuraient, s'essuyaient les yeux et souriaient dans leur détresse aux lueurs d'espérance que la seule idée de changer de place allumait devant eux. Louis- Au{^ustesc consolait plus qu'à moitié, en songeant qu'il n'aurait plus à faire deux fois par jour ses quatre kilon;èlres en complément de son travail ; Salomon pensait à son prochain départ; Etienne se disait que toutes les forêls ont des nids de pies, des fruits sauvages, un renard ou un tasson qui se laisse prendre au piège de temps en temps, des merles qui soDft les gï ives des pauvi^es gens. Mais le père, lui, les yeux secs, sentait une douleur immense et prolongée, comme si les fibres de son cœur se brisaient l'une après l'autre. Il fit plua de dix fois le tour des chambres vides, comme pour y chercher encore quelque chose, puis celui du pré, du jardin, des écuries. Ses lèvres remuaient, comme s'il ruminait son passé. Et il finissait toujours par
L'EAU GOUIUNTE 331
s'adresser à la grande Maria, venue à leur aide, qui le comprenait mieux que personne et roulait des idées un peu semblables aux siennes, dans sa vieille tête que tant de soucis avaient labourc'e :
Cette fois, voyez-vous, c'est bien fini... La
lin de la fin!... Vous rappelez- vous, après- la mort de mes parents... quand je vous ai demandé de faire mon ménage ?
— J'avais bien de la peine, en ce temps-là, répondit la grande femme, avec mon homme qui buvait déjà comme un trou, et ma troupe d -enfants sur les bras... Aussi, j'étais toute contente des quinze francs par mois que je gagûais chez vous... Ahl si on m'avait dit qu'un jour vous seriez plus malheureux que moi...
— Bien plus que vous. Maria!... Voyez, onrae chasse de ma maison... Tandis que vous, vous pourrez au moins mourir sous votre toit...
— Il faut prendre courage!... Vous avez trouvé un bon coin pour gagner votre vie, par là-bas, chez Grenuz!...
— Seulement, tout ça, c'est des choses nouvelles... des choses qui ne sont pas de notre temps, voyez-vous!... Et c'est dur, quand on devient vieux, de recommencer une espèce d'apprentissage...
— Oui, c'est dur, j'y comprends bien ! Mais voilà ! Vous pouvez dire que vous avez fait votre devoir toute votre vie... Si vous avez du malheur, ça n'est pas votre faute... Le bon Dieu vous ré.:ompensera dans l'autre monde!...
Le scieur n'avait jamais été très dévot, et l'adversité ne le convertissait gu^re :
— Pourquoi le bon Dieu ne ni'a-t-il pas donné un petit acompte dans celui-là? iit-il avec ce sourire amer qui depuis quelque temps tordaitsa bouelie dans sa grande barbe grise. . . Je ne demandais pas grand'chose : du travail, et de quoi nourrir mes enfants... en leur laissant après moi ce que nous avons toujours eu... Mais non! C'est allé de mal en pis, depuis le commencement!...
Déjà du vivant de ma pauvre femme, ça se gâtait... On était plus jeune, on n'y faisait pas trop attention... Et après, si elle nous a vus de làhaut !...
— Oui, fit la grande Maria, il se passe bien des choses qui nous étonnent, ici-bas... On n'y comprend pas tout, c'est clair!... Pourtant, ça n'empcche rien : le bon Dieu est le bon Dieu et il faut garder sa confiance !
Le scieur répéta :
— Confiance! confiance!...
L'î geste découragé de ses grands bras vain-
eus exprima le sens qu'il donnait à ce mot.
— Papa, le char est prêt, vint dire Henriette.
Il répéta encore une fois :
— Confiance!...
Et puis, la voix tremblante :
— Adieu, Maria!... saluez votre mari!... Je né reviendrai pas souvent par ici... Mais peutêtre qu'on se verra quelquefois!...
Il monta sur le banc de devant, avec Henriette et Etienne, Louis-Auguste ayant pris les devants, à pied ; et le cheval partit. Appuyé au tronc du tilleul, la grande Maria les suivit des yeux jusqu'au tournant du chemin, après le pont. Elle n'avait pu répondre un mot à l'adieu de Bertigny, tant l'émotion lui serrait la gorge. A côté d'elle, Marthe faisait des signaux d'adieu à Etienne, en pleurant...
Le lendemain, vers la fin de l'après-midi, , l'huissier de la justice de paix rapporta à Luville le récit détaillé des enchères. Un peu éméché, comme on l'est toujours après ces affaires-là, il raconta pêle-mêle ce qu'il avait vu, tout heureux de son importance. Peu d'amateurs dans la salle de Tauberge communale : si bien qu'on crut d'abord que ça se passerait comme
Fautre fois, et que le Pied-des-Bois serait adjugé pour un morceau de pain. Barbouchet; dans un coin, se frottait les mains d'avance, et les malins le regardaient avec envie. Mais voilà que tout à coup, David Estain fait son entrée, en louchant de tous les côtés comme un gaillard qui médite un mauvais coup :
— Il fallait voir le nez à Barboucheth.. Les^ deuK beaux-frères se regardent comme s'ils allaient se manger, jaunes de bile. Et l'enchère s'ouvre, à vingt mille... Barbouchet commence... L'autre suit... Les voilà qui se mettent à se disputer le morceau, en risquant de toutes petites sommes, comme des grippe-sous qu'ils sont... Et ils hésitent, ils ont l'air chaque fois de retourner leur bourse pour voir s'il y a de quoi, ils me laissent m'égosiller à crier : « Pour la première!... pour la seconde!... » jusqu'à ce que je n'en puisse plus... Chaque fois qu'il avance^ un chiffre, Estain gémit comme si on lui arrachait une dent... Quelle diable d'idée avait-il, ce sournois-là?... Barbouchet, lui, devient pâle comme s'il rendait l'âme... Et ils se mangent des yeux... Ce que je rigolais, moi!...- Et les autres!... On avait envie de leur faire kss kss, comme aux chiens qui se battent... A la fin,. Barbouchet dit : « Trente-deux mille francs!... »
Alors, Estain plie le dos, baisse la tête... Et j'ai beau crier : « Pour la seconde!... pour la seconde!... » 11 ne bronche plus !... Alors, je dis : « Pour la troisième!... » Ça m'embêtait...
J'aurais mieux aimé quelqu'un d'autre... Mais il a bien fallu dire : « Adjugé! »
La nouvelle courut à l'usine de Grenuz. A ce chiffre inespéré de trenle-deux mille francs, Louis-Auguste écarquilla les yeux, tout content; et il dit à soa père :
— Gomme ça, il y aura de quoi payer les dettes jusqu'au dernier centime... Nous pourrons regarder tout le monde en lace... Et peutêtre qu'il nous restera encore un petit quelque chose.. •
Mais le père ne se dérida pas, et il répondit :
— Ça n'empêche pas que cette fripouille de Barbouchet est à présent le maître chez nous!
— Sa méchanceté ne lui portera pas bonheur^ dit Louis- Auguste.
Et les deux hommes se remirent à l'ouvrage, sans dire un mot de plus, sous les regards des autres ouvriers qui les observaient pour voir comment ils prenaient la chose...
Bertigny finit sa journée sans desserrer les dents ni regarder personne. Grenuz, en faisant sa tournée d'inspection, s'arrêta devant lui pour
336 LTAU COURANTE
lai dire deux mots d'él<^e. Il répondit avec politesse, comme un ouvrier doit répondre i son patron. En sortant du chantier, il s'écarta de son fils, qui marchait à côté de lui comme d'habitude, sans oser rien dire; et il entra dans la pinte, lui qui n'y mettait jamais les pieds.
Autour des tables de noyer, deux ou trois couples de buveurs s'offraient des décis ; peutêtre bien qu'ils parlaient de la vente, car ils baissèrent la tête en voyant le scieur, avec sa sombre mine. Celui-ci, sans les. saluer, chercha des yeux l'angle le plus obscur de la grande salle basse, où il alla s'asseoir sur un escabeau, le dos contre le mur. 11 frappa sur la table, se fit servir une absinthe, la battit et l'avala d'un trait. Après quoi, il en demanda une seconde, puis une troisième, qu'il but à p^ites gorgées, accoudé sur la table, noyé dans ses pensées.
Les buveurs s'en allèrent, non sans lui jeter des regards furtifs, en sortant de leur pas lound qui faisait trembler le plancher. 11 resta. U oubliait l'heure, et peut^tre tout le reste. Les aubergistes et leurs domestiques mangeaient la soupe, à la cuisine : l'odeur passait, par la porte entr'ouverte, avec le bruit des cuillers, contre les assiettes. Louis-Auguste apparut sur le seuil :
— Père, ne viens-tu pas ? Henriette nous attend.
Bertigny se secoua, regarda son fils comme s'il le reconnaissait à peine, passa la main sur son front et répondit :
— Je n'ai pas faim... 11 faut que je me promène un peu.
Il appela l'aubergiste, paya, se leva péniblement et sortit.
— Tu ne rentres pas? reprit Louis-Auguste en le voyant hésiter sur son chemin. Où veux-tu aller?
— Je ne sais pas... 11 faut que je me promène ! . . .
— Je vais avec toi.
— Non... Je veux rester seul...
— Mais...
— Il faut que je me promène, je te dis!...
Seul!... Mangez sans moi... Ça m'est égal!... Je rentrerai... plus tard... Va!...
Le jeune homme obéit à regret. Quelques pas plus loin, en se retournant, il vit son père, immobile au bord de la route, à peu près vis-àvis de la cave au père BioUe. Il faillit revenir sur ses pas, pour l'emmener de force, mais le scieur s'était mis à marcher, d'un pas irrégulier, alourdi par les verres d'absinthe. Louis-
338 I/ËAU COURANTE
Auguste pensa : « Pauvre père!... il veut être seul... ça lui fera du bien!... »
Et il s'éloigna.
Cependant, Bertigny sorlit du village, en tournante gauche, et se mit à suivre le chemin qui mène au Pied-d es-Bois. De temps en temps, il s'arrêtait en monologuant, avec des gestes. Puis il se remettait en marche, penché en avant, les jambes molles, comme poussé par un souffle invisible.
Il fiiisait nuit quand il arriva devant sa maison.
Enveloppée dans un silence épais, que le faible murmure éloigné de TArne ne suffisait point à troubler, avec sa porte close, ses volets clos, sa cheminée éteinte, elle éveillait l'idée d'une de ces demeures que les hommes ont abandonnée depuis des temps infinis. Le scieur s'assit sur un boute-roue, au bord du ravin qui longe le pré des Chanteuille, et se mit à la contempler, toute pâle, toute vague sous la lueur des étoiles 6t d'un mince quartier de lune égaré dans le ciel. Sans doute, ce n'était pas tout à fait la maison de son enfance ni de sa jeunesse, celle où «on père était mort en pensant à l'hypothèque, celle où Marguerite était entrée un soir de printemps : par exemple, ses tuiles étaient autrefois
de simples c tavillons », qui auraient flambé comme des allumettes en cas d'incendie; ses contrevents verts avaient été gris; sa façade^ bien qu'on ne l'eût pas recrépite depuis longtrjmps, semblait plus claire que dans les temps anciens. Pourtant, malgré ces menus changements, Taspect général demeurait le même, comme celui du vieux tilleul, dont le tronc s'élargissait imperceptiblement en un quart de siècle, comme celui du jardin derrière sa palissade et des hangars sombres où dormait la lame inutile de la grande scie. Ainsi, les années s'tcouleiit comme l'eau courante, et les choses demeurent presque immuables, pareilles aux cailloux du lit des ruisseaux que celte eau qui passe lime très lentement...
Mais dans ce cadre fixe, quel drame de misère, de douleur, de déchéance, quelle chute dont un cri de désespoir marque chaque étape fatale^ quelle chasse bien réglée, menée sans hâte, où la l'orce des lois et l'âpretc des hommes s'acharnent contre le gibier! Il sq rappela une battue organisée au temps de son enfance, contre une famille de sangliers qui ravageaient le pays : les meilleurs chasseurs du village, avec leurs chiens, les plus fins tireurs de Bielle, le garde champêtre, le syndic, armés de carabines^
de revolvers, de couteaux de chasse : une véritable armée qui se mobilisa comme pour défendre la patrie, se mit en route en chantant des refrains guerriers, battit la région pendant deux Jours, en faisant plus de mal aux récoltes qu'une ménagerie échappée, finit par fusiller le père, la mère et les deux petits, et les rapporta en triomphe avec autant d'orgueil que les aïeux purent avoir après Sempach ou Morat. N'était-ce pas justement son histoire? Les avocats, les juges, les greffiers, les huissiers, les fonctionnaires fédéraux et cantonaux de TOffice des poursuites, jusqu'au facteur qui apportait dans son sac en cuir les formules roses ou jaunes — toute une armée aussi, traînant un arsenal de codes, de lois, de décrets, d'arrêtés, de règlements, s'était ébranlée contre son inoffensîve famille, leur avait pris, pièce par pièce, leurs bètes, leurs meubles, leur pain, leur maison, jusqu'à ce qu'ils fussent acculés à la misère; après quoi, au lieu de leur donner le coup de grâce, comme» aux bêtes malfaisantes qu'on ne veut quand même pas tourmenter pour rien, on leur laissait la vie, dans la ruine et le désespoir! En sorte qu'à cette heure, il ne pouvait pas même entrer dans cette maison, celle de ses pères, la sienne, qui ne lui appartenait plus,
OÙ coucherait demain son bourreau, qui pourrait la bouleverser à sa guise! Là, sur son bouteroue, il en était plus séparé que par des milliers de lieues; et pourtant, dans les chambres dévastées, il y avait tout son passé, tous ses souvenirs, toute l'histoire de ses ancêtres, deux siècles de labeur, de soucis, d'efforts tenaces, de patience et de lutte. Les fenêtres closes, en le voyant là, assis comme un mendiant au bord du ravin, ne le reconnaîtraient pas; les portes fermées, s'il y heurtait, le repousseraient sans pitié, en attendant de s'ouvrir gaiement pour les nouveaux maîtres, pour Ami Ghanteuille et Justine, et pour leur peste d'Ulysse, à qui reviendrait ainsi, plus tard, l'héritage légitime de Louis-Auguste, de Salomon, d'Henriette, d'Etienne et des deux jumeaux sans père oubliés par Anaïs I
Immobile comme le boute-roue qui lui servait de siège, fiertigny laissa pendant longtemps ces idées confuses errer dans son cerveau, parmi les fumées de l'absinthe, et la haine avec le désespoir montait dans son âme.
Il se leva, sans dessein.
Il n'était pas ivre, cert3s; pourtant, le poison v«rt laissait en lui comme une colère mal réprimée qui» s'avivait elle-même, comme une
3li L'EAU COURANTE
nervosité inhabituelle et prête à la violence. Oli! pourquoi celte maison, cette vieille maison résignée, ne s'écroulerait-elle pas, pour punir ceux qui l'avaient prise?... Ce serait juste!... Dieu devait faire cela... Mais il ne le ferait pas... Dieu intervient parfois, à ce qu'on dit, quand il s'ai^it des rois, des empereurs, du sort des nations... Les gueux s'arrangent comme ils peuvent, sans son aide, avec le destin...
El Bertigny s'avança vers la maison, car elle l'attirait.
Il secoua la porte de la cuisine, qui ne s'ouvrit pas ; il pensa :
€ Hier encore, j'en avais la clef!... »
Il recula, comme un assiégeant qui bat en retraite ; il se dit :
c Je ne peux plus entrer dans ma maison...
Décidément, je ne peux plus... Je ne peux que tourner autour... aujourd'hui... pour la dernière fois... Parce que, quand ils y seront... je ne pourrai même plus!... d
Do fait, sauf le jardin que défendait sa palissade, la propriété était ouverte, car jamais encore on ne s'était méfié de personne. Le scieur y pénétra du côté du Fantin, et passa sur le derrière des bâtiments. Puis, comme pour mieux embrasser leur ensemble d'un dernier coup
d'œil qui les fixerait dans sa mémoire, il gravit le premier vallonnement du pré et s'adossa contre un cerisier. A peine sentit-il contre son dos le froid rugueux du tronc, qu'un souvenir le secoua d'un long frisson : ce cerisier, c'était l'arbre d'où son père était tombé; depuis lors, on le regardait de travers, comme un arbre qui pourrait bien porter malheur; mais on ne lavait pas abattu, car il donnait chaque année une bonne récolle de « guignes »... Qui sait? Peut-être qu'il se chargerait de punir les Chanteiiille, un jour ou l'autre, à sa manière...
Berligny regarda longtemps la grange, la remise, l'écurie.
Tout à l'heure, au bord du ravin, il évoquait les figures des morts et des vivants qu'il avait vus tant de fois sous le vieux tilleul, ou bien assis sur le banc, à côté de Ja cuisine. Maintenant, il se rappela les bêtes : le dernier des Pataud, qu'on n'avait pas remplacé pour économiser la taxe et la soupe; le Pelé, vendu à vil prix avec le char à bancs, un jour où il fallait trouver de l'argent pour le procès ; le bouc Samfuel, avec sa barbe de Beizébuth, parti ea lançant à ses maîtres des regards de malice, comme s'il voulait leur jeter le mauvais sort pour les punir de l'abandonner ; et les trois vaches des
ZU L*EAU GOURANTE
jours prospères, dont une, tachée de roux, passait pour la meilleure laitière de la commune; et le troupeau des chèvres anonymes, qui gambadaient sur les flancs du Pantin, pendant qu'Etienne allumait sur le monticule des feux de broussailles ; et les cochons qui jouissaient tant de leur courte vie, ignorant que leur chère pâtée les engraissait pour le couteau de la grande Maria...
Un cou;) de vent, venu du bois, agita les branches du cerisier et fit battre les portes de la grange.
— Tiens! dit Bertîgny à haute voix, pourquoi diable est-ce qu'ils ont laissé la grange ouverte?...
Machinalement, il s'en rapprocha pour la fermer, comme s'il avait encore la charge des récoltes amassées. Mais ces choses ne le regardaient plus. D'ailleurs, la grange devait être vide. Il regarda : un tas de foin restait dans un coin. II songea :
c Ce foin est à nous. Louis*Auguste aurait dû l'emporter pour les chèvres... Pourquoi est-il resté là?... »
A rinstant même, sans qu'aucun calcul de sa volonté l'eût préparée, une impulsion terrible lui traversa l'esprit... 11 se mit à trembler de
tous ses membres... Une voix lui crîa dans l'âme :
€ Pourquoi pas?... »
... Oui, pourquoi pas?... En définitive, cette maison était sienne... S'il n'y pouvait rentrer, à cette heure, pour y dormir sa nuit, c'est que des bandits la lui avaient volée... Oh! légalement, bien sûr, dans toutes les règles... avec l'approbation des autorités... sous la surveillance des magistrats et des gendarmes... sous la sauvegarde des lois... Tous avaient poussé à la roue : les notaires, les avocats, les juges — de braves gens, qui n'y mettaient point de malice, et gagnaient ainsi honnêtement leur vie, en noircissant les feuilles de papier timbré — Liberté et Patrie, 60 centimes — et en remplissant les blancs deâ formules de toutes les couleurs... Sans doute, ces gens ne pensaient pas plus à lui que l'eau de l'Ame aux racines pourries qu'elle arrache en passant... A cette heure, ils dormaient tranquilles, dans un bon lit... comme dorment ceux qui ne font jamais de mal à personne... ceux qui sont sûrs de leur repas du lendemain... Et pourtant, c'étaient eux qui l'avaient roulé à cette détresse, lui, travailleur blanchi à la peine, fils de travailleurs, père d'enfants laborieux... Que leur devait-il donc, à ces gens-là?... Que pou-
3i6 L'EAU COURANTE
vait-il penser de leur justice?... Il l'avait vue à l'œuvre, ah! ali!... contre lui, pour un peu d'argent... et contre son fils... pour rien... pour des commérages... au temps de la meule aux Chanteiiille... Et il entendit dans son oreille le cri désespéré qui s*y était emmagasiné pour revenir au bon moment — le cri de Salomon quand la main du gendarme le prenait à Fépaulc : « Papa, papa, ça n'est pas moi!... > Il revit Tescalier tournant du château de Bielle, les marches de pierre usées par les pieds des prisonniers... Il revécut les longs jours d'angoisse passés à chercher une preuve d'innocence... et puis, au bout, la joie éclatante de revoir le garçon libre, respirant à pleins poumons le bon air qui soufflait du Jura... La joiel... Mais ils auraient dû bondir de colère pour la souffrance injustement subie, pour la honte imméritée... Ah! les hommes sont par trop iniques, leurs lois par trop cruelles... Ils sont aveugles et méchants, dès qu'ils ont la puissance... Les faibles devraient quelquefois les éclairer à leur manière... leur montrer leurs infamies à la lueur des flammes... Oui, le feu! le feu!... Le feu, c'est Tarme suprême... c'est la réponse des désespérés... c'est l'éclat de la haine... c'est peut-être aussi l'aube de la vraie
L'EAU COURANTE 3i7
justice... Il marche devant la mort, terrible et fatal comme elle... On se venge d'abord, on meurt après : le feu nettoie en passant un coin du monde, la mort éteint toutes les douleurs...
Éperdu, Bértigny tira des allumettes de sa poche, les frotta contre son pantalon, du geste sans gêne des fumeurs, et les lança dans le foin, en fermant les yeux. Puis, remontant à reculons le talus, il retourna s'adosser au même cerisier...
Un moment passa — un de ces moments qui n'ont plus de durée, tant ils sont courts ou longs, remplis d'un infini d'angoisses... La flamme brilla dans la grange ouverte... Elle pétilla... elle grandit... elle rougeoya parmi des volutes de fumée... La forêt la fouettait de son vent comme un soufflet de forge...
Des poutres craquèrent... Sorties par les intervalles des planches extérieures, mal ajustées, de petites langues rouges léchaient le vieux bois... Et puis, tout à coup, la flamme creva le toit... apparut comme un panache énorme au sommet de la maison...
monta vers le ciel avec des souffles et des gémissements... En même temps, des bruits confus grondaient dans le lointain, des cris
348 L'EAU GOURANTE
d'effroi qui partaient sans doute de chez les Pivert :
— Au feu !... au feu!...
Il s'y mêla bientôt le son désespéré du tocsin de Ravinel, sonnant à toute volée... le cornet aigu de la pompe... un piétinement sourd de foule dévalant par le raidillon...
Alors, Bertigny eut la vision soudaine des figures d'Henriette et des autres, quand ils sauraient, pâles d'effroi, convulsés d'horreur... En une seconde, des images de toutes sortes se mul* tiplièrent autour de lui, mêlant le passé au présent, les morts et les vivants, les amis et les adversaires... Il leva les bras vers^ le ciel, les agita dans des gestes de folie, et poussé par une de ces vagues de désespodr qui emportent, un homme comme les lames de la mer un fétu, il descendit en courant vers l'étang, où il s'engouffra i . . . .
L'eau qui clapotait .sur son corps éteignit l'incendie... Et puis, d'autres flots jaillirent de la source au haut du pré iBt suivirent le même chemin... Ils passent âans s'arrêter devant la scierie abandonnée... Ils actiwnent ies U^rbines de la Palude... Us descendent (doucement, en polissant les cailloux de leur lit séculaire, jus-
L'EAU GOURANTE 349
qu'à Bielle... Ils font tourner de nouvelles roues... Et les eaux bleues du Léman les accueillent en souriant...