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RUE GARANCIÈRE

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A Georges SAINT-RENÉ TAILLANDIER,

Quand on écrira une histoire des idées en France au dix -neuvième siècle, une des périodes les plus difficiles à bien caractériser sera celle de la génération d'après la guerre de 1870. Jamais en effet influences plus contracdictoires ne se trouvèrent jouer à la fois sur la direction des esprits. Les jeunes gens qui entraient dans la vie à cette date rencontraient, chez leurs aînés immédiats, l'ensemble des conceptions philosophiques élaborées sous le second Empire. M. Taine et M. Renan étaient les deux plus illustres représentants de ces doctrines. Ce n'est pas ici le lieu d'en reprendre le détail. Il suffit de rappeler que la foi absolue à la Science en faisait comme la base. Le dogme cruel de la nécessité circulait d'un bout à l'autre de l'œuvre de ces maîtres, en formules, chez le premier plus âprement nettes, chez le second plus subtilement déguisées. Qu'ils le voulussent ou non, leur enseignement aboutissait au plus entier fatalisme. L'historien de la Littérature Anglaise nous apprenait à considérer toute civilisation comme le produit de la race, du milieu et du moment, tandis que l'auteur de la Vie de Jésus nous montrait l'évolution de la pensée religieuse à travers les âges comme dominée par des lois naturelles, aussi fixes que celles qui gouvernent le développement d'une espèce animale ou végétale. De telles hypothèses peuvent se concilier, chez des hommes faits, avec les scrupules de la moraJité et les énergies de l'action. Pour des jeunes gens, elles ne dégageaient qu'un principe de négation et de pessimisme, et cela, précisément à l'heure où les dé-

sastres de la guerre et de la Commune venaient de frapper si durement la patrie et d'imposer à nos consciences l'évidence du devoir social, l'obligation de l'efîort utile et direct. L'antithèse était trop aiguë entre les théories professées par nos maîtres les plus admirés, les plus aimés, et les besoins d'action que l'infortune du pays nous mettait, malgré nous, au cœur. Cette antithèse, un au moins des deux grands écrivains que je nommais tout à l'heure Ta certainement sentie lui-même. Si M. Taine n'avait pas redouté l'influence paralysante de son œu\Te, auraitil voué son âge mûr aux énormes travaux d'histoire contemporaine qui font de son dernier et magnifique Livre le bréviaire politique de tout bon Français? Il lui a fallu un opiniâtre labeur d'un quart de siècle pour opérer une réconciliation entre la Croyance et la Science, entre la morale civique et la psychologie, entre les constructions de sa philosophie et les réalités nationales. Un tel problème n'était pas à la portée de nos vingt ans. Nous voyions, d'un côté, la France atteinte profondément. Nous sentions la responsabilité qui nous incombait dans sa déchéance ou son relèvement prochain. Sous l'impression de cette crise, nous vouhons a.gir. De l'autre côté, une doctrine désespérante, imprégnée du déterminisme le plus nihiliste, nous décourageait par avance. Le divorce était complet entre notre intelligence et notre sensibilité. La plupart d'entre nous, s'ils veulent bien revenir en arrière, reconnaîtront que l'œuvre de leur jeunesse fut de réduire une contradiction dont quelques-uns souffrent encore, quoique la vie ait exercé sur eux aussi son inévitable discipline, qui consiste à nous faire accepter de telles antithèses comme la condition naturelle des âmes modernes. Elles sont composées d'éléments trop disparates pour jamais se simplifier entièrement.

Etrange jeunesse, et dont les plus vifs plaisirs étaient des discussions d'idées abstraites ! Sur le point d'en rapporter un épisode, il m'a semblé qu'il fallait lui donner sa tonalité morale par ce rappel des conditions d'anxiété intellectuelle où nous grandissions. Le r'rame de famille' que je veux conter ne serait par lui même qu'un fait divers, peut-être un peu moins banal que beaucoup de

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faits divers. Mais celui de mes amis qui en fut le héros et la victime avait à un très haut degré ce caractère commun à notre génération : les problèmes de son existence quotidienne se transformaient aussitôt en problèmes de pensée et ce fait divers devint pour lui une crise de responsabilité vi-aiment tragique. A-t-ii regardé d'un regard très lucide la situation où il se trouva pris? A-t-il donné à des événements, par eux-mêmes douloureusement singuliers, une signification par trop arbitraire, et résolu dans le sens d'un scrupule excessif, une difficulté d'ailleurs accablante? Pour moi, qui fus un témoin troublé de cette aventure, j'ai traversé, à l'égard de mon ami et du parti oià il s'est rangé, doux états successifs et très oiiïérents. A l'époque où les événements dont je vais faire le récit se déroulaient, j'avais adopté comme un indiscutable axiome qu'il n'y a pas dans la nature trace de volonté particulière. Je ne croyais donc en aucune manière à cette logique secrète du sort que les chrétiens appellent la Providence et que les positivistes définissent par la formule, non moins obscure, de justice immanente. La tragédie où mon ami crut voir la révélation d'une force vengeresse, toujours prête à frapper le criminel dans les conséquences imprévues de son crime, m'apparut comme un des innombrables jeux du hasard. Aujourd'hui l'expérience m'a trop souvent montré combien est exact le « Tout se paie, » de Napoléon à Sainte-Hélène, par quels détours le châtiment poursuit et rejoint la faute, et que le hasard n'est le plus souvent qu'une forme inattendue de l'expiation. J'incline donc à croire avec Eugène Corbières, — c'était le nom de mon camarade, • — que le drame auquel ces trop longues réflexions servent de prologue, fut véritablement une de ces échéances auxquelles croyait l'Empereur. Celle-ci fut humble et secrète. Il en est d'éclatantes et de retentissantes. Peut-être l'esprit d'équité qui gouverne les choses humaines apparaît-il comme plus redoutable dans ses plus obscures exécutions.

J'ai dit que Corbières était mon camarade. Nous nous étions connus au lycée Louis-le-Grand, dont il suivait les cours en qualité d'externe, tandis que j'étais, moi.

externe aussi, mais élève d'une institution fermée. Dans ces vastes fournées scolaires que l'on appelait des classes, une telle connaissance n'était qu'un prétexte au tutoiement. Nous avions, Eugène et moi, écouté les mêmes professeurs, appris les mêmes leçons, mis en vers latins les mêmes matières, plusieurs années durant, sans nous être parlé que pour nous dire : « bonjour, bonsoir. » Nous fîmes la découverte l'un de l'autre, comme il arrive souvent à des condisciples de collège, après le collège, et quand nous nous trouvions tous deux engagés sur des chemins bien opposés. Mais justement nous apportions à des travaux, d'ordres différents jusqu'à en être contradictoires, ce même souci des problèmes de notre temps, ce même besoin de mettre en accord le déterminisme intellectuel et l'action civique, où je crois discerner la marque particulière de notre génération. C'était au printemps de 1873 qu'eut lieu ce renouveau de camaraderie, et à la suite d'une rencontre qu'il me faut bien, celle-là, uniquement attribuer au hasard. Les moindres circonstances m'en sont présentes avec une précision extrême : je sortais d'un café, maintenant disparu, qui occupait l'anglede la rue de Vaugirard, en face du Luxembourg et de rOdéon. Là se réunissait un petit cercle de jeunes écrivains, aujourd'hui dispersés, qui avaient la naïve fan taisie de se dénommer eux-mêmes les « vivants ! » Je croyais faire acte d'homme de lettres, en perdant plusieurs heures par jour dans la joyeuse et paradoxale société de ces aimables compagnons, qui laissaient insatisfaite la partie la plus intime de mon intelligence. Ils étaient tous uniquement des artistes littéraires, — quelques-uns déjà supérieurs, — et moi, j'étais, dès lors, beaucoup plus préoccupé d'analyse que de style, et de psychologie que d'esthétique. Je les quittais toujours mécontent de moi-même, d'abord parce qu'avec eux j'avais causé au lieu de travailler, et aussi parce que la sensation de leur personnalité trop contraire me faisait douter de la mienne. Je m.e revois, cette après-midi-là, vers les trois heures, franchissant la grille du jardin et marchant, le long de l'allée, en proie à cette mélancolie de la solitude spirituelle, si intense chez les êtres jeunes.

Je revois Corbières, venant en sens inverse, et m'abordant avec un de ces sourires de sympathie qui, entre anciens copains, s'adressent bien moins à l'individu qu'à ce passé commun dont on éprouve déjà un peu de regret. Là-dessus, nous commençons de nous questionner l'un l'autre, en faisant quelques pas ensemble. J'apprends à Corbières que je m'occupe de littérature. Il m'apprend qu'il s'occupe de médecine, et je l'entends, au coiurs de cet entretien, qui aurait dû être tout superficiel, m'expliquer ce choix de carrière par des motifs d'un ordre si spécial, si analogue * mon tour d'esprit habituel que, du coup, j'étais scu ami. A l'âge que nous avions l'un et l'autre, certaines ressemblances dans la manière de sentir équivalent à des armées d'intimité :

— « Mon père et ma mère, » disait-il, « désiraient qu'après mon volontariat je fisse mon droit. Mon père a été, trente ans de sa vie, huissier au ministère de l'Intérieur. Il s'est retiré depuis l'année dernière. Il a le culte de l'administration. Il me voyait d'avance sous-préfet. Je serais rentré dans son type social. Heureusement il est si bon pour moi. Ma mère aussi. Pourvu que je ne les quitte point, ils sont contents. Quand je leur ai déclaré que je voulais faire ma médecine, ils ont bien été un peu étonnés, mais ils ont consenti. Je leur ai donné comme prétexte qu'avec l'instabilité politique actuelle, les fonctions d'État n'offraient plus les mêmes garanties que sous l'Empire. Je ne leur ai pas dit ma vraie raison. Les braves gens n'ont pas d'autre philosophie que celle du cœur, ils n'auraient pas compris mon point de vue. Toi, tu le comprendras... Ce qui m'a décidé à prendre cette voie, cela peut te sembler singulier, c'est le besoin de certitude. Mon goût personnel m'eût entraîné vers des études plus abstraites. Je serais entré à l'École normale, pour m'occuper de métaphysique, si je n'avais pas lu Kant et aussi Y Intelligence de Taine. Il m'a paru que l'objet dans les sciences philosophiques est par trop douteux. Mon esprit à moi a comme faim et soif de quelque chose de positif, d'indiscutable. Les sciences naturelles donnent cela. Je me suis donc tourné de leur côté. Puis j'ai réfléchi. Je ne sais pas où tu en es de tes convictions morales.

Moi, je m'en tiens à l'agnosticisme absolu. Je considère que nous ne pouvons pas connaître d'une connaissance certaine s'il y a un Dieu, pour prendre la formule la plus simple, ou s'il n'y en a pas, — s'il y a un Bien ou un Mal, ou s'il n'y en a pas, — un mérite ou un démérite, ou non, une autre vie, ou non... Il faut agir cependant. Moi, du moins, je sens une nécessité d'agir, surtout depuis que j'ai vu la guerre... J'ai l'impression que j'aurais, dans mie tempête, sur un bateau en danger. C'est une honte de ne pas prendre part à la m.anœuvre, 'e pouvant. Je me suis rappelé le raisonnement de Pascai, tu te souviens, celui du pari? Je me suis dit : quelle est, parnii les sciences naturelles, la branche qui se prête à une application pratique telle que cette application soit acceptable dans toutes les hypothèses? Il m'a semblé que la médecine, comprise d'une façon un peu haute, répondait à ce progi-amme. Examine, en effet, l'une et l'autre solution. Suppose démontrées toutes les théories spirituaUstes, va plus loin, toutes les théories chrétiennes. Quel est le devoir? Soulager l'être qui souSre. Le médecin le fait. Suppose démontrées toutes les théories contraires. A quoi se réduit la morale? A un instinct d'altruisme qu'il faut constater et satisfaire comme tous les instincts, et qui consiste dans un besoin de nous associer à nos semblables, de les aider et d'en être aidé, en face de la nature hostile. Qui accomplit cette tâche mieux que le médecin? Il est l'altruiste par excellence. Il est dans le vrai, quel que soit le postulat métaphysique auquel nous nous rangions. Et la preuve, c'est que, depuis le jour où j'ai pris ma première inscription et passé le seuil de l'hôpital, j'ai goûté une espèce de calme que je ne connaissais pas. J'ai eu l'évidence qu'intellectuellement et moralement, j'avais les pieds par terre, que je marchais sur du sohde... Enfin, je n'ai plus douté... »

Que Corbières était frappant à contempler tandis qu'il me parlait ainsi ! La flamme de la pensée transfigurait son visage irrégulier et plutôt laid. Ce fils d'un petit employé de ministère traitiissait, par la construction de tout son corps, cette hérédité mi-paysanne, mi-citadine, qui n'a ni l'intégrité de la force rustique ni raffinement

de la vraie bourgeoisie. Il avait de gros os et peu de muscles, des traits épais et le sang pauvre. La beauté des 5'eux et de la bouche corrigeait cet air de chétiveté. C'était une bouche d'une bonté charmante, qui souriait avec une libre ingénuité, et c'étaient des yeux bleus d'une loyauté telle qu'il semblait impossible que l'homme qui regardait de ce regard pût jamais mentir. Avec cela, une voix prenante, dans laquelle frémissait l'ardeur de la conviction intime. En faut-il davantage pour expliquer l'impression profonde que me produisit ce discours, du texte duquel je suis bien sûr? Je le transcrivis, le soir même, sur mon journal de cette époque, avec beaucoup d'autres détails inutiles à rapporter, où je retrouve les indices du coup de foudre d'enthousiasme que je reçus là, sous les arbres verdissants du vieux jardin. J'imagine, j'espère, qu'aujourd'hui comme alors, ces paisibles allées, au bord desquelles se dressent les statues des reines et les bustes des poètes, servent de théâtre à des conversations entre jeunes gens, du ton exalté de celle dont j'évoque le souvenir lointain. Des heures pareilles sont tout ce que je regrette d'une jeunesse mal gouvernée, et aussi la naïve plasticité d'âme, qui permet les nobles engouements comme celui qui me fit, cette après-midi même, abandonner mes projets, pour accompagner Eugène jusque chez lui. Nous n'y fûmes pas plus tôt arrivés qu'il me proposa de me reconduire à son tour. Il était nuit close quand nous nous quittâmes, après avoir touché, durant cette interminable causerie, à tous les objets de la pensée humaine, et pris rendez-vous pour le lendemain matin. Je devais accompagner mon camarade à la Pitié, dont il suivait la chnique :

— a Je crois, » lui dis-je, en lui serrant la main, « que je vais faire comme toi et me mettre à la médecine... »

Je ne me suis pas mis à la médecine, et cette soudaine résolution d'imiter Corbières se réduisit à quelques séances d'hôpital qui eurent du moins ce bon effet de me placer en présence d'un peu de réaUté. C'était le contact dont j'avais le plus besoin. Mon erreur, qui fut celle de tant d'autres jeunes gens égarés par une précoce ambition d'écrire, consistait à faire de la littérature un but, au

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lieu qu'elle n'est qu'un résultat. Je voulais composer des romans, et je n'avais rien observé ; des vers, et je n'avais rien senti. Le grand service à me rendre était de me tirer du milieu tout artificiel, tout livresque, où je m'étiolais, pour me montrer de l'humanité simple et besogneuse, de la vie, humble et terre à terre, mais vraie. Ce service, Eugène me le rendit deux fois, et sans s'en douter : par ces salutaires visites à la Pitié, d'abord ; et puis, en me faisant pénétrer dans l'intérieur de sa famille, cet original et mystérieux intérieur dont je ne perçus longtemps que le pittoresque. Le mystère ne m'est apparu qu'après.

Les vieux Corbières habitaient avec leur fils, au second étage d'une très vieille maison d'une très vieille rue du quartier du Panthéon. Cette rue, qui s'appelait jadis rue du Puits-qui-parle, n'a de moderne, — et quelle modernité ! — que son nom plus récent de rue Amyot. Rien ne semble y avoir bougé depuis l'époque reculée où florissaient le collège des Écossais et celui des Irlandais, tout voisins. Leur inscription frontale existe encore. Quand j'y vais parfois en pèlerinage, je retrouve l'endroit tel qu'il était voici vingt-cinq ans. Le pavé inégal, où les fiacres se hasardent rarement, s'encadre toujours d'une verdure provinciale. Des branches d'arbres y dépassent toujours des murs de jardins, et les concierges y tiennent toujours sur le trottoir, avec les locataires des rez-de-chaussée, leurs longues séances de travail et de bavardage en plein air, tandis que les enfants y jouent aux billes et au diable, sans avoir à trop redouter les brusques passages de voitures. Les maisons irrégulières, de dates et de styles différents, rappellent que le quartier a poussé comme une création naturelle, lentement, bonnement, au gré des besoins, et non par un de ces à-coups de l'édilité, qui impriment sur le Paris nouveau un sceau d'universelle monotonie. Aucun cadre ne convenait mieux à la ph5'sionomie immobile, comme figée, des parents de mon camarade. L'huissier retraité, qui venait lui-même ouvrir la porte au coup de sonnette du visiteur, était un homme de cinquante-huit ans, très droit et très maigre, avec un visage indéchiffrable qui ji'avait d'expressif que les yeux, — bleus comme les yeux

de son fils, mais d'un éclat singulier où je discerne à distance la fièvre secrète d'un constant remords. A cette époque, j'y voulais voir seulement l'ardeur d'une idolâtrie paternelle dont je n'ai pas rencontré de second exemple. Ce bonhomme, dont la vie s'était consumée au coin d'une cheminée chauffée aux frais des contribuables, dans une antichambre de la place Bea.uvau, à faire patienter des solliciteurs, semblait avoir concentré dans son garçon toute la revanche de sa misérable existence. A en juger par la modestie de l'appartement, par la simplicité des meubles, par la tenue du père et de la mère, les ressources du ménage devaient être bien exiguës. Pourtant jamais aucun livre n'avait été refusé à Eugène pour ses études, et jamais l'ex-huissier n'admit que l'étudiant en médecine divertît de ses travaux une seule heure pour donner une leçon, collaborer à un petit journal, enfin gagner de l'argent. L'intensité de son affection lui faisait deviner que, pour un futur savant, les années de jeunesse comptent triple, et que l'entier loisir durant cette période est le plus précieux des biens.

— a J'ai dit à Eugène, » répétait-il souvent, « ne pense pas à nous. Notre bonheur, c'est d'être avec toi... Je ne serais pas Picard si je n'affendais pas avec mon fieu... » Il avait gardé de son origine, — il était de Péronne, — de ces mots patois qu'il aimait à prononcer, en jouant au rustaud. « Il faut qu'il soit un homme célèbre, » concluaitil, « et il le sera... Je l'ai toujours pensé depuis le collège, monsieur... Voyez ses prix. Il y a quatre-vingt-sept volumes !... »

Et de sa main, toute calleuse à force d'humbles services, le père me montrait les dos d'une suite de livres rangés sur les rayons d'une bibliothèque d'acajou vitrée et ff^rmée à clef. L'histoire entière de sa passion pour son fils tenait dans ces pauvres bouquins de collège qu'il appelait quelquefois, — naïveté ! — 0 ses titres de noblesse. » Vous devinez les étapes d'ici : l'enfant va à l'école chez les Frères du quartier. Il est intelligent. Il apprend vite. « C'est dommage de ne pas le pousser plus loin, » dit le Supérieur. Le père et la mère se consultent : « Bah ! on rognera sur le tabac, sur le sucre. On se passera

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de femme de ménage. » L'enfant est envoyé au lycée voisin. Il réussit. On voulait d'abord le retirer après la quatrième et l'examen de grammaire. Les succès au concours arrivent. On ira jusqu'au baccalauréat. Le reste suit. D'ailleurs les habitudes de la plus sévère économie se reconnaissaient à vingt signes dans la maison Corbières. Bien entendu c'était le vieil homme qui se chargeait du gros ouvrage : frotter le carreau, cirer les meubles, fendre le bois, vider les eaux, jusqu'à faire les hts. Il s'était évidemment retiré du ministère pour que son fils fût mieux servi. Son rouge visage, un peu congestionné, avait une peau comme gaufrée de larges rides, dont chacune disait l'endurance, l'entêtement d'une rude et solide race. Une méticuleuse propreté, — encore un trait de son pays, voisin des Flandres, — régnait dans les six pièces qui constituaient tout l'appartement. Comptez : une cuisine, une entrée, une chambre à coucher pour le père et la mère, une salle à manger, un salon devenu bien vite le cabinet de travail d'Eugène, la chambre à coucher de celui-ci. L'étudiant se trouvait de la sorte occuper plus d'un tiers du modeste local, et, bien entendu, la partie la plus vaste, la plus aérée, celle dont les fenêtres donnaient sur des jardins. C'était aussi la seule quî fût meublée presque luxueusement. Mon camarade a. :'eptait cette gâterie, un peu, il faut le dire, avec l'égoïsme trop naturel aux grands travailleurs, beaucoup avec l'idée que son avenir préparait aux sacrifices actuels de ses parents une ample compensation. Que de fois je l'ai entendu, quand je voulais l'entraîner à quelque partie de théâtre ou de promenade, qui me répondait : — « Je ne peux pas. Il faut penser à mes vieux... » Je savais bien que « ses vieux », comme il les appelait avec une tendre familiarité, n'auraient jamais trouvé un mot de blâme à prononcer contre lui, de quelque façon qu'il eût employé son après-midi ou sa soirée. Non. Ce qu'il signifiait par là, c'était son passionné souci de mériter cet admirable dévouement. Il s'y appliquait d'autant plus qu'il croyait deviner en eux une étrange facilité à souffrir. Et c'était bien vrai que ce ménage de si braves gens ne respirait pas l'allégresse dont ce dévouement.

prolongé tant d'années durant, les rendait dignes. Sur le front rouge du père, où les veines en saillie marquaient aux tempes la forte poussée du sang, il semblait qu'il pesât une préoccupation constante. Appréhendait-il de mourir avant d'avoir achevé son œuvre, sans avoir vu son fils agrégé, professeur à la Faculté, membre de l'Académie? Toutes ses économies avaient-elles été dépensées à cette longue et coûteuse éducation, et sa maigre retraite d'ancien employé, toujours à la veille de disparîdtre avec lui, constituait-elle le plus clair de l'avoir actuel? Était-il simplement un homme d'humeur volontiers chagrine, qu'attristait la santé incertaine de sa femme? Telles étaient les questions que le fils se posait sans doute, comme je me les posais moi-même chaque fois que j'avais constaté sur le visage de M. Corbières, au cours d'une de mes visites, quelque trace de cet obscur assombrissement. Pour Mme Corbières, la réponse était simple. Du moins, elle me paraissait simple. Eugène m'avait lui-même trop souvent parlé de ses craintes sur l'avenir pathologique de sa mère. Il croyait diagnostiquer en elle la menace d'une maladie du foie. C'était une femme courte et trapue, qui avait dû, à vingt ans, être belle de cette beauté du Midi montagnard, à la fois leste et râblée, où il y a tant de vitalité comme ramassée, comme pressée sous une petite enveloppe. Elle était de La Roquebrussane, un village du Var, juché sur les contreforts des Maures, entre Brignoles et Toulon. EUe gardait, de sa Provence, de jolis pieds et de petites mains, — ■ de vrais pieds de mule, fins et droit-posés, capables de gravir, à cinquante ans passés et très passés, sans un trébuchement, les escarpements des pentes natales, — des mains agiles et maigres de cueilleuse d'ohves. Et quelle flamme noire dans ses prunelles ! Elles brûlaient littéralement dans un visage creusé et jauni, comme pétri de bile. Quoique cette femme m'accueillît toujours avec une extrême gracieuseté de manières, pourquoi ne me sentais-je jamais ei sûreté vis-à-vis d'elle? Il y avait, dans tout son être, un je ne sais quoi de farouche et comme de défiant que la présence même de son fils n'apaisait pas» n'adoucissait pas entièrement.

— « C'est une âme inquiète, » me disait Eugène, quand je lui en demandais des nouvelles. « Si j'étais croyant, voilà qui me ferait douter de la justice de Dieu. Tu connais ma mère. Tu la vois vivre. Depuis ma plus lointaine enfance, je me souviens d'elle comme d'une personne qui n'a respiré que pour les autres, pour nous deux, mon père et moi. Entre le marché, sa cuisine, notre linge, des raccommodages d'habits, sa vie se sera dépensée aux plus humbles besognes de la plus humble servante, et elle était née une demoiselle, et elle avait reçu de l'éducation !,.. Si quelqu'un méritait d'avoir la paix du cœur, c'est bien elle, et elle ne Ta pas... Elle est pieuse, dévote même, et sa religion ne lui sert qu'à se ronger de scrupules... Faible comme elle est, j'ai peur de la voir tomber malade à chaque Carême, et il n'y a pas moyen d'empêcher son excès d'austérité. J'aurais voulu parler à son confesseur, mais je ne sais pas chez qui elle va. Elle est très secrète sur certains points, notamment sur celui-là, et quand on essaie de l'interroger, même moi, on sent qu'on lui fait mal... On nous parle de bonne conscience. C'est d'un bon estomac et d'un bon foie que l'on devrait parler. A chaque période digestive, le foie se remplit de sang. Que, par un accident quelconque, ce sang charrié par la veineporte se charge de principes irritants pour les cellules hépatiques, et tout l'être moral est empoisonné physiquement... »

— a Mais ne se rencontre-t-il pas aussi, » lui répondaisje, « des cas où le chagrin tue, et par conséquent où l'être physique est empoisormé moralement?... »

— « C'est exact, » concluait-il, « et cela finit de prouver que nous ne comprenons rien à rien... Pourtant si. Je comprends que le jour où ma brave femme de mère me verra agrégé, ce succès lui fera plus de bien que toutes les eaux de Carlsbad ou de Marienbad... Aussi je te quitte pour aller travailler... »

Je me suis attardé à ces souvenirs, dont je pourrais multiplier les détails. Il s'y ramasse pour moi des impressions de plusieurs années, — années qui vont du printemps de 1873, où je renouvelai avec Eugène Corbières la camaraderie ébauchée au collège, jusqu'à l'hiver de 1882, où se déroulèrent les événements auxquels j'arrive et qui font la vraie matière de ce récit ; — incohérentes années pour moi, qui les employai, comme la plupart des apprentis-écrivains, à toutes sortes d'essais avortés, d'expériences déraisonnables et plus ou moins dangereuses pour l'avenir de ma pensée ; — fécondes et méthodiques années pour mon ami, qui avait, lui, trouvé son chemin aussitôt. Je le vis, successivement, externe, puis interne d'hôpital et remportant la médaille d'or, puis docteur, et il approchait d'un pas sûr vers cette place de médecin des hôpitaux et ce titre d'agrégation qu'il s'était fixés comme buts. La divergence de nos directions avait été trop forte pour nous faciUter, tout le long de cette période, les rapports quotidiens. Nous n'avions donc eu, pendant ces neuf ans, qu'une de ces intimités à intermittence qui ne permettent pas de remarquer certains imperceptibles changements dans la vie de famille de ceux que nous fréquentons ainsi, de distance en distance. A chacune de mes visites à la rue Amyot, j'avais toujours trouvé l'intérieur des Corbières pareil à luimême : l'ex-huissier du ministère un peu plus rouge de tçint, un peu moins alerte ; la mère un peu plus plombée de visage, et plus tassée. Mais rien n'avait changé dans leurs habitudes. Quand j'arrivais, c'était toujours le père Corbières qui venait à mon coup de sonnette, en bras de chemise le plus souvent, un bâton à frotter à la main, ou bien quelque brosse, ou bien un torchon de lampe, et, par la porte entr'ouverte de la cuisine, j'apercevais la mère Corbières devant son fourneau, mijotant quelque

friandise méridionale, — un rizot ou une soupe de poissons, — pour le repas du soir du patient ouvrier de Science que je trouvais, lui, à sa table, au milieu de ses papiers et de ses livres, en train de rédiger les « observations » de la veille ou du matin. Quoiqu'il commençât d'être appelé par ses maîtres à de fructueuses consultations, et qu'il collaborât à quelques revues spéciales où il était convenablement payé, à peine si « les vieux » toléraient l'intrusion dans leur ménage d'une femme de charge, à cinq sous de l'heure, et qui venait seulement une partie de la matinée.

— « Je n'insiste pas davantage, » me disait Corbières, en m'expliquant cette situation : « A la première maladie de l'un ou de l'autre, je leur imposerai une vraie domestique. D'ici là, j'ai peur, en dérangeant leur train de vie, même un peu, de déranger leur santé. Ma mère surtout ne supporterait pas d'être contrariée. Tu sais mes anciennes craintes sur elle. Je vois qu'elle se ronge toujours, et à propos de tout. Mon père en ressent le contre-coup. Ils trouvent le moyen de n'être pas heureux, de si braves cœurs ! Décidément, non, il n'y a pas de Providence... »

Au commencement de cette année 1882, la situation s'était pourtant modifiée. Eugène avait manifesté le désir de quitter la rue Amyot, en prétextant la nécessité de s'établir. Ce fut le premier heurt sérieux entre le fils et ses parents. Après avoir approuvé sa résolution, l'avoir aidé dans sa recherche d'un nouveau gîte, avoir présidé à son emménagement, le père et la mère déclarèrent tout d'un coup qu'il leur était trop pénible de renoncer au logis qu'ils occupaient depuis trente ans déjà, et leur résolution fut invincible. A la clarté des faits que j'ai connus plus tard, je comprends que cette volonté des vieux Corbières enfermait une idée d'expiation suggérée par la femme. Dans l'ignorance de la faute dont la secrète honte dévorait ce ménage, en apparence irréprochable, comment expliquer cet entêtement, sinon par la manie? Le médecin n'y manquait pas. Mais déjà le soupçon que l'état moral de ses parents cachait un mystère se levait en lui, vaguement. Il sentait chez eux un parti pris de ce point s'associer au bien-être qu'allait comporter sa

situation. Sans presque d'efforts et sans qu'il interrompît les travaux préparatoires à ses examens, l'année précédente s'était chiffrée pour lui par un revenu de plus de dix mille francs, somme énorme pour des habitudes comme celles de cette famille. Il vint me voir, je m'en souviens, au sortir de la. scène dernière où il avait vainement essayé de les fléchir. Après m'avoir raconté son entretien avec eux, sa pressante insistance et leur refus de plus en plus afiirmé, il conclut :

— « Il y a de la phobie dans leur cas, c'est indiscutable. Mais j'y vois aussi, de la part de ma mère, une idée religieuse. C'est sa façon de porter le ciUce que de vivre dans cette humilité. Elle me donne l'impression qu'elle veut se punir. Se punir? Pauvre sainte femme ! Sans doute de trop m'aimer, d'être trop fière de moi... Ce qui m'étonne, c'est qu'elle fasse partager sa façon de voir à mon père... Lui n'est pas dévot. C'est tout juste s'il va à la messe maintenant, et quand j'étais petit garçon, il n'y allait jamais. Quels arguments lui donne-t-elle bien pour le convaincre? Et il prend de l'âge, et il aurait besoin de se reposer, d'être mieux nourri, mieux logé, d'être servi... Et pas moyen d'avoir raison de ces vieilles têtes. C'est incompréhensible ! a

C'était incompréhensible en efîet. Mais pourquoi cette excentricité de l'huissier retraité et de sa femme ne m'étonna-t-elle pas outre mesure? Y a-t-il, dans cet ensemble d'impressions mal définies que nous donne la personnalité d'autrui, une logique cachée et dont l'intuition non formulée dépasse notre propre conscience? J'aurais été incapable de dire pourquoi cette attitude des parents d'Eugène se raccordait à l'image que je me faisais d'eux tout au fond de moi-même. Quel paradoxe invraisemblable pourtant que cet effacement subit d'un père et d'une mère qui n'ont vécu que pour leur fils, devant le succès de ce fils ! Quelle anomalie, que ce renoncement à la joie quotidienne de partager son triomphe, — leur œuvre ! Je les avais vus, dix années durant, ne respirer, ne vivre que pour assurer à leur enfant le loisir de suivre sa carrière, de préparer ses examens, de devenir le médecin considérable qu'il allait être, qu'il était, et ils

refusaient de se mêler à cette réalisation du passionné désir de toute leur existence ! S'étaient-Us jugés trop humbles d'extraction, trop frustes de manières? Prévoyaient-ils que leur fils se marierait dans un monde supérieur à eux, et s'écartaient-ils déjà, par un suprême sacrifice? Quelques-unes de ces hypothèses étaient acceptables. D'autres non. La seule à laquelle je n'eusse pas pensé était que ces gens eussent commis une action qu'ils ne pouvaient pas se pardonner. Comment imaginer que le regret de cette action pesât sur leur fin de vieillesse, d'une pesée d'autant plus lourde — et sur ce point Eugène ne se trompait pas — que Mme Corbières, avec sa dévotion à demi italienne, s'épou\'antait et épouvantait son mari, à l'idée de la mort prochaine et de l'enfer certain? Et vraiment, lorsque je songe à la suite d'accidents si simples qui dévoilèrent au fils cet abîme de misère, je le répète, je ne peux m'empêcher d'y retrouver, moi aussi, ce châtiment que la croyante redoutait, et je pense à l'étrange dicton où les Itahens justement, ces :.ousins germains des Provençaux, ont résumé, avec leur vive imagination, ce retour de la faute sur celui qui l'a commise : « la saetta gira, gira, » — disent-ils, « la flèche tourne, — torna adosso a chi la tira, et elle retombe sur qui la tire. »

Il y avait im mois peut-être qu'Eugène avait déploré, dans les termes que j'ai rapportés, l'obstination de ses parents à ne pas vivre avec lui. Je ne l'avais plus revu depuis lors, et je ne m'en étais pas trop étonné, connaissant les exigences de son travail. Je ne me doutais pas que, pendant ces quatre semaines, sa pensée était occupée de tout autre chose que des maladies de la dénutrition, — l'objet favori de ses études ; — et qu'U inaugurait, presque malgré lui, une enquête dont la poursuite l'eût fait reculer peut-être, s'il en eût deviné l'aboutissement. Mais non. C'était une de ces intelligences viriles, — on les compte, même dans sa profession, — pour lesquelles aucun sentiment ne prévaut contre le courageux désir de vivTe dans la vérité, si dure soit-ellc. Je le revoia encore, au terme de ces quatre semaines, entrant chez moi, ua

L*écIlÉANCE 25

peu avant onze heures. C'était un moment incommode pour lui à cause de ses travaux, et qui seul indiquait une circonstance exceptionnelle. L'expression de son visage l'indiquait davantage encore. Une évidente contrainte crispait ses traits, et dans ses yeux, si transparents d'nabi tude, si pleins de la belle ardeur claire de l'étude, je lisais comme une angoisse implorante, celle d'un homme sur le point de hasarder auprès d'un autre une démarche qu'il voudrait ne pas même voir discutée. Il n'y mit d'ailleurs aucune diplomatie, et ce fut avec une décision toute chirurgicale qu'il m'aborda :

— « J'ai un service très déUcat à te demander. Je commence par te déclarer que, si tu ne juges pas à propos de me le rendre, je n'en serai pas offensé. Je te prie seulement de réfléchir avant de me répondre non... »

— « Je te promets de faire tout ce que je pourrai pour te répondre oui, » dis- je, sur le même ton sérieux qu'il venait de prendre pour me parler. Sachant son aversion pour tout étalage, une telle entrée en matière annonçait chez lui une décision raisonnée, et je l'estimais trop pour ne pas me placer aussitôt au diapason de gravité qui était le sien.

— « Merci, » reprit-il, en me serrant la main. Puis, sans autre préambule : « Je t'ai raconté avec quelle étrange obstination mes parents ont définitivement refusé d'habiter avec moi. Je t'ai dit aussi que ce refus n'était qu'une conséquence d'un parti pris général, celui de ne rien changer à leur train de vie, alors qu'ils le peuvent et qu'ils le doivent. C'est comme s'ils craignaient, en participant à ma vie, de participer à une fortune mal gagnée, et cependant tout ce que j'ai, tout ce que j'aurai au monde, c'est le résultat de mon travail et du leur. C'est eux qui m'ont fait ce que je suis, par leurs sacrifices. Tu en es témoin. Si j'ai eu mon temps à moi, tout mon temps, si je n'ai subi aucun esclavage de métier, eux seuls l'ont permis, en se dévouant à moi, d'un dévouement qui est allé du petit au grand, toutes les iicures, pendant des années. Et je ne l'acceptais, moi, ce dévouement, qu'avec l'espoir, avec la certitude de dorloter leur vieillesse. Et ils me la déaie&t, cette pauvre joie, doat l'attcate mo

justifiait, vis-à-vis de moi-même, de tant recevoir d'eux... »

— « Ne te laisse pas aller à ce sentiment, » interrompisje, « il n'est digne ni de toi ni d'eux. Il y a des cœurs envers qui c'est être ingrat que de vouloir être reconnaissant. On doit prendre ce qu'ils vous donnent comme ils vous le donnent, sans compter... On les paie en les aimant... »

— « C'est parce que je les aime, » reprit-U, « et parce que je sais combien ils m'aiment, que leur attitude visà-vis de moi me tourmente. Tu te souviens que j'ai cru à quelque phobie. Le mot t'avait même amusé. J'ai pensé que ma mère surtout, dont je sais le catholicisme tout méridional, pouvait être dominée par quelque hantise de scrupule... Bref, depuis que je ne t'ai vu, il y a un mois, j'ai renoncé à discuter avec eux cette question qui devrait être si simple, n'est-ce pas? Je me suis installé rue Bonaparte, dans mon nouvel appartement, en leur gardant la chambre que je leur avais préparée.,. Et, malgré moi, je me suis mis à les regarder. Le mot peut te paraître étonnant, puisque je ne les ai jamais quittés. C'est ainsi pourtant. Sauf à l'époque où j'avais craint, pour ma mère, un commencement d'hépatite, je ne leur avais jamais appliqué cette acuité d'observation qui se développe en nous par notre métier. Ce fut comme si le fils s'abohssait en moi tout d'un coup pour céder la place au clinicien... Il m'est très difficile de t'exphqùer un état qui n'a sans doute pas d'analogue. Je vais te le faire comprendre pourtant : si la faculté professionnelle n'était pas à de certains moments comme endormie chez nous, aucun médecin ne serait jamais amoureux, et si, d'autre part, rette faculté une fois éveillée ne dominait pas tout l'homme, aucune jolie cliente ne serait en sûreté auprès d'un médecin. Je ne coimais pas d'exemple qui montr-s mieux de quel dédoublement notre éducation technique nous rend capables... Je constat^-i donc, au cours de cette crise d'analyse, que mon mère et ma mère étaient plus touchés que je ne l'avais remarqué jusqu'ici, et chacun dans la donnée de son tempérament. Lui est en train de faire du mal de Bright, elle de la maladie de foiCo

Mais passons. Je t'épargne le détail d'une enquête dont Je seul intérêt pour ce que j'ai à te demander est dans le résultat : j'en arrivai à la conclusion qu'il y avait dans leur existence un principe de souci caché, et que je n'avais jamais soupçonné... »

— « Un souci dont tu ne sois pas l'objet? » interrompisje ; « moi aussi je les ai regardés, tes pauvres parents. Ce n'est pas possible... »

— « Mais écoute donc, » reprit-il avec impatience. « Il y a huit jours, au sortir de l'hôpital, — je fais un intérim à l'Hôtel-Dieu, — ces idées m'obsédaient plus encore que d'habitude. Il faut te dire que j'avais laissé maman la veille avec une mine inquiétante. La visite des malades avait été plus courte que je ne pensais. Je calcule que j'ai le temps, avant l'école pratique où j'avais rendez-vous, de passer rue Amyot prendre des nouvelles. J'arrive. Je monte les trois étages, et, sur le palier, comme j'allais sonner deux coups, — c'est depuis vingt ans ma manière d'annoncer ma rentrée, — j'entends des éclats de voix qui viennent de l'intérieur. On eût dit que l'on se disputait derrière la porte. Impossible de distinguer les mots, mais je reconnais une des voix, celle de mon père. L'autre, non. Une minute je tendis l'oreille, sans rien saisir que des bribes de phrases, entre autres cette exclamation poussée par mon père, à deux reprises : « Mais c'est une honte, c'est une honte !.., » Tout d'un coup, la pensée que, si la porte s'ouvrait, je serais surpris par lui ou par ma mère à jouer ^^e rôle d'espion, me fit prendre la poignée de la sonnette. Au double tintement qui révélait ma présence, les voix se turent. Le pas de mon père s'approcha. J'étais dans un de ces moments où la machine nerveuse est si tendue qu'elle enregistre les plus petits signes. Rien qu'au craquement du parquet sous son pied, j'aurais deviné que mon père tremblait. Je l'aurais deviné aussi, à la manière dont il fit jouer la serrure, en s'y reprenant à trois fois. Il était si déconcerté qu'à peine trouva-t-il les mots pour répondre à ma queS" tion : « Tu étais avec quelqu'un? Je te dérange? » — « Pas du tout, » fit-il, et il continua : « La maman n'est pas là. Mais si tu veux attendre une minute, je finis et

28 t'ÉCHéANCE

je suis à toi. » Il ne voulait pas que je visse la personne avec laquelle il venait d'avoir cet entretien violent. Cette personne, au contraire, désirait sans doute me voir, car, à l'instant où mon père m'introduisait dans la salle à manger, la porte de la cuisine où il avait poussé son visiteur s'ouvrit toute grande. La même voix que j'avais entendue quereller mon père dit : « Monsieur Corbières, je ne veux pas vous importuner. Je reviendrai pour la petite chose ; » et en même temps je vis apparaître un homme, de notre âge peut-être, avec des traits assez fins dans un masque horriblement dégradé, des épaules pointues, un corps décharné qu'habillaient des vêtements ignobles. Tu les connais, ces haillons du tapeur professionnel, sur qui finissent nos vieilles redingotes, nos vieux pantalons, nos vieux chapeaux, devenus d'innommables loques. Celui-là puait l'alcool et la pipe. Il avait, dans ses yeux aux paupières rougies, ce regard d'hcbétude et d'insolence que j'ai si souvent vu aux gens de son espèce. Cela fait un mélange d'orgueil et d'abrutissement qui annonce la paralysie générale toute prochaine. Il me dévisagea, en répétant : « Je reviendrai, » et sortit en traînant sur le parquet, avec une démarche arrogante, ses pieds chaussés de bottines crevées. »

— « C'est un malheureux à qui ton excellent père fait la charité, voilà tout, » lui répondis-je. « Il serait plus prudent de ne pas recevoir seul de pareils personnages, c'est vrai. Mais ces mendiants parisiens sont organisés en camorra, comme ce-Vx de Naples. Ils se renseignent les uns les autres. Celui-là sait que M. Corbières n'est pas très riche, sois-en sûr... »

— « Oui, » reprit Eugène. « C'est un mendiant, cela ne fait pas de doute. Mais ce n'est pas seulement un mendiant... »

— « Que veux-tu dire?... »

— « Je veux dire que, dans le timbre de sa voix, tandis que j'écoutais derrière la porte, dans sa façon de s'en aller, dans l'accent de son : « je reviendrai », il y avait comme une menace, presque une autorité... Et si c'était un mendiant ordinaire, mon père aurait-il été troublé de mon arrivtV, à ce degré? Aurait-ii éludé mes

L'éCH^ANCE 29

questions, une fois seuls? M'aurait-il demandé de ne pas parler de cette rencontre à ma mère?... »

— « Mais oui, mais oui, » répliquai-je. « Tout s'explique, si tu supposes précisément que c'est quelque mauvais pauvre à qui ta mère, plus sage, refuse l'amnône et qui essaie de se faufiler chez vous à son insu, pour arracher une poignée de sous à la pitié de M. Corbières... »

— « Tu n'as pas vu cet homme et mon père l'un en face de l'autre, » répondit Eugène. « Moi qui les ai vus, j'ai senti le mystère, aussi nettement que je sens ce feu... » Et il étendit sa main vers la flamme qui brillait dans le foyer, souple et dorée. « Je l'ai tellement senti, » continuat-il, « que je me suis laissé entraîner, sous l'influence de cette impression, à un acte incroyable. En arrivant chez mon père, j'avais renvoyé ma voiture, pour faire un peu d'exercice, et marcher jusqu'à l'école. Quand je quittai la rue Amyot, le hasard voulut que je prisse la rue de la Vieille-Estrapade, pour obliquer ensuite par la rue Saint- Jacques. Je ne sais si tu te rappelles qu'avant d'arriver à la rue Souffiot, il y a là, sur la main gauche, une espèce de taverne, un débit de liqueurs plutôt, d'un caractère assez étrange, avec tout un décor de tonneaux et de tables en bois brut?... Ce n'est pas le marchand de vins et ce n'est pas le café. Le public qui fréquente là n'est pas non plus celui des cafés ni des marchands de vins. Quelques ouvriers y vont, très peu, mais surtout des bourgeois en train de se déclasser : des pions sans collège, des peintres sans atelier, des publicistes sans journal, des poètes sans éditeur, de futurs avocats sans causes, des carabins sans inscriptions. La boisson favorite du lieu est l'absinthe. Je ne passe jamais devant cet endroit sans y jeter un coup d'œil, presque malgré moi. J'y ai quelquefois repêché de vieux camarades d'hôpital... J'y regardai, ce matin-là encore, et je reconnus, accoudé sur une des tables du fond, avec un verre auprès de lui, rempli de l'affreuse drogue verdâtre et laiteuse, l'énigmatique réfractaire que je venais de rencontrer chez mon père. Comme je restais là, immobilisé par la curiosité, il releva la tête et regarda de fnon côté. Je reculai, comme un coupable pris en flagrant délit, et je me cachai derrière

l'auvent d'une boutique voisine. Peine perdue! Il était déjà complètement ivre et incapable de se remettre mon visage. Le sien me frappa, cette fois, plus sinistrement que tout à l'heure, à cause du contraste entre la stupeur hagarde de l'intoxication et cette finesse de traits dont je t'ai parlé. Il y a deux tj'pes très nets d'alcooliques : le brutal, et, — si l'on peut emplo5'er un pareil mot pour une pareille abjection, — le délicat. Il y a l'ivrogne qui s'est mis à boire par grossièreté et celui qui se grise cérébralement, par nervosisme dépravé, pour oublier, le plus souvent pour s'oublier. C'est l'ivresse plus particulièrement propre au buveur d'absinthe, celle d'un Musset, d'un Verlaine. C'était celle de mon inconnu. C'est la plus triste. Je renonce à t'exprimer en efiet la mélancolie singulière dont cette tête était empreinte. J'y lisais maintenant, non plus l'insolence, ni l'orgueil, mais une détresse infinie et irrémédiable, celle d'une destinée à jamais manquée. A un moment, il leva son verre et il rit convulsivement à Sa pensée, d'une bouche où manquaient les dents de devant. Ce trou noir dans cette face hvide et déjetée, devant ce poison de couleur trouble comme du lait d'euphorbe, dans cet antre dont l'acre relent, — un écœurant aroine d'eau-de-vie au rabais, — arrivait jusqu'à moi, c'était un spectacle presque terrible, je te jure. L'i\Togne vida ce verre d'un trait. Ce devait être le quatrième ou le cinquième, car il posa sur la table, pour payer, une pièce blanche dont on ne lui rendit pas la monnaie. Or les consommations, dans ce bouge, coûtent trois ou quatre sous. Puis, tout raide et automatique, avec cette allure de somnambule flageolant où se devine la décoordination de la mcelle, la fixité du but dans la vacillation du mouvement, il se lève, sort de la boutique, prend le trottoir. Je prends le trottoir derrière lui. Il va. Je vais. Nous dépassons la rue des Feuillantines, le Valde-Grâce, le boulevard de Port-Royal. Il s'arrête enfin, rue du Faubourg-Saint- Jacques, devant la porte d'une de ces maisons à cour intérieure, qui sont de véritables cités de miséreux... Je l'attends... Il ne reparaît pas... »

— « Et alors? » fis-je, comme il hésitait.

— f Alors, » reprit-il avec le visible embarras d'un

^ L'éCHéANCE 3r

homme très scrupuleux, à qui des procédés d'inquisition louche répugnent dans toutes les circonstances, « je suis entré, j'ai avisé le concierge, je l'ai interrogé, et je sais le nom de l'individu. Il loge bien là, et ils'appelle ou se fait appeler Pierre Robert. »

— « Hé bien ! Il faut aller tout de suite à la Préfecture de police, » repris-je, « tu seras renseigné, avec ce norn et cette adresse. »

-— « J'y ai pensé, » répondit Eugène, « et puis j'y ai renoncé, en me tenant un raisonnement très simple : mon père a été au ministère de l'Intérieur. Il sait mieux que personne les procédés à prendre pour se défendre contre un maître-chanteur. S'il ne les a pas pris, c'est qu'il a une raison... »

— « Mais quelle raison? » insistai- je.

— « Ah ! » fit-il avec une émotion grandissante, « estce que je sais?... A force de tourner et de retourner toutes les possibilités dans mon esprit, j'en suis arrivé à m'imaginer que ce garçon était un enfant naturel de ce pauvre père, qu'il l'avait eu avant son mariage et qu'il le cachait à ma mère... Que celle-ci, sensible comme elle est, soupçonne la vérité, sans la savoir au juste, et cela explique tant de choses I... Cette hypothèse n'eut pas plutôt pointé dans ma pensée qu'elle y fit certitude. Je te dis cela, pour te prouver que j'en suis, vis-à-vis du trouble où je vois mes parents, à l'état morbide... Je ne distingue plus bien le possible du réel. A partir de ce moment, je coramençai de passer et de repasser sans cesse par cette rue du Faubourg-Saint- Jacques, devant cette maison. Elle 'n'attirait et me faisait peur à la fois. L'idée que cet abominable dégénéré, dont j'avais suivi le pas incertain le long du trottoir de ce populeux quartier, pouvait être mon frère, me donnait un de ces inexprimables frissons qui nous secouent jusqu'à la racine de notre être... Je te passe mes folies, — car c'étaient des folies, j'en conviens, — mais l'attitude de mon père à mon égard augmentait ce désarroi mental. Nous ne nous sommes pas vus une fois en tête-à-tête, depuis la scène que je t'ai racontée. Il avait éludé mes questions, je te l'ai dit aussi, pour que je n'en parlasse pas à ma mère. Cette supplication du

32 L'ÉCnéANCE

silence, je la retrouvais dans ses yeux à chaque nouvelle visite. C'était de quoi m'enfoncer encore dans mes imaginations, jusqu'à ce qu'en passant de nouveau rue du Faubourg-Saint-Jacques, devant la maison que je t'ai décrite, hier, dans l'après-midi, j'y ai vu entrer ma mère...»

— « Et tu en conclus? » l'interrogeai-je, subissant malgré moi la suggestion de l'enquête passionnée à laquelle il se livrait devant moi.

— « Rien, » répondit-il, « sinon que mon hypothèse est fausse. Du moment que ma mère coimaît, elle aussi, ce personnage, il n'est pas ce que j'avais supposé... C'est un raisonnement qui peut sembler spécieux. Pour moi il est évident : en me suppliant, comme il a fait, de ne pas parler de cette rencontre chez lui avec ce Robert, mon père n'a rien voulu cacher à ma mère concernant cet homme, il a voulu lui cacher quelque chose me concernant. Pourquoi?... Oui, pourquoi?... »

Il se taisait, sans que je trouvasse même une parole pour compatir à l'étrange anxiété dont je le voyais saisi. Qu'il y eût quelque chose d'anormal jusqu'au mystère clans l'ensemble des faits auxquels il venait de m 'initier, j'étais bien obligé de le reconnaître. Mais la suite du discours que m'avait tenu Eugène supposait un rapport, entre ces faits d'une part, et, de l'autre, le refus que ses parents avaient opposé à sa demande d'habiter avec lui. Or, comment admettre ce rapport? Comment admettre davantage que les troubles de santé, dont il prétendait son père et sa mère atteints, eussent une relation quelconque avec l'existence de ce Pierre Robert, à moins que ce maître-chanteur probable, ce mendiant et cet ivrogne certain ne fût l'enfant naturel, non pas du père, mais de la mère? Ce fut l'hypothèse qui pointa soudain, pour prendre le mot du médecin, dans mon esprit à moi, et j'entrevis cette horrible complication : une jeune fille se laisse séduire. Elle a un enfant. Elle se marie sans dire sa faute. L'enfant grandit loin d'elle qui refait sa vie. Elle a un autre enfant, légitime, celui-là. Un jour, le premier enfant reparaît. Il a retrouvé les traces de sa mère. Il menace. La malheureuse femme avoue tout à son mari qui lui pardonne. Mais le fils légitime pardonnerait-

il? La mère agonise de terreur à l'idée de perdre celte chère estime, et le mari pousse la grandeur d'âme jusqu'à comprendre cette terreur et jusqu'à la partager... Telles étaient les pensées qui m'envahissaient, tandis que mon ami, toujours silencieux, marchait dans la chambre, de long en large. N'étaient-ce pas les siennes aussi, à cette seconde? Je n'osais ni lui parler, ni presque le regarder, de peur que cette identité de conclusions ne se révélât à nous subitement. Cette vérité-là lui eût été très douloureuse. Pouvais-je prévoir que la vérité vraie serait plus douloureuse encore?

C'est pour cela, — pour ne pas dénoncer la gravité de mon soupçon à ce fils tourmenté, — que j'acceptai la proposition, pourtant bien singulière, par laquelle se termina cette confidence. Il me sembla que le plus sûr moyen de le calmer était d'entrer dans ses idées, même en les jugeant, à part moi, peu raisonnables.

— « Maintenant arrivons au but de ma visite, » repritil donc ; « je ne t'ai rien caché de ce qui me préoccupe, d'abord parce que je te sais mon ami et puis pour avoir le droit de te demander un service, vraiment en dehors, je m'en rends compte, de nos habitudes. Je te répète ce que je te disais en commençant : tu répondras non, si tu veux répondre non... Voici... Je veux savoir à quoi m'en tenir sur ce Robert. Je le veux... » — et il mit dans ce mot l'indomptable énergie de sa nature si concentrée, — « J'ai pensé à me rendre moi-même chez lui, pour le faire parler. Puis, j'ai raisonné. Il m'a vu chez mon père. Très probablement, il a deviné que j'étais l'enfant de la maison. Il se défiera... Hé bien ! Toi qu'il ne connaît pas et dont il ne peut pas se défier, veux-tu te charger de cette démarche?... Cet homme est un indigent. Il mendie chez mon père, ailleurs encore. Je l'ai compris aux renseignements de la concierge. Tu viens chez lui, par charité. Tu lui laisseras une aumône. Comme cela ta conscience sera

tranquille. Et tu le feras causer. Tu sauras sa vie, qui il est, d'où il vient, enfin quelque chose... »

— « Je saurai ce qu'il voudra bien me dire, » répliquaije, « mais, pour toi, j'essaierai de le faire parler... Ne me remercie pas, » continuai-je, comme il me prenait la main à nouveau, et me la serrait d'une de ces étreintes viriles, plus éloquentes que toutes les protestations, « c'est trop simple... Et quand veux-tu que j'aille voir cet homme? »

— « Tout de suite, » fit-il vivement, « si c'était possible. Je viens du faubourg Saint-Jacques. Il est chez lui... »

Cette preuve que Corbières avait compté sur moi d'une façon absolue aurait vaincu mes dernières hésitations, si j'en avais gardé. Je lui répondis un : « Hé bien ! allons ! » qui mit un sourire de gratitude sur son visage soucieux, et nous descendîmes. Dans sa certitude de mon acceptation, il n'avait pas renvoyé son fiacre. Du quartier des Invalides, où je vivais alors, à cette rue du Faubourg- Saint-Jacques, où habitait le personnage inconnu que j'allais tenter de confesser, nous mîmes un quart d'heure à peine. Le trajet me parut pourtant bien long. Si cette démarche était extraordinaire, son insuccès était aussi sans conséquence. Cela n'empêchait pas que je n'eusse le cœur serré, comme à l'approche de quelque redoutable épreuve, tant est puissante la contagion de certaines anxiétés. C'est un phénomène tout physique dont j'ai eu plusieurs exemples, — jamais comme dans cette voiture qui nous emportait, Eugène et moi, vers une scène que je ne pouvais pourtant pas prévoir si cruellement irréparable. Mon compagnon, lui, ne prononça pas un mot, sinon pour arrêter le cocher un peu avant que nous ne fussions arrivés à la maison de Pierre Robert. Il me la désigna et m'en dit le numéro, en ajoutant :

— « Je reste ici dans le voiture, à t 'attendre... » Deux minutes plus tard, j'avais franchi le seuil de la

grande bâtisse délabrée que Corbières m'avait si justement définie une cité de miséreux. J'avais demandé à la concierge la chambre de M. Robert. Je m'étais engagé, sur les indications de cette femme, dans une cour humide et puante, au-dessus de laquelle ouvraient six étages de croisées sans volets, et des cordes tendues de l'une à l'autre

supportaient un linge abominable, des haillons élimés, des culottes rapetassées, des loques rapiécées, de quoi empoisonner de microbes plusieurs quartiers. J'avais commencé de gravir un escalier qui desservait quantité de petits logements numérotés, pour arriver, sous les combles, à une porte de galetas, numérotée 63. La clef était sur la serrure. Je frappai. « Entrez ! » me cria une voix un peu sourde, mais qui n'était pas celle que j'attendais. Elle n'avait ni l'accent éraillé du faubourg, ni la rude brutalité du peuple, et le personnage qui m'apparut, une fois la porte ouverte, était vi"aiment l'homme de cette voix. Certes, l'usure et le délabrement des guenilles dont Pierre Robert était vêtu lui donnaient un aspect sordide, en accord avec l'ignominie de la chambre, presque sans meubles et répugnante de saleté. Mais cette infamie du costume et du décor faisait encore ressortir chez l'habitant de ce taudis la singulière délicatesse de traits qui avait tant frappé Corbières. L'extrême finesse des cheveux, demeurés très blonds, et la couleur des yeux d'un bleu très doux, sur un teint flétri, comme délavé par des remèdes secrets, accusaient encore la réelle élégance du dessin primitif dans cette tête aujourd'hui avilie. Les mains, ignoblement tenues, dont les ongles étaient rongés jusqu'au sang, n'étaient ni canailles ni communes. Les doigts en restaient minces et maigres. Et surtout l'expression attristée du visage racontait la déchéance sociale et personnelle plus sincèrement que tous les aveux.

Le réfractaire avait à peine dressé la tête à mon entrée. Quoiqu'il fût tard dans la matinée, toutes choses, dans ce taudis, étaient demeurées telles quelles. Une couverture de laine déchirée traînait sur une paillasse tassée dans un coin, véritable chenil que le dormeur avait dû quitter pour faire un déjeuner, dont je pouvais voir, sur une table en bois jadis blanc, les tristes débris : un chanteau de pain dont il avait arraché la raie en laissant la croûte, faute de dents pour la mâcher, et im reste de fromage d'Itahe dans du papier graisseux. Cette charcuterie au rabais lui avait été ce que les poètes contempo-

rains de Louis XIII appelaient un éperon à boire d'autant, car un litre vide était auprès, qui avait contenu du vin blanc, à en juger, non point par le verre, — il n'y en avait pas, — mais par la couleur des ronds qu'avait tracés sur la table le fond de cette bouteille, humée à même le goulot. Deux chaises, un seau de zinc bossue et privé de son anse, une cuvette et un pot à eau égueulés, un peigne édenté, un morceau de glace brisée sur le mur complétaient l'ameublement. J'oubliais une dizaine de volumes, rangés sur une planche, avec une apparence de soin. C'était le reliquat suprême d'une éducation que j'ai su depuis avoir été brillante, pour aboutir, à quoi? à cet alcoolique déjà troublé par la boisson avcint même d'avoir quitté sa chambre, et qui fumait une courte pipe de terre, insoucieusement. La provenance du tabac qui remplissait ce culot était révélée par la collection de bouts de cigares amoncelés sur un coin de la table. Le vagabond les avait ramassés le long des rues. Ce philosophe dépenaillé ne se dérangea pas pour me recevoir ; il ne se leva pas de sa chaise ; il ne perdit pas une bouffée de son brûlegueule ; et ses yeux bleus ne laissèrent passer aucune curiosité, aucun étonnement dans leurs prunelles mornes, quand je lui demandai :

— « M. Pierre Robert, s'il vous pl^t?... »

— « C'est moi, monsieur, » répondit-il, o que me voulez-vous?... »

Je commençai de lui expliquer, comme il avait été convenu avec Corbières, que j'appartenais à une société de bienfaisance. Je l'avais, par un de ses voisins, su peu fortuné, et j'étais venu voir ce qui en était réellement. Je me sentais terriblement gauche dans ce rôle, très nouveau pour moi, de « Petit Manteau Bleu ». J'appréhendais cette orgueilleuse arrogance dont Eugène m'avait parlé. Ce sursaut d'amour-propre ne se produisit pas. Le gueux m'écoutait avec la même passivité qu'il avait eue pour me recevoir. Il ne s'inquiéta ni du nom de la société que j'étais censé représenter, ni du voisin qui était censé l'avoir désigné. Il dit seulement, en me montrant la desserte de son déjeuner sur la table et les bouts de cigares à côté :

— « C'est bien vrai que je ne suis pas riche en ce moment. Voilà ce que je mange et voilà ce que je fume... Mais j'en ai vu bien d'autres en Afrique... » Puis, avec une reprise de politesse qui sentait un dernier reste d'habitudes bourgeoises, il me désigna la seconde des deux chaises : — « Faites-moi le plaisir de vous asseoir, monsieur... »

— « En Afrique? Vous avez donc servi? » lui demandaije, après ra'être assis, et profitant du joint que sa phrase offrait à mon enquête. Ma question le fit partir aussitôt. Je ne la lui aurais pas posée qu'il m'aurait parlé de même, avec cette loquacité des alcooliques, si douloureuse à suivre, tant on la sent morbide, et qui, tour à tour, précipite ou cherche ses mots. C'est la première forme de ce qui sera, dans trois mois, dans huit jours, demain, le délire expansif avec le dérèglement de sa gloriole et de ses vantardises. Ces confidences du réfractaire ne s'adressaient pas à moi. C'était le monologue, à peine dirigé par mes interrogations, d'un demi-maniaque qui pensait tout haut, la tête troublée déjà par le poison. Il n'en avait pris ce matin-là qu'une dose bien faible ; mais dans son état d'effroyable saturation, cette dose, ce simple litre de vin blanc, suffisait pour qu'il ne pût contrôler ses mouvements qu'à peine, et plus du tout son langage.

— « J'ai fait deux congés, » répondit-il, « je devrais être commandant aujourd'hui, et ofhcier de la Légion d'honneur, si je n'aVais pas eu ma déveine... Je suis bachelier es lettres et bachelier es sciences, monsieur, tel que vous me voyez. J'ai même eu un prix au Concours général... Je garde encore un des bouquins que j'ai reçus. Là, tenez... » — et il me montra, de sa pipe qu'il tira du coin de sa bouche, la rangée des livres, parmù lesquels je distinguai, placé en évidence sur le rayon, un volume rehé en maroquin vert, aux armes de l'Empire, et sa tranche dorée. « C'est un Horace que je relis quelquefois : je n'ai pas oubhé tout à fait mon latin.

(( Quî fit Macenas, ut nemo, quam sibi sortent, « Seu ratio dederii, seu fors objecerit, illâ u Conlenins vivat...

« Content de son sort !... Je ne peux vraiment pas l'être du mien. Jugez-en, monsieur. J'entre dans l'armée à vingt et un ans. Je choisis l'artillerie. Je me dis : avec mes diplômes et ce que je sais de mathématiques, j'arriverai à l'École de Versailles. Dans trois ans, je serai officier... Je tombe sur un maréchal des logis à qui ma tête déplaît. Je mets deux ans à être brigadier, — deux ans, avec mon instruction, oui, monsieur ! — Ce n'est que la quatrième année que je peux me présenter à l'École. J'y suis reçu. Pendant mon temps de régiment, je n'étais pas heureux. Je buvais un peu. C'est bien naturel, voyons. Le colonel qui commandait l'École m'en voulait. Je ne sais pourquoi. Il me rencontre, un soir, comme je rentrais, passablement gai, meus rien que gai. S'il avait eu le moindre tact, il m'aurait laissé passer sans avoir l'air d'y prendre garde. Au lieu de cela, il me colle aux arrêts, et, deux jours après, j'étais renvoyé. Je rentre au régiment. Mes cinq ans finissaient. Je rengage dans l'artillerie de marine. Il ne fallait plus songer à Versailles. C'est dommage. J'aurais fait un bon officier. J'y vois de haut. Je me dis : j'irai aux colonies comme soldat et j'y resterai comme colon. J'ai fait deux ans d'Algérie et deux de Tonkin. Quand j'ai vu quelle blague c'était que cette vie de là-bas, le dégoût m'a pris. Et puis j'ai été malade. Est-ce la peine, je vous demande, de conquérir des pays où un honnête homme ne peut seulement pas boire son pousse-café sans que le foie s'en mêle? Sitôt libre, je me suis juré que je ne quitterais plus Paris. M'y voici depuis trois ans. C'est dur d'y vivre quand on n'a pas de carrière, et à mon âge, on n'en commence pas... »

— « Comme ancien sous-officier, pourtant, vous avez droit à une pension? » insinuai- je.

— « Ils m'avaient remis simple soldat, quand je suis parti, » répondit-il. « Quand on n'a pas de protections, ils ne vous pardonnent rien... »

Qui étaient ces Ils mystérieux, sinon les persécuteurs imaginaires que le détraquement de son vice faisait entrevoir au malheureux derrière ses insuccès, en attendant que les hallucinations du delirium tremens \dnssent l'assiéger de leurs cauchemars. C'était jusqu'ici la con-

fession lamentable du déclassé vulgaire qui s'est laissé glisser sur la pente plutôt qu'il ne l'a descendue, par manque de volonté, par manque de milieu où se retremper, par manque de fortune aussi. C'est la plus cruelle conséquence de la nécessaire inégalité sociale, que la marge des fautes irrémédiables soit si large pour le riche, si étroite pour le pauvre ! Quelques mots allaient suffire pour que cette physionomie banale d'une des innombrables victimes de l'éducation moderne s'éclairât pour moi d'une lueur qui m'effraie encore, quand je reviens en pensées à cette minute, pourtant si lointaine :

— « Vous n'avez donc pas de famille? » lui demandai-] e.

— « Je suis un enfant naturel, » répondit-il, « un bâtard, tout mon malheur vient de là... Ce n'est pas la faute de mon père pourtant. Il était marié. Il avait une place importante. Il a fait pour moi ce qu'il a pu. Il a donné de l'argent à ma mère pour m'élever tant qu'elle a vécu. Quand elle est morte, j'avais huit ans. Il m'a mis au collège, et il a payé pour moi. S'il n'était pas mort, lui aussi, au moment même oii je sortais du lycée, ma vie aurait tourné autrement, — ou bien si l'on m'avait remis ce qu'il m'avait laissé... »

— « Il n'avait donc pas fait un testament en règle? » interrogeai- je, comme il se taisait. Je redoutais une de ces soudaines réticences, comme en ont ces étranges causeurs qui vous racontent les plus intimes particularités de lenr vie, les plus honteuses quelquefois, puis ils s'arrêtent devant un détail, souvent insignifiant, et ils s'entêtent à un mutisme aussi complètement inexplicable, aussi involontaire et irréfléchi que leur confiance de tout à l'heure. Ce sont des impulsifs et des momentanés qui n'obéissent qu'à des impressions toutes subjectives. Celui-ci me regardait, comme je le questionnais, avec ces prunelles bleues dont j'avais remarqué d'abord là douceur, dont je remarquais à présent l'étrange inégahté. Se trouvait-il fatigué des discours qu'il venait de me tenir avec des hésitations dans l'attaque des mots qui révélaient l'aphasie latente? Avais-je exprimé trop vivement une curiosité injustifiée et devant laquelle il s'arrêtait, étonné? Toujours est-il qu'au lieu de me répondre, il reprit :

— « Vous voyez, monsieur, qu'on ne vous a pas trompé et que j'ai bien besoin des secours des personnes charitables... »

— « Vous en connaissez déjà quelques-unes, » fis- je en tirant de ma poche la pièce d'or que j'y avais préparée, et je la posai sur la table, en prononçant le nom des parents d'Eugène. « Je sais que les Corbières sont très bons pour vous... »

— « Vous connaissez les Corbières? » dit-il en retirant sa pipe de sa bouche, et, penché en avant, il me regardait avec un regard qui, cette fois, s'allumait d'un étrange éclat. Puis, haussant les épaules, il recommença de fumer, en ajoutant : « Je comprends, ce sont eux qui vous ont envoyé ici. Je le sais, et je sais aussi pourquoi. Voulezvous que je vous le dise? Vous allez me conseiller de quitter Paris. Est-ce vrai, voyons? Ils vous ont raconté que je m'assommais d'alcool, que je m'abrutissais, que je me tuais. Ce sont les discours qu'ils me tiennent chaque fois que j'y vais... Hé bien ! Non. Non. Non. Je ne m'en irai pas. Je ne quitterai pas Paris. Ces gens me verront, entendez-vous, ils me verront. C'est ma vengeance, et ils la subiront jusqu'au bout... »

Pendant qu'il me parlait, prenant mon silence pour un acquiescement, sa physionomie s'animait. J'y reconnaissais cette expression d'arrogante autorité dont Eugène avait été frappé. Ce changement d'attitude était si singulier chez un mendiant tout à l'heure si humble ; il y avait une si énigmatique menace dans les mots dont il se servait, et en même temps une telle certitude d'un droit imprescriptible, que je le laissai parler sans le contredire. J'eus une divination foudroyante de ce que j'allais entendre. La phrase qu'il avait prononcée cinq minutes auparavant : si on lui avait remis ce que son père lui avait laissé... s'illumina tout d'un coup pour moi d'une évidence affreuse. Ce ne fut qu'un éclair, et je lui disais :

— a Vous n'êtes pas juste. Je ne viens pas de la part des Corbières, mais à supposer que je vinsse de leur pajt vous transmettre ce message, pomquoi non? Si les Corbières veulent que vous quittiez Paris, c'est dans votre intérêt. S'ils vous reprochent de vous tuer d'alcool, ils

ont trop raison. Et, puisque vous m'avez avoué vousmême avoir reçu de l'éducation, vous savez que vous ne devez pas parler ainsi de vos bienfaiteurs... »

— « Eux? » s'écria-t-il, « mes bienfaiteurs? Ils se sont donnés à vous pour mes bienfaiteurs? » Il se mit à rire du rire qu'Eugène l'avait vu avoir chez le liquoriste de la rue Saint- Jacques devant son verre plein d'absinthe. Une saute subite de demi-ivresse le faisait passer de la torpeur à l'excitabilité. Cette irritation rendait sa parole plus embarrassée encore, et ses mots, énoncés avec cette gêne, avec ce bégaiement presque, prenaient une force de vérité plus poignante. C'était comme le symbole de l'étouffement 011 il s'était débattu durant toute sa jeunesse, à cause du crime dont il portait maintenant témoignage. « Non, monsieur, » répétait-il, « ce ne sont pas mes bienfaiteurs. Ce sont mes bourreaux. Si je suis devenu ce que je suis devenu : un fruit sec, un raté, un lamentable raté, si je bois, monsieur, c'est leur faute... Je n'ai pas la preuve, c'est vrai, je ne l'ai pas, celle que je pourrais produire en justice pour démontrer que ces soi-disant bienfaiteurs m'ont volé, oui, monsieur, qu'ils m'ont volé... Et puis, qu'est-ce que je ferais de cet argent maintenant? Au lieu qu'à vingt ans !... A vingt ans, j'aurais payé pour mon volontariat, d'abord. Ensuite j'aurais fait mon droit ou ma médecine... Je serais un grand avocat ou un grand médecin. Il ne faut pas me juger sur ce que vous me voyez... a ruin'd pièce of nature, comme disait l'autre. »

Il prononça cette phrase anglaise avec un accent très incoiTect, mais assez net pour que je reconnusse le cri célèbre du Roi Lear. Qu'il pût, dans cette dégradation, citer du Shaksp£are, ne fût-ce qu'une réplique, après avoir cité de l'Horace, ne fût-ce que deux vers, quelle preuve plus navrante qu'il y avait eu, en effet, dans le Pierre Robert que j'écoutais, l'ébauche d'un autre homme? Hélas 1 II n'en restait que les traits fins de ce masque consumé, ces tout petits débris de culture, et ces spasmes de rancune contre ceux qu'il accusait de l'avoir perdu. Il est bien probable qu'il se serait toujours perdu par son propre caractère. Sa nature se serait retrouvée la même dans d'autres circonstances. Pour-

tant il était en droit de formuler l'accusation qu'il formulait maintenant :

— « C'est leur faute, monsieur, » disait-il, « c'est leur faute à eux, à eux seuls. Si ce n'est pas vrai, monsieur, qu'Us se justifient. Allez leur parler, vous qui êtes leur ami, allez-y, et répétez-leur ce que je vous raconte. Ça leur apprendra à m'envoyer des gens. Vous les verrez alors devant vous, comme je les ai vus devant moi, pâlir et trembler. Ils vous diront que je suis fou, comme ils me l'ont dit. Non pas eux. Lui. La vieille femme n'a jamais rien fait que pleurer, quand elle a su que j'avais tout deviné... Mais mes idées vont, elles vont. J'ai comme de la ouate dans la tête. Où en étais-je?... Ah ! Au temps du lycée. J'étais élevé à Versailles. Je n'ai su que bien après qui était mon père. Je l'appelais M. Robert. C'était son prénom, il me l'a donné comme nom. Je le croyais mon parrain. Je le voyais les jours de sortie, chez des alliés de ma mère, à Paris, qui me servaient de correspon dants. C'est par eux que j'ai appris bien des choses plus tard. Mon père était marié, je vous l'ai dit, et père de famille. Il avait une grosse place, il était chef de bureau au ministère de l'Intérieur, celui-là où M. Corbières était huissier. Vous commencez à comprendre? Mon père n'a jamais voulu que ni sa femme, ni ses autres enfants, les légitimes, connussent mon existence. Il avait M. Corbières sous ses ordres depuis des années. Se sentant malade, il lui confia la somme qu'il avait pu distraire de sa fortime et qu'il estimait nécessaire à l'achèvement de mes études... Trente-cinq miUe francs, si j'ai bien calculé... »

— « Et M. Corbières se serait attribué cet argent? » interrompis- je, « Mais c'est impossible... Pourquoi? Je les ai vus vivre, lui et sa femme. Ce sont les gens les plus simples, les plus droits, les plus braves. »

— « Ces braves gens m'ont tout de même dépouillé, » ricana Pierre Robert, en hochant la tète, et sa bouche exprimait le plus amer des dégoûts, celui du méprisé qui peut devenir à son tom" méprisant. «Pourquoi? Oui, pomquoi? Mais leur fils, monsieur, comment l'ont-ils élevé? Il a pu faire son \olontariat d'un an, lui. Il a suivi

ses cours de médecine, lui. Et avec quel argent? Un homme qui est huissier dans un ministère, ça n'a pas de fortune pourtant. Et ce serait sur ses économies que celui-ci aurait mis de côté de quoi garder son fils étudiant jusqu'à trente ans? Allons donc !... C'est mon argent, je vous le dis, qu'ils ont dépensé, vous entendez, mon argent... »

— « Mais vous-même, vous avouez que vous n'avez pas une preuve de ce que vous dites là, « protestai- je, et, tout en protestant, j'étais accablé par l'évidence qu'il ne mentait pas. Ses paroles étaient comme la grille posée sur une page d'écriture chiffrée et qui permet d'en lire le sens tout d'un coup... Les impressions que j'avais eues si souvent d'un mystère épars autour des vieux Corbières, le fond de tristesse sur lequel ils vivaient, si peu en rapport avec leur dévotion à leur enfant, les confidences de celui-ci, ces derniers temps et ce matin encore, tout s'expliquait par cette révélation que l'ivrogne précisait maintenant :

— « Une preuve à fournir en justice, voilà ce dont j'ai parlé... Mais des preuves pour moi, j'en ai trop... Voulezvous les savoir? Avant de mourir, mon père m'écrivit. J'ai sa lettre là. Il m'y disait qu'il était mon père et non mon parrain. Il me défendait de jamais chercher à voir sa veuve et ses autres enfants. Il poussait le scrupule jusqu'à ne pas m'apprendre son vrai nom. Monsieur, j'ai été bien malheureux, je vous le jure. J'ai toujours obéi à cet ordre d'un mort. Jamais je n'ai rien demandé ni à cette femme ni à mes frères. Ils sont deux, à leur aise, et qui m'aideraient. Je ne le veux pas. Mon père ajoutait qu'il avait assuré mon avenir et que je recevrais quinze cents francs par an jusqu'à mes trente ans et un petit capital alors. C'est ce chiffre de rente qui me faisait calculer que la somme a dû être de trente-cinq à quarante mille francs. Dans son parti pris d'absolue séparation entre la vie de son ménage réguher et ma vie, il ne me disait ni qui me remettrait cette rente et ce capital, ni comment il avait voulu que même ce moyen de remonter jusqu'à ses enfants me fût interdit. J'ai tout su pourtant depuis. J'ai su qu'il était mort d'une maladie qui avait

éclaté comme un coup de foudre. Elle ne lui a pas permis évidemment de prendre des mesures qu'il avait différées peut-être, parce qu'il comptait, à ma vingt et unième année, me dire la vérité et me remettre cette petite fortune lui-même. Alors il s'est servi de Corbières parce qu'il était sûr de lui. Et ce Corbières était un honnête homme alors... En voulez- vous un signe? Ma première et ma seconde année de pension m'ont été payées. La troisième, non. C'a été l'année du volontariat du fils. L'argent de ces deux années m'est arrivé par semestre, en billets de banque dans des enveloppes recommandées, sans autre mention que ces mots : d'après la volonté de Monsieur Robert. Hé bien! Monsieur, j'ai eu plus tard de l'écriture de M. Corbières, c'était ceUe de ces mots et des adresses !... Mais je reviens à cette année 73. L'argent n'était pas venu. Je devais faire mon ser^dce militaire. J'avais quelques dettes. Qui n'en a pas? Je n'avais pas le moyen de chercher la raison pour laquelle ma rente ne m.'était plus servie, ni de m'engager dans des procès. Et puis j'étais très jeune, et, à cet âge, on est insouciant. On compte sur sa chance... Bref, j'entrai dans l'armée, et vous savez le reste... »

— « Mais comment avez- vous retrouvé les Corbières? » lui demandai-je.

— « Vous voulez dire comment les Corbières m'ontils retrouvé? Car c'est eux qui m'ont cherché. Ils ont eu des remords, voilà tout. Quand on approche de la fin, on a de ces peurs, paraît-il. On voudrait alors carotter le bon Dieu... » Il rit de nouveau, de ce rire silencieux qui découvrait le trou noir de sa bouche édentée. « Ils ont donc voulu savoir ce que j'étais devenu. Ils m'ont découvert. Comment, par exemple? Je ne vous l'exphquerai pas. Me vo3'ant pauvre, ils se sont mis à me donner la pièce de temps en temps pour endormir leur conscience, et aussi pour conjurer la mauvaise chance... Hé ! hé ! Ils n'y ont pas réussi. Quand j'ai vu le père Corbières pour la première fois, là où vous êtes, monsieur, je l'ai laissé causer, comme je vous ai laissé causer tout à l'heure. Il m'a dit qu'il me savait malheureux, qu'il venait me faire la charité... J'ai l'air de tout croire, quand je veux,

pas vrai? Mais je raisonne, à part moi. Je me disais : toi, mon bonhomme, qu'est-ce que tu me veux? Pourquoi es-tu ici? Je n'ai pas compris. Et puis il est revenu, et sa femme, d'abord chaque mois, puis chaque semaine. Ils m'apportaient de quoi passer mes huit jours. C'était leur prétexte, mais en réalité, ils ne pouvaient pas ne pas venir. Je les attirais en les fascinant. Je les regardais là, dans les yeux, et toujours leur regard à eux s'en allait. Ils jouinai&nt devant moi, monsieur. Pourquoi? Et puis une idée m'est venue, qu'ils étaient mêlés à mon histoire. Je leur ai parlé de l'argent que j'aurais dû avoir et de la lettre de mon père... Depuis ce jour-là, j'ai senti que je les tenais... Oh ! » conclut-il, « pour ce que je leur veux, ils ont bien tort d'avoii" peur et de souhaiter que je m'en aille. Un écu de cent sous de temps à autre, de quoi boire à ma soif, et je les tiens quittes. Si je voulais, leur fils est riche. Il me rendrait tout. Mais quand j'aurais ce tout, maintenant, je vous le répète, qu'est-ce que j'en ferais? C'est bien vrai que je les terrorise un peu de temps à autre aussi... Il faut bien s'amuser. La vie n'est pas gaie. Heureusement, ça ne durera pas toujours, comme on écrivait sur les voitures des remplaçants, vous rappelez- vous?... » Il eut encore un accès dans son sinistre rire. Puis, avisant le napoléon que j'avais placé sur la table, il le prit et le glissa dans la poche du tricot qui lui servait de gilet pardessous sa redingote, et, se levant de sa chaise, il fit le geste de me reconduire vers la porte, en me disant : « Je vous remercie, monsieur. Mais, répétez-leur que ce n'e,st pas la peine de m'envoyer d'autres personnes charitables, pour m 'engager à quitter Paris... Ce n'est pas la peine... A toutes celles qui viendront de leur part, à toutes, vous entendez, je raconterai leur histoire et je ne quitterai point Paris, je ne le quitterai point, et j'irai chez eux, et ils me recevront, répétez-le-leur, indien, monsieur, adieu... »

Ce fut seulement en nie retrouvant hors de la chambre où j'avais reçu cette tragique confession, que j'en réalisai la conséquence immédiate, avec un tremblement d'épouvante que je ne me rappelle avoir éprouvé ni auparavant.

ni depuis. Eugène Corbières m'attendait en bas. Qu'allaisje lui dire? Mon appréhension d'affronter son regard inquisiteur était si forte que mes jambes flageolaient en descendant les marches de cet escalier au terme duquel il me faudrait pourtant arriver. Et alors?... Je me souviens. Je m'arrêtai plusieurs minutes sur le palier du premier étage, pour essayer de me reprendre. Il me fallait à tout prix trouver en moi l'énergie d'opposer aux questions d'Eugène des réponses assez bien calculées pour le détourner de continuer cette terrible enquête. La première condition était que mon visage ne démentît pas mes paroles. Ma pitié pour cet ami, menacé de cette affreuse révélation, m'aurait-elle donné cette énergie? Je n'eus pas l'occasion de mettre ma volonté à cette épreuve. J'avais compté sans la fièvre d'impatience dont Eugène était dévoré. Comme mon absence se prolongeait, il était venu lui-même à la porte de la maison, puis dans la cour, puis au bas de l'escalier, en sorte qu'au moment où je me tenais sur la dernière marche, tout hésitant, tout bouleversé, je le vis surgir devant moi, qui me demandait :

— « Tu es resté bien longtemps. Que t'a-t-il dit? »

— « Rien d'intéressant, » répondis-je, « c'est ce que j'avais pensé. Un bohème à qui ton père fait la charité... »

— « Pourquoi es-tu si troublé alors? » continua-t-il. « Tu trembles? Tu es pâle?... «

— « C'est l'impression de cette misère, » répliquai-jf, et j'ajoutai en l'entraînant : « Allons, un peu d'air me remettra... »

— « Allons, » fit-il, puis, m'arrêtant net, et fichant de nouveau ses yeux dans mes yeux : « Non, il y a quelquechose. Je le sens. Je le vois. Tu ne me dis pas la vérité. Tu ne me la diras pas... Tant pis ! J'y vais moi-même... »

— « Tu n'iras pas ! » m'écriai-je, en me mettant en travers de l'escalier. — Je n'eus pas plus tôt poussé ce cri que j'en compris l'imprudence, et j'essayai de la réparer eïi ajoutant : « C'est inutile et c'est dangereux. Ce Robert n'exploite déjà que trop ton père... »

— « Tu ne me dis pas la vérité... » répéta Eugène avec un accent plus âpre, et avant que j'eusse pu même prévoir son action, il m'avait écarté d'un mouvement bru-

tal, et s'était élancé vers l'étage supérieur, en gravissant les marches quatre par quatre. Je demeurais là, paralysé d'émotion, et sans plus rien tenter. Sachant ce que je savais, il me semblait, dans cet escalier de maison borgne, sentir sur mon front un souffle de fatalité. La rencontre entre ces deux hommes m'apparut comme inévitable. Il valait mieux qu'elle eût lieu maintenant et que je fusse là, pour soutenir mon ami, à la minute même où il recevrait le coup terrible, — s'il devait le recevoir? — Je me forçai, dans la cage de cette funèbre caserne de pauvres, à espérer qu'un dernier reste d'humanité arrêterait le réfractaire. Le fait qu'il eût borné ses demandes d'argent aux parents de Corbières, quand il lui était si aisé d'exercer un chantage sur Eugène, me frappa tout d'un coup comme très significatif. Il me l'avait dit lui-même, en y insistant presque. J'y voulus voir la preuve d'un scrupule devant une révélation si meurtrière, si injuste aussi. Le fils n'était pour rien dans la faute du père. S'il en avait profité, c'était à son insu, et la lui dénoncer était une férocité, Pierre Robert ne s'était montré, dans son entretien avec moi, ni injuste ni féroce.. Je raisonnais de la sorte, et j'oubliais qu'un maniaque d'alcool, comme lui, est toujours près, sous l'excitation de la seconde, de commettre les actes les plus opposés à son propre caractère, à sa volonté la plus réfléchie. Celui-ci avait certainement pensé, dans ses mauvaises heures, à s'adresser au fils. Il avait toujours reculé devant cette infamie. J'allais constater que l'instinct de vengeance, éveillé à l'improviste, devait être le plus fort. Il était même étonnant qu'un scrupule, après tout bien magnanime, eût résisté si longtemps chez un être aussi dégradé. L'alcoohque n'avait pas été maître de sa parole avec moi. Pourquoi le serait-il redevenu, dans ce quart d'heure, et en présence de la personne qui remuait chez lui les souvenirs les plus amers? Sans que j'en eusse une conscience très nette, toutes ces idées contradictoires s'agitaient, se battaient dans mon esprit, tandis que j'attendais mon ami. J'étais devant la porte de la maison, maintenant. Le besoin de tromper ma fièvre par du mouvement, m'avait fait quitter l'escalier et même la cour. Je me tenais sur

le trottoir, à compter les minutes, et à me demander si je ne devrais pas remonter moi-même là-haut, en proie à une des plus mortelles angoisses qui m'aient jamais supplicié, quand Eugène Corbières apparut sur le seuil de cette porte de la maison de misère. Nous nous regardâmes. L'autre lui avait tout dit.

Il y a, dans tout grand médecin comme dans tout grand auteur dramatique, et probablement dans tout grand comédien, certaines facultés beaucoup plus voisines du type de l'homme d'action que du type de l'homme 4e pensée. Ces métiers complexes, et qui exigent tant d'animalisme, supposent aussi une exceptionnelle capacité d'affirmation personnelle, de décision immédiate, de parti pris effectif. Ils comportent, si l'on peut dire, un empoignement direct de la réalité. Il y faut donc cette vigueur physiologique qui permet de dompter les nerfs. J'ai souvent eu l'occasion de vérifier cette remarque dans mes rapports avec les exemplaires supérieurs de ces trois espèces intellectuelles. Jamais, mieux que dans les instants qui suivirent l'entretien d'Eugène Corbières avec l'homme que ses parents avaient dépouillé, je n'ai constaté cette vertu presque militaire de la discipline médicale. Eugène était certes écrasé de chagrin par la révélation qu'il venait de subir. Il ne doutait point de sa vérité ; je le reconnus aussitôt à ses yeux. Il n'eut pourtant pas un geste, pas un mot qui trahît, même vis-à-vis de moi, l'effroyable tempête intérieure. Il me dit simplement : c Cela ne te fait rien de me laisser rue Amj'ot? La voiture te ramènera ensuite chez toi... » Et, sur ma réponse affirmative, il donna au cocher l'adresse de ses parents d'une voix qui ne tremblait pas. Tandis que le fiacre nous emportait à travers ce vieux quartier du Val-de-Grâce, il pouvait voir, par la vitre de la portière, défiler des cx)ins de rues de nous si connus, des faces de boutiques, des

angles de murs, cent aspects familiers qui faisaient se lever devant lui, comme devant moi, les fantômes de tant d'heures de sa studieuse jeunesse. Avions-nous assez souvent erré ensemble sur ces trottoirs, lui se rendant à un cours, moi l'accompagnant, ou bien moi l'entraînant vers le Luxembourg et lui me suivant, pour prolonger une de nos innombrables causeries d'idées? Toutes ces heures, oui, toutes, celles des ardents travaux, celles aussi des nobles plaisirs, était-il possible qu'elles fussent dues à un abominable crime, que son père et sa mère en eussent volé pour lui le loisir au malheureux que nous quittions? Si cette évidence m'accablait de mélancolie, moi, un simple témoin, de quel désespoir devait-il être possédé, lui, l'acteur vivant de cet affreux drame, — un drame dont il était le héros et qu'il avait ignoré? Il gardait pourtant cette absolue maîtrise de soi que je lui avais vue devant des lits d'hôpital. Il semblait assister à sa propre agonie mentale avec la même fermeté d'esprit qu'il avait eue pour soigner tant d'autres agonies, moins douloureuses que la sienne. Son visage était comme serré de volonté, ses yeux secs, sa bouche fermée. Nous n'échangeâmes pas plus de paroles durant ce trajet que nous n'en avions échangé durant le précédent. A quoi bon? Ce fut moi, l'étranger, chez qui l'émotion triompha d'abord de cette virile réserve. Lorsqu'il fut descendu devant la porte de ses parents, je ne pus me retenir, en lui prenant la main, de lui dire d'un accent que l'angoisse étouffait :

— « Rappelle-toi comme ils t'ont aimé?... »

— « Ils eussent mieux fait de me haïr, » répondit-il, « je leur en voudrais moins. »

Ces sacrilèges paroles furent prononcées avec un ton où frémissait un tel sursaut d'indignation, à la fois implacable et froide, le regard d'Eugène était chargé d'une telle intensité de mépris, je le sentais arrivé à un tel état de frénésie intérieure, sous ses apparences calmes, que je le laissai entrer dans la maison et disparaître, sans lui avoir répondu. A quoi bon encore? Je me rejetai dans la voiture, en m'abandonnant enfin à la pitié dont je débordais, et je ne pouvais que répéter ces mots, toujours les mêmes :

— « Dieu ! les pauvres gens ! les pauvres gens !... »

L'image qui m'arrachait ce cri de terreur, c'était ceUe de mon ami apparaissant comme un justicier devant ce vieil homme et cette vieille femme et les reniant, les outrageant pour avoir fait de lui le complice d'une infamie, de cet abus de confiance envers un mort. Je voyais le fils arrivant dans cet appartement que je connaissais si bien, je les voyais, eux, j'entendais leurs voix : « Tu veux donc, ô mon enfant, égorger ta mère? — Ce n'est pas moi qui t'arrache la vie, c'est toi-même... » Ce dialogue de l'éternelle Clytemnestre et de l'éternel Oreste me revenait à la mémoire, et j'avais peur. Quand, plus tard, Eugène me raconta par quelles sensations il avait passé durant cette heure qui fut vraiment l'heure de sa vie, celle où toute sa destinée d'homme s'est résolue, j'ai compris combien j'avais eu raison d'appréhender une scène tragique, et un dénouement terrible à cette terrible aventure :

— « Ma résolution était prise, » me dit-il, « je voulais les interroger, savoir la vérité d'eux aussi, la leur faire avouer, les maudire et me tuer ensuite... »

C'est le cœur remué par des sentiments de cette violence que le malheureux garçon arriva devant la porte de ses coupables parents. Dans cette crise aiguë de révolte intime, son existence passée lui causait une telle répulsion que cela lui fit mal de sonner les deux coups habituels. Ce signal convenu, auquel il était sûr que l'on répondrait, lui représenta pour un instant les longues années qu'ils avaient vécues ici, eux et lui, — eux les voleurs, lui leur complice. Nul doute que, si le pas de son père s'était approché en ce moment, et si, la porte une fois ouverte, il avait eu en face de lui un visage d'homme, sa colère ne se fût soulagée en un éclat irréparable. Par bonheur le vieux Corbières n'était pas au logis. Eugène reconnut, par delà cette mince cloison, la démarche légère de sa mère, et quand le pêne eut gUssé dans la serrure, il trouva pour l'accueillir les yeux et le sourire de. la vieille femme, — ces yeux dont il comprenait maintenant pour la première fois la douloureuse fièvre, ce sou*

rire qui jouait sur des traits dont il suivait l'altération depuis des jours ; il en savait aujourd'hui la cause. Et voici que, tout d'un coup, devant cette malade qui l'avait porté dans son sein, nourri de son lait, — malade du remords d'un crime qu'elle avait commis pour lui, — le fils sentit sa révolte indignée s'arrêter, s'abattre, se fondre en un poignant attendrissement qui le fit trembler tout entier. Cependant la vieille femme, dont les prunelles âgées, dans l'ombre de la petite antichambre, n'avaient pas vu aussitôt le bouleversement de sa physionomie, refermait la porte avec les précautions accoutumées, et elle commençait, lui racontant comme toujours l'humble chronique familiale de son intérieur :

— « Mon Dieu ! Si j'avais su que tu venais ce matin, » disait-elle, « je t'aurais fait un vrai déjeuner, des œufs aux tomates comme tu les aimais. Il y en avait de fraîches au marché de la rue Monge, où je suis allée. Et le père est sorti, justement. Il ne se sentait pas très bien ce matin. Il souffre toujours de ses étouffements. Il faudra que tu l'auscultes encore... Mais qu'as-tu toi-même, mon enfant?... »

Elle venait en efîet, tout en lui parlant, d'entrer à sa suite dans la saUe à manger. Elle l'avait regardé à la pleine lumière, et ce regard lui avait suffi pour deviner que son fils était sous le coup d'une émotion extraordinaire :

— « Mon enfant ! » répéta-t-elle. « Mon enfant ! Mon Eugène !... Ah !... »

Elle n'acheva pas. Ce cri que poussait son cœur de mère, éclairé par la plus foudroyante des intuitions, s'arrêta tout d'un coup devant l'explosion de désespoir de celui à qui elle l'adressait. Corbières s'était laissé tomber sur une chaise, et là, il avait éclaté en sanglots convulsifs. De se retrouver ainsi au milieu de ces objets parmi lesquels il avait vécu, dans cette atmosphère qui avait été celle de toute sa jeunesse, après qu'il savait ce qu'il savait, lui était trop dur, et il roulait sous la vague de sensibihté violente qui montait en lui. Peut-être cet accès de larmes le sauva-t-il du suicide et de la folie, en brisant l'efiroyable tension oii j'avais vu se crisper son

être, et la mère écoutait avec épouvante gronder dans cette petite chambre de famille, où tous les succès du lycéen et de l'étudiant avaient été fêtés, cette rumeur, cet ouragan de soupirs déchirants, de cris étouffés que jette une grande douleur d'homme. Celui-ci était secoué, et comme tordu par cet accès sur la cause duquel la malheureuse femme ne pouvait guère se tromper. Depuis tant de jours, elle avait trop redouté la découverte par son fils du crime qu'ils avaient commis, elle et son mari, commis pour lui, mais un crime tout de même ! Et elle disait, penchée sur l'infortuné, le serrant dans ses bras, affolée elle-même :

— « Mon Eugène, c'est moi, c'est ta mère. Regardemoi. Tu souffres? Qu'as-tu? Pourquoi pleures-tu?... Ah! parle-moi... »

Puis sauvagement :

— « Mais parle donc. Quoi que tu aies à me dire, disle-moi. Tu me fais trop de mal... »

Elle avait mis, dans ce dernier appel, une si farouche énergie d'amour maternel qu'il en émana cette irrésistible suggestion qui nous descend jusqu'au fond de l'âme pour y arracher l'aveu. L'homme qui pleurait releva la tête, et il dit, mettant dans cette phrase toute sa douleur, mais aussi toute la tendresse dont elle était mélangée maintenant :

— « Ma pauvre mère, je viens de la rue du Faubourg- Saint- Jacques... »

Elle ne lui répondit rien. Malgré lui, après avoir parlé, il l'avait regardée! Il la vit se reculer, ses vieilles mains se tendre en avant, comme pour écarter quelque chose, et une pâleur envahit son visage, si effrayante qu'il crut qu'elle allait mourir. Le médecin se réveilla dans le fils, et, à son tour, il s'élança vers elle en lui donnant le même nom qu'il lui eût donné vingt ans auparavant, s'il l'eiit vue pâlir ainsi :

— « Maman !... »

— « Laisse-moi, » lui dit-elle, en reculant toujours jusqu'à ce qu'elle fût contre le mur de la chambre. Là, elle se retourna, prit sa tête dans ses mains et s'agenouilla pour prier, longuement. Lorsqu'elle se releva de cette

prière, elle avait dans ses yeux, sur son front, autour de sa bouche, une espèce de sérénité dans le désespoir qui contrastait, d'une manière saisissante, avec l'expression de rongement intérieur qui avait tant inquiété son fils depuis des années.

— « C'est mieux ainsi ! » gémit-elle avec une étrange exaltation .« Cela m 'étouffait depuis trop longtemps. Dieu a eu pitié de moi... Oui, » continua-t-elle, plus exaltée encore, « je savais que ce serait la délivrance, si tu connaissais tout, si je pouvais te parler, t'expliquer, si j'avais cette douleur dans cette vie. Tu aurais toujours tout su, au jour du jugement dernier, quand on verra le fond des cœurs, et alors c'eût été trop horrible... » Puis, feimant les yeux, et avec un frémissement : « Je suis prête à boire le calice. Le bon Dieu m'en donne la force... Eugène, dis-moi tout ce que tu sais, tout, et je te dirai ce qui est vrai, ce qui ne l'est pas... Tu dois m'obéir, mon enfant, puisque je suis ta mère, qui ne t'a que trop aimé... Interroge-moi, je te l'ordonne, pour qu'il n'y ait plus rien entre nous que la vérité... »

— « J'essaierai, » dit Eugène après un silence. Il éprouvait, devant l'attitude soudain si ferme de cette femme qu'il connaissait si troublée, si hésitante, un sentiment de respect d'autant plus étrange qu'il était venu pour avoir une explication qui, par elle-même, était un outrage. Mais il y a, dans l'acceptation héroïque de certaines épreuves, une secrète grandeur devant laquelle doit s'incliner même le juge qui condamne ; et c'est avec cette émotion — la plus noble qu'il pût avoir à cette seconde, la seule qui le sauvât du parricide moral, dans cet interrogatoire — qu'il continuait : « Est-ce vrai que ce malheureux qui habite là-bas, rue du Faubourg-Saint- Jacques, ce Pierre Robert, est l'enfant adultérin d'un protecteur de mon père? »

— « C'est vrai, » répondit-elle, « de M. Pierre-Robert Haudric. C'est pour ce motif qu'il a été inscrit sous ces deux prénoms. Ce monsieur Haudric était le frère de lait de Corbières. Ta grand'mère avait été sa nourrice à Péronne. C'est lui qui nous avait placés au ministère. »

— - « Alors, » reprit le fils, à qui les mots manquaient

pour formuler la hideuse chose, « le reste est vrai aussi? »

— « Que M. Haudric nous avait confié une somme d'argent en dépôt pour cet enfant? C'est vrai encore... »

— « Et que vous l'avez employée pour moi? » demandat-il d'une voix éteinte, presque basse, comme s'il eût eu peur, en entendant ses propres paroles, d'être repris de sa frénésie de révolte contre cette honte dont il se sentait couvert. Et ce fut d'une voix tout éteinte aussi, toute basse, qu'elle lui répondit :

— « C'est \Tai. » Puis, serrant ses mains l'une contre l'autre, et suppliante : « Écoute-moi, Eugène. Écoute... Nous avons été bien coupables, mais pour nous comprendre, il faudrait tout savoir, et d'abord que ce fils de M. Haudric lui avait déjà donné tant de soucis. Il était intelligent, mais si mauvais sujet, dès le collège. C'est pour cela que M. Haudric avait dit à Corbières : « Je ne veux pas qu'il ait rien avant trente ans, que juste la somme indispensable à ses études. » Cette somme, il l'avait fixée à douze cents francs par an. Le capital tout entier était de trente-six mille francs. Nous ne devions pas nous faire connaître, parce que M. Haudric était marié. La mère de Pierre Robert était une proche parente de sa femme, une cousine germaine. Comment M. Haudric s'était-il laissé aller à cette aventure de séduction, lui un si brave homme? Je l'ai jugé sévèrement alors. Je^ sais maintenant que j'avais tort et qu'il ne faut condamner personne. Il avait d'autres enfants. Il voulait que ce secret mourût avec lui. Je t'explique ces choses pour que tu comprennes comment nous avons été tentés... Ton père devait surveiller de loin ce garçon. La première année, nous servîmes la pension, comme nous devions, et nous sûmes qu'il avait vécu au quartier Latin avec des filles, courant de café en café, sans suivre aucun cours ni travailler d'un travail quelconque. Il buvait déjà, à dixneuf ans ! La seconde année, nous servîmes encore la pension, il fit de même, et pis encore : ton père prit des renseignements et nous sûmes qu'il avait contracté de grosses dettes. La troisième année... » EUe s'arrêta une seconde, et, avec la ferveur de quelqu'un qui consomme son sacrifice... « La troisième année, c'était celle où tu

devais faire ton service militaire. Il fallait payer quinze cents francs, pour que tu n'eusses qu'un an à être soldat. Nous ne les avions pas. Nos pauvres petites économies, sept mille francs épargnés sou par sou, avaient été perdues dans un mauvais placement. Tu étais si travailleur. Tu avais eu tant de mérite à devenir ce que tu étais déjà devenu... Qu'est-ce que tu veux? Nous n'avons pas pu supporter l'idée que tes études fussent interrompues, d'autant plus que ce n'était pas seulement la question du service militaire à faire ou à ne pas faire. C'était tout l'avenir ! Ah ! si l'autre avait été comme toi, si nous avions pu penser que cet argent ne serait pas perdu pour lui, qu'il l'emploierait à devenir quelqu'un, la tentation ne nous aurait pas saisis... Je sais, nous n'avions pas le droit. Cet argent était à lui, pas à nous... Mais tu en étais si digne, Eugène, et lui si peu ! Et nous avons succombé... »

— « Et vous n'avez pas pensé, » reprit Eugène, « que précisément à cause de sa faiblesse de caractère, cet autre avait plus besoin que moi de cet argent?... Vous ne vous êtes pas dit que, lui enlever cette petite fortune, c'était le laisser plus désarmé devant la vie, qu'avec son manque d'énergie, une fois sans ressources, il tomberait de plus en plus bas, et que c'est moi, votre fils, qui en serais responsable?... »

— « Toi? » s'écria la mère : « Toi, toi, responsable? Ne dis pas cela, mon enfant, ne le pense pas... Ni toi, ni ton père... C'est moi qui ai tout fait, » continua-t-elle en se frappant la poitrine, comme elle faisait à l'église. « C'est moi qui prends tout sur moi... C'est moi qui ai eu l'idée d'employer une partie de l'argent, d'abord à ton volontariat. C'est moi qui ai décidé Corbières. Il ne voulait pas. Je l'ai entraîné... Il voulait ensuite continuer tout de même la pension à l'autre, en prenant sur le capital. C'est moi qui l'ai empêché. J'ai eu peur que l'argent ne nous manquât pour la fin de tes études. Et puis, c'était fait... Je te dis que je t'aimais trop, plus que mon salut éternel, plus que Dieu. Voilà mon péché. Le reste en est sorti tout naturellement. Je savais bien que je me damnais, mais c'était pour toi... Voilà dix ans, Eugène, entends- tu, dix ans, que je ne me confesse pas, pour que

le prêtre ne me dise pas qu'il faut rendre quelque chose du dépôt. Tu pouvais en avoir besoin... Va ! Je t'ai bien aimé, mon enfant, et c'est par toi que Dieu m'a punie, dès les premiers jours. Non que tu m'aies jamais fait souffrir, toi, la perfection sur la terre. Mais justement, quand je t'ai vu si parfait, j'ai commencé d'avoir une terreur, un pressentiment que cette vie ne durerait pas, que nous ne réussirions pas, que tu nous serais ôté, là, tout d'un coup, en pleine jeunesse, en pleine espérance. , Je t'assure, s'il y avait eu des difficultés, si tu avais moins bien travaillé, je n'aurais pas eu cette impression d'une menace suspendue sur nous, à cause de ce que nous avions fait, toujours, toujours... ^'ai voulu endormir cette terreur, en me punissant volontairement, ton père aussi. Depuis qu'il s'était laissé persuader par moi, je voyais qu'il se privait de tout. Il n'a plus fumé, plus bu de café, plus rien mangé que le strict nécessaire. Nous pouvons nous rendre cette justice que nous n'avons rien pris pour nous... Mais j'avais beau jeûner, me mortifier, m'atteindre dans ma chair, toujours cette idée me revenait que cela n'était rien, et qu'un jour viendrait où je serais frappée en toi... Les années ont passé, mon Eugène, sans rien m'apporter que des raisons d'être plus fière de toi, de t'aimer davantage... Et plus j'étais heureuse par toi, plus l'idée grandissait que nous n'avions pas droit à ce bonheur. Je ne trouve pas les mots pour m'exprimer... A chacun de tes succès, à chaque joie que tu nous donnais, c'était comme si la dette augmentait. Tu vois bien que j'avais raison de penser qu'il nous faudrait tout payer un jour, puisque j'en suis à te parler ainsi... Cette pensée était devenue si forte, si obsédante, qu'il y a deux ans, je voulus essayer de m'en délivrer un peu. Ton père et moi, nous savions que l'autre était entré au régiment, puis dans une école à Versailles, et qu'il en avait été chassé pour inconduite. Nous l'avions perdu de vue après. Je m'imaginai que, si nous pouvions le retrouver, lui rendre, non pas tout, mais quelque chose, lui faire du bien, je serais soulagée d'une partie de ce poids, que je n'aurais plus cette appréhension, ce. battement de rœur... Et Corbières a cherché ce garçon. Il l'a retrouAé en effet;

Pourquoi ai-je voulu le voir, moi aussi? Je n'ai pas pu m'en empêcher, C'a été un besoin physique de l'avoir là, devant mes yeux... C'est alors que j'ai senti, que j'ai touché le châtiment. Quand j'ai constaté ce qu'il est devenu, le remords m'a prise, et j'ai eu peur, non plus plus pour nous, mais pour toi. Je me suis dit ce que tu me disais tout à l'heure, que peut-être, avec cet argent dont nous l'avions frustré, il ne serait pas tombé si bas. Je n'ai plus vu seulement dans cet abus du dépôt un emploi défendu. J'ai vu le crime... Tu comprends le reste... Mon trouble a été si grand, que cet homme n'a pas pu ne pas le remarquer... Avant de mourir, M. Haudric lui avait écrit ses intentions pour lui, sans se nommer et sans nous nommer. Il savait qu'une petite somme lui avait été léguée. Il avait touché les deux premières années. Puis rien... Il a tout deviné, et, depuis quatorze mois, nous vivons avec l'idée qu'il fera ce qu'il a fait ce matin, qu'il te parlera, et que tu nous jugeras, que tu nous condamneras, que tu nous mépriseras... Ah 1 « conclut-eUe avec une supplication passionnée, « juge-moi, condamne-moi, méprise-moi, Eugène, mais pas ton père. Épargne-le. Il n'est pas coupable, je te le jure. C'est moi qui ai tout médité, tout voulu. Je suis la seule coupable, la seule. Le bon Dieu le sait bien, et la preuve, c'est qu'il a permis que tu ne trouves que moi ici, maintenant... Je n'aurais pas osé lui demander cela. C'était plus que je ne méritais. Mais il m'a pardonné, je le sens. J'ai tant souffert... Moi, ce n'est rien, je vais pouvoir me confesser, communier!... Ah! Eugène, aie pitié de ton père... »

— « Je n'ai le droit de vous juger ni toi, ni lui, » répondit-il. Cet homme, habitué pourtant par métier au contact de la souffrance, demeurait anéanti devant l'abîme de misère qu'il avait côtoyé toute sa jeunesse, sans le voir, sans même le soupçonner. Il n'avait pas soupçonné, non plus, le déhre d'amour de cette mère, qu'il était le seul à ne pouvoir condamner. Il avait devant lui une âme humaine, toute nue, toute saignante, et quelle âme, celle dont la sienne était issue ! Qu'elle avait souffert en effet, ' étte pauvre âme, et comme le repentir et la foi l'avaient marquée de leurs grandes touches ! Comme, à travers son

supplice intime, elle s'était lavée de sa faute ! Elle en acceptait, elle en réclamait l'entier châtiment, prenant tout sur elle, avide seulement d'expier pour deux, anxieuse d'éviter à son complice, au vieux compagnon de toute sa vie, le coup suprême dont elle venait d'être frappée. Dans quel repli de son cœur le fils aurait-il trouvé la force de la juger et d'agir autrement qu'il n'agit? Il vint à elle, et la serrant dans ses bras, il lui disait :

— « Maman, ma chère maman, ne souffre plus, ne pleure plus. Tout peut s'effacer, se réparer. Je serai riche. Je rendrai cet argent. Je guérirai ce malheureux... Regarde-moi... Souris -moi. Tu sais que je suis un honnête homme. Je te jure que je n'ai pour toi en moi que de la tendresse, de la vénération. Tes larmes ont tout effacé, moi je ferai le reste. Et nous serons tous heureux, je te le promets... »

Elle avait posé sor front sur l'épaule du jeune homme, et elle l'écoutait sans lai parler, en secouant seulement cette pauvre tête blanchie, d'un geste doux qui répondait : « Non » à ces promesses d'espérance, — le « non » résigné des mourants, à qui l'on décrit les promenades qu'Us savent bien ne jamais devoir faire, les plaisirs qu'ils ne goûteront plus. Et cette dénégation muette exprimait tellement la vérité d'une détresse sans remède qu'il finit par se taire, lui aussi, mais gardant toujours la vieille tête appuyée à son épaule, la berçant, la caressant, jusqu'à ce qu'un bruit trop connu les écarta brusquement l'un de l'autre. Une main introduisait une clef dans la serrure de la porte d'entrée. C'était le père qui revenait au logis.

— « Du courage, maman, » dit Eugène. « Je te promets qu'il ne saura rien... »

— « Et j'ai tenu ma parole, » me répétait -il à moi, quand nous nous revîmes et qu'il me raconta cette scène, 0 avec quel effort, tu le devines. J'ai passé dans l'autre chambre pour me donner le temps d'essuyer mes yeux, de composer mes traits. Et j'écoutais la voix de mon père demander : « Tiens, Eugène est venu, voici son chapeau? » — « Oui, » répondait ma mère, « il cherche un Uvre dans « la bibliothèque. C'est heureux qu'il soit monté ce maf tin. Je me suis sentie si mal quand tu as été parti. Il

« m'a examinée. Ce ne sera rien... » Elle venait de trouver un pieux mensonge qui me permît de paraître, sans que mon père s'étonnât de mes paupières rougies et de mon visage altéré. Malgré moi, sans ce prétexte, mon émotion m'eût trahi. Je les quittai aussitôt. Je n'en pouvais plus... Le croirais-tu? C'est cette première heure, où je me suis retrouvé seul, qui a été la plus dure. J'ai marché devant moi, vite, indéfiniment. J'aurais voulu me fuir, m'en aller de moi, ne plus rencontrer ma pensée. Il me semblait que cette pensée même n'était plus à moi, que je l'avais volée, volé mon intelligence, mes idées, le meilleur de moi. Ces années de travail qui m'avaient fait ce que j'étais, cette Science que j'avais tant aimée, cette culture dont j'étais si fier, je me répétais que c'était du vol, du vol, du vol, que j'avais eu tout cela aux dépens d'un autre, avec l'argent d'un autre, et cet autre, je le revoyais dans cette ignoble chambre, avec son ignoble face, parlant cet ignoble langage, et toute son abjection retombait sur moi. J'avais beau me dire ce que ma mère m'avait dit, que je n'en étais pas responsable. Il y a des choses qui ne se discutent pas plus que la vie ou que la mort. Ça est ou ça n'est pas. Cette responsabihté était sur moi, en moi. Si tu te trouvais savoir qu'un bijou qui t'a été donné, une bague, provenait d'un assassinat, tu ne la porterais pas une seconde, tu l'arracherais, tu la jetterais, pour ne pas avoir de sang sur ta main. Moi, est-ce que je peux m'arracher mon cerveau, et, avec lui, tout ce qui me vient du meurtre de l'autre? Car c'est un meurtre, ce qu'ils ont fait. On assassine autrement qu'avec des armes à feu et des poisons. On tue un être, en lui enlevant ce qui l'aurait fait vivre. C'était là, au premier moment, ce qui me rendait fou de honte et de douleur : que cet argent volé ait passé dans mon esprit, que je ne puisse pas rendre ce dépôt, dont ces malheureux ont abusé à mon profit. Mais je le rendrai... Je le rendrai... »

— « Te voilà dans le vrai, » lui répondis-je, « ta pauvre mère avait raison, quand elle te disait que tu n'es pas responsable de ce qu'ils ont fait pour toi, ton père et elle. Crois-moi, ton devoir est tout simple, et tu l'as trouvé du premier coup en écoutant ton cœur, qui t'a commandé

6o l'échéance

de plaindre ta mère, d'épargner à la vieillesse de ton père une mortelle douleur, et de faire du bien au malheureux du laubourg Saint-Jacques. Tu lui dois de lui restituer l'argent qui est à lui, d'abord, puis de l'aider à s'affranchir du terrible esclavage, à se guérir de cet alcoolisme où il est en train de sombrer, où il aurait toujours sombré, sois-en sûr, aussi bien riche que pauvre. Et si tu l'en guéris, vous serez quittes, je m'en porte garant sur mon honneur... »

— « Non, » répliqua-t-il, en regardant devant lui d'un regard où je retrouvai cette admirable ardeur de vie spirituelle, qui m'avait fait son ami du coup, dans notre rencontre au jardin du Luxembourg : « Non, » insistat-il, « ce n'est pas a.ssez... » Et comme si, par une mystérieuse communication intérieure, dans cette minute d'une confidence solennelle, le même souvenir nous était réapparu à tous deux : « Te rappelles-tu, » continua-t-il, « quand nous nous sommes revus après le collège, nos discussions d'idées, et les raisons qui m'ont fait commencer mes études de médecine? Je te disais que j'avais soif et faim de certitude. J'avais cru la trouver, cette certitude, dans une espèce de pari à la Pascal. Tu te rappelles encore? Je rêvais d'un emploi d'existence justifiable dans l'une et dans l'autre hypothèse, que Dieu existe ou n'existe pas, qu'il y ait une liberté ou qu'il n'y en ait pas, une autre vie ou le néant... Hé bien ! je suis arrivé à un moment où cette double hypothèse n'est pins possible. Je suis acculé à l'alternative. Tu me parles d'argent à restituer, de soins à donner? Mais quand je paierais à ce Robert vingt fois, trente fois, cent fois la somme ; quand je l'arracherais à l'affreux vice, par quel moyen lui restituer sa jeunesse, toutes les possibilités perdues, comment réparer l'irréparable? S'il n'y a pas de Dieu, j'en suis là... S'il y en avait un pourtant, si l'action humaine avait un autre horizon que celui-ci, je pourrais mériter pour ce malheureux... Ce n'est pas d'aujourd'hui que ces idées me hantent. Depuis que j'ai vu des soeurs dans les hôpitaux faire le service des malades, sans autre soutien que l'idée qu'elles méritaieni pour d'autres, j'ai beaucoup pensé à ce que les chrétiens appellent la réversibilité. Toute la question est de savoir si l'expérience

L'/'CniANCE 6i

nous montre ou non ce phénomène dans la nature... Voici des années qu'il m 'apparaissait comme la seule interprétation de tant de choses, et je te défie d'expliquer autrement la dure épreuve qui m'accable. Oui ou non? Suis-je frappe pour la faute de mes parents? Et ce Robert lui-même, de quoi est-il la victime, sinon de la faute de son père? Que j'en ai vu de ces répartitions, et, derrière elles, il faut bien un pouvoir répartiteur ! S'il y a une réversibilité du mal, il doit y avoir une réversibilité du bien... Ce ne sont pas des théories, cela, c'est de l'expérience. Et c'est de l'expérience aussi que cette justice inévitable, dont ma pauvre mère a eu l'épouvante dix ans durant, et qui l'a frappée, comme eUe a dit, à travers moi. Derrière la justice, il faut bien un juge. Derrière l'échéance, il faut bien un créancier... »

— « Et tu conclus? » lui demandais-je, comme il se taisait.

— « Je conclus que si Dieu n'existe pas, je ne peux pas .rendre le dépôt. Je le peux s'il existe... Ah ! si je pouvais croire en lui! » ajouta-t-il avec un soupir que j'entends encore après seize ans.

Oui. Il y a seize ans déjà qu'Eugène me tenait, sons le coup immédiat des événements que j'ai racontés, ce discours dont je n'ai pas à discuter la logique, et depuis ces seize ans, il est arrivé, à travers quelles autres tempêtes intérieures, je ne l'ai jamais su, à la solution qu'il m'indiquait dans cet entretien et qu'il désirait si passionnément, sans que sa raison se rendît tout à fait à ces raisons du cœur qui criaient en lui. Je répète ce que je disais en commençant, que je suis ici un simple témoin et qui n'apprécie pas. Eugène n'a plus aujourd'hui ni son père ni sa mère. Tous deux sont morts : elle, apaisée enfin par le pardon de leur fils ; lui, n'ayant jamais soupçonné que ce fils savait tout. Pierre Robert est mort, lui aussi, quoique Corbières l'ait disputé à la maladie avec acharne-

ment. Et lui-même, ses collègues l'ont vu, avec une stupeur que les années n'ont pas dissipée, brusquement, peu de temps après ces trois morts survenues coup sur coup, quitter sa place enviée de médecin des hôpitaux, sa magnifique clientèle parisienne, la certitude de tous les honneurs, pour entrer dans la congrégation des Frères Saint-Jean de Dieu, vouée, comme on sait, au service des malades. J'étais loin de Paris, lors de cette décision, et l'on comprendra de reste que je n'aie jamais osé l'interroger. Nous n'avons pas cessé de nous voir cependant, et lorsque le hasard d'im voyage dans le Midi m'amène à Marseille, où ces religieux ont une importante maison, je ne manque jamais de rendre visite à leur hôpital, et de demander au parloir le père Saint-Robert. Je retrouve, sous la bure noire de l'infirmier, mon ancien camarade de philosophie, le savant jadis promis à une renommée européenne, l'enfant des deux pauvres égarés que l'amour paternel entraîna au crime. Et, à chaque visite, je le trouve plus calme, plus éclairé de cette certitude qu'il a tant cherchée, avec une expression plus libre dans ses yeux, qui restent si jeunes. Et je comprends deux choses : d'abord qu'il possède aujourd'hui une foi entière, absolue ; ensuite qu'en faisant de sa science la chose de tous, une richesse qu'il prodigue parce qu'il la considère comme n'étant pas à lui, il a découvert le seul moyen peut-être de résoudre le plus douloureux problème où j'aie jamais vu pris un homme, il rend le dépôt dont ses parents ont abusé; et comme il est resté, même sous son habit, épris de souvenirs classiques, il me cite parfois, — ce serait son seul prosélytisme, s'il n'y avait pas son exemple, — le mot du marchand phénicien jeté par la tempête sur le rivage de l'Attique où il rencontra un philosophe :

— « J'ai abordé au port, quand j'ai fait naufrage... «

De tous les hommes de ma génération, je n'ai jamais su si c'était celui que je plaignais ou que j'enviais le plus.

Décembre 1898.

Je voyageais aux États-Unis, en 1893, et j'avais choisi pour premier point d'arrêt, au cours de mon excursion dans le Sud, une petite ville de Géorgie, dont je ne peux pas écrire le nom ici, — je dirai tout à l'heure pourquoi, — j'avais le projet d'y rencontrer un des sur\dvants de la guerre de Sécession, ancien officier de l'armée du Nord, et ami particulier du grand Président Lincoln. Je dois aussi taire son nom, et je l'appellerai simplement le colonel Scott, — petit déguisement qui ne le déguisera pas à ses intimes. Mais il le veut ainsi. L'ami commun qui m'avait, à Washington, remis une lettre pour lui, me l'avait défini : « Attendez-vous à voir le plus compliqué des hommes, — un homme vraiment many sided, comme nous disons. Vous en jugerez : il est originaire du Massachusetts, et il y a du puritain en lui. Il a fait la guerre et il y a du soldat. Il a étudié la médecine ensuite et il y a du savant. Puis il est entré dans les affaires, il a dirigé une grande compagnie de boutons d'uniformes et de livrées, et il y a de l'industriel dans son cas. Et il y a encore du propriétaire de campagne, du gentleman f armer, depuis qu'il a acheté une grande plantation dans le Sud ; c'est la santé de sa fille qui l'a décidé... Et il y a surtout un homme excellent, très charitable et très droit, avec toutes sortes de curieux souvenirs sur Lincoln, sur Grant, sur Hooker, sur Sherman... Enfin, vous causerez avec lui... » J'ai beaucoup causé avec le colonel, en efiet, et j'ai recueilli dans ces conversations bien des détails qu'un chroniqueur de la guerre de Sécession utiliserait. J'avoue que je les donnerais tous, — vu mon opinion sur le mensonge des anecdotes, — eUes sont toutes faussées, même quand elles passent par les bouches les plus vé-

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ridiques, — oui, je les donnerais tous pour les quelques scènes locales auxquelles j'ai assisté en sa compagnie. Il m'a autorisé à les raconter après beaucoup d'hésitations, et en me demandant de les modifier d'abord sur plusieurs points, puis de ne pas le nommer, non plus que la ville où ce petit drame se déroula. Telle quelle, cette expérience me semble jeter assez de lumière sur les mœurs particulières au Sud, pour que le lecteur l'accepte, sous la réserve de cette transposition, si l'on peut dire; qu'il y voie une de ces short stories, chères aux Américains, oii tous les détails significatifs sont du moins exacts, et copiés d'après nature Celle-ci peut s'intituler : l'Ancien Maître.

J'aiTivai donc à Philippeville, — c'est le pseudonyme que le lecteur voudra bien admettre pour cette petite cité de Géorgie, — vers le milieu du mois de mars. Ma première action fut de demander l'adresse de M. Scott. On me dit qu'il habitait à deux milles en\'iron de la viUe, mais que je devrais lui écrire pour ne pas le manquer.

— « Il est passionné pour la chasse, » ajouta M. Williams, l'hôtelier qui me donnait ces détails, « et il reste des trois ou quatre jours sans rentrer. Vous savez, monsieur, que nous avons les plus belles chasses d'Amérique : des daims, des canards et des dindons sauvages, des perdrix, des cailles, et pas une bête dangereuse, pas un ours, pas un puma. Ah ! Philippeville bat toutes les villes du Sud, — Philippeville beats every toum in the South, » répéta-t-il.

— « Pas de bêtes dangereuses? » fis-je ; « et les alligators et les serpents à sonnettes? »

— « Ils sont tous là-bas, en Floride, » me répondit-il, 0 oui, mon cher monsieur, il y a vingt ans que je passe tout l'hiver ici et tout le printemps. Je n'ai jamais vu d'autres serpents que des couleuvres... »

Le digne M. Williams négligeait d'ajouter que durant ces vingt années de séjour il n'était pas sorti cent fois de son hôtel. li avait d'ailleurs réalisé là un idéal d'iustal-

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lation confortable pour ses voj^ageurs, qu'il traitait comme des amis, aussi soucieux de leur bien-être et de leur distraction que s'il eût été réellement un châtelain de campagne hébergeant un groupe d'in-\àtés. Vous ne rencontrerez nulle part, sinon aux États-Unis, ce type du propriétaire d'hôtel, qui dîne en habit chaque jour, dans la salle commune, vis-à-vis de sa femme en grande toilette ; et tous deux passent la soirée ensuite dans le hall commun, parmi leurs hôtes, aux sons d'un orchestre loué pour la saison. Je dois croire cependant que chez le propriétaire de Williams House, Philippeville, Ga, la charité envers mes inquiétudes de promeneur peu habitué aux bêtes féroces l'emportait sur la véracité. Car j'avais à peine séjourné quarante-huit heures dans l'endroit, et je faisais connaissance avec un de ces monstres, relégués si complaisamment en Floride. J'ajouterai que la limite qui sépare l'État de Géorgie de celui de Floride est à trois heures de voiture de Philippeville. Un alligator ou un serpent à sonnettes de la grande espèce peuvent franchir cette distance, sans se fatiguer, dans leur matinée ou leur après-midi, quand le dur soleil réchauffe leur sang trop froid, et que la faim ou l'amour les tourmentent. Admettons donc que l'animal dont je vais parler était venu de cette terrible Floride, et que M. Williams n'avait pas menti.

Aujourd'hui que je rassemble ces souvenirs loin de ce climat brûlant, j'ai peine à croire moi-même que je ne mens pas, et que j'ai bien réellement, au lendemain de mon arrivée à Philippeville, pris cette petite voiture légère, que bien réellement aussi cette voiture a suivi la longue rue bordée de cases en bois et peuplée de nègres, que bien réellement nous avons traversé, mon cocher noir et moi, un grand morceau d'une forêt de térébinthes, parsemée de chèvrefeuilles en fleur, hauts comme nous, pour arriver à une barrière tournante à claire-voie sur laquelle étaient écrits ces simples mots : « Scott's Place. » Je me revois, comme dans un rêve, descendant de la calèche et m'engageant le long d'une allée sinueuse, entre de grands arbres de même essence, et je revois, à l'extré-

mité, la maison, large et basse, évidemment celle du maître. Elle était tout en bois, comme celles des nègres de Pliilippeville, mais d'un bois vernissé, laqué de jaune, avec un toit peint en rouge sombre. Un promenoir, de bois aussi, peint en blanc bleuâtre, courait autour. Je n'eus pas à sonner ni à demander le seigneur et maître de cette gentilhommière du Sud, si paisible et si coquette avec son unique étage, sous le revêtement de ses roses grimpantes. Une troupe de quinze à vingt nègres, hommes, femmes et enfants, se serrait devant l'escalier. Ce cercle de têtes crépues environnait un homme de soixante ans peut-être, très grand, très rouge, mais robuste encore et svelte dans son costume de chasseur, avec des guêtres montantes de cuir et un veston de velours brun à grosses côtes. Le colonel, — car c'était bien lui, — ne s'aperçut pas plus de mon approche que ces noirs qui le regardaient, avec une attention haletante, vaquer à une très étrange besogne. Il était penché sur une grande boîte de bois blanc, fermée de lattes disjointes. Elle devait contenir un animal singulier et singulièrement irrité, à juger par le bruit qui s'en échappait : celui d'une râpe frottée furieusement contre une substance très dure. M. Scott tenait à la main droite un bâton, à l'extrémité duquel il avait fixé un énorme tampon d'ouate, et il promenait ce tampon à travers les interstices de la boîte, en l'imbibant de remps à autre avec le contenu d'une grande bouteille, remplie d'un liquide de la couleur de l'eau. Je reconnus presque aussitôt l'arôme fade et sucré du chlorofomae. Quelle était la bête que le colonel essayait d'endormir ainsi? Le bi-uit de la râpe se fit un peu plus faible, plus faible encore. On l'entendait s'apaiser comme les gémissements d'un malade envahi par im puissant anesthésique. Un nègre dit : « // dort maintenant. » Le colonel versa le fond de la grande bouteille à même la boîte. Il fourragea avec le bâton pour bien s'assurer de ce sommeil. Puis, empoignant une tenaille, il arracha une des planches du couvercle et renversa le tout. Je vis. sortir une têt< d'abord, immobile, une montrueuse tête de serpent, larg< comme ma main, triangulaire et plate, avec des glandcb renflées. Elle pendait inerte, comme flottante, à l'extré-

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mité d'un cou dont la peau de dessous tremblait, molle et blanche. Le corps de la bête se déroula, s'écoula tout entier, long de huit pieds peut-être, et plus gros qu'un bras. Une petite queue le terminait, composée d'une douzaine d'anneaux comme taillés en rond dans de la corne grise. L'aspect de ce serpent à sonnettes était si hideux, si vraiment digne de ce surnom d'atroce donné par le naturaliste à cette variété, — croialus airox, — qu'il y eut parmi les nègres comme le remous d'un recul devant cette bête, pourtant inoffensive à cette minute. Le colonel, lui, avec la rapidité d'un opérateur qui sait que les instants lui sont comptés, ouvrit de son bâton la bouche formidable du monstre. Il maintenait ainsi la mâchoire levée, rose d'un horrible rose de chair vivante, avec la mince langue bifide comme collée au palais. Je le vis qui, de sa main libre, empoignait un instrument de métal, un de ces daviers dont se servent les dentistes. Le voilà qui assure la pince sur cette gueule qui s'ensanglante. Un premier effort et il secoue sur le sol un des crocs du serpent, puis un second, — deux longues aiguilles d'ivoire recourbées, horribles et délicats outils de morsure qui, à cet instant même, contenaient assez de venin pour que de s'en piquer fût être assuré de mourir. Il arracha par précaution deux autres dents, les remplaçantes. La bête cependant continuait de dormir, avec une bave de sang sur le bord refermé de sa bouche. Le colonel la saisit de sa main velue, par le milieu du corps. Il rejette le paquet inerte dans la boîte, recloue le couvercle de trois coups de marteau, ramasse une par une les dangereuses défenses creuses qu'il pose soigneusement sur le tambour de bois du perron, destiné aux cavaliers, et, appelant un des nègres :

— « Ce gros garçon {this hig fellow) sera un peu étonné quand il se réveillera. Débarrassez-m'en, et ne prenez pas l'habitude de m'en présenter un nouveau chaque semaine... »

A la seconde même où il venait de prononcer ces mots, ses yeux me rencontrèrent, des yeux tout gris et qui brillaient d'un singulier éclat de jeunesse dans sa face

rouge. Il n'hésita pas plus sur mon identité que je n'avais hésité sur la sienne. La lettre d'introduction que je lui avais fait tenir le matin en lui annonçant ma visite pour l'après-midi, ne lui permettait guère le doute. Il me salua par mon nom en me serrant la main, et il me dit en Français, sans autre préambule, avec son immédiate familiarité Américaine :

— et C'est le sixième que j'opère ainsi depuis deux ans, et le troisième de cette année. Voilà pourquoi je leur ai parié comme j'ai fait... Ce Jim Kennedy qui ramasse cette boîte est le propriétaire d'une collection de monstres qu'il apprivoise, je ne sais comment. Il va les montrer de ville en ville, de village en village, et gagner en quelques semaines de quoi ne plus travailler pendant des mois. Voilà tout leur caractère, à ces noirs, » continua-t-il en haussant les épaules, « aussitôt qu'ils ont de quoi manger, vous ne leur feriez pas remuer le petit doigt... »

— « Mais s'ils sont heureux ainsi, colonel? » lui répondis-je.

— « Heureux? » répéta-t-il avec brusquerie : « Heureux? Mais oui. Ils ne le sont que trop. Seulement c'est d'un bonheur de brute et qui les dégrade plus encore que l'esclavage. Oui, monsieur, n affirma-t-il avec une insistance où je retrouvai le puritain dont on m'avait parlé, « ils valaient mieux quand ils étaient esclaves, vous pouvez m'en croire. J'ai été un de ceux qui ont suivi M. Lincoln avec le plus d'enthousiasme... Et je ne discute même pas cela. Non, je ne le discute pas. On n'est pas mi homme, quand on admet qu'il puisse y avoir un seul esclave au monde, dix-huit cents ans après Christ. Mais nous avons ciTi que nous avions fmi quand nous les avons déUvrés. C'eût été trop simple. Notre devoir commençait alors. Nous n'avons pas réfléchi qu'un être d'une race inférieure, comme ceux-là, ne passe point du coup à une condition supérieure sans danger. Vous verrez de tristes choses, monsieur, dans notre Sud, si vous y voyagez. Mais je vous tiens sous ce soleil de deux heures, qui ne me fait rien à moi, et qui doit vous brûler. Vous allez entrer dans la maison. Je vous présenterai à miss Scott... C'est ime très modeste maison. Elle vous donne bien l'idée de ce

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qu'était une habitation d'un propriétaire d'esclaves en Géorgie, il y a quarante ans. Tout autour, vous voyez, il y avait les cabanes des nègres. J'en ai gardé trois ou quatre. La cuisine se faisait dans ce petit bâtiment, en dehors. Ici les écuries. J'ai seulement remis en état ce que les Chastin ont laissé. Vous reconnaissez un nom Français?... C'était celui de la famille qui] vivait là. Le dernier est mort voici cinq ans. Ils venaient de la Nouvelle- Orléans. Croiriez-vous qu'après la guerre, ruinés par l'affranchissement de leurs esclaves, et n'ayant pour subsister que cette terre, ils ont duré ici plusieurs années, sans presque en sortir, sans la travailler, tuant un cochon de temps à autre ; chassant un peu, mangeant les tomates du potager que leur cultivait un pauvre nègre qui n'a jamais voulu les quitter? C'étaient des gens de cœur et de braves maîtres. Cela n'empêche pas qu'ils avaient vendu l'un après l'autre les sept enfants de ce bonhomme... Il a dû vous ouvrir la barrière... »

— « Ce personnage tout petit, presque comique, avec des cheveux et une barbe qui sont comme de la mousse grise, du hchen sur cette vieille face parcheminée? »

— (c Lui-même, » dit le colonel. « Hé bien ! Voyez à quel degré l'esclavage dénature l'homme. Celui-là n'en a jamais voulu à ses maîtres de cette vente. Il trouvait et il trouve tout naturel qu'ils aient disposé de ses fils comme de petits veaux ou de petits porcs. Et il les aimait, ses maîtres, et ses maîtres l'aimaient !... C'est inconcevable d'inhumanité... Mais asseyez- vous. Je vais chercher ma fille. On m'a appelé juste au sortir de mon lunch, pour cette besogne. Vous n'allez pas noter ce rôle de dentiste de serpents à sonnettes comme une caractéristique des colonels de mon pays, j'espère?... Ces noirs sont si imprudents. Ça leur épargne toujours quelques chances de recevoir une mauvaise morsure... »

Nous étions, entrés, en devisant de la sorte, dans une antichambre décorée de deux têtes énormes de caribous, glorieux trophées qui prouvaient que le colonel avait promené sa passion de la chasse dans les neiges du Canada, comme il la promenait au soleil de la Géorgie. Le salon sm: lequel donnait cette antichambre et où mon hôte me

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laissa seul, était une longue pièce meublée de fauteuils munis de bascules et destinés au délicieux exercice du rocking. Sur les murs, des photographies encadrées rappelaient des voyages lointains. Je reconnus, au hasard du premier coup d'oeil, la Mosquée d'Omar à Jérusalem, le Parthénon, la Sainte Agnès d'Andréa qui se trouve sur une des colonnes du dôme de Pise, la Fontaine des Lions à l'Alhambra. Un gigantesque Bouddha de bois laqué faisait planer, sur ces témoignages d'une existence errante et active, le vague sourire du prophète de l'immobilité et du Nirvana. — J'ai su depuis qu'entre temps, le colonel et sa fille avaient fait deux fois le tour du monde. — Un portrait à l'huile peint à un tiers de la grandeur naturelle, assez gauchement, mais franchement, montrait M. Scott à vingt-cinq ans, sous son dolman de cavalier de l'armée du Nord. Il était reconnaissable, même après ce quart de siècle, avec sa rude figure d'officier improvisé, pareille dans son indomptable énergie à celle des généraux de notre première Révolution. Je n'eus pas le loisir de me livrer à un examen plus minutieux de ce salon, ni de lire les titres des livres rangés dans la bibhothèque basse à compartiments inégaux. La porte coulissée venait de s'ouvrir, et je voyais entrer le colonel lui-même, poussant devant lui, avec des délicatesses de garde-malade, un fauteuil roulant où était assise une jeune fille d'environ vingt-cinq ans.

La vue de toute infirmité irrémédiable, si cette infirmité se trouve luiie à la jeunesse, remue dans l'âme une corde profonde. Lorsque cette jeunesse ainsi atteinte dans sa fleur est celle d'un être parfaitement bon et parfaitement beau, cette pitié se fait plus douloureuse encore. Miss Ruth Scott montrait au regard, quand on ne voyait d'elle que son visage, de ces grands traits, délicats et larges à la fois, qui résistent à la flétrissure des années, un teint où éclatait la force d'un sang magnifique, une bouche ourlée et fine, dont le sourire découvrait des dents sans une tache, — celles de son père. Ses yeux d'un bleu clair, un peu plus tendre que le bleu gris des yeux du colonel, disaient le plus loyal, le plus fier des cœurs de femme, et, sur son front d'une coupe si noble, c'était la

poussée d'une opulente, d'une incomparable chevelure, des torsades d'un or fauve, épaisses et puissantes, de quoi dérouler un glorieux manteau de lumière sur des épaules de déesse. Hélas ! La plus humble, la plus implacable des maladies, presque la plus ridicule à nommer pour une fille de cet âge et de cette splendeur, — un rhumatisme déformant, — nouait ses pieds que l'on ne voyait pas sous les châles, et lui interdisait de marcher, tandis qu'elle montrait sans coquetterie des mains cruellement enflées aux articulations, de "pauvres mains d'infirme, qui ne pouvaient plus ni manier une plume ni tenir une aiguille. Et cependant, une résignation souriante, mieux que cela, une joie sérieuse et sévère se lisait sur ce \àsage, qui eût dû, semble-t-il, exprimer les mélancolies d'une destinée de martyre. Je ne tardai pas à comprendre d'où dérivait cette sérénité d'esprit dans une infortune si grande et impossible à seulement soulager. Miss Ruth n'avait pas encore prononcé dix phrases qu'elle m'avait révélé le secret de sa force intérieure. Elle était, comme son père, obsédée par la responsabilité des gens de sa race vis-à-vis des noirs, et tout de suite, je pus reconnaître, en elle comme chez; son père, cette fièvre de prosélytisme qu'il est si difficile pour un Latin de ne pas considérer avec quelque défiance. L'histoire des Anglo- Saxons serait pourtant inexplicable sans cet instinct héréditaire de la mission active et personnelle dont miss Scott n'était qu'un exemplaire, entre des ' milliers, plus touchant que beaucoup d'autres, à cause de sa propre infortune. J'ai dans l'oreille, maintenant encore, sa voix un peu rude, où frémissait la brusquerie d'une conscience toujours tendue pour l'apostolat, et je l'entends me dire, à propos de ces pauvres nègres dont j'avais du moins vanté l'insouciante incurie :

— (! Non, ce n'est pas toujours vrai. Il y a des tragédies de race, même aujourd'hui, qu'on ne soupçonne pas... Voici dix ans, je faisais mes études à Boston. Une fille de couleur vint se présenter à notre collège. La directrice avait des idées de justice. Elle nous fit toutes venir pour nous demander de lui promettre que nous traiterions la ricuvt'lle venue comme une des nôtres. Sinon, elle ne la

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recevrait pas. Elle nous laissa une heure pour nous décider à cette promesse. Nous délibérâmes toutes ensemble, et comme les avis étaient partagés, nous décidâmes de voter, et de nous soumettre à la décision du scrutin. Il fut favorable à l'étrangère. Quelle cruauté, n'est-ce pas, de la priver d'un peu de culture à cause de son sang, d'autant que son père était un médecin distingué?... Elle resta quatre ans parmi nous. Elle était intelligente, ce que les noirs sont souvent, et très droite, ce qu'ils ne sont pas toujouis. Nous l'aimions beaucoup. Même celles qui n'avaient pas voté en sa faveur tinrent leur parole et ne lui firent jamais sentir qu'elles la considérassent autrement qu'ime blanche. Enfin, elle était heureuse... Son père mourut et la laissa sans fortime. Elle dut retourner à Savannah, dans la famille de son grand-père. Là, cette enfant, habituée à vivre dans la meilleure société du Nord, ne trouva pas ime personne décente qui voulût la recevoir ni même la connaître. Il lui fallait fréquenter uniquement des gens de sa lace, inférieurs, grossiers, brutaux, se sachant tels, et sans instruction, sans éducation... Elle a tant souffert, qu'elle a fini par un crime. Elle a commis un suicide. Elle s'est jetée à l'eau. N'est-ce pas une tragédie, comme je vous disais, et affreuse? .. »

— « Mais pourquoi n'est-elle pas restée dans le Nord? » demandai-je. « Est-ce qu'elle n'aurait pas pu s'y marier, dans le miheu où elle avait été élevée?... »

— « Cela, non, » fit le colonel à son tour, « et je le comprends. Ces mariages entre noirs et blancs ne sont pas admis chez nous, et c'est juste. Dieu n'a pas voulu que ces sangs se mélangent, et la preuve, c'est que les mulâtres sont presque toujours des hommes si mauvais... Non, il ne s'agit pas de corrompre la race blanche par la race noire. Il s'agit de faire avec cette race, si longtemps aviïie, un monde d'hommes qui soient des hommes, des citoyens qui soient des citoyens, enfin quelque chose d'autre que des enfants ou des animaux... »

— « Mais ils sont déjà Chrétiens? » interrompis-je.

— « Et bons Chrétiens, » reprit miss Ruth. « Il faut les entendre chanter leurs cantiques, où ils parlent du

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vieux Paul et du vieux Moïse comme de gens qu'ils auraient connus, et quelquefois ces cantiques sont d'une poésie!... Vous rappelez-vous, mon père, celui sur les os et le jugement dernier? Si vous nous le chantiez?... »

— « Je vais essayer ,» dit le colonel. Et il s'assit au piano, sans plus de façon. A quel âge avait-il trouvé, le loisir d'apprendre assez de musique pour jouer et chanter avec agrément? Il préluda, cherchant ses notes, de ces mêmes doigts souples qui avaient tenu l'épée de l'officier, la lancette du médecin, la plume du grand administrateur, et que j'avais vus, une demi-heure plus tôt, enfoncer le davier dans la gueule du serpent à sonnettes. C'était im air doux et sourd, une de ces mélodies étouffées où il passe l'écho d'une mesure monotone battue sur une peau tendue de tambour, pendant les nuits chaudes. Et les paroles disaient à peu près ceci : « Je sais que ces os sont à moi, — qu'ils sont à moi, — et qu'ils ressusciteront, — dans ce matin-là... » Quelle phrase d'une pénétration navrante et singulière, quand on pense qu'elle a dû être inventée et chantée par de pauvres esclaves qui n'avaient en effet à eux que ces os, que cette armature de leur squelette, impossible à leur arracher du corps poiu^ la vendre ! Quelle misère et quelle espérance !...

— « Et ils faisaient claquer les os de leurs talons et de leurs genoux, la nuit, quand nous les entendions chanter ces paroles, le long de notre maison, » reprit miss Scott. « Si vous cdmez ces cantiques, nous vous en chercherons d'autres. »

— « Il y a une chanson, » répondis-je, « que je n'ai jamais entendue et que vous devez savoir, colonel. J'imagine que les nègres doivent la chanter aussi, puisqu'elle a été l'hymne de leur délivrance. C'est la marche de John Brown... »

Ce n'était pas sans intention que j'avais demandé à mon hôte, le voyant si complaisant, cet admirable chant guerrier qui m'a toujours paru si impressif dans sa mâle nudité :

« I.e corps de John Brown — va pourrissant dans sa tombe. — Gloire ! gloire ! alleluiah ! — Mais son âme marche en avant. «

Je comptais que cette Marseillaise de l'armée du Nord me servirait d'occasion à quelques récits de bataille, comme les héros aiment à en faire. C'était mal juger l'étonnante simplicité de celui-ci. Il parut un peu étonne de ma fantaisie, comme si ce couplet de John Brown était une chose démodée et sans intérêt : — « chestnut, — une vieille châtaigne », c'est un de leurs mots. Pourtant il se pencha de nouveau sur le piano, et il entonna l'hymne guerrier. C'est une mélodie très nette, celle-là, très vive et presque gaie. Elle exprime la confiance en soi, une confiance presque joviale, et le courage au service d'une cause très juste. Je regardais le chanteur pendant qu'U prononçait ces mots, associés pour lui à des souvenirs sanglants. Il chantait l'air, comme il est écrit, jovialement, avec une physionomie de s'en amuser qui déconcerta moins mes idées que son offre, aussitôt après, de me chanter la marche du Sud : « La Terre de Dixey... », un véritable air de danse,, guilleret, agile et frivole. Le colonel prenait un plaisir égal a se les rappeler tous les deux, tant cette guerre civile était pour lui un événement d'un autre âge, presque un spectacle rétrospectif, d'un ordre purement pittoresque, et, quittant le piano pour balancer son grand corps souple dans un des fauteuiL à bascule, il disait :

— « Il vous aurait fallu entendre chanter ces deux chansons par des milliers de soldats le long des routes... C'étaient de braves gens, allez, les uns et les autres, et de fiers soldats à la fin. J'ai vu ces armées se faire, se construire, jour par jour, heure par heure, comme une ville neuve... Je me souviens. Dans les tout derniers temps, un officier Français qui assistait à . une de nos parades me demanda . — « Maintenant que vous avez cette « belle armée, par où allez- vous commencer? Par le « Canada ou par le Mexique? » — « Nous allons commen- K cer par les renvoyer tous travailler, » lui ai-je répondu. Et c'était vrai. A la fin de la guerre, nous avions douze cent mille hommes, et, six mois après, cinquante mille... » Et il eut un beau rire d'orgueil national. Il était plus fier de ce licenciement que de vingt victoires. — Puis, sérieux, et revenant à son point de vue, comme un véritable

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Américain : — « Mais, » conciui-il, a nous n'avons tuut de même pas fait assez pour les noirs. Il ne fallait ni leur donner les droits qu'on leur a donnés, ni les délaisser si complètement »

— « Est-ce qu'on peut améliorer une race? » interrompis-je. « Au Canada, dont vous venez de prononcer le nom, et près de Montréal, j'ai visité un village d'Iroquois convertis. Leur prêtre me disait qu'il est impossible de les instruire au delà d'un certain point. Il y a com-me une limite de culture inscrite d'avance dans le sang de chacun de nous... »

— « Encore faudrait-il l'atteindre, » dit vivement miss Ruth. — Je sentais dans sa voix le petit frémissement de malaise, presque de colère, que l'évidence des fatalités physiologiques inflige aux âmes d'apôtres. — « Vous changerez peut-être d'idée, » continua-t-eUe, «quand vous aurez vu l'école que nous avons fondée à Philippeville. Je vous la montrerai, si vous restez quelques jours... »

Lorsque je quittai le colonel, nous avions, en effet, hxé un rendez-vous pour cette visite. Je devais prendre mon lunch chez lui, et nous gagnerions l'école en compagnie de sa filie, qu'un ingénieux appareil, perfectionné par lui, permettait de transporter d'un fauteuil dans une voiture. Il me racontait ce que nous ferions cette aprèsmidi-là, tout en me reconduisant vers ma voiture à moi, à travers son parc. Nous avions pris un chemin différent de celui par lequel j'étais arrivé, et comme nous passions devant un petit enclos rempli d'arbres et fermé de murs assez bas :

— « Voilà, » me dit mon guide, « le cimetière où tous les Chastin sont enterrés depuis cent cinquante ans. Voulez- vous voir leurs tombes? Ces coins-là sont im reste de cette vieille Amérique que les voyageurs oubhent trop souvent pour n'étudier que la neuve. Cette dernière pourtant ne s'explique pas sans l'autre... »

Nous entrâmes dans ce cimetière. La violente végétation méridionale faisait, en ce moment, de ces quelque trente mètres carrés, une immense corbeille de fieurs. Des jasmuis sauvages, des aubépines, des chèvre-

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feuilles, des narcisses y poussaient dans le plus glorieux pêle-mêle. Des glycines montaient aux arbres, et des roses jaunes, de ces miniatures de roses que l'on appelle des banks. grimpaient par larges touffes le long des noirs cyprès. Des pierres apparaissaient, rongées de vétusté, dans ce jardin de jeunesse, de printemps et de parfums. J'écartai les branches fraîches et les douces fleurs pour déchiffrer quelques épitaphes. La plus neuve de ces pierres, dressée sans aucun doute par les soins de M. Scott, était décorée d'un sabre sculpté. J'en lus l'inscription, et je vis que c'était la tombe du dernier des Chastin, et que ce suprême héritier du nom avait été colonel, lui aussi, mais dans l'armée confédérée. Tout à côté, et sur une autre tombe qui disparaissait sous la végétation, je distinguai la date 1738, et ces mots : Nouvelle-Orléans. Je compris que le successeur des maîtres disparus avait eu la pieuse idée de faire reposer à côté l'un de l'autre le fondateur du domaine et son descendant. Ce qu'il tenait d'humanité dans cet enclos me remua le cœur. Une Ugnée de Français dormait là tout entière. Elle avait été puissante, et personne ne restait pour lui rendre honneur, sinon un ennemi généreux qui possédait leur héritage. Et le printemps prodiguait ses splendeurs dans cet asile funèbre, avec cette glorieuse indifférence de la nature que l'on hait quand on est tout jeune, que l'on aime quand on commence à vieillir. De sentir le peu que nous ^sommes nous aide à recevoir la défaite inévitable, d'une âme pacifiée. Quoique, en sa qualité d'homme d'action et qui avait fait la guerre, le colonel ne dût pas éprouver tout à fait la même sorte d'émotion, cette petite oasis mortuaire que le bourdonnement des mouches empUssait seul de bruit, par cette heure lumineuse, ne le laissadt pas indifférent. Il se taisait comme moi, et ce fut seulement une fois sortis qu'il reprit sa verve pour me dire ; — a Vous avez vu que ce cimetière est bien entretenu? C'est encore une de leurs anciennes esclaves qui s'en charge. On l'appelle tante Sarah. Vous la connaîtrez à notre école. Elle y tient le ménage des enfants. Cette fidéhté fait leur éloge, à ces Chastin, et elle achève de me rendre cet endroit plus cher... Oui, l'on a du plaisir à

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penser que l'on occupe une maison habitée par des braves gens pendant quatre ou cinq générations. C'est comme de penser qu'il n'y a pas de malheureux autour de vous. Car il n'y en a pas, je vous le répète. Quand vous viendrez à l'école, nous visiterons quelques cases. Vous verrez comme ces gens ont la physionomie contente. Un peu de porc salé et des fruits, et ils se sentent aussi à l'aise que s'ils avaient tous les millions de tous les coltagers de Newport... Mais voilà la barrière et votre voiture... »

Ma petite calèche, en effet, m'attendait dans la propriété même et presque à la porte du cimetière. Je reconnus à cette délicatesse d'hospitalité le gracieux esprit de la malade. Le colonel donna quelques instructions au cocher, et quand il me dit : « A mardi, une heure, » en me serrant la main, je dus réprimer ma tentation de lui répondre : « Mardi?... Comme c'est loin !... » tant j'aurais voulu le revoir plus tôt. L'originalité de son caractère, la noble figure de sa fille, le pittoresque de leur demeure m'avaient saisi d'un de ces intérêts subits que les romanciers de profession connaissent peut-être seuls. C'est comme un ensorcellement de notre nature Imaginative qui nous donne un passionné désir de tout savoir sur quelqu'un, de respirer son air, de vivre sa vie, de penser ses pensées. Tandis que je revenais du côté de Philippeville, le long des routes sablonneuses, à peine si je remarbuai la magnificence du paysage, absorbé que j'étais par mes réflexions sur ces deux personnages, inconnus de moi voici quelques heures. J'admirais comment l'ardeur puritaine, dont avaient été dévorés leurs ancêtres, les bmlait encore d'une flamme mextinguible. Je retrouvais dans leur fièvre d'apostolat l'atavisme des passagers de la Mayflflwer. Je m'étonnais de la persistance du sentiment de la race, qui, même dans cet apostolat, leur faisait regarder comme une souillure le mariage d'im des leurs avec la meilleure de leurs protégées noires. Je pensais à la richesse, à l'opulence physiologique et morale de cette nature d'homme que cinq ou six métiers et soixante ans de travail n'avaient pas épuisée, à la tri?te destinée de son enfant, aux inattendues fantaisies de cette invraisemblable contrée, à cotte étonnante apparition, par

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exemple, de M. Scott en train d'arracher ses crocs à un crotale chloroformé. Enfin cinquante idées remuaient en moi, qui me faisaient désirer de revoir au plus tôt cet homme rencontré d'aujourd'hui. Je ne me doutais pas que je le re verrais ce mardi-là dans des conditions bien différentes, très loin du lunch familial présidé par miss Ruth, et que je prendrais part en sa compagnie à une battue plus étrange que n'eût pu l'être, pour un écrivain Parisien, même une chasse au serpent à sonnettes.

J'avais fait ma visite au colonel le vendredi. Durant les trois jours qui suivirent, il tomba sur Philippeviile une de ces pluies des climats chauds qui semblent charger l'atmosphère de vapeurs plus tièdes au lieu de la rafraîchir. Emprisonné dans l'hôtel, je n'avais d'autre distraction que de regarder cette eau s'abattre par intarissables cataractes, et de causer avec l'hôtelier. J'avais eu la malice de lui raconter mon immédiate rencontre avec un de ces redoutables reptiles dont il se serait, je crois, obstiné à nier l'existence, même s'il en avait vu un se lever au milieu de sa pelouse à tennis.

— « Ces nègres seront allés chercher ce serpent en Floride, » m'avait répondu M. Williams sans hésiter. « Ils ont la manie de les prendre vivants pour les vendre à quelque jardin zoologique. » — (Il disait : un zoo, par abréviation.) « M. Scott, qui est un si brave homme, ne devrait pas leur rendre des services comme celui-là, qui les encouragent, sans compter que le serpent aurait bien pu se réveiller pendant l'opération... Mais le colonel a toujours été trop bon pour ces gens de couleur. Il en est quelquefois bien récompensé!... Il ne vous a pas raconté qu'il y a, en ce moment, dans la prison, à Philippeviile, un ancien domestique à lui, un certain Henry Seymour, qu'il avait renvoyé pour vol, et qui, depuis, a ravagé le pays?... Cet homme s'était sauvé dans les bois après un meurtre, et il y a vécu un an, avec son Winchester. Il tirait si bien qu'il terrorisait tous les autres nègres. Ces lâches lui fournissaient de quoi manger, du tabac et des cartouches. On a fini par le prendre. Un faux ami lui mêla de l'opium dans son ^vhiskcy et In livra. On a fait

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on procès à ce Seymour, et on l'a condamné à mort... !^roiriez-vous que M. Scott s'est indigné que l'on se fût Lssuré de cet homme ainsi? Et il a obtenu qu'on reculât 'exécution ! Il est parti pour Atlanta afin d'avoir la [race. Il n'a pas réussi, d'ailleurs, et c'est jeudi que cette lanaille sera pendue... »

— K Mais le colonel a dû donner d'autres raisons que ;ette traîtrise pour plaider l'indulgence?.,. »

— « Sans doute. Il a prétendu que Seymour avait été ait convict trop jeune. Vous avez vu des hommes en ostume brun et blanc travailler le long de nos routes, ,vec une chaîne aux pieds? Ce sont nos forçats. Ce garçon . fait, lui aussi, cette besogne. Je me le rappelle. Il avait [ix-sept ans, c'est vrai. Mais pourquoi avait-il déjà comnis deux vols, sans compter celui pour lequel M. Scott 'a congédié sans vouloir le poursuivre?... »

— « Dix-sept ans, » répondis-je, « c'est bien jeune tout le même. A cet âge, on est très influençable, et une pareille ompagnie n'est pas pour redresser un caractère qui ourrie mal... »

— « Well, » reprit M. Williams, « il y en a beaucoup ui restent à la chaîne un an, deux ans, et puis ils refont 3ur vie. Quand un homme a payé sa dette, nous estimons, ous autres Américains, qu'elle est vraiment payée... Ce icymour aurait pu payer la sienne en travail. Il a préféré e conduire de telle façon qu'il doit la payer autrement, /est son affaire... Et, à ce propos, est-ce que cela ne vous ntéresserait pas d'assister à l'exécution? En Géorgie, nous 'avons pas adopté l'électricité. Nous nous en tenons à la lendaison. Vous comparerez avec la France. Vous avez hez vous la guillotine, n'est-ce pas?... »

— « Je ne l'ai jamais vue fonctionner, » lui dis-je, t et 5 doute que j'aie la force nerveuse de regarder pendre n homme, sans vider la place. »

— « Je demanderai toujours pour vous un billet au hérifï, » fit l'hôtelier ; « vous vous en servirez ou ne vous n servirez pas... »

Il tint parole, et dès le surlendemain, qui était le lundi, 'avais la promesse du billet. Mais, le soir du même jour.

il m'abordait de nouveau, dans le hall de l'hôtel, pour me dire, avec le visage soucieux d'un bon citoyen qu'afflige une mauvaise nouvelle et d'un logeur qui prévoit de fâcheux contretemps à ses locations :

— (' Hé bien ! Vous savez l'histoire? Vous ne pourrez pas profiter du permis. Ce damné coquin de Seymour ne sera pas exécuté... »

— « M. Scott a obtenu sa grâce? » demandai-je.

— « Non, mais le brigand s'est échappé. On le laissait trop Libre dans sa cellule. Il recevait beaucoup de visites. Quelqu'un lui a passé un couteau, et, cette après-midi, comme le geôlier lui apportait sa nourriture, Seymour a saisi le moment où cet homme posait le plat à terre, et il lui a planté ce couteau entre les deux épaules. Le geôlier est tombé mort du coup. Seymour lui a pris son revolver, ses clefs, il a déhvré sept autres noirs ou mulâtres, prisonniers comme lui. Et ces huit scélérats s'en sont allés, par la porte de derrière la prison qui donne dans la campagne. Ils ont eu la chance que personne ne les ait vus, en sorte que l'on n'a su leur évasion que deux heures après. Et les voilà dans les bois, par cette pluie et sur ces chemins détrempés où il n'y aura plus de traces. Dieu sait quand on les rattrapera ! N'avais-je pas raison de vous dire que le colonel est trop faible pour ces gens-là? S'H n'avait pas demandé de sursis, Seymour aurait été pendu l'autre semaine, le geôlier vivrait, et nous n'en serions pas, nous autres, à perdre nos clients. J'avais une famille de millionnaires de Philadelphie qui devaient arriver la semaine prochaine. Qu'ils lisent dans les journaux cette fuite, ils prendront peur et ils iront à Saint- Augustin, en s'imaginant que la Géoigie n'est pas sûre... »

J'étais trop habitué moi-même à la lecture de ces journaux redoutés par M. Williams, et à leurs prodigieux faits divers, pour m'étonner beaucoup de son récit. Une fois les grands centres quittés, l'Amérique continue d'être le pays des coups de main exécutés avec une audace qu'aucun danger n'arrête. En revanche, je ne m'attendais aucunement à me trouver, moi paisible littérateur Galle» Romain, mêlé à cette tragique histoire d'un bandit en rupture de geôle. Je passai la soirée qui suivit la révéla-

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Lon de M. Williams à me demander comment, au déjeuner u lendemain, j'amènerais le colonel à me parler de son ncien domestique. Je devinais, aux quelques mots de hôtelier, que c'était là, chez le philanthrope de ScoU's Hace, un point de sensibilité tout à vif. L'étrange homme evait m'épargner cette hésitation, car, ce mardi matin, t dès les neuf heures, on me faisait passer sa carte avec n mot. Il était en bas qui me demandait. Je le trouvai, êtu de son costume de chasse, comme la première fois, ;s jambes prises dans des guêtres de cuir, et d'énormes îmeUes à ses bottines. Il tenait une carabine à la main.

— « Je suis venu vous prier de m'excuser, » fit-il sans réambule, « il nous faut remettre le déjeuner à un autre )ur... Vous savez que plusieurs prisonniers se sont échapés du cachot public, entre autres un condamné à mort, n ancien domestique à moi... »

— « On me l'a dit, » répondis-je, « et même que vous viez été très bon pour ce malheureux... •»

— « On ne vous a pas dit la vérité, » répliqua-t-il, d'ailleurs cela importe peu. Ce qui importe, c'est de le éprendre, pour qu'il ne recommence pas à terroriser la Dntrée. Nous avons tout de suite télégraphié et fait venir 'Atlanta des hlood hounds, des chiens dressés à chasser homme. J'ai recruté dix citoyens pour cette besogne. A )ut hasard je vous ai amené un cheval, si vous voulez :re des nôtres... »

— « Pourquoi pas? » lui répondis-je après quelques linutes d'hésitation, « pourvu toutefois... »

— « Vous appréhendez quelque scène de lynchage?.., » iterrompit le colonel qui avait lu ma pensée dans mes eux. « N'ayez pas peur. Moi présent, ils n'oseraient pas... vez-vous im fusil?... » Et sur ma réponse négative : D'ailleurs vous n'en aurez pas besoin. Vous n'êtes pas a pays, et vous ne serez avec nous que comme specta- ;ur, c'est tout naturel. Et puis, il n'y a d'armé que ce eymour et seulement d'un Coït n^ 48, celui du geôlier, 'il avait son Winchester, je ne vous emmènerais pas. ar il ne se laisserait pas prendre sans abattre cinq ou X de nous... »

Vingt minutes après cette conversation, et sans autres

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préparatifs, j'étais en train de suivre le colonel sur une des routes qui traversent l'énorme forêt de térébinthes plantés autour de Pliilippeville. Mon cheval était une bête du Kentucky, très douce et dressée à ce trot que les Américains appellent le single fooi, — espèce d'amble très rapide et très allant que je n'ai trouvé nulle part ailleurs. Notre petit cortège était composé, je l'ai su depuis, de simples boutiquiers. Sauf les guêtres, ils étaient tous vêtus comme à leur comptoir, mais avec des physionojnies d'une énergie singulière et une habileté non moins singulière à manier leurs montures. Visiblement, ils avaient tous exercé quelque autre métier et payé de leur personne, avant de s'établir dans ce coin perdu de Géorgie, qui épicier, qui sellier, qui marchand de nouveautés, qui entrepreneur de pompes funèbres. Sauf le colonel et moi, toute la caravane chiquait. Je voyais les mâchoires aller et venir, et les canons des carabines — tous en avaient aussi — luisaient d'un éclat sombre auprès de ces faces remuées par ce mouvement automatique. Les chiens, huit bêtes d'assez petite taille, identiques, pour un novice comme moi, aux plus vulgaires chiens de chasse, couraient devant nous, autour de nous, à droite, à gauche, flairant, hésitant, tournant, reprenant une piste, la perdant. L'orage avait cessé de la veille, et la matinée, après ces jours de déluge, était admirable de lumière humide et brillante. Quoique les routes de la forêt, tracées à même un terrain de sable, eussent déjà bu presque toute la pluie, il en était trop tombé, de cette pluie torrentielle, pour qu'il n'en restât point dans les portions plus ravinées. Les moindres des cours d'eau qui vont vers la rivière voisine avaient débordé, et nous devions sans cesse franchir quelque ruisselet transfoimé en étang, où nos chevaux baignaient jusqu'au poitrail. Sans cesse aussi nous devions sauter par-dessus des troncs qui jonchaient la route. Dans ces grandes forêts de Géorgie et de Floride, les nègies ont l'habitude de prendre la résine aux térébinthes en les entaillant. Cette entaille est si profonde qu'un passage de vent un peu fort suffit ensuite à casser l'arbre, et une véritable tempête s'était déchaînée sur la région pendant deux fois vingt-quatre heures.

— c Les noirs appellent ces troncs tombés des ouragans, » me dit le colonel en m'expliquant cette jonchée nouvelle, qui, elle-même, m'expliquait les anciennes, ce pourrissemt'nt dans le sol d'innombrables fûts entre lesquels poussait une végétation vivace et violente de palmiers miimscules, étalés, comme écrasés à terre. Et soudain hors de ce tapis de larges feuillages plats, jaillissaient de ces grands chèvrefeuilles en fleur, comme j'en avais déjà admiré l'autre après-midi, tout mêlés de rose et de blanc, — un rose si frais et un blanc si tendre. De colossaux jasmins jaunes s'enlaçaient aux arbres. Des violettes s'ouvraient dans les herbes, larges comme des pensées. L'aboiement des chiens, qui maintenant suivaient une piste, commença de remplir ce paysage de printemps d'une rumeur pour moi bien étrange. N'ayant pas les préoccupations civiques dont je voyais l'empreinte sur les faces des cavaliers en train d'aller au pas, la bride autour du poignet, les yeux tendus, le rifie en main, j'avais le loisir de songer, et je songeais en effet que l'ardent appel de ces chiens féroces était écouté avec épouvante par sept ou huit malheureux tapis dans les feuillées, immobiles, ou bien écrasant d'une course furieuse des fleurs pareilles, écartant ces branches d'im bras frénétique, haletants de terreur, pantelants de lassitude. A une minute, la meute, qui venait d'hésiter de nouveau, s'élança sur un chemin de traverse avec une telle fureur que bientôt nous l'eûmes perdue de vue. Le colonel nous avait ordonné à tous de faire halte. Il écouta quelques instcuits, avec l'attention profonde d'un vieux routier de guerre, habitué à traduire les bruits en distance.

— « Les chiens sont arrêtés, » dit -il enfin, « ils en tiennent un. Il faut que nous nous déployions, en éventail, pour les cerner, et l'homme avec eux. »

Sur ses indications, la petite troupe s'égailla, en quelques minutes, à travers les arbres. Je vis les cavaliers, les uns après les autres, s'enfoncer dans les profondeurs, la bride tout à fait lâchée maintenant et le fusil prêt à mettre en joue. Les intelligents et fins chevaux semblaient avoir, eux aussi, un instinct d'aller où ils devaient aller. Jje cavalier donnait une pression avec un des larges étriers

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de bois revêtus de cuir où il avait le pied engainé, à la Mexicaine, et la bête tournait, assurant son pas dans les flaques d'eau, franchissant les obstacles des grands fûts couchés de toutes parts, sans les effleurer du sabot. Nous restâmes seuls, le colonel et moi, et nous commençâmes de nous diriger, à notre tour, du côté des aboiements. Nous n'avions pas chevauché ainsi deux cents mètres que notre marche dut se ralentir. La rivière — rm de ces petits fleuves presque sans nom, comme il en coule par centaines là-bas et qui sont larges comme l'Adige ou comme le Pô — avait débordé. Elle noyait de son eau bourbeuse la partie de la forêt où nous avancions maintenant. Le colonel me précédait.

— « Je connais un peu la route, » m'avait-il dit, « et j'ai moins de chance de laisser ma bête se casser la jambe dans quelque trou. »

Je le voyais, à une tête de cheval de moi, et son corps, si leste malgré l'âge, sur sa monture un peu lourde. Par moments, il se tournait pour se pencher et comme recueillir dans une de ses oreilles toute la rumeur vers laquelle nous nous dirigions. J'apercevais son profil, alors, résolu, sérieux, mais empreint d'une tristesse que je m'exphquais déjà et par les indiscrétions de l'hôtelier et par son propre caractère. A cette heure même où il exécutait son devoir de bon citoyen en donnant la chasse à un brigand, il revoyait sans aucun doute ce brigand, tel qu'il 1 avait eu chez lui à son service ; un tout petit jeune homme, presque un enfant. Le contraste était trop fort entre le jour où il avait renvoyé S^eymour de sa maison après une première peccadille, et ce jour-ci, où il conduisait à travers ces bois noyés d'inondation la troupe chargée de traquer son ancien domestiqué devenu im abominable malfaiteur. Avec son puritanisme de responsabilité, il était impossible que le colonel ne rapprochât point ces deux épisodes, impossible qu'il ne se dît point ; — « J'aurais empêché peutêtre cette destinée, si j'avais été moins sévère. » Ce souci d'une conscience inquiétée se mêlait sur cette mâle physionomie à la naturelle tension du soldat en embuscade. Tout d'un coup, cette double expression de ce martial visage s'accentua jusqu'à l'angoisse. Le colonel venait

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d'arrêter à nouveau son cheval, ses mains assuraient leur position sur la carabine, et il épaulait l'arme avec un geste d'une effrayante lenteur. Je me penchai sur l'encolure de ma bête, et voici qu'entre les feuillages des térébinthes j'aperçus le bord de la rivière, reconnaissable, dans cette énorme crue, à l'absence soudaine de végétation, — les chiens à la nage sur la nappe de l'eau presque rousse, et leurs huit gueules aboyantes, ramassées, dressées autour de la tête d'un homme. D'un bras le malheureux nageait, tandis que de l'autre il maintenait un pistolet au-dessus de l'eau. Lentement, presque imperceptiblement, il avançait, essayant de lutter contre le courant ît d'atteindre un pont submergé, dont le câble de fer était encore visible à cinq mètres. C'était la seule chance qu'il eût de traverser ce terrible fleuve, dont la force se mesurait à la vitesse des troncs d'arbres charriés par places. C'était un miracle que le nageur n'eût été frappé par aucun d'eux, un miracle qu'il gagnât sur le courant nême le peu qu'il gagnait... Il devait lutter ainsi depuis ongtemps déjà, et il ne se décourageait pas. Quand la neute le serrait de trop près, terriblement unie et hurante, mais sans le mordre, il frappait les mufles des chiens ivec la crosse de sou revolver. Ce coup furieux écartait :ette barrière vivante de gueules implacables et lui reniait assez d'espace pour qu'il avançât encore un peu. Évidemment, il gardait son arme intacte pour un usage plus effectif, s'il lui fallait renoncer à son unique espoir ie fuite. Il y avait, dans cet acharné débat contre tant 3e forces contraires : éléments, bêtes et gens, quelque :hose de courageux et de vaincu d'avance, qui serrait le cœur. Nous étions si près de l'homme, que je voyais ivec une extrême netteté les lignes de son visage. C'était [ine face de mulâtre, plus jaune que brune, plus voisine iu sang blanc que du sang noir. Les cheveux n'étaient pas crépus, ils bouclaient à peine. Le nez, au heu de s'écraser, était aquilin. Quelle hérédité avait imprimé ce masque l'aristocratie à ce voleur et à ce meurtrier? De qui des- :endait cet Henry Seymour? Car c'était bien lui. Si j'avais pu garder quelque doute après la description que l'hôtelier m'en avait faite, le trouble du colonel me l'aurait

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enlevé. Sa carabine continuait de rester épaulée, mais le doigt ne pressait pas la gâchette. L'eût-il pressée, la balle n'eût pas touché son but, tant le bras de l'ancien maître ajustant son ancien domestique s'était mis à trembler. Puis le canon se releva sans que le coup fût parti, et j'entendis M. Scott dire à haute voix, comme s'il eût été absolument seul :

— « Non, je ne peux pas tirer sur lui ainsi. »

Il donna alors de l'éperon à sa bête qui s'avança encore un peu. L'eau était si profonde maintenant que le cavalier en avait jusqu'au-dessus du genou. Il ne pouvait aller plus loin qu'à la nage. Il était sur la lisière même de la forêt, sans aucun arbre devant lui. Il jeta un cri, et le nageur se retourna. Je vis le revolver que le fugitif continuait de tenir hors de l'eau, se diriger du côté du colonel et se relever comme avait fait la carabine de ce dernier. Seymour venait de reconnaître M. Scott et il ne tirait pas. Cette hésitation devant le meurtre était si complètement inattendue chez un assassin professionnel, et dans de telles circonstances, que, même à cette seconde et dans la fièvre d'une pareille aventure, je ne pus m 'empêcher de m'en étonner. Cet homme avait dû concevoir pour son maître un bien étrange sentiment de vénération, pour reculer ainsi devant un coup de pistolet de plus, lui qui avait déjà versé tant de sang. Ou bien avait il vu le geste du colonel tout à l'heure, et, certain que ce dernier ne ferait pas feu, estimait-il insensé de perdre une de ses cinq balles? Ou bien encore cet excellent tireur se rendait-il compte qu'il était incapable de viser juste en nageant ainsi? Je ne saurai jamais les secrets motifs de cette scène d'ime rapidité si tragique, dont le colonel ne parut même pas s'apercevoir. Debout sur ses étriers, et faisant de sa grande taille une cible plus atteignable encore, il criait d'une voix qui dominait et les aboiements furieux des chiens et la clameur de l'eau et la rumeur de la forêt :

— i Allons, Henrj', mon garçon, vous voyez que vous êtes perdu. Il faut vous rendre. Il y a neuf autres fusils qui vous cherchent et qui seront ici dans cinq minutes. »

L'homme secoua la tête seins répondre. Puis, comme si

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la présence de ses ennemis lui eût rendu une force nouvelle, il tira sur les chiens un coup de revolver à bout portant qui en fit hurler un de douleur et reculer les autres, et, jugeant que son arme ne pouvait sans doute plus lui servir à rien, il la laissa tomber à l'eau, et il plongea, nageant des deux bras.

— « Il va s'échapper, » dit le colonel dont les yeux clairs se firent fixes. Il releva sa carabine, et je compris que maintenant il n'hésiterait plus. Cet héroïque effort de civisme lui fut épargné. Seymour, quand sa fête sortit de la rivière, était en effet tout près du pont, — assez près pour en saisir le câble. Encore un moment, et nous le vîmes qui plongeait de nouveau, puis il reparut de l'autre côté de ce câble. Peut-être s'il avait, aussitôt sur le pont, recommencé de plonger, tout en marchant, eûtil réussi à s'échapper. Le besoin de se détendre les membres après un tel effort le fit, une fois ses pieds posés sur le plancher du pont, se redresser. Son torse apparut hors de l'eau, et au même moment deux coups de fusil partirent à notre droite, tirés par deux des rabatteurs. Une des balles toucha le mulâtre au bras, et nous le vîmes qui laissait tomber ce bras comme inerte. L'autre vint frapper la corde de fer du câble, et, en ricochant, elle atteignit le bandit à la tête. Il porta sa main non blessée à son front, puis il chancela. Les quelques mouvements qu'il fit pour s'accrocher au câble étaient le convulsif effort de l'instinct. Il se sentait s'évanouir et glisser sous l'eau. Mais déjà le colonel avait lancé son cheval à la nage. Déjà il était à côté du blessé qu'il soulevait de sa main puissante, et il l'avait ramené parmi les arbres à une place où on pût déposer Seymour à terre. Un quart d'heure plus tard, la troupe entière, attirée par les coups de feu, était rassemblée autour du blessé toujours évanoui. Les chiens se glissaient entre les jambes des chevaux pour venir flairer et lécher les linges ensanglantés, avec lesquels M. Scott essuyait les deux plaies, d'ailleurs légères, du misérable. Nous sûmes depuis que, dans l'espérance d'empêcher son exécution, il avait feint une maladie et refusé de manger durant plusieurs jours. Ce fut la vraie cause de sa perte. Plus robuste, il ne se fût pas attardé

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comme il avait fait ; il eût passé le pont comme les autres une heure avant notre arrivée, et, une fois dans l'autre partie de la forêt, il eût trouvé, comme eux, une ligne de chemin de fer, et, comme eux sans doute, escaladé un train en marche, à la manière des tramps professionnels. Je dois ajouter qu'une fois l'assassin pris, personne ne s'inquiéta plus de ses compagnons. On était bien sûr qu'ils ne resteraient pas à errer dans les environs, ni vraisemblablement en Géorgie. L'État s'en trouvait débarrassé. « Good hye, old chums. — Bonsoir, vieux copains. » J'imagine que les braves citoyens de Philippeville auraient volontiers jeté aux fugitifs cet adieu cordial, s'ils n'avaient été occupés en ce moment à soigner leur prisonnier, dont ils tenaient à faire un exemple instructif pour tous les messieurs colorés des alentours.

Cependant, Henry Se5miour revenait à lui. Au premier mouvement qu'il fit pour se redresser, un des hommes tira son pistolet, tandis que deux autres saisissaient les jambes du blessé et les lui liaient soUdement. Seymour n'essaya d'ailleurs aucune nouvelle tentative d'une résistance désormais impossible. La seconde balle, en ricochant contre le câble, avait frappé l'arcade sourciUière. Toute la partie gauche du front et de la paupière avait été cruellement meurtrie. Elle était déjà enflée, en sorte que l'œil droit était seul capable de s'ouvrir. Le regard de cet œil unique se lit, pour parcourir notre cercle, si féroce et si insolent, qu'un des chasseurs répondit à ce défi silencieux par mie parole dite à voix haute, comme involontairement :

— <i It is toc laie, man. — C'est trop tard, homme. » Seymour ne parut même pas avoir entendu ces mots qui résumaient si simplement sa destinée. C'était le colonel qu'il regardait maintenant, et d'un tout autre regard. Sa prunelle brune avait repris cette douceur humide, celle d'une tache noire, comme mouillée, dans une sclérotique très blanche, presque bleue. Je m'attendais, devant cr regard, à quelque phrase étrange ou touchante. Elle eût démenti la simplicité animale d'une pareille nature. Ce que le blessé pouvait éprouver de sentiments particuhers

envers M. Scott aboutit seulement à cette demande, qu'il lui adressa d'une manière directe, comme s'il ne daignait connaître que lui :

— « A boire, colonel! J'ai si soif!... Voulez-vous me donner à boire?... »

Il y avait quelque chose de câlin, de presque enfantin dans la voix dont il parlait à son ancien maître, — comme un rappel des gâteries dont il avait été l'objet jadis. M. Scott tira de sa poche une gourde plate qu'il déboucha, et dont il mit le goulot aux lèvres du prisonnier, en lui soutenant la tête. Seymour avala quelques gorgées avidement. Son œil se prit à luire d'un éclat plus caressant, et, avec cette souplesse de sensations, égale chez ces êtres singuliers à leur souplesse de mouvements, il sourit de plaisir, comme s'il eût oublié sa rage de tout à l'heure, son crime de la veille, sa fuite éperdue de ce matin, ses blessures, la certitude de son sinistre avenir, et il dit, en faisant claquer sa langue :

— a Hé ! c'est toujours ce même whiskey que nous avions l'habitude de boire quand nous allions ensemble à la chasse. Il bat tous les autres. Merci, colonel, »

— « Et maintenant, » répondit ce dernier, « vous allez être sage, et vous laisser panser? »

— « Est-ce que j'aurai encore du whiskey après? » demanda Seymour.

— a Vous en aurez. »

— « Et un de vos cigares, colonel? »

— « Et un de mes cigares. »

— a Faites, alors, » conclut le mulâtre, qui tendit sans résistance sa tête, puis son bras. M. Scott avait apporté une trousse de campagne. Il déploya, pour nettoyer et bander les deux blessures, des adresses de vieux chirurgien, tandis que le militaire qui était en lui cherchait à s'expliquer un point demeuré obscur dans sa pensée :

— « Comment n'avez-vous pas passé la rivière, dès hier au soir, Henry? » demanda-t-îL

— « C'est que nous sommes allés jusqu'au pont de Georgetown, colonel, » répondit l'autre, « et les eaux l'avaient emporté. Il restait deux partis à prendre : descendre vers l'autre pont encore, celui de Berkeley farms,

à vingt milles plus bas, ou remonter vers celui-ci. Nous connaissions mieux les chemins. Nous avons choisi cette seconde route, et nous avons eu tort. Mais vous-même, colonel, comment avez-vous eu l'idée que nous serions de ce côté? »

— 8 Je savais que le pont de Georgetowai s'était effondré il y a deux jours, » fit M. Scott, « et j'ai calculé que vous raisonneriez comme vous avez raisonné. Vous vous êtes dit ; « On ne nous croit pas assez audacieux pour être ff revenus si près de la ville. » Mais, ce n'est pas l'audace qui vous manque, Henry, ni le courage... Et maintenant que le pansement est fini, est-ce que je ne peux plus rien pour vous? »

— « M'envoyer une bouteille de votre whiskey dans ma prison, » répondit Seymoui, « et demander au shériff qu'il me la laisse finir avant que je m'en aille... »

— « Vous l'avez entendu, » me dit le colonel, comme nous revenions tous deux vers la ville. Notre présence était inutile maintenant, et nous avions laissé les chasseurs d'hommes en train de faire leurs préparatifs pour ramener le prisonnier à Philippe ville. « Oui, » répéta-t-il, « vous l'avez entendu. Il a un courage de lion, ce garçon-là, et quelque chose d'autre, encore. Vous avez vu qu'il n'a pas tiré sur moi, quand il m'a reconnu?... Il va être pendu après-demain, et voilà sa pensée, quand il songe à cette mort si prochaine : se donner un dernier plaisir d'ivrognerie, — et puis rien !... »

— « Est-ce qu'il a toujours été ainsi? » interrogeai-je.

— (S Toujours, » répondit M. Scott ; et il continua d'un accent sérieux où passait une douleur : « Vous avez observé que, moi non plus, je n'ai pas tiré sur lui, quand je le tenais au bout de ma carabine, et vous avez dû me trouver bien inexplicable de laisser à cet assassin une chance dise sauver. C'est bien naturel, cependant. On vous a dit que j'avais été très bon pour lui, et je vous ai dit, moi, que ce n'était pas vrai. Du moins à la fin, car au commencement je l'aimais beaucoup. Puis je l'avais pris en aversion, pour un singulier motif. Il y a neuf ans tantôt de cela. C'était aux tout premiers temps de mon séjour ici,

L ANCIKN MAITRE 03

et je n'avais pas encore acheté la terre des ChasUn. Je chassais beaucoup, comme maintenant, et Seymour m'accompagnait sans cesse. Je l'avais pris dans le pays, par hasard. J'étais très content de son intelligence, de son énergie et aussi de son caractère. Ajoutez à cela qu'il était excellent cocher... Or, un jour que nous partions ainsi en forêt, les chevaux, deux bêtes nouvellement arrivées du Texas, prirent peur et s'emballèrent. C'était un chemin dans le genre de celui-ci. Ils n'avaient pas couru deux cents mètres, que la voiture, précipitée sur un tronc, se cassa net, et nous tombâmes. Nous nous relevâmes sans avoir trop de ma], et, comme les chevaux s'étaient aussi arrêtés d'eux-mêmes, nous nous mîmes en devoir de raccommoder notre véhicule, et surtout de ramasser mon fourniment de chasse, épars dans les herbes. Après un quart d'heure, tous les objets étaient réunis. Il manquait seulement un grand couteau dont je me servais pour découper, et qui s'enfilait d'ordinaire dans les courroies du panier à provisions. Je me mets à le chercher. Je dis à Sejonour de le chercher aussi... Nous fourrageons dans les herbes... Tout à coup, en me retournant, je vois que l'extrémité du manche de ce couteau apparaissait dans l'interstice du gilet de ce garçon. Cependant, penché sur le sol, il feignait de continuer sa perquisition. Je l'appelle, et je lui prends le couteau qu'il cachait ainsi sous sa chemise. Il se met à trembler, à pleurer, et il finit par me dire : « J'ai pensé que vous étiez furieux confie moi « pour avoir laissé s'emporter les chevaux et j 'ai cru que c vous me tueriez. Alors j'ai volé le couteau... » Lui, que je traitais comme un fils !... »

— a Je comprends que vous n'ayez pas pu le supporter après cela, » répliquai-je. u De la part d'un enfant de seize ans, et que vous gâtiez, cette défiance était affreuse... »

— « N'est-ce pas? » repiit M. Scott. « J'aurais dû penser que cette répugnante facilité au soupçon était une hérédité de l'esclavage. Les blancs avaient si cruellement abusé d'eux î... Mais non. De l'avoir vu sentir ainsi, et avec cette spontanéité, me donna au contraire une horrible impression d'ignoble ingratitude. Je cessai de sortir avec lui, et presque de lui parler. Il m'aimait pourtant à

sa manière, et j'en ai eu mainte preuve depuis, sans compter celle de cette matinée... De se sentir disgracié achevat-il de déchaîner en lui les mauvais instincts? C'est bien possible. Bref, un bijou, une broche de diamants, je me rappelle, manqua à miss Scott. C'était Seymour qui avait volé cet objet pour en faire un cadeau à sa maîtresse. — Ils sont également précoces dans la débauche et dans la vanité. — Je le chassai. Il vola ailleurs. Il fut pris, condamné, mis à la chaîne. Il s'y déprava, vola derechef, fut repris, s'échappa, tua. Vous savez le reste... Hé bien ! J'ai toujours eu la conviction que si je l'avais gardé auprès de moi, même après cet épisode du couteau, en essayant d'apprivoiser cette âme sauvage, j'en aurais fait mi honnête homme. Il était bon serviteur. Il avait de la grâce et de la câlinerie... C'est justement le contraste entre cette câlinerie et ce monstrueux mouvement de défiance qui me l'avait fait prendre en haine. Tant d'hypocrisie jointe à tant de jeunesse me révoltait. Avais-je eu raison?... Enfin, tout cela m'est revenu quand je l'ai tenu là, au bout de mon fusil, ce fusil qu'il m'a tant porté. Je suis heureux de n'avoir pas tiré. Il aura le temps de se repentir avant sa mort... »

Des événements comme ceux auxquels je venais d'assister ne sont pas très extraordinaires à PhilippeviUe, dans ime cité où l'on ne se souvient guère d'avoir passé ime année sans quelque lynchage. Aussi la vie usuelle reprit immédiatement son cours, et comme, au soir même de cette dramatique journée, j'allais renouveler ma provision de cigarettes de Richmond, je reconnus dans l'épicier qui me les vendait, un des cavaliers avec lesquels j'avais couru la forêt à la recherche d'Henry Seymour. Il mâchait sa chique avec le même flegme impassible, et nous ne fîmes pas plus d'allusion à notre aventure que deux Parisiens se rencontrant au Cercle, à cinq heures, ne se parlent du salut qu'ils ont échangé au Bois. Même le journal n'apportait pas au récit de la poursuite l'exagération à laquelle je m'attendais. C'est un trait du caractère des Américains : ils cessent de s'abandonner à leur naturelle outrance dès que les circonstances

deviennent vraiment sérieuses et tragiques. Quant au colonel, à qui je rendis visite dès le lendemain, je sus qu'il était parti pour la chasse dès la première heure, tandis que miss Ruth était allée à son école. Le seul M, Williams parut avoir reçu de l'événement une impression profonde, car il ne se retint pas de me montrer ime joie presque indécente. Mais il la justifia par un naïf aveu professionnel :

— « Les gens de Philadelphie, dont je vous ai parlé seront ici après-demain, » me dit-il, « Je leur ai télégraphié tout de suite la prise de Seymour. Ils auront la nouvelle de son arrestation en même temps que celle de sa fuite, et ils m'ont répondu par cette dépêche qui m'annonce leur arrivée... Ah ! j'ai eu bien peur... Et j'oubliais de vous remettre votre billet d'entrée pour l'exécution. Seymour n'est pas assez blessé, paraît-il, pour qu'on ne le dépêche pas demain jeudi, comme c'était fixé. Je vous ferai savoir l'heure. — Tenez, » ajouta-t-il, et, tirant de son portefeuille un morceau de papier signé du shériff et à mon nom, il me le fit voir : « On a mis le titre de docteur étranger, parce que je vous ai présenté comme un médecin qui veut voir pendre un homme pour un but scientifique : ior a scientific pur pose... »

— « Voir pendre un homme, » me répétai-je machinalement lorsque l'hôteHer m'eut quitté, et que je me retrouvai seul au milieu du hall, tenant en main -cet étrange ticket de faveur. Je me souviens. Je froissai ce chiffon de papier que je jetai par terre dans un des coins de ce promenoir public, pour mettre cet irréparable entre la tentation d'assister à ce supplice et la voix qui me disait : « Tu n'iras pas là... » Et un quart d'heure plus tard, je redescendais de ma chambre pour ramasser le permis. Je le retrouvai, heureusement ou malheureusement, et je iui redonnai une forme présentable. Dès ce moment, j'éprouvais que la tentation était trop forte et que j'irais voir cette mort. Probablement toutes les personnes cultivées qui ont eu la fantaisie terrible d'assister à une exécution capitale ont subi les mêmes émotions nerveuses qui m'assaillirent durant les heures suivantes. Il y entre des sentiments assez complexes : une pitié d'abord pour

96 l'ancien MAITRE

le malheureux dont l'agonie va nous servir de spectacle, et un remords d'aller là, en efiet, comme à un spectacle, une anxiété torturante à l'idée de ce que cette vision aura d'abominable, et une espèce de curiosité bien humaine, dont j'oserai dire qu'elle est, au demeurant, d'un ordre assez noble. Le mystère de la mort, celui de la responsabilité, celui du droit social sont cachés derrière une pareille exécution. On va les regarder bien en face, ces trois redoutables mystères, non plus dans la lettre froide des livres, mais dans de la chair et dans du sang. C'est en nous alors un frisson de l'être le plus intime, comme à l'approche de toutes les choses tragiques et inémissibles de la vie. Du moins, je sentais ainsi en m'acheminant, le jeudi, à midi et demi, du côté de la prison. L'exécution était fixée pour deux heures. La journée rayonnait, aussi pure, aussi printanière que l'autre. Le soleil était déjà dur, presque brûlant. La foule, massée autour de la clôture de planches et d'arbres au centre de laquelle se dressait la prison, se serrait contre la pahssade afin d'avoir un peu d'ombre. Ce retrait des gens rendait plus sinistre la solitude d'une voiture arrêtée au milieu de la route, et chargée d'un cercueil tout neuf. La planche d'en haut était montée sur des clous très longs, à moitié enfoncés, et dont les têtes dépassaient. Mais, dans cette foule bavarde et gaie, qui donc regardait cette voiture et cette bière? Les quelque deux cents personnes assemblées là, presque toutes des nègres, considéraient sans doute la mort avec cette insouciante philosophie naturelle à leur race. C'était dans leurs groupes une conversation sans éclats, une bonne humeur facile. Aucune des hystéries sinistres qui déshonorent les alentours de la Roquette. Ces hommes et ces femmes avaient connu Seymour ; ils venaient là, sans aucune idée d'être admis à l'intérieur, comme on vient demander des nouvelles d'un agonisant, avec ce besoin de savoir quand et comment la chose a fini, si naturel, si instinctif, que l'on pardonne à cette naïve férocité. Je n'entendis, durant les cinq minutes que je demeurai là, après avoir fait passer ma carte et le mot du shériff, qu'une seule plaisanterie, d'un ordre bien innocent. Le gardien qui m'appela pour

n'introduire, fit précéder mon nom de ce titre de docteur iont m'avait affublé M. Williams :

— « Pauvre Henry ! » dit un jeune homme, « il a bien )esoin d'un médecin!... »

Entre l'enclos et la prison — une construction banale ;n briques rouges — s'étendait un terrain vague, vide ;n ce moment. Trois vaches y paissaient et deux petits garçons y jouaient à la palette. Ce quotidien de l'exisence, que l'on ne remarque même pas aux heures ordilaires, est toujours sinistre quand un drame s'y juxta- )ose. Mais était-ce vraiment un drame? L'aspect de la jièce où j'entrai d'abord, dans le rez-de-chaussée de cette )rison, permettait d'en douter. Cinq ou six hommes s'y enaient, des blancs. Ils fumaient et devisaient aussi jaisiblement que si la potence n'eût pas été là, dressée lans une petite cour intérieure et visible par la fenêtre, ^'énorme corde jaunâtre, enduite de suif, descendait d'une joutre, immobile et menaçante. Ces personnages ne la egardaient même pas. Celui auquel je m'adressai pour .avoir l'heure exacte de l'exécution eut pour me ré- )ondre : « Deux heures moins un quart, » le même accent l»^ parfaite indifférence que s'il m'eût annoncé le départ l'un train.

— « Et pourquoi cette heure plutôt qu'une autre? » lemandai-je.

— « C'est le condamné qui l'a voulu, » répliqua 'homme. « On lui a laissé le choix depuis neuf heures lu matin jusqu'à quatre de l'après-midi. Il a choisi deux leures moins un quart, afin d'avoir encore son lunch. »

— « Avoir son lunch? » m'écriai-je ; « mais il n'aura )as le courage d'en avaler une bouchée? »

— « Oh ! il a beaucoup de nerf !... d dit un autre des umeurs. « Vous n'avez qu'à monter, vous verrez s'il l'est pas en train de manger avec autant d'appétit que 'ous et moi. Le shériff vient de lui apporter justement les )lats lui-même, il n'y a pas cinq minutes... »

Mes deux interlocuteurs ne m'avaient pas trompé, -orsque j'eus gravi les trente marches qui menaient à 'étage supérieur, et que je me trouvai devant la cellule

de Scymour, je le vis, à travers les barreaux de fer, qui, couclié dans l'angle, l'œil droit toujours bande du linge épingle par le colonel, recevait des mains d'un vieil homme une assiette remplie de poissons frits, une autre assiette remplie de gâteaux et une bouteille. Ce vieil homme qui lui apportait ainsi à manger était le même qui le pendrait tout à l'heure, le premier magistrat de la viÛe, et, à ce titre, chargé des fonctions de bourreau. Sa face longue et rude était couverte d'ime peau qui, au cou, se gaufrait en rides presque aussi dures que des écailles. Son teint très rouge, ses prunelles très bleues, ses cheveux encore roux dans leur blanchissement, contrastaient d'une manière saisissante avec la face basanée, les longues boucles ondulées, la prunelle noire du mulâtre, comme sa dignité simple avec la souplesse goguenarde que Scymour conservait dans ces dernières minutes. Je n'avais d'yeux que pour ce bandit qui allait mourir, que j'avais vu défendre sa vie avec une bravoure acharnée, et qui, maintenant, dégustait, le poisson frit de ce suprême repas avec ime évidente sensualité. D'un de ses bras, blessé et bandé comme son front, il maintenait l'assiette sur ses genoux. De l'autre main, il déchiquetait les morceaux. Je voyais ses doigts agiles de nègre dépiauter adroitement les débris de ce poisson. Les arêtes craquaient sous ses blanches dents. L'énorme platée qu'on lui avait servie diminuait sans qu'il se hâtât. Quant il eut avalé jusqu'au dernier grumeau de friture, il se tourna vers moi, et, comme il avait sans doute remarqué mon attention, il me dit en riant :

— « J'emporterai là-haut ma panse pleine de poisson. — / will carry with me a belly full of fish, where I go... »

Il avisa ensuite le flacon, qui contenait du café noir. il en but plusieurs gorgées, posément. Il prit l'assiette de douceurs et la vida de son contenu avec la même lente gourmandise. D'ailleurs, personne ne se pressait dans la prison. Le shériff sifflait maintenant un air où je reconnus la Marche des cadets de Westpoint. Penché sur un paquet, je le vis en extraire une chemise neuve et des pelotes de ficelle. Des hommes allaient et venaient dans le couloir. Ils disaient un mot ou deux à Seymour

u'ils appelaient « Henry », sans pitié ni dédain. Je sentis partout empreinte cette étrange bonhomie Américaine ù il y a tant d'acceptation. Aucune névrose n'avait i place dans cette scène qui ne comportait ni cabotinage i aucun efféminement. Les deux se tiennent. Elle allait rendre de la grandeur par l'arrivée d'un nouvel assistant, ui n'était autre que le colonel Scott. Le moment où il pparut dans le couloir fut celui même où le shérifi paslit au condamné cette chemise neuve, la livrée du suplice. Le torse brun du misérable se montra, pareil, dans 1 maigreur musclée, à quelque fragment d'une statue e bronze. Quoique son bras blessé — d'une blessure pourmt légère — ne lui permît que des mouvements gênés, L souplesse d'un félin sauvage se devinait au simple jeu e ses muscles, et le bras resté intact, les épaules, la poi- :ine, étaient d'un admirable modelé. Cette chair, si )buste, si saine, si jeune, à qui les secondes étaient comptes, frémit d'un léger frisson au contact de la toile fraîche, e signe de délicatesse nerveuse donnait plus de valeur [icore au courage que ce garçon de vingt-six ans déployait urant ces préparatifs. M. Scott les suivit comme moi, ms dire un mot. Il m'avait serré la main à son arrivée,t n'avait pas paru plus étonné de me voir là que moi de y rencontrer. Lorsque Se^^mour eut lavé ses mains et son isage, donné mi coup de peigne à ses cheveux et mis luilême ses bras derrière son dos pour que le shériff les ttachât, le colonel interpella ce dernier :

— « Voulez -vous me laisser seul avec Henry quelques linutes? »

— « Oui, colonel, » dit le vieil homme qui consulta sa lontre, « nous avons fixé la chose à deux heures moins n quart, et il n'est pas une heure et demie... »

— « Je vous remercie, » reprit M. Scott, « nous n'en vons pas pour longtemps. »

Lorsque l'ancien maître entra ainsi dans la cellule de ancien domestique, une romanesque idée s'empara de loi. Je me rappelai notre conversation de l'avant-veille, t je m'imaginai soudain qu'il apportait au condamné e quoi éviter la potence et les dernières douleurs, une ii'a^

arme chargée, un poison foudroyant. Je calomniais le fidèle du Président Lincoln, le descendant demeuré mystique d'une race de chrétiens passionnés. A peine la grille refermée derrière lui, et sans souci des gens qui pouvaient le regarder, le colonel s'était mis à genoux sur le pavé. Il avait aidé Seymour à en faire autant, et il commençait : — « Notre Père... » — « Notre Père... » répétait le mulâtre, — «...Qui êtes aux cieux, que votre volonté... » — « ...Qui êtes aux cieux, que votre volonté... » et la suite. Le colonel prononçait les phrases de l'oraison d'une voix forte. L'autre les répétait d'une voix un peu sourde, une voix zézayante d'enfant, et jusqu'à leur attitude révélait la différence des deux êtres : M. Scott droit et comme debout sur les genoux, Seymour comme accroupi et abandonné sur les siens. Quelquefois il se trompait sur les mots. Le colonel reprenait alors, plus lentement et plus distinctement, avec la patience d'un maître indulgent qui guide un écolier. Et certaines de ces formules devenaient bien étranges dans cette circonstance et à cette heure... « Et ne nous induisez pas en tentation !... » Je ne sais pourquoi, en entendant cette phrase, prononcée par ce pauvre diable dont tout l'horizon tenait maintenant dans l'étroite cour d'en bas, avec ses murs et sa potence, je me rappelai la médiocre plaisanterie du vaudeviUiste mourant. On lui demandait : — « Que vous a dit le prêtre? » — « Hé ! » fit l'agonisant, « il m'a donné de bons conseils. D'ailleurs, il m'en aurait donné de mauvais, que j'aurais été bien incapable de les .suivre... » Cela ne prouvait pas que ]\I. Scott eût tort de faire balbutier au bandit la plus sacrée des prières. Pour moi, qui entendais ces mots ainsi, ils avaient un sens précis. Pour Seymour, ils n'en avaient guère, mais en les disant, par déférence pour son premier protecteur, il témoignait d'un dernier sentiment. Le courage tout physique et quasi bestial, qu'il avait montré en mangeant avec ce joyeux a.ppétit, s'ennoblissait soudain d'un peu d'Idéal. 11 ne voulait pas seulement s'en aller repu de nouniture, comme il avait dit. Il tenait à partir réconcilié avec le seul être qui eût été bon pour lui diins son enfance et qui lui eût inspiré un peu de respect. — « Voilà ce qui sauve du ridicule des apostolats aussi

L ANCIEN MAITRE lOI

chimériques en apparence que celui de M. Scott et de sa Elle, » songeais-je en m'écartant vers le fond-tlu couloir, :ar je supposais que les deux hommes avaient à échanger ies paroles plus intimes. Au cours de sa brève et criminelle existence, Seymour avait été marié. Sa femme vivait ît ses deux enfants. Je l'avais su par l'hôtelier. Quoiqu'elle se fût bien gardée d'apparaître, il pouvait vouloir iui envoyer un adieu : « Oui, » me répétais- je, « ces chinériques sont dans la vérité des races supérieures et du devoir qui leur incombe : inspirer aux gens d'une race nférieure ce respect -là, tout personnel. A travers la personne i] remonte aux idées. C'est l'origine du sacerdoce... » Puis je songeais à l'étonnante indifférence avec laquelle :e mulâtre quittait la vie. Sa vie, il y tenait pourtant, puisqu'il était sensuel, débauché et énergique. Je me disais encore : « Quelle ironie, tout de même, qu'un lomme de cette espèce, un orang-outang capable de manier un fusil et de parler, arrive du coup -à ce que la philosophie considère comme le fruit suprême de son mseignement, — la résignation à l'inévitable ! » Je me souvenais d'un de mes maîtres, un des grands penseurs de l'époque, avec qui, deux ans avant sa mort, je me promenais dans un bois, en automne : — « J'essaye d'apprendre à mourir en regardant ces arbres qui se dépouillent et qui l'acceptent, » me disait -il. « Mais que c'est iur !... » Je me demandais si le courage de cet impassible Seymour n'était pas de la forfanterie, et s'il tiendrait jusqu'au bout. J'avais aussi la curiosité de savoir ce que pensait et sentait le colonel, s'il était déjà venu le matin ou s'il lui avait suffi d'apparaître et de donner un ordre pour que le condamné se mît en prière. Le puritain croyait-il ipaiser le remords dont il m'avait parlé? Toujours est- 1 qu'en revenant vers moi, au sortir de la cellule, il avait ine sérénité singulière sur son martial visage.

— « Il mourra bien, » me dit-il simplement, « et vous i^errez comme tous ces gens le sentiront. »

Il avait désigné, en me parlant, une fenêtre ouverte sur la cour de l'exécution et par où montait un brouhaha grandissant. Les quarante personnes à qui le shériff ivait donné la permission, comme à nous, d'assister à la

pendaison, s'étaient amassées, pendant ce dernier quart d'heure, autour de l'échafaud. Ces hommes riaient, causaient, sifflaient. Nous nous avançâmes jusqu'à cette fenêtre, et nous pûmes voir que les pires habitués des saloons de Philippeville, sans doute aussi les meneurs des élections, s'étaient donné rendez-vous là. Les nègres dominaient, montrant des faces patibulaires, avilies par l'ivrognerie. Ils regardaient vers la fenêtre ouverte, et nous saluèrent de cris d'impatience. Un groupe de géants blancs, aux cheveux clairs, aux masques pétris d'amertume et de gouaillerie, qui chiquaient ou fumaient la pipe, commença de nous huer. Ils se turent en reconnaissant M. Scott. C'était un public de brigands, mais sur lequel la force d'âme du supplicié allait exercer ce magnétisme d'admiration pronostiqué par bOn ancien maître. Comme nous étions à cette fenêtre, nous entendîmes distinctement le shériff prononcer ces mots qui nous firent nous retourner :

— « Etes- vous prêt, Henry? »

— « Oui, capitaine, » répondit le jeune homme. « Donnez-moi seulement ce cigare et allumez-le-moi. » Le vieil homme lui mit aux lèvres un reste de cigare soigneusement déposé sur une saillie de bois, dans la cellule. La première moitié de ce havane, donné par un visiteur charitable, avait paru délicieuse à Seymour, et il avait gardé la seconde pour se procurer, avant de mourir, cette petite sensation agréable. C'était un adieu à la vie, — à sa vie, — que ces dernières bouffées qu'il huma en descendant l'escalier. Lorsque la porte de la cour s'ouvrit et qu'il vit l'échafaud, le cigare lui tomba de la bouche. Ce saisissement fut le seul signe donné par cet homme qu'il eût, lui aussi, une impression à dominer. Il la domina vite, d'ailleurs, car il gravit les marches de bois sans que ses pieds nus tremblassent. Son attitude était si ferme, si simple, si parfaitement digne, même dans l'infamie du supplice, que le silence se fit parmi ces rudes spectateurs. Au-dessous de la sinistre corde, toujours immobile, ime planche était ménagée, posant sur le vide, et attachée d'un côté par des lanières de cuir à cet échafoud lui-même. De l'autre, elle tenait par luie charnière à une des deux

l'ancien M.MTRE 103

poutres de la potence. Seymonr marclia jusqu'î rctto planche. Le shériff lui lia les jambes et les pieds, lui passa au cou le nœud coulant qui terminait la corde, et après lui avoir enveloppé le visage d'un voile noir, il se retira sur la plate-forme de l'échafaud pour lui demander :

— « Qu'avez-vous à dire, Henry? »

— « Rien, capitaine, » répondit le condamné sans que le voile noir bougeât, tant l'homme était tendu à se montrer calme.

— « Dites : « Seigneur, souvenez-vous de moi dans « Votre Royaume, » cria une voix forte à côté de moi, celle du colonel.

— ;< Seigneur, souvenez-vous de moi dans Votre Royaume, » répéta la voix toujours zézayante du mulâtre. Puis, après im silence : n I am ail right, now (i), » et avec beaucoup de fermeté ; « Good bye, captain, » ajouta-t-il en s'adressant au shériff; « Good bye, everybody, ■ » et avec un accent plus doux : « Good bye, colonel »

Tous instinctivement nous répondîmes : « Good bye, Henry, » et le colonel plus haut que les autres : « Good bye, my boy. » Il répéta : « Good bye, my boy; » et, à cette seconde même, le shériff, d'un coup de hache, trancha les lanières de cuir qui assuraient la planche. Elle tomba sous les pieds du patient qui fut précipité de la hauteur de son corps. J'avoue que je détournai la tête pour ne pas voir l'horrible chose. Quand je regardai de nouveau, le cadavre pendait, inerte, à l'extrémité de la corde tendue. I^e cou avait été brisé net. Il y avait sur les faces des spectateurs une expression singulière et indémêlable. Tous se taisaient, tandis qu'au dehors se faisaient entendre les mêmes cris, les mêmes sifflets, les mêmes rires que nous avions écoutés avec dégoût, M. Scott et moi, de l'intérieur de la prison. C'était la foule de la rue à qui on avait ouvert les portes de l'enclos pour qu'elle pût voir le cadavre' et constater la mort.

— « Tenez-vous tranquilles, gentlemen, » cria le shériff

(i) « Je suis prêt, maintenant. — Bonsoir, capitaine. — Bdnsoir, tout le monde. — Bonsoir, colonel... *

d'une voix qui domina cette rumeur. « Le médecin écoute si le cœur a cessé de battre. »

Un personnage à mine joviale était en effet sur l'échafaud. Il avait attiré le pendu à lui, et il écoutait, son oreille posée sur la poitrine. Après quelques instants de cette auscultation dernière, il prononça : « C'est iini, » et il laissa retomber le supplicié, que le shériff arrêta au passage en disant, avec le même flegme que s'il eût été un portefaix, parlant d'une malle :

— « Il faut que j'enlève ce corps, maintenant. »

Le vieil homme reprit alors sa hache. D'un coup sec il trancha la corde juste au-dessus de la tête, toujours voilée Quatre assistants de bonne volonté reçurent le fardeau entre leurs bras et l'emportèrent du côté du cercueil, tandis que les autres témoins de ce dernier acte du drame, rendus à leur vraie nature par la disparition de la dépouille de Sejmiiour, se disputaient les morceaux de la corde et les courroies de cuir. Le colonel et moi nous eûmes tôt fait de fuir cette sinistre bagarre, et il me disait :

— « Je ne vous offre pas de vous ramener à votre hôtel dans ma voiture. Ma fille m'a fait promettre de rentrer aussitôt, afin de savoir si ce pauvre garçon avait fait sa prière avant de mourir. Voici quarante-huit heures qu'elle en est malade. C'est ime grande consolation pour nous qu'il se soit repenti et qu'il soit sauvé... »

Juillet 1S96

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