‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 3 sur 75 · A FIS · texte numérisé non relu

A FIS

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ÉCHO

DE FRANCE

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SOMMAIRE

Le Galérien (nouvelle), par***. — De la Restauration de >orsailles, par M. A. Nettemoii, — Une Reine de dix-sept ans , par M. L. de Joiivenel. — De l'Industrialisme , par M. À iolphe de Puibusque. — Poètes-Romanciers de la France au moyen-âge, par M. Th. Y. — Des Kcoles historiques , par M. Francis Lncombe. — Archéologie , par ***. — Revue littéraire , par M. L. de J. — Lettre de M. le comte de Calonne. — Chroniquo do Paris , par M. 'X. Moraldi. — Revue des Théâtres, par M. le vicomte Alméric.

LE GALERIEN.

(nouvelle. )

Je prends le titre qui a été placé au bas de la lithographie de M. Alophe ; mais ce n'est pas sans quelque répugnance que je me décide à l'écrire. Le galérien!... pour nous, c'est le criminel que la société a rejeté avec dégoût de son sein ; ce n'est pas un captif, ce n'est pas un paria , ce n'est pas même un esclave : c'est un réprouvé qui a cessé d'avoir une patrie, une cité , une famille , et qui, toujours condamné à traîner les chaînes de sa flétrissure , n'appartient plus à l'humanité que par les souffrances de l'expiation. A son aspect , horreur ou mépris ; jamais un de ces mouvemens d'intérêt ou de pitié que la raison puisse avouer; car, en perdant sa dignité morale, cet être déchu ne semble avoir appris qu'à ramper ; il n'y a plus en lui que l'hypocrite humilité de la bassesse. Plus durement enchaîné qu'une bête féroce , il n'ose pas rugir comme elle ; il accueille par un lâche sourire le gardien qu'il exècre , et lèche jusqu'aux mains qu'il voudrait déchirer. Mais voici une figure dont tous les traits diffèrent de ce type ? VOICI sous le bonnet du forçat Timage d'un homme ; il y a le calme d\\nc Vl édition. — Tnmc vu. — l*^' juillet 1837. i

bonne conscience, il y a l'énergie d'un noble caractère sur ce mâle visage. En présence de deux femmes émues, le galérien de M. A.I0phe ne joue point l'émotion ; il ne proteste pas de son innocence ou de ses remords pour tirer double prix d'une boite de paille ou d'une calebasse de coco; non , il contemple dans l'attitude d'une douce mélancolie le petit navire , ouvrage de ses mains ; on dirait que c'est un ami qui va le quitter, et dont il ne peut se séparer sans regret. Que signifie donc cette scène d'adieux si expressive dans sa simplicité ? Le cœur devine qu'il y a là autre chose qu'une élégie de bagne ; il est attiré vers une douleur réelle; il entrevoit une honorable exception , dont le mystère l'intéresse ; et ce pressentiment , en effet , n'a rien de trompeur.

Le 28 juillet i83o, le troisième régiment d'infanterie de la garde , presque entièrement composé de Vendéens^ eut, on le sait, beaucoup à souffrir ; son brave colonel , M. de Plenselves , fut atteint d'un coup mortel , et il fallut , pour le transporter dans une maison , s'exposer à une grêle de balles. La fusillade partait , comme d'autant de meurtrières, des fenêtres matelassées, des lucarnes des toits et des soupiraux des caves ; pas un tirailleur n'était en vue. Les grenadiers qui portaient le blessé frémissaient de rage en le couvrant de leur corps , et s'indignaient de ne pouvoir le venger quand , au détour d'une rue , ils rencontrèrent une bande de faubouriens conduite par un des dixsept élèves de l'Ecole polytechnique qui se mêlèrent à la lutte des trois journées. Déposer le brancard du blessé , fondre à la baïonnette sur le rassemblement , le disperser, le mettre en fuite , s'emparer de son chef, ne fut pour eux que l'affaire d'un moment. Le jeune homme fut traîné sur le pavé , et , malgré les cris du colonel , il allait être massacré quand un sergent qu'il avait effleuré d'un coup de feu , et qui lui avait arraché son fusil, s'élança au milieu de ses camarades et le réclama comme lui appartenant.

— C'est mon prisonnier! s'écria-t-il , j'en réponds ; nous avons un compte h régler ensemble ; à moi de le conduire à l'état-major général.

Le jeune homme venait d'être fouillé ; on avait trouvé des cartouches dans ses poches; la fureur des soldats qui avaient vu tant de victmiescclaircir leurs rangs était au comble; mais le sergent insiste avec

une nouvelle force. Il leur représente que justice leur sera faite, et que puisqu'il y avait eu connbat, il fallait respecter les lois de la guerre, sans s'occuper de savoir si on les respectait à leur égard.

Sa voix est enfin écoutée, et il parvient , non sans peine , à s'ouvrir un passage.

Près du Palais-Royal, une femme sort précipitamment d'une maison, et court éperdue à sa rencontre :

— «Mon fils, mon fils! s'écrie-t-elle ; par pitié , rendez-moi mon fils!

— Impossible ! répond le sergent ; il a été pris les armes à la main.

— Ah! je vous en prie , je vous en supplie ; voulez-vous donc qu'il soit fusillé ?

— Ne nous a-t-il pas fait fusiller, nous ?

— Laissez , ma mère, dit avec impatience le prisonnier ; il fait son devoir; c'est moi qui l'ai blessé.

— Qui vous parle de cela , jeune homme ; ce qu'il faut dire , c'est que mon colonel se meurt, et que c'est vous autres qui l'avez tué.

A ces derniers mots, prononcés avec une sombre énergie , la malheureuse mère sentit son courage se glacer, et ne trouva plus que des larmes ; cependant elle essaya encore de mêler des offres à ses prières ; mais le soldat , indigné de ses promesses , lui tourna brusquement le dos, et continua sa marche vers le Carrousel.

— N'avez-vous donc pas de mère! s'écria l'infortunée en se jetant de nouveau sur son passage , et en joignant ses mains suppliantes.

— Oui , j'en ai une; mais depuis deux jours vos Parisiens n'y ont guère pensé ; car si jamais je la revois, ça ne sera pas leur faute. . . Suivez-moi , madame , ajouta-t-il à voix basse , et taisez-vous si vous voulez sauver votre fils.

Arrivé dans la rue de Chartres, qui décrit une courbe et présente plusieurs issues : a Allons , dit-il en s'adressant à son prisonnier , donnez-moi votre parole d'honneur de ne plus prendre part h cette guerre d'embuscades , et vous êtes libre. »

Oh ! qui dirait les transports de la pauvre mère! elle appuya le serment de son fils de toute l'effusion de sa reconnaissance, et ne voulut se retirer qu'après avoir appris le nom de celui qui la rendait h la vie. Ce nom, que nous voudrions pouvoir citer en entier, était Adrien M —

Deux années après, le 4 mai i832, je crois , un étranger frappait à la porte d'une élégante bastide , sur les côtes de la Provence ; il était revêtu d'une blouse de serge, et portait un sac de soldat sur ses épaules.

— Monsieur, dit-il au jeune homme qui vint lui ouvrir , j'ai passé la nuit dans une métairie de la Camargue , là-bas , entre les étangs , et le fermier qui m'a enseigné le chemin de votre maison de campagne , m'a dit que j'y trouverais un honnête homme ; c'est ce qui fait que je suis venue, bien qu'on m'ait assuré que vos opinions étaient ennemies des miennes.

— Qui êtes-vous ?

— Un fugitif traqué depuis trois jours par la garde nationale et la gendarmerie. Voilà mon passeport. .. il a été signé à Massa avant l'embarquement... Vous savez tout à présent; un seul mot de vous peut me perdre... je suis donc tranquille.

Et en parlant ainsi , il posa son sac , et s'essuya le front avec l'impassibilité d'un voyageur qui s'installe dans une auberge.

Le jeune homme jeta les yeux sur le brevet que l'étranger appelait son passeport , et aussitôt un cri de surprise et de joie lui échappa ; il avait reconnu celui qui l'avait sauvé le 28 juillet.

— Que la Providence soit bénie! dit le sergent ; c'est elle qui me conduit, et il le faut bien, car depuis que j'ai perdu de vue mon étoile , je marche au hasard sans savoir où je vais.

Toute la famille du jeune homme , attirée par la curiosité , était accourue ; sa mère (il y a tant de mémoire dans le cœur d'une mère) nomma le voyageur dès qu'elle l'aperçut ; elle s'arrêta un moment comme saisie, jeta un cri de bonheur, et se précipita dans ses bras; b retour d'un de ses enfans ne lui aurait pas fait verser de plus douces larmes.

Tout ce qu'une généreuse hospitalité peut inspirer de tendres soins fut prodigué à l'ex-scrgent de la garde, et , malgré les actives recherches de la police, qui avait un moment saisi sa trace , il put se reposer quelques jours, et attendre en toute sécurité les nouvelles qui lui étaient nécessaires pour prendre un parti après les événemens de Marseille et de la Giotat.

Une semaine n'était pas encoie écoulée que déjà , armé de son bâton de voyage, et le sac sur le dos, il faisait ses adieux aux liabitans de la bastide. Ni les vives instances du fils, ni les observations pleines de sollicitude de la mère ne purent le retenir.

— A la grâce de Dieu , dit-il en leur serrant les mains. Je suis parti avec elle... j'irai jusqu'où elle ira... lùt-ce au bout du monde!... Que voulez-vous ! je suis enfant de mon père : il n'avait prêté qu'un serment, et il y fut fidèle. Il suivit Napoléon à l'ile d'Elbe et à Sainte-Hélène.. . C'est sur ce dernier rocher qu'il est mort, toujours à son poste, comme un brave. . . Ah ! s'il était là. . . je suis bien sûr que, malgré la différence du ponpon , il serait content de moi , et qu'au lieu de m'arréter, il serait le premier à me dire : En avant !

Ces paroles, prononcées sur le seuil de la porte avec la chaleur d'une ame exaltée, firent cesser toutes les remontrances de la famille provençale; et quelques instans après, le grenadier avait disparu derrière les haies d'amandiers qui bordent la route de Nimes.

Récemment encore , les forçats, chargés d'un collier de fer rivé sur une enclume à grands coups de marteau de forge , étaient condamnés à subir le supplice d'une longue exposition en traversant la France. Les voitures cellulaires qui doivent dérober à l'humanité le spectacle de cette marche cruelle n'existaient qu'en projet, et une foule stupidement avide se pressait sur les quais de Rochefort pour voir défiler la dernière chaîne partie de Bicétre. Ce mouvement de curiosité s'était fait sentir jusque dans le bagne; les bonnets verts surtout, ces damnés de la société qu'une peine perpétuelle a livrés à la perversité du désespoir, battaient des mains à l'aspect des nouvelles recrues destinées à augmenter le nombre de leurs compagnons de douleur ; leurs chaines qui s'entrechoquaient formaient un affreux cliquetis, et les imprécations des gardes-chiourmes, qui couraient çà et là le bâton levé, se perdaient dans le tumulte de leurs ricanemens féroces. Un seul, insensible à tout ce bruit, ne quitta pas son ouvrage ; il était si occupé à polir la carène d'un petit modèle de paquebot qu'il ne s'aperçut même pas que deux femmes , suivies d'un domestique , étaient arrêtées à (]uelques pas de lui.

Ces dames portaient des habits de deuil ; c était une mère et sa

fille : Tune avait perdu un fils, l'autre un frère; et elles voyageaient pour chercher quelque distraction. Elles venaient donc de visiter l'arsenal 5 la corderie , les chantiers , et elles commençaient à parcourir les ateliers du bagne, lorsque, frappées d'une ressemblance étrange, elles consultèrent leurs souvenirs avec une inquiète stupeur.

— Quel est cet homme? demandèrent-elles en même temps à leur guide en lui montrant le forçat qui travaillait avec une attention si soutenue.

— Oh! répondit celui-ci, nous savons mieux les sobriquets que les noms : les uns l'appellent le Politique, les autres \e Briga?id . C'est un Vendéen qui a cliouanné comme quatre, et qui était devenu si terrible qu'on a été obligé de le mettre à prix pour l'avoir; mais du reste on n'a rien à en dire; c'est le meilleur sujet de V établissement; il a été découplé dès qu'on a pu le connaître , et l'on a tant de confiance en lui qu'on ne le surveille que pour la forme.

Cette explication incomplète redoubla l'inquiétude des deux femmes; elles s'approchèrent du condamné, il leva les yeux , et elles demeurèrent interdites. Plus do doute , c'était celui qu'elles tremblaient de reconnaître. C'était Adrien, placé encore une fois (et dans quelle situation ! ) en présence de la mère du jeune homme qu'il avait arraché à la mort.

Ce moment fut de ceux dont l'impression douloureuse ne s'eft'ace jamais. Adrien sourit tristement aux deux femmes, et son premier mouvement fut d'interroger leur deuil.

Hélas ! celui qui avait voulu le détourner des périls de la Bretagne avait été chercher d'autres dangers dans la Péninsule; il avait succombé dans la sanglante journée de Huesca avec une partie de la légion étrangère. Son ancien libérateur le plaignit avec toute la sincérité d'une aflliction profonde, et sa pensée, entraînée vers cet ami des mauvais jours, ne fut ramenée sur son propre sort que par les questions pressantes qui lui furent adressées.

Il raconta alors tout ce qui lui était arrivé dans les marais du Boc* <agc ; ses combats de tous les jours , ses alertes de toutes les nuits, son aventurée du château de la Ponicière, sa captivité, son jugement, sa condamnation.

J ai fait la guerre, dit-il, comme d'autres l'ont faite dans les journées d'avril cl de juin , et même un peu plus militairement; cependant

les vaincus de Paris ont été jugés par des conseils de guerre, et nous, on nous a traînés devant des cours d'assises; là ce ne sont pas des factieux que l'on a dénoncés ainsi qu'on en avait le droit, ce sont des assassins et des voleurs ; on ne m'a pas accusé d'avoir fait le coup de feu contre la troupe de ligne ou les gendarmes, mais d'avoir commis des homicides volontaires contre certains individus ; et au lieu de me mettre un bandeau sur les yeux et de me fusiller comme à la rigueur on le pouvait, on a préféré m'envoyer aux galères et m'attacher à la chaîne d'un bandit; ainsi, la flétrissure au lieu de la mort, parce que la flétrissure est cent fois plus insupportable pour un homme de cœur... Dans le premier moment, je voulais me soustraire à l'infamie dont j'étais menacé ; une arme sûre me restait, mais un de nos vieux prêtres bretons qui, lui aussi , a passé autrefois par les geôles et les bagnes , m'a dit de ces choses auxquelles on ne peut résister. J'ai appris de lui que tous les martyrs de la première Vendée, les Bonchamp , les Charrette , les Cathelineau, les Laroche-Jacquelein, avaient été qualifiés de brigands , et je me suis résigné à porter le même nom qu'eux ; la résignation m'a été d'autant plus facile que je n'ai reçu depuis que je suis ici que des marques d'intérêt de tous ceux dont l'affection m'est chère ; les forçats , même les plus endurcis dans le crime ^ comprennent que je ne viens pas du même pays qu'eux ; je ne suis dans leur pensée qu'un condamné politique, et le surnom qu'ils m'ont donné l'atteste. Toutes mes idées sont tournées maintenant vers le monde où l'on se console des peines de la terre, et afin d'abréger la longueur du voyage, j'ai pris le travail pour compagnon de route ; tenez, mesdames, voyez ces étuis et ces corbeilles ; que dites-vous de mes progrès ? mais voici mon chef-d'œuvre, regardez ce petit navire. J'ai encore imité mon père, il avait représenté à Sainte-Hélène le vaisseau de l'ile d'Elbe qui l'amena sur la plage de Cannes ; moi , j'ai modelé celui qui des côtes d'Italie m'a jeté sur le littoral de votre Provence. Que de rêves de gloire, que d'espérances de bonheur je retrouve dans cette miniature du Carlo- Albei^to ! Et n'estce pas le moins que je vive un peu du passé, moi qui n'ai plus ni le présent ni l'avenir !

Les deux dames étaient trop attendries pour qu'il leur fut possible de se contenir plus long-temps; elles fondirent en larmes à ces dernières paroles.

— Des pleurs !... reprit Adrien en essayant de sourire, que vous êtes

bonnes! 11 v a trois ans que je n'en verse plus , moi... si ce n^est pourtant quand je songe à ma pauvre vieille mère ajouta-t-il d'une voix

plus grave ; elle n'est pas seulement octogénaire, mais paralytique !. . . . et, vous le savez , on ne donne pas de congé ici... Ah! si je pouvais la voir encore une fois, la presser sur mon cœur, et mourir après... Mais non , non, j'extravaguc, elle me croit déjà mort..... je la reverrai ailleurs... ca vaudra mieux.

— Malheureuse mère, dit la jeune fille ; privée ainsi pour toujours de son fils; infirme et peut-être sans pain.... S'il nous était possible, du moins, de la soulager !

— Sovez rassurées à cet égard. Si l'argent sulïisait au bonheur , jamais paysanne vendéenne n'aurait été plus heureuse, car tout ce que je reçois, et l'on ne cesse de me donner, tout lui arrive sans qu'elle connaisse la main qui lui en fait l'envoi.

— Mais enfin, reprit vivement la jeune fille, vous pouvez, vous devez avoir encore une espérance : Famnistie. . .

— Ce mot-là n'est pas connu aux bagnes; pas d'amnistie pour les forçais. Ceux qui ont fait à Paris ou à Lyon ce que j'ai lait dans les combats de la Vendée sont libres à présent; l'amnistie a passé sur Doullens, sur Poissy, sur Clairvaux , sur le mont Saint-Michel, elle s'est arrêtée sur la tète même d'un vil assassin, d'un Meunier ; mais je vous l'ai déjà dit, on m'a condamné comme brigand, et pour les brigands il n'y a pas d'amnistie...

Celte pénible entrevue fut interrompue par le glas de la cloche qui rappelait tous les forçats dans l'intérieur du bagne ; il fallut se séparer, et dès le lendemain les deux voyageuses avaient pris la route de la capitale. On assure que depuis leur arrivée, elles n'ont cessé de solliciter pour obtenir la grâce du condamné ou du moins quelque commutation de peine ; mais jusqu'ici leurs nobles efforts ont été vains ; seront-ils moins infructueux plus tanl. Le zèle qui les anime le mériterait assuré-

uienl mais on Ta dit dans le sanctuaire même de la justice : l'am-

iiistie est une de ces annonces capricieuses et avares qui ne tombent pas des mains de la charité , mais qui passent par le crible de la poliliciuc.

De la Restauration de Versailles.

Les hommes de nos jours sont tourmentés d'une préoccupation étrange, préoccupation qui a présidé h la restauration de Versailles. Ils veulent fliire de cette époque une époque artiste; ils ne révent que monuments, statues , obélisques, galeries , colonnades , tableaux ^ basreliefs , arcs de triomphe, et ils prétendent rappeler à la fois l'empire de Napoléon, le règne de Louis XIV et celui de François I".

Lorsqu'on va chercher des exemples dans le passé, il faudrait le comprendre.

Il y eut en effet, dans notre histoire, un roi dont le sceptre, aussi puissant que la baguette des fées, évoquait du tombeau les beaux arts, nobles enfans ensevelis dans le linceul de la Grèce, leur mère; un roi dont la main chevaleresque, touchant Athènes, cette belle aux ruines dormant, la réveillait à Paris. François P"^, se servant de l'élévation de son trône pour découvrir la gloire aux deux bouts de l'horizon, empruntait à l'Italie Léonard de Vinci et le Primatice. Par ses ordres s'élevait Fontainebleau, cette sublime auberge destinée à élre visitée par tant et de si illustres hôtes; Fontainebleau qui abrita successivement la captivité d'un pape et l'abdication d'un empereur; Fontainebleau , magnifique tente de pierre et de marbre qui prêta son ombre gigantesque aux tètes les plus fières et aux événemens les plus merveilleux. En même temps le Louvre commençait h s'élancer du sol , comme la pensée monarchique se dégageant des langes de la féodalité ; et Ghambord , avec son parc gigantesque, son escalier tant admiré et ses mille cheminées, semblait indiquer les accroissemens d'une puissance dont il fallait élargir les demeures.

Mais c'est précisément parce que François V' accomplit toutes ces choses que de notre temps on ne peut égaler de pareils travaux. Pour appeler dans ses états Léonard de Vinci et le Primatice, pour compter parmi ses serviteurs Philibert de Lorme, Jean Goujon, Pierre Bontemps et Germain Pilon , pour avoir construit Fontainebleau et Ghambord et pour avoir conçu le Louvre, il fallait avoir été le rival généreux de Gharles-Quint, avoir été armé chevalier par le chevalier sans peur et sans reproches, avoir gagné la bataille dcMarignan, et

surtout avoir perdu la bataille de Pavie , où tout fut perdu for l-honneur.

Il y eut en effet dans notre histoire un roi encore qui, du haut de son trône , donna le signal à tout un siècle de grandeurs et de magnificences. Louis XIV paraît^ et Perrault continue le Louvre. Sous la puissante main de Mansard et de Lenôtre , Versailles sort d'un désert avec sa pompeuse architecture, les merveilles de ses jardins et son peuple de statues. Lebrun, Mignard, Vander-Meulen, Coysevox, Girardon et Pujet embellissent cette royale demeure par les chefsd'œuvre du ciseau et de la palette, et Lafontaine s'écrie, en transmettant cà la postérité le souvenir des fêtes dont Versailles est le théâtre : <( Tout le monde a ouï parler des merveilles de ces fêtes , des » palais devenus jardins , des jardins devenus palais , de la soudaineté » avec laquelle on a créé ces magnifiques choses qui rendront les en- )) chantemens croyables à l'avenir. »

Mais c'est précisément parce que Louis XIV a pu exécuter ces beaux ouvrages, qu'on ne saurait en exécuter de pareils de nos jours. Pour avoir continué le Louvre , pour avoir, du jet d'une seule pensée, assis Versailles comme un trône de mai'bre sur un tapis de verdure, pour avoir imprimé un sceau de grandeur à tant de monumens, pour avoir été le protecteur des arts et des artistes , il fallait avoir fini la fronde en renvoyant ce misérable conspirateur de Gaston d'Orléans planter des simples dans ses jardins de Blois; il fallait avoir achevé Tœuvre de Henri IV et de Richelieu en abaissant la maison d'Autriche; il fallait avoir par trois fois vaincu les coalitions européennes et couronné tant de mémorables événemens en plaçant sur le trône d'Espagne un rejeton de la maison de France.

Il y eut enfin dans notre histoire un puissant empereur qui a laissé dans nos cités des arcs de triomphes, des édifices de tout genre, et sur une de nos places un bronze monumental.

Mais, encore une fois, ce qu'il a fait on ne peut le faire aujourd'hui. H faut un triomphateur pour poser des arcs de triomphe. Si Napoléon n'cîit pas traversé l'Europe en conquérant, s'il n'eût pas jeté aux quatre vents du ciel le bruit de sa gloire , s'il n'eût vieilli son nom en le trempant dans la poussière desPvramides, si vingt champs de bataille n'eussent vu éclater son génie, s'il n'eût pas été un puissant

législateur et un illustre capitaine, s'il n'eut pas été un grand liomme enfin, il n'eût point été un si grand architecte.

Il y a donc une haute unité philosophique que les hommes de notre temps n'ont pas comprise , c'est que pour couvrir un pays d'édifices monumentaux , l'or ne suffisait pas, et que tout n'était pas dit lorsqu'on avait inscrit un crédit de cent millions au budget. Les monumens sont comme une histoire de pierre où les événemens viennent s'écrire d'euxmêmes sous le compas de l'architecte et le ciseau du sculpteur. La colonne qui , sur la place Vendôme, s'élève d'un seul jet vers le ciel , orgueilleuse et solitaire^ n'est-elle pas l'image de cette destinée impériale , si grande dans son isolement, qui sortit de terre pour aller toucher la nue , sans que rien avant elle eût annoncé son prodigieux essor, sans que rien derrière elle puisse la reproduire, car la destinée de Napoléon, dépourvue d'aïeux et de postérité, semble une pensée de Dieu, tombée toute vivante du grand livre d'en haut?

Les lignes infinies du Louvre et de Versailles ne s'étendent-elles pas majestueuses, régulières et solennelles, comme la gloire du grand siècle et du grand roi ? Dans la rectitude de celte architecture, ne voyez-vous pas la fronde réprimée, comme dans sa puissance l'Europe vaincue? Dans cette beauté de l'ensemble et dans cette perfection de tous les détails^ ne reconnaissez-vous pas l'expression de cette époque qui fut le grand rendez-vous de toutes les gloires, et où tous les genres d'illustrations attinrent leur apogée , où Pascal , Bossuet , Racine et Boileau fixèrent la langue , tandis que Louis XIV fixait nos frontières? De même dans le grandiose moins régulier de Chambord, dans la multitude de ces détails qui ne plient point sous l'unité de l'ensemble, dans ce château aux mille feux , qui , de loin, semble être une ville , ne retrouvez-vous pas l'image de cette époque de transition de la monarchie féodale à la monarchie royale , époque où se reflètent encore les chevaleresques merveilles d'un passé qui, chaque jour, s'efthce et s'enfuit ?

C'est que le marbre et la piierre ne sont que les mois de l'architecture , ce sont les événemens de l'époque qui en donnent la pensée. Une architecture qui n'a rien à exprimer, rien à dire , rien à représenter, c'est un livre où il n'v a que des mots, des mots assemblés au hasard, qui n'ont ni sens ni couleurs, et ne vont ni à rintelligence ni à l'ame. C'est là le malheur des architectes d'aujourd'hui. Ils ont bien la pierre et le marbre ; mais qu'ont-ils à écrire avec le marbre et avec

^ 16 — la pierre / Les mots ne leur manquent point , mais dans une époque où il n'y a point d'événemens, où trouver des pensées? François I*% Louis XIV, Napoléon , bâtissaient avec de la gloire. C'est ce ciment moral dont on a perdu aujourd'hui le secret et dont l'absence rend stériles tous les efforts qu'on fait de notre temps pour renouveler les merveilles de ces époques privilégiées.

La tendance même que suivent ces efforts révèle leur impuissance. Les époques vraiment artistes ne restaurent point, elles créent. Elles ne passent point leur temps à arranger , elles conçoivent quelque chose de puissant et de neuf. Elles sont tourmentées d'une grande idée qu'elles ont hâte de produire à la lumière du soleil; on ne les voit point perdre des heures précieuses à corriger, sur les monumens, ces traces de décrépitude , cicatrices des siècles , ou fautes d'orthographe colossales que le temps introduit dans les meilleurs ouvrages. Les arrangeurs d'édifice ressemblent merveilleusement aux commentateurs des livres. Dans les siècles féconds on enfante le texte, dans les siècles stériles on met au bas du texte la glose. Le commentateur et l'arrangeur viennent derrière l'écrivain et l'architecte , comme l'ombre derrière lu lumière, bien heureux quand ils ne l'obscurcissent pas. Ce sont les parasites de la gloire qui , s'asseyant à une table qui n'a point été dressée pour eux, demandent à leur hôte une célébrité d'emprunt et une immortalité de ricochet. Ils ont quelque trait de famille avec ces plantes grimpantes qui enveloppent les arbres et les étouffent quelquefois.

C'est ainsi que les hommes de l'époque actuelle ont restauré Versailles.

Nous l'avons dit , un monument est une pensée, et il y a des Iliades de marbre et de pierre. Lorsque l'on touche à un monument , la première règle à suivre est donc de respecter , dans toute sa pureté et dans toute son intégrité , la pensée dont il est l'expression. C'est là plus qu'une règle, c'est un devoir. Que dirait-on d'un commentateur qui altérerait le sens d'une phrase de Tacite ou d'un vers d'Homère, ou mieux encore , qui voudrait mêler sa poésie à celle du grand poète, ou sa prose h celle de l'immortel historien? Un tel homme ne serait-il pas regardé comme atteint et convaincu du crime de lèse-majesté Ifltéraire ? Ne traiterait-on pas son procédé brutal comme un bris de gloire? Ne serait-îl pas dénoncé à la réprobation des contemporains et à celle

lie la postérité coninic mi iconoclaste de renommées? S'il en est ainsi pour un livre, il en sera de même pour un monument. Que la pensée soit enveloppée dans une enveloppe de sons ou dans une enveloppe de bronze , qu'elle soit métaphysique et tracée sur une simple feuille de papier, ou qu'elle aille symboliquement s'écrire sur une page de marbre, il importe peu, et elle n'est pas moins inviolable sous quelque forme qu'elle se présente.

La pensée de Louis XIV avait doublement droit au respect, d'abord en raison de sa grandeur^ ensuite en raison du respect que ce grand prince avait lui-même montré pour l'existence du vieux Versailles , tel qu'il avait été construit par Louis XIIL « Sa Majesté, » dit un écrivain du temps, «a eu cette piété pour la mémoire du feu roi, son père, de )) ne rien faire abattre de ce qu'il avait fait bâtir. » Louis XIV mit tant de fermeté dans cette résolution , que lorsque Jules-Hardoin Mansard^ qui avait remplacé Leveau dans la direction des bâtimens , chercha à persuader au roi que cet édifice n'était pas solidement consl;ruit, il n'obtint que cette réponse: «En ce cas, qu'on l'abatte, )) mais il sera rétabli tel qu'il est. » Ainsi , le grand roi, qui avait , lui, de si hautes et de si éloquentes pensées à confier à la pierre, montra pour l'expression d'une autre époque une pieuse vénération. Il ne voulut point toucher à l'œuvre de Louis XIIL Plus que tout autre , il avait donc droit d'exiger qu'on observât à son égard la loi qu'il avait si religieusement observée, et qu'on respectât dans Versailles l'inviolabilité de sa royale pensée.

Cette pensée a-t-elle été respectée par les restaurateurs de Versailles? Voilà la seule question que nous poserons, question d'art, d'intelligence , de civilisation et de philosophie. Nous laisserons de côté tous les détails , nous ne ferons point apercevoir à nos lecteurs , le long de ces murailles tapissées de tableaux, des ornemens qui, suivant quelques personnes, ressemblent à des taches; nous ne les égarerons pas au milieu d'une foret de portraits ; nous ne dénombrerons pas les toiles médiocres, les ressemblances hasardées ou controuvées, et tant d'au très défectuosités qui frappent les yeux les moins clairvovans. Nous voulons conserver h la question que nous avons posée sa majestueuse simplicité. La pensée de Louis XIV a-t-elle été respectée ? tout est là Si elle l'a été, peu importent les détails , ils disparaissent sous l'ensemble. Si elle ne l'a pas été, peu importent encore les détails. Défectueux

et (li«^ncs de blâme, ils ne font que fournir uti nouveau motif à une censure déjà justifiée et motivée. Empreints d'une rare perfection et (lignes de louanges, ils n'offriraient point une raison suffisante de retirer cette censure. Eût-on embelli Versailles, on l'a gâté dès qu'on l'a changé.

Pour savoir si l'on a changé la pensée du grand roi, il faut d'abord dire quelle était cette pensée. Déjà nous l'avons indiquée en peu de mots, et elle est si claire qu'il suffit de jeter les yeux sur l'édifice pour la lire écrite dans toutes ses parties. Versailles n'est point un de ces monumens dont le sens est obscur, un de ces livres enveloppés de ténèbres dont les pages discrètes et mystérieuses ne révèlent leurs enseignemens qu'aux regards de quelques initiés. Tout commentaire est inutile auprès de ce texte éclatant de lumière ; à quoi bon la lueur des flambeaux pour admirer le soleil? Soit que vous envisagiez la façade du château qui regarde la place d'Armes, cette cour terminée par une grille le long de laquelle s'élevait la figure des quatre élémens, cour immense agrandie encore par la vaste place qui la suit et qui va se jeter elle-même dans une prodigieuse avenue ; soit que vous vous arrêtiez devant la façade opposée, qui, dominant ce sublime escalier de verdure qui conduit à la grande pièce d'eau, semble un tronc monumental élevé au-dessus de cette nature obéissante, humblement courbée devant le grand roi: la pensée de Versailles se révèle à vos regards dans toute sa puissance et dans toute sa majesté. Les lignes de cet architecture si régulières et si fièresvous la crient, comme la sublime monotonie de ces appartemens, comme le fier isolement du château , comme cette foret taillée de main d'homme qui arrondit ses voûtes dociles sous cette main qui façonna la pierre et les hommes, la nature et la société : Versailles, c'est une transfiguration gigantesque de la royauté parvenue à l'apogée de sa gloire; c'est l'apothéose de l'unité dans la puissance, dans le territoire, dans les idées; Versailles, c'est un dix-septième siècle de marbre et de pierre qui a duré jusqu'à nous, comme un magnifique reflet de ce dix-septième siècle que nos regards cherchent dans Thisloire, et que les froides mains de la mort ont couché dans le cercueil. Vous retrouvez, sous ces voûtes, la royale période deBossuet et le vers si pur et si harmonieux de Racine ; il y a dans le style de cette archihcture des pages de l'oraison de Henriette de France et des vers d'A-

ihalie. Un siècle dans un lioninic , riinité;la royauté , voilà donc la pensée de Louis XIV, voilà Versailles.

Maintenant^ qu'ont fiiit les restaurateurs de ce beau monument? Nous ne voulons point leur prêter nos idées, nous prendrons les leurs telles qu'ils les ont exprimées eux-mêmes. Ils ont voulu faire de Versailles une espèce de Panthéon , un entrepôt de nos gloires. Au lieu d'un monument exceptionnel, disent-ils, d'un monument consacré à un seul homme, ils ont voulu faire un monument consacré à tous les âges de notre histoire, à toute la nation; ils ont voulu substituer au Versailles monarchique un Versailles populaire. Gela a été dit plus ou moins sottement, en vers ou en prose; car l'adulation, avec son instinct de bassesse, va toujours ramasser les bévues pour leur adresser des louanges d'autant plus méritoires qu'elles ne sont point méritées. Au lieu de dire : VEtat, c'est moi ^ s'écrient les uns, Versailles nous dit maintetenant : rÉtat, c'est nous ; trivialité dépourvue de sens, prise à la place d'une belle et bonne phrase qui n'a point été comprise. Cet autre (i) , l'académicien des couplets de factures, qui mettrait Versailles en vaudeville, s'il espérait y gagner mille écus, reproduit, en détestables vers; une idée analogue :

Sur ces murs, et par nos exploits, Philippe écrivit notre histoire ; * Ce n'était là que le temple des rois,

Il en a fait le temple de la gloire.

Ainsi, de leur propre aveu, les restaurateurs de Versailles^ nous vouions parler de la petite coterie de mauvais architectes et de déplorables artistes qui a poussé le pouvoir à cette profanation , car nous traitons ici la question de goût et non la question politique ; ainsi , de leur propre aveu, les restaurateurs de Versailles ont changé, mutilé, défiguré la pensée du grand roi. Ils ont voulu donner à Versailles un autre sens que le sien, une autre destinée que sa destinée. De l'expression admirable, exacte, positive du grand siècle , ils ont voulu faire l'expression vague, indécise, indéterminée de toutes les époques. D'une phrase pleine de sens et de majesté , ils ont voulu faire les lieux communs intrinsèques et extrinsèques de notre histoire. Ils ont changé une église

(0 M. Scribe.

en Pantliéoii, déposé dans le sanctuaire de l'unité la collection de tous les contrastes. Ce n'est pas là une calomnie, pas même une accusation ; les auteurs de cette belle conception la proclament eux-mêmes , résignés à subir l'admiration publique et à s'endormir au bruit des louanges.

Ce qu'ils ont fait, c'est tout simplement un sacrilège. Jamais, de mémoire d'homme, barbarisme plus colossal n'épouvanta le bon sens et le goût. Cette restauration matérielle de Versailles, c'est sa destruction morale car la vie des monumens réside surtout dans leur pensée. Or, pour faire revivre Versailles, ils lui ont ôté l'ame. Stupides médecins qui croient que lorsqu'on a détruit le principe de l'existence, on guérit un cadavre en bouchant ses blessures! Et que penseraient-ils donc d'un homme qui, sous prétexte qu'Athalie est trop exclusivement religieuse, trop exclusivement hébraïque , fondrait dans le cours de cette magnifique tragédie les Contes philosophiques de Voltaire. Ils crieraient au blasphème, au scandale littéraire. Ils plaindraient le chef-d'œuvre de l'esprit humain mis à feu et à sang, et torturé à bras de commentateurs.

Criez moins haut, messieurs les commentateurs de Versailles. Versailles, cette Iliade en marbre et en pierre , cette Alhalie architecturale, c'est ainsi que vous l'avez traitée. A. Nettement.

Après un règne de sept ans, Guillaume IV, roi d'Angleterre^ vient de mourir. Quelques jours encore , et une jeune lille déjà proclamée dans la cité de Londres sera solennellement couronnée à Westminster; l'archevêque ou l'évêque qui présidera à la cérémonie, lui dira :

(( Promettez-vous de gouverner le peuple de ce royaume d'Angleterre et toutes les possessions qui en dépendent , conformément aux statuts observés par le parlement, ainsi qu'à ses lois et coutumes? »

Elle répornira : u Je le promets. »

L'évêque ajoutera : « Promettez-vous de faire , suivant votre pouvoir, exécuter la loi et la justice dans tous vos jugemens ? »

Elle répondra : « Je le promets. »

K Jurez-vous d'employer tout votre pouvoir à maintenir les lois de

» Dieu, la vraie piolesbion de Tévangile, et la religion protestarile véioi- » ruée, établie par la loi? Jurez-vous de maintenir les évéques et le » clergé de ce royaume, et les églises confiées à leur garde, dans tous » les droits et privilèges qu'ils ont ou qu'ils pourraient avoir, soit col- )) lectivement, soit individuellement. » Elle répondra : « Je jure de faire » tout cela. Jlll thls I proinlse to do. )>

Ensuite , Alexandrine Victoria r% étendant la main sur les saints évangiles, ajoutera : « Tout ce que je viens de promettre ici, je jure de le tenir et de l'observer; que Dieu me soit en aide ! » Elle baisera le livre, elle signera la fameuse déclaration contre le papisme.

Et en vertu de la constitution, Victoria I" sera un grand pontife, un général en chef^ un grand amiral, un haut justicier.

Elle convoquera ou dissoudra à son gré les assemblées du parlement. Qu'importe qu'une femme ne puisse point participer au pouvoir légis- ' iatif, celle-là réunira sous sa couronne le pouvoir politique et le pouvoir exécutif. Elle interviendra aussi dans l'exercice du pouvoir confié au parlement qui se compose d'abord du roi, et ensuite des lords spirituels, des lords temporels et des communes.

Au dehors^ elle négociera des traités^ elle fera la paix ou la guerre, elle enverra et recevra des ambassadeurs, elle disposera de toutes les forces nationales, des armées de ten'e et de mer.

Elle pourra commander en personne ses armées. Ce droit lui est acquis : s'il fut nié à l'infortuné Charles I", le parlement le reconnut à Charles II; il est maintenant écrit dans la constitution de l'état.

Victoria V^ est inviolable, par conséquent irresponsable ; ne va-t-elle pas régner en vertu de cette maxime fondamentale : le roi ne peut faillir : The king can do no wrong.

Que dire de celte métaphysique gouvernementale quand elle se traduit en si étranges réalités ?

Jeune vierge, une fiction politique vous fait nommer encore le pèœ de la patrie, parens patriœ.

Vous allez gouverner un rovaume qui compte vingt-cinq millions d'habitans. Vous disposerez à l'occident de l'Europe des destinées de cinquante millions d'hommes. La paix et l'équilibre du monde seront confiés à la sagesse de votre politique, mais vous aurez, il est vrai, autour de votre trône et dans la chambre des lords, lesdcscendans de ceux qui se firent les défenseurs de toutes les religions de Henri, d'Edouard ou

d'Elisabeth, deceux qui prononcèrent rarrêtde mort de Sommerset pour faire leur cour à Northumberland, et celui de Northumberland pour se laver d'avoir partagé sa conduite ; de ceux qui soutinrent un instant les droits de lady Jeanne, et abandonnèrent sa cause au premier doute du succès; en un mot, de ceux qui eurent de la constance pour acquérir à tout prix des biens et des honneurs , et qui eurent toujours des sermenspour les pouvoirs établis.

Un conflit dont les effets sont incalculables se prépare entre les deux grandes influences qui divisent l'Angleterre. Passons en revue les armées avant l'heure du combat.

Le whig et le tory sont d'accord sur le maintien de la constitution, c'est-à-dire sur l'administration du royaume par un souverain héréditaire , et sur le concours législatif de ce souverain avec les deux chambres du parlement. Un partisan de la monarchie absolue n'est pas un tory, un républicain n'est pas un ^vhig ; ces partis diffèrent en ce que l'un se préoccupe surtout des droits et des franchises du sujet , et l'autre des droits et des prérogatives du monarque. A la suite d'une lutte, la pente des événemens pourrait peut-être entraîner les torys jusqu'à l'établissement d'une monarchie pure, et les whigs jusqu'au renversement de la monarchie. L'un se dit parti progressif, l'autre^ parti conservateur. Mais où est la borne du progrès? où est la limite de la conservation ?

A coté de ces deux partis , en grandit un troisième qui ne craint ni de frapper trop fort ni d'aller trop loin ; tout pour lui est aristocratie, dans le torysme comme dans le whigisme^ et il veut faucher toute aristocratie. C'est le parti radical, impuissant avorton naguères , mais quia reçu de nos révolutions continentales l'appui de la propagande républicaine.

C'est dans ce triangle de feu qu'est placé le trône sur lequel la nouvelle reine va s'asseoir avec la candeur de ses dix-sept ans, et sa timidité de jeune fille.

Le constitutioiialisme est une forme assez moderne pour n'avoir pu réunir encore les suffrages de tous les peuples; sera-t-il sans danger pour lui de s'exposer aux rapprochcmens qui naissent des circonstances? que vont dire les esprits prévenus en voyant tous les trônes constitutionnels tomber en quenouille? leur objectera-t-on que lorsque les femmes règrunt les hommes gouvetiieut ^ ils répondront que c'est le

oouvernement des ambitieux, des favoris, des hommes d'intrigues. Et voyez les admirables résultats :

Dona ^laria ne peut faire un pas dans Lisbonne sans que la milice armée ne se précipite terrible sur son passage , demandant la constitution et poussant des cris de mort contre les ministres.

En Espagne , Christine était récemment encore prisonnière dans son palais , et bientôt peut-être , accompagnée de Munoz , elle fuira , emportant à travers les Descamisados ou les soldats de Charles \ un berceau où dormira l'innocente Isabelle , reine de toutes les Espagnes.

Ah ! si la vertu des principes monarchiques de notre vieille France avait besoin de recevoir un nouvel hommage, nous n'en voudrions pas d'autres que le spectacle des trônes qui nous entourent ! Que ce soit notre consolation et le châtiment de ceux qui, après avoir proclamé l'hérédité niasculine de la couronne parmi nous , ont réuni tous leurs efforts pour abolir la loi silique dans la Péninsule!

Quelles que puissent être les vicissitudes de la royauté française, nous avons du moins une garantie contre l'intronisation d'un étranger, et une question de mariage n'amènera pas pour nous l'injurieuse alternative de passer sous un sceptre allemand ou anglais , italien ou espagnol.

Qui épousera la princesse Victoria? C'est sur cette question que la diplomatie européenne va engager une des luttes les plus graves et les plus vives qui se soient jamais vues. Au-delà du Rhin on appuiera le fils du prince d'Orange , en deçà le neveu de Léopold , et ce sera une femme , la duchesse de Kent , qui pourra faire pencher la balance en y jetant un caprice; déjà pour Teffrayer , on a fait huer aux portes du palais le principe monarchique dans la personne du duc de Cumberland ; maintenant, pour ouvrir l'avenue du trône au principe révolutionnaire, on va taire parler l'orgueil de famille. Née de Cobourg , ne se souviendra-t-elle pas des siens ? elle a un neveu dont elle peut faire un roi ; ces Cobourg sont si bonnes gens î ils acceptent tous les trônes que Ton veut bien leur donner; ce sont, comme aurait dit Henri IV, les gascons de la royauté, ils poussent pdrtoiit oit on les plante.

Livrés comme nous le sommes à l'étude spéculative des principes, et toujours étrangers à la polémique des intérêts, nous ne voulons faire

jjarler ici ni nos piessenlimeus ni même nos vœux; mais l'avéncment de la reine Vicloria ne pouvait passer inaperçu dans VEcho de France; il ouvrait sous le seul aspect de l'histoire une trop large sphère à la méditation pour qu'il nous fût possible de ne pas le recommander à Fatlention de nos lecteurs. L. de JcK:vE?iEL.

DE L'IÎSDLSTRIALISxME

A quel signalement le reconnaître / Quel caractère lui assigner ? Est-ce un aigrefin ou un coupeur de bourses ? un charlatan ou un voleur? Distingue qui pourra ! Le monstre a toutes les bosses du vice et quelques-unes du crime 5 dans son état habituel, il se contente de l'intrigue, de l'agiot, du cynisme; mais dès que les circonstances excitent son audace ou fouettent sa cupidité , il pousse plus loin ; il ne se borne plus à braver les lois de la morale , il se joue hardiment sur lesécueils de la police correctionnelle et il affronte jusqu'aux périls de la cour d'assises. Toute sa vie, balancée entre la fraude légale et la fraude ilHcite, est un mouvement de va-et-vient du Code de commerce au Code pénal.

Son nom est plus jeune que lui ; il l'a reçu en flétrissure plutôt (ju'en baptême ; on le connaissait en France dès le jour où l'on connut l'industrie, peut-être même avant ; car, chez nous, l'abus vient vite, et son progrès a toute la rapidité qu'il enlève au développement du bienlait dont il est sorti.

La fin du règne de Louis XIV, commencement de tant de mauvais règnes, lut témoin des premiers pas de l'industrialisme. Créations de rentes sur l'Etat, emprunts usuraircs, aliénations de domaines, refbnlesde monnaies, émissionsde nouveaux papiers^ banqueroute publique tnfin, en lallait-il davanUige pour faire éclore cet esprit honteusement mercantile qui s'abat sur toutes les misères et qui les suce avec une avidité de harpie. Traîné sur la scène en sortant de la chambre ardente, Tindustrialisme s'appela Turcaret, puis installé , grâces à Law, dans la vue Quincampoix , il y tint une école d'agiotage qui conduisit le comte de Ilorn du vol an meurtre, et finalement à l'échafaud.

Vint la désasticusc administration de l'abbé Terray qui fut marquée par le trafic des croupes et des pensions sur la ferme générale ; puis le ministère de Galorme et de ses faibles successeurs qui, pour nouvel aliment au fléau qui dévorait nos finances, lui ouvrirent la caisse d'escompte et lui livrèrent les billets noiis. Ce i'ut le beau temps de l'abbé d'Espagnac.

La pompe à feu de Ghaillot , prônée par Beaumarchais, servit à battre monnaie aux dépens des dupes. On peut la considérer comme la première machine à actions que l'industrialisme ait fait fonctionner. La science du prospectus , toute novice qu'elle fut encore , trouva des inspirations chez les roués de l'époque. Elle alla partout, criant: Plus de porteurs d'eau, plus de fontaines, plus de rivière; comme elle a crié de nos jours : plus de grêle, plus d'incendie, plus de mortalité.

89, du premier coup de son terrible marteau, tua l'industrie ; mais l'industrialisme, maitre de toutes les ruines, put y moissonnera loisir. Les occasions ne lui manquèrent pas , elles revinrent chaque jour plus belles avec un nouveau désastre, avec une nouvelle calamité. Les assignats, les mandats territoriaux, les fournitures aux armées, la loi du maocimum , l'emprunt forcé, le tiers-consolidé , les ventes de biens nationaux , tout concourut à produire dans la société un paroxisme semblable à celui d'une fièvre délirante. La Convention , en cherchant un remède, s'aperçut que le mal l'avait gagnée. Quatre de ses membres, Delaunay d'Angers, Fabre d'Églantine, Bazire et Chabot, furent pris en flagrant délit. Mais la gangrène ne disparut pas avec ces hommes corrompus. Il n'y avait plus de morale publique; la loi ne devait plus être un frein.

Le Directoire, qui visait à la tolérance , donna l'exemple du désordre. Barras et Rewbell, qui firent rétablir la loterie, lancèrent toutes les fortunes privées dans la frénésie du jeu. L'agiotage, qui olHcie à présent sous les voûtes d'un temple Grec, se faisait alors en plein vent; il avait choisi pour théâtre le jardin du Palais-Roval, et les abords du Perron étaient ses coulisses. Il fallait voir cette troupe toujours hurlante de loups-cerviers, ces sacrépans au menton enfoncé dans la cravate , aux énormes catogans poudrés, à la houpelantle bordée de sa lisière, au chapeau à cornes incliné militairement sur Toreille, tenant d'une main quelques pièces d'argent au tvpe équivociue, et de l'autre leur bâton noueux. Si ces honnêtes spéculateurs iaisaient une mauvaise

journée, la soirée les dédommageait à coup sûr : bourses, montres , tabatières, mouchoirs, tout pour eux était de bonne prise.

En 1801 , grande réaction morale; les traitans du Palais-Royal sont expulsés. L'industrialisme ne travaille plus que sur la démonétisation des pièces antérieures au système décimal, sur les créances provenant de fournitures à liquider, sur les actions du canal de TOurcq et sur celles de la banque de France^ récemment substituée à la caisse des comptes courans; mais les agens-de-change , qui ont sollicité et obtenu la réforme des agioteurs du Perron, ne tardent pas à s'emparer de la partie la plus lucrative et la moins périlleuse de leur exploitation. La Bourse devient un long tapis vert dont les râteaux de longueur différente sont tenus par des croupiers qui s'appellent, dans leur argot, haussiers, baissiers, coulissiers, courtiers-marrons. Telle charge qui a été achetée 100,000 fr. en vaut 3oo,ooo deux années après, et sera bientôt vendue près d'un million. Le commerce des nouvelles multiplie ses expédiens et ses ruses. Quand le télégraphe se tait on le fait parler , on dresse des pigeons pour devancer son vol , des faucons pour écarter les pigeons de leur route , et un service régulier d'impostures est organisé pour escompter les mensonges officiels.

Arrive 181 4; le blocus continental cesse, l'industrie renaît, et dans chaque sillon qu'elle ouvre se glisse furtivement l'industrialisme; mais un ordre financier et une prospérité matérielle sans exemple résistent à son action rapace ; il lui fiut encore des jours d'orage, et i83o lui rend les eaux troubles dans lesquelles il aime à jeter ses filets.

Place à Robert-Macaire ! Voilà le type tombé d'une houpelande du Perron et retrouvé sous le frac en lambeaux d'un dandv de bao^ne. — Place aussi à Bertrand ! Il y a en lui moins une dupe qu'un complice. C'est l'immoralité stupide suivant le char de l'immoralité intelligente. N allez pas rire de ces deux hommes, et ne voir en eux que des personnages de comédie. Ces dignes associés, ce sont des héros d'industrie, et le spirituel M. Philippon , en les faisant circulera plaisir dans toutes les professions, vous prouvera qu'ils n'ont rien d'imaginaire. Ce sont des hommes de progrès, et voilà tout.

Remarquez d'abord leur point de départ , et l'audace des projets (ju'ils forment dans l'orgueil de leur misère : — « Bertrand , j'adore l'industrie, s'écrie Macaire en secouant du bout des doigts la poussière de ses haillons: si tu veux, nous errerons une banque, mais là . une

vraie banque! Capital : cent millions de millions, cent milliards de

milliards d'actions. »

N'est-ce pas là , sinon le portrait, du moins la caricature de ces fanfarons d'industrie dont l'ambition n'aspire jamais à rien moins qu'à faire sauter les banques? Peu leur importe le choix des moyens, ils n'aperçoivent que le succès, et, de n)éme que Macaire , ils sont toujours prêts à dire : Est-ce qu'on arrête un millionnaire ?

La société en commandite , cette invention si féconde de l'esprit d'association, a reçu tant d'atteintes qu'elle manque souvent aux établissemens les plus dignes de son appui. Eh bien , comment mieux caractériser le scandale des abus que dans la leçon d'industrie donnée par Macaire !

Exemple : Vous achetez un procédé nouveau , n'importe quoi , bon ou mauvais, vous l'achetez 600 fr., 5oo fr., 25 fr.,le moins possible ! Vous créez 5oo,ooo fr. d'actions, le plus possible! Vous faites des annonces-monstres, des promesses-monstres; vous réalisez le capital , vous l'empochez, vous mettez ensuite la clef sous la porte, vous déposez votre bilan , c'est-à-dire le bilan de la société le tour est fait

et vous passez à un autre. )>

L'enseignement est si simple que l'on ne saurait plus être surpris en voyant du jour au lendemain tant d'écoliers passer maitres.

Appelez une à une les principales professions , et laissez Macaire vous les présenter. Il mettra le doigt sur chaque plaie, il vous éclairera sur chaque danger.

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