‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 27 sur 64 · Chapitre V LA FONTAINE (i · texte numérisé non relu

Chapitre V LA FONTAINE (i

Boileaii, par une omission souvent commentée, jamais xpliquée, ne parle pas de la fable dans son Art poétique. •iielles que soient les causes réelles de ce silence, nous

(1) Jean de La Fontaine naquit à Château-Thierry en 1621. Lescir- )nstances de son enfance, de ses études, de sa jeunesse, nous sont lal connues. Nous savons que vers la vingtième année, par une nguliére erreur sur ses aptitudes, il entra au noviciat de l'Ora- •ire. Il n'y passa pas deux ans. et en sortit pour se consacrer aux ,udes juridiques. Mais il ne semble pas s'y être jamais intéressé : était poète dans l'âme. La lecture de ^lalherbe et. celle d'Horace éclairèrent sur ses véritabî-^s goûts. Il porta le titre, plus qu'il exerça les fonctions, de maître des eaux et forêts. Son carac- :re indépendant, rêveur, ses amitiés, son égoïsme charmant, lut le maintenait dans la carrière poétique. Mille anecdotes lurent sur sa vie. On connaît sa fidélité à Fouquet malheureux.

les beaux vers qu'elle lui inspira. Avant d'écrire ses Fables. îi sont un des plus purs joyaux de notre langue, il avait publié 1 1665 et 1666 deux recueils de Conta. On a beaucoup exagéré mmoralité de ces petits récits, dont il emprunte les sujets soit IX Italiens, soit à nos fabliaux. Tout au plus peut-on dire que

charme des Fables surpasse infiniment le leur. C'est en 1668 le parurent les six premiers livres des Fables Ils furent suivis, i 1669, du roman de Psyché. Le renom de l'écrivain s'affermisit et s'étendait. S"s moindres œuvres offraient aux délicats 1 tem.ps une véritable fête de goût. En J672, ayant perdu sa proetrice, la duchesse d'Orléans, La Fontaine en trouva une autre, me de la Sablière. On peut retrouver son influence sérieuse dans ; Fables du deuxième recueil, qui paraissent en 167S et 1679, I milieu d'un enthousiasme très vif. En 168i, La Fontaine put trer à l'Académie, dont l'antipathie du roi lui avait quelque

A. Bailly. — Ecole classioue. S

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poumons presque lui prêter une valeur symbolique. A quoi' bon traiter, dans un ouvrage didactique, d'un genre qu'un] écrivain s'est rendu propre à tel point qu'il semble n'avoir pas existé avant lui, ne plus pouvoir exister après lui? La, Fontaine est bien éloigné d'avoir inventé la fable : il. n'a pas même inventé ses fables. Il nous le dit lui-mêmef dans l'épître à Huet : les anciens sont ses guides. Non certes qu'il les imite servilement :

Mon imitation n'est point un esclavage,

mais il reconnaît qu'il leur emprunte

L'idée et les tours et les lois Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.

Comme Molière dans ses comédies, comme Racine dans tout son théâtre, il utilise le fonds commun légué par l'art antique, mais il l'interprète à son gré. Et, illuminée par cet esprit unique, la fable devint une création si originale, si absolument nouvelle, dans toutes les littératures et tous les temps, qu'elle décourage à jamais ceux qui seraient tentés de s'y essayer après lui. Qu'est-ce donc qui fait cette valeur singulière d'une œuvre incomparable? Par quelle rencontre la doctrine classique a-t-elle produit ces joyaux, à; la fois si voisins et si éloignés de tous les ouvrages du siècle?

Considérons les fables d'Ésope ou de Phèdre, considérons aussi les fables indiennes, si difTérentes, et nous constaterons aisément que,, si La Fontaine emprunte ses sujets aux autres, ses récits n'ont plus aucun rapport avec ceux qu'il imite.

temps fermé les portes. Il publie quelques (Joutes encof; en 1685' en même temps que sa petite comédie du Florentin. \xn de ses essaiis les meilleurs dans le genre dramatique. Il joua en 1687 un rôle actif dans la Querelle des Anciens et rfes'Yl/o'i^rnes, revint, après une grave maladie, aux sentiments religieux, et publia enfin en 16S4 son douzième livre de Fables. Il mourut en 169.5, « avec une cons*^ tance admirable et tou'e chrétienne. » *[

^our les anciens, l'apologue vaut surtout par son ention morale. Le poète, si l'on peut user de ce me, se propose d'illustrer un lieu commun de sagesse,

pour le présenter moins brutalement, nous expose e anecdote tendancieuse dont les animaux sont les 'sonnages essentiels. Il va droit au but, ne décrit ni cadre ni les acteurs, ne recherche pas les ornements rement littéraires, et l'on pourrait presque dire que [Tabulation n'a chez lui qu'une valeur mnémotechnique. 3 fables indiennes sont au contraire des accumulans de contes interminables, qui s'enchevêtrent les uns ns les autres, dont le fil est à peu près impossible à iserver, et qui paraissent n'avoir pour objet que de lir en haleine la curiosité, le plus longtemps qu'il se urra : récits confus, touffus, déconcertants pour des )rits clairs et directs. Mais le tempérament artistique de crivain français a transformé ce qu'il paraît emprunter. La Fontaine, par un caractère qu'il possède à un degré is éminent encore que Racine, est un poète pour qui le )nde extérieur existe. Les jouissances que lui en procurait contemplation ont rempli sa vie. De peu de caractère et 3sque de nulle dignité, distrait peut-être, mais distrait surli parce qu'il s'abandonnait à son humeur et n'entendait soumettre à aucune contrainte, écartant de lui les soucis les charges, dénué d'amour, dépourvu d'ambition, cet bile épicurien, au pire sens du terme, a consacré ses jours •egarder et à sourire. Il aimait la vie, et toutes les maniitations de la vie, les sons et les silences, les couleurs, les Duvements et les formes. Et si l'on me demandait de défi- ' d'un mot le caractère par lequel ses fables se distinguent

toutes les autres fables, je répondrais : « Elles vivent. »

les vivent, par le pittoresque de l'observation, par la

^ueur psychologique, par la diversité de la forme.

Ce n'est pas dans un monde abstrait et dans le domaine

la pure morale, que se développent les petits drames qui

se nomment les Fables. Tandis que le dix-septième siècl attaché tout entier à l'étude de l'âme, et comme grisé de dignité de l'esprit, se désintéressait de tout ce qui n'était pas le caractère éternel de l'homme, La Fontaine a aimé, et décrit avec complaisance, les aspects de ce monde o:q vivaient ses héros. Il a compris et su rendre la poésie d champs, des arbres, des eaux vives. Son œuvre est enso leillée, toute pleine d'agrestes parfums :

Le lonf^ d'un clair niisspau buvait une colombe, J

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours, ■

Il goûtait le charme rustique d'un jardin sans apprêt, et ne craignait pas, pour l'évoquer, d'user de mots sans noblesse auxquels devait sursauter Boileau :

Il avait de plant vif fermé cette étendue ; Là croissaient à plaisir l'oseillo et la laitue, De quoi faire à iNlargot pour sa Tète un bouquet, Peu de jasmin d'E.spa;?ne. et force serpolet.

Ce ne sont pas les vastes horizons de la poésie romantique. Nous ne trouvons pas chez lui ce que nous appelons aujourd'hui la grande nature, celle que nous associons aux orages de nos âmes tourmentées. Nous y reconnaissons les lignes sobres et pures des coteaux d'Ile-de-France, les sources claires, l'orée des bois où paissent les lapins folâtres, la bruyère et le thym qui se prêtent à leurs jeux, le clairobscur de l'aurore ou du crépuscule :

A l'heure de l'aflût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que n'étant plus nuit il n'est pas encor jour...

Et nous avons tous présente à l'esprit l'évocation si puissante en sa sobriété qui forme le début du Coche et la Mouche:

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé... i

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îs deux vers peuvent nous servir à définir Tart du décor lez La Fontaine. Il n'est pas un pur poète descriptif, à 11 la description suffit, ou qui s'y complaît indiscrèteent. Elle est pour lui un simple cadre, et ne va pas au ûk des limites qu'un art savant lui assigne. Mais, si •ève, si rapide soit-elle, elle est vigoureuse et reste forment gravée dans notre imagination par la justesse et la ilidité de chacun des termes qui la composent. Qu'on lise les deux vers que nous venons de citer : chaque épi- Léte est pleine de sens, chacune ajoute à l'ensemble un ait nouveau ; il n\v a pas là de tâtonnement, d'approxiation ; toutes les particularités du chemin sont vues, lalysées. rendues ; il n'y manque rien, et rien n'y est iperflu.

Nous pourrions multiplier les exemples, ils fortifieraient lulement notre conclusion : La Fontaine, plus qu'aucun de s conîemporains, a possédé le sentiment de la nature ; et, [•esque seul entre tous, il lui fait une place dans la poésie, mquant à nos yeux les décors changeants de la vie ; lais il reste classique par sa sobriété, et toute interpréition qui prétendrait découvrir en lui comme des presmtiments de la rêverie moderne est une interprétation .usse.

li a décrit, avec la même netteté mesurée, les per- >nnages de ses fables ; car il voyait les êtres avec leur irme et leur attitude ; mais encoi-e ne les esquisse-t-il ue dans la mesure où ces traits sont significatifs du iractère qu'il veut nous faire connaître. C'est maître [itis.

Marqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant.

'est le héron :

Un jour, sur ses iongs pieds, allait je ne sais où Le héron au lone; bec emmanché d'un long cou.

C'est Perrelte aussi, dessinée d'un crayon si vif que nous la voyons s'élancer allègrement vers la fortune :

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.

N'a-t-il pas fait vivre jusqu'à l'huître?

Parmi tant d'huîtres toutes closes, Une s'était ouverte ; et, bâillant au soleil,

Par un doux zéphyr réjouie.

Humait l'air, respirait, était épanouie.

Voilà ce que nous ne trouvons jamais dans la fable antique, voilà par où La Fontaine est unique en son art : il fait vivre et mouvoir ses héros au milieu des choses, dont il aperçoit et dessine les contours. m

Mais ce peintre des objets est aussi un peintre de caractères, — et par là, plus que par tout autre trait, il se rap; proche de Mohère, il est classique. -"j

Nous n'avons aucune raison de mettre en doute sa sincérité lorsqu'il écrit : ^

En ces sortes de feinte, il faut instruire et plaire, 1

Et conter pour conter me semble peu d'affaire. *'

Et si nous songeons à ces quatre vers, mirlitonesques, mais significatifs, qu'il traçait dès 1660, dans une lettre à Maucroix :

Nous avons changé de méthode :

Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas,

nous constaterons que son idéal littéraire se rapproche singulièrement de celui du grand poète comique : peindre la vérité, non pas seulement pour plaire, mais pour instruire. Chez tous ces observateuis de la nature humaine, le soucii

noral est constamment présent, et donne à leurs œuvres eur sens et leur dignité.

Avec la liberté que lui concédait la souplesse de la fable, ît la faculté de prêter aux hommes l'aspect des animaux, La ^'ontaine a pu introduire dans son œuvre une satire plus *'aste encore que celle du grand comique ; on a voulu y /oir la cour entière, et désigner exactement les personlages que représentent le lion, le renard ou le loup. C'est prêter au fabuliste un esprit de système dont il était bien îloigné ; c'est méconnaître aussi la largeur de la technique îlassique. Il se peut que, par accident, Molière, La Fontaine, ît, plus qu'eux, La Bruyère, aient dépeint sous un nom sup- 30sé un in'dividu vivant, mais ce n'est pas ainsi qu'ils proièdent d'ordinaire. Leurs observations sont moins étroites, noins contemporaines. Elles cherchent les traits dominateurs et durables des caractères ; elles visent à créer des :.ypes, non à reproduire des personnalités. Que bien des courtisans, et le monarque lui-mômie. aient procuré au fabuliste es lignes générales de ses portraits, ce n'est pas douteux ; mais il y a mis plus que la Cour, — il y a mis l'homme, et •'est là ce qui fait l'éternelle valeur et l'intérêt toujours vivant des œuvres classiques. Il a peint le despotisme, .'hypocrisie, la ruse, la cruauté des grands et la misère des petits, la brutalité des forts, la lâcheté des faibles. Il a peint les avares et les imprévoyants, ceux qui vivent pour leurs imis et ceux qui ne vivent que pour eux-mêmes. 11 nous i dit les tourments des riches, l'insouciance des pauvres, 3t l'attachement de tous à leur vie, quelle qu'elle soit. Jeunesse imprudente, vieillesse chagrine, douceur de la solitude, doctrines incertaines des hommes, il a tout traduit lans ses vers. Du premier au second recueil, son inspiration s'élargit encore. La fable devient le plus vaste des genres littéraires ; rien ne résiste à pénétrer dans son cadre, — morale, littérature, philosophie, — l'entière humanité.

Dirons-nous que cette peinture du monde en soit tou-

jours une satire? C'est la thèse que soutient Taine dans son| livre charmant sur les fables de La Fontaine. Il ne noussemble pas avoir entièrement raison. Sans doute, il y a de la satire dans les fables. Bon nombre d'entre elles sont des» fabliaux, qui ont gardé la verdeur et l'esprit un peu acerbe! de notre bonne gauloiserie. Et, à les étudier chemin fai-| sant, nous y trouverons mille traits satiriques lancés contre les hommes en général, et contre ceux du dix-septième siècle-en particulier. Quand La Fontaine écrit :

Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas : Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats...

ou, parlant des courtisans :

Peuple caméléon, peuple singe du maître...

lorsqu'il peint en ces vers la sombre misère du paysan :

Point de pain quelquefois, et jamais de repos ; Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts.

Le créancier et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture achevée...

lorsqu'il raille les juges, les pédants, les médecins, c'est le poète satirique qui exerce sa verve sur les défauts des hommes et de la société, — sa verve malicieuse, enjouée, rarement cruelle, ou dont les cruautés se cachent sous un sourire. Mais c'est diminuer les fables que d'y voir partout une satire, — et de n'y voir rien de plus. Elles renferment quelque chose de mieux : nous dirions volontiers une philosophie de la vie, si ce terme n'était trop ambitieux... nous pourrons dire du moins une continuelle leçon de sagesse. C'est éridemment employer un bien gros mot que de parler de la morale de La Fontaine. Qui dit morale dit esprit de système, et La Fontaine est le moins systématique des écrivains. Mais il aimait la vie, et connaissait la science du bien vivre : c'est la seule qu'il nous enseigne. Le monde est un séjour dangereux ; on s'y bat, on s'y trompe, on s'y

traque de toutes parts. Nous jetterons-nous dans la lutte? Prenons garde ! « La raison du plus fort est toujours la meilleure. »Que faire donc, si nous ne sommes pas les plus forts? Allons-nous faire parade de nos convictions, souffrir pour elles, courir au supplice? A quelle utilité? « Le sage dit, selon les gens : Vive le Roi ! Vive la Ligue !... » Cette vie précaire et menacée, lorsque nous l'aurons du moins mise à l'abri des coups, comment la passerons -nous? Nous la passerons en songeant qu'elle est brève, et tâcherons d'en bien jouir :

Soyons bien buvants, bien mangeants.

Nous devons à la mort de trois Tun en dix ans.

Arrière ces philosophes austères dont l'intolérable ascétisme prétend écarter de nous toutes les joies, ils sont semblables au mauvais jardinier qui tranche la branche vive quand il sufTirait d'élaguer quelques rameaux :

Ce Scythe exprime bien Un indiscret Stoïcien.

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais, Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort, Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

Livrons-nous donc à nos instincts, mais n'en soyons pas les esclaves, et sachons, en toutes choses, observer ce juste milieu qui est le secret de la sagesse et du bonheur :

Il est certain tempérament Que le Maître de la nature Veut que l'on garde en tout. Le fait-on ? Nullement.

Ce souci de la mesure, cette sagesse modérée, qui tâche à s'accommoder le mieux possible des choses et des hommes, cette soumission volontaire, ironique parfois, à la volonté du plus grand nombre, c'est la philosophie de La Fontaine

et c'est, nous l'avons vu, la philosophie de Mohère. Mais il y a sans doute chez Molière plus de générosité, une âme qui s'émeut plus profondément parce qu'elle connaît mieux la souffrance, un plus vif désir de corriger l'humanité dé ses ridicules et de ses sottises. Nous retrouvons toujours Alceste en Molière ; tout Philinte est dans La Fontaine.

Au reste, en cherchant bien, l'on découvre de-ci, de-là, dans ses fables, quelques préceptes d'une morale plus généreuse, mais qui n'est jamais séparée de toute considération utilitaire. Il faut faire le bien, sans doute, non pas seulement parce que c'est le bien, mais parce qu'il est souvent avantageux de le faire :

SiTTi veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres.

Il ne se faut jamais moquer des misérables, Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?

En ce monde, il se faut l'un l'autre secourir. Si ton voisin vient à mourir, C'est sur toi que le fardeau tombe.

Dira-t-on que ce souci d'utilité rabaisse le précepte, et qu'il n'y a moralité que s'il y a désintéressement? Ne soyons pas si sévères. Le jour où les hommes s'entr'aideront, fût-ce par intérêt, l'humanité aura fait un grand pas Jusqu'à présent, elle paraît trouver un avantage positi à s'entre-dévorer. Ne lui demandons pas trop : elle ne pour rait nous suivre. La seule chance que nous ayons de con vertir les méchants, c'est de ne pas les effaroucher par l'éta lage d'une vertu trop pure. Traçons-leur un idéal qui pui.sse s'accrocher à leur cœur par quelque coin, ils s'y attacheront peut-être. Et n'est-ce pas là précisément ce qui fait le charme exquis de la morale de La Fontaine? Elle est voisine de nous ; de la main nous la pouvons toucher ; pas d'effort qui nous essouffle, pas de macérations, le moins possible de pénitences. Il nous montre la vie, ses travers, ses risques, et nous dit:« Voilà la route... C'est à mi-côte, à

flanc de colline, plus près de la terre que du ciel. Les sentiers sont fleuris, les ruisseaux limpides, et l'auberge est bonne. Cueillez Theure mû:'e. et chassez vos soucis. »

L'art de la forme, cet art chez lui souverain, et qui paraît s'ignorer, ajoute aux fables un incomparable attrait. Les fables ne sont pas seulement des narrations, ce sont vraiment de petits drames. La Fontaine en avait conscience, lui qui faisait, disait-il, de son ouvrage

Une ample comédie, à cent actes divers. Et dont !a scène est l'univers.

Nous avons vu avec quelle sobriété évocatrice il dessinait les divers aspects de cet univers, où se joue sa comédie humaine, et quelle variété de types il a jetés sur cette scène naturelle. Sa forme est un enchantement. Une puissante culture antique la nourrit et la soutient. Car, qu'on ne s'y trompe pas, ce nonchalant contemplateur, cet amateur de ^-ieux récits gaulois, est avant tout le disciple d'Homère, de Virgile et d'Horace. C'est d'eux, c'est de VOdyssée naïve, et qu'il ne lisait peut-être qu'à travers des traductions, qu'il a appris cette familiarité à la fois simple et noble de la narration, cet art de relever la vulgarité du détail par la dignité de l'ensemble, cette conception épique de la fable, qui est comme le poème de l'humanité. C'est à l'école de l'antiquité que s'est formé ce style, le plus varié du siècle. Narration, description, dialogue, se succèdent et se combinent selon ces lois mystérieuses du goût, qui semblent déterminer l'instant précis où le ton doit changer pour que l'intérêt et le plaisir ne faiblissent jamais. Tantôt le personnage parle, et tantôt c'est le poète, sérieux ou ému, qui intervient dans le drame dont il se fait le spectateur ou le juge, et qui place au premier plan, comme pour une confidence, son moi, ce moi faussement candide, toujours indulgent, toujours souriant.

Et la mesure du vers varie selon les exigences de la

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pensée. Léger, rapide, coupé, prolongé par de soudains enjambements, ou, tout au contraire, large et musical, il se rythme à toutes les mesures et module dans tous les Ions. Il est d'aussi beaux vers dans Racine (et nous en avons cité quelques-uns), il n'en est pas de plus ])eaux, — de ces vers de poète, qui s'élancent d'un seul jet, unissant réclat de l'image et l'harmonie des sons, ou de ces strophes amples et mélodieuses, qui, sur le dernier vers, s'envolent d'un soudain coup d'ailes.

Ainsi, c'est le privilège des grands artistes de l'école classique d'avoir porté leur genre favori à un tel degré de perfection qu'ils Tinterdirent en quelque sorte à leurs successeurs. Il fallut transformer la comédie pour écrire après Molière, et la tragédie meurt avec Racine. Pourtant, il existe des formes dramatiques qui se rapprochent de celles qu'ils ont traitées. Il n'existe rien qui approche des fables de La Fontaine, et les lamentables productions de Florian en sont plus éloignées encore que les tragédies de Voltaire ne le sont de celles de Racine.

NATURE ET VALEUIi DE LA FABLE

Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein : quant à l'exécution, le public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable : ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes : la langue latine n'en demandait pas davantage : et, si l'on y veut prendre garde, on reconnaîtra dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands homm.es : moi, qui n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs : c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse, que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les narrations. 11 ne s'agit pas ici d'en apporter une raison : c'est assez que Quintilien l'ait (ht. J'ai pourtant consi-

déré quo, ces fables étant sues de tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui : on vent de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire : mai? un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.

Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donhée à cet ouvrage qu'on en <^oit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière : car qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit qui ne se rencontre dans l'apologue? C'est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant, pour leur servir de père, celui des mortels qui avait le plus de communication avec les dieux. Je ne sais comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mêmen fables, et comme ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effets qu'il est plus commun et plus familier? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de la sagesse, nous fournirait un sujet d'excuse : il n'y en a point quand des abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande.

C'est pour ces raisons que Platon, ayant banni Homère de sa République, y a donné à Ésope une place très honorable. Il souhaite que les enfants sucent ces fables avec le lait ; il recommande aux nourrices de les leur apprendre : car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or, quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables? Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortirait ; que cela le fit périr, lui et son armée, quelque effort qu'il fit pour se retirer. Dites au même enfant que le Renard et le Bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur soif ; que le Renard en sortit, s'étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d'une échelle ; au contraire, le bouc y demeura pour n'avoir pas eu tant de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet enfant.

Ne s'arrêtera- t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit? Il ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance sont d'elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence ; car, dans le fond,ellesportent un sens très solide. Et comme, par la définition du poïnt, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel et la terre ; de même aussi, par les raisonnements et les conséquences que l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable des grandes choses.

Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres connaissances : les propriétés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés ; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la qualité dominante de chaque bête : de ces pièces si différentes il composa notre espèce ; il fit cet ouvrage qu'on appelle le Petit-Monde. Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans les connaissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveau-venus dans le monde, ils n'en connaissent pas encore les habitants ; ils ne se connaissent pas eux-mêmes : on ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu'on peut ; il leur faut apprendre ce que c'est qu'un lion, un renard, ainsi du reste, et pourquoi l'on compare quelquefois unhomme à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent : les premières notions de ces choses proviennent d'elles.

J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces: cependant je n'ai pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage.

L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ; l'âme, la moralité. Aristote n'admet dans la fable que les animaux ; il en exclut les hommes et les plantes. Cette règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni Phèdre, ni aucun des fabulistes ne l'a gardée, tout au contraire de la moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît : c'est la grande règle, et, pour ainsi dire, la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Ésope, la fable était contée simplement : la moralité

éparée et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assuetti à cet ordre : il embellit la narration, et transporte quelqueois la moralité de la fin au commencement. Quand il serait nécesaire de lui trouver place, je ne manque à ce précepte que pour n observer un qui n'est pas moins important : c'est Horace qui lous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un écrivain s'opiniâtre ;ontre l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa matière, famais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vient usque-là ; il abandonne les choses dont il voit bien qu'il ne saurait ■ien faire de bon :

Et quae Despernt tractata nitescere posse relinquit.

(Extrait de la préface des Fables. 1668.)

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