‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 32 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

1H2 l'école classique française

Le Bûcheron et Mercure

Votre goût a servi de rèffle à mon ouvrage : J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage. Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux, Et des vains ornements l'effort ambitieux ; Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire Non qu'il faille bannir certains traits délicats : Vous les aimez, ces traits ; et je ne les bais pas. Quant au principal but qu'É.sope se propose,

J'y tombe au moins mal que je puis.

Enfin, si dans ces vers je ne plais et n'instruis, Il ne tient pas à moi ; c'est toujours quelque chose. Comme la force est un point Dont je ne me pique point, Je tâche d'y tourner le vice en ridicule, Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. C'est là tout mon talent ; je ne sais s'il suffit.

Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l'envie, Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie ;

Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J'oppose quelquefois, par une double image. Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, Les agaeaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers.

Et dont la scène est l'univers.

Hommes, dieux, animaux, tou^, y fait quelque rôle, Jupiter comme un autre. Introduisons celui Qui porte de sa part aux belles la parole : Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.

Un bûcheron perdit son gagne-pain :

C'est sa cognée ; et la cherchant en vain, Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.

Il n'avait pas des outils à revendre.

Sur celui-ci roulait tout son avoir.

Ne sachant donc où mettre son espoir, '\

Sa face était de pleurs toute baignée : « O ma cognée ! ô ma pauvre cognée 1 S'écriait-il : Jupiter, rends-la-moi : Je tiendrai l'être encore un coup do toi. » Sa plainte fut de l'Olympe entendue.

Mercure vient. « Elle n'est pas perdue, Lui dit ce dieu ; la connaîtras-tu bien ? Je crois l'avoir près d'ici rencontrée. » I.ors une d'or à l'hom.me étant montrée, Il répondit : « Je n'y demande rien. » Une d'argent succède à la première, Il la refuse ; enfin une de bois :

« Voilà, dit-il, la mienne cette fois ; Je suis content si j'ai cette dernière.

— Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois : Ta bonne foi sera récompensée.

— En ce cas-là je les prendrai, » dit-il. L'histoire en est aussitôt dispersée ; Et boquillons de perdre leur outil,

Et de crier pour se le faire rendre.

Le roi des Dieux ne sait auquel entendre. Son fils Mercure aux criards vient encor ; A chacun d'eux il en montre une d'or.

Chacun eût cru passer pour une bête De ne pas dire aussitôt : « La voilà ! » Mercure, au lieu de donner celle-là.

Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Ne point mentir, être content du sien.

C'est, le plus .sûr : cependant on s'occupe A dire faux pour attraper du bien.

Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe.

La Mort et le Mourant

La mort ne surprend point le sage ;

Il est toujours prêt à partir,

S'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage. Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps : Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut : tous sont de son domaine :

Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur, Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :

La Mort ravit tout sans pudeur ; Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré,

Et puisqu'il faut que je le die.

Rien où l'on soit moins préparé.

Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie, Se plaignait à la Mort que précipitamment Elle le contraignait de partir tout à l'heure,

Sans qu'il eût fait son testament, Sans l'avertir au moins : « Est-il juste qu'on meure Au pied levé? dit-il : attendez quelque peu : Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle ! — Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris : Tu te plains sans raison de mon impatience : Eh! n'as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux : trouve-m'en dix en France. Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose :

J'aurais trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe ; Toute chose pour toi semble être évanouie ; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus ; Tu regrettes des biens, qui ne te touchent plus.

Je t'ai fait voir tes camarades.

Ou morts, ou mourants, ou malades :

Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n'importe à la République

Que tu fasses ton testament. »

La Mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet.

Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet ; Car de combien peut-on retarder le voyage ? Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,

Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles. Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

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