‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 34 sur 64 · DEUXIÈME DISCOURS A MADAME DE LA SABLIÈRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME DISCOURS A MADAME DE LA SABLIÈRE

Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours.

Touche de son déclin l'inévitable cours,

Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre,

Irai-je en consumer les restes à me plaindre,

Et, prodigue d'un temps par la Parque attendu,

Le perdre à regretter celui que j'ai perdu?

Si le ciel me réserve encor quelque étincelle

Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle.

Je la dois employer, suffisamment instruit

Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.

Le temps marche toujours ; ni force ni prière.

Sacrifices, ni vœux, n'allongent la carrière :

Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir.

Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir?

Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre.

De^ solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre :

J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens.

Les pensers amusants, les vagues entretiens.

Vains enfants du loisir, délices chimériques.

Les romans, et le jeu, peste des républiques.

Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits.

Ridicule fureur qui se moque des lois ;

Cent autres passions, des sages condamnées.

Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.

L'usage des vrais biens réparerait ces maux ;

Je le sais, et je cours encore à des biens faux. à

Je vois chacun me suivre : on se fait une idole

De trésors ou de gloire ou d'un plaisir frivole.

Tantales obstinés, nous ne portons les yeux

Que sur ce qui nous est interdit par les Cieux.

Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent ;

Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent.

Je recule et peut-être attendrai-je trop tard,

Car qui sait les moments prescrits à son départ?

Quels qu'ils soient, ils sont courts ; à quoi les emploierai-je ?

Si j'étais sage, Iris (mais c'e«^t un privilège

Que la nature accorde à bien peu d'entre nous),

Si j'avais un esprit aussi réglé que vous,

Je suivrais vos leçons, au moins en quelque chose ;

Les suivre en tout, c'est trop ; il faut qu'on se propose

Un plan moins difficile à bien exécuter,

Un chemin dont sans crime on se puisse écarter.

Ne point errer est chose au-dessus de mes forces ;

Mais aussi de se prendre à toutes les amorces.

Pour tous les faux brillants courir et s'empresser,

J'entends que l'on me dit : c Quand donc veux-tu cesser?

Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie ;

De soixante soleils la course entresuivie

Ne t'a pas vu goûter un moment de repos ;

Quelque part que tu sois, on voit à tout propos

L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère.

Inquiète, et partout hôtesse passagère ;

Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent ;

On te veut là-dessus dire un mot en passant.

Tu changes tous les jours de manière et de style :

Tu cours en un moment de Térence à Virgile :

Aussi rien de parfait n'est sorti de tes mains.

Eh bien ! prends, si tu veux, encor d'autres chemins.

Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière :

Tente tout, au hasard de gâter la matière :

On le souffre, excepté tes Contes d'autrefois. "

J'ai presque envie, Iris, de suivre cette voix ;

J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte ;

Serait--ce point de vous qu'elle viendrait aussi?

Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi.

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles

A qui le bon Platon compare nos merveilles :

Je suis chose légère, et vole à tout sujet ;

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ;

A beaucoup de plaisir je mêle nn peu de gloire.

l-^fi l'école classique française

J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ;

Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.

En faisant mon portrait, moi-même je m'accuse,

Et ne veux point donner mes défauts pour excuse ;

Je ne prétends ici que dire ingénument

L'effet bon ou mauvais de mon tempérament.

A peine la raison vint éclairer mon âme

Que je sentis l'ardeur de ma première flamme :

Plus d'une passion a depuis dans mon cœur

Exercé lous les droits d'un superbe vainqueur.

Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie

Les plus chers de mes jour? aux vains désirs en proie.

Que me servent ces vers avec soin composés ?

N'en attends-je autre fruit que de les ^oir prisés ?

C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,

Et qu'au moins vers ma fm je ne commence à vivre.

Car je n'ai pas vécu ; j'ai servi deux tyrans :

Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.

Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre.

Votre réponse est prête ; il me semble l'entendre :

C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,

Faire usage du temps et de l'oisiveté.

S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême,

Renoncer aux Philis en faveur de soi-m.ême,

Bannir le fol amour et les vœux impuissants,

Comme hvdres dans nos cœurs sans cesse renaissants.

Chapitbe VI BOSSUET (4

Au milieu de ces écrivains profanes et de ces poètes dranatiques, il peut sembler étrange de dresser la haute et eligieuse figure d'un prélat qui, même à la Cour, ne fut )as un homme de cour, et ne vécut dans le monde que pour e juger. Pourtant, il manquerait quelque chose à l'esprit Jassique s'il n'avait pas produit Bossuet. Nous avons noté léjà ce qu'un tel esprit comportait de soumission à la ègle, de respect de l'autorité, d'amour de la hiérarchie !t de l'orthodoxie. Il gardait une forme religieuse lors

(1) Aucune vie n'est plus simple, plus harmonieuse, que celle le ce grand homme. Né à Dijon, en 1627, d'une famille de magisrats, il fut, de bonne heure, destiné à l'Église, et toutes ses études urent orientées vers la théologie. Prêtre en 1652, il fut envoyé i Metz, où commence sa carrière de prédicateur. Il quitte Metz pour *aris en 1659. Son talent, que ses contemporains admirent sans n voir l'incomparable splendeur, le place parmi les maîtres le la chaire chrétienne. En 1669, il est nommé évêque de Condom, n 1670, précepteur du Dauphin. Adonné tout entier à ses nouvelles onctions, absorbé par le travail considérable auquel elles l'obligent, il cesse à peu près de se faire entendre jusqu'en 1681, rédigeant les ouvrages qu'il juge utiles à son royal élève. Nommé vêque de Meaux, et délivré de ses fonctions pédagogiques, il e remit à la théologie, et se consacra surtout à la polémique eligieuse. L'affaire du quiétisme et ses luttes avec Fénelon l'atachôrent longtemps. Il mourut en 1704, sans avoir ni atteint li souhaité les grandes charges ecclésiastiques, ayant forcé l'ad- [liration de tous, et sans avoir jamais abaissé la dignité de son aractère sacré aux intrigues ni aux compromissions de la Cour.

même qu'il ne s'appliquait pas à la religion. Lorsqu'il s'en' nourrit, lorsqu'il la place au premier rang des pensées humaines, lorsqu'il lui subordonne toutes les autres disciplines, toutes les autres cultures, alors il exprime dans toute sa plénitude l'âme de cette époque, grande et grave entre toutes. Mais, — et c'est pourquoi Bossuet est un classique au même titre que Racine ou Boileau, — les études théologiques ne l'ont pas absorbé complètement. Il a connu les textes anciens et les a aussi profondément étudiés que les textes sacrés. La théologie s'est seulement ajoutée chez lui aux humanités. Homère, Virgile, Horace, furent les éducateurs et les formateurs de son inteUigence, et sans doute dut-il à ce goût pour l'antiquité l'équilibre et la fermeté de sens qu'il conserva toujours dans les questions religieuses et philosophiques. Que le juste miheu, cette qualité d'apparence secondaire et médiocre, puisse être un des plus beaux privilèges d'un esprit sublime, Bossuet nous le prouve, lui qui, dans un siècle cartésien ou janséniste, inquiet ou mystique, suivit rigidement sa route, à égale distance du doute de Descartes et des secrètes effusions des quiétistes.

Il n'a pas douté, parce que l'esprit de tradition était en lui plus puissant encore que l'esprit de recherche. Sans orgueil, il a cru que l'homme pouvait avouer ses incompréhensions et ses ignorances, mais ne devait pas faire de ce néant la base d'une doctrine négative. Il a considéré la suite des grands esprits qui jalonnent, pour ainsi dire, la vie de l'Église, et il a cru avec tous ceux-là qui croyaient. Mais son ferme bon sens, et cette culture de l'humaniste qui vit en communion avec des civilisations où l'homme n'existait que pour la cité, le préservèrent de la tentation qui poussait d'autres âmes à se séparer, à, se retrancher dans la rêverie mystique, à rechercher la solitude et l'extase. Bossuet fut de son siècle et de sa société. Il ne crut pas qu'il dût arracher les êtres de la place qu'ils occupaient

)Ur la terre, mais bien plutôt les y maintenir, en leur donlant par surcroît la lumière qui les guiderait.

L'existence de Bossuet se partage en périodes si tranchées, et chacune d'elles est consacrée à une forme d'ac- ;ion si particulière, qu'il nous paraît indispensable, pour e bien connaître, de suivre l'ordre des temps.

Fait prêtre et docteur en 1652, il se donne entièrement L la prédication, d'abord à Metz, puis à Paris, jusqu'en 670. Nommé précepteur du Dauphin, il voue toutes ses orces, toute son activité à son disciple, jusqu'en 1680. Clevé alors au siège épiscopal de Meaux, il va consacrer . la défense de la foi cathohque et à la polémique religieuse, >ar la parole et par la plume, les dernières années de sa Dngue vie. Peu de préoccupations littéraires, nulle vanité .'auteur, dans cette existence passionnément laborieuse. l accomplissait la tâche de chaque jour avec la fervente onscience d'un bon ouvrier. Et ni lui-même, à coup sûr, i peut-être ses contemporains, n'aperçurent toute retenue de son génie.

Le cadre de cette étude nous interdit de nous arrêter sur !S ouvrages purement théologiques de Bossuet, — sur 3US ceux dont l'intérêt réside dans la doctrine, et qui ppartiennent à l'histoire de l'Église beaucoup plus qu'à histoire littéraire. C'est par ses Sermons, par ses Oraisons inèbres, par les travaux composés pour l'instruction du •auphin, que l'évêque de Meaux se range parmi les plus rands écrivains du siècle, et que nous devons l'aborder.

Ce qui fait pour nous la valeur de la prédication de Boslet, c'est son humanité. Même incroyants, et' si nous ne livons pas le prêtre jusque dans ses conclusions, nous •cuvons chez lui la connaissance de toutes nos faiblesses,

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de toutes nos infirmités morales, d'autant plus pénétrante qu'ici le moraliste, par un privilège exceptionnel, se trouve être un confesseur. Il étudie des vices que Molièrn n'a pu mettre à la scène, et pour l'observation desquels il faut descendre dans Tâme plus profondément que ne peut faire l'auteur dramatique : l'ambition, l'orgueil, l'honneur du monde. A la différence du psychologue profane, il ne s'attaque pas seulement aux travers qui s'opposent à la vie sociale, il s'attaque à ceux qui s'opposent à la vie chrétienne. Il n'est pas le dilettante qui sourit de nos erreurs, et veut bien nous corriger, mais d'une main légère et qui nous caresse encore, il est le pasteur qui aime son troupeau d'un ardent amour, et qui veut son salut. D'où la ferveur passionnée de ses exhortations. Théologie et psychologie s'unissent intimement dans sa prédication. Il cherche, dans les livres sacrés, le texte qui porte condamnation du vice qu'il veut atteindre ; ce texte, fondement de son orthodoxie, est la base sur laquelle il construit son discours. Mais, pour le nourrir, c'est à l'expérience quotidienne qu'il a recours. Des secrets de la confession, de ses observations multipliées, il tire et les traits de détail et les vérités d'ensemble qui nous forcent à nous reconnaître, à voir nos faiblesses, et, si nous sommes croyants, à les détester. Mais il évite avec soin l'écueil d'une théologie abstruse, et qui dépasserait son auditoire. Sa pensée est claire, simple, de facile accès. A tous moments, il lance un de ces traits où se décèle le moraliste, et que ceux qui l'entendaient pouvaient aussitôt illustrer de mille exemples :

La vertu ordinairement n'est pas assez souple pour ménager la faveur des hommes ; et le vice, qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt que la vertu qui ne sort point de ses règles, ne marclip qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure.

C'est au Louvre, dans le Sermon sur rambition, devant la Cour, que Bossuet prononçait ces paroles. De quelle

érité elles devaient étinceler, et avec quelle attention evait se faire écouter un prédicateur qui savait approrier ainsi sa pensée à son public ! Citons aussi, dans son 'ermon sur V honneur, cette satire de certains écrivains :

Ceux-là pensent être les plus raisonnables, qui sont vains des ons de l'intelligence, les savants, les gens de littérature, les eaux esprits. A la vérité, chrétiens, ils sont dignes d'être disngués des autres, et ils font un des plus beaux ornempnts du londe. Mais qui les pourrait supporter, lorsque, aussitôt qu'ils } sentent un peu de talent, ils fatiguent toutes les oreilles de leurs lits et de leurs dits, et que, parce qu'ils savent arranger des mots, lanier un vers, arrondir une p<^riode, ils pensent avoir le droit e se faire écouter sans fin, et de décider de tout souverainement?

La forme a de la noblesse, la satire se transpose, si l'on eut dire, dans le ton qui convient à la chaire, mais l'idée lême est du Boileau, du La Bruyère, ou du Molière :

11 semble à trois gredins dans leur petit cerveau. Que pour être imprimés et reliés en veau. Les voilà dans l'État d'importantes personnes. Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes, Qu'au mpindre petit bruit de leurs productions Ils doivent voir chez eux voler les pensions, etc.

(Femmes savantes, IV, 3.)

les traits vifs, d'observation courante, nous les trouvons . chaque ligne des Sermons, et par là nous voyons Bossuet e ranger parmi tous les écrivains moralistes, en un siècle •ù l'étude de l'homme était l'objet principal de quiconque icrivait et pensait.

Mais, autant que les qualités de l'observation, celles de a forme devaient captiver l'auditoire.

On associe trop souvent au souvenir de Bossuet des dées de solennité majestueuse et de splendeur un peu ipprêtée. Ainsi quelques passages des Oraisons funèbres uffisent à fausser l'impression que nous devons avoir de ui. En réalité, aucune langue n'est plus rapide, plus vive,

plus variée que celle des Sermons. Nous y rencontrons tous les tons, et la familiarité plus souvent peut-être que la grandeur. Et surtout, nous y trouvons la vie : le style de Bossuet est dramatique ; de toutes les formes d'éloquence, l'éloquence religieuse est d'ordinaire la plus sincère. Ici, point d'avocat d'une cause douteuse. Celui qui parle croit, et croit de toute son âme, à la vérité surhumaine des idées qu'il exprime ; elles sont la vie de son esprit, les battements mêmes de son cœur. Cette sincérité communique à sa parole une ferveur passionnée ; il vit son éloquence, si l'on peut ainsi parler, et lorsqu'il parie, ne songeant qu'à son Dieu, il se donne à lui tout entier, s'abandonnant à tous les mouvements de son inspiration. Aussi quelle variété, quelle richesse, quel imprévu souvent, dans les tours et les termes ! Sans cesse, emporté par la passion, il passe de la narration au drame, et le dialogue remplace le récit, — un dialogue haché, impétueux, qui devait le contraindre à jouer, mais à jouer inconsciemment, dans la splendide illusion de sa foi, les rôles des personnages qu'il jetait ainsi sur la scène. J'en citerai un exemple, qui montrera en même temps à quelle familiarité, je dirai presque à quelle bassesse d'expression, il ne redoutait pas de descendre. Il nous décrit la Passion de Jésus-Christ, et il nous dit :

Cette face autrefois encore si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille ; on lui arrache les cheveux et la barbe, il ne dit mot, il ne soufïle pas ; c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre. Venez, venez, camarades, dit cette soldatesque insolente. Voilà ce fou dans le corps de garde qui s'imagine être roi des Juifs ; il faut lui mettre une couronne d'épines: iradebat aulem judicanti se injuste. Il la reçoit. — Ha ! elle ne tient pas assez ; il faut l'enfoncer à coups de bâton. — Frappez, voilà la tête. — Hérode l'a habillé de blanc comme un fou; apporte cette vieille casaque d'écarlate pour le changer de couleur ! — Mette/, voilà les épaules. — Donne, donne la main, roi des Juifs ! Tiens ce roseau en forme de sceptre ! — La voilà, faites-en ce que vous voudrez. — Ha ! maintenant ce n'est plus un jeu, ton

irrêt de mort est donné. Donne encore ta main, qu'on la coupe ! — Tenez, la voilà encore (1^.

Nous trouvons partout ces élans, ces apostrophes, ces lialogues impétueux :

Parais donc ici, ô honneur du monde, vain fantôme des ambiieux, et chimère des esprits superbes !... Doctrine de l'Évangile, [ue tu es sévère (2) !...

Regardez cet homme que Pilate vous présente. Le voilà, le oilà, cet hom.me ; le voilà cet homme de douleur : ecce homo. cce homo, voilà l'homme ! Eh quoi? Est-ce un homme ou un ver e terre? Est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée? )n vous le dit : c'est un homme. Ecce homo : voilà l'homme ! .e voilà, l'homme de douleur (3) î...

L'expression est martelée, fiévreuse, haletante, l'ordre Dgique disparaît. Il semble que le prédicateur ait assisté . ces drames sacrés, et que, bouleversé encore de tout ce [u'il a vu, il le retrace en termes enflammés dans une mprovisation tumultueuse.

De forme moins dramatique peut-être, parce que l'exiression en est plus travaillée, les Oraisons funèbres nourissent leur lyrisme de la même moelle évangéhque, de la aême connaissance de l'homme. Plus encore que par ses Termons, Bossuet appartient à la littérature par ses Oraions, prononcées devant de nobles auditoires, à l'occasion e morts illustres. Comme Molière a réformé, et pour ainsi ire créé la comédie, comme Racine a renouvelé la tragédie ornélienne, Bossuet a fait sien, en le marquant de caracères nouveaux, un genre littéraire dont la décadence était imentable.

Au début du dix-septième siècle, Toraison funèbre n'était lus qu'un panégyrique. Le rehgieux qui la prononçait e cherchait qu'à flatter la famille du défunt, auquel il

(1) Sermon sur la Passion de Jésus-Christ.

(2) Sur TAmbition.

(3) Sur la Passion de Jésus-Christ.

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prêtait avec emphase les qualités et les vertus les plus sublimes. Nulle leçon, nulle moralité. Il fallait, en ces fêtes de deuil, charmer un auditoire déhcat, qui venait à l'église comme au spectacle, attiré par la pompe de la cérémonie. Le bel esprit, voisin de la préciosité, dictait les antithèses, multipliait les figures de rhétorique, répandait à flots les citations des auteurs profanes. Aussi Bossuet n'aimait-il pas les oraisons funèbres. Le temps qu'il y consacrait lui semblait dérobé à son œuvre de vérité. Il nous dit lui-même :

Je vous avoue que j'ai coutume de plaindre les prédicateurs obligés de faire les panégyriques funèbres dés princes et des gens du monde. La licence et l'ambition, compagnes presque inséparâbles des grandes fortunes, l'intérêt et l'injustice toujours mêlés trop avant dans les grandes affaires du monde, foni qu'on marche parmi les écueils ; et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de part dans de telles vies, qu'on a peine à y trouver quelques actions qui méritent d'être louées par ses ministres (1).

Il ne pouvait pourtant se dérober à une tâche pour laquelle son éloquence et sa situation le désignaient. Mais, en s'y soumettant, il plia l'oraison funèbre à sa passion du vrai, et du vrai chrétien. Il fit d'elle un sermon, jugement équitable du mort, leçon donnée aux vivants. Toute vie, considérée d'un peu haut, dans ses traits essentiels, comporte sa conclusion. Elle est comme un cas particulier, qui peut servir à vérifier des idées éternelles ; philosophes, nous tirerons d'une existence qui s'achève des conseils de sagesse humaine ; croyants, nous en dégagerons les vérités religieuses. Bossuet construit l'oraison comme il construit le sermon, sur un texte emprunté aux livres saints et, comme texte, il choisit précisément la pensée qui lui paraît résumer le plus exactement la vie qu'il va retracer. Par l'existence d'Henriette de France, les rois et les juges de la terre apprennent que leur pouvoir

(i) Oraison funèbre du V. B<)ur<.'oing.

îst éphémère, leur majesté empruntée, et que la main iivine les élève ou les précipite à son gré. Dans celle d'Hen- 'iette d'Angleterre, ils verront l'universelle vanité de tout :e qui nous charme sur la terre ; dans celle d'Anne de Gronzague, l'invincible espoir toujours permis à l'homme, que Dieu, par ses voies mystérieuses, peut rappeler à lui des profondeurs de l'erreur. Ainsi, l'oraison funèbre est utile, digne de la chaire d'où elle est prononcée. Enfin, Bossuet la veut sincère. Certes, le respect que l'on doit à la mort, la pilié pour ceux qui pleurent, doivent adoucir [a sévérité des jugements que porte l'orateur et l'obligent à voiler des fautes dont le rappel serait odieux. Encore ne faut-il pas remplacer des condamnations méritées par des éloges mensongers, et Bossuet n'y consentit jamais. Bien plus, il n'hésite pas à rappeler discrètement, mais nettement, des erreurs qu'il rougirait de passer sous silence. Les termes sont atténués, la voix semble glisser et s'assourdir, mais pour ceux qui l'écoutaient, l'allusion était hardie et forte. Qu'on se rappelle les paroles, empreintes d'une si noble indulgence, mais si précises pour l'auditoire, par lesquelles il évoqua la trahison de Louis de Bourbon :

Sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné luimême, disons pour n'en parler jamais que, comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes do ce qu'ils ont fait pour les réparer, et de l'éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus, ainsi, dans des fautes si sincèrement reconnues et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance du prince qui s'en repentit et la clémence du grand roi qui les oublia.

Qu'on se rappelle aussi l'impitoyable portrait qu'il trace dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, et cette brusque conclusion, qui rappelait tant d'erreurs et de désordres :

C'est dans cet abîme profond que la Princesse palatine allait se perdre.

L'intérêt proprement littéraire des oraisons funèbres est encore accru par la variété des sujets que l'orateur se trouve amené à traiter. Plus concrètes, si l'on peut dire, que les sermons, les oraisons évoquent des existences fortement mêlées aux grandes afTaires, au gouvernement, aux finances, à la guerre, existences réservées à l'histoire, et que l'orateur doit évoquer à la fois en psychologue et en historien. Elles sont enfin drapées dans la prose la plus ample, la plus éclatante qu'ait connue notre littérature, — prose sonore, puissante, rythmée comme le sera celle de Chateaubriand et celle de Flaubert, pleine de cette majestueuse poésie des livres saints qui nous fait songer au lyrisme (T Athalie.

On eût pu craindre qu'en acceptant la lourde charge de son préceptorat, Bossuet lïe dût abaisser son génie et l'amoindrir dans des tâches ingrates. Il n'en fut rien. Bien au contraire, le dur travail qu'il s'imposa, et qui resta sans fruits pour un disciple sans valeur, éleva du moins le maître au-dessus de ce qu'il avait été jusqu'alors. Contraint de chercher avant tout la clarté de la pensée, l'ordre simple et logique de la composition, de se mettre à la grande école des anciens, Bossuet, le Bossuet dramatique, fougueux, parfois tumultueux, des Sermons, va acquérir cette maîtrise de pensée, cette mesure et cette régularité dans l'expression, ce goût parfait jusque dans les plus violents mouvements oratoires, qui sont les vraies qualités de ce noble génie. Ainsi s'afTirme en lui cette fusion de l'âme antique et de l'âme chrétienne qui se marque à la fois dans le fond et dans la forme de ses écrits.

Dans cette période de labeur intense, où Bossuet s'astreignait à refaire ses propres études, enseignant au Dauphin toutes les matières de son programme, hors les mathématiques, composant même pour lui les ouvrages dont il avait besoin, il écrit ce fameux Discours sur VHistoire

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universelle, qui est certainement un des plus hauts monuments de l'école classique. Cette œuvre, en qui Ton peut voir comme la conclusion des siècles passés, est un jugement, 011 une interprétation, du paganisme par la pensée chrétienne. Il n'existait encore rien de semblable. C'est la première fois qu'un historien tente d'expliquer par une idée générale, et d'éclairer par l'étude de leui-s causes, la masse des faits qui composent l'histoire du monde.

Nous ne nous étonnerons pas que pour ce prêtre cathohque, le dogme de la Providence soit celui qui domine et finalement exphque tous les changements, tous les bouleversements de l'univers. Mais que nous admettions ou repoussions ce principe, la valeur de l'ouvrage reste entière, car Bossuet ne néghge jamais de dégager ce qu'on peut appeler les causes secondes, c'est-à-dire les causes humaines, proprement historiques, des grands événements qu'il étudie. Il observe, il déduit, il marque l'enchaînement rigoureux des motifs et des conséquences, et si la pensée rehgieuse sert à son ouvrage de préambule et de conclusion, elle fait place, dans l'intervalle, à la recherche scientifique et à la déduction philosophique.

Il a divisé en trois parties cette immense fresque des destinées du monde.

Dans la première, il trace, en larges traits, l'histoire de tous les peuples humains, d'Adam à Charlemagne, — formidable panorama, tumulte de faits, de noms, de civilisations qui s'échafaudent, que l'on ne peut lire sans un peu d'éblouissement, et qui, du point de vue de la chronologie scientifique, prête à d'assez fortes critiques.

La seconde partie est plus purement théologique : Bossuet y étudie le caractère particuher du peuple de Dieu, nous montre dans la Bible la révélation de sa destinée, et multiplie les preuves de la religion.

La plus belle partie du Discours, celle qui ne saurait périr, esl la troisième, consacrée aux Empires. Rien n'est plus

grand que cette peinture des puissances successives qui ont rempli les siècles, se sont tour à tour élevées, ont asservi et dirigé le monde, puis, fatalement, écrasées par leur pouvoir même, se sont effondrées et ont fait de leurs l'uines comme le piédestal du dominateur nouveau. Avec une variété étonnante de jugement et de style, Bossuet pénètre le caractère propre à chaque peuple, et en dresse une effigie si vraie que la critique et la science modernes ne s'attaquent guère qu'à des détails. Qu'il s'agisse des Grecs et de leurs coutumes guerrières, qu'il peigne ces grands héros, Annibal, Scipion, Alexandre, qu'il s'efforce de démêler la conduite du Sénat romain, d'étudier l'administration égyptienne, ou de préciser les discordes helléniques, qu'il s'agisse de lois, d'arts, d'institutions, Bossuet, sans effort, paraît spécialisé dans la question même qu'il traite. Son intelligence se tourne vers tous les ordres de pensées et les éclaire également, sa langue aussitôt s'y soumet et s'y conforme. Nous sommes ici sur l'un des points les plus élevés de l'esprit classique. Jamais il n'y eut une plus étroite et plus heureuse union du génie antique et du génie moderne, de la compréhension du paganisme et de l'amour du christianisme, de la raison et de la foi, — jamais une expression plus riche et plus variée, apte à toutes les sortes d'idées, passant de la précision technique à la noblesse oratoire, simple, majestueuse, ou poétique, selon le sujet, mais toujours exactement mesurée à la pensée qu'elle doit traduire, ce qui est la formule même du style classique.

Les Sermons, les Oraisons funèbres, le Discours, sont les seuls ouvrages par lesquels Bossuet appartienne vraiment à l'histoire littéraire, et se range au nombre des classiques. Pour le connaître complètement, pour étudier son talent, sous ses diverses faces, et en apprécier la grandeur au point de vue théologique, il faudrait retracer toute cette partie de sa vie qu'il consacre à la lutte religieuse, il faudrait mar-

quer sa sympathie pour les jansénistes, étudier les ouvrages qu'il diiige contre les protestants, suivre dans tous ses épisodes la lutte qu'il livra contre le quiétisme et contre Fénelon. Ce serait sortir du cadre de notre ouvrage que de l'essayer seulement. Qu'il nous suffise d'avoir montré ce que pouvait donner l'esprit classique dans sa forme la plus complète, quand, aux principes de justesse, de règle, d'humanité, qu'il avait reçus des anciens, il ajoutait cette puissance spiritualiste, ce respect envers une idée souveraine, cette foi, en un mot, qui était et devait être son achèvement naturel, et qu'il tenait du catholicisme.

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